La suite du chapitre 20... Enjoy !


21) Trêve Volatile

L'impatience et la faim me dévoraient à chaque seconde passée, mais j'étais incapable de bouger. Je restai figée, succombant presque à la sensation d'être déchirée en deux

Recule !

Non !

Re…CULE !

NON !

J'avais ma proie… Non, mes proies… Encore mieux ! Deux spécimens aux yeux rubis m'étudiaient avec autant de hargne que d'incompréhension. Le jeune garçon à la chevelure brune ne pouvait avoir plus de quatorze ans en apparence. Et la femme, blonde aux cheveux courts, avait dû être transformée dans sa trentaine. Un saut et ce serait la fin. La fin de leur existence, la fin de ma douleur. Mes ailes vibrèrent d'impatience.

La femme laissa échapper un sifflement rageur.

- Qu'est-ce que c'est que ça, Johnny ?

- Va savoir.

Seulement, il y avait ce… Ce truc. Cette bête immense qui me répugnait tant par son odeur de fauve trop forte que par ses dents immenses dépassant de ses babines. Le plus gros animal que je n'aie jamais vu agonisait entre deux créatures immondes. L'une d'elles tenait sa patte qui formait un angle inquiétant.

Un chien géant…

Un loup... ?

Je ne pouvais le décrire autrement, c'était un loup géant. Un loup doté d'une fourrure épaisse et sombre qui tirait sur le marron foncé. Affalé sur son flanc, il me saisissait par son regard trop intelligent pour être celui d'un simple animal. Sa langue sortait de sa gueule ouverte, et son souffle court s'échappait en fines buées dans l'air froid.

Qu'est-ce que…

Je bougeais de quelques centimètres vers la droite. Puis de quelques-uns vers la gauche… Je ne rêvais pas et la surprise me frappa violemment. Ces grands yeux noirs ne quittaient pas mon visage : il me voyait ! Sous cette forme, aucun animal, ni aucun humain n'était supposé me voir. Je devais être aussi visible qu'un courant d'air ! Or, au plus profond de son regard, je lisais sans mal la supplication qui m'était destinée. Mais, ce qui me stupéfiait d'autant plus, c'était la façon dont il ne cessait de parcourir mon visage. À la manière de quelqu'un qui essaieraient de se remémorer une connaissance perdue de vue.

Ce regard… Il m'était si familier et en même temps, tellement étranger.

- Pas question que je touche ça, râla le dit Johnny les traits dégoûtés en désignant l'animal. Ça sent trop mauvais ! Par contre, elle…

- Fais gaffe, avertit l'inconnue. Il se passe des trucs bizarres dans cette forêt. On ne sait pas ce que…

- Pfftt ! C'est bon, tais-toi. Tu me saoules.

Le jeune garçon, exaspéré, s'éloigna de sa complice et lâcha une des pattes arrières du… du loup. Avec une excitation nouvelle, je l'observai s'approcher de moi.

- Alors, ma Jolie. Descends un peu qu'on fasse conn…

Tu parles trop, pensai-je pendant que je filai vers lui. Je passai en un flash entre ses jambes et un brusque bruit de métal déchiré se fit délicieusement entendre. Il fut presqu'aussi agréable que le hurlement effaré mêlé de souffrance qui suivit. La femme eut à peine le temps de faire un pas quand je la projetai contre un arbre qui ne résista pas et se fracassa en deux. Elle se releva et tenta de me faire face. Bien, j'aimais les défis avant un bon repas. Mais, ses compétences en combat se révélèrent très vite limitées. J'évitai un uppercut et un autre coup de poing. Je contrattaquai en lançant une boule de feu qui explosa contre son épaule gauche et lui ôta son bras. La douleur, et peut-être aussi la peur, lui firent perdre ses moyens. Elle se laissait envahir par la panique et ses mouvements se firent plus déchaînés, tout comme les cris de terreur qui émanaient d'elle.

Je m'impatientais. Je coupai court à son jeu et disparus de son champ visuel. De là-haut, je l'observai chercher frénétiquement autour d'elle, jusqu'à ce qu'elle comprenne et relève la tête. Dans les cieux, un éclair explosa, bruyant, bref, étincelant un laps de temps suffisant pour que je fonce sur elle et agrippe son cou. Je mordis avant que le tonnerre ne finisse de gronder.

Pouf… Ce fut le bruit que fit son corps craquelé et grisâtre lorsqu'il toucha le sol. Entre deux jurons, le dit « Johnny » appelait encore et encore une créature qui avait cessé d'exister. Il tentait encore de rattacher une de ses jambes sectionnées au niveau du genou. Il ne cessait de gémir de manière pathétique en maintenant son membre à l'endroit où il aurait dû se trouver, attendant que sa peau et ses muscles se ressoudent. L'animal, lui, ne quittait pas ce spectacle lamentable des yeux. Son aura démesurée ne me renvoyait pas la frayeur habituelle que dégageaient les êtres vivants confrontés aux vampires. En particulier, ceux qui venaient d'être attaqués par eux. Son visage poilu oscillait entre une satisfaction vengeresse et le dégoût. Des sentiments que ne pouvait ressentir, et encore moins exprimer, un simple animal.

- Nicole ? Aie… Nicole !... Oh, putin… NICOOOOOLE !

- Nicole n'est plus là, annonçai-je à quelques centimètres dans son dos.

Il déglutit. Il leva la tête vers moi, et me renvoya ma propre image dans ses yeux rouges : implacable, indestructible. Des ressentis inaltérés par la terreur et la pitié qu'il éprouvait. Un jappement léger, ressemblant légèrement à un rire, me parvint de loin quand je me saisis de sa tête et enfonçai mes dents profondément dans son épaule. Là encore, un afflux gigantesque d'énergie se mêla abondamment à la mienne, restaurant ma puissance à son niveau optimal. Ses cris se turent rapidement et, de la créature invulnérable et sadique, il ne resta plus qu'un amas de cendre se dispersant dans l'air agité.

Mes dents se rétractèrent, j'étais repue. La sensation de brûlure logée dans mon ossature s'estompa rapidement, pendant que le nouvel afflux d'énergie allait rejoindre le précédent pour se dissiper en moi de la plus savoureuse des manières. Bien que mes sens m'indiquent encore un danger à quelques mètres, je ne pus que savourer l'incroyable sensation de plénitude.

- Sors de ta rêverie, tu veux, me dérangea une voix bien connue.

- Oh, lâche-moi deux secondes, maugréai-je.

- Au moins éloigne-toi de ce… chien.

Je me forçai à revenir sur terre et m'attardai sur l'autre créature gisant à quelques mètres. Jane mit une main sur mon épaule, m'incitant à reculer pendant qu'elle analysait l'animal blessé de plus près. Celui-ci nous retourna nos expressions curieuses, incapable de bouger. Ses paupières semblaient s'alourdir, comme s'il était pris d'une immense lassitude. Au fond de moi, je sus que s'il succombait au sommeil, il ne se réveillerait pas.

- Son aura s'affaiblit, remarqua-t'-elle angoissée.

- On peut faire quelque chose, tu crois ? Soupirai-je, tristement.

Un gémissement grave se répandit dans les airs et un instant, j'éprouvai une immense tristesse. Le choc et la peur passés, je ne pus m'empêcher de trouver cette créature agréable à l'œil. Je ne me souvenais pas avoir possédé un chien dans ma vie humaine, mais j'avais toujours éprouvé un attendrissement particulier envers le meilleur ami de l'homme. Quoi que ce fut, je ne voulais pas le laisser finir ainsi : seul et abandonné, ayant eu le malheur d'avoir croisé ces monstres suceurs de sang. Serais-je arrivée plus vite, il ne se serait pas retrouvé dans cet état.

