Un mois s'était écoulé depuis la chute d'Abondance et la nuit qui avait vu chacun des prétendants recevoir son premier serviteur pendant que l'Overlord fêtait à sa manière avec sa première maîtresse l'anéantissement de la rébellion. Dès le lendemain, il avait donné de nouvelles instructions à Biscornu. Avec les autres professeurs, ils continueraient les enseignements communs le matin, mais l'après-midi ses enfants seraient libres de faire ce qu'il leur plait. Biscornu, Mortis et Rugueux resteraient à leur disposition, tant que cela n'interférait pas avec leurs devoirs respectifs. L'objectif étant de permettre à ses descendants de développer leurs talents. Chacun des héritiers se mit donc à suivre son propre but, et ils s'accommodèrent très vite de cette nouvelle liberté.

Les journées passèrent, se ressemblant presque toutes. Le matin, vers 7:00 HT (heure des tréfonds), Lokir, qui résidait dans la caverne de Scruteur, se levait et descendait la paroi de la tour pour rejoindre la salle de cours. À 7:30 HT, le pont magique reliant les Bas-Fonds à la tour de l'Overlord était activé par les larbins bleus permettant à Harald ainsi qu'à Bilieux de s'y rendre en même temps que le flot d'esclave et de serviteur. À 8:00 HT, les quatre frères et sœurs se retrouvaient en salle de classe pour suivre les cours de Biscornu jusqu'à 12:00 HT, tandis que leurs serviteurs vaquaient à différentes tâches. Après une pause déjeuner bien méritée, chacun s'adonnait à ses occupations personnelles. À 20:00 HT Harald et Bilieux retournaient aux Bas-Fonds avant que le pont magique ne soit désactivé pour la nuit. Vers 21:00 HT Lokir escaladait la façade de la tour pour regagner la caverne de Scruteur. De 21:30 à 22:30 HT, Jaina et Morrigane dinaient chacune en compagnie de leur mère avant de reprendre leur travail.

Chacune des deux magiciennes s'était plongée à corps perdu dans l'étude de la magie. Aidée de Maestro, Jaina passait ses après-midi à la bibliothèque à étudier les grimoires à sa disposition pour apprendre de nouveaux sortilèges, ainsi que ceux d'alchimie. Pour faciliter son apprentissage et pratiquer ses expériences en paix, elle avait demandé à son père la permission d'installer un atelier dans une des pièces inoccupées de la tour. Il avait accédé à sa demande en échange des éditions originales de son premier livre. Après les avoir fait copier par des larbins bleus, elle lui avait donné. Une ancienne salle de stockage avait été vidée, puis agrandie, réaménagée puis équipée d'un plan de travail en marbre noir, avec tout le nécessaire d'alchimie : distillateur, extracteur, petit four, de nombreuses fioles et béchers. Il y avait également un bureau, une petite bibliothèque et plusieurs armoires en ébène pour stocker les livres, les outils et les composants alchimiques de la jeune sorcière. Là-dedans, elle pratiquait tous les soirs l'alchimie, la nécromancie ainsi que ses nouveaux sorts. Elle s'endormait généralement très tard, dans un des deux fauteuils placés là à l'inauguration de la salle par sa mère en prévision de ses visites . Maestro mettait alors une couverture sur les épaules de sa maîtresse, puis rangeait l'atelier puis de se coucher à son tour. Au petit matin, il descendait en cuisine et rapportait le petit déjeuner à Jaina afin qu'elle le déguste sur place dès son réveil avant de se rendre en cours.

Morrigane de son côté privilégiait une étude plus pratique de la magie. Aidée de Vicelard, elle avait exploré les galeries des tréfonds au-delà de la tour jusqu'à trouver une grotte où coulait un torrent de lave régulier. La température y était difficilement soutenable, ce qui était parfait pour l'entrainement qu'elle comptait s'imposer. Dans un premier temps, elle s'était entrainée à pratiquer sa magie offensive tout en maintenant un bouclier magique pour se protéger de la chaleur ambiante. Elle était certaine que durant les combats cela lui serait très utile. Pendant les deux premières semaines, Vicelard la ramena tous les soirs à la tour en la portant sur son dos, épuisée et à bout de force, pour que des larbins bleus la soignent avant qu'elle ne dine avec sa mère. Ayant finalement atteint le degré de maitrise qu'elle souhaitait, Morrigane se mit à pratiquer sa magie sans bouclier pour augmenter sa résistance à la chaleur. L'exercice fut peu probant, et elle stoppa l'entrainement au bout d'une semaine de succession de brûlures et d'insolations. Le seul point positif qu'apporta cette expérience fut au niveau de son bronzage. Comprenant qu'elle devait aller crescendo pour accroitre sa résistance à la chaleur, tout en ne négligeant pas sa condition physique, elle demanda à Rognon d'accepter son aide à la forge, à la grande surprise de sa mère, mais également avec l'approbation silencieuse de son père. Elle devint donc l'assistante du larbin forgeron, utilisant sa magie pour chauffer les métaux à la température souhaitée par simple contact avec ses mains, et en les portant sans gants. Afin de ne pas répéter la même erreur que dans la grotte, elle déploya dans un premier temps son bouclier magique pour se protéger de la température des hauts-fourneaux. Puis elle diminua son intensité progressivement. Elle en profita également pour observer le forgeron au travail et se familiariser avec les subtilités de son art.

Comme vous vous en doutez, l'apprentissage d'Harald était plus physique que celui de ses sœurs. Dès la fin de la pause déjeuner, il fonçait avec Bilieux dans la salle d'armes pour s'entrainer. Combats à mains nues, aux armes blanches, ou de lancer, aucune forme de combat n'échappait à leur entrainement. Au bout de trois semaines, Bilieux avait retrouvé confiance en lui et en ses facultés tandis qu'Harald avait trouvé dans cette discipline journalière un moyen d'oublier sa honte. Il avait fini par enlever les pansements de son visage, découvrant une large cicatrice lui couvrant toute la face de haut en bas et de droite à gauche en passant par son nez juste au niveau de l'intersection de ses sourcils. Heureusement, aucun de ses yeux n'avait été touché et il n'avait perdu aucune capacité visuelle. Dès la troisième semaine, Harald s'inscrivit avec Bilieux pour les combats d'arène qu'organisait Jaseux pour divertir les habitants des tréfonds, avec l'approbation de l'Overlord. Ces affrontements avaient lieu sur un énorme rocher flottant continuellement et magiquement autour de la pointe de la tour des tréfonds, au plus proche de l'océan de lave de la caverne. Il s'agissait d'un cadeau de la part de maîtresse Faye pour célébrer la victoire de l'Overlord sur l'empereur Solarius. Chaque jour s'y affrontaient de nombreuses créatures capturées par les larbins, des prisonniers ou des esclaves espérant augmenter leur ordinaire grâce aux paris qui s'y pratiquaient. La première rencontre du fils de Kelda et de son serviteur faillit être la dernière. N'ayant pas l'habitude de combattre ensemble ils avaient manqué de se faire tuer par leurs trois adversaires. Seule la rage qui les animait les avait tirés d'affaire. Par la suite, ils apprirent à travailler en équipe, se sauvant même mutuellement la vie durant face à une coalition de dix larbins bruns et verts. Leur renommé grandissant, Harald eu un jour la surprise de voir sa mère venir assister à ses combats. Kelda devint vite une habituée de l'arène. Un jour pourtant, Harald ne la vit pas parmi les spectateurs, il en fut profondément déçu. Quelle ne fut pas sa surprise quand les portes s'ouvrirent dévoilant son adversaire et qu'elle apparut, armée d'une épée en fer et d'un bouclier rond et suivit pas vingt larbins bruns. Il ne s'en était pas encore remis de sa stupeur que de la poterne derrière lui s'approcha un allié de poids qu'on lui accordait, vu le nombre de ses opposants... L'OVERLORD en personne !

"Je n'utiliserai pas mes sorts. Tu as donc intérêt d'être à la hauteur !" Lui dit-il avant de foncer sur leurs ennemis.

Ce fut l'un des combats d'arène les plus mémorables du jeune homme et de l'histoire des tréfonds.

