Salut tout le monde. Comme d'habitude, merci pour vos encouragements et vos abonnements. Voilà un nouveau chapitre.


15) Masochiste - Point de vue: Edward

« ET MERDE ! »

Un grand bruit provenant du garage suivit cette exclamation et je soupirai, agacé par le comportement de ma sœur. Depuis quelques temps, Rosalie devenait une vraie plaie : elle refusait de m'adresser la parole, mais elle ne se privait pas de tendresse à mon égard via ses pensées. Elle se trouvait sans doute maline, puisqu'elle évitait de cette manière les remontrances d'Esmée et de Carlisle. Depuis la nuit qu'avait passé Isabella chez nous, elle refusait de monter en voiture avec moi, préférant sa propre BM ou encore ses jambes pour se rendre en cours. Quant à Emmett, il supportait sans rien dire les humeurs de sa femme. Il n'avait toujours pas compris où était le problème. Il saisissait simplement que nous allions parler encore une fois des Phoenix, et cela l'agaçait plus que tout.

« Pff… Encore eux ? Cette fille n'avait vraiment rien de redoutable. J'aurais pu l'avoir en quelques secondes si je m'étais retrouvé face à elle, au lieu de ce Derreck ou je ne sais quoi. Je ne peux pas croire qu'on va perdre encore des heures à parler de ces piafs à la con ! »

Quant à moi, assis au clavier de mon piano, j'attendais que commence la réunion de famille. Carlisle ne devrait plus tarder maintenant. Je captais déjà ses pensées au loin sur la route. Encore quelques secondes avant que ne se déroule ma mise à mort par Rosalie, probablement par Jasper aussi. Ce dernier me tournait le dos, fixant rageusement le ciel orageux à travers l'une des fenêtres. Lui aussi ignorait mon existence depuis plusieurs jours. Il se renfermait encore plus que d'habitude dans ses silences lorsque j'étais présent dans la même pièce que lui. Mais, contrairement à Rose, lui modérait ses pensées.

Enfin, Esmée n'apparut que lorsque les pneus de la Mercedes de mon père quittèrent la route pour le chemin menant à notre villa. Elle sortit l'accueillir, puis d'un même mouvement, toute la famille se rassembla au salon, prête à mettre les choses au clair. Carlisle arriva avec Esmée sur le seuil de la porte, puis en guise de bonjour annonça, déterminé :

- Bien. Commençons.

D'un seul mouvement, si coordonné qu'il aurait pu paraitre comique en d'autres circonstances, Jasper et Rosalie me toisèrent froidement. Leurs pensées aussi cassantes que leur visage me laissaient de marbre.

- Bien ! s'exclama ma petite sœur. Puisque personne ne veut le faire, je commence. J'aimerais éclaircir les choses sur ce qu'il s'est passé la dernière fois que cette (« garce »)… cette fille est venue ici.

Ok, Edward. On se calme.

Esmée hocha la tête et se tourna aussi vers moi :

- Loin de moi l'idée de te mettre mal à l'aise, Edward mais… ton comportement avec elle me laisse penser que tu… que tu ne saisis peut-être suffisamment pas le danger que représente Isabella.

Dans sa tête, ma presque déclaration se répétait inlassablement : « Comment pourrais-je m'empêcher de te contempler ? Mes yeux n'ont pas cessé de te rechercher durant toutes ces longues années ». C'était comme si une autre personne lui avait dit ces choses. Bien sûr, je pensais chacun de ces mots. Mais, si j'avais été plus rationnel, je ne les aurais jamais prononcé avec ma famille si près pour nous entendre. Ou alors, je souhaitais peut-être qu'ils sachent la vérité et qu'ils me soutiennent, comme à chaque moment difficile dans le passé.

- Elle t'a pourtant déjà agressé une fois. Et Jasper t'a mis en garde contre eux.

- Pire encore, tonna Rose. Tu as osé donner des informations sur notre famille à cette tueuse ! Tu lui as raconté notre passé ! Dieu seul sait ce qu'elle pourrait en faire.

- Elle n'en fera rien.

- Et comment tu peux le savoir ? Hein ! N'importe qui se ramène ici, en te faisant les yeux doux et tu succombes ! Je pensais que tu savais te maîtriser mieux que ça !

« Si ta solitude te pèse à ce point, va voir une prostituée. T'as assez d'argent pour ça. Mais nous ne fous pas dans la merde ! ». Je grondai tandis que Carlisle m'incitait au calme. Emmett s'interposa entre sa femme et moi, n'aimant pas l'expression avec laquelle je la dévisageais.

- Ma Puce, calme-toi. On a vu Isabella se battre, et je t'assure qu'elle n'a rien de si terrifiant que ça. On peut l'avoir.

J'ignorai ce qui me mettait le plus en rage : les souvenirs d'Emmett d'elle se battant avec une autre ordure de notre race ou bien ce qu'il sous-entendait. Em, Jazz et moi étions redoutables au combat, et je savais déjà ce qu'elle valait en corps à corps. Chacun de nous était capable de l'affronter sans une égratignure. Pour cette raison, jamais je ne les aurais laissé approcher Isabella avec de mauvaises attentions.

- Le tout est de savoir si dans une situation de conflit avec eux, il sera avec nous…. Ou bien contre nous !

- Pfff…, pouffa-t'-il. Eddie ne lâcherait jamais sa famille, Rosie. Encore moins pour une gonzesse !

« Ils me saoulent tous à parler de cette nana. Qu'est-ce qu'elle a si de spécial ? ». Em leva les yeux au ciel, ignorant encore mon regard furieux, et alla s'asseoir aux cotés de Jazz. Il alluma la télé, complètement imperméable à la tension ambiante.

- Une gonzesse… dit Jasper qui s'exprimait enfin. C'est ce qu'elle est pour toi, Edward ? Juste une gonzesse !

Il restait debout immobile, mains dans les poches, les yeux plongés dans le vide, essayant d'accepter la vérité qui s'affichait devant lui. Il pensait aux conséquences de ma situation pour notre famille, pour Alice. Le comportement docile d'Isabella chez nous ne l'avait pas convaincu le moins du moins du monde. Pour lui, elle restait un danger, une cible à abattre. Je grondai bruyamment, à la surprise de tout le monde.