- Je m'en occupe.

- Mais, commençai-je à protester

- Bella, tu as le plus de mal parmi nous à trouver des sources de sustentions. Tu ne vas pas sacrifier de l'énergie alors que tu viens à peine de te nourrir… Reste à l'écart.

Après m'avoir lancé un dernier avertissement silencieux, auquel je dus me résoudre à suivre, elle s'avança vers l'animal. Par réflexe, j'adoptai une posture d'attaque au cas où : jambes écartées, paume levée et parée à lancer une boule incandescente s'il le fallait. Il suivit comme il put le moindre de ses gestes et revint souvent à son visage. De nouveau, je crus lire cet éclat de reconnaissance dans ses yeux. En s'accroupissant auprès de sa tête immense, elle commença à le caresser et une larme de la taille d'une balle de tennis s'écrasa sur son poignet. La bête ne tarda pas à fermer les yeux et à s'endormir paisiblement, non sans émettre un autre soupir.

- Est-ce… Est-ce qu'il… Ronfle ?

- On dirait bien, me répondit-elle abasourdie. Je vais le maintenir endormi aussi longtemps que possible. Tu es prête à intervenir si…

- Parée, murmurai-je déterminée.

- Bon, je commence.

Je ne saisissais pas la raison pour laquelle ces vampires avaient pris un tel plaisir à torturer cette chose. Apparemment, son odeur leur était beaucoup trop repoussante pour attiser leur soif. Ce que je comprenais. Alors, pourquoi autant d'acharnement ?

Par pur plaisir sadique, sans doute.

L'inconscience ne suffit pas à le rendre totalement imperméable à la douleur. Pendant de trop longues minutes, je crus savoir ce que ressentait le Docteur Cullen lorsqu'il s'était occupé de Seth, les premiers jours. Chaque os ressoudé puis remis en place produisait un gémissement de souffrance de la part de cette bête. Lorsque Jane posa sa main sur sa colonne vertébrale brisée au niveau de ses pattes arrière, des vagues de nausée me submergèrent jusqu'à me pousser à dévier le regard et respirer profondément. Des morceaux se remirent brusquement en place sous sa peau, donnant à son dos une forme plus harmonieuse, plus naturelle.

« GAH »

- Bella !

Un nerf avait été touché. C'était forcément ça. Une patte griffue était revenue à la vie d'un coup et avait fouetté l'air, tranchant le vide où je m'étais tenue, un dixième de seconde plus tôt.

- Bella ! Tu n'as rien ?

- Woah… Ça va… Ça va. Continue.

- Je ne sais pas si…

- Jane, suppliai-je.

Ses membres inférieurs et sa queue, qui jusque-là gisaient comme morts, se réveillaient de temps en temps, pris d'un tic. Les mouvements suivants furent moins violents que le premier, mais je gardai, toutefois, plusieurs mètres de distance. Les avertissements d'Edward me revinrent en mémoire, plus menaçants que jamais. Voilà donc le danger dont il ne pouvait me parler, cette bête immense.

- Je veux rentrer, me surpris-je à dire. Au plus vite. Alors, finissons-en.

- OK, je termine.

- C'est quoi, d'après toi ?

Il me suffit d'un échange pour que l'idée fugace que je trouvais si stupide m'écrase par la force de sa probabilité. Quelques heures auparavant, je m'étais interrogée sur ce qui pouvait effrayer un groupe de vampires aussi nombreux que les Cullen. Je ne parvenais pas saisir la cause de l'anxiété d'Edward, partagée par Alice et les autres. En dépit de toutes les incohérences, une réponse tentait de s'immiscer dans ma tête. Non ! Je ne voulais pas y penser. Ce n'était pas ce que j'avais devant moi. Ce ne pouvait pas être ça !

Peu à peu, son corps reprenait une forme plus naturelle. Mes muscles se contractaient d'eux-mêmes à chaque craquement perçus. Plusieurs fois, je dus entendre Jane ravaler difficilement la bile qui s'accumulait derrière ses lèvres ; certainement la même qui s'accumulait derrière les miennes. Cette guérison interminable dura encore plusieurs longues minutes et je laissai finalement retomber ma main qui s'était mise à trembler.

Le loup géant revint à lui. Il cligna d'abord plusieurs fois des yeux et observa ses environs. Sa tête penchait d'un côté puis de l'autre, comme s'il était assommé, puis il se secoua. Une fissure illumina bruyamment le ciel et il sauta agilement sur ses pattes en grognant. Ses babines relevées et les poils dressés, il paraissait plus gros et terriblement menaçant. Je retins un grondement. Un nuage fin passa sous moi et tenta brièvement de le dissimuler, avant de disparaître. Même séparée de lui par une couche de brume épaisse, il m'aurait été impossible de perde la forme sombre, à présent encerclé d'une aura considérable.

- On dirait qu'il va s'en sortir, murmurai-je. Bien joué, Jane.

- Chut ! J'entends quelque chose, on dirait.

Confuse, j'observai l'horizon divisé entre la verdure et une grisaille sombre.

« Qu'est-ce qui se passe ? » pensai-je fortement.

Elle montra simplement la direction au Nord qui me renvoya presqu'aussitôt une succession de vibrations de l'air. Au début, le phénomène était si faible qu'il était à peine perceptible. Mais, ça se rapprochait vite, incroyablement vite. Peu à peu, je pus distinguer des successions de martèlements percutant le sol humide. La masse d'air déplacé dans leurs mouvements m'indiquait plusieurs animaux de taille semblable à celui que nous venions de sauver. Ils étaient six, peut-être sept. Comment des choses aussi énormes pouvaient bouger aussi vite ? Et avec si peu de vacarme ?

Enfin, ils arrivèrent et je remontai de plusieurs mètres, jusqu'à être cachée par un immense nuage gris. La clairière semblait plus petite avec ces mastodontes emplissant l'espace. Étaient-ils en train de communiquer ? Des aboiements et des gémissements nous parvinrent tandis qu'ils entouraient leur confrère précédemment à l'agonie. J'eus l'impression d'un groupe de personnes excitées et soulagée d'avoir retrouvé l'un des leurs, sain et sauf. L'un d'eux rapprocha son museau des côtes de son camarade, et le renifla quelques secondes avant de remuer la queue. Deux d'entre eux s'en étaient allés explorer les environs, truffe au sol. Arrivés sur les lieux de ma dernière tuerie, le plus massif des loups grogna et laissa échapper un jappement qui se répercuta dans les bois. Tous se turent et se tournèrent vers lui.

Un silence de mort s'installa tandis qu'ils continuèrent à le fixer. Jane et moi nous observâmes abasourdies.

« C'est le chef de la meute ? »

« J'sais pas »

Puissant, les poils sombres et deux fois plus gros que les autres, il imposait le respect. Tous s'étaient figés en l'observant arpenter les lieux avec majesté. Il entama quatre aller-retour entre les deux tas de poussières presqu'entièrement envolés que j'avais laissés derrière moi, puis s'arrêta. Certes, il m'était impossible d'entendre quoi que ce soit, mais j'étais persuadée qu'ils parlaient d'une façon ou d'une autre. Puis, brusquement, ils se mirent à courir. Nous n'assistâmes pas à une débandade sauvage le groupe suivait un ordre de rangement précis. Le loup que nous avions sauvé se retrouva au milieu de ses confrères et galopait avec vivacité. Je n'aurais jamais cru que, quelques minutes auparavant, sa colonne avait été fracturée au point que ses pattes arrière soient totalement immobilisées. Enfin, l'alpha (je ne pouvais le voir autrement) suivit son groupe, non sans jeter un dernier coup d'œil aux environs.

