Bonjour à tous ! Ce chapitre met l'accent sur un personnage que j'aime mais qui n'est pas assez mis en avant d'après moi dans la saga et j'ai décidé de travailler son caractère.

J'espère que vous aimerez, et que l'histoire continue de vous plaire généralement. Bien sûr, les reviews sont très appréciées. Enjoy.


19) LA RIVALE

Point de vue : Esmée

La gorge nouée, je clignai plusieurs fois des yeux afin de me débarrasser des picotements. Je réarrangeai sa cravate déjà impeccable, lissai les rares plis de sa chemise immaculée avant de lui passer la veste noire qui compléterait son costume. Tapant des mains, je simulai l'excitation propre d'une mère en voyant enfin son fils se préparer pour son premier rendez-vous.

- Mon Dieu, Edward… Tu es splendide ! Tourne-toi encore que je te regarde.

Il refit un tour sur lui-même et cette fois encore, une étincelle de fierté authentique jaillit, écrasant momentanément la terreur glacée que je m'efforçais de maitriser.

- Si seulement tu me laissais m'occuper de tes cheveux, pestai-je à mi-amusée. N'aurais-tu pas envie de changer de coupe pour cette fois ?

Je caressai affectueusement les mèches qui remontaient d'elles-mêmes dans un style coiffé-décoiffé.

- Ce n'est pas la peine, rit-il décontracté. Esmée, tout ira bien.

- Alice sera déçue de ne pas te voir rester au bal avec les autres.

- Je vais juste tenir compagnie à Bree pendant deux heures environ, répéta-t'-il. C'est ce qui était convenu.

- Oui, oui. Je sais…

Je devinais sans mal avec qui il irait passer le reste de sa nuit. Il m'offrit pour réponse un signe de tête imperceptible et un sourire figé s'incrusta sur mes lèvres, en même temps que revenait mon inconfort.

- On n'a jamais vraiment eu l'occasion de parler… d'elle.

- C'est parce que la simple mention de son nom suffit à offenser certains d'entre nous, marmonna-t'-il rapidement.

- Rose et Jazz sont très soucieux de la sécurité de la famille. Surtout de la tienne, Edward, vu les circonstances. Tu ne peux pas leur en vouloir de réagir de cette manière.

Il retint avec difficulté la remarque certainement acide qu'il allait sortir, mais je lisais nettement l'irritation sur son visage. Lui, mieux que personne, savait à quel point leurs disputes m'incommodaient.

- Et le mot est faible, commenta-t'-il.

- C'est probablement pour cela qu'Alice a insisté pour qu'elle et les autres arrivent au bal aussi tôt.

- Pour nous laisser quelques minutes seul à seule.

- Cette chère Alice, ne pus-je m'empêcher de soupirer.

D'un commun accord, nous sortîmes de sa chambre et nous dirigeâmes vers les escaliers qui menaient au reste de la maison inhabituellement vide. J'entendais le vent au dehors qui chuchotait doucement à travers les bois nus environnants. La baie vitrée montrait un ciel voilé s'illuminant sous une lune éclatante. Dans le salon, vivement éclairé par le chandelier en cristal, nous nous dirigeâmes vers le coin du salon rehaussé où son piano siégeait avec majesté.

Hormis sa chambre, cette partie de la pièce était son antre, un lieu où il pouvait réfléchir et composer, sans s'isoler pour autant. Pendant toutes ces années où j'avais été la mère adoptive d'Edward, puis de Rose, Emmett, et enfin de Jasper et Alice, mon principal souci avait été de maintenir une cohésion entre lui et les couples que nous formions. Sa discrétion naturelle et l'embarras provoqué par un don aussi intrusif que le sien me compliquaient considérablement la tâche souvent, il choisissait seul de prendre ses distances pour nous laisser toute l'intimité dont nous pourrions avoir besoin.

- Si seulement tu pouvais entendre les pensées d'Emmett et de Rosalie quand ils sont dans leur monde, marmonna Edward avant de s'interrompre, une moue dégoûtée. Quoi que… Non, il ne faudrait mieux pas.

- Je n'ai pas eu besoin de ton don pour avoir envie de les jeter dehors. D'ailleurs, c'est exactement ce que j'ai dû faire pour avoir la paix.

Oh, les premières années de couple ou de mariage sont les pires généralement. La passion des ébats de Rose et Emmett menaçait constamment nos demeures. Même Carlisle, si sage et si patient, endurait péniblement les trop longues heures durant lesquelles son travail le séparait de moi. Une partie de moi comptait constamment les secondes et les minutes jusqu'à nos retrouvailles dans notre chambre à coucher. Cela dit…

Comment lui tenait-il le coup ?

Ses mâchoires crispées et l'assombrissement de ses iris me parurent suffisamment éloquents.

- Je ne t'avais jamais vu aussi… animé, fis-je mal à l'aise. Tu fais plaisir à voir.

- Merci, répondit-il sourcils froncés. Qu'est-ce que tu me caches ?

- Rien, je voulais simplement profiter de l'absence des autres pour parler de… Parler d'elle.

- De Bella.

- En effet. De Bella.

Dieu qu'il m'était difficile de prononcer son nom. Comme j'aurais aimé partager son excitation et sa joie ; il n'en était rien. Probablement à cause des révélations de Jasper.

« Tu as vu la couleur de ses ailes lorsqu'elle est arrivée inconsciente avec Carlisle ? » m'avait-il murmuré un jour. « Les Phoenix aux ailes foncées sont les pires tueurs de vampires qui soient, Esmée ! Ne te laisse pas adoucir par son air innocent ou ses grands yeux… Reste vigilante quand elle est dans les parages, OK ? »

La réaction de Rose ne s'était pas fait attendre non plus :

- À part Carlisle, tu es la seule qu'Edward écoute. Tu es la seule à lui faire ouvrir les yeux sur ce que cette fille est véritablement...Non seulement d'être une chasseresse, c'est une… (elle ferma les yeux, incapable de prononcer l'insulte devant moi) Bref, je tiens à lui, d'accord ! Même si on se chamaille tout le temps.

- Je sais, Rose…

- Je n'ai pas envie qu'il broie du noir pour quelqu'un qui ne le mérite pas. Si elle tenait tant que ça à Edward, elle aurait déjà parlé de lui à sa famille. Mais, ce doit être surement plus excitant de courir deux lièvres à la fois. Tu as vu comment l'autre type la regardait ? Newton, ou je ne sais quoi…

Faire voir ses souvenirs à Edward était pénible mais c'était le seul moyen de présenter leurs arguments sans que cela n'aboutisse à une dispute. J'étais l'intermédiaire et j'étais encore incapable de prendre position.

