XI
When you find true love it lives on
Note de l'auteur : Pardon pour ça. Mais c'était prévu ainsi dès que j'ai commencé cette fic.
Nous traversions l'Alabama. Notre dernière nuit dans un motel nous avait servis de leçon. Plus question de manquer de prudence. Les températures bien plus clémentes dans cet État, nous avaient permis de dormir dans la Jeep, une heure ou deux, dès que la fatigue se faisait trop sentir. Enfin, dormir était un grand mot. Mais, au moins, nous avions avalé les kilomètres, comme si nous arrêter signifiait se rendre. Juste le temps de faire le plein et d'acheter de quoi manger, puis nous repartions.
« J'ai envie de voir l'océan. » Soupirai-je, en offrant mon visage au soleil, à travers la vitre baissée.
« Nous allons passer tout près. » Répondit Hannibal, derrière le volant, et j'eus hâte de le voir défiler dans le paysage.
« Il nous reste beaucoup de route ? » Demandai-je, en essayant de ne pas me sentir comme un gosse qui serait trop impatient d'arriver à Disney Land.
« Nous devons encore traverser la Louisiane, passer Houston, puis il ne nous restera plus qu'à descendre sur la frontière. »
« Résumé ainsi, on croirait qu'on y sera dans une heure. » Plaisantai-je.
« Non. Mais, ce soir, certainement. Et c'est pour le mieux. Il sera plus aisé d'entrer au Mexique de nuit. »
J'approuvai, soulagé que notre cavale prenne fin bientôt.
…
« Pourquoi n'as-tu pas laissé Alana me tuer ? » Demanda-t-il, sans aucun préavis, après plusieurs kilomètres supplémentaires, alors que je somnolais.
« Pardon ? Je pensais avoir déjà répondu à cette question. »
« Pas du tout. Tu m'as expliqué ce qui t'avait amené à l'hôpital ce matin-là, puis tu as tenté de m'expliquer ta réaction, sans y parvenir. Si je me souviens bien, tes paroles étaient : Je ne sais pas, je n'ai pas vraiment réfléchi. Et finalement, tu m'as avoué qu'une part de toi voulait s'enfuir avec moi. Mais, rien de tout cela n'explique pourquoi surprendre cette conversation t'a poussé à agir de la sorte. »
Je savais qu'il avait raison, mais gardai un silence buté, durant de longues minutes, qu'étonnamment, il respecta.
« Pourquoi veux-tu le savoir ? »
« Répondre à mes questions pas d'autres questions n'est pas vraiment quelque chose qui fonctionne avec moi, Will. »
Je laissai passer une éternité, à réfléchir, mon regard perdu sur l'horizon. Puis, décidai finalement d'être franc.
« Ta vie m'appartient. Le droit… De te tuer… M'appartient. » Dis-je, en détachant chaque mot, lentement.
Sans détourner ses yeux de la route, il sourit, simplement.
« C'est tout ce que je voulais entendre. »
« Sérieusement ? Tu n'as rien à ajouter ? »
« Je me suis promis de te consommer, d'une manière ou d'une autre, à la seconde où je t'ai vu. Ma vie t'appartenait bien avant que tu en aies conscience. Tout comme la tienne est à moi. »
Un léger sourire flotta sur mes lèvres, au souvenir de notre rencontre.
« Tu te souviens de ce matin où tu as débarqué chez moi avec le petit-déjeuner ? »
« Comment pourrais-je l'oublier. Tu m'as dit que tu ne me trouvais pas si intéressant. »
J'éclatai de rire, en me rappelant mon audace.
« Et tu m'as répondu que j'y viendrais. »
« Et c'est exactement ce qui s'est produit. » Répliqua-t-il, du tac au tac.
« Je l'admets. » Lui accordai-je volontiers, en me remémorant la manière dont je l'avais trouvé entreprenant et bien cavalier en s'invitant sans me demander mon avis, sous prétexte qu'il apportait un de ses plats faits maison… « Qui était dans mon assiette ce matin-là ? » Son sourire s'accentua et son regard me mit au défi. Puis, je connectai les liens. « Je me souviens. La première scène de crime que tu m'as offerte. Tu sais qu'on fait mieux comme technique de drague, quand même ? »
« Avoue que cela a attiré ton attention plus sûrement que n'importe quels poèmes ou autres banalités du même genre. »
« Tu es devenu ma baleine blanche à l'instant où j'ai vu cette fille morte au milieu de ce champ. » Soufflai-je.
