VIII

There's no release

Note de l'auteur : Soyons clairs. Dans ce chapitre, je me suis fait plaisir. Et je l'assume complètement. L'intrigue de fond n'avance pas d'un iota, mais tant pis, ça fera des chapitres en plus, donc plus de lecture pour vous. Je pense qu'ils en avaient besoin. Encore un chapitre très taiseux. Les paroles ne sont pas nécessaires. Ils devront bien aborder certains sujets, à un moment donné, mais pas là. Là, c'est juste le langage du corps et de l'esprit.

À part ça, le trailer du 3X13 vient de me plonger dans une crise d'hystérie foudroyante. Je vais juste mourir en regardant l'épisode.


Le motel était comme tous les établissements qui jalonnaient les routes paumées à travers les États-Unis. D'aspect plutôt miteux, un parking presque vide à l'acception d'une voiture, un distributeur de boissons et de barres chocolatées hors-service à côté de l'entrée, peut-être une dizaine de chambres, toutes au rez-de-chaussée, une devanture quelque peu délabrée, d'énormes lettres en néon rouge, des arbres sinistres. La seule lumière venait de l'accueil et je me garai non loin de là, avant de sortir et de faire le tour pour ouvrir le coffre. Hannibal me suivit. C'était comme si nous partagions les mêmes pensées. Ou, comme si nous avions tout simplement les mêmes raisonnements. J'ouvris un de nos sacs et lui tendis un bonnet noir, qu'il s'empressa de visser sur sa tête jusqu'au ras de ses sourcils, alors que j'enfilai moi-même une casquette kaki, en baissant la visière devant mes yeux. Ainsi, nous étions difficilement reconnaissables pour quiconque verrait nos visages aux infos. Nous devrions nous en contenter et prier pour que ça marche. Continuer à rouler cette nuit n'était pas une option. Le caissier avait raison. Des cernes profonds marquaient les yeux d'Hannibal, ses traits étaient tirés, et je ne devais pas renvoyer une meilleure image. Nous échangeâmes un dernier regard, avant de nous diriger vers l'entrée.

L'office était assorti au reste. Pauvrement meublé, peu entretenu, mal éclairé, et le gérant derrière son comptoir élimé ne fut qu'un stéréotype de plus. Entre deux âges, bedonnant, l'air revêche, enfoncé dans un fauteuil qui semblait sur le point de s'effondrer et ses pieds rejetés sur son bureau, il était captivé par une série télévisée quelconque. D'une main distraite, il engouffrait dans sa bouche, à intervalle régulier, des poignées de chips saveur barbecue qu'il piochait dans un sachet littéralement éventré. Je n'eus aucun besoin de regarder Hannibal pour deviner son expression faciale.

« Bonsoir. » Dis-je, d'une voix forte, pour que l'homme daigne enfin nous accorder son attention. « Nous voudrions une chambre. »

À ses mots, il coupa le son et descendit ses jambes, avant de se saisir d'un registre et d'un stylo.

« Puis-je avoir vos pièces d'identité ? » Demanda-t-il.

Je lui tendis nos passeports, en espérant qu'il ne prête pas plus d'attention que ça aux photos. Il recopia nos faux noms dans les cases correspondantes, avant de relever son visage vers nous.

« Lit double ou deux lits simples ? »

La question me prit de court et un son inarticulé sortit de ma bouche. En voyant que je ne trouvais pas mes mots, Hannibal répondit à ma place, alors que j'abaissais un peu plus ma visière, si c'était possible. Le gérant leva un sourcil moqueur, mais ne fit aucun commentaire, avant de se retourner pour se munir d'une des clés accrochées sur un tableau, derrière lui.

« Prenez donc la numéro sept. Il y a un miroir au plafond. » Nous dit-il, en nous tendant le trousseau.

« Oh mon Dieu. » Marmonnai-je dans ma barbe inexistante, en me précipitant vers la sortie, laissant le soin à Hannibal de régler la location.

Les mains profondément dans mes poches, pour lutter contre le froid, je trottinai jusqu'à la voiture, pour prendre nos bagages, avant de me diriger vers la porte frappée d'un « 7 » en métal doré. En sautillant d'un pied sur l'autre, j'attendis qu'Hannibal me rejoigne. Sans un mot, il ouvrit et s'effaça pour me laisser entrer.