Elle et Edward ! Tout cela était si soudain ! Je n'avais rien vu venir.

- Et donc, tu comptes te ranger de leur avis ?

- Je veux te soutenir, Edward. Mais, j'ai besoin de bonnes raisons pour cela. Je ne peux pas te laisser filer, tête baissée, vers une mort certaine. Tu comprends ?

- Le jour où j'ai rencontré Isabella aurait pu être celui de ma mort or je suis toujours là.

- Tu as eu de la chance, c'est tout !

Immobile auprès de son piano, il s'était comme pétrifié de rage. Je ne m'attardai pas sur ses traits neutres, ni sur sa voix égale et contenue ses yeux incandescents me montraient qu'il avait parfaitement compris le sous-entendu de sa sœur. J'insistai sur la partie où elle déclarait tenir à lui malgré leurs querelles et je fus récompensée par un long râle, à la limite du soupir et du grognement.

- Est-ce que Jasper dit vrai à son propos ? demandai-je incapable de dissimuler mon stress. Elle se nourrit de vampires ?

- Oui... Oui, elle a déjà tué des vampires pour… Se nourrir de leur énergie. Mais, elle a des moyens de substitution pour survivre. Tout comme nous.

- Est-ce qu'elle a déjà essayé de…

- Non, Esmée. Elle n'a jamais essayé de me mordre…

Je me renfrognai en remarquant le changement dans son expression. Son assurance laissa place à l'incertitude, avant de montrer un visage peiné. Je redoutai l'origine de ces bouleversements, en même temps qu'une fureur brusque explosait dans ma poitrine. Je comprenais à présent l'origine de ces étranges traces de dent sur sa main. Le visage serein (aussi serein qu'il m'était possible en cet instant), je l'entrainai doucement par le coude vers le banc en cuir où nous pûmes nous asseoir.

- Ne me cache rien, Edward, dis-je d'une voix que je reconnus à peine. Je dois savoir si elle t'a fait du mal...

- Ce n'est pas ce que tu crois…

- Alors que dois-je croire ? explosai-je. Tu aimes une tueuse de vampire ! Cette fille a été créée pour ta destruction ! Tu l'as dit toi-même : le jour de votre rencontre aurait pu être ton dernier…

Prise de nausées soudaines, je fus incapable de continuer. Mon état ne me permettait pas de vomir, pas plus qu'il ne me permettait de pleurer mais je n'avais jamais été autant saisie de haut-le-cœur depuis que j'étais devenue un vampire.

- Esmée, je…. Je n'ai pas vraiment osé vous dire entièrement ce qui s'était passé durant notre confrontation. Je ne voulais pas vous causer de chagrin, ni à Carlisle, ni à toi. Mais, pour que tu comprennes ce qu'elle représente, je n'ai plus le choix. Tu ne vas pas aimer ce que tu vas entendre, mais, essaie au moins de m'écouter jusqu'au bout.

Je l'encourageai d'un signe de tête et après une longue pause qui accrut considérablement ma tension, il débuta son récit.

- Durant notre affrontement, Bella a réussi à prendre le dessus sur moi. À ce moment-là, elle ne ressemblait plus à l'humaine que j'avais croisée dans l'ascenseur. Elle était devenue autre chose… Méconnaissable…

- Tu veux dire « dangereuse », rectifiai-je détestant l'inhabituelle tendresse dans sa voix.

- Je voyais la Mort, poursuivit-il en m'ignorant. Ma propre Mort : belle, ténébreuse et en même temps, resplendissante. Puissante. Je ne pouvais pas lui résister parce que… Je n'en avais tout simplement pas envie.

Perdu dans ses souvenirs, son pouce caressait sa lèvre inférieure, allant et venant en un rythme lent. Je ne lisais dans ses yeux ni l'horreur, ni la fureur qui faisaient rage en moi. Non, rien à part une fascination dérangeante pour celle qui aurait pu me l'enlever et cette constatation me fit l'effet d'un poignard logé au plus profond de mon ventre. Poignard qui s'enfonça d'autant plus, quand je l'entendis rire.

- Il y a cette idée reçue qui prétend que quand le moment fatidique arrive, on voit défiler tous ces souvenirs devant nous : on revoit les meilleurs moments, comme les moins bons on repense aux occasions manquées, aux regrets et tout ça. Et moi ? Rien. Je ne voyais rien de tout ça.

- Comment ça, rien ?

- De quoi veux-tu que je me souvienne, exactement ? De la vacuité de mon existence ? De son inutilité ? Tu sais très bien ce que je pensais de notre vie, Esmée. Comprends-moi, j'étais très heureux pour vous j'aimais voir le bonheur que vous partagiez en couple, l'adoration que vous aviez l'un pour l'autre. Ça n'avait pas de prix pour moi. Je vous aimais d'autant plus parce que vous ne m'avez jamais mis à part, bien au contraire.

- Non, jamais…

Je voulus continuer mais ma voix se brisa sur le dernier mot avant de s'éteindre momentanément.

- Mais je n'ai jamais pu considérer mon environnement autrement qu'avec cette brume grisâtre et sans fin qui m'obstruait la vue. Est-ce que tu peux seulement t'imaginer vivre avec ça, pendant près d'un siècle ? Éternellement coincé dans un monde morne et ennuyeux ?

Il ferma lentement les yeux, avant de secouer la tête.

- Je me rappelle l'avoir senti arriver vers moi, mais sans savoir d'où exactement. Et puis, elle m'a frappé de plein fouet, comme un météore. J'ai dû fracasser deux arbres avant de toucher le sol. Et quand j'ai essayé de riposter, elle était déjà sur moi cette espèce de petite fille, fragile, à la force incroyable me tenait par le cou.

Il rit encore.

- J'avais l'impression de voir pour la première fois : elle avait des ailes lumineuses et… des yeux plus étincelants qu'une étoile. Ma vue n'avait jamais été plus dégagée, ni plus nette. Il n'y avait qu'elle et uniquement elle. Impossible de détourner les yeux, le reste ne revêtait aucune sorte d'importance pour moi. Si la mort ressemblait à ça, dans ce cas, quelle raison avais-je de me débattre ?

La poigne invisible qui serrait ma gorge s'intensifiait à chacun de ses mots, m'empêchant d'émettre le moindre son. Quant au reste de mon corps, il restait figé, paralysé par ce poignard invisible qui me triturait les entrailles. Je me forçai à inspirer longuement puis à expirer, encore et encore. Quand il revint enfin à lui, il lui suffit d'un coup d'œil à mon visage pour crouler sous la consternation. La main qui pressait mes lèvres sous le coup de l'horreur retrouva prise entre les siennes.

Il me fallut deux longues secondes pour me rendre compte qu'il me posait une question.