Il me fit enfin face, un air de dédain dans le regard.

- Mes félicitations, Edward. Tu m'impressionnes. Tu as réussi à rester à son chevet tout une nuit, sans la tuer. Tout en ayant son parfum constamment dans les narines ? Quel exploit ! Ce sera quoi la prochaine étape ? Hmm ?

- Jazz, fis-je en guise d'avertissement.

- Tu vas l'inviter à sortir ?

- Jasper…

- Tu vas essayer de l'embrasser ? Hein ? Peut-être ? Puisque tu as décidé de jouer avec ta propre sécurité et celle de toute notre famille pour cette fille, pourquoi s'arrêter là ! Pourquoi ne pas tenter le tout pour le tout !

- Tu vas la fermer !

Rageur, je fis deux pas vers lui, avant qu'Esmée ne s'interpose.

- « Oh oui, Isabella » commença-t'-il en imitant ma voix. « Mes yeux n'ont pas cessé de chercher ton magnifique visage durant toutes ces années » « Je suis tombé amoureux de toi depuis la première fois où je t'ai vu. Et j'ai tellement envie de… ! »

N'y tenant plus, j'esquivai Esmée et le pris par le col.

- ÇA SUFFIT, EDWARD ! tonna Carlisle. Lâche-le. IMMEDIATEMENT !

Nous fûmes séparés. Esmée me serrait le bras, se répétant les dernières paroles de son fils, comme tout le monde d'ailleurs. Quant à Carlisle, de l'autre côté de la salle, il tentait de calmer Jazz.

- Ce n'est sûrement ainsi que deux frères sont supposés réagir, déclara-t'-il en détachant chaque syllabe. Pour l'instant, cette situation ne représente aucun danger immédiat. Il est inutile de recourir à la violence, ni à la précipitation.

Il me lança le même regard d'avertissement, avant de dévisager sa femme qui s'était transformée en statue plus vraie que nature. Ses pensées s'affolaient, cherchaient à s'exprimer toutes en même temps. Em, qui s'était interposé en un éclair entre nous, me considéra un moment.

- Me dis pas que… T'as flashé sur elle ?

« Flashé » n'était pas le terme adéquat. Mais, je me contentai de hocher la tête. Rose émit un « super » méprisant, tandis que son mari semblait abasourdi. Oui, il avait toujours été un peu lent. Je patientai donc en croisant les bras, attendant la suite de questions dérangeantes dont seul lui était capable. Elles ne tarderaient plus, une fois qu'il se serait remis de sa stupeur. Et puis, à la surprise de tout le monde, il ne put s'empêcher de vociférer :

- MAIS… T'ES PAS GAY ?!

Comment en étions-nous arrivés là ? Ca je ne me l'expliquais pas. Un moment, j'étais prêt à me battre avec mon frère, et maintenant, mon autre frère, le plus crétin des deux, me considérait les yeux exorbités et pensait à un pari stupide qu'il avait fait, il y a des années. J'étais tellement furieux que je pensais à le faire passer par la fenêtre du salon, pour m'occuper de son cas dehors.

- T'as fait un pari sur… Sur ma sexualité ? demandai-je en m'approchant de lui. Et tu as parié sur le fait que j'étais GAY !

- Mais, Eddiiiiiie…

- Ne m'appelle pas comme ça !

- Allez, Vieux. Fais pas cette tête. Je t'ai vu refusé des femmes plus sublimes les unes que les autres. Elles auraient donné n'importe quoi pour te tomber dans les bras. Mais, noooon ! Tu les as toutes envoyé balader ! Bon sang, tu as même rejeté Tanya Denali ! TANYA ! DENALI ! Ni elle, ni aucune de ses autres sœurs ne te plaisaient ! Tu peux comprendre, quand même ! Je me posais des questions…

Rose tiqua, se tournant lentement vers Emmett. Elle croisa les bras avant de se demander franchement comment elle avait pu épouser un imbécile pareil. Est-ce que l'ours dont elle l'avait sauvé, quand il était humain, lui avait causé des dégâts colossaux au cerveau ? A tel point que même la transformation en vampire n'avait pas pu le guérir entièrement ?

- Eddie, dit-il plus calme, l'air paternaliste.

- Ne. M'appelle. Pas. Comme ça.

- Eddie, tu ne t'intéresserais pas à Isabella à cause de ce petit pari entre Jazz et moi, par hasard ? Parce que… Ce serait assez stupide, si c'était le cas. Ce n'est pas la peine de mettre ta vie en danger pour ça.

Doté d'une nouvelle assurance, il s'avança et posa courageusement une main sur mon épaule. Il se baissa légèrement à ma hauteur et me murmura :

- Tu sais, Mec, c'est OK d'être gay.

- Emmett…

- Et tu seras toujours, toujours mon frangin.

- Je vais te buter.

- J'aurais essayé ! s'exclama-t'-il en s'éloignant.

- Emmett, reprit Jasper. Edward l'aime.

Il le reconnaissait enfin. Cependant, sa bouche se tordit comme s'il venait de sortir la pire des insultes. Carlisle décida d'intervenir :

- Je côtoie Isabella plusieurs heures à l'hôpital, presque tous les jours. Nous sommes souvent obligés de travailler ensemble. Je puis vous assurer qu'elle est aussi volontaire que nous à contrôler ses instincts. Nous avons à faire à un clan réfléchi, souhaitant vivre en paix à Forks. Comme nous tous.

- Nous serons en paix tant que nous garderons nos distances, Carlisle. Mais, toi ! (Jazz se tourna vers moi) A l'évidence, tu souhaites t'attirer les faveurs de l'une d'entre eux !

- Jasper, intervint Esmée. Tu ne peux pas en vouloir à Edward à cause de ce qu'il ressent.

- Et qu'est-ce que tu peux bien lui trouver, au juste ? s'exclama Rosalie. Elle est tellement banale et insipide. Insignifiante. Il y a laaargement mieux qu'elle, je peux te le garantir.

