Bonjour à tous! Je suis heureuse de vous retrouver pour un nouveau chapitre. Je prends sûrement plus de temps pour écrire mais en aucun cas, je n'abandonne "La Chasseresse", ni "DéRaNGéE". Merci encore les soutiens (abonnements, reviews, favoris), ça fait vraiment plaisir.

Enjoy


20) Hurlements

Dans l'obscurité oppressante du couloir où je me trouvais, une sonorité douce brisa le silence et attira mon attention vers les ascenseurs. Consumée par ma faim, je lançai un regard noir vers les portes métalliques qui s'ouvraient avant de sentir mes lèvres s'étirer d'elles-mêmes.

Non !

Edward ne pouvait être confondu avec aucun autre de sa race : ses cheveux cuivre qui s'assemblaient d'eux-mêmes dans un style coiffé-décoiffé renvoyaient aisément la lumière d'une lune blafarde. Il était majestueux dans son smoking et le manteau long qu'il portait par-dessus renforçait son élégance naturelle. Et, je restais là, incapable de me mouvoir dans mon uniforme rose pâle, orné de larges tâches de sang. Le pauvre humain qui avait croisé ma route m'en avait gracieusement fait don.

Non. N'approche pas.

Je m'attendais à ressentir tout le poids de mon insignifiance, comme à chaque fois que nous étions face à face... Je ne ressentis rien de tel. Dans ses yeux couleur ébène, il n'existait aucune autre femme au monde. Non, aucune autre ne saurait susciter autant d'admiration, ni autant de désir dans les yeux d'un homme, comme je le faisais chez Edward. C'était indéniable, indéfectible il m'appartenait. Je finis de lécher le sang de mes doigts, ne ratant aucun de ses mouvements gracieux, puis je me levai de façon à l'accueillir comme il se le devait.

Arrête, Edward ! STOP !

Je le vis ralentir, entrebâiller légèrement les lèvres avant de poursuivre dans ma direction, en me lançant son sourire en coin ravageur. J'en fus si perturbée que j'oubliai un instant la force incandescente qui me comprimait intérieurement, poussait mes ailes et mes dents à sortir et qui m'exhortait à tuer.

EDWAAARD !

Dans ce couloir désert de l'hôpital de Forks, nos mains redécouvraient nos corps avec avidité. À ma faim première, s'ajoutait une nouvelle toute aussi intense et désireuse d'être comblée. Pas un seul mot ne fut échangé entre nous, nos bouches étant occupées à autre chose. Vorace, je m'emparai de ses lèvres avant d'aller retrouver sa langue et je perdis le fil du temps. Je me retrouvai ballottée dans l'obscurité entre sensations plaisantes et faim dévorante. Je ne pouvais m'empêcher de bouger contre lui et ses jambes contre les miennes produisaient la plus délicieuse des frictions. Mes doigts allaient et venaient dans des cheveux à la texture douce, je humai leur odeur savoureuse tandis qu'il retraçait un chemin humide et fiévreux entre mon cou et mon épaule, en inspirant profondément.

Edward regarde-moi !

Écoute-moi !

Je rouvris les yeux et fixai mon attention sur son visage juvénile mais empreint d'une maturité acquise en près d'un siècle d'existence. J'enveloppai ses hanches de mes jambes et il me souleva aussitôt, ses mains collées sous mes cuisses. Pas un seul espace n'existait entre nous, et la moindre friction déclenchait des chocs de plaisir qui se répercutaient au plus profond de nos entrailles. Il me plaqua fortement contre le mur et j'entendis un bruit léger, semblable à une étoffe déchirée. Occupée à mordiller sa lèvre inférieure, à embrasser sa mâchoire, puis sa jugulaire, je ne me préoccupai guère de ma blouse qui tombait à mes pieds, me dévoilant presqu'entièrement à lui. Son grognement appréciateur lorsque sa main effleura ma poitrine voilée par mon sous-vêtement se mua en un grognement avide sous mes assauts répétés et intensifiés. Je mordillais, suçotais, léchais sans cesse une zone précise juste entre la base de son cou et son épaule. Son goût était divin, un savoureux mélange sucré et doux comme le miel. Il murmura mon nom de sa voix de velours telle une litanie qui aggravait chaque fois un peu plus mes désirs qui faisaient rage à présent.

Nooon !

Je ne sus dire à quel moment mes canines s'allongèrent jusqu'à dépasser légèrement ma lèvre supérieure, mais elles s'enfoncèrent sans mal dans sa peau de diamant. Le léger craquement explosa fortement à mes oreilles.

Pitié…

« Bella...aaahhh... »

Sa main s'abattit contre mon épaule, tentant sûrement de me repousser mais sa force titanesque s'était tant affaiblie que je ne ressentis qu'une simple caresse.

Relâche-le !

Comme je m'y attendais, dès les premières secondes où j'aspirai son énergie, mon corps m'en remercia aussitôt : la douloureuse pression n'était plus qu'un lointain souvenir, mes ailes apparurent jouissant d'une luminosité que je ne leur avais jamais encore vue et je ne m'étais encore jamais senti aussi puissante. Son aura se mêlait à la mienne, l'amplifiait, l'enserrait, entrait en elle et en sortait... Entrait en elle et en sortait, comme celle d'aucun autre vampire n'avait su le faire. Je gémis fortement pendant que corps se décomposait sous mes doigts. Les craquelures ne tardèrent pas à s'emparer de son magnifique visage et probablement du reste de son corps, d'abord imperceptibles puis de plus en plus importantes.

PITIÉ !

- Bella... Mon amour...

- Chut…

J'arrêtai d'aspirer pour le regarder en face. Jamais plus personne n'avait su me satisfaire à ce point, ni rendre aussi vivante que lui. Plongeant dans ses yeux mi-éteints, je savourai ses lèvres à présent gercées une dernière fois, avant de plonger dans son cou. Toutes dents dehors.

AAAAHHHHHH !

NOOOOON !

« Bella ! »

« Bella… Bella ! »

Je sursautai, regardant autour de moi. Le poids de mes paupières s'allégea bien vite quand je repris conscience de mon environnement. Seuls le désespoir et la nausée restèrent avec moi tant les souvenirs de ce cauchemar étaient vivaces. J'eus le réflexe de plaquer ma main contre mes lèvres. Il m'était impossible de vomir, bien sûr, mais ce que je ressentais s'y rapprochait atrocement.

- Bella ? Tu vas bien ? Bella, réponds-moi...

- Oui. Oui, je… ça va.

Devant l'air ébahi du Docteur Brady, je m'efforçais de maîtriser en respirant profondément. Il ne s'agissait que d'un cauchemar, après tout. Jamais je ne laisserais mes instincts prendre le dessus et blesser Edward. C'était impossible.

N'est-ce pas ?

Je fus presque soulagé de sentir la douleur sempiternelle qui s'attachait à la moindre parcelle de mes os, et qui m'indiquait que je n'avais pas profité d'une quelconque chasse depuis bien longtemps. Une main s'appuya sur mon épaule et je rencontrai le regard sombre et grave du nouveau médecin de Seth. Je lui fis un signe de tête et je me tournai vers notre patient encore endormi. Je m'étonnai de ne pas l'avoir réveillé il me semblait avoir hurlé si fort.

- La nuit a été longue, hein ?

- À qui le dites-vous…

- Tu peux aller te reposer si tu veux.

- Non, je n'arriverai pas à refermer l'œil, cette nuit, répondis-je en frissonnant.

Brady me lançant un regard en biais, avant de s'intéresser à la masse ronflante devant moi. Sans le quitter des yeux, il prit le carnet récapitulant les soins prodigués jusque-là avant de le consulter brièvement. Puis voyant une des jambes de Seth dépasser de sous ses couvertures, il se permit un sifflement admiratif. Je ne pouvais qu'hocher la tête une nouvelle fois. Le gamin ronflait si fort qu'un pétard n'aurait pas pu le réveiller mais ce n'était le plus préoccupant. Je ne m'expliquais pas comment son visage avait pu gagner des années en tout juste deux jours. Il ressemblait plus à présent à un jeune homme de mon âge qu'à l'adolescent de quinze débordant d'énergie et de positivité. Ses cheveux précédemment courts lui tombaient sur le visage et le plus frappant restait sa carrure. Comment avait-il fait pour avoir des muscles alors qu'il passait son temps alité ? Je me souvenais encore quand le moindre de ses mouvements se révélait ardu en raison de la rigidité de ses muscles faibles ou encore de la douleur causée...