- Oui, oui, mentis-je. Ça va, continue.

- Dans un sens, j'avais raison et tort à la fois. Mon ancienne vie a pris fin à la seconde où je l'ai vu dans le parking du lycée. Ce n'était pas le changement que j'espérais mais c'était celui qu'il me fallait je me dis aussi que c'était celui que j'attendais inconsciemment depuis des années. Sauf que j'étais trop stupide pour le voir sur l'instant ! À la dernière minute, Bella a décidé de m'épargner malgré tout… Malgré sa faim, malgré le danger que je représentais à cet instant, malgré mes suppliques pour que… Pour qu'elle d'abrège mes souffrances… Bella accordait déjà plus de valeur à mon existence que je ne l'avais jamais fait. Et qu'est-ce que je fais en guise de remerciement, par la suite ? Je la déteste. Je la dénigre. Je lui souhaite du mal ! Je t'épargnerai aussi la multitude d'insultes que j'aurais voulu lui crier quand elle m'a laissé m'en aller.

Malgré moi, je fus transportée aux jours où je l'entendais faire les cents pas dans sa chambre, pestant et marmonnant contre « une sorcière » ou « un démon ». Un démon au visage d'ange… Puis il avait proféré des paroles de moins en moins dignes d'un gentleman et j'avais cessé là mon écoute, ne souhaitant pas savoir de quelle vulgarité mon fils était capable.

Je serrai le poing, écartelée entre mon envie de crier, de casser quelque chose ou de le serrer aussi fort que possible. Naturellement, ce dernier eut le dessus. Je posai ma tête contre son cou et je me mis à chérir de chacune de ses respirations.

Il était en vie. Il était en vie. Rien d'autre ne comptait et je laissai cette pensée m'apaiser un instant.

Une seconde.

Deux secondes.

Trois sec… Et d'un coup, je m'enflammai à nouveau. Je me levai d'un bond, agrippai son menton avec force et je l'obligeai à me regarder.

- Après tout ce que Carlisle t'a répété, hurlai-je. Après tout ce que je t'ai dit ! Est-ce que tu imagines seulement ce que deviendrait cette famille si tu disparaissais !… Qu'est-ce que je deviendrais si tu n'étais plus là !… Edward !

- Je te demande pardon, Esmée. Maman…

Le souffle laborieux, je toisai l'image de la jeune fille qui m'apparaissait au-delà de la baie vitrée.

Voilà qui venait nuancer la définition que je me faisais de Bella. Pour Jasper, elle serait celle qui menaçait la vie de son frère Pour Edward, elle la lui avait rendue. Améliorée. Je ne savais plus que penser d'elle. J'avais déjà failli perdre Edward une fois… D'ailleurs, il continuait de risquer sa vie à chaque fois qu'il s'approchait d'elle. Combien de temps encore allait-elle tenir face à ses instincts ?

- Bella a déjà eu plusieurs occasions de me tuer, tout comme j'en ai eu plusieurs de lui faire du mal. J'ai agi bêtement envers elle, alors que je lui dois tout.

- Est-ce que ses sentiments sont sincères, voulus-je savoir en me souvenant des propos de Rose. Tu ne peux pas lire ses pensées, Edward.

- Je pourrais te retourner la question : comment peux-tu être certaine des sentiments de Carlisle alors que tu ne lis pas ses pensées ?

- Edward, avertis-je en retenant un grondement.

- Désolé, rit-il. C'était déplacé. Si les soupçons de Rose étaient avérés, Jasper aurait été le premier à me mettre en garde. Seulement, il sait ce qui me lie à elle et il ne peut rien me cacher. Ses préjugés contre Bella sont tellement ancrés qu'il n'a pas contredit Rose, et c'est ce que je ne lui pardonne pas.

Je mâchouillai ma lèvre inférieure depuis un moment déjà, constatant cette situation délicate. Au fond de moi, je ne parvenais pas à diminuer mon irritation envers la jeune fille qui avait emmené ce conflit parmi nous.

- Esmée, Bella est ma compagne, affirma-t'-il. Elle n'est pas celle de Newton, ni celle d'un aucun autre : elle est faite pour moi et elle le sait. J'aimerais que tu te fasses à cette idée au lieu de la rejeter.

Il y avait longtemps que nous n'avions pas eu une discussion, lui et moi, à ce propos. Cela remontait au temps où nous n'étions que trois dans une grande maison, quelques temps avant que Rose n'arrive. Carlisle partait sauver des vies humaines et nous divertissions en parlant de divers sujets : la politique, la technologie, l'avenir, l'amour, les femmes... C'était ainsi qu'avait débuté mon anxiété le concernant. Ou plutôt concernant son indifférence face au sexe féminin. Par ailleurs, il montrait tant de fierté à déclarer son désintérêt total à leur égard… C'était comme s'il prenait plaisir à se vautrer dans cette vie, alors qu'il pouvait avoir tellement plus.

- Je n'étais pas certain de mériter quoique ce soit à part la damnation, Esmée… Aujourd'hui, je ne suis même pas sûr de mériter Bella.

- Tu clamais haut et fort que les femmes t'étaient invisibles, dis-je, préférant ignorer ses derniers mots.

Notant la pointe de scepticisme ou d'agacement dans ma voix, il me dévisagea longuement cherchant à comprendre d'où cela pouvait provenir. Je ne laissai rien transparaître.

- Tu as raison. J'étais fier d'afficher mon indifférence parce que… cela signifiait que je parvenais à perfectionner mon contrôle. Je n'étais plus obnubilé par mon désir pour leur sang. Dans ma tête, je n'imaginais plus les centaines de scénarios dans lesquels je les incitais à me suivre pour abréger leur vie. Tu comprends ? Moins je les voyais, et moins je me sentais comme un monstre sorti tout droit d'un cauchemar.

- Je t'ai listé tant de fois tes qualités…

- Des qualités qui peinent à émerger si l'on considère mes défauts, rétorqua-il.

- Si ce que tu dis est vrai, tu n'aurais pas une… une petite amie actuellement.

Il me lança un regard en coin, ses lèvres dévoilant ses dents d'une façon espiègle. Voilà bien une expression qui me rappelait particulièrement Emmett celle d'un garçonnet qui se savait intouchable pour une bêtise qu'il avait faite. Le voir aussi détendu et joueur était un choc.

- Je n'ai jamais eu envie de courtiser qui que ce soit alors j'avoue manquer d'expérience. Toutefois, j'ai des ressources. Et, je crains que ces ressources proviennent principalement de mes défauts.

- Courtiser ? répétai-je confuse.

- Après mon comportement ordurier, tu ne penses quand même pas qu'elle serait avec moi si je n'étais pas allé la chercher moi-même ?