Pétrifiées entre incompréhension et terreur, nous ne quittâmes pas notre repère. Ma curiosité avait beau être à son apogée, il aurait été suicidaire de les suivre. Ils étaient trop nombreux. S'ils étaient tous capables de nous voir, à l'instar de leur frère, peut-être étaient-ils capables de nous toucher… De nous faire du mal. Jusqu'où s'étendait leur capacité nous concernant ?

- Ils prennent plein Nord, nota Jane d'une voix horrifiée.

- Ils ne semblent pas aller vers Fork, tentai-je de la rassurer.

- Mais, ils filent tout droit vers la Réserve !

- Oui, mais… Jane… Qu'est-ce que tu fiches !?

Trop tard ! La forme de mon amie se dissipait déjà à travers les nuages épais. Je me hâtai de la suivre. Pendant notre parcours, j'entendis au loin le martèlement étrangement léger de ces animaux que nous devancions.

« Jane » appelai-je en pensée. « Jane, attends-moi !... ça peut être dangereux. »

Rien à faire. Elle virevoltait si vite que même la trainée blanche qu'elle émettait devint pénible à suivre des yeux.

« Te mettre en danger n'aidera pas Embry ! Alors reviens ! »

Je crus la voir tourner la tête vers moi une fraction de seconde avant de poursuivre. À ce moment-là, dire que j'étais affolée aurait été un euphémisme. Inutile de perdre du temps en bavardage, je devais la forcer à s'arrêter. Je pris de l'altitude en me calquant sur sa trajectoire. Il me suffirait d'être juste au-dessus d'elle avant de plonger et de l'attraper mais, elle descendit brusquement avant que je ne puisse faire quoi que ce soit. Sur la cime d'un sapin, elle attendait. D'après les bruits et l'odeur familière des environs, nous n'étions plus très loin des premières maisons des Quileutes. À une dizaine de kilomètres devant nous, les bruits de pattes se rapprochèrent. Pas un seul arbre ne bougeait, ni ne tombait, violemment percutés par ce groupe de loups massifs, comme on aurait pu s'y attendre.

Le silence. Il y eut un brusque silence, suivit de fortes perturbations énergétiques à une centaine de mètres. Trois, puis quatre, cinq… Jusqu'au septième. Le martèlement avait disparu, remplacé par des voix. Des voix d'hommes.

- Mais, bordel… C'était quoi ça !

- Va savoir…

- Comment ça, « va savoir » !

- On n'a rien compris : un moment, ces sangsues te tenaient… et d'un coup…

- Ouais, ouais… je sais. C'est à n'y rien comprendre.

- C'était qui cette fille ?

- Ché pas…

- C'était un ange… Hein… Pitié, dites-moi que vous avez vu la même chose que moi… Dites-moi que je ne suis pas en train de devenir dingue !

- Sam, t'en penses quoi ?

Je bondis d'une cime à l'autre, jusqu'à ce qu'un rassemblement de jeunes Indiens me parvienne. Choquée, je détournai aussitôt les yeux, ne m'attendant pas à me retrouver face à des hommes complètement nus. Je sentis le feu me monter au visage lorsque Jane derrière moi exprima un « oh » quasi silencieux. Rien dans leur comportement, ni dans leur façon de parler n'indiquait une quelconque gêne à cause de la température ambiante : certains restèrent nus, d'autres prenaient la peine d'enfiler un short en jean mal taillé, qui n'était d'aucune utilité pour protéger ces humains d'une éventuelle hypothermie. Tous s'exprimaient avec une agitation extrême autant dans leurs mouvements que dans leur ton. Je ressentais leur aura puissante et similaire aux loups que nous avions dépassés.

Elle crépitait tout autour d'eux tel du courant s'échappant d'une ligne à haute tension, aussi beau à observer que meurtrier.

Ils étaient tous étaient bâtis sur le même modèle : musclés des jambes et des bras, une carrure d'athlète, plus d'un mètre quatre-vingt, environ. Jacob, Embry ou même Seth auraient pu se trouver parmi eux, or, une deuxième étude du groupe m'apprit que ce n'était pas le cas. Je laissai échapper un soupir étranglé. Un homme les dépassaient tous d'une tête. Avec ses longs cheveux noirs, et ses yeux au regard profond, je crus revoir le loup noir de tout à l'heure. Il imposait de par son air et son allure, le respect et l'autorité. Il fixa un instant chacun des hommes tournés vers lui, et ils se turent comme s'il avait exigé le silence sans avoir eu besoin de parler.

- Nous ne sommes pas seuls dans cette forêt, c'est indéniable, déclara-t'-il. En plus de vampires, nous venons de découvrir des… D'autres êtres surnaturels vivant en ces lieux. Ils… Elles ont sauvé un des nôtres, mais cela ne signifie pas que nous ne courons aucun danger. Je recommande la plus grande prudence.

- Mais, hésita l'un des types aux cheveux coupés courts. Qu'est-ce que c'était ?

- Comme le saurais-je ? Je vais demander conseil aux Anciens. Nous avons tous vu ce que c'était à travers les yeux de Quil.

Quil !

Je recherchai la personne que je n'avais croisée que deux fois dans ma vie. Il était bien là, soutenu par ses camarades qui craignaient encore qu'il se brise sous leurs yeux. C'était le loup dont s'était occupée Jane ! Comment avais-je fait pour le rater, malgré sa nouvelle apparence ? Car, oui, il avait lui aussi évolué physiquement. Précédemment élancé, il était devenu légèrement trapu avec tous ses nouveaux muscles qui modelaient ses épaules et ses bras. Et ses cheveux auparavant courts, lui tombaient à présent jusqu'aux épaules. Une barbe naissante se formait autour de sa bouche, lui donnant l'air plus mur.

« Baisse-toi, Bella ! »

Je me rendis compte trop tard que le dénommé Sam m'observait avec intensité. Je crus défaillir. Il fut bientôt imité par les autres hommes qui lorgnaient le ciel, cherchant ce qui avait bien pu attirer son attention. Puis, Sam regarda à côté, puis de l'autre et je compris que son regard ne s'était pas arrêté à moi.

Les loups pouvaient nous voir, mais, redevenus humains, ils en étaient incapables ?! Étrange…

- Nous avons vu deux ombres distinctes… De forme humaine, poursuivit-il. Tu les avais déjà rencontrées auparavant, Quil ? Tu ne cessais d'observer leur visage.

- Non, gémit l'intéressé, en secouant la tête. Enfin, oui…Non ! Je ne sais pas… Mais, ça ressemblait à coup sûr à deux femmes, oui…

- Avec des ailes ! rajouta l'un d'eux affolé. Si tu avais déjà croisé deux femmes ailées, tu t'en serais souvenu !

- Oui, reconnut Sam avec réserve. Des femmes avec… des ailes. (Il inspira, levant les yeux au ciel) L'une de ses formes s'est acharnée sur les suceurs de sang. Il semblerait qu'elle s'en soit nourrie. Et l'autre… Pour une raison que j'ignore… T'a sauvé la vie.

- Quand tu as fermé les yeux, on a tous cru qu'elle t'avait tué, commenta un autre inconnu. J'ai eu la frousse de ma vie.

- Non, répondit Quil d'une voix troublée. Je crois qu'elle m'avait juste endormi. Et quand je me suis réveillé, j'étais capable de marcher à nouveau.

Une vague d'agitation secoua le groupe et un fond sonore de murmures indistincts s'éleva.