Comment avait-il fait pour avoir le corps d'un sportif accro aux protéines ?

Si au début, j'éprouvais de la peine en le voyant avalé dans ce lit trop grand, à présent, je craignais que le meuble ne cède sous son poids.

- T'es au courant, Bella ?

- Qu… Quoi donc ?

- Sa mère a réussi à le faire sortir d'hôpital. Le directeur s'est déplacé en personne pour voir Seth et montrer à Mme Clearwater que c'était impossible… Mais, c'était avant qu'il ne se rende compte sa guérison miraculeuse. Finalement, il a accepté.

- Ça ne m'étonne pas, soufflai-je. Il filtrait ses appels tant elle le harcelait. Il aurait certainement cédé à un moment ou un autre.

- Et maintenant, fit-il d'un rire contrôlé, qui harcèle Cullen pour lui demander la nature des traitements prodigués au P'tit ? Tu sais, je pense qu'il n'y a pas meilleur domaine que la médecine pour croire aux miracles.

J'acquiesçai de nouveau reconnaissant les talents du patriarche des Cullen, mais qu'il soit à l'origine de cela était beaucoup trop gros à avaler. N'était-ce pas le même phénomène qui s'était appliqué pour Jake, Quil, Embry et j'ignorais qui d'autre encore…

« Heu…Les gènes ? » m'avait répondu Seth qui ne semblait pas plus avancé que moi sur la situation.

Pff... Les gènes, tu parles !

- C'est à se demander… Pourquoi Cullen m'a refilé son patient préféré ? Tu le sais, toi ?

- Pas du tout.

- Ils s'entendaient très bien aux dernières nouvelles… c'est à n'y rien comprendre. Qu'est-ce que je suis sensé faire, moi ? Il semble déjà paré à courir un marathon.

Brady abaissa délicatement la couverture dissimulant ses jambes… des jambes qui précédemment, à l'instar de son corps, étaient faibles et amaigries. Ce que je voyais, maintenant, était similaire aux jambes d'un athlète. Brady avait raison : dès sa sortie d'hôpital, Seth n'aurait plus besoin de son fauteuil roulant. Bien qu'inquiète, une partie de moi explosait de joie à cette perspective. L'autre essayait de faire la corrélation entre ce nouveau physique et la distance, nouvelle elle-aussi, qui s'était installée entre lui et Cullen. Je sentais la réponse juste devant moi, or j'étais incapable de la saisir : les Quileutes savaient ce qu'étaient les Cullen et les haïssaient pour cette raison, mais Seth jusqu'à très récemment savait outrepasser ce différend sans soucis. Carlisle Cullen lui avait sauvé la vie, après tout. Mais, voilà que leur relation était au point mort depuis ces améliorations physiques. Cullen ne venait plus le voir et lui ne faisait plus mention de lui devant moi.

- Des maux de tête, Bella ? J'ai de l'aspirine si tu veux ?

- Non, merci, dis-je en cessant de frotter mes tempes. Je suis juste un peu fatiguée…

Et puis ce n'était un simple cachet qui me soulagerait, loin de là. Ce qui aurait pu apaiser mon esprit, ce serait un aveu du Docteur sur toute cette histoire, mais il se refusait à divulguer la moindre information.

Le nouveau praticien de Seth griffonna quelques observations supplémentaires sur le carnet de soins avant de le reposer dans son petit casier au pied du lit et de faire remonter la couverture.

- Allons prendre un peu l'air, tu veux bien ?

- Pourquoi pas.

Il me fit signe de passer devant lui et nous nous retrouvâmes dans le couloir sombre du troisième étage. Devant moi, une vitre fermée me renvoyait mon reflet : la blouse déchirée, couverte de tâches écarlates, les cheveux défaits. Mon regard noir et sadique agressa le mien, me faisant frissonner d'horreur quand un sourire dément releva des canines immaculées. Des dents parfaites et meurtrières, parées pour l'homme juste derrière moi.

Une ampoule s'activa automatiquement au-dessus. La vitre d'en face ne montrait plus que mon reflet, encore sous le choc… Rien d'autre. Brady se figea quand il constata ma posture. Mais, ne voyant rien d'anormal autour de nous, il lança d'un ton léger :

- Semaine éprouvante, hein ?

- Si on veut.

- Mme Grace ne t'a pas épargné à ce qu'on dit.

Je haussai les épaules.

- L'a-t'elle seulement déjà fait ?

- Ouais, soupira-t'-il. Elle a un caractère bien trempé, mais quand on la connaît mieux... Je t'assure que…

- Oh pitié, vous pouvez trouver bien mieux.

Il ouvrit la bouche, prenant un air estomaqué avant de se laisser parcourir par un rire silencieux. Je tentai de me joindre à lui mais je sonnai si faux et mon sourire me parut si lourd à porter, que je m'arrêtai bien vite.

En apparence, Brady semblait être le genre de bellâtre à qui tout réussissait : il se maintenait en forme, il excellait dans ses diagnostiques, ses patients l'adoraient et ses collègues aussi. Sûr de lui, le sourire facile, il était doté d'un sens de l'humour qui rendrait le sourire à un dépressif-suicidaire et pour finir, il était beau : certaines employées, peu importait leur statut marital, n'hésitaient pas à flirter ouvertement avec lui et lui, contrairement à Cullen, n'hésitait pas à retourner leurs avances. Grâce aux compliments de ceux qui travaillaient avec lui, je me suis vite rendue compte que ce que je prenais pour de la frime n'était rien d'autre qu'une joie de vivre et un trop-plein d'énergie juvénile qui le rendait si attrayant aux yeux des plus jeunes patients.

Il secoua la tête et repoussa en arrière quelques mèches auburn qui lui tombaient sur le front. Dur d'imaginer qu'il approchait la trentaine. C'était une proie de choix et bien que nous nous croisions à l'occasion dans les couloirs, je ne m'attardais jamais plus d'une minute en discussion inutile avec lui. De un, parce que son côté tactile et enthousiaste me mettait mal à l'aise et de deux, il n'y avait pas eu une seule fois où il ne m'avait pas croisé au paroxysme de ma faim. À croire qu'il cherchait inconsciemment à mettre fin à ses jours.

Et à présent, pas une seule âme dans cet étage ne pouvait détourner mon attention de son aura chatoyante. Je décidai de pousser mon ouïe à l'extrême, me focalisant autant sur les ronflements de Seth derrière nous, que sur le hibou posé sur une branche à l'orée des bois à une centaine de mètres, ou encore sur le Docteur Cullen qui paraissait visiblement agité dans son bureau, deux étages plus haut. Son débit de parole était trop rapide et bien trop bas pour que je puisse en saisir le sens mais il enchaînait les cent pas avec une nervosité surprenante. Ses exclamations que je devinais horrifiées et ses « oh » sonores créaient et accroissaient mon propre stress.

Sur mon téléphone, aucune nouvelle notification...

Que se passait-il, merde ?

Était-ce... Edward ?

- Ah, je sais ce qui te tracasse.

- J'en doute fort.

- C'est à propos de ton contrat, pas vrai ? C'est demain que Mme Grace fait part de sa décision au directeur ?

- Plutôt dans quelques heures, mais... Oui, c'est cela.

- Dommage que ça n'aille pas fort entre vous deux tu fais un excellent travail.

- Merci, Dr Brady. Mais, je ne pense pas que ce sera suffisant. J'ai accumulé les retards pendant un certain temps et je ne vous parle pas de la fois où je suis partie un mois sans prévenir.

- Tu as simplement voulu rendre service à Cullen. Ce serait vraiment injuste de te sanctionner pour ça. Et puis, concernant les retards, je ne connais pas un seul employé qui n'ait pas passé une soirée trop arrosée un jour de semaine. Ça arrive à tout le monde l'important est de se modérer.

Voilà pourquoi il était si agréable aux yeux de tous. Avant l'arrivée de Cullen, c'était lui la coqueluche de l'établissement. On ne tarissait pas d'éloges sur lui mais son incapacité à profiter du silence refroidissait considérablement mon avis sur lui. Je n'avais pas très envie de parler de mon renvoi imminent.

- Cullen a essayé de parler de toi à Mme Grace. Apparemment, il n'aurait pas été contre de te garder pour travailler avec lui.

- Je sais, soupirai-je en émettant un faible sourire. Malheureusement, il vient d'arriver il ne peut pas encore effectuer ce genre de demande.