- Rose, s'exclama Carlisle.

- Bref, continua-t'elle. Tu t'es enfin réveillé de ton célibat ? Parfait ! Nous allons t'aider à trouver une compagne si tu veux. Une jolie vampire, belle, intelligente, éblouissante, et qui SURTOUT ne menacera pas les membres de cette famille d'une mort certaine !

Comment osait-elle parler d'Isabella de cette manière ? Elle pensait sérieusement que j'allais accepter ça !

- Tu sais ce que tu peux en faire de ta proposition, Rosalie ?

- Edward, sursauta Esmée.

- Ce n'est qu'une fille banale, qui n'a rien de plus que les autres femmes que tu as déjà rencontré. Ouvre les yeux, bon sang !

- Isabella est tout ce dont j'ai besoin. Elle est belle, intelligente. Forte. Elle est tendre, responsable et toujours prête à prendre soin des gens qu'elle aime. Tu veux savoir pourquoi il n'y aura jamais aucune autre femme à part elle ? Parce que pour la première fois depuis ma transformation, je vois enfin un sens à mon existence.

Le simple fait de la décrire fit apparaître son image devant mes yeux. Son adorable sourire timide qu'elle tentait de cacher, et ses grands yeux marron qui étaient devenus depuis peu mon monde. Je la voulais terriblement.

- Tout ce qui m'est arrivé : la maladie, la mort de mes parents, la brûlure de l'acide dans mes veines… La soif, cette soif douloureuse et constante avec laquelle nous vivons… Tout cela n'a plus aucune importance. Parce qu'à présent, je sais que la moindre de ces petites choses insupportables m'a amené à ce que je la rencontre. Alors, mettons les choses au clair. Je me fiche pas mal des autres femmes. Isabella est mienne ! Tu entends ? A moi ! Et tu ferais mieux de maîtriser tes paroles envers elle, tu m'as compris ? Et ça vaut pour toi aussi.

J'observai alternativement Rosalie et Jasper qui me renvoyaient leur surprise à différent degré. Rose était estomaquée par ma véhémence. Mais, l'autre, qui avait eu le temps de scanner mes sentiments, s'attendait plus ou moins à une déclaration de genre. Je supportai courageusement les expressions hébétées avec lesquelles ma famille me dévisageait pendant une minute. Une très, très, longue minute. Finalement, Alice et Carlisle vinrent à mon secours.

- Qu'en penses-tu, Alice ? fit-il.

- Je pense que ses sentiments sont réciproques. Bella a complètement l'air gaga devant Edward.

De la marche d'escalier sur laquelle elle était avachie, elle me fit un clin d'œil complice auquel je tentai de ne pas sourire bêtement. Ce fut un échec. Mon accès de colère étant passé, je me senti un peu honteux, complètement mis à nu à présent.

- Ce n'est pas ce que je te demandais, soupira-t'-il.

- Carlisle, tout ira bien.

- Tu soutiens cette folie ? demanda Jasper brusquement.

- Oui, Jazz. Tu n'as pas à craindre d'elle. De plus, tu ne peux pas les empêcher de se revoir. Il faudra faire avec.

Elle haussa les épaules, avant de se lever et défiler à travers le salon, vers la baie vitrée.

- J'ai hâte d'avoir une nouvelle partenaire pour faire du shopping.

Je soupirai d'agacement. Il n'y avait qu'elle pour penser à ça en pleine discussion tendue. Elle poussa la baie vitrée et sautilla nonchalamment en direction de la cour. Si Alice partait, cela voulait dire qu'il n'y avait plus grand-chose à dire et donc, que la réunion était finie.

Enfin ! Je me dirigeai vers les escaliers, espérant que personne n'ait l'idée de m'interpeler. J'en avais assez de tout ça et désirais être seul.

- Hey, Jazz, murmura Em. Tu te rappelles la fois où il a passé la nuit chez elle ? Tu crois que… Enfin, tu vois ! Tu crois qu'ils ont…

Je claquai brusquement la porte. J'avais autre chose à faire ce soir que d'écouter les bêtises d'Emmett. Quelque chose d'important qui faisait monter ma nervosité. Je devais me changer les idées et vite.

Mais, ce soir, j'étais plus agité que jamais. Cela faisait déjà quatorze fois que je faisais le tour de mon pré, mais rien n'y faisait. Je n'avais jamais été aussi nerveux de ma vie. La grande bibliothèque de Carlisle était habituellement un lieu propice à la détente et regorgeait de divers ouvrages philosophiques et scientifiques qui me divertissaient de mes idées noires pendant de longues heures. Mais, pas cette fois.

Aucun d'eux ne traitait de l'attitude à avoir lors de son premier rendez-vous,… surtout lors d'un premier rendez-vous, une fois passé les cent ans d'âge. J'ai vérifié. Et puis, je me voyais mal demander conseil en cette matière à mes frères. J'observai encore ma montre qui m'indiquait qu'une minute me séparait de la dernière fois où je l'avais consulté.

Je rêve !

Elle serait là dans trente… vingt-neuf minutes. Enfin, si elle n'avait pas décidé de me poser un lapin entre temps. Mes lèvres s'étirèrent malgré moi. Un lapin ? A moi ? Je n'étais pas prétentieux de nature, mais lorsqu'on passait des heures en compagnie de camarades de classe qui rêvaient encore et encore d'un rendez-vous avec moi, qui s'imaginaient les moindres détails (sordides !) d'une nuit de sexe avec moi, l'égo avait tendance à s'amplifier, qu'on le veuille ou non. Je levai les yeux au ciel, en me remémorant l'odeur de leurs sécrétions provoquées par leurs fantasmes éveillés. C'était dans ces moments que les heures de cours devenaient un calvaire. Bien sûr que j'étais attirant à leurs yeux : elles étaient censées être mes proies. Je n'étais qu'une belle façade pour ces filles et rien d'autre. Elles ne savaient rien du monstre en moi. De l'être dépravé, colérique qui au fond, jalousait leur humanité. Le monstre qui aurait fait de leur nuit de rêve, un cauchemar.