- Concluons, ordonna Sam à mi-voix. Il nous faut rentrer sans plus tarder. Ce qui est arrivé à Quil ne doit plus se reproduire. Dorénavant, vous ne sortirez plus seul et sans autorisation. Vous serez accompagné par deux ou trois de vos camarades. Je veillerai à ce que ces règles soient respectées le plus fermement possible.

- Et les vampires qui s'en sont pris à Quil ? C'était peut-être des amis aux Cullen.

- Ouais ! Ils doivent payer.

Je sursautai encore.

- Non ! dit leur chef. Le traité stipule clairement que nous n'attaquerons pas les Cullen si aucun de leur membres ne mord ni ne tue un humain. Les lâches qui s'en sont pris à Quil n'étaient pas de leur bande. Leurs habitudes de chasse ne ressemblaient en rien à celles du Docteur et de sa famille.

- Et si de nouveaux membres s'étaient ajoutés à la famille, entre temps ?

- Ouais, et puis… vivre en paix avec des vampires ? Quelle idée ! On devrait s'occuper de leur cas tant qu'ils ne savent pas qu'on est aussi nombreux… Ce sont nos terres !

Sam se tourna vers lui et je ne pus me fier qu'à l'expression mortifié du jeune imbécile qui venait de parler pour être certaine de sa position sur le sujet.

- Nous respecterons le pacte que nos ancêtres ont passé, ne serait-ce que par respect pour leur mémoire. Je n'ai pas entendu de disparition ni de meurtre suspect aux alentours de Forks qui puisse incriminer les Cullen. Et nous n'avons pas la preuve que ces sangsues aux yeux rouges soient de leur clan. Donc, jusqu'à preuve du contraire, ils sont innocents et libres de rester ici.

- Mais…

- Fin de la discussion. Rentrons maintenant.

Le chef avait beau parler avec autorité, son ton s'était vidé d'entrain, tout en laissant paraître l'amertume concernant les Cullen. Il était évident que cela ne lui plaisait pas. Pire encore, je ne pus m'empêcher d'y voir là de l'excitation refoulée… à l'idée d'une guerre avec les vampires végétariens.

Heureusement, aucun d'eux n'osa protester les ordres et ils suivirent Sam, passant au-dessous de l'arbre où nous étions perchées. Quil reçut encore quelques tapes amicales dans le dos, tandis qu'il suivait la file. Il avait encore l'air hébété et gardait la tête basse. Bientôt, les bruits de leurs pas, moins agiles que ceux des loups, disparurent et je pus enfin commencer à absorber la quantité incroyable d'informations qui nous avait été fournie.

Il se passa longtemps avant que je ne décide de prendre la parole. Et puis, j'hésitai, ne sachant pas trop par où commencer : il y avait trop de choses à dire, trop d'incohérences et pourtant, tellement d'explications logiques.

Les Quileutes ? Des loups-garous ? Mais… MAIS ! Les loups-garous ne ressemblaient pas à ça ! Absolument pas ! Il ne pouvait y avoir de meutes de loups-garous aussi près de la Réserve. Aucun corps déchiqueté n'avait été retrouvé, pourrissant dans les bois… Aucune disparition inexpliquée ne tapissait les journaux locaux… Aucun homme n'avait été retrouvé, amaigri, maladif, et rendu à moitié fou par la douleur d'une transformation mensuelle d'homme à animal. D'ailleurs, était-ce la pleine lune ? Nous étions en plein jour, bordel !

Ces phrases, je me les répétais encore et encore. Si j'avais été humaine, je me serais probablement écroulée sous la fièvre abrutissante qui en aurait résulté.

Jacob… Seth… Embry…

Il y avait de fortes chances qu'ils soient de leur bande, même si aucun d'eux n'étaient présent tout à l'heure. Les similarités physiques étaient trop évidentes. Une amitié était-elle possible ? Pouvais-je rester amie avec ceux qui haïssaient mon petit-ami à mort ? Et Jane, vers qui se tournerait-elle ? Moi, et donc Edward, le vampire qu'elle détestait… Ou alors Embry et son clan, dont les pouvoirs étaient similaires aux enfants de la Lune que nous haïssions aussi ?

- Du calme, Bella.

De retour à la maison familiale, je ne cessais de me ronger les ongles, perdue dans mes pensées dérangeantes. Heureusement, nous avions eu la chance de n'avoir croisé personne. Un mot bref expliquait que Mike entrainait Bree quelque part Tyler et Maggie roucoulaient sereinement ensemble… Bref, tous11 semblaient complètement imperméables à nos tourments. Qu'allions-nous leur dire quand ils arriveraient ?

Jane, qui n'avait pas quitté sa posture d'un millimètre depuis notre arrivée, se tourna vers moi. Surement avais-je involontairement fait partager mes réflexions avec elle. Et maintenant que nous étions seules, je ne voyais pas de raison d'utiliser la télépathie. Par ailleurs, dire les choses à haute voix permettait d'appréhendait au mieux la situation devant nous.

D'abord, il valait mieux éclaircir certaines choses basiques.

- Ce ne sont pas… Non… Ça ne se peut pas ! Des loups-garous ?

- Les loups-garous ne ressemblent pas à ça, murmura-t'-elle. Les loups-garous ne raisonnent pas entre eux. Ils ne sortent pas en groupe. Ils ne font pas de traité avec des vampires… même végétariens.

- Alors, c'est quoi ? m'écriai-je à bout de nerfs. Que sont-ils !

Ce que nous avions vu ne pouvaient être confondus avec les erreurs de la nature que nous craignions : des démons déchaînés et incontrôlables que les Volturi avaient tenté d'éradiquer. Sans succès. Il en restait encore aujourd'hui. Leur malédiction se transmettait par morsure. Et un jour par mois était synonyme de souffrances atroces qui mutaient la victime en un animal dangereux. Elle tuerait sa famille si elle en avait l'occasion, tant sa conscience était altérée.

Mais, les hommes du clan indien étaient au top de leur forme physique : ils n'étaient ni amaigris, ni malades. Ils ne paraissaient pas avoir d'insomnies à cause de la terreur des prochaines lunes à venir. Et malgré leur haine des Cullen, seul trait de caractère partagé avec les véritables loups-garous, une trêve prévenait toute confrontation entre les clans ennemis.

Une trêve… Avec des loups-garous !

- Ils sont… autre chose.

Elle conclut d'une voix grave et déterminée et son assurance boosta la mienne.

- Embry… Jake…

- Certainement, oui. Ils doivent être des leurs.

- Oui, je sais mais… Qu'est-ce qu'on va faire, maintenant ? Leur dire qu'on est au courant ?

Des yeux sombres reflétant angoisse et profonde réflexion me firent face.

- Tu avais raison. Leur aura… La fièvre… Et leur physique presqu'identique... c'était beaucoup trop bizarre pour être de simples coïncidences. Je me voilais la face…

- L'heure n'est pas aux remords, Jane, dis-je tandis qu'une partie de moi acquiesçait à ses mots. Il nous faut un plan d'action. Mike et les autres ne vont pas tarder.

Je reconnus cet éclat de frayeur dans ses yeux. Le même qui me saisissais lorsque j'imaginais leur réaction concernant Edward et moi. Allions-nous finalement revenir sur la même longueur d'onde ?

Elle se leva, attacha ses cheveux en un chignon épais et se dirigea vers la porte.

- Où est-ce que…

- Reste ici, ordonna-t'-elle froidement. Attend les autres et préviens-moi quand ils arriveront. Je vais aller tirer cette histoire au clair.

- C'est-à-dire ? osai-je demander, gorge nouée.

- Je vais les observer à distance et en apprendre autant que je le pourrais. C'est notre seule chance.

- C'est une plaisanterie !