L'entrainement de Lokir était quant à lui enveloppé de mystère, comme un paysage nimbé dans la brume. Il était devenu insaisissable, les seuls moments où l'on pouvait le voir étaient pendant les cours de Biscornu, ainsi que le matin et le soir quand il escaladait les murs de la tour. Si le fils cadet était autrefois timide, il était désormais renfermé et fuyant, aussi bien avec son frère et ses sœurs qu'avec sa mère. La seule qui possédait des informations concernant son entrainement était Jaina. Pour cause, elle le laissait utiliser son atelier ainsi que ses produits d'alchimie. En échange, il lui reconstituait ses réserves d'ingrédients et lui en procurait d'autres, beaucoup plus rares. Ainsi, l'apprentie magicienne trouvait souvent une caisse, remplie d'herbes et de plantes, posée sur le plan de travail de son laboratoire quand elle s'y rendait le soir venu. Elle se demandait d'ailleurs comment son frère faisait pour les obtenir. Une chose était sûre, il ne les réclamait pas à leur père. Dactylo, le larbin bleu chargé de l'inventaire des stocks de la tour, n'avait remarqué aucune disparition de cette nature. Pour vous dire la vérité, ce n'était pas lui qui collectait les ingrédients, mais Scruteur pendant ses expéditions à la surface.


Vint le fameux jour ; le jour tant attendu ! À la fin de la classe, Biscornu leur apprit qu'il n'y aurait pas cours le lendemain, car ils étaient tous convoqués dans la salle du trône par leur père. Les prétendants se préparèrent du mieux qu'ils purent, souhaitant montrer leurs progrès à leur juge. La plus impatiente de tous était bien évidemment Morrigane. Elle n'en dormit pas de la nuit. Dès potron-minet, elle se précipita vers le lieu de rendez-vous. Quand elle entra dans la salle par les escaliers situés à la gauche du trône, suivie de son fidèle Larbin, elle fut satisfaite de voir qu'elle était la première arrivée. Biscornu à sa droite, l'Overlord attendait ses enfants, impassible sur son trône de pierre. Les maîtresses n'avaient pas été conviées à assister à l'entrevue cette fois-ci, surement pour éviter de nouveaux débordements. La fille ainée s'inclina majestueusement devant le seigneur des lieux, immédiatement imitée plus maladroitement par Vicelard. Au même moment, sa sœur descendit les escaliers situés à la droite du trône avec Maestro et vint se placer à ses côtés. Le contraste entre les deux femmes était saisissant, tant elles ressemblaient à deux faces d'une même pièce. L'une en rouge vif, privilégiant le côté pratique de la magie, suivit de son larbin pyromane portant juste un plastron de cuir ; l'autre en bleu clair, privilégiant le côté théorique de la magie, suivit de son larbin aquatique portant une chemise à jabot pour l'occasion. Les lueurs de meurtre qu'émirent simultanément Morrigane et Vicelard ne trouvèrent pas d'écho chez leurs opposés qui les ignorèrent, tout en s'inclinant devant l'Overlord dans une synchronisation parfaite. En parfait manipulateur, le démon de Nordberg adressa un hochement de tête à Jaina, mais aucun à Morrigane. La colère de cette dernière ne diminua pas. Elle n'eut toutefois pas le temps de s'y adonner. Précédés d'un coup de trompette puissant, quatre larbins bruns en armure de cuir et armés de hallebardes et d'épées entrèrent par la grande arche située au fond de la salle, juste en face du trône. Ils l'encadrèrent et se mirent au garde-à-vous, tandis que Jaseux, dans une pirouette parfaite et un tintamarre de grelots, fit irruption dans la salle. D'une voix aiguë, il commença à déclamer :

"Moi Jaseux, troubadour à la cour de l'Overlord ai une jolie chansonnette

Concernant Harald sa seigneurette,

Le banni, le lâche, le honni.

Oyez oyez, braves et exécrables larbins,

Tremblez devant l'enfant devenu homme !

Il a lavé l'affront depuis les bas-fonds !

Nouveau chef des geôliers et possédant son propre larbin,

Qui peut reconnaitre ce gamin ?"

Magistral et digne, Harald entra dans la pièce, remontant la haie d'honneur de larbins, ses lourdes bottes en cuir résonnant sur les pierres froides de la pièce. Il portait toujours ses vêtements rapiécés, un plastron grossièrement forgé avec du métal de récupération, et une épée noire à sa ceinture. Suivi des larbins bruns, il se dirigea vers son père et ses sœurs. Il s'arrêta devant le trône et transperça le colosse en armure du regard tout en gardant les bras croisés sur son torse. L'Overlord lui rendit son regard jusqu'à ce que Biscornu intervienne, mettant un terme à un duel qui promettait d'être long :

"Chef des geôliers ? N'est-ce pas le poste occupé par Grilleux ?"

Pour toute réponse, Harald s'écarta ; derrière lui se trouvait Bilieux, portant un autre larbin sur ses épaules. Il jeta son fardeau au pied de L'Overlord. Il s'agissait de Grilleux, délesté de ses armes, et enchainé. Il baissa la tête, honteux, attendant silencieusement que son maître énonce sa punition. Mais celui-ci l'ignora, préférant garder son attention fixée sur le nouveau chef des geôliers. D'un geste, ce dernier ordonna à son serviteur de récupérer le prisonnier. Puis, il daigna enfin s'expliquer.

"Hier soir, avec mon fidèle serviteur, nous avons attaqué la 'porte de Grilleux'. Pendant que Bilieux s'occupait de retenir les gardes, j'ai défait leur chef durant un combat singulier. J'ai ensuite pris sa place. Les autres geôliers m'ont juré fidélité. Je suis maintenant à la tête d'une horde d'une vingtaine de larbins, ainsi que de la 'porte de Grilleux' et par conséquent des Bas-Fonds." Il s'autorisa un sourire plein de satisfaction, puis mit genou à terre. "Toutefois, en subordonné obéissant, je viens vous rendre hommage, Messire, vous reconnaitre comme mon suzerain et vous assurer de mon entière obéissance."

Le dernier mot avait été dit sur un ton à la limite de la condescendance. Selon Morrigane, son frère jouait un jeu dangereux. Un sourire malicieux naquit sur ses lèvres. Il avait bien changé en l'espace d'un mois. Il semblait plus dur, plus impitoyable, et une aura de bestialité transpirait de tout son être. Auparavant joyeux et enthousiaste, Harald n'avait plus rien du gamin insouciant qu'elle avait connu... et c'était tant mieux. Du coin de l'œil, elle adressa un signe à Vicelard qui acquiesça. Ils devaient impérativement se rapprocher tous deux du jeune guerrier et de son larbin. Ils pourraient s'avérer des pièces indispensables dans un futur proche.

L'échange entre Morrigane et son laquais n'avait pas échappé à Jaina. Elle devrait redoubler de prudence à l'avenir, et prendre un peu de temps sur ses heures de recherche pour se sociabiliser avec Harald. Même si elle avait horreur de cela, elle ne devait pas laisser le champ libre à sa sœur. Elle regarda son père, toujours aussi impassible. Il finit par prendre la parole.

"Commençons !"

En s'inclinant, Biscornu s'exécuta, à la grande surprise des trois enfants. Lokir n'était pourtant pas là, mais cela ne semblait pas déranger le moins du monde l'Overlord ni son maître des larbins.

"Si sa magnificence l'Overlord vous a convoqués aujourd'hui, c'est pour vous faire deux annonces. D'une part, pour vous féliciter et vous encourager à poursuivre vos entrainements respectifs. Il espère que vous continuerez de progresser sur la voie que vous avez choisie jusqu'à devenir de parfaits représentants du Mal. Ensuite, sachez que vous allez entrer dans la dernière ligne droite de votre formation. Les cours que nous suivrons en classe désormais porteront sur l'organisation structurelle, culturelle et politique des différents royaumes de ce monde. Si vous avec l'ambition de contrôler un jour le monde, ils vous seront indispensables. Enfin, certains jours, vous aurez le plaisir de partir en excursion individuel avec l'Overlord. J'espère que vous saurez profiter de ces cours particuliers et les apprécier à leur juste valeur. Dans un peu moins de sept ans, vous passerez votre examen final. Il déterminera si vous avez bien achevé votre formation. Seuls ceux qui le réussiront auront le droit de concourir pour obtenir le titre d'Overlord. Les autres... et bien, disons que malgré mon âge avancé je n'ai rien oublié des milliards de façons de se débarrasser des gêneurs."