- Et puis, je le vois mal avoir besoin d'une assistante. Il a une dextérité extraordinaire, que ce soit pour les interventions ou la paperasse.

Je hochai la tête.

- Moi, par contre, je n'ai pas sa capacité d'organisation.

- Possible, mais Mlle Stones est là pour ça.

- Tu n'es pas au courant ? Brittany va retourner en Floride. Apparemment, sa famille lui manque et puis le temps de Forks est assez difficile à supporter quand on a vécu toute sa vie au soleil.

- Comme je la comprends.

Au dehors, le vent avait repris des forces et harcelait sans relâche la façade ouest de l'établissement. Une pluie glacée s'abattait sur les vitres et malgré le chauffage, la température avait décru de plusieurs degrés.

- Mais, toi, tu as l'air de t'y faire ici. Or, je n'imagine pas les températures caniculaires en Inde.

- Je m'adapte facilement. Faut croire que je ne suis pas du genre à être frileuse.

- Ça te dit de reprendre sa place ? proposa-t'-il. Ça fait près d'un mois qu'elle a fait sa demande de transfert et je n'ai toujours rien préparé... Non mais tu y crois, à ça !

Étant plus éloignés des chambres, il se permit de rire plus fortement. Il sortit de sa poche un billet qu'il fourra dans la machine à café devant lui. Il me tendit un gobelet chaud que la saveur sucrée m'empêcha de refuser et avec la monnaie rendue, il s'en commanda un autre.

- Je serais beaucoup moins intransigeant que ta cheffe de service actuelle, mais je te demanderai sûrement de rester tard quelques soirs, si tes retards sont répétés bien sûr.

- Oh, lâchai-je encore sous le choc, mais après une gorgée brûlante je me repris. Comment ne pas accepter ? Je veux dire... Oui, bien sûr.

- Super, alors ! Dit-il en récupérant sa tasse en plastique. On va faire un excellent travail toi et moi. J'ai hâte de commencer.

- Rien n'est encore sûr, informai-je en me tournant vers l'extérieur. Ça dépendra du directeur.

- Si j'étais toi, je ne m'en ferais pas trop pour ça. Est-ce que tu peux seulement imaginer l'expression de Mme Grace quand elle me verra débarquer à votre entretien ? Elle, qui pensait sans doute pouvoir se débarrasser de toi…

Cette fois, il me décocha un vrai sourire, qui se transforma en rire et qui se prolongea encore quelques secondes. Finalement, travailler avec lui n'allait peut-être pas être si pénible. Il plissa des yeux d'un bleu profond avant de s'excuser et continuer sa ronde. L'atmosphère légère dont je profitais à peine s'en alla avec lui, le suivant comme une immense bulle dont il était l'épicentre.

D'ailleurs, ne captant plus aucun mouvement, les ampoules finirent par s'éteindre les unes après les autres, m'enveloppant dans une obscurité oppressante. La même que celle de mon cauchemar. Seule et sans oreilles indiscrètes, c'était le moment ou jamais. Je dus m'encourager plusieurs fois avant d'arriver à la liste des contacts et de toucher enfin le nom qui ne quittait ni mes pensées, ni mes rêves. Une sonnerie interminable m'emplit les oreilles. Elle me parut si longue que je crus à une blague mais enfin elle prit fin et la pause silencieuse qui suivit ne fit rien pour m'aider à retrouver mon calme.

- Bella ?

- Edward, soupirai-je. Je suis heureuse de t'entendre. Tu vas bien ?

- Moi, ça va. Et toi ? Que se passe-t'-il ?

- Rien, mentis-je en dissimulant les trémolos dans ma voix. Je voulais juste savoir... Comment se passait votre soirée. Vous êtes toujours au lycée ?

Je n'étais pas familière avec ce genre de soirée étudiante, mais je m'attendais au moins à entendre de la musique assourdissante ainsi que des murmures de lycéens en fond sonore. Or si je percevais bien des personnes parlant juste à côté de lui, leur nombre réduit me laissait perplexe.

- Non, nous avons préféré rentrer plus tôt que prévu, informa-t'-il sèchement.

- Vous ne vous êtes pas amusés ? m'étonnai-je.

- Ce n'est pas le sujet. Il y a eu un problème avec Esmée.

- Esmée ? Comment va-t'-elle ? Que s'est-il passé ?

- Elle est un peu secouée... Mais ça va. Dis-moi, aurais-tu vu Jane récemment ?

D'un coup, je reconnu le timbre grave et sec pour ce qu'ils étaient : de la tension, de l'anxiété. De la colère, aussi ? Quel était le rapport entre Jane et Esmée ? S'étaient-elles... battues ? Je voyais mal la matriarche attitrée des Cullen, si douce et maternelle, attaquer qui que ce soit. Ou alors, Jane aurait-elle essayé de... ? Mais, pourquoi ? Et surtout, pourquoi Esmée !

- Ne me dis pas que... Jane s'en est pris à ta mère ?! Mais, c'est... Impossible.

Je terminai à peine ma phrase qu'un éclat de lucidité me frappa et une réponse évidente à cette question me vint. Pourquoi Esmée ? Parce qu'il n'existait pas de plan plus diabolique ni plus efficace pour nous séparer, Edward et moi. Une sensation nauséeuse me frappa de nouveau.

- Non, Jane ne l'a pas attaqué, rassura-t'-il. Esmée est saine et sauve et j'espère que ton amie l'est aussi.

- Tu espères... Qu'est-ce que ça veut dire ?

Il hésita, faisant fuir l'énorme soulagement qui s'était emparé de moi. Puis, il se décida à parler :

- Quand Esmée est partie, elle a laissé Jane avec plusieurs individus de la Réserve des Quileutes.

- Ah, soufflai-je. Ça devait être Embry et d'autres amis à lui... Il n'y a rien à craindre. S'il te plaît, évite de me faire peur comme ça.

- Ton amie le voit régulièrement ? Embry ? Elle semble tenir à lui mais je n'ai pas eu l'occasion de savoir ce que lui pensait de cette relation. Penses-tu que ce soit sérieux ?

- Bien sûr, m'avançai-je. Enfin,... Oui, il me semble. Pourquoi tu veux savoir ça ?

Je n'avais pas vu mon amie aussi investie dans une relation qu'en ce moment. J'en étais heureuse pour elle, or, je ne fus absolument pas surprise d'entendre un juron étouffé à l'autre bout de la ligne. Encore et toujours cette haine entre Cullen et Quileutes...

- Tu as des nouvelles de Jacob Black ?

- Heu... non. Pas depuis plusieurs jours.

- Et ce « Embry » ? Tu le croises souvent ?

- Non, plus.

Au-dessus de moi, une porte claqua bruyamment et j'identifiai sans mal la provenance du bruit : le bureau de Carlisle Cullen. De l'autre côté de la ligne, les murmures diminuaient, augmentaient puis se taisaient, probablement en fonction d'une conversation houleuse dont je n'avais pas accès.

- Je sais déjà que ta famille est en conflit avec les Quileutes, je veux savoir pourquoi. Je ne veux pas que Jane soit mêlée à vos querelles.

- C'est impossible, Bella.

- Bon, tu vas me dire ce qui se passe ou il faudra que je le sache par moi-même ?

- C'est exclu, tu m'entends ! vociféra-t'-il, faisant taire de nouveau les voix derrière lui. Ne te mêle pas de ça c'est extrêmement dangereux et je ne veux pas que tu t'approches de...

- De quoi, m'énervai-je tout en contrôlant le volume de ma voix. Si Jane court un danger avec Embry, je vais le savoir, que tu le veuilles ou non.

Il poussa un grognement plus désespéré qu'agressif qui me donna la chair de poule. Le brouillard qui entourait la relation entre les deux clans s'épaissit encore un peu. Il n'y avait pas grand-chose qu'un vampire pouvait considérer comme étant dangereux et réaliser cela renforça ma détermination à savoir il était peut-être temps d'aller voir mon ami mécano. Un aller-retour dans la forêt ne me prendrait même pas dix minutes.

La voix que je reconnus comme étant celle d'Alice retint une exclamation horrifiée et peu après, elle et celle d'Edward se fondirent l'une et l'autre dans un flot de paroles rapide et incompréhensible.

Pendant ce temps-là, une voiture démarra en trombe et je me précipitai à la fenêtre donnant vue sur l'accès au parking de l'hôpital : cette Mercedes sombre et rutilante était reconnaissable entre toutes les voitures de la ville.