- Je resterai à distance du sol.

- Et si l'un d'entre eux se transforme et te vois ? m'écriai-je. C'est de la folie !

- Deux ailes restent plus rapides que quatre pattes, sourit-elle, lugubre. Il ne m'arrivera rien.

Sûrement devait-elle percevoir le bruit atroce que produisait mon cœur dans ma poitrine. Elle s'immobilisa un instant puis se tourna vers moi.

- Tu devrais raconter ce que nous avons vu, aux Cullen. Il n'y a plus de raison de garder ce secret entre nous, à présent.

- Ou alors… Ils pourraient nous apprendre tout ce dont nous avons besoin. Inutile de te mettre en danger.

- Je préfère me rendre compte par moi-même de la situation. Ma confiance envers les Cullen a ses limites.

Elle soupira, cherchant à effacer son irritation. J'abandonnai dès lors l'idée de la convaincre de rester avec moi. Peut-être avait-elle besoin d'être seule et de faire le point. Comme j'en avais eu besoin, moi aussi.

- Les Quileutes et les Cullen se haïssent on ne peut se permettre de chercher des informations objectives d'un clan chez l'autre, cela ne nous avancera à rien.

- Oui, chuchotai-je à contrecœur. Tu as raison.

- Mon portable est sur silencieux, préviens-moi dès que les autres sont là.

Je hochai la tête, raide. Elle hésita encore un peu, cherchant probablement des mots qui pourraient casser cette tension entre nous. Mais, rien n'y ferait. Je serais anxieuse jusqu'à son retour. Jusqu'à ce que je la revois saine et sauve. C'était tout ce qui m'importait. Elle ouvrit la porte, laissant entrer une lumière étrangement éclatante pour un jour aussi couvert.

« Fais attention. »

Et sa silhouette, noircie par le faux-jour, disparut en même temps que se referma la porte.

Il ne me fallut pas longtemps avant de me maudire pour cette décision idiote. Les minutes s'écroulèrent, se transformèrent en heures et je restais devant cette fenêtre, immobile, regrettant de plus en plus son départ.

Bordel ! Qu'est-ce qui m'est passé par la tête ! Je dois aller la chercher et vite !

Je sursautai violemment. Dans ma poche, mon téléphone vibrait et exigeait mon attention. Je déglutis. Un coup d'œil à l'écran et mon monde s'obscurcit d'un coup. Seul cet objet dans ma main, que j'avais une soudaine envie de fracasser contre un mur, me narguait en éclairant d'une lumière vive le nom qui me tourmentait depuis des heures.

- Allô, couinai-je.

- Hey ! s'exclama-t'-il aussi joyeux que d'habitude. Comment ça va ?

- Hey… Jake… Bien. Bien, et toi ?

- On ne peut mieux. Tu es chez toi, en ce moment ?

- Oui, mais…

Non !

- Super ! Descends, j'ai une surprise pour toi.

- Jake, non…

Parfait… Il avait raccroché sans me laisser le temps de décliner l'offre. D'ailleurs, j'eus à peine le temps de souffler qu'un bruit attira mon attention à l'extérieur. Une voiture noire parcourait lentement la rue qui menait à notre résidence et la place du chauffeur, le Quileute qui venait de m'appeler.

Incroyable !

Le moteur ronronnait comme le ferait une voiture neuve. Ce n'était plus la nuisance sonore à laquelle je m'étais habituée et que j'avais appris à aimer. Ce bruit-là, on ne l'entendait quand dans les magazines télévisés présentant tel type de modèle sortant d'usine, la nouveauté du moment qui allait faire sensation sur les routes. Et cette voiture noire et nerveuse, c'était la mienne.

Jake s'esclaffa en me voyant, puis se fit un plaisir de faire ronfler le moteur, émettant un boucan incroyable.

- Bon sang, Jake ! m'exclamai-je en jetant un œil autour de moi.

- C'est bon, Bella. Laisse-moi profiter de mon travail. Je me suis décarcassé pour toi.

- Je… hésitai-je, la gorge nouée. Merci, Jake. C'est très gentil. Combien je te dois ?

- Ne t'en fais pas pour ça, sourit-il à nouveau.

- Non, non. J'insiste pour te payer. Je n'arrive pas à y croire… Tu as même refait la carrosserie !

Les petites flammes orangées au près des roues étaient plus vives et contrastaient remarquablement avec le fond sombre.

- Non, ça c'est un pote qui l'a fait. Et tu n'as même pas tout vu ! dit-il en montrant l'intérieur où une radio argentée trônait fièrement sous mon tableau de bord.

Il sortit de la voiture et je me reculai involontairement face à son mètre quatre-quinze il avait encore grandi. S'arrêterait-il un jour ? Sa chaleur et son enthousiasme cassaient aisément son apparence inquiétante. Capuche rabattue, il s'accommodait d'un simple hoodie gris et d'un jean, malgré les quelques flocons de neige qui tombaient paresseusement. Ses cheveux étaient coupés court et en bataille mais, le plus inquiétant chez lui, devait être ces énormes cernes autour de ses yeux et ses traits tirés. Malgré son éreintement visible, il débordait de joie et de fierté.

- Tu n'aurais pas dû. Je veux dire… Merci, mais… Ma radio !

- Oh que oui ! s'écria-t'-il, effaré. Elle émettait un bruit horrible. Je pigeai à peine ce que le présentateur des informations disait. D'ailleurs, pour écouter de la musique… PWAAAHH ! Une horreur.

- Je ne te l'ai pas confiée pour écouter de la musique, me défendis-je en cédant au sourire.

Prenant l'air bougon, il croisa les bras, comme un enfant capricieux.

- La musique, ça m'aide à bosser, ronchonna-t'-il. Et je peux te dire que j'ai accéléré le mouvement dès le moment où j'ai installé cette merveille. Bah, c'est bon, Bella... Fais pas cette tête. Ce n'est que de la récup'. Il y a des tonnes de voitures en rade dans un garage près de chez moi et le proprio m'a à la bonne. Je n'ai presque rien déboursé. Promis !

- Ah, soupirai-je. Tu as passé beaucoup de temps dessus ?

- Non, pas tant que ça…

Son ton évasif et légèrement aigu criait au mensonge, mais je me tus.

Il me tint la porte ouverte et me fit une fausse révérence.

Pendant que je m'installais, il fit le tour pour rejoindre le côté passager. Pour de la récup', comme il disait, c'était high-tech et complet. Mon vieux lecteur de cassette avait été remplacé par un lecteur de CD avec prise USB. Pour finir, des enceintes tapissaient le bas de mes portières avant. C'était trop pour ce que j'en demandais. Je le laissai poursuivre ses explications, écrasée par son aura. Une aura rayonnante en chaleur et bonne humeur, en rien menaçante.

- …Le problème, c'était le système de refroidissement. Il était un peu vieillot et ton moteur a surchauffé à cause de ça. Par chance, un modèle pas trop éloigné du tient trainait dans les parages. Je n'ai eu qu'à me servir. Ah ! Et j'en ai profité pour changer deux ou trois bricoles !

- Je me croirais dans une de ces téléréalités où un ancien rappeur retape complètement ta caisse…

- Waouh, merci du compliment. Tu as tout ce qu'il te faut, le bling-bling en moins.

- C'est encore mieux, souris-je.

Mon doigt fébrile toucha un bouton de la radio qui s'anima aussitôt : l'habitacle s'emplit d'une musique douce avant que la somptueuse voix de Mariah Carey ne sublime le tout. Je haussai les sourcils cependant qu'il évitait mon regard, mortifié. Il se gratta nerveusement l'arrière de la tête.

