Bonjour à tous !

Vous devez vous étonner de voir arriver un nouveau chapitre, vu l'inactivité totale de mon compte. Croyez bien que j'en suis désolée. Ma seule circonstance atténuante est que j'ai perdu tout ce qu'il y avait sur mon ordinateur, il y a quelques mois (dont la suite du Sang de l'Ennemi et les informations historiques que j'avais mis beaucoup de temps à récolter pour ces deux fictions). J'en ai été tellement dégoûtée que j'ai mis en suspens la publication.

Du coup. Du coup, me revoilà, en espérant qu'il y aura encore quelqu'un pour tomber sur cette histoire. C'est aussi pour cette raison, que contrairement à mes habitudes, je vais répondre aux reviews directement sur le chapitre. Je me vois mal vous envoyer un message pour une review que vous avez écrite il y a plus d'un an et dont vous ne vous souvenez sans doute pas. Mais soyez sur que je vous en suis infiniment reconnaissante, je ne m'attendais pas à avoir du soutien sur ce fandom !


Réponses aux commentaires :

Guest n°1 : Merci beaucoup d'aimer autant Le Sang de l'Ennemi et d'avoir eu la curiosité de venir sur De poudres et de sang. Je ne peux pas donner une date de reprise pour mon histoire sur les saxons et les légendes arthuriennes, mais j'espère avoir le courage de reprendre ce que j'avais écrit et perdu. C'est une histoire qui me tient à cœur, car à vrai dire, même si elle est dans les fanfictions du film Le Roi Arthur, elle peut pratiquement être considérée comme une œuvre originale. J'espère y revenir bientôt !

Guest n°2 : Et bien, merci pour le compliment sur mon écriture, ça fait toujours plaisir ;) Désolée d'avoir mis tant de temps à publier la suite !

Mayrava : Je suis heureuse que tu ais passé un bon moment avec le premier chapitre et que tu apprécies les recherches que j'ai faite pour rendre mon histoire plausible. Ça me donne l'impression de ne pas faire ça pour rien ! On me reproche souvent le rythme lent au début de mes histoires, j'ai beau essayé de rendre ça plus dynamique, j'ai besoin de cadrer mon histoire et malheureusement ça peut souler certains. Je t'avoue que c'est ce que je crains pour le présent chapitre, qui risque d'en assommer plus encore que le prologue ... Je te remercie en tout cas de ta gentillesse et d'avoir lu le chapitre précédent !

Mikipeach : Whaou, ça me fait bizarre de répondre à ta review. C'est tout bête mais je suis de celle qui aime lire les reviews des autres sur les fictions que j'aime et j'ai souvent vu les tiennes et elles étaient toujours hyper construites et tout, alors je m'attendais pas à en avoir sur une de mes fictions un jour. Bref, je suis très flattée et heureuse de ton commentaire (j'adore les longues reviews !). C'est difficile de trouver le juste milieu dans le "posage" de l'histoire, si je puis dire. Comme tu peux le voir dans la réponse précédente, on me dit souvent que c'est lent à se mettre en place. Pour le coup, le fait que tu me dises l'inverse est très rafraîchissant ! Pour les détails historiques, je t'avoue qu'ayant une formation d'historienne moi-même, ça m'est très difficile de passer à côté, même si j'ai l'impression de devenir folle face à la pauvreté des fonds français sur l'époque Edo. Pour le jeu, je dois dire que je n'y ai jamais joué, je pensais qu'il était uniquement en japonais ? Mais ça doit être intéressant d'avoir Sakamoto Ryôma dans l'intrigue !

En fait, pour Shimonoseki, c'est un parti pris. J'ai appris en cours que les Néerlandais étaient les premiers et seuls autorisés à faire du commerce avec le Japon pendant très longtemps, donc j'ai supposé qu'ils étaient mieux implantés et acceptés dans les ports à ce moment-là de l'histoire. D'autant plus que plus tard, lorsque le commerce a été étendu à d'autres nations, on a permis à des étrangers de s'implanter et de vivre dans certaines villes, comme le port d'Ube, alors même qu'ils s'étaient imposés. Ce qui mène aux évènements d'Hakuouki. Je sais pas si j'ai réussi à expliquer la logique de mon raisonnement, qui est peut-être d'ailleurs complétement faux, comme je te l'ai dis, je peine un peu à trouver certaines informations. Et c'est surtout un prétexte pour les yeux de Katsumi. D'ailleurs, en parlant des yeux de nos héroines, je ne crois pas avoir vu ta fiction dans le fandom ? Comment s'appelle-t-elle ? Je serais curieuse de la lire !

