XIII
Anatomical and metaphysical
Note de l'auteur : Pour le titre, et les prochains, j'ai décidé de basculer sur Love Crime, puisque la chanson a été écrite pour eux et qu'elle est juste magnifique. J'espère que ces petits moments vous plairont. Dans les prochains chapitres, ils seront beaucoup moins sages.
Bonne lecture!
Les rues pavées de San Telmo semblaient perpétuellement animées. Je me fondais dans la populace du quartier le plus ancien de Buenos Aires, passant devant des églises centenaires, des musées, des magasins d'antiquités. C'était certainement un des endroits favoris d'Hannibal. C'est d'ailleurs pour cette raison que je m'y promenais seul, ce jour-là. S'il y avait une chose qu'il n'aimait pas fêter, c'était son anniversaire. Je n'avais même pas réussi à lui en soutirer la date. Mais, cela me laissait trois cent soixante-quatre autres jours à ma disposition. Et aujourd'hui, alors qu'il s'était rendu en ville pour se chercher un poste au Museo Nacional de Bellas Artes – autrement dit, le Musée national des beaux-arts d'Argentine – puisque nous ne pouvions pas vivre éternellement sur les économies qu'il avait emportées dans notre cavale, j'avais décidé, sur un coup de tête, de partir de mon côté, à la recherche d'un cadeau. Et cela devait au moins être à la hauteur de celui qu'il m'avait fait le mois dernier, en ramenant mes chiens près de moi. Je l'avais longuement remercié pour cela, maintes fois. Mais, je voulais quelque chose de grand. De spécial. Qui aurait une signification pour nous deux.
Mon périple me mena finalement à la Plaza Dorrego, avec ses cafés, ses bars et ses pubs. Nous étions dimanche et la Feria de San Telmo – la fête des antiquités – se tenait sur la place envahie d'étals et de curiosités, pour l'occasion. Partout où vous posiez les yeux, des gens en terrasses, des démonstrations endiablées de tango argentin, des couleurs vives, des senteurs de vieux livres, d'épices, de peinture et de bois verni.
La place était noire de monde et cela m'angoissa un instant. Impossible de fixer mon regard sur quoi que ce soit, tant tout était en perpétuel mouvement. Quand mes yeux furent attirés par des contours familiers, des teintes harmonieuses, et ce fut comme rentrer à la maison. Hypnotisé par les lignes, les pleins et les déliés, comme si l'image était vivante, je m'approchai du stand d'aspect quelque peu miteux. Derrière celui-ci, un vieux bonhomme peignait comme un possédé, une reproduction totalement bluffante d'un Vermeer que j'avais pu voir de mes propres yeux, avec Hannibal, dans un musée. La jeune fille à la perle, me semblait-il.
« Buenos días. » Dis-je, pour attirer l'attention de l'homme.
Il ne réagit pas tout de suite, si bien que je crus qu'il ne m'avait pas entendu. Mais, il mit simplement un coup de pinceau final à la courbe d'une lèvre, avant de se tourner vers moi.
« Buenos días, Señor. ¿qué puedo hacer por usted? »
Maladroitement, je lui demandai s'il parlait anglais. Ce à quoi il répondit par l'affirmative, même s'il se limitait manifestement aux expressions d'usages.
« Combien pour celui-ci ? »
« Avec el marco ? » Me questionna-t-il, en posant sa main sur le cadre doré, mais simple, sans fioriture.
« Si. » Répondis-je, en hochant la tête.
« 465 pesos. »
J'ignorais si c'était une grosse somme ou non, et à vrai dire, je m'en moquais un peu. Ma décision était déjà prise.
« Et un… euh… C'est un regalo, alors si vous pouviez… Vous savez… » Bafouillai-je, en mimant quelqu'un faisant un paquet cadeau.
« Oh. Si, si ! C'est pour la señorita ? »
« En quelque sorte. » Murmurai-je.
« Qué ? »
« Heu… si ! C'est pour la señorita. » Approuvai-je, en me retenant de rire.
Il déroula alors une bonne longueur de papier kraft marron, avant d'y poser le tableau et de l'emballer avec soin. Le résultat n'était pas beau, à proprement parler, puisqu'il n'avait rien de raffiné. Mais, le contenant importait peu. Seul le contenu comptait réellement. Je le remerciai chaleureusement et partis avec mon présent volumineux sous le bras.
Encombré de la sorte, je me résignai à rentrer, car me faufiler entre les passants s'avérait périlleux, et décidai de prendre le métro bondé, malgré mon aversion pour les transports en commun.
…
C'est avec soulagement, que j'arrivai enfin. Chez nous. Cela me paraissait toujours si étrange quand je repensais à la succession d'événements qui m'avaient mené ici, et pourtant si naturel. Je ne pensais pas, un jour, arrêter de m'étonner qu'il soit encore là chaque matin.
