Nous avions déjà évoqué précédemment l'éradication par l'Overlord de la race honni des mathématiciens. Mais il existe une ethnie encore plus honnie qui subit également son courroux par le passé... celle des architectes ! Et plus précisément des architectes d'intérieur. Vous savez bien ces êtres sournois et pernicieux qui se permettent de vous dire comment décorer votre demeure avec goût et classe pour en faire un lieu doux, lumineux et accueillant... Répugnant ! D'autant plus quand vous êtes le seigneur des ténèbres puisque, selon eux, les couleurs noires et rouge sang sont depuis longtemps has been (quoique cela veuille dire) de la même façon que les salles de torture et l'ambiance à la fois sombre et sobre du courant gothique.

Si Lokir ne s'était jamais vraiment interrogé sur l'utilité de telles créatures, il le comprenait maintenant qu'il venait de visiter en vain toutes les salles de la tour à la recherche d'un endroit douillet où dormir. Pas de fauteuil ou de coussins pour s'allonger, pas de chaise, ni même de banc. Tout était dans le style le plus spartiate qui soit, c'est-à-dire épuré au maximum, voire vide... Les seuls meubles s'apparentant un tant soit peu à un lit ou à un siège étaient les tabourets de la salle des classes, de la bibliothèque ainsi que les chevalets de la salle des tortures. Il fallait se rendre à l'évidence, seules les chambres des maîtresses de son père disposaient du confort nécessaire à tout être humain... sans doute parce que Kelda, Juno et Faye les avaient décorées personnellement, chacune avec leur propre style sans que leur maître ait son mot à dire. Kelda, avec de nombreuses peaux de bête, quelques meubles, des tables, des coffres en bois et en marbre, des plaques de dalle froides ainsi qu'un grand brasero et de nombreuses armes accrochées aux différents murs. Juno, avec de la soie fine, de la dentelle, du carrelage en marbre, un grand miroir, des armoires et des tables en bois sertis de gemme précieuse, un lustre en cristal au plafond baignant la pièce de sa lumière réconfortante, de nombreuses sculptures et mosaïques murales, représentant généralement des hommes et des femmes nus dans des positions mettant en valeur leur anatomie parfaite. Faye enfin, avec des draps et de la lingerie noire et rouge, des chandeliers en forme de crâne et de squelette, une imposante bibliothèque regroupant la plus grande collection d'ouvrage de magie noir et rouge, un bureau en chêne noir avec son confortable fauteuil en cuir rouge, ainsi qu'un objet unique : une fontaine qui trônait en plein milieu de la salle et d'où pouvait jaillir aussi bien de l'eau, que du vin ou du sang et dont la statue changeait d'apparence suivant le breuvage qu'elle proposait (passant de fermière avec sa cruche, à servante légèrement vêtue avec sa coupe à cultiste nue avec sa dague ensanglantée).

Tout en soupirant, Lokir finit par se poser sur une des nombreuses avancés de la tour que l'on pouvait trouver aux différents étages. Elles servaient à la fois de balcon, mais aussi de piste d'envol pour les nombreuses plateformes magiques qui servaient d'ascenseur pour atteindre les autres étages, ainsi que les structures indépendantes situées dans la caverne. Par exemple, les fameux "Bas-Fonds" que Lokir pouvait apercevoir juste en face de lui. Il s'agissait d'un énorme trou dans un des pans de la caverne où les larbins, suivant les instructions de leur maître, avaient installé de nombreux bâtiments en pierre primitifs ainsi que de nombreuses cages de fer pour y loger les esclaves, ainsi qu'une partie des animaux exotiques capturés par le souverain de ce royaume souterrain. Il était jugé impossible de s'évader de ce lieu, d'une par à cause de l'épaisse grille en Arcanium (le métal le plus résistant connu en ce monde) encastrée et condamnant l'entré du lieu, puis par le gouffre de 100 km de profondeur plongeant sur de la lave en fusion séparant d'une distance de 66.6 km la prison de la tour infernale et enfin à cause des parois de la caverne rendues complètement lisses par un sortilège de l'Overlord, empêchant ainsi de les escalader.

Contemplant cette structure, Lokir se remit à penser à son frère. Malgré la dureté dont il avait fait preuve à son égard, il n'arrivait pas à lui en vouloir. Il se blâmait même de la blessure qu'il avait reçue pour lui avoir sauvé la vie. Même si Harald était fort, pourrait-il survivre en plein milieu des Bas-Fonds ? Il fallait qu'il trouve un moyen de l'aider... de payer sa dette... de se réconcilier avec lui...

"La pitié est une faiblesse dont ne peut s'embarrasser un Overlord !"

Les paroles de leur père résonnèrent encore à ses oreilles... La dernière fois qu'il avait agi pour aider son frère, la situation avait dégénéré. Ne risquait-il pas de réitérer son erreur ? Ne valait-il mieux pas laisser son frère se débrouiller seul ? Mais cela signifiait qu'il ne pourrait jamais se réconcilierait avec son frère... Qu'il ne lui pardonnerait jamais... Qu'il serait toujours seul...

Dans un sanglot, Lokir comprit alors la leçon que son père leur avait enseignée à tous deux si durement. Même entouré par ses maîtresses et ses serviteurs, même vénéré et craint comme un dieu par ses sujets, un Overlord est toujours seul ! Il ne vit que pour lui-même, pour la domination, la puissance, les plaisirs fugaces comme la nourriture, la boisson et le sexe. Aussi loin qu'il puisse remonter dans ses souvenirs, jamais Lokir ne se souvenait avoir partagé de la complicité avec son père comme celle qu'il partageait avec Harald. Voilà pourquoi le lien qui les unissait devait être brisé, même de manière si cruelle, s'ils voulaient devenir des Overlords. Si l'épée du démon de Nordberg avait meurtri durement le visage d'Harald pour lui inculquer cette leçon, cette révélation meurtrit mille fois plus cruellement le cœur et l'âme de Lokir quand il comprit que plus jamais il ne retrouverait l'amour fraternel de son ainé.

"Je suis seul, à jamais..." Pleura-t-il.

"Non... pas sssseul, jeune maître" lui répondit une voix inconnue.


Trainant les jambes tout en ignorant les tremblements des murs, et éclairé de la lanterne luminescente qu'il gardait toujours sur lui, Biscornu arpentait les couloirs de la tour en direction de la bibliothèque. Celle-ci avait été aménagée en plein cœur de la tour afin de la protéger de la haute température du magma des tréfonds. Tous les écrits qui avaient pu être sauvés et préservés de la traque incessante des serviteurs du bien s'y trouvaient. Les auteurs les plus représentés étant bien évidemment les quatre premiers Overlords. Toutefois, on pouvait aussi y trouver des livres et des parchemins écrits par des savants fous, des guerriers, ou des mages noirs que les larbins avaient servis bien avant l'avènement du premier Overlord. Bien que ces mécréants aient répandu le chaos, ils n'avaient jamais eu la carrure du Baron noir, celui qui s'arrogea le premier le titre d'Overlord. Toutefois, leurs connaissances étaient trop précieuses pour être perdues.

Passant une lourde porte en bois gardée par deux larbins bruns, il entra dans ce sanctuaire du savoir, de la connaissance et du silence. Les énormes rayonnages en pierre noire s'étendaient à perte de vu, formant une forêt dense et impénétrable où se perdrait tout étranger au lieu. C'est pourquoi, seul Biscornu, Mortis ainsi qu'une dizaine de larbins bleus triés sur le volet y officiaient comme bibliothécaires. Les autres larbins n'avaient pas le droit d'y entrer, de peur qu'ils se perdent ou ne mettent en désordre ce lieu si ordonné. Balayant l'endroit du regard, Biscornu avisa rapidement son confrère Mortis, assis devant une table où reposait un énorme livre noir, ainsi qu'une tasse en bois remplie d'un liquide apparemment bouillant.

"Bonsoir Mortis, heureux de voir que la bibliothèque est immunisée aux prouesses sexuelles de notre maître."

"Bonsoir Biscornu. En effet, je l'avais fait insonorisée il y a longtemps. Sage précaution, il mmmmmme semble." Lui répondit son ami, toujours plongé dans son grimoire.

"Que fais-tu ?"