Si tu passes par là, et bien, tu auras la réponse à certaines de tes réponses dans le chapitre d'aujourd'hui ! Et sinon, oui, le clan Aoki est bien celui qui dirige le domaine Asada. Je l'ai choisi car je n'ai rien trouvé sur eux et qu'ils étaient tout de même un clan important, ce qui me permettait d'en faire ce que je voulais ! Voilà voilà, j'ai été un peu bavarde, j'espère que tu verras cette réponse en tout cas ! Et je te remercie vraiment beaucoup pour ton commentaire !

Rozenn Selwyn : Coucou ! J'arrive trois plombes plus tard, mais j'espère que tu seras là pour lire au moins mes remerciements ! Tes compliments m'ont fait très plaisir. On est d'accord sur Chizuru, ça fait plaisir ! C'est en effet une des raisons qui m'ont poussé à faire des héroïnes de caractères. Bon, Katsumi sera indéniablement plus maladroite que Miyako, mais elle ne sera pas un pot de fleur pour autant (oui, Chizuru m'a vraiment agacé dans l'anime). Je peux au moins te promettre qu'elles ne feront pas partie du Shinsengumi. Elles auront des liens, assurément, deviendront peut-être des alliées ou des ennemies (qui sait ?) mais ne feront pas parti du Shinsengumi, notamment parce que dans un premier temps, leur allégeance va au clan Aoki et elles ne prennent leurs ordres que de lui. Comme tu peux le voir, j'ai l'intention de continuer cette histoire, même si les chapitres mettent du temps à venir ! J'espère que tu auras la curiosité et le temps de la suivre et merci pour cette belle review !


Comme j'ai pu le dire à certaines d'entre vous, j'anticipe beaucoup ce chapitre car il est très descriptif et pauvre en dialogue. Il me sert à ancrer la nouvelle vie de Katsumi en tant qu'espionne et l'arrivée de Miyako à Kyoto. Il est aussi assez lourd en détail historique et il y a un certain nombre de mots japonais, la plupart, s'ils ne sont pas expliqués au sein même du chapitre, sont regroupés à la fin avec une petite explication.

Voilà ... Il ne me reste plus qu'à espérer que vous n'aurez pas envie de vous faire seppuku après avoir lu ce chapitre !

Je vous souhaite une bonne lecture !

Kalwen


7 Août 1863

Troisième année de l'Ere Bunkyû, 18ème jour du 7ème mois.

- Bonjour Aoki-san ! S'exclama une japonaise d'un certain âge en entrant dans la superbe boutique de soierie qui avait ouvert quelques jours auparavant, dans la rue hanami-koji, au plein coeur du quartier de Gion.

En entendant la salutation, une jolie jeune femme se tourna de ses étoffes pour accueillir sa cliente, qui ne put s'empêcher de jalouser la froide beauté et la richesse de sa vis-à-vis. Elle trouvait cela particulièrement injuste qu'une personne soit bénie de tant de qualité quand d'autres n'avaient rien. Si la commerçante et descendante du clan Aoki ne lui avait pas été aussi sympathique et conseillée par son époux, la japonaise l'aurait détestée immédiatement, cela ne faisait pas le moindre doute.

- Katsumi, peux-tu aller chercher la commande de Suwaki-san au dépôt, s'il-te-plait ? Lança la jeune femme à sa jeune cousine qui semblait rédiger les comptes de la boutique.

Cette dernière quitta la pièce pour s'enfoncer dans la profondeur du machiya. Ce bâtiment, comme tous les machiya de Kyoto, était fait de bois et ne faisait que quelques mètres de large, tandis qu'il s'étendait en longueur. Cette configuration étrange aux yeux de la campagnarde avait pour unique but, avait-elle découvert quelques jours plus tôt, de payer moins de taxes. Ainsi, le commerce et les lieux de vie se trouvaient vers la façade de la demeure, quand les cuisines et les entrepôts se trouvaient dans les tréfonds de la bâtisse, là où elles disposaient d'un modeste mais agréable jardin.