Celle que j'attendais désespérément avait déjà eu l'occasion de le voir tel qu'il était, de l'affronter, et même de l'épargner. Et malgré cela, elle semblait toujours plus réceptive à l'idée de me connaitre et de passer du temps avec moi. Mon téléphone vibra et je le pris aussitôt, m'attendant à un refus de dernière minute de la part d'Isabella.

Hey, Frérot. Détends-toi. Tout se passera bien – Alice.

Facile à dire…

Je soufflai, plusieurs fois tentant de chasser la nervosité qui me parasitait, avant de revenir sur mes pas. Je réarrangeai pour la énième fois la couverture que j'avais étalé sur l'herbe et m'y assis. La lune parvenait à faire resplendir le pré verglacé malgré les hautes brumes qui tentaient d'entraver sa luminosité. Les fines brindilles vertes au sol brillaient de mille feux. Cette fois-ci, aucun brouillard n'était présent au sol pour cacher ce magnifique spectacle. Mais en ce moment, il me laissait de marbre. Mes sens étaient en alerte et enregistraient chaque souffle de vent dans les feuilles d'arbres, chaque bruit provoqué par la faune environnante. J'étais seul, et pour la première fois, j'étais incapable de profiter pleinement de l'absence de pensée d'autrui. Je dus passer les dernières dizaines de minutes, la tête plongée entre mes mains, essayant de penser à autre chose pour me calmer. Peine perdue. Pire qu'une drogue, mes pensées me ramenaient inlassablement à elle. Je ne pensais qu'à elle, qu'à ce qu'elle pensait réellement de tout ça, aux conséquences de cette nuit… Sans arrêt. Ne pas savoir devenait infernal !

- Je tombe mal ?

Je me relevai d'un bond, cherchant la source de cette voix. Un ange m'observait, inquiet, debout sur la branche haute d'un arbre. Ses ailes se balançaient au rythme de l'air ambiant. Je ne l'avais même pas entendu arriver. D'un coup, je redevins moi-même.

- Non. Je t'attendais, justement.

Elle était là, c'était tout ce qui comptait. Nous nous sourîmes, gênés, puis elle bondit et atterrit gracieusement au sol. Je vis celle qui avait tenté de me tuer, franchir prudemment les quelques mètres nous séparant. Je l'observai dans toute sa splendeur meurtrière de chasseresse. Je plongeai volontairement mon regard dans le sien lumineux avant qu'il ne reprenne la délicieuse couleur chocolat que j'adorais. J'admirai la façon ses ailes se mouveaient quand elle se déplaçait, rétractant puis disparaissant derrière elle. Je me perdis dans la contemplation ses hanches qui se balançaient au rythme de sa démarche de moins en moins assurée. Plus elle se rapprochait et plus son apparence assurée de tueuse de vampire laissait place à la jeune fille frêle, mystérieuse et renfermée qui m'avait subjugué. Même son parfum, affreusement enivrant m'avait manqué et la brûlure infernale de ma gorge me foudroya, encore. J'avais pourtant pris plus de précautions que d'habitude, chassant jusqu'à ce que je sois plus que rempli.

- Bonsoir.

- Salut, me répondit-elle.

- Tu n'as eu trop de mal à trouver ?

- Non, j'ai suivis les nombreuses traces que tu avais laissées dans les environs. Tu viens souvent ici ?

- Oui, admis-je. C'est un peu mon havre de paix. J'y viens lorsque je veux être au calme.

Isabella fit un tour sur elle-même, se perdant elle aussi dans la tranquillité et la splendeur givrée des environs. Plus rien ne venait troubler le silence, à présent.

- Cet endroit est magnifique.

- En effet.

Elle se rendit vite compte que je ne parlais plus vraiment du pré. Ce soir, elle portait une chemise bleue assez fine, sous une veste ouverte. Ses habits se terminaient par un simple jean gris et des baskets. Elle avait décidé de lâcher ses cheveux qu'elle coiffait habituellement d'une natte longue. Ils retombaient sur son dos, formant de fines vagues. Si simple et si séduisante.

Je me sentis revivre lorsque sa main rencontra la mienne tendue, avant de la serrer. J'eus l'impression d'être de retour à la maison après des années d'absence. Je comprenais enfin ce que cela faisait de se perdre dans la présence d'une autre personne. Je l'avais souvent vu à travers les pensées de mes semblables. Dans ces moments-là, je ne m'attardais jamais auprès d'eux, préférant leur laisser toute l'intimité dont ils avaient besoin. A présent, je ne serais plus jamais étranger à ces sensations, pensais-je en souriant. Je me perdais dans le plaisir procuré par la présence d'une autre personne et je ne m'étais jamais senti aussi vivant qu'en cet instant. Enfin, nous étions réunis et surtout seuls, libres de toutes contraintes imposées par nos familles.

- Tu m'as manqué.

- Toi, encore plus, avouais-je, écrasé par cette vérité. Installe-toi, j'ai ramené une couverture.

Nous nous assîmes l'un en face de l'autre, ne sachant trop comment débuter une conversation. De mon côté, j'évitais de la fixer trop longtemps, de peur de passer pour un pauvre type à ses yeux. Toutefois, je pense qu'elle l'aurait à peine remarqué, occupée à scruter les environs comme elle le faisait.

- Ne t'en fais pas. Alice m'a garanti que nous n'aurions pas d'imprévu, ce soir. Tu es en sécurité.

En sécurité, oui ; tant que je me maitrisais. Elle gémit, mal à l'aise.

- J'espère ne pas avoir été suivi par… des membres de ma famille. J'ai fait mon possible pour brouiller les pistes, mais...

- Ils ne savent pas que tu es avec moi ?

Elle secoua la tête, timidement. Je refoulai ma contrariété. Je ne m'offusquerai pas parce qu'elle refusait de parler de moi à sa famille. Notre situation n'était en rien banale, après tout. Je lui demandai ce qu'il s'était passé ces deux dernières semaines. Je lui posai des questions sur sa santé, sur sa rémission du poison dont elle avait été victime.