- C'est ton style de musique, ça ? Je ne m'y attendais pas du tout.

- Pas exactement, bougonna-t'-il. Un CD de ma sœur.

- Un CD de ta sœur, hein ?

- Ouais, ouais… Elle est arrivée pour les vacances et elle m'en a filé plein. Je ne sais plus quoi en faire.

- Oh, ça explique totalement pourquoi il se retrouve ici, narguai-je.

J'étouffai un éclat de rire, tandis qu'il soufflait d'agacement. Une partie de moi surveillait toujours ses moindres mouvements, mais il était si compliqué de se méfier d'une personnalité telle que celle de Jake. Exaspéré, il observait au dehors pour dissimuler son malaise. Si sa peau sombre cachait sans mal ses rougissements, elle ne pouvait rien contre le pic de chaleur qui se dégageait de lui. Je ne pus m'empêcher d'être amusée à nouveau par son attitude comment pourrais-je rejeter son amitié ? D'un autre côté, avais-je vraiment le choix ?

Je retrouvai bien vite mes esprits et coupai la radio. Les paroles de cette chanson romantique me semblaient inappropriées à la situation et je ne voulais rajouter de l'huile sur le feu. Ce ne fut qu'à présent que je me demandai s'il se serait autant « décarcassé » pour une simple amie.

- Je t'en ai laissé quelques-uns dans ta boite à gants. Tu pourrais les partager avec Jane… Après tout, avec deux amatrices de musique telles que vous, je suis certain que l'un d'eux vous plaira forcément.

- C'est très gentil. Jane en sera ravie.

- Je dois rejoindre des amis au centre-ville. Tu veux bien me déposer devant le supermarché ? Si ça ne te dérange pas, bien sûr.

- Oh, heu… Oui, bien sûr !

Ce n'était pas si loin de là où nous étions, à peine quatre kilomètres. Il était peu probable qu'un incident arrive durant ce court trajet. Priant pour que ma malchance me fiche la paix durant vingt petites minutes, je mis ma ceinture.

À côté de moi, Jake se racla la gorge et se prépara à parler. Son aura parut se troubler, l'espace d'un instant, avant de se renforcer.

- Ça fait un long moment qu'on ne s'était pas vu.

- Ouais, répondis-je en forçant un sourire. Seth m'a raconté que tu étais fatigué ces temps-ci… Et il n'avait pas tort à ce que je vois. Qu'est-ce que tu fais de tes nuits ?

À part courir à quatre pattes dans la forêt ?

- J'ai chopé un truc, marmonna-t'-il en haussant les épaules. Je ne pouvais pas trop bouger de chez moi mais bon... Ça va mieux maintenant.

- Qu'est-ce que tu avais ?

- Rien de grave, soupira-t'-il. Des maux de tête et plus de fièvre que d'habitude.

- Rien d'étonnant quand on passe son temps à trainer en T-shirt par ce temps.

- Et toi, rit-il, quoi de neuf ?

Je mis le contact, brièvement aveuglée par des flashes et des images de ces dernières heures : un loup immense à l'agonie, le même galopant avec ses confrères, des hurlements, des hommes discutant dans les bois, Quil…

- Ça va.

- « Ça va », railla-t'-il clairement insatisfait par ma réponse concise. Et avec ton petit-ami, tout se passe bien ?

- Tout va bien.

- Ravi de l'entendre. Forks est une si petite ville… Je trouve ça étrange que je ne vous ai pas encore rencontrés, marchant ensemble, bras dessus, bras dessous. C'est quoi son nom ?

- C'est un peu difficile, actuellement, dis-je en ignorant sa dernière question. Tu sais, le travail... Et lui, a le sien aussi.

- Ouais, je comprends.

Cette conversation prenait un tournant qui ne me plaisait absolument pas. Aussi nerveuse que d'habitude, ma voiture se fit un plaisir d'accélérer afin d'y couper court.

- Et si tu me parlais de lui ?

- Je n'en ai pas envie.

- On dirait que la mécanique, c'est pas son fort. Pas vrai ?

C'était sans doute son ton goguenard, ou alors sa façon de plisser les yeux mi-moqueurs, mi-scrutateurs. Mais je saisis clairement l'arrière-pensée déplaisante derrière ces mots. Bien que n'ayant aucune idée des aptitudes d'Edward en mécanique, je décidai malgré tout de le soutenir.

- Il y a peu de choses qu'il ne sache faire, généralement. Il a un don naturel pour tout.

- Quelle chance tu as. J'espère qu'il ne sera pas gêné que je me sois occupé de toi à sa place.

J'étouffai un hoquet de surprise et il s'esclaffa. Bon ! Il était temps de mettre en terme à cette conversation. J'avais eu tort et j'aurais dû réfléchir à deux fois avant de demander son aide. Surtout en voyant le travail élaboré accompli. Je repassai rapidement la conversation durant laquelle Embry me vantait les qualités de mécaniciens de Jacob, ce qui m'avait poussé à lui faire confiance. Je l'avais même supplié. Peut-être étais-je allée trop loin dans ma tentative de tenir Mike à l'écart ? Pourtant, rien dans mes souvenirs ne fit resurgir un mot ou un comportement déplacé.

Merde… Depuis quand demander l'aide d'un type signifiait qu'on voulait se faire draguée ?! Cela n'a aucun sens.

- Et si on changeait de sujet ?

- C'est comme tu veux, acquiesça-t'-il. Je voudrais m'excuser.

- Oublie ça.

- Pas pour ça, répondit-il agacé. La dernière fois qu'on s'est vu, je t'ai fait une proposition… déplacée.

Il ne me fallut pas plus d'une seconde pour savoir où il voulait en venir. Ce fameux matin au J's Blues avec Embry et lui. Je ne lui en avais pas tenu rigueur, sachant qu'il plaisantait. Mais, je le laissai poursuivre ses excuses. Après tout, derrière toute plaisanterie, il y a une part de vérité.

- Je me rappelle, dis-je simplement.

- Je suis désolé. Je ne veux pas être considéré comme un plan B. Je n'ai même jamais traité aucune fille comme ça !

- Je te crois, Jake. Calme-toi.

- Et puis, d'ailleurs, je suis bien trop beau garçon pour être juste un… Heu… Non, rien. Laisse tomber.

Après lui avoir fait les yeux ronds, je combattis mon amusement.

- J'ai poussé la blague un peu loin, parce que… J'avais du mal à accepter… J'ai du mal à accepter d'être arrivé… Trop tard. Peut-être que si j'avais fait le premier pas quand nous étions sortis au cinéma, les choses ne se seraient pas passées ainsi.

- Je ne veux pas te casser le moral, Jake, mais…

- Alors, ne dis rien, coupa-t'-il doucement. J'ai adoré te rendre service et je me suis demandé si le type avec qui tu sors s'occupait aussi bien de toi. Parce que je tiens à toi. D'ailleurs, à sa place, je n'aurais jamais laissé ma petite-amie dans le besoin quand sa voiture est en rade. Question de fierté…

- Si cela peut te rendre les choses plus faciles, soit, soufflai-je plus gênée qu'exaspérée. Je ne te demanderais plus aucun service.

- Oh, Bella…

- Et, je compte bien rémunérer ce que tu as fait. Concernant ces idioties de fierté… Je suis certaine qu'Ed… Qu'il est au-dessus de ça. Il ne fera pas de scandale pour si peu.

Vil mensonge !