"Je relis les chroniques de notre peuple. Chroniques incomplètes, commmmmme tu le sais." Soupira-t-il. "Il y a tant de questions qui restent sans réponses. Par exemple, ne te demmmmmmandes-tu pas, ce qu'est devenu le quatrièmmmmmme Overlord après qu'il ait été porté disparu dans les abysses ?"

"Assez souvent. Je dois avouer que de tous nos maîtres, il avait ma préférence. Il comprenait si bien la nature du mal. Étonnant pour un ancien héros d'ailleurs." Se remémora le maître des larbins.

Le quatrième Overlord était aussi connu sous le nom du huitième héros. Avec l'aide de ses sept autres compères, ils avaient vaincu le troisième Overlord. Cependant, grièvement blessé, il avait été laissé pour mort par ses soi-disant amis. Réanimé par Biscornu et les larbins, il était devenu le nouvel Overlord, traquant et exterminant ses anciens compagnons d'armes et assoyant sa domination sur le monde. Malheureusement, alors qu'il avait vaincu le Dieu oublié au cœur des abysses, une dimension parallèle accessible uniquement par un portail magique instable, il s'y était retrouvé coincé à jamais. Les larbins étaient alors retournés au plus profond des tréfonds, dans l'attente d'un nouveau maître.

"Un Overlord passe, un autre le remplace." Murmura Mortis. "Mmmmmmais trêve de sentimmmmmmentalismmmmmme. Que mmmmmme vaut le plaisir de ta visite à une heure si tardive ?"

"Je suis à la recherche de maîtresse Jaina. Vu les activités du maître, j'imagine qu'elle a dû venir se réfugier ici pour travailler."

"En effet, commmmmme le prouve la boisson qu'elle mmmmmm'a offerte commmmmme chaque fois qu'elle vient ici." Acquiesça le bibliothécaire en montrant sa tasse.

"Qu'est-ce ?"

"De l'eau chaude avec des herbes. Mmmmmmaîtresse Jaina appelle ça du thé. C'est une invention elfique."

"Elfique ? Baaaaaaaaaah, un Overlord digne de ce nom ne devrait se régaler que du sang bouillant sortant du cœur encore palpitant de ses ennemis, et pas de ces sucreries d'oreille pointue !" S'emporta le vieux larbin.

Pour toute réponse, son acolyte lui tendit la tasse. Après quelques secondes d'hésitations, et attiré par l'odeur qui s'en dégageait, Biscornu gouta le breuvage.

"mmmmmmmmmmh. Mais je suppose que nous pourrons faire une exception pour maîtresse Jaina..." Marmonna-t-il sous le regard approbateur de Mortis.


Jaina alluma d'un claquement de doigts sa deuxième chandelle, puis se replongea dans la lecture de ses notes. Elle se trouvait au centre de la bibliothèque, assise à une table sur laquelle se trouvaient étalés des kilomètres de parchemin. Elle était très reconnaissante envers son père de jouer à la "bête à deux dos" avec Kelda. Cela lui donnait une bonne raison pour veiller tard et s'adonner à sa passion : "la quête du savoir ultime" ! Elle espérait bien avancer dans ses recherches, ce qui parachèverait en beauté cette journée. Bien qu'ayant commencé par cette ennuyeuse expédition à la surface, elle s'était révélée riche en enseignement et en bonnes surprises. Par exemple l'intérêt qu'elle avait suscité chez son père, ou encore le diner que lui avait préparé sa mère pour la féliciter de sa réussite. La jeune fille s'accorda un sourire en repensant au spectacle hilarant de sa mère en train de cuisiner. Si Juno possédait d'autres qualités qu'être belle et désirable, les arts culinaires échappaient à cette liste. Les légumes qu'elle avait cuits étaient ressortis grillés, et le poisson n'avait pas été correctement évidé, laissant une multitude d'arêtes en cadeau pour les consommateurs. Pour ne pas faire de peine à sa mère, Jaina avait utilisé en catimini une formule magique pour enlever les arêtes, et avait décrété le sourire aux lèvres que le goût "caramélisé" des légumes était un régal. Sachant tous les efforts que faisait sa mère pour lui faire plaisir, Jaina n'avait pas eu le cœur de lui dire la vérité. Du haut de ses dix ans, elle savait parfaitement que Juno n'était pas la meilleure des mères, son passé de femme à homme y étant pour beaucoup. Elle n'avait jamais été préparée pour cette tâche. Pourtant, dès la naissance de sa fille, elle s'était énormément investie dans ce travail pour lequel elle n'était pas taillée et qu'on lui avait imposé, alors qu'elle aurait pu tout simplement engager une nourrice, ou plutôt en esclavager une. Elle s'était occupée d'elle, lui avait changé ses langes, donné le sein, s'était levée la nuit à chacun de ses pleurs et, le plus surprenant de tout, elle avait interdit l'accès de son lit à l'Overlord jusqu'à ce que Jaina soit en âge de lire et de s'occuper seule pendant que sa mère remplissait ses devoirs de concubine. Kelda et Faye, dans leur lutte incessante pour la place de première maîtresse n'avaient jamais eu ces scrupules. Voilà pourquoi plus d'une fois, la pauvre Juno s'était retrouvée à garder simultanément sa fille et les fils de Kelda. Elle n'avait jamais gardé la petite Morrigane toutefois, sa mère préférant la remettre aux bons soins d'esclaves plutôt qu'à cette "gourde" de Juno. Tout en feuilletant ses anciens parchemins, Jaina pensa qu'elle avait de la chance d'avoir une mère si aimante...

Elle referma son quinzième parchemin avec un soupçon d'agacement. Où étaient donc passés ses parchemins sur les éléments alchimiques ? Elle se souvenait de presque tout leur contenu, mais comme dit l'expression "toute la différence est dans le 'presque' ". Ces parchemins recoupaient les informations de 3 livres d'alchimie différents, concernant la puissance, la localisation et les effets des éléments d'alchimie allant du plus simple au plus complexe, et elle avait mis des heures à les rédiger quand elle avait 7 ans. Elle avait pourtant sorti des étagères où elle avait rangé tous ses écrits de cette période. Sans céder à l'énervement, elle ouvrit un autre parchemin... Mais il s'agissait seulement de notes qu'elle avait prises pendant un des nombreux cours de Biscornu. Elle fronça les sourcils, puis un large sourire illumina son visage. Et pas n'importe quel cours, remarqua-t-elle, le premier cours qu'ils avaient reçu sur le travail d'Overlord. Elle s'en souvenait comme si c'était hier... C'était juste après que Mortis et Biscornu eurent fini de leur apprendre à lire et à écrire...

"Aujourd'hui, mes petits diablotins, nous allons attaquer les choses sérieuses." Avait commencé Biscornu." Nous allons entamer les leçons concernant le métier d'Overlord. Nous allons parler en premier lieu des plus fidèles serviteurs de l'Overlord, à savoir : nous, les Larbins ! Vous avez croisé nombre d'entre nous durant vos déplacements dans la tour. Nous sommes des créatures purement maléfiques, génétiquement programmées et prédisposées pour répandre le chaos et la destruction. Nous sommes originaires des tréfonds, là même où nous nous trouvons. Il y a des millénaires de cela, l'ancêtre de tous les larbins creusa un trou jusqu'à la surface et mena tous ses frères à la recherche d'un maître à servir. Les recherches furent longues, et les ersatz de parangon du mal se succédèrent, mais ils finirent par trouver un maître digne de ce nom... le Baron sanglant qui devint le premier Overlord. Il utilisa alors sa magie pour faire de nous ce que nous sommes maintenant. Certes, nous étions déjà des créatures gobelinoïdes, semblables à la vision que se font les humains des diablotins, et malgré notre petite taille d'un mètre vingt nous pouvions déjà rivaliser avec les hommes les plus forts de ce monde. Mais il n'existait alors qu'une seule tribu de larbin : les larbins gris. Le baron utilisa d'abord sa magie pour changer notre manière de reproduction... autrefois, les larbins se reproduisaient de façon sexuée, soit avec des larbins femelles, soit avec des humaines. Mais le temps de gestations d'un an et demi était beaucoup trop long pour permettre de renouveler rapidement les effectifs en cas de guerre, ce qui représente 90% des occupations d'un serviteur du mal. Voilà pourquoi il créa les Incubateurs qui, en échange de l'essence de personne tuée, permettent de créer instantanément un nouveau larbin. L'une des conséquences fut la quasi-disparition des larbins femelles, malheureusement pour nous... Enfin, dans un désir de spécialiser chaque larbin à certains types de tâches, à partir de la tribu des larbins gris, le premier Overlord créa 4 tribus distinctes de larbin : les bruns, les rouges, les verts et les bleus..."