Bien que petit et d'apparence chétive, Biscornu n'avait pas besoin de hausser la voix quand il faisait ce genre de remarque. Son expérience au service du mal lui conférait une certaine crédibilité quand il proférait ce genre de menace. Même son ton plaisant et guilleret donnait la chair de poule à ses élèves.

"Continuez donc sur votre lancée, et faites honneur à votre père." Il se tourna vers le fils de l'Overlord. "Quant à vous maître Harald, votre père vous confirme dans votre titre de capitaine des geôliers. Il place également Grilleux sous vos ordres afin qu'il vous serve. Vous répondrez désormais sur votre vie de la sécurité des Bas-Fonds. Cependant, effacez de votre visage balafré par la honte et votre incompétence ce sourire satisfait ! Sachez que toute autre incartade de ce genre sera punie ! Rappelez-vous qui est l'Overlord ici et qui ne l'est pas! Un seul faux pas et... Mais je pense qu'une démonstration vaut mieux qu'un long discours."

À peine le vieux larbin avait-il fini sa phrase qu'Harald entendit ses larbins pousser des grognements de surprise derrière lui. Il fit promptement volte-face pour s'apercevoir qu'ils avaient tous sans exception été maitrisés par des larbins verts sortis de nulle part. Portant la main à l'épée, il s'apprêtait à leur venir en aide quand il sentit simultanément une poigne puissante sur son bras ainsi que le contacte froid d'une lame sur sa gorge. Pour une des rares fois dans leur vie, ses sœurs furent unies par leur surprise commune.

"Contrairement à ce que vous pensiez tous, maître Lokir a été le premier à arriver ce matin." Expliqua Biscornu.

Son frère et ses sœurs n'en revenaient pas. Les magiciennes n'avaient pourtant pas ressenti un quelconque courant magique qui aurait trahi l'utilisation d'un sort d'invisibilité. Quand à Harald, toujours sur le qui-vive, il n'avait pas senti ou entendu d'autres respirations que la sienne et celles de ses sœurs. Habituellement, c'est ainsi qu'il localisait son frère quand il utilisait son sort durant le combat. Il hésita à tenter de résister, mais la pointe de la lame sur sa gorge l'en dissuada bien vite. Pour la première fois depuis leur naissance, Lokir avait gagné un combat contre son frère.

"Lokir, laisse ton frère." Ordonna leur père.

Avec satisfaction, il vit son fils cadet lui obéir immédiatement puis s'incliner. La situation était parfaite. La rivalité entre Morrigane et Jaina ne cessait de s'intensifier. Harald avait retrouvé sa fougue. Lokir démontrait enfin un potentiel digne d'un serviteur du mal. Il s'accorda un sourire d'autosatisfaction et se leva de son fauteuil.

"Demain, Lokir m'accompagnera à la surface. Disposez !"

Puis, sans prêter attention à sa progéniture, il sortit.


L'ascension devenait de plus en plus facile avec les jours qui passaient ; plus ennuyeuse également. Lokir l'exécutait maintenant presque machinalement. Cet exercice s'était transformé en une routine agréable qui rythmait ses journées, lui procurant un rare moment de calme véritable. À l'opposé, le reste de son entrainement était tout sauf paisible. La faute lui en revenait. Son premier ordre avait été de demander à Scruteur de l'entrainer de son mieux et de lui transmettre son art ; le moins que l'on puisse dire, c'est que le larbin prenait son rôle d'enseignant très à cœur. Dès son réveil, Lokir devait déjouer une tentative d'assassinat de la part de son serviteur. Une fois, il avait simplement suspendu une épée au-dessus de la tête du fils de l'Overlord ; une autre, il l'avait placé durant la nuit juste à l'entrée de la caverne, si bien que Lokir était tombé dans le vide dès son réveil ; la pire de toutes ayant quand même été la fois où il n'avait rien fait justement. Lokir avait alors passé la journée à attendre craintivement une attaque qui n'était pas venue. Quand en fin d'après-midi il avait malencontreusement baissé sa garde, Scruteur était apparu devant lui en hurlant, le faisant choir sur ses fesses.

Les cours d'alchimie se passaient mieux heureusement, même s'il demandait énormément de concentration. Scruteur enseignait au garçon toutes ses connaissances en matière de plantes, de baumes et de décoctions. Il lui avait appris à fabriquer une mixture rendant ses vêtements plus sombres en absorbant la lumière plutôt qu'en la reflétant ; une autre permettant de ralentir les battements du cœur jusqu'à rendre le pouls indétectable. Lokir se découvrit une passion pour cette nouvelle matière, ainsi qu'un certain talent pour mélanger et doser les ingrédients. L'enseignement était néanmoins compliqué par le fait que son tuteur interdisait qu'il prenne des notes. Tout devait se faire de mémoire. S'il autorisait son élève à consulter des ouvrages, il n'avait pas le droit d'en conserver une quelconque trace. Il n'avait également pas le droit à l'erreur vu qu'il testait chacune de ses préparations. En cas de maladresse, c'était l'empoisonnement assuré.

La dernière partie de la formation de Scruteur consistait à "devenir une ombre". Le but ultime était d'amener Lokir à disparaître sans utiliser son sort d'invisibilité. Pour cela et depuis près d'un mois, il lui faisait pratiquer des exercices de respiration. Lokir devait apprendre à caler son rythme respiratoire sur celui de n'importe qui ; du bébé de quelques mois, à celui du guerrier en plein combat, ou de la femme en plein orgasme. Tout cela, bien entendu, en étant capable de se déplacer, ou d'effectuer des opérations simples. Le larbin vert avait cependant décidé d'y aller progressivement. Pour l'instant, il demandait juste à son élève de réussir l'exercice en position immobile. Si les débuts avaient été laborieux, voire catastrophiques, le poussant presque à douter des capacités de Lokir, ses efforts avaient fini par être récompensés. Son disciple l'avait rendu fier quand il avait réussi à rester durant toute une nuit dans le laboratoire de sa sœur pendant qu'elle y travaillait. Immobile dans un coin d'ombre de la pièce, calant sa respiration sur celle de la magicienne, et aidé du fameux baume d'absorption de la lumière dont il avait badigeonné sa tenue, il était passé totalement inaperçu. Mais ce premier exploit n'était rien comparé à celui qu'il venait de réaliser dans la salle du trône.

Lokir se hissa à l'intérieur de la grotte. Elle était vide, Scruteur ayant été envoyé en mission la veille par l'Overlord, mais il n'en avait cure. Il n'avait qu'une hâte ; retrouver sa couche, aussi pouilleuse soit-elle, et dormir afin d'être en forme pour l'expédition du lendemain. Son père lui faisait réellement un cadeau empoisonné en l'emmenant en premier à la surface. Ce faisant, il le récompensait pour ses progrès, tout en le désignant comme la cible à abattre. Il devrait continuer à perfectionner ses talents. Devenir une ombre n'allait plus être une option dans les mois à venir, mais bien une nécessité. Harald ne pardonnerait jamais d'avoir été humilié durant son heure de gloire ; Morrigane ne laisserait personne la surpasser, comme à son habitude ; et Jaina... Jaina était peut-être celle qu'il serait le moins tenté de craindre. Pourtant, il n'oubliait pas la réflexion de Biscornu au sujet de la jeune sorcière : " Vous la sous-estimez trop." Derrière son air blasé, qui sait quel démon se cachait. Après tout, elle était comme eux une enfant de l'Overlord, le Mal incarné. Lokir soupira en se laissant tomber sur le tas de paille. Il vaudrait mieux qu'il trouve d'autres retraites, pour pouvoir disparaître dès que nécessaire. Ce n'était pas très glorieux, mais la fuite serait son seul moyen de défense face à ses sœurs et son frère, quand le temps de l'affrontement sera venu. Contrairement à Morrigane et Jaina, il ne disposait pas de pouvoirs surpuissants ; ni d'une place forte et d'une vingtaine de larbins pour le servir comme son frère.