« Non, Will. Tu es Ismaël. L'orphelin, l'exilé, le marginal qui souhaite fuir la société où il se sent aliéné. Le seul survivant, quand Moby Dick engloutit finalement le navire du Capitaine Achab. »(1)
« Ce qui fait de Jack le Capitaine. »
« Exactement. »
…
Nous venions de dépasser Houston, sur la 59, quand, arrivés près d'une ville nommée El Campo, Hannibal tourna subitement à gauche, sur la 71.
« Un raccourci ? » L'interrogeai-je, en le voyant ignorer le panneau qui indiquait notre destination.
« Plutôt l'inverse. »
« Un détour ? Mais, pour aller où ? »
En réponse, il me servit son regard mystérieux des grands jours. Et je décidai de ne pas insister et de profiter de ce que je supposai être une surprise. S'il le faisait, c'est que le risque était mesuré.
Nous roulions depuis une bonne demi-heure, quand nous atteignîmes la ville de Palacios. Nous en traversâmes le centre, jusqu'à déboucher sur une trouée, au bout d'une longue avenue. C'est là qu'il me sauta presque au visage. L'océan. Hannibal se gara en haut d'une plage et descendit, avant de faire le tour de la voiture et d'ouvrir ma portière. Sa galanterie me fit sourire, en levant les yeux au ciel.
« Que fait-on ici ? »
« Tu as dit que tu voulais voir l'océan. » Dit-il, en tendant son bras vers l'immense étendue d'eau.
« Merci. » Murmurai-je, en acceptant l'intention, sans en faire des tonnes, même si cela me toucha profondément.
À cette période de l'année, l'endroit était presque désert et je me retrouvai seul, face au déchaînement des éléments. Mes chaussures s'enfoncèrent dans le sable fin, et je ne m'arrêtai que lorsque les vagues léchèrent presque mes pieds, avant de me laisser choir là où le sol était à peu près sec. Hannibal me suivit, se tint un moment debout derrière moi, avant de finalement s'asseoir contre mon dos. Je me calai entre ses jambes et ses bras m'encerclèrent, ses mains enveloppèrent les miennes sur mes genoux repliés contre ma poitrine. Il posa son menton sur mon épaule, son souffle chaud vint chatouiller ma joue, et il me serra contre lui.
Nous restâmes ainsi une éternité, bercés par le flux de la houle, nos visages balayés par les embruns, à regarder le soleil se coucher. Puis, je me tournai sur le côté, passai mes jambes par-dessus sa cuisse et appuyai ma joue contre son torse. Une de ses mains se glissa dans mes cheveux décoiffés par le vent marin, l'autre se posa sur ma hanche, ses lèvres déposèrent un baiser sur mon front, et j'écoutai longuement les battements calmes et réguliers de son cœur.
« Est-ce qu'on pourra s'installer près de la plage, en Argentine ? » Chuchotai-je.
« Sur la plage. »
« Comment ça ? »
« La maison que je possède là-bas est sur la plage. Montée sur pilotis. » Précisa-t-il.
« N'est-ce pas risqué de nous réfugier dans une de tes propriétés ? Combien en as-tu, de toute manière ? »
« Quelques-unes. Mais, aucune n'est réellement à mon nom. Un homme est chargé de la maintenir en état, je l'ai prévenu de notre arrivée. Il n'y aura aucun problème. » Me rassura-t-il.
« Quand as-tu trouvé le temps de le contacter ? » Lui demandai-je, perplexe.
« Je lui ai envoyé une carte postale. »
« Pardon ? Une carte ? » M'étonnai-je, en reculant ma tête pour le regarder.