« Possessivité » était une des caractéristiques principales chez un vampire. Alors, un vampire qui aimait…

Il dut saisir mon irritation puisqu'il soupira et se tourna vers la route. Je crus l'avoir vexé. Or, dans le reflet de la vitre, son sourire semblait être le summum de l'arrogance. Gardant mon attention sur la route humide, je me rendis compte qu'il ne laisserait jamais tomber. Peut-être que la distance entre nous s'imposait après tout. Tôt ou tard, il saurait la vérité sur mon clan et moi. Inutile d'encourager ses sentiments. Tout cela risquait de nous exploser au visage. Quant à Edward… Je ne voulais même pas imaginer sa réaction.

Un duel entre lui et un loup géant était plus qu'une possibilité. Je devais éviter cela à tout prix !

Toute à mes réflexions, je ne me préoccupai pas immédiatement d'un autre rugissement de moteur puissant qui me parvenait au loin. Cependant, quelques secondes plus tard, je me rendis compte de cette erreur monumentale. Car, sur des routes aussi sinueuses et humides que celles-ci, qui pouvait se permettre de rouler à une telle vitesse tout en contrôlant suffisamment son véhicule pour éviter un accident ? En un crissement de pneus, je sus que cette voiture avait viré dans la rue où nous étions, même si je ne la voyais pas encore. Les maisons environnantes avaient disparu, seuls les arbres me renvoyaient les échos de cette voiture qui roulait toujours plus vite.

Je l'aperçus dans mon rétroviseur et je crus défaillir. La voiture folle filait droit vers nous : une Volvo grise, identifiable entre toutes. Un flot continu de jurons en anglais, en français et en espagnol passa la barrière de mes lèvres, sans pour autant résumer la gravité de la situation.

- C'est quoi ce bordel…, fit Jake en se tournant vers l'arrière. Mais… MAIS… QU'EST-CE QU'IL FOUT !

Sous nos yeux ébahis, la voiture ne dévia pas une seule fois de sa trajectoire. Mes doigts serrèrent le volant, me préparant au choc de plein fouet quand, en un nouveau crissement de pneus, la Volvo nous évita. Elle nous dépassa en un tête-à-queue contrôlé et j'eus un bref aperçu de la rage dévorante qui irradiait du chauffeur.

Et merde…

Nos voitures s'immobilisèrent, parechoc contre parechoc. Trois longues secondes s'étirèrent durant lesquelles il nous étudia mon passager et moi. Stupéfaction, fureur, frayeur, fureur de nouveau. Une tempête fit rage dans ses yeux dorés qui cédaient peu à peu à l'ambre avant de succomber aux teintes de plus en plus sombres. Avec des mouvements lents et calculés, sans nous délaisser du regard, il mit un pied sur le bitume et sortit de sa voiture. D'un coup, Jake sortit de sa transe et jura aussi, ce à quoi, un grondement sonore lui répondit.

Il ouvrit ma portière brusquement.

- Bella, reste dans la voiture, ordonna-t'-il d'une voix grave. Je m'occupe de lui.

- Jake, reviens ici !

- Descends de cette voiture, Bella, fit Edward, d'un ton beaucoup trop posé.

La dernière qu'il s'était adressé à moi avec un ton aussi froid, nous nous détestions encore. Je déglutis en sortant moi aussi de la voiture. Il ne quitta pas Jake des yeux et ce dernier fit de même. Je devinai aisément sous sa surface glacée et neutre, le bouillonnement de sentiments qu'il taisait. Seul son regard noir laissait transparaître ses tourments, et si celui-ci pouvait tuer, Jake serait foudroyé. Son opposant ne s'en soucia pas, toutefois. Lui aussi renvoyait envers le vampire une haine intergénérationnelle.

- Pars d'ici.

- Quoi ! m'exclamai-je.

- File, grogna Edward, toujours sans un regard. Je te rejoindrais plus tard. Rentre à la maison, tu m'entends.

Mais, bien sûr !

Jake se rapprocha, provoquant à chaque pas une fissure dans le calme apparent de son adversaire. Je devinais Edward proche du point de non-retour et peu importait leur supposée trêve, cela n'arrêterait pas ces deux-là. Les bras de Jacob furent parcourus de tremblements incontrôlables en même temps que son aura explosait autour de lui. Une aura ressemblant plus à celle d'un loup géant qu'à celle d'un simple humain…

Bien que ne l'ayant jamais vu faire, je devinais une transformation imminente.

- De quel droit tu te permets de débarquer ici et de lui donner des ordres ! s'irrita Jake.

- Ne me cherche pas.

- Et qu'est-ce que tu vas faire, railla-t'-il. Retourne dans ta crypte, espèce de... Bella !

- Bella !

Je me plaçai entre eux et les deux cessèrent d'avancer l'un vers l'autre. L'horreur brisa complètement le masque de sérénité d'Edward.

- Ça suffit, criai-je. Reculez tous les deux. IMMEDIATEMENT !

- Tu fais une grave erreur, chuchota Edward. Je t'en prie, rentre tout de suite à…

- L'erreur, c'est toi qui l'as faite en venant ici, Pourriture, lança Jake. Ma patience à des limites, maintenant, tire-toi !

- Très bien, acquiesça-t'-il en prenant Jake au dépourvu. Je m'en vais

Il fit un pas en avant et me tendit une main.

- Viens, Bella, on y va…

- Elle n'ira nulle part avec toi !

- Bella, viens ici, grinça-t'-il les yeux affolé.

- J'ai dit non !

Une main attrapa brusquement mon épaule, et il ne fallut rien de plus pour que mon amoureux ne cède à ses pulsions. Le tout s'enchaina à une vitesse hallucinante. Dès le moment où un éclat de folie pure traversa ses pupilles noircies, il s'empara sans ménagement des doigts qui me retenaient, les tordit et envoya valser le bras de Jake avec tant de force que celui-ci glissa de quelques mètres en arrière. Quant à moi, je sentis brièvement ses mains enserrer ma taille et me ramener brutalement derrière lui. Lorsque nous nous immobilisâmes à nouveau, Edward plaquait une main contre mon dos, me retenant à lui impossible de m'interposer comme tout à l'heure, et encore moins de me transformer sans le blesser.

Argh, ces vampires et leur foutu instinct de protection !

Heureusement, Jake semblait si interloqué par ce qu'il venait de voir qu'il me dévisagea, les yeux ronds. Je ne devinais que trop bien les questions qui lui traversaient l'esprit en cet instant-même : « Comment ?! Il vient de la soulever comme une plume à une vitesse hallucinante… Et elle ne dit rien ! »

- Tu… Tu es… Complètement ! balbutia Jake.

- Tu n'as rien ? me demanda Edward. Ça va ?

- Ça va. Relâche-moi, maintenant !

- Pas tant qu'il sera là.

- Ça suffit, Edward, m'impatientai-je. Jacob est mon ami. Laisse-moi lui parler.

- Non !

- Je ne risque rien.

- Ôte, tes sales pattes d'elle ! cria le Quileute.

Une partie en moi gronda, détestant autant son attitude paternaliste que cette situation venimeuse et interminable.

- J'ai l'habitude de passer du temps avec Jake et ses amis, argumentai-je. Il n'y a rien à craindre.

- Tu n'en sais rien ! Je t'avais demandé de garder tes distances avec lui, tu te souviens !

- Edward…

- Non ! Ils sont trop dangereux. Je ne permettrai pas qu'ils te fassent du mal.

Un éclat de rire emplit de sarcasme et de rancœur résonna et attira de nouveau notre attention sur Jake.

- Ça c'est la meilleure ! Toi, tu veux protéger Bella… de moi ?! Le seul danger ici, c'est toi. Toi et ta famille !

- Attention à ce que tu dis, Clébard.