Il ressentit un pincement au cœur à l'évocation d'Harald. Il se demanda ce que son cher frère pouvait bien faire en ce moment.


Comme nous l'avons déjà expliqué, le cerveau des larbins bruns n'est pas très développé ; guère plus que celui d'un militaire en fait ; voir moins, vu qu'il est impossible de leur faire comprendre l'utilité de tenue de camouflage. Malgré ce handicap, les geôliers des Bas-Fonds comprirent rapidement que leur nouveau chef était d'une humeur massacrante quand il entra en trombe dans le hall de la forteresse. D'une part, il ne souriait plus, d'autre part Grilleux ne portait plus ses chaînes et souriait de toutes ses dents. Tandis qu'ils se dirigeaient vers la salle principale à la suite d'Harald, Bilieux lançait des regards meurtriers à son collègue, se promettant intérieurement de lui faire passer l'envie de sourire à la première occasion.

Ils traversèrent le hall de garde et prirent la porte en fer de droite pour rentrer dans la grande salle de la petite citadelle. Dans la pièce parsemée de tables, semblables à de minuscules îlots au milieu de l'océan, se dressait une imposante estrade en bois. Harald alla droit vers elle, son ombre projetée par les quelques torches éclairant la pièce se dessinant sur les murs en pierre et s'ébranlant à chacun de ses pas. En une puissante enjambée, il se hissa sur les planches et s'installa sur le trône en métal s'y trouvant, tandis que Bilieux et Grilleux se plaçaient de part et d'autre de la plate-forme. Le siège était en fer forgé avec les possessions confisquées aux nouveaux arrivant des Bas-Fonds ; on pouvait distinguer d'anciens outils, du bois provenant de meubles, des pierres précieuses, des béquilles ainsi qu'un ou deux dentiers. À l'origine, Aegonneux "à l'haleine de dragon", le premier chef geôlier des Bas-Fonds, avait demandé à Rognon de lui forger un siège avec les épées des soldats vaincus emprisonnés ; le maître-forgeron avait rétorqué que ce serait à la fois gâcher du bon fer, ridicule, et qu'il avait autre chose à faire que satisfaire aux lubies d'un larbin mégalomane. Mégalomanie fatale, puisqu'elle avait entrainé la mort du larbin par combustion spontanée quand l'Overlord avait eu vent de sa demande. Grilleux avait hérité du poste et s'était contenté de se fabriquer ce trône, bien plus modeste. Bien que prévu pour la petite taille des larbins, le fauteuil était immense ce qui permit à Harald de s'y asseoir sans problèmes. La vingtaine de gardes de la citadelle s'installèrent silencieusement autour des tables, attendant que leur seigneur s'exprime.

"Gardes des Bas-Fonds ! L'Overlord m'a confirmé dans mon titre !" Commença leur suzerain." Mon premier acte en tant que dirigeant a été d'obtenir la grâce de Grilleux. Il assurera conjointement le commandement en second avec Bilieux."

Grilleux pâlit sous l'insulte et devant les mensonges de son supérieur, mais ne dit rien. Que pouvait-il y faire de toute façon ? Les bruns respectaient uniquement la loi du plus fort ; Harald l'ayant vaincu il lui devait obéissance. Du moins... pour le moment.

"Vous faites tous de l'excellent travail. Mais ce n'est pas assez !" Il frappa violemment son accoudoir avec son point, faisant sursauter son auditoire. "Sous mon règne éclairé, vous deviendrez les meilleurs et vous atteindrez la perfection ! VOUS DEVIENDREZ L'ÉLITE DE L'ÉLITE !"

Plusieurs larbins échangèrent des regards inquiets. S'en était définitivement fini de la tranquillité qu'ils avaient sous le commandement de Grilleux. Ils applaudirent quand même pour donner le change, par peur des réactions impétueuses d'Harald. Ce dernier, pas dupe de leur stratagème, ne releva pas et enchaîna :

"Grilleux ! Je te laisse organiser les tours de garde pour la journée. Que ceux qui ne sont pas d'astreinte se reposent. Demain, commence l'entrainement ! Disposez !"

Les soldats ne se le firent pas dire deux fois. La salle fut déserte en l'espace d'une minute, à l'exception de Bilieux et de son maître. D'un signe distrait de la main, celui-ci lui donna la permission de se retirer. Le sous-fifre sortit à reculons et referma la porte derrière lui. Il n'aimait pas laisser son maître seul, surtout dans l'état où il se trouvait. L'insulte qu'il avait subie dans la salle du trône avait ravivé les séquelles des évènements d'Abondance. Sa colère frapperait tout le monde, sans distinction. Bilieux soupira, l'entrainement de demain promettait d'être intense.

Il fut tiré de ses pensées par les grognements de rages et les cris de ses nouveaux subordonnés. Grilleux était en plein combat avec ses propres hommes. Bilieux comprit vite la situation. Suite à sa défaite face à Harald, le chef des Bas-Fonds avait perdu son prestige. Les jeunes bruns anciennement sous ses ordres le considéraient désormais comme indigne de commander. Voilà pourquoi ils l'entouraient tous, ignorant ses injonctions et prêts à en découdre. D'un prompt crochet du droit, Grilleux assomma son premier assaillant pendant que deux autres en avaient profité pour sauter sur son dos ; ils furent néanmoins désarçonnés d'une simple ruade. Un quatrième lui fonça dessus, hallebarde en avant ; Grilleux esquiva l'attaque, s'empara de l'arme par la hampe, et désarma l'agresseur en l'envoyant voler dans les airs. Il brisa l'arme sur son genou avant de la jeter à la figure des spectateurs, en hurlant :

"MOI, TOUJOURS PLUS FORT QUE VOUS ! MOI, TOUJOURS COMMANDER VOUS ! ET VOUS, OBÉIR !"

Tout à sa tirade, il ne vit pas qu'un des assaillants, qu'il croyait hors d'état de nuire, s'était relevé et s'apprêtait à l'attaquer dans le dos. La surprise aidant, il aurait pu réussir... si Bilieux ne l'avait pas attrapé par le cou pour le balancer sur l'assistance médusée. Le serviteur d'Harald se plaça près de l'ex-chef des geôliers.

"VOUS, OBÉIR A GRILLEUX ! COMPRIS ?"

Les deux commandants en second échangèrent une rapide œillade. L'intervention de Bilieux sapait un peu l'autorité de son adjoint. Toutefois, comme celui-ci venait de s'imposer à nouveau par une brillante démonstration de force, il n'en fut rien. Au contraire, il voyait sa position renforcée par le soutien de son ancien adversaire. Grilleux effectua un léger signe de tête à l'attention de Bilieux, qui lui rendit immédiatement. La hache de guerre était enterrée entre eux deux. Ils mirent fin à cet échange silencieux pour se concentrer sur leurs hommes.

"À vos postes ! IMMÉDIATEMENT !" Ordonna Bilieux

"Peureux, Vicieux, porte extérieure de la forteresse ! Laineux, Visqueux, patrouille sur les remparts ! Teigneux, faction à l'embarcadère ! EXÉCUTION !" Compléta son acolyte.

Dans un mouvement chaotique et parfaitement désynchronisé, les gardes se relevèrent, saluèrent et s'en furent à leur poste, laissant leurs deux chefs seuls. Ceux-ci éclatèrent alors de rire, et Bilieux gratifia son nouvel ami d'une tape affective dans le dos. Pour le remercier de son aide, Grilleux l'invita à prendre une chope de bière naine dans les réserves de la citadelle. Ils n'en eurent malheureusement pas le temps. Le larbin Teigneux revint aussi vite qu'il était parti, suivi d'une jeune fille rousse ainsi que de son larbin rouge portant une énorme boite.

"Je souhaite parler au seigneur des Bas-Fonds. Conduisez-moi à lui !" Demanda l'intruse d'une voix douce, un sourire charmeur aux lèvres.


