II
No remedy for memory
Note de l'auteur : Dans ce chapitre, Will perd le contrôle, se contredit, devient quelque peu incohérent et j'aime pas. Oui, je suis méchante XD
Les titres des chapitres seront tous tirés des paroles de Dark Paradise.
Bonne lecture!
Ce n'est que des heures plus tard, que j'émergeai enfin de mon inertie. Je n'avais peut-être pas pu retenir Molly, sûrement qu'aucun argument ne pourrait la faire revenir. Mais, je ne comptais pas rien faire pour autant. Alana s'était permis de s'immiscer dans mon couple et avait tout foutu en l'air. Elle allait devoir s'expliquer. En quelques minutes, ma décision était prise. Il me fallut une bonne demi-heure pour préparer à manger aux chiens et pour leur laisser assez d'eau jusqu'à demain. Puis, j'enfilai mon manteau, nouai mon écharpe autour de mon cou, mis mes gants, dans des gestes secs, presque tremblants, avant de me précipiter dehors et de monter dans ma voiture, direction Baltimore.
…
La route me parut durer une éternité. Et paradoxalement, elle se déroula presque comme dans un rêve. Je conduisis au radar, en accordant juste assez d'attention à ce que je faisais pour ne pas finir dans un fossé. Mon esprit resta focalisé sur ce que j'allais dire à Alana. Elle avait tellement changé, elle aussi. Sa relation avec Hannibal l'avait détruite plus sûrement que tout ce qu'il avait pu me faire. Avec le recul, j'imaginais que c'était certainement le sort qu'il lui avait réservé pour avoir osé me convoiter. Et peut-être aussi, pour me faire souffrir. Toute la chaleur qui la caractérisait, quand je l'avais connue, avait disparu, pour laisser place à une femme froide et calculatrice, assoiffée de vengeance et qui jouissait d'avoir Hannibal sous sa coupe.
…
Perdu dans mes pensées, j'arrivai à destination et me garai sur le parking de l'hôpital, avant de me diriger vers l'entrée d'un pas déterminé. L'agent de sécurité, à l'accueil, me reconnut immédiatement, bien entendu, mais tenta de m'arrêter.
« Je viens voir le docteur Bloom. » L'informai-je, en passant devant lui.
« Elle est occupée. En rendez-vous, dans son bureau. » Me dit-il, en se levant.
« Est-ce que ce rendez-vous s'appelle Margot ? » Demandai-je, à tout hasard.
Et l'expression de son visage fut une réponse suffisante.
« Je vois. Elle aura donc tout le temps de me recevoir. Je connais le chemin, merci. » Conclus-je, en m'avançant jusqu'aux ascenseurs, avant d'enfoncer le bouton d'appel.
Les portes s'ouvrirent et je m'engouffrai dans la cabine assez large pour y insérer un brancard, puis sélectionnai l'étage. L'attente ne fut pas longue, l'appareil était moderne, et quelques secondes plus tard, j'arpentais le couloir, la colère montant à mesure que je m'approchais de son bureau. J'allais frapper, quand un fragment de conversation me parvint à travers le battant. Des mots qui me figèrent sur place.
« Tu es sûre que ça ne se verra pas à l'autopsie ? »
Je ne savais pas de quoi elles parlaient, mais une très mauvaise intuition tordit mes entrailles. Je restai donc le plus silencieux possible et tendis l'oreille.
« Certaine, Margot. De toute façon, c'est déjà en route. Ça aura l'air d'un malaise cardiaque. Ce ne sera pas la première fois, on s'en sortira. Sans compter qu'il emportera nos secrets dans sa tombe. Ce sera comme retirer une épine de mon pied. J'ai assez joué avec ce salaud. »
Une chape de glace s'abattit sur moi et, étrangement, j'entrai dans un calme olympien. Mon cœur ralentit, mes muscles se détendirent, dans l'expectative. Je savais de qui elles parlaient. Il me restait à comprendre ce qui était en route et qui ne se verrait pas à l'autopsie. Je me concentrai, pour écouter attentivement, quand un couinement s'éleva dans le couloir. Le genre qu'un roulement mal huilé émettrait. Et, en effet, un chariot repas apparut à l'angle, poussé par un homme que j'avais déjà aperçu. Sur les deux étagères en inox, les plateaux destinés aux patients. Un atroce pressentiment me prit à la gorge. L'employé passa à côté de moi, comme au ralenti, me fit un vague signe de tête et me dépassa. C'est déjà en route. Il ne me fallut qu'une fraction de seconde pour prendre une décision.