- Bella, tu es toujours là ? Réponds-moi.

- Oui, murmurai-je, dérangée par le stress et la peur qui teintaient sa voix. Oui, je suis là.

- C'est très important, alors écoute bien. Je ne peux pas te dire ce qui se passe mais il faut absolument que tu restes à l'écart de la forêt. Tu m'as entendu ?

- Mais...

- Dernière chose : évite autant que possible d'aller à la Réserve des Quileutes. Et si tu ne peux vraiment pas faire autrement, n'y va pas seule. Appelle-moi. Compris ?

- Non ! Non, je n'y comprends rien, Edward !

- Je sais, je sais... Fais ça pour moi. S'il te plaît ?

Aussi frustrée que me laissait cette situation, je ne pus qu'acquiescer. Malgré moi. En voulant connaître ce qui se cachait entre les deux clans, j'avais brièvement envisagé de rendre visite à Jake, sous prétexte de me renseigner sur l'état de ma voiture. Or, sitôt ma décision prise, Alice l'avait su et quoi qu'elle ait aperçu dans sa vision, cela avait été suffisant pour déclencher sa peur et celle d'Edward pour ma sécurité.

Allons bon !

Étais-je devenue entre-temps le Petit Chaperon Rouge qui se risquait à rencontrer le Grand Méchant Loup en gambadant dans la forêt ? Oh, et puis quoi encore...

- Ton père vient de quitter l'enceinte de l'hôpital. Il semblait pressé.

- Nous sommes au courant, je te remercie.

- Tu me manques... Est-ce que tu passeras me voir bientôt ? Ou bien, je peux venir, si tu préfères.

Après mon cauchemar, j'aurai pris le risque de le revoir même entourée de sa famille. C'était probablement mieux pour sa sécurité, après tout.

- Tu me manques aussi.

Sa voix de velours avait retrouvé un ton chaud et réconfortant. Une exclamation de dégoût se fit entendre derrière lui et je devinai sans mal de qui cela pouvait provenir. J'entendis un courant d'air pendant qu'il se déplaçait et moins d'une seconde plus tard, une autre porte claqua derrière lui.

- Je viendrai dès que possible, Chérie. Mais, pour l'instant, c'est compliqué. Esmée préfère nous savoir tous réunis et en sécurité pendant au moins quelques heures.

- Est-ce que... tu pourrais au moins me dire ce qu'Alice a vu ? Tentai-je en m'attendant à un refus.

- Rien, répondit-il après un long silence.

- Bon, j'ai compris. Je perds mon temps à te poser des questions, c'est ça ?

- Je te dis la vérité, Bella. Elle ne voit rien. Nous sommes rentrés tôt parce qu'elle a eu une vision d'Esmée parlant avec Jane, puis plus rien. Son avenir avait disparu d'un coup. Il n'a commencé à réapparaître que très récemment. Et quand tu as décidé à l'instant de traverser la forêt pour je-ne-sais quelle raison, ton avenir aussi a disparu.

J'en restai sidérée, bouche bée, essayant de saisir le sens de ce qu'il me disait.

- Disparu ? Tu veux dire que... je serais morte ?

- Non, exprima-t'-il avec difficulté. Ce n'est forcément le cas puisque Esmée est avec nous et... attends une seconde... Jane vient de réapparaître à l'instant, elle aussi... Elle se dirige vers l'hôpital... elle t'attendra à la salle de repos du sixième étage...

Il se tut encore, à l'affut d'une vision qu'il lisait dans les pensées de sa sœur ou bien d'une discussion qui aurait retenu son attention. J'attendis patiemment, guettant la parcelle d'aura de mon amie.

- Désolé, c'est peu la pagaille chez nous. Ça n'était jamais encore arrivé à Alice, donc tu comprends qu'elle soit (il murmura) légèrement hystérique sur les bords. (Puis, d'une voix normale) C'est comme si elle devenait aveugle de façon épisodique... C'est très perturbant et c'est la raison pour laquelle je te demande de limiter tes interactions avec les Quileutes...

- Quel rapport entre eux et son don de prémonition ? Est-ce qu'ils seraient capables de... (Je retins mon souffle) d'entraver vos pouvoirs, eux aussi ? Comme je le fais avec toi ? Mais… Mais, c'est…

Me vint l'image de Jake, Embry et Quil, réunis autour de Seth, il n'y avait pas si longtemps. Des jeunes garçons dans le corps d'hommes, qui ne prenaient rien au sérieux et étaient susceptibles de rire de tout. Et puis, soudain, le Dr Cullen était arrivé et les jeunes hommes insouciants avaient été remplacés par d'autres individus imposants de par leur taille immense, mais aussi par leur agressivité et leur haine. Leur envie de tuer.

Et maintenant ? Seth s'y était mis ?

« Les gènes » ? Mais, quelle sorte de gènes pouvait causer une croissance si fulgurante et développer une haine soudaine pour des vampires ?

- C'est ce que nous aimerions savoir, reprit Edward me faisant sursauter. Sans Alice, nous nageons en pleine incertitude et nous ne pouvons absolument pas nous le permettre. Ça m'aiderait beaucoup si tu restais à l'écart de tout risque... Il n'y a rien de drôle, Bella !

Je n'avais pu m'empêcher de pouffer. Rester à l'écart du danger pour moi ? Il aurait été plus facile de plonger dans l'océan sans se mouiller.

- Oui, désolée. Je ne voulais pas... t'offenser. C'est juste que... Oublie ça.

- Carlisle est arrivé.

- Je vais vous laisser discuter dans ce cas.

- Je te recontacte dès que possible. Reste près de ton téléphone, surtout.

J'acquiesçai à peine quand la ligne se coupa. Ce fut une conversation pesante et étrange qui me laissa avec plus de questions que de réponses. Préférant prendre les escaliers, je montai les étages me séparant du sixième et me dirigeai vers la salle de repos. Vide. On ne m'avait pas précisé le moment de sa venue, juste qu'elle viendrait. Forte heureusement, je n'avais pas grand-chose à faire cette nuit et je m'assis, les yeux rivés à la fenêtre. Un coin de ma tête rejouait la conversation téléphonique et passait au peigne fin chaque intonation, hésitations, et mots employés pour y dénicher des indices à propos de ce secret. L'autre partie de moi attendait, comptait les minutes, admirait les éclairs qui transperçaient le ciel noir, attendait encore.

Peut-être quelques minutes plus tard, des pas se firent entendre dans le couloir et la porte s'ouvrit lentement. Je penchai la tête sur le dossier de la chaise et fermai les yeux, tentant au maximum de détendre mon visage. Brady entra dans la pièce mais après trois pas, il s'arrêta et je sentis son regard sur moi sûrement venait-il de remarquer ma présence. Je ne pouvais pas parler avec lui en cet instant. Il m'aurait été difficile de simuler un quelconque intérêt pour ses blagues ou ses sujets de discussion, aussi passionnants soient-ils, après ce que je venais d'entendre d'Edward. J'entendis un briquet qu'on allumait puis une longue inspiration. La fumée âcre ne tarda pas à me piquer le nez, mais je maintins ma rigidité. Il soupira et rebroussa chemin en refermant très doucement derrière lui.

Je rouvris aussitôt les yeux, fixant l'endroit où il était, une seconde auparavant. Je n'aurais jamais imaginé ce type, un médecin de surcroît, s'en griller une de temps en temps. Encore moins dans un établissement de santé.

- Tu dormais ?

- Pas vraiment, répondis-je distraite. Je t'attendais.

- Ça ne m'étonne pas, poursuivit-elle en quittant sa position accroupie sur le bord de la fenêtre. Ton petit-ami voulait sûrement savoir pourquoi je discutais avec sa mère adoptive.

Je tiquai sur le relent amer causé par le mot « petit-ami » mais je préférai éviter une dispute. Ça faisait un moment que je ne l'avais pas vu aussi... aussi... « Détendue » n'était pas le terme le plus adéquat. Il me semblait que « résignée » convenait mieux, même si de temps en temps, un froncement de sourcil venait souligner son malaise face à cette réalité.

- Mon petit-ami est probablement déjà au courant de ce que vous vous êtes dit.

- Penses-tu qu'Esmée ait eu l'occasion de le lui raconter de vive voix ?

- Hé ben...

- Ou alors, l'a-t'-il lu dans ses pensées ?

Oh merde...