Elle trouva rapidement la commande et revint dans la boutique avec une soie brillante d'une profonde couleur émeraude et d'une douceur sans pareille. Katsumi la posa avec délicatesse sur le comptoir, prit un parchemin et indiqua le montant exorbitant de la commande de sa fine calligraphie, pendant que Miyako faisait de l'esprit avec sa cliente, vantant l'essor que prenait leur boutique alors même qu'elle venait d'ouvrir. Mais, disait-elle, cela ne pouvait qu'être ainsi puisqu'elles fournissaient la meilleure soierie du Japon. Bien que la mode tendait à la sobriété depuis quelques dizaines d'années, les habitantes de la capitale impériale ne pouvaient se résoudre à faire l'impasse sur une soie de si belle qualité.

Suwaki-san ne put qu'approuver, puisqu'elle revenait d'un voyage à Edo et qu'elle-même avait déploré la banalité et la fadeur de leur habillement. Son regard accrocha celui de la jeune Katsumi lorsqu'elle celle-ci termina d'emballer sa commande et lui adressa un sourire. Fort heureusement, la cliente ne remarqua pas la soudaine raideur que l'échange visuel avait provoqué chez la jeune femme puisqu'elle continua sa conversation avec la gérante officielle du commerce.

Katsumi retint de justesse son soupir de soulagement. La première fois que Suwaki-san était venue dans la boutique, elle n'avait pu s'empêcher de tressaillir en croisant les yeux bleus de la jeune femme. Elle s'était finalement laissé accaparer par la volubilité de Miyako et avait fini par conclure que ces deux jeunes femmes étaient tout à fait exquises, malgré cette étrangeté physique. D'autant plus que la très cultivée membre du clan Aoki avait prétexté une maladie héréditaire pour justifier la couleur des yeux de sa jeune "cousine". Elle s'appuyait notamment sur les travaux d'un certain français du nom de Maupertuis. Elles espéraient toutes deux que les rumeurs de sa prétendue maladie se répandraient dans Kyoto, afin d'éviter des altercations violentes avec les xénophobes de la ville.

- Monsieur passera prendre le reste de la commande ce soir avec le règlement ? Questionna innocemment Katsumi en tendant le parchemin à sa cliente.

- En effet ! Acquiesça Suwaki-san avec un sourire de connivence, avant de quitter la boutique.

Le sourire commercial de Miyako quitta ses lèvres à la seconde où les geta de la cliente franchirent la porte. Elle attrapa un registre noir qu'elle tendit à Katsumi, sa fameuse cousine. Elles avaient convenues, en arrivant en ville, qu'il serait plus commode de faire de Katsumi un membre éloigné du clan Aoki. Plus commode et plus sécuritaire, le temps que cette dernière soit à même de se défendre par elle-même. Miyako n'avait pour autant pas à se plaindre de sa jeune disciple. Cette dernière, comme elle l'avait soupçonné la première fois qu'elle l'avait vu, apprenait vite et bien. Sa calligraphie hasardeuse était devenue élégante en l'espace de quelques jours. L'image qu'elle renvoyait convenait enfin à celle d'une fille de bonne famille, de sa posture à ses manières. Bien sûr, elle devait la reprendre plusieurs fois, mais ce n'était plus qu'une question de temps. La boutique était l'entraînement parfait pour aider son apprentie à maîtriser son rôle à la perfection. Elle conversait ainsi avec les clients, de ses lectures au dernier kabuki à la mode. Comme Miyako, elle s'exerçait à y faire de l'esprit et à jouer avec les mots, pendant qu'elle exposait leurs meilleurs morceaux de soie.

Pendant que Katsumi gérait la question logistique, Miyako alla dans l'entrepôt accolé à l'espace de vente. Celui-ci était rempli d'étagères sur lesquelles s'entreposaient des étoffes plus belles les unes que les autres. Mais pour un œil averti, l'entrepôt renfermait bien plus que du tissu. Dans l'ombre des étagères, dans l'espace de stockage qui semblait déjà abandonné, se trouvait des coffres de bois aussi lourd que massif, renfermant officiellement des étoffes prêtes à partir pour Lyon, une ville d'Europe qui souffrait des pandémies des vers à soie européen. Cela était très lucratif pour les cousines Aoki, bien qu'elles ne crient pas sur les toits leur commerce avec les étrangers. Elles avaient besoin de cet argent pour des affaires plus officieuses. En effet, le commerce de soie n'était rien de plus qu'une sympathique façade. Parmi les coffres prêts à prendre la mer, s'en trouvaient d'autres au contenu et à la destination tout à fait différente.