"Maitresse Jaina ?"

La voix de Biscornu tira la fillette de ses souvenirs. Elle se tourna vers le vieux larbin gris, dernier représentant de la tribu originelle. Elle ne lui avait jamais demandé s'il avait connu l'ancêtre de tous les larbins, ou même s'il était cet ancêtre. Du fait de son grand âge, et vu qu'il avait servi tous les Overlords, cela aurait pu être le cas.

"Oui, maître ?"

"Allons, pas de formalité entre nous, ma petite sorcière." Lui sourit-il. "Tu t'es bien illustrée aujourd'hui." Ajouta-t-il en lui pinçant paternellement la joue.

"Vous me flattez, professeur." Le taquina son élève.

"Pas du tout, tu as fait preuve de dextérité dans l'utilisation de la magie et des compliments." Il insista bien sur le dernier mot, mais Jaina fit semblant de ne pas le remarquer. " Ta maîtrise n'est plus à prouver. Quel dommage que tu aies tant manqué de motivation, et surtout que ça se soit vu à ce point."

La fillette haussa les épaules tout en repliant son parchemin et en le rangeant dans la caisse posée près d'elle.

"À part servir d'exhibition pour jauger nos compétences et mater la rébellion, cette expédition était inutile, ennuyeuse et stupide, Biscornu. À l'exception d'un bon bol d'air et de courbatures, elle ne m'a rien apportée." Déclara Jaina d'un ton pourtant neutre.

"Détrompe-toi, ma petite... détrompe-toi." Lui répondit malicieusement le maître des larbins en s'écartant.

Jaina pencha la tête sur le côté et s'aperçut qu'auprès de Biscornu se tenait un larbin bleu.

"Les larbins bleus sont les plus faibles et les plus chétifs de tous les larbins. Mais ce qu'ils n'ont pas en force, ils l'ont en intelligence. De tous les larbins, se sont les seuls capables de nager, là où les autres larbins se noient d'une manière assez comique je dois l'admettre. Ils savent également utiliser la magie, que ce soit pour traverser les murs, se rendre temporairement invisible, ou soigner ou ressusciter leurs camarades. Ils sont aisément reconnaissables à leur couleur bleue, ainsi qu'à leur peau faite d'écailles, leurs mains et leurs pieds palmés, ainsi que leurs oreilles en forme de branchie. De plus, tous les larbins bleus possèdent un nom qui finit en O."

Le larbin qui se tenait à côté de Biscornu était bien un membre de la tribu des bleus, au vu de la description qu'elle avait notée durant ce fameux premier cours. En plus des caractéristiques de sa tribu, il possédait des moustaches sur le menton, semblable à celle du poisson-chat. Il possédait également une grosse ceinture de cuir, où étaient accrochées plusieurs sacoches faites avec des écailles de poisson. Il contempla de ses yeux noirs Jaina avant d'incliner humblement la tête.

"Je vous présente Maestro, maîtresse Jaina. Il est le plus prometteur des larbins bleus parmi les élèves de Mortis. Bien qu'encore jeune, il n'a que 25 ans et n'a connu que votre père comme Overlord, il est très compétent. Il s'agit de votre récompense pour l'épreuve d'aujourd'hui. Votre tout premier larbin !" Lui expliqua Biscornu.

"Mon... mon quoi ?" S'étrangla Jaina, n'osant y croire.

"Votre tout premier larbin, ma chère utilisatrice de mana préférée." Sourit le vieux maître. "Maestro est à vous désormais. Il obéira à chacun de vos ordres, comme s'ils étaient ceux de votre père. Nous avons pensé avec Mortis qu'un larbin bleu vous conviendrait mieux. Du fait de son intelligence, Maestro sera plus à même de vous aider dans vos recherches. Maestro, montre à maîtresse Jaina la qualité de ton travail !"

Immédiatement, le larbin aux moustaches se releva, fouilla dans sa sacoche la plus grande dont il sortit un livre relié qu'il tendit à sa nouvelle maîtresse en mettant un genou à terre. Jaina ouvrit le bouquin et resta stupéfaite devant la page de présentation.

Mille-et-un ingrédients d'alchimies

Tome I

par dame Jaina, magicienne et savante

fille du 5e Overlord

Estomaquée, elle feuilleta le livre en vitesse. C'était bien le contenu des parchemins qu'elle cherchait depuis plusieurs minutes, recopiés, corrigés, agrémentés de nombreux dessins illustratifs et des anecdotes qu'elle avait notées dans des coins de pages. Le travail était minutieux, l'écriture légère, propre et le contenu rigoureusement retranscrit. Chaque ingrédient était classé par ordre alphabétique, ses effets détaillés, les lieux où il était susceptible d'en trouver répertoriés, et une description précise fournie ainsi que des conseils sur la meilleure manière de le récolter et de le conserver. Bien qu'abasourdie par la qualité du travail fourni, Jaina lança un regard noir au jeune bleu à genou devant elle.

"C'est donc toi qui avais volé mes parchemins..." Dit-elle d'une voix sèche et sans émotion.

Maestro trembla de peur et, baissant la tête jusqu'à toucher le sol, répondit timidement :

"Je vous demande pardon, maîtresse... Mais la qualité de votre travail nécessitait que je l'ajoute à la bibliothèque du mal... Si je dois endurer votre courroux pour cela, je suis prêt à en payer le prix... Mais sachez que seule la quête du savoir à guider mes actes..."

Jaina ne laissa pas transparaître sa satisfaction face à la réponse de SON serviteur.

"Tome I ?" Questionna-t-elle.

"Oui, maîtresse. Fasse à l'ampleur de la tâche, il a fallu que je divise le travail en deux..." Répondit Maestro en relevant timidement la tête. "Le tome 2 est en cours de rédaction..."

"Alors va chercher ton travail ainsi que mes parchemins et de quoi écrire, la nuit va être longue... je t'attends ici." Ordonna la récente auteur publiée.

Avec un sourire éclatant et après une rapide révérence, Maestro parti au petit trot, faisant cogner ses sacoches sur ses jambes à chaque mouvement. Biscornu s'autorisa un petit ricanement, tandis qu'il le regardait disparaître au coin d'un rayonnage.

"Ces jeunes larbins, toujours impatients de servir un maître... Moi-même à son âge, j'avais hâte d'affronter mon premier adversaire... Ah, comme j'aimerais avoir quelques millénaires de moins... en tout cas, maîtresse Jaina, vous savez y faire pour motiver et commander votre serviteur."

"Pas un serviteur, Biscornu..." Le détrompa la fillette. "Un assistant !"


Lokir essaya de rester parfaitement immobile. Pourtant, l'œil rond et noir le fixait, MALGRÉ SON SORT D'INVISIBILITÉ. Un sourire carnassier répondit à son interrogation. C'était sûr maintenant, son interlocuteur pouvait le voir. Il s'inclina devant lui et se présenta :

"Sssscruteur, larbin vert et ombre parfaite, pour vous sssservir, maître Lokir..."

L'odeur aurait dû avertir Lokir de la présence de son interlocuteur. Il se souvint de ce que Biscornu leur avait enseigné sur cette tribu de larbin.

"De toutes les tribus de larbins, les verts sont ceux qui sentent le plus mauvais. Paradoxalement, malgré la puanteur qui se dégage leur corps, ce sont des maîtres du camouflage et de l'infiltration. Nous les employons généralement pour des missions d'espionnages ou d'assassinats. Leur aspect est semblable à celui des lézards, une peau écailleuse verte, un visage effilé recouvert de pics au niveau du bas du visage, des yeux globuleux, de longues oreilles pointues, et des griffes acérées. Ils sont insensibles aux poisons, doués pour l'escalade, et capables de se rendre totalement invisibles. Leur nom se termine toujours en EUR."

Le larbin en face de lui correspondait parfaitement à la description, si ce n'est qu'il possédait une petite barbe courte, qu'il portait une cape miteuse trouée, et un cache-œil sur son orbite gauche.