J'ouvris puis refermai la bouche, consciente de mon air bête. Je cherchai désespérément une explication qui saurait me sauver tout en maintenant le calme étrange qui émanait d'elle. Rien ne me vint. Finalement, je décidai d'acquiescer et d'attendre la suite. Elle m'ignora superbement, tandis qu'elle parcourait la pièce, la démarche assurée comme elle seule savait le faire. Elle fit le tour de la salle de repos, ouvrit le réfrigérateur que nous utilisions en commun avant de le refermer presqu'aussitôt.

- Il y a une machine à café dans le couloir, proposai-je d'un ton léger.

Pas de réponse. Elle marcha jusqu'à la porte, s'arrêta devant elle comme si elle voulait être sûre que nous étions seule, puis poursuivit son tour de la pièce. Enfin, elle prit un siège le plus éloigné du mien et s'y installa. Ce silence était en train de me tuer. Dès le moment où elle avait suggéré qu'elle connaissait le pouvoir d'Edward, mon rythme cardiaque s'était arrêté de lui-même. Et soudain, elle, qui fixait le mur en face d'elle, tourna la tête vers moi.

- Je ne suis pas venue me disputer avec toi. Ça fait un moment que je tourne en rond dans le ciel... en réfléchissant à toutes tes histoires...

Elle soupira et croisa lentement les jambes.

- Tu comptais me le dire ?

- Pas avant un moment, avouai-je à mi-voix.

- Tu ne me faisais pas assez confiance, marmonna-t'-elle plus pour elle que pour moi. Je peux le comprendre.

Je serrai les dents, me défendant de répondre. Il y avait tant de choses que je voulais lui dire, tant pour la blesser comme elle m'avait blessé que pour effacer la mélancolie que j'entendais dans chacun de ses mots.

- C'est vrai, poursuivit-elle, honteuse. Tu avais changé depuis quelques temps et je n'ai pas réussi à en saisir la cause. Et puis, quand j'ai su, je t'ai bêtement repoussé. Je n'ai pas su être présente quand tu en avais le plus besoin.

- Tout le monde fait des erreurs.

- Oui, mais certaines sont plus pardonnables que d'autres, sourit-elle tristement. Est-ce que tu saurais me pardonner… ces erreurs ?

Prise de court, je ne sus que répondre. Edward avait raison il lui fallait juste du temps. J'étais si soulagée que je peinais à y croire. Et pourtant, elle essayait bel et bien de me faire ses excuses.

- Jane, je, bégayai-je. Bien sûr ! Oui, je te pardonne.

Je me levai pour aller la rejoindre quand elle me stoppa d'une main levée.

- Attends une seconde. J'aimerais que les choses soient claires. Tu es mon amie, ma petite sœur... Je ne supporterai pas de continuer à vivre dans cette famille avec un mur entre nous.

Un mur qui n'aurait bientôt plus aucune raison d'être, soupirai-je d'aise.

- Dans l'idéal, j'aimerais que tout soit comme avant.

- Moi aussi.

- Je vais faire des efforts... Avec lui. Et le reste de sa famille, bien sûr. Je te promets de ne plus jamais attenter à sa vie.

- Merci, souris-je en avançant. C'était tout ce que...

- Minute, me stoppa-t'-elle de nouveau. Je ne m'opposerai pas à ce que vous vous voyiez mais... Il y a des limites à ce que je peux comprendre, toutefois. À ce que je peux supporter.

- Et... quelles sont ces limites ? Interrogeai-je, refroidie d'un coup.

- Quand on est ensemble, toi et moi, je ne veux pas entendre parler de lui, ni de ce que vous faites en couple, ni de ce que vous prévoyez de faire tous les deux dans les jours qui viennent, etc... et si vous vous embrassez ? S'il vous plait, pas devant moi… Du moins, pas pour l'instant.

- On te dégoûte tant que ça ? dis-je avec colère.

Elle ne répondit pas mais ses yeux se firent plus éloquents que sa langue.

- Encore une chose.

- Quoi ? Grognai-je

- Bree. Elle est au courant ?

- Bien sûr que non !

- Tu devrais lui dire.

- Pourquoi faire ? Pour que je me retrouve avec une sœur en moins ? Ou pour qu'elle me dévisage avec le même dégoût que toi car elle saura que j'aime embrasser un vampire ?

J'eus le plaisir de la voir baisser les yeux, mas je ne saurais dire s'il s'agissait de honte ou si elle réfléchissait simplement.

- Ce qui m'a fait le plus mal, en y réfléchissant bien, commença-t'-elle lentement, c'était que tu m'aies caché toute cette histoire. Bien sûr, j'aurais été en colère... Peut-être même que je ne t'aurais pas cru sur le coup... Mais, si tu m'en avais parlé avant, j'aurais mieux réagi. Je pense.

- J'aurais préféré que tu l'apprennes d'une autre manière, plutôt que… Comme ça.

- J'aurais voulu le savoir de ta bouche, s'énerva-t'-elle. Pas d'une autre manière... De toi ! C'est ce qui m'a fait croire que tu n'étais probablement pas toi-même, sur l'instant. Mais, non... C'était bien toi, et tu avais décidé de me cacher... De me cacher ÇA !

Je relâchai ma lèvre inférieure que mes dents torturaient depuis un moment, prête à reconnaître mes torts. De toute façon, il était impossible de savoir assurément si elle l'aurait mieux pris, l'eut-elle su par moi, mais je décidai de lui accorder le bénéfice du doute.

- Je suis désolée.

- Moi, aussi, dit-elle en se levant. Tellement désolée.

Mon amertume s'effaça quelque peu quand elle me prit dans ses bras. Notre relation n'était pas aussi optimale qu'auparavant mais nous étions sur la bonne voie, d'après moi. Quand nous nous décollâmes l'une de l'autre, elle me dévisagea durement pendant quelques secondes, puis elle secoua la tête et son masque de dureté se fendit d'un léger sourire. Quoi qu'Esmée ait pu lui dire tout à l'heure, je l'en remerciais chaleureusement.

- Il faut que tu parles à Bree. Dès que possible.

- Bree, d'accord, marmonnai-je, mal assurée. Et les autres ?

J'eus à peine terminé ma phrase qu'elle me gratifia d'une grimace explicite.

- Il vaut mieux attendre un peu pour mettre les garçons et Maggie au courant. Qui sait ? Peut-être qu'ils se seront tellement habitués à la présence des Cullen que leur réaction sera moins violente...

Je levai un sourcil cependant qu'elle pinçait les lèvres. Notre manque de conviction ne pouvait être plus évident. J'évitais de lui dire que ça avait été mon plan aussi, la concernant : attendre et voir comment la situation évoluerait, espérer pour le meilleur et crouler en silence sous le poids de mon secret. Certes, la révélation faite à Jane n'avait pas été des plus optimales, mais j'étais contente qu'elle sache. Et à présent qu'elle essayait de l'accepter, la pression qui emprisonnait ma poitrine diminua quelque peu.

Plus tard, j'eus droit à un « Tu l'aimes vraiment ? » sur un ton grave, accompagné d'un air dramatique. Là encore, je n'eus pas besoin de répondre et l'étirement de ses lèvres ne suffit pas à faire disparaître l'inquiétude de ses traits. Je décidai de donc de changer de sujet pour un plus urgent.

- Tu as vu Embry, ce soir.

Ce n'était pas une question, mais elle confirma tout de même.

- Oui. À l'origine, nous avions rendez-vous juste tous les deux, mais ses amis l'ont suivi. Sûrement pour découvrir qui était la mystérieuse inconnue avec qui il sortait depuis quelques temps.

L'expression rêveuse qu'elle tentait de dissimuler avec difficulté m'indiqua qu'il ne s'était rien passé de grave. Je trouvai soudain l'anxiété d'Edward exagérée, mais je poursuivis mes questions néanmoins.

- Ils n'ont pas été déçus en te voyant, j'imagine. Tu as dû leur en mettre plein la vue.

- Déçus, je ne sais pas, fit-elle en fronçant les sourcils. En tout cas je m'attendais à une autre réaction de leur part.

- Qu'est-ce que ça veut dire ?

« Elle va bien. J'espère que ton amie aussi ».