- On n'attend tous qu'une seule chose : que vous foutiez le camp d'ici ! Mais, vous ne pouvez pas vous empêcher de revenir, pas vrai ? Bordel, restez dans vos cercueils en Transylvanie et laissez-nous vivre ! Vous n'êtes pas les bienvenus, ici !

Après son discours, il réussit à croiser mon regard et ce qu'il y vit lui fit froncer les sourcils. Si Jake cherchait à heurter Edward, il me fit tout autant de mal. C'était une chose de savoir que ses frères adoreraient la perspective de tuer les Cullen c'en était une autre de l'entendre, lui, déverser toute sa haine et son dégoût envers celui que j'aimais.

Il leva de nouveau la tête vers Edward.

- J'ai assez de respect pour mes ancêtres pour ne pas leur désobéir et te botter le cul… Mais ne pousse pas à bout. Tu vas relâcher la fille. Tout de suite.

Je ne pus voir l'expression sur le visage du vampire, mais il se redressa de toute sa hauteur, tout en me faisant barrage avec ses bras.

- À moins qu'elle en décide autrement, je serais le bienvenu partout où elle sera.

- Pas sûr que son petit-ami apprécie l'attention. Et je me ferai une joie de te foutre une trempe à sa place.

- Son petit-ami ? Ricana-t'-il.

Contre toute attente, il dévia son attention du Quileute, une expression glaciale et victorieuse sur le visage. Très lentement, il se baissa jusqu'à atteindre ma hauteur, lança un dernier regard mauvais à mon ami et approcha ses lèvres des miennes. La forêt n'avait jamais été plus silencieuse qu'en ce moment et je captai sans mal Jake retenir son souffle. Edward appliqua une légère pression tout en gardant la situation le plus chaste possible, puis il s'éloigna.

Jamais un baiser ne m'avait autant mortifié.

- Désolé, Jacob Black. Tu arrives trop tard.

Je rassemblai mon courage et osai me tourner vers lui. Jacob n'aurait pas eu une expression plus horrifiée si la terre s'était ouverte sous ses pieds. Il ouvrit la bouche mais aucun son n'en sortit. Ses yeux écarquillés faisaient à leur tour la navette entre lui et moi. Sa gorge convulsait étrangement comme si son corps hésitait entre parler et vomir. Il dût bien se passer une éternité avant que je ne me décide à l'interpeler.

- Jacob ?

- Dis-moi que c'est faux, supplia-t'-il.

- Jake…

- Pitié… Dis-moi que c'est faux ! PAS LUI !

Au bord de l'hystérie, sa bouche se tordit tandis que ses mains agrippaient ses cheveux. Je voulus avancer mais une main enserra la mienne, m'empêchant de continuer. Je ne pus que hocher la tête et il cessa de renier la vérité. Ses yeux atterrirent enfin sur nos mains jointes... Avant de me lancer la pire expression de trahison et de dégoût que je n'ai jamais vue.

- Que tu défendes son père, le vampire médecin, je l'accepte… Mais, ça ! Tu sors avec une de ces ordures ! Cette enflure ! Détritus de…

- Je te saurais gré de cesser d'utiliser des termes aussi vulgaires au côté de ma petite-amie. Elle n'a pas à entendre ce genre de choses.

- Ça suffit, Edward, chuchotai-je en lui donnant un coup de coude.

Inutile d'enfoncer le couteau dans la plaie. Une plaie qui me semblait béante et purulente. Je n'avais jamais vu mon ami souffrir autant, et j'espérais ne plus jamais le revoir ainsi. Ça devait arriver un jour, me dis-je. La vérité finissait toujours par se savoir. Et Jake était encore jeune, il finirait par trouver une autre fille… Oui. Je n'avais aucun doute là-dessus et pourtant… Était-ce normal qu'il souffre autant ? Nos interactions avaient été si peu nombreuses, pas assez pour une peine de cœur similaire à celle qui le rongeait.

Des tics nerveux et une grimace de dégoût hantaient encore son visage tandis qu'il fixait mon petit-ami. J'eus l'impression qu'il hésitait à l'insulter encore. Or, son adversaire percevait toutes ses insultes et ses menaces silencieuses… Je ne voyais pas l'intérêt de subir ça.

- Je suis vraiment, vraiment désolée, Jake… Rentrons, Edward.

- Donne-moi une minute.

Quelle pensée abominable devait-il lire en ce moment ? Je me retins à la dernière seconde de lui demander. Je n'étais plus certaine de vouloir le savoir.

- Je vois, répondit-il enfin. Si tu veux que nous discutions ailleurs, seuls et sans témoin, je suis à ta disposition.

- Qu'est-ce qui te prend ? Criai-je. Tu es dingue !

- Rien ne me ferait plus plaisir, gronda-t'-il après un long silence.

- Jacob ! Non !

- Bien, c'était une première chose. Maintenant, la seconde : je te remercie.

Nous le dévisageâmes avec la même incrédulité. « Je te remercie » ?! De quoi voulait-il le remercier ?

- Tu me remercie ? siffla Jake entre ses dents.

- Pour la voiture, répondit simplement Edward, tout flegme retrouvé. Bella a l'air très satisfaite de ton travail. Et tout ce qui lui fait plaisir, je me dois de lui offrir. Mais, à l'avenir, elle n'aura plus besoin de tes services. Je serai là afin que personne d'autre n'ait à s'occuper d'elle à ma place.

Lui aussi l'avait remarqué : cette même phrase, lancée mot pour mot quelques minutes plus tôt. Il tenta de masquer sa peur sous sa colère mais rien n'y fit. Il était désarçonné. Je pouvais voir les interrogations et les craintes s'enchaîner les unes après les autres sur son visage. Mais, ce qui ne variait jamais, c'était sa douleur.

- Jacob, je suis désolée…

- Tais-toi ! Ne dis rien ! Je ne veux pas… Je ne veux plus t'entendre…

- Jake ! Attends !

Il m'ignora. Il s'était résolu à nous tourner le dos et s'enfonça dans les bois sombres environnants. Sa course, bien que désordonnée, ne m'empêcha pas de remarquer les tremblements qui parcouraient de nouveau son corps. Il avait à peine franchit l'orée des bois quand il tomba à genou, en hurlant. Me dégageant de sa poigne, je contournai Edward et accourus vers lui.

- Non, Bella !

Je butai durement contre son torse tandis qu'il m'emprisonnait de ses bras. Mes pieds ne touchèrent plus le sol et je pus voir par-dessus son épaule… Jake… En pleine métamorphose. Ses habits devinrent trop petits pour lui et se déchirèrent. Son dos se couvrit d'une toison tirant entre le roux et le brun. Enfin, ses jambes… Son dos… Ses bras… Les os de son corps entier s'allongèrent, lui conférant une apparence canine. J'observai, estomaquée, mon ami disparaître sous mes yeux cependant qu'un loup gigantesque finissait de se mettre à quatre pattes, malgré les tremblements et les tics qui parcouraient ses muscles.

- Oh mon Dieu... Jacob…

Il resserra ses bras autour de moi et cette fois, je fus contente qu'il le fasse. Lentement, le loup tourna son immense tête poilue vers moi et ses yeux noirs s'ancrèrent dans les miens. Aussi expressifs qu'ils le furent quand il était humain, ils me firent ressentir sa désolation, son dégoût, sa souffrance et sa peur. Ne supportant plus de me voir dans ses bras, il les ferma avec force. Il disparut dans les bois sombres d'un bond puissant. Ce qu'il restait de ses vêtements, reposaient derrière lui des tissus déchirés, les tristes vestiges de mon ami désormais perdu.


J'espère que le chapitre vous a plu. Les reviews sont fortement appréciées comme toujours, alors n'hésitez pas à en envoyer ! XOXOX