"Ne vous inquiétez pas, jeune maître, je ne vous veux aucun mal. Je ssssouhaite juste m'entretenir avec vous... Mais pas ici. Trouvons un endroit plus disssscret." Il se releva et lança au fils de l'Overlord une dague en fer, ainsi qu'une corde munie d'un grappin.

Puis, agile comme un lézard, il commença à escalader la paroi de la tour. Au bout de quelques mètres, il baissa le regard vers Lokir, toujours immobile sur le balcon.

"Qu'attendez-vous, jeune ombre ?" Lui demanda-t-il d'un air sournois. "Je croyais que vous étiez très doué pour l'esssscalade. Auriez-vous peur ?"

Sur ces paroles il reprit son ascension, suivi quelques minutes plus tard par un apprenti Overlord se demandant bien dans quelle galère il s'embarquait. Lokir mit fin à son invisibilité, s'harnacha avec la corde et lança le grappin en hauteur. Quand celui-ci se planta enfin dans la roche, après quelques essais infructueux, il commença à grimper en s'aidant de la dague quand il ne trouvait pas de prise. La solidité de la dague laissait à désirer, et il se prit à regretter celle qu'il avait perdue durant l'expédition à Abondance. Il préféra donc avancer progressivement, sans se presser. Après tout, même si les parois de la tour n'avaient pas été rendues lisses comme celles de la caverne, elles offraient peu de saillies ou de creux ce qui rendait difficile son ascension même pour un grimpeur aguerri comme lui. D'autant plus qu'il ne savait pas jusqu'où il allait devoir grimper et combien de temps cela lui prendrait.

"Après tout ça..." Souffla-t-il, tout en suant à grosse goutte. "J'aurai vraiment besoin d'un bon bain..."


Dès que les murs avaient commencé à tressaillir, Faye était entrée dans une colère noire. Encore une fois, son époux préférait sa catin nordique à elle. Certes, il venait encore la rejoindre certaines nuits, tout comme il le faisait avec Juno, mais moins régulièrement qu'avec Kelda. Elle avait pourtant cru qu'après la mauvaise prestation de ses fils, sa rivale serait tombée en disgrâce. Mais force lui était de constater que non. Que pouvait-il bien lui trouver ? Qu'avait-elle de plus qu'elle ? Ils se connaissaient avant, mais est-ce que cela comptait tant que ça ? Faye lui avait rendu le cœur de la tour, la source de ses pouvoirs, parfaitement régénéré. Elle lui avait donné son corps, son âme, son aide. Et enfin, une fille extrêmement douée à la fois pour la magie et le mal. QUE DEMANDER DE PLUS ?! Sa colère trouvait écho avec celle de sa fille, qui se sentait lésée par rapport à Jaina suite à l'expédition à la surface. Elle n'accordait que peu d'importance à ses frères, mais au même titre que Kelda pour sa mère, sa sœur était devenue sa rivale vis-à-vis de son père. Il n'avait même pas souligné la dextérité dont elle avait fait preuve dans le maniement des flammes ni le fait qu'elle ait été à deux doigts de s'emparer du drapeau. Afin de se calmer et de refroidir leur tempérament de feu, la mère et la fille avaient décidé d'aller se détendre dans la caverne bleue.

Comme vous le savez déjà, seuls les larbins bleus savent nager. Voilà pourquoi ils étaient les seuls autorisés à se rendre dans la caverne bleue. C'est dans cette caverne située à la base de la tour infernale, à l'opposé du versant donnant sur les Bas-Fonds, que l'Overlord avait fait creuser plusieurs bassins d'eau dans la roche afin de servir de baignoire et de piscine pour ses concubines et leur progéniture. Un système complexe de canaux reliait ces cavités à une énorme citerne creusée dans la roche et alimentée par un cours d'eau souterraine. Les travaux d'aménagement avaient été initiés à l'arrivée et à la demande de Juno, ils avaient nécessité quatre mois de dur labeur, et la mort d'une cinquantaine d'esclaves avant d'être achevés. Un second réservoir plus petit, en cuivre forgé par des artisans nains, permettait de chauffer de l'eau grâce à des braises pour ensuite déverser son contenu dans les différents bassins par leur ouverture en forme de tête de démon. La décoration quant à elle, également choisie par Juno, se composait de nombreuses statues représentant des nymphes, des sirènes ainsi que des créatures marines comme des dauphins et des larbins bleus encastrant les nombreuses colonnes soutenant la voute de la grotte. Le carrelage était une immense mosaïque représentant l'Overlord sur sa galère faisant voile vers les rivages de Clairéternel, le Seigneur du mal le regard perdu vers l'horizon, dans une posture emplie de dignité, accoudé à la proue et ses larbins ramant vigoureusement. Enfin des statues des trois maîtresses de l'Overlord entouraient les différents bassins, portant chacune une jarre d'où jaillissaient des flots d'eau, masquant par ce moyen les arrivées d'eau qui remplissaient les cuves.

La caverne se situant à la base de la tour, les vibrations étaient moins perceptibles. Les deux femmes s'étaient rapidement dévêtues et installées dans le bassin moyen, qui servait généralement de bain de relaxation. Elles y étaient toutes les deux assises, et tentaient vainement de se détendre.

"J'étais à deux doigts, maman... Je le tenais presque !"

"Je sais ma succube, je sais."

"Pourquoi père a-t-il agi ainsi ? Je suis la seule qui aurait mérité ses félicitations !" Pesta Morrigane en frappant l'eau de dépit.

"Calme-toi, ma diablesse." Lui dit sa mère en la prenant dans ses bras pour la serrer contre elle.

"Il n'a même pas remarqué l'étendue de ma cruauté... Comment suis-je supposée montrer mes talents si le puissant Overlord n'a d'yeux que pour sa Jaina chérie !"

Sa mère la serra plus fort contre son sein, et lui caressa sa longue chevelure pour la calmer, comme chaque fois lorsqu'elle faisait un caprice.

"Ton père a été injuste envers toi. Mais rappelle-toi qu'il est le mal incarné. C'est son rôle d'être injuste. Ne lui en veut pas, fais tienne la leçon qu'il t'a enseignée aujourd'hui et tourne plutôt ta haine vers ta sœur !" Elle offrit à sa fille un sourire complice. "Imagine les mille supplices que tu lui feras subir le jour où tu te vengeras d'elle... Tu verras, ça soulage énormément..."

Sa fille lui adressa un regard plein d'admiration.

"C'est comme ça que tu arrives à supporter Kelda, maman ?"

"Oui, mon petit cœur noir. Veux-tu que je te montre comment ?" La fillette acquiesça promptement, faisant sourire sa mère. "Alors, ferme les yeux et écoute uniquement le son de ma voix... Visualise la salle de torture de la tour, avec ses chevalets, ses roues, ses braseros, ses tisonniers ardents, son odeur de chair grillée et cette atmosphère lourde de désespoir qui emplit la pièce. Tu entends la douce mélopée des futurs suppliciés qui pleurent et crient, et quand tu te tournes vers le centre de la pièce, tu l'aperçois dans la pénombre, attachée à un chevalet, se débattant du mieux qu'elle peut pour essayer de s'enfuir. Vos regards se croisent, et tu peux lire dans le sien une infinie terreur..."

Morrigane frissonna de plaisir en imaginant ainsi Jaina à sa merci. Oh comme elle savourait ce moment qu'elle se jura de rendre réel un jour ou l'autre.

"Je la vois maman, je la vois. Il y a tant de supplices que j'aimerais lui faire subir."

"Chuuuut, ne te déconcentre pas..." L'arrêta doucement Faye. "Imagine la table où reposent tous les instruments de torture à ta disposition. Des pinces, des aiguilles, des clous, un marteau, une scie, des fers rouges, différents types de couteau, de l'acide. Puis choisis celui que tu vas utiliser le premier. Tu le prends dans tes mains, et tu t'avances vers ta victime qui hurle de peur et d'appréhension. Et enfin..."

Soudain, alors que les deux femmes étaient en plein dans leurs élucubrations sadiques, un projectile en flamme de la taille d'une balle vint choir dans l'eau claire dans un sifflement provoquant un petit dégagement de fumée.

"Qu'est-ce..." S'étrangla Faye, coupée dans sa narration.