- Je me sens mieux. Maggie pense que j'ai développé des anticorps pour me défendre du poison. Ça mettra du temps à disparaître mais au moins, maintenant, je suis presqu'immunisée. Si elle m'attaque de nouveau, je m'en sortirai mieux face à elle.

Son air vindicatif contrastait avec mon ressenti. Une nouvelle rencontre entre elle et l'autre dégénérée était la dernière chose que je souhaitais. J'avais encore du mal à faire le rapprochement entre la jeune fille de nouveau frêle et tendre devant moi, et l'autre part d'elle plus agressive qui n'avait nul besoin d'être protégée. Elle avait sûrement affronté d'autres dangers et allait probablement en affronter bien d'autres encore. Et mon impuissance à lui faire éviter tout cela me pesait.

Je changeai de sujet, et voulus être certain du témoignage de Jasper et d'Emmett. Je voulu savoir qui était cette fille qu'Isabella avait sauvé in extremis d'une mort terrible, et qu'elle semblait connaître. Etrangement, elle ne parut pas surprise que je la questionne à ce sujet. Peut-être avait-elle repéré mes deux idiots de frères, au final ?

- Elle s'appelle Renesmée Carlie Dwyer, dit-elle avec un sourire absent. Elle va rentrer en fac bientôt. Elle est adorable, si gentille, si vive. Je la connais depuis qu'elle est toute petite. Un soir, j'ai voulu la revoir et j'ai attendu qu'elle finisse de travailler. (Son expression s'assombrit d'un coup) Peu après, je suis tombée sur… Un gang qui n'avait pas de bonnes intentions à son propos.

- Raconte-moi.

Je savais déjà la plupart des informations. Emmett et Jasper espéraient me montrer qu'elle représentait une menace, or ils m'ont démontré tout le contraire. Les deux rescapés de sa tuerie avaient été les auteurs de crimes abominables sur plusieurs femmes, encore portées disparu aujourd'hui. Il n'y avait ni trace de corps, ni preuve, malgré leurs aveux. Ils avaient donc été condamnés pour coups et blessures sur une strip-teaseuse et n'avait eu que quinze ans de réclusion criminelle. Les infos avaient parlé d'eux en boucle pendant deux jours avant d'être passées à autre chose. Je n'imaginais pas la rage que devaient ressentir les familles des victimes, ni celle d'Isabella en ce moment.

- Il s'appelait Derreck. Je crois qu'il était la tête pensante du groupe. Il laissait les autres aborder puis agresser les filles. Ensuite, il venait les achever et se charger des corps. Simple et efficace.

- Je suis tellement désolé.

Oui, désolé qu'elle ait encore eu affaire aux monstres de notre espèce. Je me sentais colérique et honteux, en même temps. Je n'arrivais pas à comprendre ce qu'elle faisait là, à mes côtés. Il n'y avait pas grand-chose qui nous séparait. J'avais déjà ôté des vies humaines dans mes moments de jeune vampire. Des crimes qui me hantaient jusqu'à maintenant. J'avais beau haïr Derreck, pourtant, un rien nous différenciait.

- Par miracle, Renesmée n'a rien. J'essaie de ne pas imaginer ce qu'il se serait passé si je n'étais pas venu cette nuit-là. Mais, ces images d'elle… Ensanglantée et criant à l'aide… Je n'arrive pas à m'empêcher d'y penser.

- Isabella, fis-je en saisissant son menton pour la tourner vers moi. Tu as bien fait. Je ne suis pas certain que j'aurais eu la force de laisser deux d'entre eux en vie pour témoigner de leurs horreurs.

- Alors, tu ne m'en veux pas, s'exclama-t'-elle. Mais, j'ai tué un vampire, Edward !

- J'en ai tué aussi de mon côté, dis-je en haussant les épaules.

Je souris amèrement face à son air sidéré.

- Nous sommes des monstres, Isabella.

- Ne dis pas ça.

- Des monstres capables des pires atrocités.

- C'est faux, s'entêta-t'-elle. Nous en avons déjà parlé, Edward ! Je ne croirai jamais qu'une race soit prédestinée plus qu'une autre à produire des monstres. Le Docteur Cullen, toi et ta famille, n'avez rien à voir avec ce « Derreck ».

Elle cracha son nom, dégoutée qu'elle ait à parler de lui. De mon côté, sa vision assez utopiste attisait mon cynisme. Peut-être avions-nous une âme, en tant que vampire. Peut-être nous était-il possible de nous repentir de nos atrocités. Mais, elle ne me ferait jamais croire que notre race valait mieux sinon autant qu'une autre.

- J'ai déjà rencontré des monstres, chuchota-t'-elle, énigmatique. Des monstres qui respiraient, avec un cœur qui bat et du sang qui coule dans leurs veines. De simples humains, capables du pire.

Elle tourna vers moi un visage s'écroulant sous des années et des années de chagrin accumulé et d'un coup, je fus désemparé. Comment une si petite… chose pouvait fragiliser à ce point des vérités qui me semblaient aussi solides que du béton armé ? Je serrai sa main que je tenais toujours, tentant d'apporter un quelconque réconfort. Quelles atrocités avait-elle vu, ou pire vécut pour en être arrivée à cette façon de penser ? Elle se rapprocha de moi et je l'enlaçai. Un geste qui me sembla si naturel.

Quelques minutes plus tard, nous étions allongés, l'un en face de l'autre, tout en gardant nos mains en contact. Un contact qui me semblait dès lors impossible à briser. Nous ne pouvions rester enlacés une minute de plus, malheureusement. Mon parfum devait lui causer autant de souffrances que me causait le sien. J'avais encore tellement de questions à lui poser. Je voulais tout savoir d'elle, de ce qu'elle pensait de tout cela, mais je n'étais pas certain de vouloir briser ce moment de plénitude.

Elle le fit à ma place :

- Merci. Pour le téléphone, je veux dire… Tu n'étais pas obligé, tu sais.