Je me rassurai en cherchant et en échouant à trouver une quelconque trace de bagarre ou d'attaque sur les habits de mon amie. Je me sentis même stupide. Sans la voix anxieuse d'Edward pour me stresser, je réfléchissais mieux : bien que la nature des Quileutes soit toujours aussi étrange et inconnue, il s'agissait de Jane après tout ! Des années devaient s'être écroulées depuis la dernière fois où elle avait perdu un combat, même inégal et en sa défaveur.

Je ne voyais pas ce qui pouvait menacer un vampire et une Phoenix, à part un autre Phoenix... Ou un autre vampire. Et Embry, Jacob, Seth et tous les autres Indiens, bien que costauds pour des humains ne correspondaient ni à l'un ni à l'autre.

- Ils n'ont pas arrêté de me regarder de travers pendant toute la soirée, se souvint-elle. On aurait dit qu'ils ne voulaient pas s'approcher de moi. Heureusement qu'Embry était là, sinon je n'aurais pas hésité à leur dire d'aller se faire...

- Tu ignores pourquoi ? Coupai-je mal à l'aise. Qu'est-ce qui a pu déclencher cette attitude chez eux ? Tu n'aurais pas fait... ou dit quelque chose qu'il ne fallait pas ?

- Ils étaient déjà de mauvais poil avant que je ne vienne à leur rencontre. Tu aurais dû voir leur façon de fixer Esmée... C'était très bizarre.

- Et qu'a fait Esmée ? Voulus-je savoir après avoir dégluti.

- Rien. Elle est simplement montée dans sa voiture et elle a démarré aussitôt. Je ne l'avais jamais vu aussi effrayée... Et par une bande d'adolescents, en plus ! Je n'y comprenais rien...

- Ce n'est probablement pas juste une bande d'adolescents normaux, dans ce cas. Jane, tu n'as probablement rien fait de mal. Mis à part, te faire voir avec elle. Les Quileutes détestent les Cullen...

- Ouais, ce que tout être normalement constitué devrait faire...

Mon regard noir la convainquit de cesser ses railleries pour un temps et elle poursuivit sur un ton plus sérieux.

- Passons. Y'aurait-il une raison spécifique à cela ?

- Les Quileutes détestent les vampires, chuchotai-je si bas qu'elle dut pencher la tête vers moi.

Elle resta interdite si longtemps que j'hésitai à répéter ma phrase. Elle se réanima enfin et enchaina plusieurs expressions interloquées auxquelles je répondis par un hochement de la tête constant.

- Quoi ? Mais... Ils savent ?! Comment ?!

- Je n'en sais pas plus que toi.

- Mais, comment toi tu sais tout ça ?

Je soupirai, agacée contre moi-même de lui avoir caché tant de choses depuis la confrontation dont j'avais été témoin dans la chambre de Seth entre Jacob, ses amis et le Docteur Cullen, jusqu'à la possibilité que les Indiens affectent les pouvoirs d'Alice, sans oublier l'étrange métamorphose de Seth et la distance entre lui et le Docteur. Bien sûr une fois mon résumé terminé, son ton cynique me montra à quel point elle désapprouvait mon silence sur toute cette histoire.

- Autre chose que je devrais savoir ?

- Tu sais tout ce que je sais, promis-je.

- Et Edward s'oppose à ce que tu ailles à la Réserve ? Tu es certaine que ce n'est pas juste... de la jalousie ? Ou une possessivité exagérée ? Tu sais à quel point les vampires sont...

- Non, ils semblaient tous réellement inquiets au téléphone. Lui, comme Alice et... Le Docteur a filé les rejoindre tout à l'heure. Probablement à cause de sa femme. La situation est grave, Jane ! Et inutile de demander quoi que ce soit d'autre aux Cullen ils ne diront rien.

Un creux s'était formé entre ses sourcils cependant qu'elle faisait les cents pas devant moi. À la fenêtre, elle observa un instant le temps se déchaîner avant de lâcher d'une voix rauque.

- Qu'est-ce que ça veut dire… Ils savent que ce sont des vampires et ils ne disent rien…

Peut-être ont-ils essayé ? Mais, franchement… Qui les croirait ?!

- Embry... n'a rien dit quand il a vu Esmée te quitter ? Hésitai-je.

- Il voulait savoir si je la connaissais bien, et si je lui avais parlé. Évidemment, il m'a conseillé de garder mes distances avec la famille Cullen.

Puis, elle fit une imitation si fidèle à la voix de son ami de cœur qu'elle m'arracha un sourire inattendu.

- « Ces gars-là, ils sont dangereux. Vaut mieux pas s'approcher d'eux... Je voudrais pas qu'il t'arrive quelque chose, ma Puce. »

- C'est à peu près le conseil que m'a donné Edward à leur propos. Il s'inquiétait pour toi aussi...

Je m'interrompis en entendant le rire méprisant qu'elle laissa échapper.

- Désolée... Quels dangers peuvent bien représenter les Quileutes pour des vampires ? Ce ne sont que des humains. Par contre, Embry a raison de les craindre. Et si les Cullen sont à l'instant même en train de préparer une attaque, il faut les tenir au courant... Immédiatement.

- Jane, si les Cullen voulaient vraiment leur mort, ils auraient attaqué depuis longtemps déjà, répondis-je angoissée. Le Docteur m'a parlé d'une trêve avec les ancêtres des Quileutes. C'est probablement ce qui les empêche de mener toute offensive, à l'heure actuelle.

- J'espère que tu as raison, menaça-t'-elle. Je ne laisserai pas Embry se faire tuer...

- Moi non plus ! Je ferai tout pour empêcher ça, peu importe ce qu'en pensera Edward. Mais, pour l'instant, il n'est pas question d'un affrontement direct. J'en suis sûre.

Je me figeai, en entendant une succession de bruits dans les étages. Peut-être avais-je parlé trop fort ? Ah bravo ! Mais, un rapide coup d'œil à ma montre m'apprit que l'aube ne devait plus être bien loin. Les médecins et infirmiers se levaient simplement pour effectuer leur dernier tour de garde. Au bout d'un long silence, je pesai le pour et le contre concernant la poursuite de cette discussion ici. Bien qu'aucune de nous ne veuille d'une nouvelle dispute, les tensions pouvaient facilement revenir et faire empirer la situation déjà instable entre nous.

- Jane ?

- Quoi ?

- Est-ce qu'on est certaine de la nature… purement humaine d'Embry ?

Son expression n'était pas agressive mais la froideur de ses traits me poussa à examiner soigneusement chacun de mes mots.

- Je veux dire... je n'ai jamais vu de poussée de croissance aussi fulgurante chez un humain. Et ça ne semble pas atteindre une seule personne... Mais, tout un groupe ! Et puis, il y a leur température corporelle... une véritable fièvre de cheval qui aurait au moins dû assommer n'importe quel autre humain ! Tu ne peux pas me dire que tu ne t'en étais pas rendue compte ! Pourtant, Jake, et je suis sûre que c'est le cas d'Embry aussi, pètent la forme.

Toujours aucune réponse. Elle se contentait de m'analyser froidement et je dus réprimer un frisson.

- Enfin... Tu as bien dû remarquer... leur aura.

- Leur aura...

- Oui, fis-je agacée. Elle est beaucoup plus imposante que celle d'un simple humain.

- Et donc, pour toi, ce sont des monstres soudainement ?

- Je n'ai pas dit ça !

- Alors que veux-tu dire ? lâcha-t'-elle, énervée. Bella, c'est toi qui sors avec un monstre… Pas moi !

Autour de nous, la température s'éleva brusquement de plusieurs degrés à tel point que l'air se mit à vibrer. Avec une lenteur délibérée, Jane pointa du doigt la porte qui laissait entrevoir au sol des ombres passant et repassant.

Ok… Du calme…

- Je veux simplement dire, repris-je d'une voix calme, que j'aimerais que tu restes prudente quand tu es avec eux.

Nous nous affrontâmes, sans que je ne sache exactement dans quel but. Essayait-elle de me dire quelque chose ? Que je n'étais qu'une hypocrite ? Oui, peut-être. Ou alors peut-être était-elle en train de réfléchir à ce que je venais de dire. Toutes les bizarreries que je venais de citer avaient dû la frapper autant que moi. Elle passait facilement des heures avec Embry et sans doute lui avait-elle déjà demandé la raison de tout cela. Et sans doute, Embry s'était fait aussi évasif avec elle qu'Edward avec moi, sur le sujet.

Malheureusement, je n'eus pas le temps de lui demander confirmation. Deux personnes s'apprêtaient à rentrer et les heures de visite ne commenceraient pas avant deux bonnes heures. Si on trouvait Jane ici... Je pouvais dire adieu à mon nouveau poste.