Avant qu'elle n'ait pu en dire plus, une pluie de projectiles s'abattit dans leur bain, les évitant toutes deux, mais provoquant l'apparition d'un large brouillard de vapeur allant en grossissant. Immédiatement, Faye se redressa, attrapa la main de sa fille et, l'entrainant avec elle, sortit de l'eau, complètement nue. À peine avaient-elles posé les pieds hors de l'eau qu'un éclair rougeâtre passa entre elles et escalada sans ménagement le corps de Faye. L'éclair en question eut le temps de caresser presque tout le corps de la maîtresse démoniaque, de ses jambes, en passant par sa vulve, remontant le long du ventre, jusqu'aux seins qu'il empoigna fermement et dont il lécha avidement les tétons qui durcirent sous le contact de sa langue, avant d'être finalement attrapé par le cou par la main douce, mais ferme d'une ex-reine des fées en colère.

"UN LARBIN ROUGE !" S'exclama Faye avec fureur.

"Certains pensent que le folklore des diables et diablotins prend racine à la première apparition de larbins rouges sur un champ de bataille. À première vu, leur apparence démoniaque tend à confirmer cette hypothèse. Une Peau-Rouge vive semblable à de l'écaille de dragon, une queue plus courte, mais plus pointue que celles de leurs cousins, de longues cornes sur le sommet du crane, parfois droites, parfois recourbées comme celles des béliers, de petites oreilles discrètes, un regard aussi brulant que les flammes et un tempérament tout feu tout flamme. Ils ont la particularité d'être insensibles à la chaleur, de pouvoir la générer ainsi que des projectiles de feu et des flammes grâce à leur corps. Voilà pourquoi ils sont généralement utilisés comme combattant à distance par les Overlords. Ils font ainsi pleuvoir sur l'ennemi un déluge de feu et de flamme, les brulants vifs dans une symphonie de cris d'agonies. Ils portent tous des noms en ARD."

Il semblerait que Biscornu ait oublié d'employer le terme "chaud bouillant" dans sa description des membres de cette tribu, se dit intérieurement Morrigane. En effet, malgré la poigne de fer qui lui serrait la gorge, le larbin continuait d'admirer les seins nus aux mamelons dressés de sa geôlière, la langue pendante d'envie. Morrigane l'observa attentivement, ses cornes, ou plutôt sa corne, vu que la droite était coupée en deux, était recourbée. Il portait également une ceinture ainsi qu'un petit plastron en cuir de salamandre noir lui couvrant la moitié du buste.

"PUIS-JE SAVOIR A QUOI TU JOUAIS, SERVITEUR !" Lui hurla dessus Faye tout en le secouant, faisant par la même occasion valser ses propres seins que le prisonnier ne perdait pas de vu, tout en se pourléchant les babines. "ET D'AILLEURS, QUE FAIS-TU ICI ?"

Pour toute réponse, le larbin sortit un parchemin de sous son plastron qu'il lui tendit. Elle prit le parchemin et relâcha sa proie qui chut à terre. Le larbin se releva immédiatement et sauta dans les bras de Morrigane, contre laquelle il se lova tout en grognant de contentement. La jeune sorcière lui caressa le haut du crâne, un sourire aux lèvres. Elle avait apprécié à sa juste valeur le plan du larbin ainsi que son audace, contrairement à sa mère.

"Ma chérie, c'est un mot de ton père... Et il t'est adressé !"

Morrigane trembla d'impatience et de joie en entendant ces mots... Elle tenta de masquer son émoi, mais c'était peine perdue avec sa mère. Cette dernière n'eut pas la cruauté de la faire patienter.

"Morrigane,

En récompense pour avoir survécu à votre première expédition, et au vu de vos capacités j'ai demandé à Biscornu de vous affecter à chacun un premier larbin.

J'ai cependant préféré choisir personnellement ton premier serviteur : le porteur de cette missive. Il se nomme Vicelard, il est un des nombreux larbins nés peu après la disparition du 4e Overlord et le grand exode. C'est moi-même qui lui ai coupé sa corne droite pour le punir quand je l'ai surpris une fois de trop à m'épier lorsque j'étais avec mes maîtresses. Il est très débrouillard et à défaut de posséder une réelle intelligence, il est retors et pervers à souhait. Il fera un bon serviteur pour toi, vous possédez le même regard sadique et cruel, prêt à tout incendier sur son passage, même le monde entier, pour obtenir ce que vous souhaitez.

J'espère qu'avec le temps, et l'aide de ton serviteur, du développera tes compétences pour révéler le potentiel que j'ai distingué en toi aujourd'hui. J'ai vu que tu savais allumer un feu à la perfection, mais demain, crois-moi, c'est un incendie indomptable que tu allumeras si tu continues dans cette voie...

et souviens-toi : Le Mal trouve toujours sa voie !"

Durant toute la lecture de la missive, le cœur de la fillette avait battu à tout rompre, et elle avait serré Vicelard contre elle de plus en plus fort, au grand plaisir de ce dernier. Quand sa mère eut fini de lire, la nouvelle maîtresse du larbin se tourna vers lui et demanda avec excitation :

"Ainsi, je suis ton nouveau maître... Jures-tu de m'obéir en tout ? D'exécuter le moindre de mes ordres, même les plus immoraux et les plus pervers ?"

D'un bon, le larbin rouge sauta à terre, se tourna vers Morrigane et, avec un visage traduisant à la fois son sadisme et sa perversion, s'inclina devant elle, reconnaissant ainsi sa domination. Faye, sachant où se plaçait ses intérêts et comment les favoriser, se mit à genou à côté de Vicelard, un sourire pervers aux lèvres et lui chuchota d'une voix sensuelle et aguichante :

"Si tu sers bien ma fille, que tu lui es fidèle et que tu la protèges correctement, peut-être te laisserais-je revoir ce corps qui te plait tant... voir même le toucher à nouveau... Il ne tient qu'à toi de gagner cette récompense..."

Le regard de Vicelard s'embrasa tandis que sa langue pendait et qu'un sourire béat déformait son visage démoniaque. Il acquiesça frénétiquement de la tête, tandis que Morrigane, contaminée à son tour, imita le sourire de sa mère.

Le duo du sadisme et de la perversion des tréfonds venait de devenir un trio...


Lokir rentra par l'ouverture de la petite caverne et s'effondra sur le sol, à l'agonie. L'ascension leur avait pris trois longs quarts d'heure. D'une part, car leur destination se trouvait à l'extrême base de la tour, à la jonction entre le plafond de la grotte et l'immense stalactite qu'était la résidence de l'Overlord. D'autre part parce que la montée avait été rendue difficile à cause des occupations actuelles de l'Overlord et de sa première maîtresse. S'il est déjà difficile d'escalader la tour en temps normal, l'exercice devenait proprement impossible quand les parois ne s'arrêtaient pas de vibrer. Plus d'une fois, Lokir avait dû sa survie qu'au grappin et la corde dont il se servait pour se maintenir à la roche.

Allongé sur le sol rocailleux, haletant comme un phoque, Lokir mit quelques minutes avant de remarquer que Scruteur lui tendait un gobelet en bois rempli d'eau.

"Buvez, sssseigneur. Ssssela vous requinquera."

Le garçon ne se fit pas prier. Il avala d'une traite la boisson, de l'eau croupie, mais qui néanmoins le délecta au plus haut point. Il étudia ensuite rapidement les lieux. La grotte était petite, suffisante pour qu'un adulte y vive avec seulement un lit, une table et un coffre. Elle était éclairée par deux torches dont les flammes virevoltaient de concert, projetant les ombres de Lokir et du larbin contre les murs. Sur celui opposé à l'ouverture, il distingua plusieurs documents, cartes annotées, listes de noms, organigrammes dont il ne comprenait pas la signification.

"Prenez plasssse jeune maître..." Dis le larbin, en l'invitant à s'asseoir sur un tas de paille recouvert d'une couverture posé dans le coin opposé de la grotte.

Lokir obtempéra et s'installa sur ce qui devait être le lit du fameux larbin. Puis il l'interrogea du regard. Scruteur s'empressa de répondre aux interrogations muettes de son invité.