Je lui laissai une légère avance, le temps qu'il tourne à gauche, avant de le suivre silencieusement, tout en espérant que Alana et Margot ne choisiraient pas ce moment pour sortir du bureau. À pas de loup, je me faufilai derrière lui, plaquai une main sur sa bouche, encerclai son torse de mon autre bras et le fis trébucher, avant de le traîner vers la porte la plus proche. Un local technique, compris-je, en apercevant les câblages et les armoires électriques. L'homme se débattit violemment. Je serrai plus fort sa poitrine, bouchai son nez et sa bouche, jusqu'à ce qu'il devienne mou entre mes bras et cesse lentement de bouger, avant de l'allonger au sol. Je ressortis ensuite, précipitamment, pour m'emparer du chariot et le traîner à l'intérieur. La lourde porte se referma et je pus enfin souffler.
L'impulsion avait été forte, soudaine. Je devais maintenant réfléchir à ce que j'allais faire. Et me rendre compte que l'homme ne se réveillerait certainement plus, au vu de ses yeux grands ouverts et de son torse immobile, ne m'aida absolument pas à penser clairement. Mais, si les repas n'étaient pas distribués dans quelques minutes, cela serait remarqué. Je n'avais pas vraiment beaucoup de choix.
Une fois encore, la panique ne vint pas, annihilée par ce calme froid. Je réalisai que c'était le genre de plénitude qui caractérisait Hannibal. Le genre que je n'avais ressenti que peu de fois, et toujours en sa présence. Alors, sans me poser plus de questions, pour le moment, mon corps se mit en mouvement. Je m'empressai de déshabiller l'employé, avant d'en faire de même pour moi et d'enfiler son uniforme de travail. Il était composé, entre autres, d'une casquette et cela me rassura, alors que je la vissais fermement sur ma tête. Je n'aurais qu'à éviter de tourner mon visage vers les caméras, qui avantageusement étaient absentes de certains couloirs, et tout irait bien. Une fois prêt, sans attendre, j'entrouvris la porte, jetai un œil au corridor pour m'assurer qu'il n'y avait toujours personne et m'élançai, chariot en avant, d'un pas que je voulus tranquille.
…
Fort heureusement, ma connaissance des lieux me fut d'une grande aide et, en m'arrangeant pour ne croiser personne, je fis rapidement la tournée des résidents. Certains furent bien sûr étonnés de voir une nouvelle tête et tentèrent de m'intimider. Mais, le costume et mon attitude volontairement fuyante ne leur permirent pas de me reconnaître, le cas échéant. On ne savait jamais. Peut-être que certains d'entre eux demandaient à lire la presse. Sans être une célébrité, je devais tout de même rester sur mes gardes.
Plus j'approchais de la cellule d'Hannibal, et plus cette panique grandissait, jusqu'à finalement briser la paix intérieure qui m'avait permis d'avancer, quand je me retrouvai presque devant sa porte, sans possibilité de reculer. Car, bien entendu, il me reconnaîtrait dans l'instant et ne comprendrait pas. Il faudrait agir vite, mais sans paraître étrange à la caméra. Je ne doutais pas que Alana, et peut-être même Margot, se trouvaient en ce moment même derrière un écran, à observer la scène avec un grand intérêt, impatientes de voir leur plan aboutir. Je ne pouvais pas juste entrer là-dedans et tenter de faire passer un message avec des gestes, et encore moins des paroles, me rendis-je compte. Et je me maudis pour ne pas y avoir pensé plus tôt, quand mon regard tomba sur la serviette qui agrémentait le plateau et qu'une idée me vint. Après m'être arrêté dans un angle mort, je tâtai fébrilement les vêtements qui ne m'appartenaient pas, de mes mains qui tremblaient un peu à présent, jusqu'à ce que ma paume entre en contact avec un stylo, dans une des nombreuses poches. Le soulagement m'apaisa suffisamment pour que j'arrive à griffonner quelques mots, sans que cela soit illisible : « Sois prêt ce soir. Surtout ne mange rien. » Puis, je mis le bout de papier bien en évidence, pour qu'il le voie immédiatement, et me décidai enfin à entrer, avant que mon retard se remarque.