L'un d'eux était celui que Suwaki-san viendrait chercher ce soir. Ce n'était, ni plus ni moins, qu'une cargaison d'armes de grandes manufactures. Pour les cercles avertis de la noblesse japonaise, il était admis que la spécialité du clan Aoki était la fabrication d'armes d'excellences. Aussi l'arrivée des deux jeunes femmes avaient fait grand bruit pour certains. Ces idiots, songea Miyako, ne voyait pas que ce n'était pour elle qu'un moyen de dresser une liste des sympathisants sonnô jôi. Elles n'étaient en ville que depuis une dizaine de jours et pourtant, elle avait déjà une liste colossale de suspect. Et cela l'inquiétait de voir le nombre grandissant d'entre eux. Le clan des Aoki était traditionaliste et n'aimait pas spécialement les étrangers et la manière dont ils avaient forcé les portes du Japon lors de la convention Kanagawa, mais ils étaient conscients qu'il était désormais impossible de pratiquer une politique isolationniste aujourd'hui. Le sentiment xénophobe qui grondait dans les rues des deux capitales leur faisait craindre les prémices d'une guerre civile et pour la survie du clan, il était nécessaire de savoir sur qui miser.


A la fin de la journée, après la venue discrète de monsieur Suwaki et d'une somme confortable de ryô, puisque Miyako refusait la monnaie papier qui ne lui inspirait guère confiance, les deux jeunes femmes montèrent à l'étage de l'imposant bâtiment. Depuis leur installation dans la capitale impériale, les deux jeunes femmes vivaient au premier étage et pratiquait les activités les plus illégales au second. Ce n'était certes pas l'endroit idéal pour un entraînement physique, mais Miyako ne voulait pas prendre le risque de s'éloigner hors de la ville pour apprendre à Katsumi l'art de l'assassinat. Elle pouvait toujours, néanmoins, l'entraîner à l'abri des regards au camouflage, aux arts, aux jets d'armes et à l'élaboration des poisons.

Pour cette fin d'après-midi ensoleillée, elle se décida néanmoins sur quelque chose de plus inoffensif -quoiqu'elle-même était tout à fait capable de tuer quelqu'un armée de la frète de son shamisen.

- Redresse ton dos, Katsumi ! Tu n'es pas une vieille dame, aux dernières nouvelles. A moins que tu ne te fasses passer pour une servante et une femme de basse condition, ne courbe jamais la nuque. Pas même pour gratter les cordes de ton shamisen ! Grâce. Maintien. Sophistication, claqua la voix froide de l'espionne.

La fille de l'océan se redressa immédiatement sous les ordres de sa formatrice, laquelle marchait avec sa grâce coutumière dans la pièce tout en lisant des rapports codés qu'on lui avait fait parvenir dans le plus grand des secrets, dissimulés dans des ukiyo-e. L'une de ses prochaines leçons, elle le savait, serait l'apprentissage des codes secrets. Mais pour le moment, Miyako entraînait ses doigts à manier le shamisen, l'instrument de prédilection des courtisanes, avec dextérité. Katsumi eut une pensée de compassion pour les oiran et les geisha. Elle les plaignait sincèrement, et ce pour de multiples raisons, depuis que Miyako-sama l'entraînait à se faire passer pour l'une d'elles.

Car c'était bien son principal enseignement : l'art du camouflage. Et il était indéniablement plus complexe qu'elle l'avait supposé de prime abord. Il ne suffisait pas simplement de se glisser dans le costume d'une autre pour être crédible. Il fallait qu'elle devienne ce qu'elle prétendait être. Du fait de sa modeste naissance, Katsumi savait qu'elle n'aurait pas de problème pour des missions d'infiltrations où elle devrait se faire passer pour une servante ou une simple paysanne. En revanche, elle était consciente du fait qu'il lui faudrait encore quelques semaines pour devenir parfaitement la jeune femme de bonne famille qui lui servait désormais de couverture. Elle donnait le change pour le moment face à des clientes pas trop regardantes, mais cela ne suffirait pas à l'extérieur. Un regard trop inquisiteur sur sa manière de se tenir ou de parler ou des questions sur sa culture générale lui ferait perdre son masque. Il fallait qu'elle apprenne. Et qu'elle apprenne vite.