"D'abord, merssssi de m'avoir ssssuivi jusqu'issssi et ssssoyez le bienvenu dans mon humble demeure. Ssssi je vous ai convié issssi, ssss'est pour vous faire une propossssissssion... j'ai été, comme beaucoup de larbins, impressionnés par votre performansssse d'aujourd'hui. Ssss'est pourquoi je ssssouhaiterais entrer à votre sssservisssse."

Lokir resta muet de stupeur face à une demande aussi inattendue. Il étudia minutieusement le langage corporel de son interlocuteur, à la recherche de signe lui indiquant s'il se moquait de lui. Mais le larbin resta parfaitement stoïque en attente de sa réponse.

"Contrairement à ce que vous pensez, maître Lokir, Scruteur est très sérieux."

Lokir tourna vivement la tête pour s'apercevoir avec stupeur que Biscornu se tenait dans un coin de la grotte.

"Biscornu ? Mais... comment es-tu arrivé ici ?"

"Par le passage secret reliant la salle du trône à cette grotte, tout simplement."

"IL Y A UN PASSAGE SECRET ?!" Estomaqué et furieux, il se tourna vert le larbin vert. "POURQUOI A-T-ON ESCALADER LA FAÇADE ALORS ?"

"Ssssela aurait été moins drôle ssssinon..." Répondit Scruteur avec un sourire sournois.

"Et de telles acrobaties n'étant plus de mon âge, j'ai préféré m'en dispenser." Renchérit le maître des larbins tout en venant se placer à côté de son collègue. "Votre père en récompense de vos exploits à la surface m'a chargé de vous offrir votre premier serviteur. Sincèrement, je ne savais pas trop qui choisir, heureusement Scruteur s'est proposé de lui-même. Il est notre espion le plus qualifié, capable même contrairement à ses frères verts de masquer son odeur. Il est surnommé 'l'ombre parfaite'. Et comme vous pouvez le voir, il possède une intelligence assez développée. Je le laisse d'ailleurs vous expliquer pourquoi."

"Merssssi, Bisssscornu. Je ssssuis née sous le règne du quatrième Overlord, ou du moins la fin de sssson règne. Quand il a dissssparu, piégé dans les abysssses, Bisssscornu mena notre peuple dans un grand exode vers les tréfonds. Malheureussssement j'étais à l'époque parti pour ma première missssion d'esssspionnage. Je rentrais à la tour quand sssse produissssit le grand cataclyssssme provoqué par l'explossssion de l'Orbe de Tour. Le ssssouffle de la déflagration me projeta au loin, grâce à ma consssstitussssion de larbin je m'en ssssorti heureussssement indemne. J'ai alors fui les terres déssssolées à la recherche de mes frères et de mon maître. Dans les villages alentour j'appris la chute de l'Overlord ainsi que la dissssparition des larbins. J'ai par la suite voyagé à travers le monde pour continuer mes recherches. Après près de vingt années de recherche, j'ai finalement atteint mon but quand je suis arrivé à la ville de Nordberg alors que votre père donnait l'assssaut à l'île de Clairéternel. Les larbins en faction dans la ville me conduisirent à la nouvelle tour, je fus le premier vert à revenir dans les tréfonds. Nous découvrîmes alors avec Bisssscornu que la déflagration magique du grand cataclyssssme avait eu des effets sur mon sssserveau, me rendant plus intelligent qu'un larbin moyen. À causssse de ssssela, votre père jugea préférable de m'utiliser comme esssspion pour des missssions délicates plutôt que de m'intégrer dans sssses troupes de combats. Sssseulement sssses missssions en ssssolitaire me lassssent et ne me permettent pas de développer tout mon potenssssiel. Et je pensssse qu'en vous sssservant je pourrais atteindre la perfecssssion de mon art." Expliqua l'Ombre Parfaite.

Lokir avait écouté avec attention l'histoire du larbin vert. Quand il eut fini, il soupira et dit :

"Ce serait un honneur d'avoir un serviteur tel que toi, Scruteur..." Il tourna la tête vers Biscornu. "Malheureusement, ce ne sera pas possible, car j'ai décidé d'abandonner la course au titre d'Overlord..."

"Et puis-je savoir pour quelles raisons ?" Demanda le vieux larbin qui s'attendait malheureusement à une telle déclaration.

Lokir se leva et se dirigea vers l'entrée de la grotte. Là, il baissa les yeux afin de contempler la grille située plus bas indiquant l'emplacement des Bas-Fonds et répondit tout simplement :

"Harald..."


"Alors, paraît que c'est toi l'nouveau ?" demanda la brute d'une voix forte.

Harald releva la tête. Face à lui se tenait un Ruborien, facilement reconnaissable à sa peau foncée. Habitants du brulant désert de Ruboria, les ruboriens étaient connus pour leurs capacités physiques, la réputation de leurs guerriers, la délicatesse de leurs femmes, et la mauvaise qualité de leurs nourritures. Son interlocuteur semblait avoir 25 ans au moins, il semblait même plus proche de la trentaine. Une fine moustache bien entretenue, des muscles saillants et huileux, ainsi qu'une corpulence correcte étaient les indices qui permettaient au fils ainé de l'Overlord de deviner qu'il était en face d'un racketteur professionnel et qui semblait avoir réussi en plus. Depuis son arrivée dans les Bas-Fonds, il n'avait vu en majorité que des esclaves décharnés, hommes, femmes et enfants. Il devinait que seuls ceux les plus forts et avec le moins de scrupule survivaient dans ce cloaque. Comme son nouvel ami.

"Hé gamin, j'te cause !" S'impatienta l'habitant du désert, en le poussant violemment.

Agile comme un félin, Harald reprit son équilibre et envoya un crochet du droit en plein dans la figure de son adversaire, qui s'écroula à terre, stupéfait. Le "gamin" le toisa de haut en se massant le poing droit et lui demanda :

"Ouais, c'est moi. D'autres questions ?"

Puis, après un regard circulaire autour de lui pour intimider les badauds, il enjamba son agresseur et continua sa route.

Cela faisait plus d'une heure qu'il tournait en rond dans les Bas-Fonds, explorant son nouveau royaume. Dépossédé de son armure et de ses armes, il n'était pourtant pas sans défense comme certains l'avaient cru à son arrivée dans ce lieu de misère. Escorté par Bigleux et ses hommes, il était entré ici portant uniquement une tunique rapiécée, des sandales ainsi que ses bandages sur le visage. Après l'avoir déposé à la fois au poste de garde et aux bons soins de Grilleux, le larbin brun chef des geôliers, Bigleux avait repris la plateforme magique avec ses hommes pour retourner à la tour. Harald l'avait regardé partir le cœur serré, mais sans verser une larme. Certes, la situation n'était pas catastrophique. Tous les matins, le pont magique qui relie les Bas-Fonds à la tour serait activé, la grille relevée et il serait escorté avec tous les esclaves à la demeure de son père où il pourrait suivre ses enseignements habituels. Puis le soir, il serait escorté de nouveau aux Bas-Fonds avant que le pont magique ne soit désactivé et la grille fermée. Mais il ne bénéficierait plus des repas comme son frère et ses sœurs, ni d'aucun vêtement ou arme. Ordre de son père : Il devait se débrouiller seul !

La population des Bas-Fonds se composait essentiellement des servantes de la tour, des mineurs employés dans les tréfonds pour creuser des galeries, aménager et entretenir la tour, ou enfin extraire du Durium, de l'Arcanium et des métaux précieux dans les mines personnelles de l'Overlord. Il y avait également de nombreux enfants, et quelques rares vieillards, l'espérance de vie y étant très faible. Cela représentait une population active d'environ deux à trois cents âmes auxquelles il fallait ajouter une catégorie de "non active", quoique le terme soit peu approprié. Il s'agit des larbins considérés comme faibles ou ayant déplu à leur maître qui étaient également enfermés dans les Bas-Fonds. Malheureusement pour eux, ils ne survivaient que très peu de temps, rapidement tué par le reste de la population ou bien ils mourraient de dépression du fait de ne plus servir l'Overlord.