- J'ai pensé que tu en aurais eu besoin, répondis-je en me souvenant de sa frustration passée. Malheureusement, je n'ai pas trouvé de meilleurs moyens de te le faire parvenir. Bree ne t'as pas posé trop de problème, j'espère ?

- Elle a voulu savoir pourquoi et depuis quand tu m'offrais des cadeaux. Je n'ai pas su quoi lui répondre.

Oui, il était difficile d'avouer ce qui se passait entre nous. J'en avais déjà fait les frais.

- Tu n'es pas vexé, j'espère ?

- Pas du tout.

- Je sais que tu as déjà parlé de moi avec ta famille. C'est juste… très compliqué. Je cherche encore le bon moment pour…

Son rythme cardiaque jusqu'alors léger, s'accéléra d'un coup. L'anxiété s'installa sur ses traits et elle s'assit, cherchant une réponse dans le lointain. Je n'avais aucune envie de gâcher mon premier moment intime avec elle à cause de ce que pouvaient penser les autres.

- Tu as tout le temps de leur dire…

- Mais, le temps pour leur dire quoi, coupa-t'-elle en ramenant ses genoux vers elle. Qu'est-ce qu'on est ? Nous ne sommes même pas certains que ça marchera. Je veux dire, nous ne sommes même pas capables de nous rapprocher sans menacer la vie de l'autre !

Je crus revoir Jasper, me récitant mentalement toutes les raisons pour lesquelles une histoire avec elle aurait toutes les chances d'échouer. Voire pire, d'aboutir à ma mort, puis à une guerre. Je n'avais rien rétorqué, craignant de devenir vulgaire avec mon propre frère. Je respirai profondément, m'installant dans la même position qu'elle. Il était temps d'en venir au gros du problème.

- En premier lieu, j'ai des excuses à te présenter, Isabella.

- Pourquoi ?

- J'ai osé te dire une fois que… je ne m'intéressais à toi que parce que tu étais une faille dans notre système de sécurité. Du moins, une faille pour moi. Mon incapacité à lire tes pensées m'agaçait plus que tout mais, ce n'est pas uniquement cette raison qui m'avait poussé à passer une nuit entière à t'écouter raconter ton passé.

Je la vis repousser la peine que lui avaient causée mes mots, juste avant qu'elle ne m'éclabousse de boue avec les roues de sa voiture. Si je pouvais revenir en arrière, je me serais en plus donné des coups bien mérités ! Quelques secondes après, elle se tourna vers moi, le visage vide de toute expression.

- Et donc ?

- La vérité,… c'est que je voulais simplement te connaître. Je n'arrivais pas à admettre que toi, une si petite fille, sois à l'origine de tant de bouleversements en moi. Je ne voulais pas reconnaître les sentiments qui me poussaient en permanence à être avec toi. J'ai été suffisamment orgueilleux pour te blesser en te racontant des mensonges. Je pensais qu'une fois que j'en aurais su assez à ton sujet, je reprendrais ma vie comme avant. Je pensais que tu cesserais de hanter toutes mes pensées. Eh bien, j'ai eu tort.

Son expression peu amène me fit comprendre qu'elle ne pardonnerait pas de sitôt mon comportement stupide. Soit, je ferais ce que je m'étais juré de faire : donner tout ce que j'avais pour la convaincre de me laisser une chance.

- Je me suis donc tourné vers Carlisle et il m'a fait remarquer ce que je tentais de me cacher depuis le début. Ce que je me refusais de voir. Maintenant, je ne peux plus le nier, Isabella. J'en veux toujours plus, je veux te revoir le plus possible. Et surtout, je ne supporte de moins en moins les raisons qui m'interdisent de m'approcher de toi.

Je pris une profonde inspiration brûlante, sachant à quel point elle aimait la franchise.

- Alors, non. Je ne peux pas t'assurer que ça marchera, admis-je. Nous ne sommes pas faits pour… agir entre nous comme nous le faisons, en ce moment. Ni pour ressentir ce que nous ressentons. Mais, je me suis fait deux promesses quand je t'ai vu avec Newton devant l'hôpital.

- Oh, pitié…, gémit-elle, embarrassée.

- La première, c'était celle de tout donner pour réussir à te séduire. Et la seconde, de profiter de chaque moment avec toi comme si c'était le dernier.

Elle se figea si longtemps que je finis par l'appeler pour qu'elle revienne à elle. Ses craintes, totalement justifiées, étaient toujours présentes. Et je la sentis lutter lorsque je touchai sa joue, en un geste tendre. Je parcourus sa pommette de mon pouce, savourant la sensation de sa peau contre la mienne. Je pris soin de mémoriser chaque détail d'elle, la texture de ses cheveux qui frôlait le dos de ma main, celle de sa joue mais aussi l'expression de paix qui envahit lentement ses traits.

De mon côté, je réussis à identifier un autre besoin, tout aussi puissant que ma soif, qui me poussait à savourer ce contact et à en désirer plus. Ressentait-elle la même chose ? Argh ! Je maudissais la barrière mentale qui m'empêchait d'accéder à ses pensées.

- Que ressens-tu ? voulus-je savoir.

Je ne pouvais pas croire qu'il m'était interdit d'entendre la seule personne dont je souhaitais vraiment connaitre les pensées. Pour toute réponse, elle s'approcha de moi et me toucha de la même manière. Des centaines de picotements agréables émanaient du contact entre mon visage et ses mains, contrastant violemment avec la fulgurante intensité de ma soif et le gout acide du venin dans ma bouche. Je grimaçai mais cela en valait largement la peine face au plaisir intense. Elle se retira.

- Je suis désolée, tu dois avoir tellement mal ! Je n'aurai pas dû… Oh.

J'enserrai sa taille de mes bras et la ramenai lentement vers moi.

« Es-tu devenu complètement fou ?! » tonna une voix dans un coin de ma tête. Une voix ressemblant étonnement à celle de Jazz. Je souris en m'allongeant sur le dos, l'entrainant avec moi. Elle se laissa faire et cala sa tête sous mon menton. Certes, je n'étais pas en mesure d'agir avec elle comme l'autre crétin blond s'était permis de le faire. Malgré tout, la sensation de cette personne si proche de moi était extatique. Alors…

Oui. Fou, je l'étais. Et je l'assumais totalement. Je ne serais revenu à la raison (et à ma léthargie d'avant) pour rien au monde.