Je poussai la porte, en m'obligeant à corriger ma posture, baissai la tête et m'avançai d'un pas lent, à la seconde où je fus certain d'être dans le champ de la caméra. J'osai alors lever les yeux sur la cellule récemment débarrassée de tout confort – sa punition pour avoir pris contact avec le Dragon – en m'arrêtant à deux mètres de la vitre qui nous séparait. Nos regards se croisèrent et je remerciai mentalement son intelligence et son self-control, quand sa seule réaction ne fut qu'un léger tressaillement et que, surtout, il ne dit rien, en se contentant de rester à sa place, au fond, comme le voulait la procédure. Cette curiosité dévorante que j'avais si souvent vue, brilla immédiatement dans ses orbes havane, et un coin de sa bouche se releva presque imperceptiblement. Il attendait patiemment la suite, amusé par la tournure très inattendue de la situation. Une chose qui lui échappait s'était produite et il avait hâte d'en connaître les aboutissants.
Toujours dans un lourd silence troublé uniquement par le grincement du chariot, je me plantai devant la trappe, l'ouvris et y déposai le plateau, sans arriver à totalement empêcher mes mains de trembler. Les couverts tintèrent, l'assiette glissa, mais j'arrivai de justesse à rectifier le tir et à poser le tout sans dommage, avant de marcher à reculons jusqu'à la porte, en espérant que mon attitude passerait pour un refus de lui tourner le dos, par sécurité. Quand je fus assez loin pour échapper à la vidéosurveillance, il s'avança vers son repas, ouvrit la trappe de son côté et se figea en tombant sur mon message. Pour autant, il suivit sa ligne de conduite et ne montra aucune réaction, en se contentant de laisser le plateau où il était, avant de retourner s'asseoir dans un coin de sa cellule. Il faisait semblant de bouder sa nourriture, compris-je. Évidemment, il lui fallait une excuse crédible pour ne pas manger. Exprimer ainsi sa contrariété d'avoir été privé de tous ses privilèges, en était une tout à fait plausible. D'un discret signe de tête, il me fit savoir qu'il avait bien compris, et je m'éclipsai alors, après un dernier regard lourd de sens.
Qu'allais-je bien pouvoir faire ? Qu'avais-je l'intention de faire, en réalité ? Me demandai-je, alors que je faisais le chemin inverse, et que la panique menaçait réellement de me submerger. Aussi rapidement que mon rôle me le permit, je retournai au local technique, soulagé de n'y voir personne en arrivant. Comme en témoignait la poussière ambiante que j'avais pu remarquer, la pièce ne devait pas être visitée souvent. Et, bien entendu, le corps sans vie se trouvait toujours là où je l'avais laissé. Je m'en détournai et me mis face au mur, mes deux paumes à plat, mon front moite de sueur appuyé contre le béton râpeux, les yeux fermés. Peu à peu, je retrouvai une respiration normale et pus réfléchir plus clairement. Mes gestes, me rendis-je compte, n'avaient été dictés que par une seule idée fixe. Hannibal ne pouvait pas mourir de la main de quelqu'un d'autre que moi. Ce privilège m'appartenait. Comme celui de me tuer lui appartenait. Alana voulait m'en priver, et elle paierait pour ça. Mais, plus tard. Pour le moment, je devais décider de mes prochaines actions. Tant qu'il serait enfermé, je ne pourrais pas le protéger éternellement. Il faudrait bien qu'il boive et qu'il se nourrisse à un moment donné. Puis, je repensai au message que je lui avais laissé, et pris conscience que j'avais déjà choisi de le faire évader, à ce moment-là. Sois prêt ce soir. Il me restait donc l'après-midi pour échafauder un plan.