J'ouvris la porte et pénétrai dans le hall silencieux, avant de poser mon paquet contre le mur, avec précaution. Hormis les chiens qui se précipitèrent sur moi et à qui je laissai le passage vers l'extérieur pour qu'ils aillent faire un tour, j'entendis l'écho des notes incisives, délicates et éclatantes d'un clavecin. L'Aria da Capo de Jean-Sébastien Bach, reconnus-je pour l'avoir déjà entendue. Hannibal était donc rentré. J'enlevai mes chaussures et marchai jusqu'au salon, avant de me figer dans l'entrée de la vaste pièce, statufié par le tableau qui s'offrit à moi.
Sur le large canapé blanc, Hannibal dormait. Allongé sur le dos, la tête appuyée sur l'accoudoir, encore tout habillé, mais pieds nus, il semblait totalement paisible. Mais, ce n'est pas ce qui me surprit, car j'avais déjà eu l'occasion de l'observer dans son sommeil. Ce qui me laissa sans voix, en revanche, fut Buster roulé en boule sur le ventre d'Hannibal, bercé par les mouvements réguliers de sa respiration, et les mains de ce dernier, reposant sur l'animal. La scène méritait assurément qu'on la peigne. Mais, une photo ferait cependant l'affaire et je sortis mon portable de ma poche, avant de le déverrouiller et d'ouvrir l'application adéquate. Je me rapprochai ensuite, à pas de loup, pour cadrer au mieux, et m'apprêtai à prendre le cliché.
« Si tu appuies sur ce bouton, je te le ferai payer, Will. » Gronda-t-il, sans ouvrir les yeux.
Un frisson remonta le long de mon échine dorsale. La menace était réelle, tout en ne l'étant pas. Il avait néanmoins une imagination sans limite, quand il s'agissait de me faire perdre l'esprit.
Clic.
Il ouvrit ses paupières et fixa ses iris mordorés sur moi. Ils avaient cet éclat qui me donna l'impression de me liquéfier sur place.
« Oups. Mon doigt a ripé. Ces appareils sont si sensibles. » Dis-je, innocemment, mes lèvres tremblant dans une tentative désespérée de retenir mon fou rire.
Buster, à présent alerte, regardait la scène avec attention. Mais, il choisit finalement de rejoindre ses congénères sur la plage, quand Hannibal se leva, en époussetant la chemise rouge sang qu'il portait. Et même ce geste-là transpirait d'érotisme. Il leva ensuite ses yeux assombris vers moi.
« Si tu joues, tu payes. »
Et une vague de chaleur me traversa.
…
Il me poussa sur le matelas sans aucune douceur, avant de fondre sur moi pour me délester un à un de mes vêtements, en apposant une morsure sur chaque carré de peau découvert. Loin d'être inactif, je m'attaquai aux boutons minuscules de sa chemise, en résistant à l'envie de simplement les arracher, puis à son pantalon noir, qu'il m'aida à lui retirer. Une fois nus, il prit mes poignets dans une main et les plaqua au-dessus de ma tête, avant de s'allonger entre mes jambes et de plonger son nez dans mon cou.
« Ne bouge pas. » Murmura-t-il, avant de me lâcher.
Je savais reconnaître un ordre, mais refusai tout simplement de m'y plier. J'avais fini par comprendre qu'Hannibal n'aimait ni la docilité, ni la capitulation. Et malgré la manière dont il semblait vouloir me dominer totalement, il n'attendait qu'une seule chose de moi. De la combativité, le refus de me soumettre, le rapport de force. Lui rendre la tâche facile serait ennuyeux. Alors, immédiatement, mes mains volèrent jusqu'à ses cheveux, glissèrent le long de sa nuque, griffèrent ses omoplates, alors qu'il descendait lentement sur mon torse, jusqu'à ce qu'il immobilise mes avant-bras le long de mes flancs, d'une poigne de fer. En me fixant de ses orbes havane teintés de rouge, il prit un de mes tétons entre ses dents, suffisamment fort pour m'arracher un sifflement, mais pas pour vraiment me faire mal, comme un avertissement, avant de le lécher puis d'embrasser mon ventre. Quand il atteignit mon aine, je me cambrai contre sa bouche, croisai mes mollets dans son dos pour emprisonner son torse, et il grignota la peau sensible en réponse, avant de lécher mon membre sur toute sa longueur et de ramper contre moi, pour remonter m'embrasser.