- Jane ?

- J'ai compris, Bella. Il faut qu'on en sache plus sur cette affaire. On se voit plus tard, OK?

- Ouais.

La poignée commença à tourner et une jeune femme aux ailes d'argent prit la place qu'occupait Jane. Je pouvais presque voir à travers sa consistance fantomatique. De nouveau accroupie à la fenêtre, elle me fit face et l'éclat de ses yeux en amande s'intensifia tel deux phares contrastant avec sa peau foncée. Elle disparut en un courant d'air.

Le reste de la matinée passa en coup de vent. Trop préoccupée par mes pensées, je fus à peine consciente de mon environnement. Bien sûr, c'était toujours au moment où on aimerait rester tranquille que tout le monde semblait prendre un intérêt soudain à converser avec vous. Tant bien que mal, je m'efforçai de sourire, de secouer la tête lorsque je le jugeai nécessaire et m'efforçai de sourire encore. Il était compréhensible que certains souhaitent me faire leurs adieux, connaissant bien les relations tendues que j'entretenais avec Mme Grace. Mais, la conversation ne pouvait s'empêcher de dériver sur le départ précipité du Docteur Cullen, cette nuit, et la distance qui le séparait un peu plus de ses collègues depuis la guérison miracle d'un de ses patients. Lassée de tous ces commérages, j'esquivai l'interrogatoire d'une jeune médecin et partis dans le sens opposé sans me retourner. Sur les nerfs, je guettais sans arrêt l'heure de ma délivrance et par chance, je réussi à éviter ma cheffe... Mais, pas Seth.

J'arrivai dans sa chambre où, à travers la fenêtre, l'aurore tentait désespérément de percer les nuages chargés de pluies. Appuyé contre la tête de lit, il semblait m'attendre. C'était la première fois que je me sentais aussi mal à l'aise avec lui. Ce n'était plus le garçonnet, joyeux, innocent (inoffensif ?) que j'avais connu. L'homme, mûr et sûr de lui, m'étudiait paisiblement. C'était étrange de le voir ainsi alors qu'trois jours auparavant, ses traits étaient empreints de tristesse et de résignation.

- Salut, Bella.

Même sa voix avait muée, plus grave, plus masculine.

- Hey, Seth. Comment s'est passé ta nuit ?

- Plutôt bien. J'ai dormi comme un loir.

- Oui, souris-je. Tous les étages t'ont entendu, d'ailleurs.

- Ah zut. T'aurais dû me réveiller !

- Non, ne t'en fais pas pour ça.

Je changeai la taie de ses oreillers avant de les reformer en tapant légèrement dessus. Pendant tout ce temps, il ne me quitta pas de ses yeux sombres, se décidant à parler pour se raviser aussitôt.

- Tu as des nouvelles de Jake ?

- Tu n'es pas le seul à m'avoir posé cette question.

- Ah, dit-il, gêné. Désolé. J'voulais pas être indiscret. C'est juste que… j'ai pas vraiment de nouvelles d'eux ces temps-ci. Et quand j'en demande à ma mère, elle m'répond que j'aurais tout mon temps pour les voir et discuter avec eux.

- Ça fait longtemps qu'ils ne sont pas passés ici ? voulus-je savoir.

- La dernière fois remonte à une semaine. Quil et Embry sont restés quinze minutes, à peine. Et Jake semblait tellement crevé qu'il s'est endormi, un moment.

- Qu'est-ce qu'il fait pour être aussi fatigué ?

Il haussa les épaules, sans cacher son agacement.

- Je pensais qu'il trainait avec toi. Du moins, je l'espérais... Ça se passe bien entre vous deux ?

Je me détournai de ses yeux remplis d'espoir (et de sous-entendus) et continuai à disposer des couvertures à changer.

- Parait qu'il se charge de ta voiture en rade, pas vrai ? Alors, certains potes ont pensé que… ben, peut-être que... Hein ?

Il préféra laisser la suite en suspens, en bougeant des sourcils. Était-ce une habitude chez eux ? En tout cas, ça ne manquait jamais de me faire rire.

- Heu, oui… Il s'est gentiment proposé mais… Ce n'est pas comme ça entre nous. Et puis, Jake doit sûrement s'occuper de son père aussi. Je crois qu'il est en fauteuil roulant, non ?

- Ouais, mais j'crois pas que ce soit ça… Il ne répond jamais à son portable et il n'est presque jamais chez lui quand je l'appelle.

- Au moins, tu pourras bientôt découvrir ce qu'il cache, relançai-je avec plus d'entrain. Quand pars-tu ?

- Cet après-midi, soupira-t'-il.

- Oh, si tôt ! m'étonnai-je. J'aurais pensé que tu serais plus heureux que ça. Oh, allez, Seth… Tu vas bientôt pouvoir marcher, profiter de ta familles, de tes amis… Retourner en cours ! Fais-moi un sourire au moins…

Je n'eus pour réponse qu'une grimace, mais, après avoir utilisé mon regard de chien battu (que je lui avais emprunté, d'ailleurs), il s'esclaffa, criant à l'injustice.

- Tu vas me manquer, dit-il, une fois calmé. Ça va faire bizarre, sans te voir tous les jours.

- Toi aussi, Seth, avouai-je en allant le prendre dans mes bras.

Il entoura ses bras forts contre moi et son aura fut si intense qu'elle semblait noyer la mienne. Je me maîtrisai autant que possible pour ne pas céder à l'instant qui me poussait à serrer trop fort, ou à initier tout autre mouvement qui entraînerait sa mort. Je m'écartai et ébouriffai ses cheveux qui lui tombaient encore sur le front.

- Ça te va bien, les cheveux longs.

- Je trouve aussi. Tu pourrais en toucher un mot à ma mère ? Elle n'arrête pas de me demander de les couper…

Je ne restai que quelques minutes supplémentaires, prétextant une dose de travail inexistante pour prendre congé. En sortant de sa chambre, je jetai encore un coup d'œil à mon téléphone, m'attendant à recevoir un coup de fil désespéré d'Alice ou d'Edward. Car j'étais plus déterminée que jamais à savoir ce qui arrivait aux membres de la tribu indienne.

Plus tard, je me retrouvai devant l'entrée de l'hôpital. S'il ne pleuvait plus, le vent avait doublé en intensité et faisait entendre sa colère à travers les bois environnants en un vacarme incessant. À cela s'ajoutait une couche nuageuse si dense qu'on aurait l'impression d'être en début de soirée plutôt qu'en matinée. Je rabattis ma capuche et me dirigeai lentement vers l'abris-bus situé à une centaine de mètres de moi.

La réunion qui était censée marquer la fin de mon contrat de travail dans cet hôpital s'était déroulée de loin. Les images et les sons dans mon souvenir étaient atténués comme si je les avais perçus à travers une paroi faiblement fumée. Dès mon entrée dans le bureau du directeur, j'avais eu droit aux œillades suspectes de ma cheffe, qui ne comprenait pas la présence de son collègue Brady. Mais, lorsque le directeur lui donna la parole, elle parut oublier ce détail et ce fut avec grand plaisir qu'elle commença ses commentaires sur ma prestation durant ces derniers mois. Elle se permit même quelques compliments et des remarques agréables (auxquels je n'avais jamais doit lorsque nous étions seules), toutefois, mes retards, mes distances avec le personnel et mes rêvasseries démontraient un manque capital d'investissement dans mon travail.

- Avez-vous rencontré des problèmes avec vos collègues, Mlle Swan ?

- Non, Monsieur.

Vous avez simplement décidé d'engager un vampire végétarien comme médecin… Mais, ça ne me dérange plus tellement.

- Mme Grace et le Docteur Brady, ci présent, s'accordent tous deux sur un point : l'importance de la communication est la clé d'une bonne entente parmi le personnel. Et un personnel heureux signifie des patients bien mieux entourés et prompt à la guérison. Pensez-vous pouvoir travailler sur ce point de votre personnalité ?

- Oui, Monsieur, mentis-je. Je ferai des efforts pour être… plus sociable.

- Voilà une très bonne nouvelle, n'est-ce pas Stephan ? Mlle Swan, vous intégrerez dès lundi l'équipe du Docteur Brady. Vous serez en charge des demandes administratives des patients du deuxième étage, mais aussi de leur confort et leur bien-être. Comme il me le faisait remarquer, votre travail ne différera pas beaucoup de celui que vous effectuiez avec Mme Grace.