Devenir une courtisane se révélait encore plus ardu. Katsumi n'avait pas de talents artistiques, du moins, elle n'avait jamais eu l'occasion de s'exercer et ignorait même en avoir. La pratique du shamisen était donc un enfer sur terre à ses oreilles. Heureusement, elle se révéla étonnamment douée en danse, à la grande satisfaction de Miyako qui voyait là le début des résultats de ses entraînements de kunoichi. Ceux-ci, elle l'espérait, portaient leur fruit sur la grâce naturelle de sa recrue. Oh, pour un regard extérieur, c'était encore imperceptible et maladroit. Mais Miyako n'était pas n'importe qui. Elle suivait les enseignements ninja depuis sa naissance et savait reconnaître le talent lorsqu'elle le voyait.

Katsumi grattait péniblement les cordes de son shamisen avec sa frète, lorsqu'elle vit soudain les sourcils de l'espionne du clan Aoki se froncer.

- Que se passe-t-il ? Questionna-t-elle.

- Rien de bon, je le crains. Le Bakufu a engagé des rônins pour protéger la ville, il y a quelques mois. Je viens de recevoir un rapport sur un certain Serizawa Kamo. Il est à la tête de ce groupe qui se fait appeler le Roshi Gumi, expliqua-t-elle en s'installant à son secrétaire. Mon informateur me dit qu'il se nommait auparavant Kimura Keiji et qu'il a été condamné pour être un membre du Tengu-to, un groupe d'extrémiste contre les étrangers, qui a assassiné le tairo Ii Naosuke. Il a été libéré l'année dernière et n'a rien trouvé de mieux que diriger un groupe de rônins ... J'ai là des rapports qui disent que ce bon à rien n'hésite pas à terrifier et extorquer l'argent des honnêtes gens de Kyoto.

Il n'avait pas fallu plus d'une journée à Katsumi pour comprendre que Miyako détestait littéralement les rônins de ce genre. Elles étaient certes des ninja, soit l'exact opposé des samouraïs, mais cela ne les empêchait pas d'avoir une certaine définition de l'honneur. Sa formatrice méprisait vraiment ces guerriers qui prétendaient suivre le bushido et agir avec honneur alors que la plupart d'entre eux n'étaient que des vauriens qui se sur-estimaient parce qu'ils maniaient une lame. Katsumi savait que si on donnait une occasion à Miyako d'évincer ce Serizawa, celui-ci n'aurait pas la moindre chance.

- Il semble que nous devrons donc surveiller cela, soupira Miyako en passant une main lasse dans sa chevelure noire. Mais il y a plus inquiétant que ce misérable ... Des rumeurs courent sur des démons aux yeux écarlates.

- Des démons ? S'étonna Katsumi.

- Ce n'est sans doute rien, mais il est préférable d'aller patrouiller, au cas où. On dirait que les prochaines nuits vont être chargées !

La jeune disciple hocha la tête. Depuis leur arrivée, Miyako attendait que la nuit tombe pour errer dans les ombres des rues de Kyoto. Dans l'obscurité, Katsumi apprenait. La discrétion. Le camouflage. L'espionnage. Son pas devenait aussi léger que ceux d'un chat - du moins elle essayait - et chaque jour, son agilité grandissait. Jusqu'à présent, elles étaient rentrées sans incident notables. C'était un soulagement. Car la fille de la mer craignait le jour où le sang finirait par couler sur ses mains, où le son d'un homme s'étouffant dans son propre sang viendrait hanter ses rêves.

Ces nuits-là, elle les redoutait. Miyako disait toujours que ce qu'elles faisaient était pour le plus grand bien, qu'elles protégeaient la ville. Elle essayait de s'en convaincre, mais tout ce qu'elle voyait n'était rien de plus qu'une manœuvre politique en faveur du clan Aoki. Pour autant, Katsumi avait juré fidélité et loyauté, alors elle se gardait bien de faire cette remarque à voix haute. Miyako avait tenu sa promesse. Elle vivait dans un luxe qu'elle n'avait jamais eu l'occasion de connaître auparavant, bien qu'elle aurait donné tout l'or du monde pour faire revenir les siens dans le monde des vivants.

Elle allait donc devenir une espionne, une tueuse. Peut-être même une empoisonneuse. C'était à présent sa vie, son quotidien. Fort heureusement, le bushido, le code d'honneur des guerriers ne s'appliquaient pas à elles. Leur mission n'était pas de faire la guerre ou d'agir avec honneur. Cela aurait été grandement problématique compte tenu de leur raison d'être. De toute façon, songea la jeune femme, la plupart des rônins étaient des incapables qui ne respectaient guère le bushido et qui aurait dû se faire seppuku depuis longtemps !