De nature très travailleuse, Jaina s'accordait très peu de distractions, et encore moins de plaisirs. Pourtant, se prélasser dans un bon fauteuil pour lire un livre était un passe-temps qu'elle se refusait rarement. Les bergères que lui avait offertes sa mère pour décorer son laboratoire étaient devenues son lieu de prédilection pour pratiquer cette activité. Hélas, même leur confort et leur douceur ne réussirent pas à détourner la jeune fille de ses soucis. Tout en rangeant la salle, Maestro s'en rendit facilement compte. Elle n'arrêtait pas de lever le nez de son ouvrage, incapable de se concentrer sur son contenu. Après quelques instants d'absence, elle reprenait sa lecture avant de l'abandonner à nouveau une minute plus tard. Ayant fini de classer les différentes espèces de champignons vénéneux, Maestro l'interrogea tout en commençant à passer le balai.

"Quelque chose vous préoccupe, maîtresse ?"

"Pour la trentième fois, nous sommes en privé Maestro. Pas besoin d'étiquette." Répondit la fillette d'une voix lasse.

"Pardon, Jaina. Quelque chose te préoccupe ? Est-ce à cause de la réunion d'aujourd'hui ?"

Jaina ferma son livre d'un mouvement sec, faisant sursauter son larbin. Elle soupira, et l'invita à s'asseoir dans le fauteuil à côté d'elle. Le bleu s'inclina, lâcha son balai, et s'accroupit en tailleur devant sa maîtresse. Celle-ci sourit, se disant que malgré tout elle ne réussirait jamais à aller contre la nature servile du larbin. Alors qu'avec le temps elle le voyait de plus en plus comme un confident qu'un assistant, Maestro ne faisait jamais une entorse à l'étiquette, s'y conformant chaque jour soigneusement. Elle échangeait toutefois avec lui des confidences allant bien au-delà des sujets abordés entre un maître et son esclave. De plus, quand ils travaillaient ensemble c'était toujours sur un pied d'égalité, Jaina accordant une grande valeur aux conseils et aux idées du larbin aquatique. Elle trouvait en sa personne une âme sœur intellectuelle. Ils poursuivaient la même quête du "savoir absolue", poussés par leur curiosité insatiable et commune. Si Maestro partageait les mêmes sentiments qu'elle, il n'en montrait rien, n'oubliant pas sa place. Mais dans le secret de son âme, il chérissait la chance qu'il avait de servir une telle maîtresse.

"Je commence à m'inquiéter, Maestro. La compétition pour le titre d'Overlord va aller en s'intensifiant. Dans 7 ans, elle commencera officiellement... Mais officieusement, elle a déjà débuté ! Plus précisément, depuis notre naissance. Si nous nous en étions déjà rendu compte avec Morrigane, nos frères en revanche ne l'ont compris que récemment. Malgré tout, ils ont comblé en un mois une grande partie de leur retard. À tel point que ma très chère sœur va changer de tactique en essayant d'utiliser Harald pour arriver à ses fins. Pour la contrer, il faudrait que je fasse le premier pas, soit vers Harald, soit vers Lokir." Expliqua la jeune magicienne.

"Mais maître Harald vous tenant grief de lui avoir sauvé la vie à Abondance ainsi que pour vos réflexions à son encontre..." Commença son serviteur

"Il n'acceptera jamais de m'écouter." Enchaîna Jaina. "Quant à Lokir, je ne pense pas qu'il soit un bon cheval à jouer. Il reste beaucoup trop tendre, bien qu'il ait fait d'énormes progrès en un mois."

"Peut-être qu'Harald ne s'alliera pas à maîtresse Morrigane."

"Je crains que si, Maestro. Je connais ma sœur et surtout mon frère. Elle jouera la carte de l'admiration et de la repentance. Elle lui dira ce qu'il veut entendre, et lui, aveuglé par sa colère et son égo, l'écoutera et se laissera embobiner... Et je ne pense pas être capable d'affronter plus tard une coalition de cette force... Alors oui, mon ami... je suis... perplexe." Conclut-elle dans un triste sourire que le larbin ne lui connaissait pas.

Le larbin ne savait pas trop comment réagir. Jamais encore il n'avait vu la jeune fille dans cet état. Elle qui était toujours si détachée, comme si rien ne pouvait l'atteindre, comme si l'adversité et les difficultés lui étaient étrangères, semblait tout un coup si démunie. En dépit des apparences et de l'entrainement qu'elle avait subits, Jaina restait une simple enfant avec ses craintes, ses doutes et ses moments de faiblesse. Maestro aurait voulu la serrer dans ses bras pour la réconforter, mais son conditionnement l'en empêchait. Jaina était d'un statut bien supérieur au sien, il se devait de la servir, pas de prendre des initiatives. Seulement, il ne pouvait pas concevoir de la laisser ainsi. Réfléchissant à vive allure, il finit par trouver la solution et bondit sur ses jambes.

"Si maîtr... euh, Jaina, tu pourras affronter et vaincre Harald et Morrigane ! Parce que tu es comme l'eau !" Devant la mine déconfite de son auditrice, il s'expliqua. "La mer est calme tranquille, douce et agréable pour qui accepte de se laisser porter par son courant. Mais c'est seulement une apparence, car si c'est nécessaire elle peut se transformer en une tempête impitoyable qui balaye tout sur son passage !"

"La mer, oui... Mais je ne suis pas la mer, Maestro."Soupira-t-elle, complètement abattue. "Je ne suis qu'une simple goutte d'eau, pour reprendre ta comparaison."

Un évènement exceptionnel se produisit alors. Le bleu trouva la force et le courage d'aller contre son conditionnement et sa nature profonde en posant la main sur l'épaule de sa maîtresse. Jaina releva la tête et croisa les yeux brillants de dévotion de l'être amphibie.

"Une simple goutte d'eau par effet d'érosion peut venir à bout d'un rocher, Jaina. Chacune de tes connaissances sont des gouttes d'eau qui forment en toi une mer prête à se déchainer. À toi d'utiliser judicieusement ces gouttes. Utilise ce que tu sais d'eux pour éroder dès à présent les relations entre Harald et Morrigane pour que leur alliance soit fragile. Puis, quand viendra le moment propice, déverse toute ta puissance contre eux."

"Mais est-ce que cela sera suffisant ?"

"Tu es déjà une vaste mer de sagesse. Tu es également assoiffée de connaissances. De mer tu deviendras vite océan. Et l'océan n'a rien à craindre du feu destructeur de Morrigane, puisqu'on ne peut pas le brûler."

"Techniquement, c'est inexact Maestro. Il paraît qu'il existe un mélange créé par les nains des montagnes dorées qui se consume même à la surface de l'eau." Rétorqua la magicienne en se levant brusquement, toute tristesse l'ayant quittée, pour prendre sur le plan de travail un exemplaire de son prochain livre (un traité d'alchimie). "Il me semble qu'il s'agit d'un mélange de salpêtre, de soufre, d'oxyde de pin et de quatre autres ingrédients que je n'ai pas encore pu identifier."

"IGNARE ! C'était une métaphore !" S'indigna le pauvre larbin. "Je me sens vraiment solidaire de ce pauvre Jaseux... Vous n'entendez vraiment rien à..."

Il fut brusquement coupé dans ses remontrances quand Jaina reposa son manuscrit et le prit dans ses bras, le faisant instantanément changer de tribu par ce processus tant cela le fit rougir. Le geste était si... inattendu. On n'avait jamais vu un Overlord ou même un serviteur du Mal prendre un larbin dans ses bras comme les humains le font souvent entre eux. Maestro n'était pas au bout de ses surprises. Il sentit un liquide couler le long de ses écailles, là où Jaina avait posé sa tête contre lui. Un liquide salé.

"Merci..." Lui murmura une petite voix pleine de gratitude à l'oreille.