- Est-ce que ça va ?

- Oui, souffla-t'-elle en se calant sur mon torse. C'est. Parfait.

Chaque millimètre carré de ma gorge se consumait. La douleur ne disparaissait pas avec les heures qui filaient. Elle était toujours là, menaçant inutilement ma détermination à garder Isabella saine et sauve. Au bout d'un moment, j'appris à l'apprécier autrement. Elle semblait être moins une contrainte qu'un élément m'aidant à savourer chaque seconde de mon premier rencard. Une douleur qui me procurait pas mal de plaisir en même temps.

- A quoi tu penses, Edward ?

- Je pense que je suis un sacré masochiste.

Elle pouffa et bientôt, nos éclats de rire résonnèrent dans les environs calmes. Elle se détacha de mon étreinte et avança jusqu'à ce qu'elle soit au même niveau que moi.

- Nous formons un beau couple de masochistes, dans ce cas.

- Je n'aurais pas dit mieux.

- Mais, on ne pourra jamais… Agir comme les autres couples, murmura-t'-elle résignée.

Quelques jours auparavant, je pensais pareil. A présent, j'étais de plus en plus optimiste concernant un avenir avec elle. Il était si facile d'oublier nos problèmes dans cet instant.

- Je ne vais pas te donner de faux espoirs mais,… Te souviens-tu de la fois où nous nous sommes affrontés dans l'hôpital ?

- Je ne risque pas d'oublier ça, rétorqua-t'-elle en grimaçant.

- Je n'étais même pas parvenu à supporter l'odeur de ton sang plus d'une seconde…

- Edward, oublie-ça, tu veux ?

- Attends, laisse-moi finir, fis-je ne reprenant le cours de mes pensées. Je ne parvenais pas à supporter ta proximité, il y a tout juste deux mois. Et, à présent, je peux te tenir dans mes bras. Sans essayer de te mordre.

Elle sembla réfléchir un temps avant de marmonner :

- Incroyable. Vous êtes vraiment des vampires ?

Mon rire fit de nouveau écho dans la forêt environnante. Elle n'était pas la seule à se poser la question, bien au contraire. Avant d'en venir aux moqueries, les semblables qui rencontraient notre famille se demandaient systématiquement la même chose. La volonté de préserver la vie humaine imposée par Carlisle était par moment insupportable. Mais, elle m'avait permis d'arriver à cet instant.

- Et toi, es-tu vraiment une chasseresse ? Ce n'est que la victoire de la raison sur la chair, répondis-je en touchant son menton. De plus, j'ai pas mal d'années d'entrainement. Certains étudiants et professeurs sentaient meilleurs que d'autres. Pas aussi bon que toi, bien sûr. Mais, ma famille et moi, nous nous sommes maîtrisés. Nous nous sommes soutenus, lorsque nous allions flancher. Et c'est ce qui me permet de me maîtriser en ce moment avec toi.

Son étonnement vint flatter mon orgueil.

Notre position actuelle me rappelait sans conteste celle d'un soir lointain où elle me dominait comme en ce moment, avec l'intention d'achever mon existence. Je me souvins m'être débattu comme un forcené, tentant de me défaire de ses jambes qui s'agrippaient à mes reins pour me retenir. En cet instant, je n'aurais bougé pour rien au monde. Ma chemise était entr'ouverte et elle s'amusait à tracer sur mon torse des lignes de feu de ses doigts fins. De temps à autre, elle me lançait quelques regards malicieux, se rappelant sans doute la dernière fois où nous nous étions retrouvés dans cette position. Ou peut-être était-elle juste consciente de l'effet qu'elle provoquait en moi. Son doigt vint caresser le bout mon nez avant de toucher mes lèvres. Je souris face à son audace, avant d'y exercer une pression de mes lèvres.

Son souffle se coupa, en même temps que son rythme cardiaque s'accélérait de nouveau, accentuant si c'était possible son délicieux parfum. Le gentleman et l'autre part de moi que je m'efforçais de maîtriser s'affrontaient violemment pour la suite des événements. Je me rendis compte que mon jean me pressait affreusement alors qu'elle se déplaçait de nouveau sur moi. Ce n'était pas ainsi que je souhaitais me comporter avec elle, mais en même temps, n'était-ce pas naturelle avec sa petite amie ? Seule son expression devenue nostalgique parvint à me faire garder les pieds sur terre.

- A quoi tu penses, Isabella ?

Elle se redressa, bougeant de nouveau son bassin contre le mien.

Wow ! Le faisait-elle exprès !?

Après avoir passé des heures et des heures à critiquer silencieusement ces adolescents qui semblaient incapables de contrôler leurs impulsions, j'eus l'impression, en ce moment, d'être le pire des hypocrites.

- Je pense que je suis amoureuse de toi.

Je reçus comme un coup dans l'estomac qui donna lieu à la plus merveilleuse des sensations : chaude et agréable, elle se propagea dans le reste de mon corps glacé.

Apercevoir l'aurore d'un jour nouveau s'embraser juste derrière elle était le plus beau spectacle que je n'avais jamais vu de ma vie. Les rayons du soleil donnaient un aspect rougeâtre à ses mèches. Elle semblait littéralement flamboyer, tel l'ange qu'elle était. Je vins coller mon front au sien, tentant d'approcher mes lèvres des siennes. J'y étais presque quand une soudaine vague de chaleur émana de son visage, provoquant la sécrétion d'une bonne dose de venin dans ma bouche.

Peut-être une autre fois, me soufflait mon côté rationnel.

Non. Je voulais ses lèvres, maintenant !

Je les effleurai, mais ce fut elle qui détourna la tête…

Oh… Oui, dans ce cas, peut-être une autre fois. Visiblement, nous n'étions pas encore prêts. Le monstre en moi, qui tantôt désirait son sang, supporta mal son geste. Je ne me reconnaissais plus.