Tout en se promenant, Harald observa l'organisation de cette microsociété. Des esclaves vivaient en groupes mixtes ou alors en famille, non pas par volonté de se reproduire, mais bien à cause du manque de logement. Les édifices en pierre étaient rares et abritaient plusieurs familles qui se partageaient l'espace disponible. Jamais un bâtiment n'était laissé vide durant la soirée, de peur qu'il soit investi par d'autres ou que les maigres possessions qu'il abrite ne soient dérobées. Le retour du travail le soir donnait d'ailleurs lieu à une course effrénée pour être sûr de reprendre possession du logement pour la nuit. En dehors des logements en pierre, il y avait aussi de nombreux abris en bois qui hébergeaient tous les parias vivant seuls, les enfants abandonnés ou les orphelins. Le fils de l'Overlord remarqua que, si la tendance générale était de se regrouper pas ethnie, il y avait quand des exceptions. Ainsi on pouvait voir des elfes fréquentant des hommes, des impériaux avec des ruboriens, des halfelins et des nains. Le troc était le meilleur moyen de faire affaire, la nourriture et l'eau avaient, au reste, plus de valeur que l'or. De toute façon, les esclaves avaient très peu de possessions à échanger. Quelques vieux bijoux ou vêtements qu'ils possédaient au moment de leur capture, ou des bricoles fabriquées par les plus adroits d'entre eux, ou par d'anciens artisans. Biscornu leur avait un jour expliqué en classe que chaque jour les dix mineurs les plus productifs et les dix servantes recommandées par les trois maîtresses de l'Overlord étaient amenés dans une salle remplie de nourritures, de divers objets et matière première pendant que l'on raccompagnait leurs camarades. Ils étaient autorisés à emporter tout ce qu'ils pouvaient porter. Malheureusement, ils étaient généralement rackettés dès leur arrivée dans les Bas-Fonds s'ils n'avaient pas d'amis pour les aider, ou qu'il n'avait pas engagé des gardes du corps parmi les larbins bruns de la "porte de Grilleux", manière dont ledit Grilleux et ses hommes amélioraient leur ordinaire. L'Overlord avait créé la mesure de la "salle des récompenses" afin de donner une lueur d'espoir à ses esclaves pour éviter qu'ils ne se laissent mourir, et également pour participer au maintien de l'instabilité dans les Bas-Fonds, enrayant ainsi les risques de révolte.

Son altercation avec le ruborien semblait avoir dissuadé d'autres brutes de lui chercher des noises. Il venait de faire trois fois le tour du quartier à la recherche d'un endroit ou dormir sans subir aucune attaque. Il avait bien vu à un moment un groupe de trois nains l'observer avec des yeux noirs, mais ils n'avaient pas osé passer à l'acte. Harald ne relâcha pas pour autant sa garde. Voilà pourquoi, quand elle vint, l'attaque ne le surprit pas. Son agresseur était à la fois petit et agile, il lui avait sauté dessus sur le haut du dos, le faisant ainsi tomber la tête la première au sol. Puis, profitant de son avantage il avait commencé à le rouer de coups. Ne se laissant pas faire, et comme il l'avait prévu dès le début de l'affrontement, Harald roula sur le côté et envoya un coup de pied dans ce qu'il croyait être les parties génitales de son adversaire. Il avait cependant grandement surestimé la taille de son agresseur, qui s'écroula, touché à la tête. Harald se releva et resta interdit face à l'identité de l'attaquant.

"UN LARBIN BRUN ?"

S'il lui arrivait souvent de dormir pendant les leçons de Biscornu, il ne l'avait heureusement pas fait durant celle de présentation des tribus de larbins.

"Les larbins bruns sont la tribu dominante parmi toutes les autres. Aussi bien en force, qu'en nombre. À l'opposé, bon nombre d'entre eux sont également parmi les plus stupides. Ils forment l'épine dorsale des forces démoniaques de l'Overlord. Fidèles jusqu'au fanatisme, vous pourrez les voir se sacrifier sans souci de leur personne pour aider vos noirs dessins. Leur devise étant 'fracasser d'abord, sautiller sur le cadavre ensuite', ils vous laissent le soin de penser pour eux. Leur peau brune est plus animale que celle de leurs cousins bleus, rouges et verts et contrairement à eux, ils ne possèdent pas de queue. Leur visage est plus carré, avec de très longues oreilles, des dents acérées et cariées. Ils peuvent porter jusqu'à vingt fois leur poids pour les plus faibles et savent manier toutes les armes, des plus dangereuses telles la hache ou la lance, aux plus improbables comme les rouleaux à pâtisserie. Leur prénom se termine toujours en EUX."

Le larbin ne resta pas à terre longtemps et se précipita sur Harald. Celui-ci l'esquiva sans peine, et l'attrapa par le cou tandis que le brun gigotait de tout côté pour se libérer.

"DU CALME, LARBIN !" Lui cria-t-il dessus d'une voix forte.

Immédiatement, le larbin cessa de gigoter et regarda Harald droit dans les yeux, avant de balbutier :

"Maître Harald ?"

À ce moment, un rouleau de parchemin tomba aux pieds d'Harald dans un simple "PLOC", comme sorti de nulle part. Lâchant sa prise qui tomba par terre et sur les fesses, Harald ramassa le parchemin, le déplia et le lut. Il reconnut facilement l'écriture de son père.

"Harald,

En récompense de vos exploits à la surface, j'ai demandé à Biscornu de vous affecter à chacun un premier larbin. Toutefois, j'ai décidé de choisir moi-même le tien. Si tu lis ce message, c'est que tu viens de le rencontrer.

Il se nomme Bilieux. Tout comme toi je l'ai envoyé dans les Bas-Fonds après qu'il m'ait déçu. Tout comme toi, il porte également la marque de sa faiblesse sur le corps. À vous de voir ce que vous allez faire maintenant. Resterez-vous prostré ? Ou vous élèverez-vous des Bas-Fonds pour atteindre les sommets, comme je l'ai fait autrefois ? Ce n'est pas la douceur ni l'amour qui forgent les grands Overlords, mais l'adversité !

De tous, tu es celui qui le comprend le mieux. Toujours, tu vas de l'avant, te battant sans cesse pour avancer. Alors, continue ! Bas-toi sans faiblir, relève-toi à chaque coup qui te mettra à terre, et tu verras qu'un jour je me tiendrais devant toi et qu'enfin nous pourrons nous affronter !

Ainsi, le Mal trouvera une fois de plus sa voie..."

Harald releva la tête de la missive et contempla Bilieux.

"Ainsi, toi aussi tu as déçu mon père... Comment ?"

Les oreilles et les yeux de Bilieux se baissèrent simultanément, puis il se tourna lentement afin de montrer son dos. Une longue cicatrice le zébrait, encore bien rouge. Elle ne devait pas être vieille.

"Une blessure dans le dos. La pire honte pour un larbin... Tu as donc fui face à l'ennemi, pourquoi ?"

Le larbin fit de nouveau face au fils de l'Overlord.

"Ennemi... Fort... plus fort que moi... moi peur... moi trop faible..." Répondit-il les oreilles basses.

Sa réponse lui valut un autre coup de pied en pleine figure de la part d'un Harald fou de rage.

"Arrête de te lamenter ! Cela ne résout rien dans la vie. Regarde-moi ! Regarde mon visage ! C'est mon père, l'Overlord, qui m'a fait ça parce que je l'ai déçu. Comme toi, je suis marqué à vie ! Certains ont dit, ou pensé, que je ne serais jamais Overlord, que j'étais trop faible ! J'ai été envoyé ici pour y pourrir, comme un vulgaire esclave ! Mais je deviendrai plus fort, tu m'entends ! Je m'élèverai de cette fange jusqu'au titre d'Overlord ! J'enfilerai le casque de la puissance et plus personne ne verra ma cicatrice ni n'osera y faire référence. Mais pour ça..." Il releva le larbin. "Pour cela, j'ai besoin de serviteurs dévoués. Veux-tu être le premier d'entre eux ? Veux-tu devenir fort avec moi et t'élever ? Veux-tu prouver ta valeur ? Si tu acceptes, j'oublierais la marque dans ton dos, j'oublierais ta honte et seuls compteront tes actes futurs. Sers-moi et tu deviendras le plus puissant des larbins bruns ! Qu'en dis-tu, Bilieux ?"

Le regard du larbin se fit dur, ses oreilles se dressèrent, et il se recroquevilla prêt à bondir. Ce qu'il fit, pour sauter à la gorge... Du ruborien qui s'approchait à pas de loup derrière Harald afin de l'étrangler et prendre sa revanche. Bilieux lui asséna une succession de coups de poing, le griffa, lui tira le nez et les cheveux, en hurlant :

"TOUCHE PAS AU MAÎTRE À BILIEUX !"