- Puisqu'on parle de samouraïs ... Profites-en donc pour réciter le bushido, décida Miyako en délaissant ses missives.

La jeune Aoki était un bon professeur. Elle travaillait ainsi la capacité de sa disciple à faire plusieurs choses en même temps, puisqu'elle continuait de s'exercer au shamisen, et elle lui faisait acquérir du même fait une culture générale qui lui serait nécessaire dans ses missions.

- Droiture et rigueur. Courage. Générosité et compassion. Politesse et respect de l'étiquette. Sincérité et honnêteté. Honneur et enfin loyauté. Telles sont les règles de la voie des braves guerriers. Ceux qui s'en détourne ne mérite que la mort.

- Et c'est la mort que nous leur donnerons, affirma Miyako d'un regard résolu.


Katsumi, d'un geste régulier, acheva de tresser ses longs cheveux noirs au bout desquels elle accrocha et fit pendre un kunai tranchant. La nuit, sa chevelure même devenait une arme à part entière. D'un geste lent, elle glissa les panneaux secrets du mur de sa chambre pour accéder à son arsenal et son équipement de ninja. La jeune femme se glissa alors dans des vêtements aussi noirs que l'encre. Ce soir, il n'y aurait pas de tenues féminines, de kimonos colorés. Ce soir, elles seraient des ombres dans la nuit et seuls ses yeux d'un bleu limpide ressortaient de sa tenue de kunoichi.

Elle saisit des ashiko, de puissantes griffes d'acier, qu'elle fixa sous ses pieds. Elles lui permettraient, lorsque la nuit serait pleine, de suivre plus facilement Miyako dans son ascension sur les toits de la ville. Dans une de ses nombreuses poches, elle glissa son fukiya. La sarbacane était son arme favorite pour l'instant, car elle lui permettait d'atteindre une cible sans être trop proche d'elle. Pour l'accompagner, elle ajouta des fléchettes empoisonnées. Rien de dramatique, juste de quoi paralyser un adversaire.

L'apprentie sortit un coffret de bois sombre et l'ouvrit pour saisir avec précaution d'autres griffes, des nokete, qu'elle glisserait tout à l'heure à ses doigts. Celles-ci étaient autrement plus dangereuses que ses fléchettes car le poison dont elles étaient enduites était terriblement mortel. Pour compléter son attirail, elle prit avec hésitation le sabre ninja.

Miyako ne lui avait pas encore enseigné son maniement, l'entraînant davantage sur les armes de jet et les explosifs. Elle était donc indécise. Décidant qu'une précaution de plus ne serait pas inutile, Katsumi l'accrocha finalement dans son dos. Elle se tourna alors vers le miroir de sa chambre, lâchant la respiration qu'elle n'avait pas eu conscience de retenir. C'était une tueuse que lui renvoyait son reflet.

Et elle ne se faisait décidément pas à cette image.

- Es-tu prête ? Lui demanda Miyako en pénétrant dans sa chambre, dans une tenue en tout point similaire.

D'un coup d'œil rapide et observateur, la plus jeune remarqua que sa formatrice était bien plus équipée qu'elle ne l'était. Cela la soulagea en partie. Elle ne savait pas pourquoi mais son instinct lui soufflait que ça ne serait pas du luxe. En réalité, son être entier la mettait en garde. Contre quoi ? Elle l'ignorait. Mais son cœur battait à tout rompre, comme jamais il ne l'avait fait durant leurs rondes précédentes.

- Oui, allons-y.

- En chasse, souffla Miyako en passant par la fenêtre arrière, sautant de toitures en toitures d'un pas souple et léger.


Leur traque, car ce n'était ni plus ni moins que cela, les mena après plusieurs heures de patrouille dans le quartier de Shimabara, dans lequel elles sillonnèrent longtemps, à la recherche de ses fameux "démons". Mais hormis de nombreux ivrognes et des prostituées à la recherche de clients, ce qui était la norme de ce quartier, rien d'alarmant ne survint.