La chambre était à l'image du motel. Une tapisserie immonde aux motifs indéfinis, une moquette qui avait vu des jours meilleurs, une télévision antique posée sur une tablette bancale, accompagnée d'un prospectus donnant les tarifs des chaînes pornographiques, le fameux lit double, et une armoire branlante, certainement montée en kit, en bois aggloméré, à laquelle il manquait une poignée. Pour couronner le tout, dire que la pièce était surchauffée tenait de l'euphémisme. Un véritable four. Littéralement. Immédiatement, la sueur coula dans mon dos, sous mes nombreuses couches de vêtements, macula mon front, mes tempes, et je posai rapidement les sacs, pour me débarrasser de mon blouson, ma casquette, mon pull et mes chaussures, alors qu'Hannibal en faisait de même, avant de m'approcher du radiateur. Évidemment, le bouton de thermostat était cassé.

J'entendis le bruit d'une fermeture éclair et me retournai pour voir Hannibal sortir de quoi se doucher. Rien ne me ferait plus de bien également.

« Tu veux y aller en premier ? » Me demanda-t-il, comme s'il avait capté mes pensées.

« Non. Vas-y. Je vais m'allonger un peu. » Répondis-je, en joignant les gestes à la parole.

Le matelas s'enfonça un peu trop sous mon poids et les draps, à défaut d'être neufs, étaient au moins propres. Mais, ce qui me perturba grandement, fut de tomber sur mon propre reflet en levant les yeux. Ce gars était donc sérieux. Je soupirai néanmoins de bien-être, en prenant enfin une position allongée qui soulagea mon dos courbaturé par trop d'heures de conduite et de siestes dans la banquette défoncée du vieux Chevrolet. Hannibal disparut dans la salle de bain, dont je préférai ne pas imaginer l'état pour le moment, et je fermai mes paupières un instant.

Une caresse aérienne dans mes cheveux me tira du sommeil et je tombai sur un regard marron, chaud et pénétrant. Ses doigts glissèrent sur ma joue, dans mon cou, ma peau se couvrit de chair de poule.

« Tu peux y aller. » Dit-il tout bas.

Je hochai la tête, peu sûr de ma voix, avant de me redresser. Il suivit mon mouvement, en se reculant pour me laisser me lever. Je remarquai alors qu'il ne portait qu'une serviette autour de sa taille. Une goutte solitaire dévalait lentement sa clavicule et captiva mon attention. Elle passa entre ses pectoraux développés, ralentie par les quelques poils fins et blonds qui parsemaient son torse, avant de suivre la ligne de ses abdominaux et de disparaître, absorbée par le tissu éponge. Je déglutis difficilement, ma pomme d'Adam tressauta bruyamment et racla contre mon larynx, tant ma gorge était sèche.

« Je vais… » Débutai-je, en désignant la salle de bain. « … Me doucher. »

Rapidement, je m'emparai du nécessaire de toilette et claquai presque la porte derrière moi, avant de m'y appuyer, le souffle court. Un regard circulaire sur la pièce confirma mes craintes. Tous les éléments étaient présents pour que j'y passe le moins de temps possible. Le miroir opaque de crasse, la poussière sur le lavabo, les traces non-identifiées sur le carrelage « blanc », les moisissures sur les joints, ou encore le pommeau entartré qui m'envoya un jet inégal, dont la température fut impossible à régler correctement, quand j'entrai finalement dans la cabine et tirai le rideau. Je me résignai à presque m'ébouillanter, plutôt que mourir de froid, en essayant de m'imaginer partout sauf ici, alors que l'eau faisait son office et détendait mes muscles. Surtout, ne pas penser à cette goutte.

Heureusement, je n'avais pas à m'essuyer avec la serviette de l'hôtel à la couleur incertaine qui pendait misérablement sur un crochet, et c'est avec plaisir que je séchai ma peau avec le tissu molletonné et doux que nous avions emporté dans nos bagages, avant de le nouer sur mes hanches et de sortir… Pour me figer dans l'encadrement.