« Oui, il y a deux jours, quand nous étions dans une de ces stations-service. Tu étais occupé à faire le plein. La photo sur la carte se chargera de lui donner notre localisation, le cachet de la poste à quelle date nous y étions, et le texte, en apparence parfaitement anodin, est un code dont nous avons convenu. Et, j'ai mis des gants pour l'écrire. Elle nous devancera d'au moins une journée, ce qui lui laissera le temps de régler les modalités. Et c'est intraçable. »
« Je ne peux que m'incliner devant tant d'ingéniosité, Monsieur le professionnel de la cavale. » Ironisai-je, réellement impressionné malgré moi.
« C'est ça. Moque-toi. » Gronda-t-il dans mon cou, avant de me mordre gentiment.
Un rire m'échappa et il m'embrassa pour me faire taire. Je lui rendis son étreinte qui, comme souvent entre nous, glissa rapidement vers quelque chose de plus charnel. J'allais l'allonger sur le sable, en oubliant presque où nous étions, mais il me retint, puis colla son front au mien, le souffle court.
« Nous devons partir, mano meilė. » Murmura-t-il contre ma bouche.(2)
« C'est du lituanien ? » Le questionnai-je, alors qu'il se relevait, avant de m'aider à en faire de même.
« Oui. » Confirma-t-il, de manière concise.
« Et cela signifie… ? »
« Ce que tu représentes pour moi. »
Et je sus, au ton de sa voix, que je n'aurais rien de plus que cette explication abstraite, mais respectai néanmoins sa pudeur.
Nous retournâmes à la voiture d'un pas lent, juste l'un à côté de l'autre, sans dire un mot, avant de nous remettre en route.
…
Nous continuâmes le long du bord de mer, sur la 35, jusqu'à Corpus Christi, alors que la nuit tombait.
« Il nous reste environ trois heures de route, avant d'atteindre la douane. Puis, environ treize heures, jusqu'à Mexico. »
« On pourra se reposer un peu, une fois au Mexique. S'il faut que l'on prenne deux jours pour abattre la distance, on le fera. Nous sommes épuisés. »
Il acquiesça et j'allumai la radio pour chercher une station qui diffusait de la musique qui nous plairait à tous les deux, quand au milieu des parasites, j'entendis clairement le nom « Lecter ». Je revins doucement en arrière, en maîtrisant comme je le pouvais le tremblement soudain de ma main. Que l'on parle de nous dans une émission locale n'était certainement pas bon signe. Je finis par la retrouver et jouai du bouton jusqu'à ce que le son soit clair.
« … Dans la voiture retrouvée dans les alentours de Wardensville, Virginie Occidentale, et qui appartenait au tueur du Sergent Johnson. Les enquêteurs sont formels. Il s'agirait des empreintes d'Hannibal Lecter, le célèbre cannibale qui s'est évadé d'un hôpital psychiatrique de Baltimore, et Will Graham, ex-profiler du FBI, qu'ils soupçonnent fortement d'être complice de ladite évasion. Les deux hommes considérés comme extrêmement dangereux, sont introuvables depuis trois jours maintenant. Et c'est la première piste sérieuse, même si le mode opératoire ne correspond pas aux habitudes de ceux que la presse appelle les Murder Husbands, et les enquêteurs ont d'ores et déjà mis en place des barrages routiers, pour les empêcher de sortir du pa… »
Hannibal éteignit rageusement l'appareil, nous plongeant dans un silence de plomb. Par réflexe, ma main vola jusqu'à la sienne, et je me demandai vaguement depuis quand j'avais cet automatisme, avant de respirer profondément, pour calmer mon esprit saturé.
« Que faisons-nous ? » Finis-je par l'interroger.
« Nous continuons. Ils n'ont pas précisé où se trouvaient les barrages. Nous aviserons si nous finissons par tomber sur l'un d'entre eux. »
Il n'y croyait pas lui-même, je le sentis. Mais, le rassurer avec des phrases toutes faites et creuses qui ne voulaient rien dire, était sûrement à l'opposé de ce qu'il désirait. Ce n'était pas mon genre, de toute manière. Je préférai donc ne rien dire, et prier intérieurement pour que notre chance ne nous lâche pas dans la dernière ligne droite.