Miyako n'en fut pas particulièrement surprise. Elle ne voyait pas pourquoi les Onis, si discrets, viendraient semer le trouble dans la capitale impériale. De plus, la description ne correspondait pas tout à fait à l'image des Onis, même sous leur forme démoniaque. Il y avait bien sûr la possibilité qu'elles aient à faire à un autre type de yôkai, mais ceux-ci avaient appris à se dissimuler au cours des derniers siècles, au point que la grande partie de la population ne les considèrent guère plus que comme des légendes.

La kunoichi se garda néanmoins de faire part de ses réflexions à sa disciple. Celle-ci semblait très terre à terre, ce qui était d'autant plus surprenant qu'elle avait grandi très loin des villes. Autant la laisser croire que les légendes n'étaient que cela, pour son propre bien. Il n'était après tout pas dans l'intérêt de Miyako de la détromper.

- Il n'y a absolument rien par ici ... Ce sont sans doute des ivrognes qui ont abusé du sake qui ont causé de telles rumeurs ! Affirma d'ailleurs la jeune recrue, lorsqu'elles firent une pause sur le toit d'un temple.

Miyako profitait des hauts bâtiments pour que Katsumi s'exerce au maniement de son grappin et de ses ashiko.

- Tu as sans doute raison. Allons faire un tour dans le quartier de Mibu, l'affaire Serizawa sera peut-être plus concluante, souffla-t-elle dans un murmure à sa disciple, en prenant la direction du sud.

Katsumi ne put qu'approuver, bien qu'elle trouva plus risqué d'espionner des samouraïs que de patrouiller dans les rues de Kyoto et elle suivit donc la jeune Aoki dans les ténèbres de la nuit. L'approche de leur destination se fit laborieuse lorsque le ciel, qui jusqu'alors était clair, se couvrit de sombres nuages, jetant ainsi les rues dans une obscurité d'encre. Katsumi, du haut du mur d'enceinte sur lequel elle s'était arrêtée, chercha nerveusement des yeux sa partenaire et professeur. L'envolée bruyante et nerveuse d'un groupement d'oiseaux perturba le silence pesant du croisement dans lequel elle se trouvait.

Le son claquant de geta de bois, caractéristique d'une course, se fit entendre. Les sens aux aguets, l'apprentie ninja perçu le bruit étouffé d'une chute et la voix, paniquée pour ne pas terrifiée de quelqu'un qui implorait la pitié. Katsumi supposa, tandis qu'elle s'avançait en toute discrétion, que ce n'était rien d'autre qu'un règlement de compte, malheureusement fréquent à Kyoto. C'est à cet instant qu'un rire hystérique et parfaitement inhumain retentit.

Les poils de sa nuque se hérissèrent d'effroi tandis que son sang sembla se glacer dans ses veines. De chasseuse, elle eut l'impression de devenir la proie lorsque le hurlement du malheureux sonna sa fin. Les nuages se dissipèrent, juste assez pour éclairer les cheveux laiteux tachetés de sang frais de la créature.

Katsumi sentit son cœur arrêter de battre, lorsque, lentement, les yeux rougeoyants s'arrêtèrent sur elle, tapie dans l'ombre.


Lexique :

Shamisen : instrument de musique venu de Chine, qui apparait au Japon à l'époque Edo et devient l'instrument de prédilection des geisha.

Bushido : code d'honneur signifiant "la voie des braves guerriers"

Bakufu : gouvernement du Shogunat. Le Japon est divisé entre l'Empereur (qui exerce surtout les pouvoirs religieux) et le Shogun.

Seppuku : suicide des guerriers

Geta : sandale de bois

Kabuki : théâtre japonais qui tend à disparaître à la fin de l'époque Edo pour un théâtre plus populaire

Sonnô jôi : groupe d'extrémiste qui vénère l'empereur et veut expulser les étrangers

Convention Kanagawa : 1854, ouverture forcée du Japon par le commandant Perry.

Ukiyo-e : Estampe et gravure à la mode, exposée notamment à l'exposition universelle de Paris en 1867.

Tairo : fonction donnant presque autant de pouvoirs que ceux du Shogun en temps de crise

Machiya : Ces maisons, collées les unes aux autres, faîtes de bois expliquent la fréquence de la propagation des incendies dans les villes à l'époque Edo.

Maupertuis : philosophe, naturaliste, mathématicien etc français

Yôkai : démons japonais


Je rappelle une nouvelle fois que malgré un important travail de recherche, je ne suis pas spécialisée dans l'histoire japonaise et qu'il est très probable qu'il y ait des incohérences historiques et je m'en excuse !