Décontenancé, Maestro finit par se laisser aller. Puis, paternellement et avec douceur, ses bras s'enroulèrent autour du corps de la jeune fille et il lui rendit son étreinte. Rien ne semblait pouvoir mettre fin à cette scène ; ni les minutes qui s'écoulaient lentement, ni l'aspect irréel de la situation, ni le murmure inaudible de Maestro à sa maîtresse :

"C'est tout naturel... Jaina"


Le frère et la sœur se faisaient face ; la force brute et la sournoiserie ; le métal et le feu. L'atmosphère était tendue, tous les larbins pouvaient le sentir. Les bruns en cercle autour de la pièce serraient leurs armes, prêts à bondir à la moindre injonction d'Harald, tels des prédateurs attendant la curée. Vicelard, portant le lourd cadeau qu'avait apporté sa maîtresse, les observait d'un œil circonspect. En cas d'affrontement, il ne doutait pas qu'il réussirait à en carboniser trois, minimum, avant qu'ils ne l'atteignent. Cela en laisserait dix de plus à vaincre. Rien d'insurmontable vu son l'alliée à qui il adressa un sourire sadique. Morrigane accorda un sourire imperceptible à son serviteur avant de reporter son attention sur son tendre "frérot". Vu son jeune âge et le fauteuil ridicule qui lui servait de trône, n'importe qui aurait pu croire qu'il jouait à l'Overlord. Même s'il essayait vainement de copier la posture de leur père quand il les recevait, il était en tout point risible. À tel point qu'elle se demanda si elle ne perdait pas son précieux temps en venant le rencontrer. Cependant, le souvenir de l'aura qui l'avait enveloppé plus tôt dans la matinée, associé à ce regard déterminé qu'il posait sur elle en ce moment la confortait dans ses intensions. Harald était décidément trop important pour être ignoré. Si elle voulait devenir Overlord, elle devait régler son cas aujourd'hui même.

Elle fit donc une parfaite révérence et s'adressa à lui de sa voix la plus suave :

"Merci de me recevoir, seigneur des Bas-Fonds."

"Ai-je vraiment eu le choix, Morrigane ? Que me vaut le déplaisir de ta visite ?" Répondit-il d'une voix froide.

"Une sœur a-t-elle besoin de raison pour rendre visite à son frère ?" Demanda la jeune fille, un sourire ironique aux lèvres.

"Tu ne t'es jamais comportée comme une sœur avec quiconque. Jaina non plus d'ailleurs. Le seul frère que j'ai jamais eu était Lokir."

"Et quand je vois ce que cela t'a apporté, je trouve que tu devrais me féliciter d'avoir agi ainsi." Rétorqua-t-elle le regard mutin.

Les bruns grognèrent, leurs armes cliquetant les unes contre les autres. Fanatiques à l'extrême, il était dangereux, voire suicidaire, d'insulter leur chef devant eux. Pour preuve, les deux larbins bruns de part et d'autre de l'estrade où siégeait Harald avaient déjà dégainé leurs épées, symbole de leur rang.

"Crois-tu qu'il soit sage de me parler ainsi en mon domaine, Magicienne ?" Claqua la voix glacée de son interlocuteur.

"Il me semblait que nous pourrions discuter sincèrement, entre adultes responsables, et en tant qu'égaux." Répondit du tac au tac la rousse.

"Parce que tu penses que nous sommes égaux ? Première nouvelle. Tu ne l'as jamais vraiment montré durant ces dernières années." Ricana-t-il.

"Si nous n'étions pas égaux, mon cher frère, je ne prendrais pas la peine de t'offrir ce présent." Conclut-elle en faisant signe à Vicelard de s'avancer.

Le larbin pyromane s'avança jusqu'au pied d'Harald, où il déposa son fardeau. S'inclinant gauchement, il ouvrit la boite puis se recula, laissant le jeune homme les yeux ébaubis devant son contenu. Tremblant presque, le nouveau suzerain des Bas-Fonds se leva pour prendre le présent tandis que sa sœur s'expliquait :

"J'ai pensé que ta nouvelle fonction nécessitait une ancienne amie." Elle sourit tandis qu'Harald faisait tournoyer sa masse de combats qu'elle venait de lui rendre. "Après l'expédition à Abondance, je l'ai récupérée et reforgée sous l'égide de Rognon. J'ai également instillé un peu de magie en elle. Désormais, plus tu te laisseras aller à la rage et à la colère, plus elle sera puissante."

Harald la toisa du regard, puis retourna lentement s'asseoir sur son trône.

"Et que me coûtera ce cadeau ?"

"Mais rien, voyons. Tu dois avoir une bien piètre image de moi pour me demander cela, mon frère." Elle lui sourit. "Je te demande juste de continuer de me considérer comme ta sœur aimante, toujours prête à te soutenir et à t'aider face à l'adversité."

Elle lui fit un clin d'œil suivi d'une révérence, puis tourna les talons. Le guerrier à la masse se leva brusquement et lui demanda d'une voix forte :

"Et que me vaut un tel traitement de faveur ? Pourquoi te comportes-tu ainsi maintenant ?"

Morrigane s'arrêta. Avant de reprendre sa route, elle lui répondit sans se retourner :

"Parce que nous sommes pareils, même si je ne m'en rends compte qu'aujourd'hui. Nous possédons un potentiel infini et sommes les plus à même de succéder à notre père, par nos actes et nos capacités. Pourtant, il favorise Jaina et Lokir, rabaissant nos réalisations. Et si nous ne nous entraidons pas, alors le titre d'Overlord reviendra à une personne qui n'en est pas digne... Je suis sûre que toi non plus tu ne souhaites pas cela... Mon frère."

Elle reprit sa marche, Vicelard sur ses talons et sorti de la pièce tout en pensant :

"J'ai semé mes graines. Nous verrons si elles germeront bien avec le temps. Leurs fruits me permettront-ils de me débarrasser de mes ennemis ? J'en suis sûr. Viens mon tendre frère, viens te prendre dans ma toile. Écoute mes paroles, réponds à mon appel et suis bien mes conseils. Tu te rapprocheras de la position d'Overlord, et quand viendras le moment de s'asseoir sur le trône, tu me l'abandonneras spontanément j'en suis sûr. Car tu sauras où est ton intérêt, ou du moins je saurai te le faire comprendre."

Ce quelle ne savait pas, c'est que dans l'intimité de son âme, son jeune frère lui répondait, également en pensé :

"Me crois-tu stupide, ma sœur ? Crois-tu pouvoir acheter mon aide avec ce cadeau ? Tu l'auras, pour un temps seulement. Je combattrai à tes côtés, mais je ne te laisserai jamais dans mon dos. Tout ce que tu as gagné par cette entrevue, c'est d'éveiller ma méfiance à ton égard. Je ne commettrai pas l'erreur de te sous-estimer. Ni toi, ni Lokir et encore moins Jaina."

Il se rassit sur son trône, tandis que ses serviteurs se rassemblaient devant lui. De sa main droite, il tendit sa masse d'arme bien au-dessus de lui. Une aura noire enveloppa sa massue, si puissante qu'elle en devenait visible à l'œil nu. Tous les larbins émirent des cris de joies et d'admirations devant ce phénomène exceptionnel. Même Grilleux s'était joint aux débordements de ses frères. Par-dessus le vacarme, la voix de leur maître s'éleva avec puissance.

"Jaina, Morrigane, Lokir, mes sœurs, mon frère ! Tremblez, car le jour du face à face viendra ! Je m'entrainerai sans relâche dans son attente ! Quand il viendra, je serai prêt et je n'hésiterai pas ! Tous vous plierez devant moi ! Tous vous implorerez ma miséricorde ! La vengeance sera mienne en même temps que le titre d'Overlord ! LARBINS, mes frères, apprêtez-vous pour le grand jour ! Aiguisez vos épées, lustrez vos hallebardes, affutez vos griffes et vos dents ! Dans sept ans, la guerre sera à nos portes ! Suivez-moi et je vous promets sang, carnage, pillage et combat ! Suivez-moi, et tels des loups affamés nous fondrons sur le monde et en jouirons, ne laissant rien que mort et désolation sur notre passage ! Suivez-moi, et des "portes de Grilleux" jusqu'aux confins de la terre nous répandrons le Mal comme nous l'avons toujours fait ! QU'EN DITES-VOUS, LARBINS ?"

Un tonnerre d'applaudissement et de cris d'enthousiasme lui répondit. Grilleux et Billieux scandèrent alors le nom de leur maître, vite repris par leurs camarades :

"Harald !

Harald ! Harald !

Harald la masse noire !

Harald la masse noire ! Harald la masse noire !"