Allongé sur le ventre, ses bras glissés sous un oreiller, Hannibal semblait dormir, toujours aussi peu vêtu. C'était la première fois que je le voyais ainsi. Et, dans cette posture vulnérable, je vis toute la confiance nouvelle qu'il avait en moi.

Furtivement, je m'assis sur le lit, à côté de lui. Mon regard se perdit sur les courbes harmonieuses de son corps couvert çà et là de cicatrices plus ou moins anciennes. Je fis courir la pulpe de mes doigts sur son large dos, jusqu'au creux de ses reins où la marque au fer rouge était toujours visible. La sentir me ramena à Mason Verger et cette nuit cauchemardesque, où Hannibal m'avait sauvé. Une fois de plus. Où il m'avait ramené chez moi, soigné mes blessures. Où je lui avais dit qu'il ne me manquerait pas, que je ne le chercherai pas et que je ne voulais plus penser à lui. La nuit où il s'était rendu à Jack, pour être certain de me revoir un jour. Comment avais-je pu croire, un seul instant, être capable de me passer de lui indéfiniment ?

Je parcourus longuement sa peau diaphane, la cambrure de sa colonne, ses omoplates saillantes, ses épaules musclées, sa nuque fière, avant de remarquer qu'il m'observait derrière ses cheveux châtains qui tombaient en mèches éparses devant ses yeux. Des yeux de prédateur. Ma bouche s'assécha. Un grondement sourd monta de sa poitrine, vibra sous ma paume, et il fondit sur moi. Ses lèvres tombèrent sur les miennes, quand il me plaqua au matelas et nous perdîmes nos serviettes dans la manœuvre. Son corps me recouvrit, m'enveloppa de sa chaleur, m'embrasa de l'intérieur. Ses mains semblaient partout à la fois, caressant mes côtes, empoignant mes hanches, griffant légèrement mes cuisses, se glissant derrière mes genoux, les relevant pour se faufiler entre eux. Son baiser ravageur me mit à bout de souffle et je me cramponnai à ses cheveux, sa nuque, ses trapèzes, mordillai son cou, léchai sa carotide palpitante. Il colla nos fronts ensemble, embrassa ma pommette, avant de plonger son regard dans le mien.

Il y eut un moment de flottement, où nous partageâmes simplement le même air, avant qu'il ne se redresse et agrippe mon épaule pour m'inciter à me retourner. J'enfouis mon visage dans un coussin, l'appréhension rampa sous ma peau, se mêlant au désir. Il enjamba mes cuisses et ses paumes brûlantes se posèrent sur moi, descendirent doucement sur mes reins, me tirant un soupir de bien-être. Il se pencha, mordit ma nuque, avant de retracer la ligne de mes vertèbres du bout de sa langue, atrocement lentement. Mes doigts se refermèrent sur les draps, mon dos se cambra de lui-même, à la recherche de plus de contact. Il recula, s'agenouilla entre mes mollets, et je tournai la tête, pour l'apercevoir du coin de l'œil. Il planta ses dents dans la chair tendre de ma fesse gauche, me faisant sursauter, avant de se baisser vers le sol et de fouiller le sachet de la station-service, pour en sortir une petite bouteille que j'identifiai rapidement comme de l'huile de massage. Je pinçai mes lèvres pour ne pas rire et il haussa un sourcil interrogateur. Comment avait-il pu songer à acheter ça ?

À son regard sombre, je sus qu'il n'avait pas l'intention d'en faire un usage conventionnel, et le désir remua mes entrailles. Il en fit sauter le bouchon, sans me quitter des yeux, avant d'en verser dans sa main et de poser le flacon sur la table de chevet. Son membre imposant frôla ma peau et un frisson me parcourut. Il se réinstalla entre mes cuisses, glissa ses doigts huilés entre les deux globes charnus de mes fesses, m'effleura, me taquina, m'arrachant une plainte de frustration. La sauvagerie avait laissé place au sadisme. Et ce n'est que quand mes hanches se levèrent à sa rencontre, qu'il insinua enfin ses phalanges en moi, lentement, en se nourrissant de chacune de mes réactions. Il avait apparemment décidé de m'apprendre, loin de la précipitation de la veille. Méticuleusement, il me mit au supplice, remua ses doigts, en ajouta un, alla plus loin, tout en mordant, léchant, embrassant mon dos offert, me poussa dans mes retranchements, jusqu'à me changer en une boule de nerfs à vifs, presque suppliant, dominé par le besoin de le sentir en moi.