Tandis que le ruborien courait dans tous les sens en poussant des petits cris, son premier serviteur sur la tête, Harald s'accorda son premier vrai sourire depuis son retour de la surface.


"Je dois avouer que je ne comprends pas votre réponse, Maître Lokir." S'exprima Biscornu en se caressant sa barbe. "Est-ce parce qu'avec la défection de votre frère, vous pensez ne plus être à la hauteur ?"

Le fils de Kelda soupira.

"As-tu des frères, Biscornu ?"

"Tous les larbins sont mes frères, jeune seigneur. J'en ai même beaucoup trop par rapport à ce que je souhaiterai." Il haussa les épaules avec fatalisme. "Mais comme le dit le proverbe larbin : 'on peut choisir son Overlord, son arme ou ce que l'on met dans sa bouche, mais pas sa famille'."

"Alors tu ne dois pas savoir ce qu'est la complicité et l'amour qui unit deux frères quand ils sont proches."

"Détrompez-vous, j'ai ce genre de relation avec quelques-uns de mes millions de frères, comme Mortis ou Scruteur, alors que pour d'autres je n'ai que de l'indifférence, voir de la honte, ou mieux des envies de meurtre... comme Jaseux par exemple."

"Il est vrai que sssses poèmes ssssont des appels à l'assssassssinat." Acquiesça Scruteur. "Mais je préfère sssson humour à sssselui de Mortissss."

"Parce que tu es totalement hermétique à l'humour noir, Scruteur."

"Bref !" Coupa Lokir. "Je partageais avec Harald une complicité qui allait au-delà des mots. Nous étions un et tout à la fois. Nous étions frères, unis dans notre désir de devenir Overlord, sans pour autant nous rendre compte de ce que cela signifiait vraiment." Il serra les poings de fureur et de peine. "Mais maintenant, je m'en rends compte... devenir Overlord signifie être seul, et devoir renoncer à tout ce à quoi l'on tient pour se tourner vers le Mal. Dans cette course au pouvoir, mes sœurs, mon frère et moi-même devrons nous entretuer... Si cela ne gêne pas Morrigane, moi j'en suis incapable, Jaina non plus et je pensais qu'il en était de même pour Harald..."

"À votre place je n'en serais pas si sûr concernant maîtresse Jaina." Commenta Biscornu.

"En tout cas, même si ma vie en dépendait, je ne pourrais jamais tuer mon frère Biscornu. JAMAIS !" Il se laissa choir sur la couche de Scruteur. "Harald lui n'hésitera pas... Je ne l'aurai jamais cru jusqu'à aujourd'hui, mais on dirait que le coup d'épée de père lui a arraché une partie de son âme..."

"Tiens, au passssage, ssssais-tu pourquoi le maître a renommé sssson épée démoniaque 'Ambrossssius', mon frère ?"

"Je dois avouer que non. Mais, bien que j'ai son oreille, notre sombre maître ne m'explique pas toutes ses obscures lubies."

"Voilà pourquoi je renonce à cette course folle. Je ne peux me résoudre à combattre mon frère. Je ne souhaite que son bonheur, et le protéger à mon tour, comme il l'a fait pour moi... mais j'en suis incapable. Alors, autant ne plus être un obstacle sur son chemin ni un fardeau." Conclut Lokir en ignorant les réflexions des deux larbins.

Biscornu échangea un rapide regard avec l'Ombre Parfaite. Il fallait impérativement faire quelque chose, sinon le maître ne serait pas satisfait. Il s'avança donc vers le jeune homme.

"Je comprends votre raisonnement, messire Lokir, mais je pense qu'il est basé sur une mauvaise compréhension de ce qu'est véritablement L'Overlord. Un Overlord est seul, certes, mais seulement face au danger, voilà la leçon que votre père voulait vous enseigner à vous et à votre frère. Contre ses adversaires, il ne peut compter que sur ses propres capacités. Également sur ses larbins, mais ceux-là ne prendrons jamais d'initiative, ils lui obéiront sans réfléchir. Il fallait empêcher que vous vous reposiez tout le temps sur votre frère et que ce dernier ne regarde toujours derrière son épaule pour voir si vous vous en sortiez. À cause de cela, vous le tiriez vers le bas, malgré son énorme potentiel."

Biscornu fit une pause. Il ne mentait pas, mais donnait seulement son opinion en fonction de ce que lui avait dit l'Overlord. Mais s'agissait-il vraiment de toute la vérité ? Allez savoir. Comme il l'avait dit juste avant, il ne savait pas forcément tout des plans démoniaques de son maître.

"De plus, si un Overlord devait vivre seul il ne prendrait pas de maîtresses. Vous avez bien compris, malgré votre jeune âge que la relation qui unit votre père à maîtresse Kelda est tout aussi forte, voir plus, que celle que vous avez avec votre frère."

"Ssssans compter que ssssertain Overlord développe des relassssions ssssinssssères avec quelques larbins. Comme votre père et Rugueux par exemple." Ajouta Scruteur.

"La véritable question serait plutôt de savoir pourquoi vous voulez devenir Overlord."

"Avant je voulais être Overlord parce que pour moi cela signifiait être fort. Et je voulais être aussi fort que mon frère..."

"Et c'est toujours le cas, jeune maître. Voyez cette quête comme une manière de vous dépasser et devenir plus fort !" S'enthousiasma Biscornu.

"Mais dans quel but ? La quête de la force n'est pas une fin en soi !" S'emporta Lokir.

"Pour faire comme Loup Gris, jeune sssseigneur." Répondit Scruteur.

"Tu connais les contes de Loukas et Loup Gris ?" S'étonna Lokir en se tournant vers le larbin vert.

"Oui. Ssssertain ssssoir, vos parents ssss'éclipssssaient après que dame Kelda vous ait couchés et je montais la garde, invissssible, dans votre chambre. Comme j'y entrais en même temps que vous, j'écoutais les hisssstoires de votre mère." Il s'approcha du garçon. "Vous devez devenir comme Loup Gris, un guerrier ssssuffisamment fort pour protéger votre frère et lui faire honneur."

"Mais comment pourrais-je le protéger si je dois un jour l'affronter ?" S'inquiéta le fils cadet du seigneur des ténèbres.

"L'affronter, mais pas le tuer." Sourit sournoisement le maître-espion. "Aujourd'hui, vous avez blessssé votre père à la main d'une attaque ssssournoisssse et préssssisssse. La voie des ombres ressssèle de nombreusssses attaques de sssse genre que vous pourrez apprendre. Ainssssi, quand vous affronterez maître Harald, vous pourrez le vaincre ssssans le tuer."

"D'autant plus, que vous n'êtes pas sûr que vous devrez le combattre. N'oubliez pas maîtresse Morrigane, ni maîtresse Jaina que vous sous-estimez un peu trop, je pense. Elles n'hésiteront pas une seconde à éradiquer toute personne qui se mettra sur leur passage. Face à de puissantes magiciennes, toute la force de votre frère lui sera inutile. En suivant la voie des ombres, vous serez plus à même de le protéger, sans qu'il s'en rende compte, qui plus est, et que cela blesse son égo." Renchérit Biscornu.

Lokir resta pensif un long moment, réfléchissant à ce que lui avaient dit les deux larbins. Pesant le pour et le contre, il se leva à nouveau pour contempler les Bas-Fonds de l'ouverture de la grotte. Puis ayant pris sa décision, il se retourna vers ses interlocuteurs et leur dit :

"Si je dois suivre la voie des ombres pour devenir Overlord, il me faudra non seulement quelqu'un pour me guider, mais également pour me servir. Veux-tu toujours remplir ce rôle Scruteur et cheminer avec moi là où les ténèbres nous mèneront ?"

L'unique œil du larbin vert brilla d'excitation. Repoussant sa cape moisie en arrière, il mit genou à terre et baissa la tête.

"De toute la noirsssseur de mon cœur, oui. Je ssssuis votre humble sssserviteur, maître Lokir."

Biscornu s'accorda un sourire. Apparemment, le vieil adage continuait de se vérifier à chaque nouvelle génération...

Le Mal trouve décidément toujours sa voie.