Qu'est-ce que la magie ? Les scientifiques la décrivent comme un subterfuge permettant de tromper et de subjuguer les crédules. Ils ne voient en elle que des tours de passe-passe reposant uniquement sur la dextérité, l'habileté du magicien et ayant pour unique but de distraire les badauds. Ce qu'ils ignorent, c'est qu'en vérité la magie est bien une réalité. Elle suit même des règles et ses mécanismes sont bien plus complexes qu'il n'y paraît ; ils mériteraient leurs propres traités scientifiques, tant il y aurait à dire sur le sujet. N'ayant pas l'ambition de nous lancer dans un cours magistral sur le sujet, nous nous contenterons de l'effleurer. Tous ceux qui voudraient en apprendre plus peuvent se reporter à l'ouvrage de référence dans le domaine : "La vision unique de la magie" par le 3ème Overlord. Ouvrage de référence simplement parce qu'il est le seul et unique qui existe, le 3ème Overlord ayant exterminé plus de 99% de la concurrence, poussant le 1% restant à se retirer du marché.

Apprenez d'abord que la terre est parcourue dans son ensemble par différents courants d'énergie pure. Ceux venant du Nord et allant vers le Sud sont appelés "Mél-Has" et correspondent à l'énergie négative du monde ; à l'opposé, ceux venant de l'Ouest et se dirigeant vers l'Est correspondent à de l'énergie positive et se nomment "Sél-Has". Ces énergies imperceptibles entourent tous les êtres vivants, influençant parfois les plus réceptifs d'entre eux. C'est-ce qui entraine les prémonitions, les impressions de déjà vu, où ce que les simples d'esprit appellent communément le "sixième sens". Les magiciens se distinguent des gens communs de par leur aptitude à capter ces différents flux. Ils passent à travers la peau et sont transportés via de fins canaux, les canaux Acheruns, le long du système lymphatique jusqu'à une glande très particulière : Le Stux ou glande Stuxienne. C'est là qu'ils sont transformés en "Mana" et stockés par leur hôte puis utilisés par la suite pour réaliser différentes prouesses magiques. La nature de celles-ci dépend en grande partie du type d'énergie utilisé comme combustible. Celle du Sél-Has alimente la "magie de construction", qui permet la réorganisation des atomes et de la matière afin de fabriquer un objet, d'interagir sur le monde, ou de soigner dans son utilisation la plus complexe ; son opposé, le Mél-Has, permet la "déconstruction" de la matière par destruction des liaisons atomiques. L'énergie stockée sous forme de Mana est neutre par nature. Il est toutefois possible pour un sorcier d'influer sur la charge du Mana généré par son Stux. Cela leur permet de réaliser des sorts pour un coût de Mana moindre que s'il avait été de charge neutre. Vous comprendrez donc que les plus grands magiciens sont ceux qui ont le meilleur contrôle sur leur glande Stuxienne et leurs canaux Acheruns.

Malheureusement, l'équité étant un concept utopique prôné par les faibles pour échapper à leur servitude, nous ne sommes pas tous égaux devant la magie. D'une part, tout le monde ne possède pas forcément de Stux ni les canaux qui y sont reliés. Certains humains en possèdent, d'autres non. Les elfes en possèdent tous tandis que les nains et les halfelins en sont complètement dépourvus. Chez les larbins, seuls les bleus possèdent ces organes. D'autre part, deux utilisateurs de Mana peuvent être bien différents. L'un peut avoir une glande Stuxienne plus importante et stocker ainsi plus de Mana, alors que l'autre aura des canaux Acheruns plus larges lui permettant d'acheminer plus d'énergie. À l'opposé, des maladies peuvent également empêcher l'utilisation de ce système magique, comme ce fut le cas pour Florian Vertefeuille, le seul elfe de l'histoire incapable d'utiliser la magie.

Au temps de notre histoire, le démon de Nordberg était considéré comme le plus grand sorcier de son temps. Cela s'expliquait par la grosseur de sa glande Stuxienne, la maitrise qu'il avait obtenue sur elle, et sa capacité à capter les flux du Mél-Has. Cette facilité lui venait en grande partie de son enfance dans la tour des tréfonds, vu qu'elle se tenait en plein sur l'endroit où passait ce courant magique avant de jaillir à la surface dans les contrées de l'extrême nord, tout proche de Nordberg, là ou se situe le pôle géographique de la planète. Voilà pourquoi il était un des seuls êtres capables de survivre dans la chambre de la magie. Cette salle se situait dans les quartiers privés de l'Overlord, là où personne, pas même ses maîtresses, n'avait le droit d'entrer. La décoration y était sommaire, une simple torche afin d'éclairer la pièce dépourvue de fenêtres, un immense miroir ovale accroché au mur en face duquel se trouvait un pupitre avec un imposant grimoire gris. Bien droit derrière le lutrin, l'Overlord contemplait le miroir où se reflétait l'image de son fils haranguant les gardes des Bas-Fonds en agitant son arme auréolée d'un halo démoniaque. Il semblerait que la petite humiliation de la matinée ait porté ses fruits. Il hocha la tête, enchanté. Depuis qu'il l'avait balafré, Harald se concentré beaucoup plus sur son objectif de devenir Overlord. Il faisait montre de réelles capacités, comme son père l'avait déjà suspecté. Lui qui n'employait jamais la magie, voilà qu'il s'en servait sans problème pour insuffler sa colère dans son arme. Il y avait de quoi rendre fier n'importe quel parent. Il avait toujours su que Morrigane et Harald étaient ses deux successeurs avec le potentiel brut le plus important. Son fils dans le domaine de la force, de la maîtrise des armes et des techniques martiales, ce qui ne l'empêchait pourtant pas d'avoir des capacités magiques latentes non négligeables. Sa fille quant à elle avait hérité de son démoniaque de père et de sa mère féérique d'un Stux et de canaux Acheruns surdimensionnés. Cela lui permettait d'exceller dans les arts magiques, au point qu'elle le surpasserait un jour sans soucis. À l'opposé, les organes de Jaina n'étaient pas aussi développés. La jeune fille compensait cette faiblesse par un meilleur contrôle de sa glande et du mana produit. Pour un même sort, elle dépensait presque moitié moins de Mana que sa rivale. Sa nature perfectionniste lui permettait également de mieux maîtriser et réussir ses sorts, là où sa sœur les gâchait par un excès d'emploi d'énergie, ce qui donnait généralement lieu à un résultat grossier.

"Tu appelles résultat grossier ce qu'elle a fait à ma ville natale ? !"

Le véritable outsider de cette course restait cependant Lokir. Personne n'aurait parié sur lui, l'Overlord moins que quiconque. Il s'était même attendu à devoir le tuer de ses mains au terme de l'expédition du mois passé. Combattant peureux, magicien parfait dans l'utilisation d'un seul et unique sort, le casque et l'armure d'Overlord semblaient bien trop grands pour lui. Il avait néanmoins fait preuve de qualités inattendues lui permettant de rivaliser avec les autres prétendants. S'il essayait de ne pas faire de favoritisme, le seigneur des tréfonds devait reconnaitre qu'il avait depuis les évènements du matin une petite préférence pour son fils cadet. Certes, il était tout aussi fier de ses autres enfants. Bien évidemment, il s'efforçait de ne pas trop le montrer à Harald et Morrigane afin qu'ils ne cèdent pas à la paresse en se reposant uniquement sur leurs capacités innées et qu'ils travaillent d'arrache-pied, suivant l'exemple de Jaina et Lokir, pour obtenir le titre tant convoité.

"On pourrait presque croire que tu les aimes quand tu penses ce genre de chose."

L'Overlord finit par tourner la tête vers l'insignifiant insecte qui osait le titiller durant ses réflexions. Un regard de braise lui répondit. L'âme déchirée planait à quelques centimètres du sol, près du miroir. Son corps éthéré n'était qu'une torche ardente, son visage était calciné au point d'en être méconnaissable. Il savait parfaitement qu'il était le seul à la voir, tout comme il voyait les différents courants magiques qui traversaient la salle, ouvrant des passages vers une multitude de lieux et de dimensions. Il continua toutefois de l'ignorer superbement, restant concentré sur la vision de son fils, trônant en plein cœur de sa forteresse.

"Mais nous savons tous deux que c'est faux. Si tu savais véritablement ce qu'est l'amour paternel, tu ne nous aurais pas assassiné mes sœurs et moi, MEURTRIER !" Poursuivit la voix avec rage.