Je pris le temps de mettre mes pensées en ordre. J'étais déjà à l'intérieur du bâtiment, sans que personne ne le sache… Ou presque. L'agent de sécurité m'avait vu arriver, mais pas repartir. Ce qui finira par lui paraître suspect. Mais, il savait également que j'étais intime avec Alana. Cela ne lui semblera donc pas étrange avant plusieurs heures. Il pensera simplement que j'avais beaucoup de choses à lui dire. Même si je peinais à y faire face, le plus urgent était de me débarrasser de ce cadavre. L'homme était innocent. Au mauvais endroit, au mauvais moment. L'avoir sous les yeux m'embrouillait l'esprit. Avant tout, parce que je n'éprouvais aucune satisfaction de l'avoir tué. Il ne m'avait pas attaqué, n'était pas un tueur que je pourchassais. Je n'avais même pas la consolation de me dire qu'il finirait dans la cuisine d'Hannibal. Il n'était qu'un dommage collatéral avec lequel je devrai vivre. Heureusement, qu'en plus du reste, je ne le connaissais pas personnellement.
Dans un coin de la pièce exiguë se trouvait une grande armoire métallique. Je l'ouvris et constatai qu'elle était presque vide. Satisfait, je retirai les trois étagères, avant de les cacher derrière le meuble, et me penchai sur le corps pour passer mes mains sous ses aisselles. Je bandai mes muscles et le soulevai maladroitement, avant de le traîner dans le placard et d'y jeter mes vêtements roulés en boule. Puis, je refermai les portes et les verrouillai.
Ne plus le voir me permit de respirer plus librement. Je reculai jusqu'au mur et me laissai glisser lentement au sol, avant de prendre mon visage dans mes mains. Il fallait que je réfléchisse rapidement. Mon regard tomba sur le chariot. Impossible de m'en débarrasser. Il faudra que je lui trouve une nouvelle utilité. L'uniforme, que je portais toujours, me servirait également. J'avais encore quelques heures, au calme, avant de passer à l'action. Il était temps de songer à la manière dont j'allais sortir Hannibal d'ici, sans que personne ne le remarque immédiatement, pour nous permettre de suffisamment nous éloigner d'ici. Ma voiture serait l'étape suivante, bien entendu. Elle se trouvait déjà sur le parking, derrière le bâtiment. Je devais ensuite choisir un point de chute provisoire. Où nous pourrions trouver des vêtements de rechange, pour lui comme pour moi, et nous poser pour décider de la suite. Ne sachant pas si Hannibal aurait une meilleure idée, je choisis provisoirement Wolf Trap, comme destination. Mon ancienne maison. Incapable de la vendre, comme de continuer à y vivre, elle était à l'abandon depuis que j'habitais avec Molly. Puisqu'ils ne me soupçonneraient pas tout de suite d'être l'instigateur de cette évasion – en espérant que dans la précipitation, l'agent de sécurité oublie de mentionner ma présence plus tôt dans la journée – ils ne viendront pas le chercher là-bas. Ils fouilleront d'abord son ancien cabinet, sa maison, iront certainement interroger Bedelia, tenteront de retrouver une trace du Dragon, car il sera très certainement le suspect numéro 1. Le plus grand fan d'Hannibal. Pendant ce temps, ma rupture avec Molly sera l'excuse parfaite pour que je reste en dehors de ça. Le timing était presque trop parfait, et je me demandai un instant, quelle aurait été ma réaction si elle ne m'avait pas quitté ce matin, pourquoi je n'avais pas simplement appelé Jack immédiatement, pour le prévenir de la conversation que je venais de surprendre.
Mais, l'impulsion qui m'avait poussé à tuer cet homme… Était bien trop subite et forte, pour que je me rende compte de ce que je faisais, avant que ce ne soit fait. Je fixai mes mains de longues minutes. Des mains de meurtrier. Molly avait raison. Elle ne me connaissait pas. Je n'étais même plus sûr de me connaître moi-même. Je venais de froidement tuer un homme, pour revendiquer mon droit de vie ou de mort sur un sociopathe cannibale qui m'avait manipulé, rendu malade et presque fou, jusqu'à me faire enfermer à sa place. Pour finalement me libérer, me convaincre que j'étais comme lui, me pousser au meurtre et m'abandonner. Lui qui avait attenté à ma vie et à celle de mes proches d'innombrables fois. Mais, qui m'avait aussi sauvé, à plusieurs reprises, défendu mes intérêts, préservé ma dignité. Il me l'avait dit. J'étais sa famille. Et il ferait tout pour sa famille. Peut-être m'aimait-il réellement. À sa manière tordue.
Cependant, cela ne m'empêcherait pas de l'égorger, dès que j'en aurais l'occasion.