- Mon Dieu…, frissonnai-je.

- Je suis possessif et manipulateur. Mais, dans ce cas précis, ces deux côtés de ma personnalité m'ont été utiles. Je ne te raconterai pas les détails.

- Je ne suis certaine de vouloir savoir non plus.

Je récupérai ma main, abasourdie par le changement de caractère. Il m'était arrivé de me dire qu'Edward était un nouvel homme depuis quelque temps et cette pensée n'avait jamais autant fait sens auparavant : Le jeune homme au regard mort, ennuyé par son existence de vampire n'était plus celui à l'attitude indifférente, parfois comateuse qu'il peinait à cacher lors de joyeuses retrouvailles ou quand nous passions d'agréables vacances dans un lieu exotique, nous avait quitté.

- As-tu déjà imaginé la réaction de sa famille quand ils sauront ? Que va faire Mike Newton quand il saura pour vous ?

- J'y ai déjà réfléchi. Contrairement à ce que Rose t'a dit, il y a une personne au courant : Jane.

- Jane… Lane ?

Me revint en mémoire la jeune femme, toute de noir vêtue. Je me souvins de l'assurance peu commune qu'elle projetait, même entourée de vampires. Elle paraissait être, avec Bree, la seule véritablement à l'aise parmi nous, si bien que nous avions même échangé quelques mots, sans aucun problème. À travers, les boucles qui lui tombaient devant les yeux, elle nous étudiait constamment d'un regard pénétrant. Si Jasper pensait Bella, si timide et désemparée, comme étant la plus dangereuse du groupe, c'était son amie qui m'avait le plus marquée. La peur n'est pas le sentiment qui prédominait quand elle me venait à l'esprit toutefois, je ne lui aurais jamais tourné le dos.

- Quelle a été sa réaction ?

- Violente, se contenta-t'-il de dire.

- Mais encore ? pressai-je, les mains tremblantes.

Il secoua la tête, en soupirant, comme s'il voulait chasser un mauvais souvenir.

- Là encore, j'ai échoué à faire les choses correctement un soir, juste après les cours, j'ai rejoint Bella jusqu'à la boutique de musique, celle près du centre-ville. J'espérais voler quelques heures avec elle avant de rentrer à la maison, mais la situation s'est compliquée. Quand j'ai entendu Jane arriver, Bella était si proche de moi que je ne me contrôlais plus. Je ne pouvais ni la prévenir, ni la repousser. C'était plus fort que moi. Je la voulais le plus près de moi possible, peu importaient les conséquences. Je nous ai mis dans une situation impossible avec son amie, alors c'était à moi d'arranger les choses.

- Que faisiez-vous ? ne pus-je m'empêcher de gronder.

- Je l'ai embrassée, révéla-t'-il tout naturellement.

« Je l'ai embrassée »

Sa voix calme produisait un écho interminable qui résonnait dans chaque recoin de ma tête. L'instant d'après, je me rendis compte que je fixais Edward sans le voir. Impassible, je me focalisai sur la mélodie du vent au dehors jusqu'à ce que l'image d'elle, collée à lui, finisse enfin par disparaitre. Je me laissai une minute avant e lui demander la suite.

À la fin de son récit, je ne sus ce qui m'irritait le plus : les horribles sous-entendus de Jane vis-à-vis de mon fils ? Ou bien Bella, assise sur lui, dans une pose plus que suggestive ? Au final, je décidai judicieusement de porter ma colère sur celle qui l'avait attaqué.

- Elle l'a fait pour me tester. Si Bella n'avait été qu'un… divertissement (il grimaça), je n'aurais jamais pris autant de risques pour défendre une relation qui n'avait aucune importance pour moi. Tu avoueras qu'elle a raison sur ce point. Seulement, quand elle a vu que son amie avait toutes ses facultés mentales et que j'étais prêt à tout pour lui éviter du mal, elle a commencé à douter de sa théorie. Ça été long, tu peux me croire, mais je lui ai laissé suffisamment de preuves sur mes bonnes intentions.

Toujours imperméable à ma colère, il détourna la tête vers l'extérieur en maugréant à voix basse :

- Elle ne comprend toujours pas son choix, mais elle sait au moins que je n'ai pas l'intention de lui faire du mal. Qui sait ? Si elle n'est pas trop butée, elle ira présenter d'elle-même ses excuses à Bella.

- Ce n'est pas non plus une situation facile à accepter. Tu lis peut-être ses pensées sur l'instant, mais tu ne peux pas prévoir ce qu'elle en pensera demain !

- Dans tous les cas, elle n'acceptera jamais de blesser Bella en me faisant du mal.

- Sera-t'-elle présente ce soir au bal ? demandai-je doutant de sa théorie.

- Normalement, c'est elle qui chaperonne Bree. Il me tarde de savoir où elle en est dans toutes ses conclusions.

Je me levai, n'y tenant plus. Je traversai le salon et me dirigeai vers la baie vitrée opposée. Sans le vouloir, je scrutai attentivement les alentours morts et gelés, trop silencieux à mon goût. Je ne m'attendais pas à autant de révélations en une seule soirée.

- Esmée, si quelque chose devait se passer, Alice le verrait venir.

- Hmm hmm.

Depuis quand le danger menaçait-il notre famille ainsi ? Pourquoi la mort venait encore frapper à ma porte ? Pourquoi venait-elle me narguer encore une fois ?

Inconsciemment, mes mains caressèrent mon ventre, mes entrailles vides qui, cette fois encore, hurlaient le bébé que j'avais perdu. J'avalai difficilement le venin acide qui s'accumulait sous ma langue.

Je n'ai même pas eu le temps de te donner un nom.

Comme à chaque fois, sa présence ne tarda pas à se faire sentir auprès de moi. Le premier à m'avoir appelé « Maman » passa ses bras autour de moi et me serra contre lui. Dans la réflexion en face de nous, je lisais son regret et son désespoir causés par ses actions stupides, et surtout par ma tristesse. Nous restâmes joue contre joue, lui, fermant les yeux, moi, traquant une quelconque personne ailée, bien décidée à m'ôter mon fils.

Je ne l'accepterai pas. Je ne les laisserai pas faire.

- Ne t'inquiète pas, Esmée. Il n'arrivera rien. Je les entendrais à des kilomètres.

- Tu ne peux pas empêcher une mère de s'inquiéter. C'est une des clauses du contrat.

Ses lèvres produisirent un sourire triste et il m'embrassa rapidement sur la joue. J'étais à deux doigts de lui demander de rester ici avec moi, quand son portable vibra dans sa poche.

- C'est Alice.

- Je l'aurais deviné.