- Je t'ai dans la peau.

Certes, j'aurais pu sortir quelque chose de plus classe, mais ce n'était que la vérité, après tout. Et son sourire éclatant me prouva que j'avais choisi les bons mots. Peu importe ce que disait mon frère, ça pouvait aboutir à quelque chose. Je ferais n'importe quoi pour que ça marche entre elle et moi. Je serais prêt à tout pour qu'elle soit et reste mienne. Elle s'attarda sur l'étrange phénomène que provoquaient les rayons du soleil sur mon épaule, avant de se tourner elle-même vers l'endroit où il se levait.

- Je dois retourner travailler, annonça-t'-elle tristement, en regardant sa montre.

Dommage. Nous étions si bien, je n'étais pas certain de pouvoir me détacher d'elle.

- Je te raccompagne, répondis-je en me relevant difficilement.

J'avais bien fait d'avoir fait la moitié du chemin en voiture ; je pouvais passer quelques minutes supplémentaires avec elle. Alice avait raison : ces quelques heures avaient été fantastiques et il me tardait d'en passer d'autres avec elle. Je n'étais pas certain qu'elle sache courir comme je le faisais. Mais, jusqu'à présent, elle suivait mon rythme sans mal. Son cœur battait régulièrement comme s'il ne sentait pas l'effort physique. Je compris là encore, ce que ressentaient les membres de ma famille en parcourant la forêt à pleine vitesse, en tenant la main de leur être cher. Je ralentis à quelques kilomètres de ma voiture, essayant de gagner quelques minutes supplémentaires, mais nous finîmes par atteindre la clairière où je m'étais garé.

- Pourquoi as-tu emmené ta voiture ?

- A part Alice, toute ma famille pense que je suis allé faire une balade sur les autoroutes de Seattle. Et puis, la voiture, c'est utile pour brouiller les pistes.

- Je vois.

- Cependant, je pense qu'ils doivent se douter de quelque chose, maintenant. Je ne suis jamais parti aussi longtemps.

Je lui ouvris la portière et l'aidai à s'installer.

- Tu vas avoir des ennuis quand tu rentreras ?

- Probablement, mais en ce moment, je n'en ai rien à faire, répondis-je avec un clin d'œil.

J'embarquai la couverture dans le coffre de ma Volvo, puis allai m'installai derrière le volant. Je démarrai, avant de reprendre sa main que je baisai tendrement, puis je manœuvrai pour revenir sur la nationale.

- Edward ?

- Oui, Isabella.

- Tu peux m'appeler « Bella ». Je préfère, c'est plus court.

- Comme tu voudras, Bella.

Bella, il mio cantante. Ça me plaisait assez. Pourtant, j'aimais la mélodie de son nom entier sur mes lèvres. Aucun prénom ne serait aussi agréable à entendre à mes oreilles. Son pouce caressait depuis un moment mon poignet, quand elle m'interpella de nouveau. Nous avions franchis les limites de Forks et nous étions seulement à quelques minutes du bellâtre chez qui elle logeait.

- Qu'y a-t'-il, demandais-je.

- Tu… Tu ne me feras jamais de mal. N'est-ce pas ?

Comment ?

- Isa… Bella, comment le pourrais-je ? Je ne me supporterais plus si j'agissais de manière déplacée avec toi. Comme je te l'ai dit, je compte m'habituer à ton parfum. Et, ce sera moins difficile si je passe constamment mes heures avec toi.

Je me tournai vers elle, espérant qu'elle saisisse où je voulais en venir. Rien ne m'agaçait plus que l'idée d'être de nouveau séparé d'elle. Ou de la savoir à proximité de Newton, au lieu d'être avec moi. J'espérais la retrouver très vite. Toutefois, l'anxiété déformait de nouveau ses traits. Celle que j'avais aperçu quelques heures à peine. Celle aussi que j'avais observé lorsqu'elle était chez moi. J'avais évidemment cru que ma soif en était la cause et qu'elle s'effacerait après cette nuit. Alors pourquoi était-elle encore dans cet état ? Et pourquoi…

Pourquoi la méfiance de Bella me rappelait-elle tant celle de Rose, peu après sa venue dans notre famille ? D'un coup, ses paroles semblaient cacher un autre sens beaucoup plus sombre. « Tu ne me feras jamais de mal ?… ».

Se pouvait-il que… ? Est-ce qu'un autre aurait pu lui… ?

- Bella…

- Arrête la voiture, ordonna-t'-elle. Je vais descendre ici.

Je me garai à quelques mètres avant la rue qui la mènerait chez Newton.

- Merci de m'avoir ramené, fit-elle en me serrant dans ses bras. J'ai adoré cette nuit.

- Moi, aussi. Heu…

Je cherchais encore les mots les plus adaptés pour assouvir mes soupçons de plus en plus terribles lorsqu'elle m'embrassa… sur la joue. C'était toujours mieux que rien. Elle s'éloigna aussitôt et referma la portière.

- Tu. Tu m'appelles, osa-t'-elle incertaine à travers la fenêtre.

- Tout de suite après ton service.

Elle rayonna avant de s'écarter de la voiture. Je me forçai à redémarrer, en laissant Bella seule, rejoindre ses quartiers. Je ne la quittai pas des yeux à travers mon rétroviseur. Mais, je dus tourner vers la direction opposée et elle disparut. Je m'arrêtais quelques mètres plus loin pour l'observer rentrer sans encombre dans la grande maison qu'elle partageait avec sa famille.

Ce n'était pas de la paranoïa. Mais, j'en savais suffisamment pour soupçonner que les ennuis s'accrochaient à elle comme la peste. Après m'être assuré qu'elle était bien rentrée, je continuai mon chemin. Je n'avais jamais conduit aussi lentement de ma vie. Sa dernière phrase s'accrochait à mon esprit et s'y répétait inlassablement, si bien que je restai plusieurs heures garé dans le garage.

« J'ai déjà rencontré des monstres… De simples humains. Capables du pire. »


Verdict ?