Dans une parfaite maîtrise de ses émotions, il récupéra la bouteille et je tournai de nouveau ma tête vers lui, pour le voir lubrifier son érection, avant de se pencher sur moi. Il déposa un baiser sur mes lèvres, en me pénétrant avec précaution. Un gémissement m'échappa, il entremêla nos mains sur les draps, ondula contre mon dos en s'enfonçant profondément dans ma chair, encore et encore. Le frottement du drap contre mon membre me fit me cambrer un peu plus, emprisonné dans sa chaleur, enivré par son odeur, quand il me quitta soudainement, pour me remettre face à lui. Il me dévora des yeux, alangui sous lui, en sueur et le souffle court. D'une main ferme, j'agrippai sa nuque et le tirai à moi, pour l'emporter dans un baiser avide, avant de nouer mes chevilles dans le creux de ses reins pour qu'il prenne de nouveau possession de mon être. Il plongea son nez dans mon cou, pour se repaître du parfum de ma peau, en me prenant plus fort et mes yeux tombèrent sur notre reflet, au plafond. Je pus alors voir son dos trempé, le roulement de ses muscles tendus, les mouvements secs et brutaux de son corps, mes ongles laisser des stries écarlates sur ses omoplates. Et mon visage. Mes traits crispés par le plaisir, mon regard rendu fou de désir, mes lèvres rougies, mes cheveux humides. Me voir ainsi, soumis à cet homme, ce prédateur, cet être humain unique, complexe, m'ébranla profondément.

Sa bouche retrouva la mienne et je me perdis dans son baiser, avant d'inverser brusquement nos positions d'un coup de reins violent. Surpris, il ne put que suivre mon élan. Un gémissement rauque passa sa gorge, quand je m'empalai sur lui, avant de balancer mes hanches lascivement. Il s'empara de mon érection délaissée entre nous et se redressa en agrippant ma taille, accompagna mes mouvements, me caressa habilement, jusqu'à ce que je tremble dans ses bras et cris contre ses lèvres, mes doigts creusant ses sillons dans ses épaules. Il m'observa perdre pied, bouger avec plus de fougue, l'accueillir plus ardemment en moi, s'abreuva de mes soupirs, m'embrassa à perdre haleine. Le plaisir monta dans mon ventre, dévora mes entrailles, avant d'exploser dans sa main. Je le serrai contre moi et il me fit basculer en arrière, avant de me prendre durement, en me plaquant au matelas, et de mordre mon cou, en se déversant en moi, foudroyé par l'orgasme.

J'embrassai sa tempe humide de sueur, caressai ses cheveux désordonnés, son dos trempé et secoué par sa respiration erratique, jusqu'à ce qu'il se détende et se calme. Il déposa un baiser sur sa dernière morsure, puis sur ma joue, avant de s'emparer de mes lèvres. Je lui rendis son étreinte, apaisé, repus. Puis, il se redressa en m'invitant à me rallonger dans le bon sens, et nous renonçâmes à nous couvrir des draps complètement défaits, il faisait bien trop chaud dans cette chambre. Je me blottis contre son torse, glissai une jambe entre les siennes, et soupirai d'aise, en écoutant son cœur battre dans sa poitrine. Tout ceci était nouveau pour moi, inconnu. Aucun mot ne me vint, mes pensées fluctuaient librement, sans jamais se fixer. Puis, je croisai le regard d'Hannibal, dans le miroir au plafond. Il semblait captivé par ce qu'il voyait. Comme hypnotisé par l'image que nous renvoyions. Et je compris qu'il la gravait dans sa mémoire, pour ne jamais l'oublier. Tout comme je m'efforçai de le faire aussi. Nous venions de faire l'amour désespérément, dans une chambre d'hôtel miteuse, au milieu de nulle part, alors qu'une bonne partie des autorités de ce pays était à nos trousses. Au moins, il n'y avait aucun cadavre dans la pièce à côté. Au moins, nous étions libres. Amoraux, hors la loi et peut-être fous. Mais libres.