- Tout se passe bien, on dirait. Jane n'est pas au bal en fin de compte. C'est Tyler Crowley qui surveille Bree actuellement.

- Oh, fis-je soulagée.

- Rassurée ?

- Un peu… Bon, ne sois pas en retard. Et par pitié, ne fais PLUS RIEN DE STUPIDE ! Tu m'entends ?

- Euh… Aïe ?

Je desserrai ma paume de sa mâchoire et le ramenai à moi une dernière fois.

- Allez, file. Et reviens vite, d'accord ?

- Promis.

Il retourna prendre ses clés sur la table du salon tandis que je lui ouvrais la baie vitrée. Je parvins à lui rendre un quart de son expression enjouée et elle dura jusqu'à ce qu'il se rende enfin sur la nationale pour disparaître sitôt le bruit de son moteur évanoui. Une lassitude comme je n'en avais jamais connue s'affala sur mes épaules.

Qu'avais-je bien pu attendre d'une telle conversation ? Sûrement pas la colère qui me rongeait en cet instant. N'aurais pas dû être heureuse qu'il ait trouvé la femme de sa… Une femme pour… Une compagne qui… AH ! Je ne pouvais pas formuler la fin de cette phrase, même en pensée ! Le temps où je m'émerveillais de la succession de mélodies légères qui remplaçaient les spleens d'Edward, de la vivacité nouvelle qui l'animait ou de l'allégresse insouciante sur son visage me parut bien éloigné. Savoir qui était à l'origine de ces changements y avait mis un terme. Je devais m'habituer au nouvel homme qu'était mon fils plus heureux, plus espiègle… (Dragueur ?!) Mais, dans le fond, bien plus heureux que je ne l'avais jamais vu. Je devais m'habituer à l'idée que c'était cette fille qu'il connaissait depuis quelques semaines à peine qui avait achevé, seule, le travail colossal que je m'efforçais de réaliser depuis près de quatre-vingt-dix-ans.

Dos à la porte, je me laissai glisser au sol. Je ravalai une nouvelle dose de venin.

Comment était-ce possible… ?

Douchée, je regardai autour de moi, me retrouvant seule pour la première fois depuis une éternité. Je me surpris à regretter les fois où j'aurais retravaillé le projet de rénovation d'une maison ou alors repris une peinture mise de côté, en attendant le retour de Carlisle. Pendant ce temps, Edward aurait joué mon air préféré, ou en composerait un nouveau avant d'étudier une langue étrangère dans la bibliothèque. Or, maintenant, il avait fini par partir, lui aussi. C'était pourtant ce que j'avais voulu ?

Non ?

Dépitée, je baissai la tête et laissai mes cheveux couvrir mon visage. Que m'arrivait-il ? Moi, qui me complaisais à entendre les autres discourir sur mon altruisme, étais-je vraiment capable d'un tel égoïste, en fin de compte ? Je ne me reconnaissais plus à quel moment ma peur s'était-elle transformée ? Je me rappelai avoir craint pour la vie d'Edward, avoir craint qu'on me l'enlève, avoir craint que Bella simule ses sentim…

Je craignais qu'on me l'enlève, ris-je amèrement. Mais, elle me l'avait déjà enlevé.

La honte se fit insupportable et je plongeai ma tête dans mes mains. Était-il possible de considérer la petite-amie de son fils comme une rivale ? Était-ce une attitude normale ? Qu'en penserait Carlisle si... Non, non. Non, je ne pouvais pas qu'allait-il pensé de moi, en effet ? N'y avait-il donc personne d'autre qui pouvait me comprendre ? Personne pour me rassurer sur le comportement de cette fille et stopper mon comportement stupide ?

Le vide et le silence. Ils étaient si prenants qu'ils m'étaient insupportables. Ou peut-être était-ce moi-même que j'avais du mal à supporter ? Qu'elle qu'en soit la raison, le moteur de ma Cadillac El Miraj ne m'avait jamais autant réconforté. J'accélérai et je me perdis dans ses vibrations régulières et son ronronnement. Je n'étais pas encore prête à affronter la réalité : l'éloignement d'Edward, le danger de sa relation, la peur de le perdre et l'horrible partie de moi que je commençais tout juste à découvrir. Ma honte et le dégoût. À l'instar de mon humeur, le temps s'était couvert et laissait présager de la neige ou une pluie verglaçante. D'ailleurs, je vis juste. J'activai les essuie-glaces tandis que j'errais dans les routes désertes de Forks le vent se leva plus fort, huant contre mon parebrise et me jetait sans relâche un mélange de pluie et de glace.

Une heure passa. Puis, une autre. Bientôt, le niveau d'essence me rappela à l'ordre et je fus obligée de m'arrêter à la première station-service qui se présenta. Il y avait de la lumière dans la boutique d'à côté, et le bruit d'un poste télé grésillant à l'intérieur. J'entendais aussi quelques battements de cœur, dispersés ci et là, auxquels je ne prêtai pas vraiment attention. Par chance, la toiture haute qui surplombait les pompes à essence, offrait un abri minable contre les éléments extérieurs. Parmi les quatre spots de lumière incrustés, seuls deux fonctionnaient. L'endroit m'offrait l'obscurité dont j'avais désespérément besoin : je n'étais pas certaine d'avoir la patience de jouer la mère de famille exemplaire aux yeux de tous, surtout sachant à quel point c'était faux.

Je m'approchai de la pompe pour y introduire ma carte et sélectionner le carburant approprié. La tête ailleurs, j'effectuai les gestes qui j'avais répété des centaines de fois, depuis que je possédais ma propre voiture. Lassée de lorgner les chiffres du prix et des litres qui défilaient paresseusement, je jetai un coup d'œil au véhicule garé de l'autre côté : une moto sombre et imposante qui, avec ces intempéries, devait être bien inconfortable à piloter pour un humain. « Yamaha » pus-je lire elle semblait avoir été créée pour la vitesse et aurait probablement fait saliver d'envie Em, Jazz et Edward. Enfin… S'ils avaient été là.

Oh et puis… Quel inconscient pouvait conduire ça !

Peut-être se trouvait-il à l'intérieur, attendant que passe le mauvais temps.

D'ailleurs quelle température devait-il faire à présent ?

Un humain pouvait-il piloter cet engin sur la route mouillée et dans ce froid en toute sécurité ? J'en doutais.

Sera-t'-il victime d'un accident de la route plus tard ?

Carlisle serait-il à la maison à l'aube comme prévu ou bien occupé à le prendre en charge ?...

Bref, toute pensée, positive ou glauque, était la bienvenue, du moment qu'elle m'éloignait quelques temps de mes tourments.