Tous ses gestes étaient emplis de cette douce violence, cette tendre brutalité, qui effritait peu à peu mon contrôle, désagrégeait ma faculté à percevoir où se terminait mon corps et où commençait le sien. Dans ses bras, je me sentais vénéré, quand il me préparait minutieusement. Là où je n'avais qu'à le regarder dans les yeux pour savoir ce qu'il voulait, il humait chaque nuance subtile de mon odeur, écoutait chaque oscillation dans ma voix, sentait la chair de poule sur ma peau, et semblait en déduire sur quelles touches promener ses doigts, pour tirer de ma gorge une symphonie aux variations obsédantes, un requiem pour un fou. Jusqu'à prendre enfin possession de mon être, jusqu'à ce que je l'absorbe tout entier, l'accueille en moi, en m'abreuvant de ses soupirs comme un shoot d'héroïne, du mouvement changeant de ses hanches, tantôt lancinant, tantôt rude. Il me clouait au matelas, dévorait mes lèvres, croquait la jointure d'une épaule, égratignait ma chair, se repaissait de mes gémissements. Et Bach rythmait chacun de ses mouvements. Je le trouvai magnifique, transpirant, majestueux, et l'ombre des bois d'un cerf se dessina au plafond. Je caressai ses muscles tendus, ses clavicules saillantes sur son torse large, la ligne de sa nuque fière, griffai son dos, ses flancs, suffoquai presque sous la chaleur de son étreinte, l'intensité du plaisir qui montait par vague et emportait tout sur son passage, alors qu'il refermait sa main sur moi, jusqu'à m'apporter la délivrance d'un orgasme dévastateur. Et je me liquéfiai sur les draps, alors qu'il venait profondément en moi, avant de me serrer contre lui. Il lécha les marques qu'il m'avait laissées, ramena en arrière mes cheveux trempés, puis s'allongea à mes côtés et je posai ma tête contre son cœur affolé.
Le calme revint dans mon esprit, au rythme de sa respiration et nous restâmes ainsi une éternité, à se nourrir uniquement de la chaleur de l'autre, repus pour un temps, bercés par la musique qui flottait dans la chambre par la porte restée ouverte.
« Tu vas effacer cette photo, Will. » Murmura-t-il, le nez plongé dans mon cou.
« Certainement pas. Je songeais plutôt à la faire imprimer en 76 par 115 et l'encadrer dans notre salle à manger. Comme ça, tous nos invités pourront voir à quel point tu peux être mignon. » Le taquinai-je, en me reculant pour lui faire face.
« Je tuerai chaque personne qui aura le malheur de voir ce cliché. »
J'éclatai de rire, car il en était bien capable et il m'imita, avec plus de retenue cependant. Mais, l'entendre s'esclaffer remuait toujours quelque chose en moi.
« Où étais-tu parti ? » Me demanda-t-il.
« Faire un tour à San Telmo. Je t'ai acheté un cadeau. »
Je pus voir sa curiosité maladive s'allumer dans son regard.
« En quel honneur ? »
« Tu m'as rendu mes chiens. Moi aussi, je voulais ramener quelque chose de ton passé qui te tient à cœur. »
Cette fois-ci, piqué au vif, il se redressa, avant de se lever et d'enfiler une robe de chambre. Impatient, je l'imitai et me contentai de remettre mon jean, avant de le suivre.
« Dans le hall. » Lui indiquai-je, inutilement, car il l'avait déjà trouvé.
« Tu m'offres un tableau ? » Devina-t-il, à la forme du paquet, avant de le porter jusqu'au salon.
Je lui emboîtai le pas.
« Ouvre et tu verras. » Répondis-je, malicieusement.
Il ne se fit pas prier et sembla même prendre un certain plaisir à déchirer le papier, avant de se figer en reconnaissant la peinture et de me lancer un regard indescriptible.
« Ne dis rien et accroche-le où tu veux. » L'invitai-je.
Il parcourut la pièce des yeux, avant de s'arrêter sur le mur en face du canapé et d'en décrocher la toile qui l'ornait jusqu'à présent, pour la remplacer par le Primavera de Botticelli. Puis, il recula et s'assit pour observer le résultat. Je m'installai à sa droite, en faisant de même.
« Ce n'est qu'une reproduction, bien sûr… »
« C'est parfait, Will. Merci. » Chuchota-t-il, d'une voix basse et grave.
Et nous contemplâmes ensemble l'œuvre qui avait été le seul témoin de nos retrouvailles à Florence, durant ce qui me parut une éternité.
« Tu vois. Moi, c'est de ce moment dont j'aimerais me rappeler, pour toujours, quand je te verrai chaque jour du reste de ma vie. »
En réponse, il passa un bras par-dessus mes épaules et m'invita à me blottir contre lui. Les chiens revinrent alors de leur promenade et envahirent bien vite le salon, s'allongeant sur le carrelage tiède. Winston se coucha à mes pieds et Buster trottina jusqu'à nous, avant de bondir sur les genoux d'Hannibal, qui l'accueillit sans broncher.
« Pas de poils sur le canapé, n'est-ce pas ? » Raillai-je, en levant les yeux vers lui.
Un fin sourire se dessina sur ses lèvres, alors qu'il fixait encore le tableau, comme hypnotisé et je fermai les yeux, ma joue contre sa poitrine et ma main caressant distraitement le Jack Russel roulé en boule, en me laissant porter par Bach.