…
Je soupçonnais Hannibal de ne même pas avoir conscience qu'il avait sensiblement ralenti son allure. Je pouvais presque entendre ses méninges travailler à plein régime. Moi-même, j'envisageais toutes les possibilités. Et, malheureusement, leur nombre était grandement limité. Nous enterrer quelque part au fin fond du Texas en était une. Mais, pour combien de temps, avant qu'ils ne nous trouvent ? Certes, les barrages ne resteraient pas en place éternellement, mais ils n'allaient pas non plus sagement nous attendre tout le long de la Rio Grande, jusqu'à ce que nous pointions le bout de notre nez. Personne n'accepterait de nous cacher. Faire demi-tour, tout simplement, en était une autre, mais comportait les mêmes inconvénients. Sans compter que nous ne pouvions pas conduire éternellement. Et tenter de monter à bord d'un avion sur le sol américain était suicidaire.
En attendant, nous avancions inexorablement vers la frontière et l'étau paraissait se resserrer dangereusement. Quand, à une bifurcation sur la 509, Hannibal prit soudainement l'autoroute 77.
« Ne devions-nous pas les éviter ? » M'étonnai-je.
« Justement. Ils ne nous attendront peut-être pas ici. »
Son raisonnement se tenait de manière bancale sur le fil du rasoir d'Ockham(3). Sa solution était simple, certes. Mais ne l'était-elle pas trop ? De toute façon, maintenant que nous y étions engagés, il n'y aurait pas de sortie avant plusieurs kilomètres. Cependant, un mauvais pressentiment m'envahit. Hannibal était en train de calculer quelque chose. Une idée qu'il refusait de partager avec moi, pour le moment. Ce qui n'était pas pour me rassurer.
Nous roulions depuis une vingtaine de minutes, quand nous pénétrâmes dans Brownville, la commune qui nous séparait de notre but. Nous dépassâmes la dernière sortie avant la frontière. À proximité de celle-ci, nous nous retrouvâmes bloqués dans un bouchon. Pour une raison inconnue, le trafic semblait ralenti.
En roulant au pas, nous pûmes peu à peu apercevoir les reflets sporadiques de lumières rouge et bleu qui trouaient la nuit noire. Et le doute ne fut plus permis. Mais, bien trop tard. Dans l'impossibilité de faire demi-tour, nous vîmes deux agents s'approcher lentement chacun d'un côté de la route, de voiture en voiture, avec des lampes torches qu'ils braquaient sur chaque conducteur. Bien trop vite, ils arrivèrent sur nous. Les faisceaux blancs passèrent à travers le pare-brise, m'aveuglant un instant. Puis, je fus brusquement plaqué contre ma portière. Hannibal venait de faire une violente embardée, envoyant un des policiers à terre dans la manœuvre, avant de s'engager à contresens sur la bande d'arrêt d'urgence, et de foncer jusqu'à la sortie quelques mètres en arrière. Il tourna brutalement, les pneus crissèrent et je me retins de justesse à la poignée au-dessus de ma tête. Puis, il accéléra encore, filant à travers les rues. Derrière nous, les sirènes ne tardèrent pas à se faire entendre. Étrangement, la panique ne vint pas.
« Ils vont nous rattraper. » Dis-je simplement. « Nous n'avons nulle part où aller, Hannibal. Il n'y a pas d'issue. »
« Il y en a une. »
À cheval sur la route, un panneau indiqua le Port de Brownville.
« Est-ce que tu m'y suivras ? »
« Où tu iras, j'irai. » Affirmai-je, agrippant son bras.
Il hocha la tête, augmenta encore notre vitesse, quand l'entrée du port se dessina, défonça la barrière et, sans ralentir, nous précipita au bout d'un quai, droit dans l'océan.
(1) Référence au célèbre roman Moby Dick de Herman Melville, où la Capitaine Achab, obsédé par l'idée de se venger d'une baleine blanche qui lui a arraché une jambe par le passé, part en chasse avec tout son équipage. Parmi eux, Ismaël, le narrateur de l'histoire, qui sera le seul survivant du naufrage.
(2) Google Trad est votre ami. Je ne vais pas vous mâcher tout le travail non plus XD
(3) Le principe de raisonnement philosophique du rasoir d'Ockham : "les hypothèses les plus simples sont les plus vraisemblables" en d'autres termes, les solutions les plus simples sont souvent les meilleures.