J'avais presque finis de faire le plein lorsqu'une présence me tira brutalement de ma rêverie. Je crus discerner des battements de cœur réguliers en approche, quoi que plus lents que la normale et d'un coup, plus rien. Perplexe, je me tournai et retins difficilement un cri de surprise.

- Jane, parvins-je à articuler.

- Esmée, répondit-elle d'un hochement bref de la tête.

L'avoir si proche de moi me pétrifiait. Je n'avais pour mince barrière que la pompe à essence qui nous séparait. Ma tension monta d'un cran quand je la vis étudier les environs, cherchant probablement à déterminer si j'étais effectivement seule. Ou peut-être avais-je tort car elle se tourna vers la moto et s'empara d'une des pompes avant de l'introduire à l'intérieur de l'engin, sans autre mot. Elle ne semblait pas disposée à m'accorder plus d'attention.

- Elle est à toi, m'étonnai-je.

Aucune réponse. Elle continua de m'ignorer pour vaquer à ses propres occupations. Je fis de même. Toutefois, mes yeux ne cessaient de revenir vers elle, observant ses moindres mouvements. Sa veste en cuir semblait trop fine pour offrir un rempart face au vent glacé elle était ouverte et laissait entrevoir un t-shirt moulant, à manches longues. Une main sur les hanches, elle croisa les chevilles, une lueur d'impatience dans le regard. Au bout d'un moment, elle soupira et fit un mouvement de tête qui rejeta ses cheveux en arrière avant de me toiser.

- Quoi ?

- Je veux que tu laisses mon fils tranquille.

- Je veux qu'il laisse mon amie tranquille, répondit-elle aussitôt.

- Il n'a rien fait de mal !

Elle se redressa lentement, me dominant à peine par sa taille. Malgré les alarmes qui résonnaient dans mon crâne, mon corps refusa d'obéir à mes instincts qui m'ordonnaient de reculer. Ni à ceux qui me poussaient à l'attaque pour défendre un des miens. Au lieu de ça, je l'affrontais du regard, adoptant la même position tendue.

- Il n'a rien fait de mal pour l'instant, précisa-t'-elle avec aigreur. J'ai déjà averti votre fille de ce qui lui arriverait si jamais…

- Rosalie m'a en effet tenu au courant de votre échange.

- Bien, répliqua-t'-elle.

- Je ne laisserai pas non plus quiconque blesser mon fils impunément.

L'incompréhension survola brièvement son masque de colère, tandis qu'elle m'étudiait avec attention. À ma grande surprise, elle lâcha un rire sec et se tourna vers le compteur de carburant.

- Vous êtes du genre « Mère Poule », hein ? Je pensais Edward suffisamment grand pour se débrouiller seul. Quel âge cela lui fait-il, au juste ? 117 ans… S'rait peut-être temps de couper le cordon, vous ne pensez pas ?

Son rictus s'affaiblit suite à un coup d'œil dans ma direction. Je me sentais bouillir de quel droit se permettait-elle de critiquer ce qu'elle ne connaissait pas ?

- J'ai touché un point sensible, on dirait.

- Désolée, grondai-je piquée au vif par son timbre moqueur. Je n'ai pas l'intention de chasser Edward de la sphère familiale parce qu'il aime une fille qu'il ne devrait pas.

Je m'attardai deux secondes sur le malaise qu'elle tentait de dissimuler sans succès.

- Edward restera mon fils, peu importe son âge ou les erreurs qu'il commettra.

- Les erreurs ? dit-elle d'un ton aussi glacé que ses yeux. C'est ce qu'est mon amie pour vous ? Une erreur !

- Ce… n'est pas ce que je voulais dire…

- Bien sûr que si, Esmée. Vous avez autant envie que moi que cette relation s'achève, n'est-ce pas ?

- Ce n'est pas si simple…

- Avouez-le, dit-elle.

Les mots ne parvinrent plus à sortir et je me fis l'effet d'un poisson hors de l'eau. Je scellai mes lèvres, toutefois, sans pouvoir empêcher un infime mouvement de tête qui vint confirmer ses dires. Jane se fit dès lors lointaine, fixant son attention sur un point bien au-delà de ma tête. La sévérité sur son visage s'effaça peu à peu et, malgré moi, je reconnus à travers son expression perdue et mélancolique, ce que je ressentais quelques heures auparavant.

- Ce n'est pas l'envie qui me manque, avouais-je à mi-voix. Crois-moi.

- Je vous crois, répondit-elle sur le même ton. Est-ce que vous aussi vous avez l'impression sinistre de regarder une personne que vous aimez foncer droit dans un mur à toute vitesse ? Sans que vous ne puissiez y faire quoi que ce soit ?

- Ton image est plus que pertinente. Ils semblent si heureux de filer vers la mort.

Ma voix flancha sur le dernier mot, attirant son attention, mais je ne pus soutenir son regard. J'en avais assez entendu pour un seul soir et j'aspirai à rentrer dans ma voiture le plus vite possible. Je rangeai la pompe dans son bac correspondant et commençai à m'éloigner lorsqu'elle m'interpela encore.

- Vous êtes pressée ?

- Pas vraiment. Personne ne m'attend à la maison, ce soir. J'ai coupé le cordon.

- Dans ce cas, je vous offre un verre, proposa-t'-elle d'un ton sarcastique. À quoi bon rester à la maison un samedi soir ?

Je lui rendis son rictus avant de la suivre à l'intérieur, sans entrain. La boutique était spacieuse mais sentait le tabac à plein nez. Quelques rangées de sucreries et de bouteilles de limonade en tout genre étaient éparpillées sans ordre précis. Contre le mur du fond, une rangée abritait des produits d'entretien pour voiture. Deux hommes d'une cinquantaine d'années étaient appuyés sur un comptoir qui servait aussi de bar et nous lancèrent un regard méprisant à notre entrée. L'un d'eux se permit de nous siffler, cependant que nous nous dirigions vers une des tables hautes et sans siège du fond.

- Peut-être suis-je trop habillée ? dis-je en considérant mon manteau de fourrure et mes talons hauts.

- Détendez-vous et ignorez-les. Ces chiens-là aboient mais ne mordent pas.

- Tu viens souvent ici ?

- Non, j'espérais apercevoir quelqu'un, répondit-elle en jetant au coup d'œil à la porte d'entrée. Mais, j'imagine avoir perdu mon temps. Et vous ? Panne sèche ?

- Si on veut.

Un coude sur la table ronde, je croisai les chevilles et entortillai un de mes cheveux autour du doigt : des gestes simples et typiques des humains, qui visaient à briser notre immobilité surnaturelle. Je sentais encore l'attention de ces messieurs sur nous d'ailleurs, il ne fallut pas longtemps pour que des pas lourds se fassent entendre le propriétaire demanda d'une voix grave et brusque ce que nous souhaitions boire.