Son épée vibra dans son fourreau tandis que l'esprit manifestait son courroux. L'Overlord n'y prêta pas attention. Depuis un mois, il avait eu le temps de se faire à l'idée que l'âme qu'il avait liée à son épée serait toujours rebelle. Quand il avait balafré Harald durant la précédente expédition, il avait déversé sa magie dans son arme afin d'attiser la haine dans le cœur de son enfant. Cet acte avait eu l'effet escompté, poussant son fils à rejeter son frère et l'amenant à progresser inlassablement pour devenir meilleur que son père et laver son affront. Malheureusement pour l'âme d'Ambrosius, les restes de cette magie l'avaient marquée quand l'Overlord avait fauché son enveloppe charnelle de son épée. Si bien qu'à la mort du jeune homme son âme avait été happée vers l'arme de son assassin. Remarquant que la haine farouche de sa victime décuplait la puissance de sa lame, l'Overlord les avait liées définitivement, renommant par la même occasion son arme du nom de son nouveau locataire. La contrepartie de cette puissance était les interventions de l'ex-enfant dans l'esprit de l'Overlord chaque fois qu'il tirait l'épée pour se battre et sa matérialisation sous forme d'esprit vengeur chaque fois que le maître des tréfonds se rendait dans la salle de la magie. Entrer désarmé dans la salle aurait été vu comme une marque de faiblesse, voilà pourquoi il prenait toujours Ambrosius avec lui chaque fois qu'il s'y rendait.

L'âme du défunt se mit à voler autour de lui, continuant de l'invectiver.

"Avoue que ce n'est qu'un jeu pour toi. Tu t'amuses avec la vie de tes enfants comme tu le fais avec celles de tes milliers de sujets ! Qu'est-ce que ça fait, monstre ! N'as-tu point de remords ou de conscience ? N'entends-tu pas les cris de vengeance de toutes tes victimes ? Les soldats de l'Empire que tu as tués par millier ? Les Elfes de Clairéternel ? Certains avaient des parents, des femmes, des enfants qui les attendaient et qui ne les reverront jamais ! Tout ça à cause de toi !"

"Il est désolant de voir qu'on ne pleure jamais les orphelins et les célibataires." Siffla une voix sortie de nulle part.

L'esprit frappeur suspendit son vol, tandis que l'Overlord s'accorda un soupir intérieur de soulagement. La cavalerie venait d'arriver. En effet, une forme se matérialisa juste à côté du miroir. D'abord vague, elle prit rapidement l'aspect d'un homme à la haute silhouette décharnée, portant une robe de magicien vert et noir, un casque en acier ne laissant apparaître que de grands yeux d'un vert émeraude et une longue barbe couleur crème qui en dépassait, tombant jusqu'au pied de son propriétaire.

"Qui es-tu ? Une autre âme en peine, victime de ce démon ?"

Pour toute réponse, l'inconnu étendit sa main aux doigts crochus vers l'âme d'Ambrosius. Celle-ci se retrouva alors plaquée au sol par une force incroyable qui lui arracha un cri de surprise. Elle ressentit alors une puissante douleur la parcourir, comme au temps où elle ne faisait qu'un avec son enveloppe charnelle. Dans un rire semblable au bruit d'une craie crissant sur un tableau noir, son tourmenteur se présenta :

"Je suis l'âme de Melthazar, troisième Overlord, ancien seigneur de ces terres, le plus grand magicien que la terre ait jamais porté, et accessoirement grand-père de celui que tu appelles si gentiment démon." Il accentua la pression magique sur sa victime. "Insulte encore une fois mon petit-fils et, toute âme immortelle que tu sois, une éternité de souffrance en ma compagnie te semblera bien longue. MAINTENANT, DISPARAIS !"

Ambrosius ne se le fit pas dire deux fois, et son âme réintégra son réceptacle dans le fourreau de son meurtrier. Le troisième Overlord glissa sur le sol pour venir contempler le miroir au côté de son petit-fils.

"Ne me remercie pas, gamin. C'est toujours un plaisir. Par contre, méfie-toi. Ton épée démoniaque est plus puissante grâce à Ambrosius, mais ce dernier n'attend qu'un signe de faiblesse ou d'inattention de ta part pour se venger."

"Un Overlord n'est jamais faible. C'est toi-même qui me l'as appris, le vieux."

"C'est vrai. Tu me permettras quand même de douter que tu aies retenu toutes les leçons que je t'ai enseignées vu ta jeunesse." Ricana l'esprit du vieillard.

L'Overlord en titre adressa un regard en coin plein de connivence à son prédécesseur. Il avait fait sa connaissance quand il était rentré dans la salle de la magie pour la première fois, peu de temps après avoir maitrisé son premier sort. Dans un premier temps, Melthazar avait essayé de le tuer, puis il avait senti quelque chose de familier dans la manière dont son opposant utilisait la magie. Il lui avait alors laissé la vie sauve. Au fur et à mesure de leurs entrevues, il lui avait raconté sa vie. Comment une fois devenu le seigneur des terres connues il avait étudier sans relâche la magie pour devenir immortel. Comment huit héros avaient fait irruption dans sa tour noire pour le tuer. Comment, à l'agonie il avait transféré son esprit dans celui du magicien du groupe, prenant possession de son corps. Comment dans l'ombre, il avait laissé le huitième héros devenir le quatrième Overlord et tuer ses anciens compagnons. Comment il était revenu à la tour noir pour supprimer sa marionnette, ralliant ses larbins à sa cause. Comment, trahi par sa fille Rose, devenue la maîtresse du quatrième Overlord, il avait été vaincu par celui-là même qu'il était venu tuer. Comment, une fois de plus, il avait pris possession d'un corps, celui du larbin brun prédécesseur de Jaseux au poste de bouffon, pour échapper à la mort. Comment, sous cette forme diminuée, il avait ouvert les portes dimensionnelles menant aux abysses pour y attirer son assassin. Comment enfin il avait refermé ces portes pour y piéger à jamais son rival, ce qui entraina malheureusement la destruction du corps du larbin qu'il possédait dans le processus. Son âme désincarnée trouva alors refuge dans une dimension magique vide qu'elle meubla alors grâce à ses pouvoirs pour en faire une réplique exacte de la tour noire. Puis un jour, un passage s'ouvrit entre sa dimension et la salle de la magie quand le démon de Nordberg y entra pour la première fois, provoquant leur rencontre. Quelque temps plus tard, après la chute de la capitale impériale, l'Overlord découvrit que Rose était sa mère et comprit aussitôt que son père n'était autre que le huitième héros. Il en informa par la suite Melthazar, ou plutôt son grand-père. Celui-ci prit la nouvelle avec philosophie. Même s'il s'agissait du fils de son pire ennemi, il avait appris à apprécier ce gamin. Il se consola donc en se disant que le titre d'Overlord était au moins détenu par quelqu'un de son sang. Il décida même d'enseigner son savoir à son successeur, afin que ses précieuses connaissances ne soient pas perdues.

"Quoique tes méthodes soient particulières, tu sembles obtenir de bons résultats." Remarqua Melthazar. "Tu penses que sept années seront suffisantes pour qu'ils puissent enfin réussir leur examen ?"

L'Overlord contempla le miroir, comme perdu dans ses pensées. Les images de ses quatre enfants s'y succédèrent, chacun plongé dans leurs activités ; Harald méditant sur son trône, Jaina continuant la rédaction de son nouveau livre, Morrigane alimentant magiquement les hauts-fourneaux de la forge et Lokir dormant à poings fermés dans le repaire de Scruteur. Malgré l'affection cachée qu'il leur portait, sa sentence tomba comme la hache du bourreau sur la tête du supplicié tandis qu'il tournait les talons :

"Ils seront prêts, le vieux, où alors ils mourront."

Le rire sinistre de Melthazar emplit la salle ainsi que les différentes dimensions.

"Dans ce cas, cela nous promet du beau spectacle, gamin. Dans sept ans, mes arrières-petits-enfants seront diplômés. Et alors..."

"Alors viendra le temps des guerres de successions !" Conclut l'Overlord en quittant la salle de son pas lourd.