- Mais, Charles, je…, s'étrangla mon ancienne cheffe. Je ne comprends pas. Que… Qu'est-ce que tout cela veut dire ?

- J'ai eu des retours plutôt positifs à propos de Mlle Swan. Le Docteur Brady et le Docteur Cullen s'accordent pour attester que c'est un bon élément pour notre établissement. Je peux comprendre que la distance de votre collègue vous incombe, Mme Grâce. Toutefois, si Brady ne voit pas d'inconvénient à intégrer Mlle Swan, qui a déjà une expérience conséquente de notre façon de travailler, quelle raison aurais-je de m'y opposer ?

Brady me lança un clin d'œil malicieux, auquel je répondis par un faux air réjoui. Il y avait à peine deux jours, j'aurais probablement sauté de joie à l'idée de garder ma place : je n'aurais pas à rendre mon appartement, ce qui signifiait que je gardais mon intimité. Intimité qu'Edward pouvait venir partager quand bon lui semblait. Je pouvais aussi payer les réparations de ma voiture et donner un supplément à Jacob pour son dévouement. Or, à présent, mon immense soulagement n'atteignait pas le dixième de ce que j'avais espéré. Il en était de même pour l'air sidéré de Mme Grace. Rien ne parvenait à me faire quitter ma torpeur.

Un bruit de moto me ramena à l'instant présent. Sans un mot, Jane me balança un casque que je rattrapai en vol. Pourquoi pas ? Une balade à moto ne pouvait que me faire du bien, après tout.

- Allez, grimpe, dit-elle en rabattant sa visière.

Je pouvais compter sur mon amie pour profiter pleinement d'une balade en plein air. Une fois sur la nationale humide, elle se fit un plaisir d'accélérer en effectuant une roue arrière. Plusieurs voitures klaxonnèrent longuement après notre passage et nous nous moquâmes des insultes envoyées par les conducteurs excédés. Lorsque cinq minutes plus tard, nous revîmes sur la route sinueuse menant à chez moi, elle enchaina les virages sans ralentir. Nous nous arrêtâmes devant notre immeuble avec une dizaine de minutes d'avance. J'envisageais sérieusement d'échanger ma voiture contre une moto quand une bourrasque tenta de nous désarçonner.

Je me figeai, analysant les informations olfactives qui m'atteignaient de plein fouet. Je passai outre l'odeur de terre et de goudron mouillés, j'ignorai le parfum puissant provenant probablement d'un fauve qui n'avait pas eu le temps de se mettre à l'abri. De loin, un bruit sourd me parvint : mon sac à dos s'était détaché de mes épaules et gisait au sol. Qu'importe. Rien de tout cela ne comptait, à part la saveur sucrée qui découlait de l'odeur typique d'un vampire. Et comble du bonheur, cela ne ressemblait en rien aux traces des Cullen.

- Bella, appela Jane. Tu m'entends ? Qu'est-ce qui se passe ?

- Un vampire…

- Où ça ? Sursauta-t'-elle.

- Pas loin d'ici.

Sans m'en rendre compte, je me retrouvai à plusieurs mètres du sol et je survolais le voisinage. Mes ailes battirent dans le vide alors que je recherchai désespérément la flagrance qui avait fait exploser tout contrôle en moi, le réduisant à néant. D'où venait ce vent ?

- Attends. Ne pars pas toute seule !

Je retins avec peine un cri frustré, en me rendant compte que les bourrasques ne cessaient de changer de direction : une fois, elles provenaient de ma droite, puis, elles tentaient de me désarçonner par au-dessus… Puis, par derrière... Je sentis Jane se transformer et il n'en fallut pas plus pour que mes instincts prennent le dessus. La fusillant du regard, je lâchai un grondement sonore, caché par l'explosion d'un éclair rouge feu à quelques mètres de nous. Je tentai de la perdre dans la couche épaisse de nuages noirs. Pas question qu'elle me vole ma proie ! Elle était à moi ! De gigantesques vortex, de la taille d'immeubles, dansaient sur un rythme endiablé et tentaient sans succès de nous entrainer dans leur tourbillon. Comme pour freiner ma course, le ciel fut parcouru d'une multitude de zébrures lumineuses et assourdissantes. J'en étais cernée et l'une d'elles tenta même de me transpercer rien d'autre qu'un léger picotement sur mes ailes. Je filai plein ouest, traversant les cumulonimbus, contournant les plus violents et les plus déchainés. Je sentais encore sa présence derrière moi, mais plus distante cependant.

Je parcourus une centaine de kilomètres en ligne droite avant de piquer une tête en direction du sol. Je délaissai soudain le monde des nuages et presqu'aussitôt, la verdure se précipita à ma rencontre, espérant un crash spectaculaire. Je me redressai à temps et touchai terre. Je filai à travers les arbres dans le sens opposé à celui du vent, laissant mes jambes et parfois mes ailes me mener où bon leur semblaient. Du moment qu'à la fin de la balade, je le retrouvais. Il fallait que je le retrouve. Il m'était indispensable de le pister et de l'avoir pour moi. Pour moi seule !

Un hurlement de bête terrible s'éleva dans les bois. Je sentis la vibration sonore se répercuter jusqu'au plus profond de mon être. Ça, quoi que fus, venait de ma gauche et j'en fus si déconcertée que je diminuai involontairement ma vitesse. Je frissonnai involontairement. Qu'est-ce que c'était !

La puissance de ce cri me laissait aisément supposer une taille et une puissance particulièrement titanesque. Personne à Forks ne parlait d'un monstre tapi dans les bois… Un tel animal pouvait-il vivre dans cette forêt sans que personne n'en ait entendu parler ? Oh ! Était-ce la raison pour laquelle Edward ne voulait pas que je…

J'avais retrouvé la trace et elle prenait un malin plaisir à se jouer de ma faim. Je me rapprochais de lui, je n'en doutais plus mes ardeurs triplèrent et mes pieds touchaient à peine le sol. La chose qui avait crié, pouvait bien attendre… Oui, elle attendrait ! Jamais je ne m'étais aventurée aussi loin dans la forêt : j'étais plus proche du territoire des Quileutes que de celui de Forks. Si je continuais sur ma lancée, le littoral et l'océan pacifique me seraient bientôt visibles. Cela voudrait aussi dire la fin de ma traque (Ggrrrr !), car il était difficile et même dangereux de défier un vampire dans l'eau. Mes aptitudes au combat seraient réduites alors que les siennes ne perdraient pas en performances. Étais-je désespérément affamée à ce point ?

Bien entendu !

Bien que l'air marin commence à s'intensifier autour moi, je ne ralentis à aucun moment. Je suivis la piste qui dévia de trente-huit degrés vers le sud et je me retrouvai à survoler un endroit moins riche en végétation. Les grands arbres avaient laissé place à quelques buissons touffus et autres arbrisseaux étirés vers le haut. Au moment où j'aperçus une trouée dans la flore environnante, le même hurlement déchirant de bête brisa le silence, jusqu'alors dérangé uniquement par le vent, le tonnerre et le ressac lointain. Un grognement puis un craquement sec me parvinrent, suivit par un autre hurlement de chien torturé. Un énorme, énooorme chien si on prenait en compte la puissance de ses cordes vocales.

Je déboulai dans la clairière et emportée par mon élan, j'atterris brutalement sur la paroi rocheuse d'une falaise qui refermait naturellement l'espace à découvert. L'impact de mes pieds sur la roche produisit un immense nuage de poussière blanche, obstruant ma vision. Le bruit se répercuta dans le lointain, produisant des échos fantomatiques. Je relevai la tête du cratère formé à mes pieds et je commençai à descendre à quatre pattes, toujours accrochée à la paroi verticale de la falaise. Le nuage se dissipa et je me figeai. Pas une, mais deux paires d'yeux écarlates rencontrèrent les miens et le peu de contrôle que je possédais encore sur moi-même vola en éclat.

Un grondement sinistre et impatient se fit entendre à travers la clairière.

Mon grondement. Qui ne signifiait qu'une chose...

À table…


Déjà la fin de ce chapitre! Le suivant prendra moins de temps à être publié, étant déjà partiellement écrit.

Vous avez une idée de qui est l'énoooorme chien qu'a entendu Bella ? D'ailleurs, quelle sera la réaction d'Edward lorsqu'ils se reverront ? Une idée ?

A très bientôt!