- Rien merci, soufflai-je.

- Vous restez, vous consommez !

- C'est bon, calme-toi, maugréa Jane. Tiens.

Elle prit un sachet de chips et une limonade sur une étagère derrière elle et elle les posa sur la table, puis elle lui tendit un billet de dix dollars.

- Tu peux garder la monnaie, c'est pour la qualité irréprochable du service.

Je retins mon souffle, sentant son parfum augmenter en intensité, en même temps que son rythme cardiaque. Ce type n'appréciait pas qu'on se moque de lui, à en juger par la couleur pourpre qui envahissait son visage et son cou. Ma gorge prit soudain feu et je préférai regarder ailleurs pendant qu'il s'éloignait.

- Ce n'était peut-être pas une si bonne idée, me dis-je.

- Pourquoi m'avoir suivi alors ?

- Je l'ignore. J'imagine que je ne voulais pas restée seule dans une grande maison.

- Ça a du bon de rester seule. On se découvre on voit des facettes de notre personnalité que l'on cache aux autres sans s'en rendre compte.

- Je pense en avoir vu assez, justement.

- À tel point que vous préférez rester ici avec moi ? sourit-elle froidement. Étrange. Pour ma part, la solitude ne m'avait jamais vraiment dérangé. Enfin, jusqu'à maintenant.

Son doigt cessa de tourner autour de la tête métallique de la cannette et elle l'ouvrit d'un bruit sec et caractéristique des boissons gazeuses.

- Mais avec tout ça, tous ces secrets impossibles à garder… C'est insupportable. Bella m'a mise dans une situation infernale.

- Je n'ai aucun mal à te comprendre.

- Vous avez plus de chance que moi, Esmée, soupira-t'-elle. Votre famille entière est au courant… J'en viendrais presqu'à regretter le temps où je soupçonnais votre fils de l'avoir hypnotisée. Vous savez ? Comme ce que font certains d'entre vous avec les humains… Si ses sentiments n'existaient pas, cela aurait été si facile…

- Si facile de tuer le vampire responsable pour libérer sa victime, grondai-je.

- Ou d'éloigner sa victime j'aurais choisi selon mon humeur.

À l'avant de la boutique, le propriétaire haussa le son d'une rediffusion de football américain. Il se rapprocha d'une façon se voulant discrète de son ami avant de tenir des propos salaces me concernant. Bougeant une épaule, j'utilisai mes cheveux comme rempart contre leurs regards insistants. Lorsqu'ils détaillèrent ma voisine, celle-ci semblait si perdue dans ses pensées qu'elle ne s'en offusqua pas.

- Et dire que je souhaitais tellement qu'elle se trouve enfin quelqu'un qui la rende heureuse et lui fasse oublier ses souvenirs.

Des souvenirs ? De quoi parlait-elle ?

Mais elle secoua la tête, signe qu'elle en avait trop dit. Je remarquai ses poings sur la table étroitement serrés.

- J'ai l'impression que tout est de ma faute.

- Dans ce cas, toi et moi avons la même part de responsabilité. J'ai arrêté de compter les fois où j'espérais qu'Edward trouve enfin une femme qui lui plairait. Et voilà… J'ai eu ce que je voulais… D'une bien étrange manière, si tu me demande mon avis.

- C'est peu dire.

- C'est la raison qui m'a poussé à sortir, ce soir. Edward est plus heureux qu'il ne l'a jamais été et pourtant… J'éprouve tellement de mal partager son bonheur. Depuis qu'il connait Bella, Edward n'a pas cessé de s'éloigner de nous. Et toutes ces disputes incessantes entre lui son frère et sa sœur, ces commentaires vexants. J'en ai assez. Parfois, je voudrais qu'il ne l'ait jamais rencontré… Et puis, tout de suite après, j'ai l'impression d'être la pire mère du monde.

Dire à voix haute ce qui me tracassait était pire que ce que je croyais. Je regrettai mes aveux bien avant de les avoir terminés, mais c'était plus fort que moi. Soupirant profondément, je me frotter les yeux, puis les tempes. L'indignation envers ma personne surpassait largement mes instincts de préservation qui m'ordonnaient de garder Jane dans mon champ visuel.

- Ainsi donc, vous en voulez à Bella d'éloigner Edward de vous.

Son ton n'avait rien d'interrogateur et ne comportait aucun jugement, d'après moi. J'osai enfin croiser son regard à la recherche de la critique et de la répréhension que de tels aveux auraient dû déclencher. Or, rien ne me renvoyait une attitude négative et cela m'enleva une grande partie du poids qui m'écrasait depuis des heures.

- J'ai une question, fit-elle de nouveau suspicieuse. Edward n'a jamais ramené de filles à la maison ?

- Ramener de… Comment ?

- Hé bien, vous savez ?... Enfin quoi ! C'est un homme après tout. Il doit avoir des envies.

Je secouai la tête vivement.

- Bella est asse naïve pour le croire sur parole mais, moi, je trouve cela assez gros à avaler. Peut-être l'a-t'-il fait sans que vous ne le sachiez ?

- Bon ! Où veux-tu en venir exactement ?

- Wow, du calme, fit-elle en levant les mains de chaque côté d'elle. Les enfants quittent le nid tôt ou tard, c'est inévitable. Mais, cela ne veut pas dire qu'ils vous abandonnent. Vous auriez certainement moins d'appréhension si vous vous rendiez compte que votre fils flânait déjà à gauche et à droite, tout en revenant vers vous à chaque fois.

- Tu dois avoir raison sur ce point, admis-je avec aigreur. Mais, je sais de sources sûres que ce n'est pas le genre d'Edward de « flâner », comme tu dis.

- Si vous le dites, répondit-elle en levant les yeux au ciel. La famille Cullen est composée de plusieurs couples, d'après ce que j'en sais. Vous ont-ils quitté pour autant ?

- Non, bien sûr que non, gémis-je. C'est différent, cette fois.

- J'imagine. La Blonde a du mal à l'accepter.

- Oui, et elle n'est pas la seule, malheureusement. Je ne sais plus quoi faire pour trouver un terrain d'entente.

- De mon point de vue, ce n'est pas Bella qui vous éloigne votre fils de vous. C'est plutôt votre famille qui le rejette à présent.

J'eus le réflexe de rire avant que ma respiration ne se coupe brutalement sous le poids de sa remarque. « C'est absurde ! Complètement abs… ». Mais à peine avais-je terminé cette pensée que son point de vue gagna considérablement en discernement.

- Comment vous sentiriez-vous si votre famille rejetait Carlisle ? continua-t'-elle d'un ton mélancolique. Vous auriez l'impression d'être rejetée à votre tour, dans un sens…

- Tout à fait, finis-je par répondre après un long silence.

- Ah, s'esclaffa-t'-elle brièvement. Si seulement elle pouvait m'entendre, en ce moment ! En train de discuter calmement avec la mère de son petit-ami… Je dois être la pire hypocrite qui soit.

Elle conclut non sans une grimace avant de prendre une longue gorgée de limonade. Ah, s'il m'était possible de boire en ce moment, pensai-je en lorgnant les bouteilles rangées au rayon alcool. Non seulement je restais prisonnière dans un corps infertile, mais la réalité elle-même était une prison : nous n'avions aucun moyen de nous en échapper, même à court terme, ne serait-ce que par le biais d'une cuite, ou d'heures de sommeil par exemple. Voilà… Encore d'autres choses que les humains avaient et nous, non.

- Ce que je crains à présent, c'est qu'il découvre toute la rancœur que je ressens pour Bella. J'ai beau passer en revue toutes les améliorations sur le comportement de mon fils que je lui dois… Je. N'y arrive. Pas.

- Je vois.

- Bien sûr, ne va pas t'imaginer que j'oserais lui faire du mal. C'est exclu ! Mais que va-t'-il en penser quand il saura ?

- Suffit de ne rien dire, suggéra-t'-elle en haussant les épaules. Mais, il doit probablement le savoir déjà.

- Difficile de cacher des choses à quelqu'un qui lit les pensées de tout le monde… Enfin, tout le monde sauf Bella, bien sûr.

« Elle est faite pour moi » m'avait-il dit. « Non, elle est faite pour te détruire ! » lui aurais-je répondu, s'il avait été présent. Je secouai la tête, dépitée.

- Qu'y a-t'-il, demandai-je en la voyant se figer.

- C'est le pouvoir de votre fils ? dit-elle en posant sa cannette brusquement. Lire les pensées de tout le monde ?

- Tu. L'ignorais ?

Ma voix monta dans les aigus tandis que divers sentiments traversaient son visage : surprise, incompréhension, fureur, douleur, fureur de nouveau. Qu'avais-je fait ? Oh mon Dieu…

- Les pensées de tout le monde sauf elle… gronda-t'-elle. Z'en êtes certaine ?

Je lui fis un bref mouvement de tête, n'osant prononcer plus aucun mot. Un silence pesant s'installa entre nous pendant lequel un moteur approcha de la station-service et des phares illuminèrent la boutique.

- Mais, bordel, cria-t'-elle brusquement. À quoi elle pense ! Je n'arrive pas à croire qu'elle ne m'ait rien dit !

Les types se tournèrent vers nous, surpris, et je levai la main, leur indiquant que tout allait bien. Si Jane devait perdre le contrôle et céder à la violence, inutile que du sang humain à proximité me fasse perdre le mien également. Je comptai silencieusement jusqu'à cent, le plus immobile possible, avant de me reculer. Mais, dès que je commençai à me reculer, elle me fixa. Elle parut irritée mais plus calme que tout à l'heure.

Cependant, mieux valait ne pas tenter le diable.

- Hé bien, Jane, merci de m'avoir écoutée. Mais, il me faut rentrer à présent… Passe une… Une bonne… Oh !

Mon Dieu ! D'où pouvait bien provenir une odeur si abjecte ? Elle me prenait littéralement à la gorge. L'irritation laissa encore place à l'incompréhension tandis qu'elle m'observait plaquer une main contre mon nez. C'était plus fort que moi. Même en cessant de respirant, le souvenir et le goût horrible de cette senteur restaient imprégnés.

- Esmée ?

- Tu ne sens pas cette… odeur ?

- De quoi parlez-vous ? Je ne sens rien. À part…

« Fuis ! »

« FUIS ! »

- Ce n'est pas grave, Jane. Excuse-moi mais je dois y aller.

- Esmée, une seconde. S'il vous plait ? Je ne vous fais pas entièrement confiance mais… Vous connaissez Edward mieux que personne et… Il a séduit mon amie. Maintenant, elle est désespérément amoureuse de lui et je ne sais pas si je dois continuer à lui faire confiance ou…

M'étant retournée à contrecœur, je lui sortis une réponse dont Carlisle aurait pu être fier s'il m'entendait.

- Bella et Edward éprouvent de vifs sentiments l'un envers l'autres. Nous devons l'accepter peu importe notre opinion à ce propos. Je veux que tu sois là pour ton amie, et moi en retour, je te promets d'être plus attentive envers mon fils. C'est le moyen que je vois pour éviter une catastrophe entre ces deux-là. D'accord ?

Elle fit de nouveau la grimace, mais elle finit par hocher la tête, paraissant plus rassurée. Elle se permit même un faible sourire. J'aurais probablement partagé la diminution de son stress si je ne ressentais pas l'envie irrésistible de me jeter par une des fenêtres et de détaler à toutes jambes dans la forêt environnante. J'entendis un faible « merci » dans mon dos et passai la porte.

Aussi vite que possible, je déverrouillai ma voiture à distance en courant vers elle. En ouvrant la portière, je me tournai vers les silhouettes immenses appuyées contre un des murs de la boutique. Ils ne me lâchèrent pas du regard et en les voyant, je compris et m'installai sans attendre. Le territoire des Quileutes n'était qu'à six cent mètres d'ici mais quels étaient les chances de trouver de jeunes Indiens dans un endroit aussi miteux qu'ici, un samedi soir ? Je me figeai, malgré mes instincts.

Oh, non ! Pauvre Jane… Risquait-elle quelque chose en restant seule avec ces… ?

Je terminai à peine cette phrase que l'intéressée apparut à son tour. Elle me fit un signe de tête avant d'aller enlacer (« ENLACER ! ») un des leurs. Avec seulement un jean et une veste protégeant mal son torse contre une telle température, il lui rendit son étreinte, l'embrassa sur le front avant de me lancer comme ses deux amis un regard empli de haine et de dégoût. Je partis en trombe, muette d'horreur.

Oh, non ! Tout mais pas ça !

La famille de Jane et de Bella ? En lien avec les Quileutes ?

Pourquoi !

Qu'allions-nous faire ?


C'est tout pour aujourd'hui. Merci encore pour tous les abonnements et les messages envoyés.

Désolée pour le temps mis pour poster les chapitres, mais j'écris une autre histoire à côté où Bella est victime de schizophrénie et bien sûr, les Cullen sont présents pour elle. Le thème est mature avec du harcèlement scolaire entre autres... Donc à ne pas lire si vous êtes sensibles. Mais si vous êtes intéressé(e)s, vous pouvez retrouver "DéRaNGéE" dans mon profil.

à bientôt! XOXOXOX