Le soleil venait juste de se lever, entamant ainsi sa longue course. L'éclat de ses rayons illuminait les flancs des montagnes, y chassant toutes traces des ténèbres de la nuit. Les marmottes étaient sorties en masse de leurs terriers pour contempler le spectacle. Bien droites, têtes levées vers le ciel, elles profitaient de la chaleur du petit matin ainsi que de la quiétude retrouvée. Quelques guetteurs vigilants veillaient sur la sécurité du groupe, des fois que des prédateurs nocturnes soient encore en maraude. Pendant ce temps, leurs consœurs observaient le puissant astre s'extirper de la terre et suivaient son ascension, attendant qu'il s'élève au-dessus des hautes montagnes, comme chaque jour. Ce matin pourtant, ils ne purent profiter du spectacle jusqu'au bout.

Car juste en face d'eux, le flanc de la montagne Barhamut venait de s'ébranler. Promptement, chacun regagna son terrier, les sentinelles fermant la marche. De ce fait, elles ne virent pas la paroi de la montagne s'ouvrir, telle une immense porte dévoilant une sombre galerie d'où émergèrent, ironiquement, des êtres de petite taille. Tous arboraient de longues barbes ainsi que de magnifiques armures et casques ouvragés, certains d'or, d'autres de mithril ou plus rarement de durium et d'arcanium. Ayant inspecté les environs, ils se disposèrent en rang à côté de la porte. Sortirent alors de la montagne sept autres membres de leur ethnie. Mais ceux-ci ne semblaient pas être des guerriers, ils portaient chacun de magnifiques habits tissés de fil d'or et d'argent, de longues capes ouvragées, des bijoux resplendissants, des colliers de perles, des bagues, des saphirs, des rubis, des émeraudes, des ornements dans leurs barbes ou leurs cheveux. Ils s'avancèrent tous d'un même pas en direction de la vallée en contrebas, puis stoppèrent à une vingtaine de mètres de leur point de départ. Ils fixèrent alors tous leur regard vers le lointain, calmes, immobiles et sereins. Du moins en apparence... Thagrin, le seul à porter une couronne tandis que les autres arboraient de beaux diadèmes, faisait énormément d'effort pour ne pas laisser ses craintes l'étreindre et fuir cette confrontation qu'ils redoutaient tous. Il aurait aimé retourner se cacher dans la montagne. En siège du pouvoir des sept royaumes nains, Barhamut était une citadelle réputée imprenable. Ses couloirs s'étendaient sous des milliers de kilomètres dans et sous la terre, protégés par de nombreux pièges et forteresses gardées par l'élite des soldats du royaume : les Oubliés. Eux seuls avaient le droit de porter des armes et des armures en durium et en arcanium. Tout nain qui rentrait dans ses corps d'armée renonçait à son nom de famille, à tout lien de parenté et faisait vœux de célibat afin de ne servir que son Haut-Roi et ses sujets. Thagrin aurait bien aimé être entouré par plus de ses Oubliés que les vingt qu'Il lui avait autorisés à amener. Mais en Haut-Roi du peuple nain, il se devait de museler sa peur et de montrer l'exemple aux rois des 6 autres clans.

Il soupira. Il aurait dû être heureux de revoir ses frères rois. La dernière fois qu'ils avaient tous été réunis remontait à plus d'une vingtaine d'années. Certes, c'est un temps très court par rapport à l'immortalité des nains, pourtant ces années avaient semblées des millénaires pour le jeune nain, tant de choses ayant changé à la suite de la décision qu'ils avaient prise ce jour-là.


Haute citée naine de Barhamut, vingt ans plus tôt

L'immense salle était plongée dans l'obscurité, la seule lumière provenant du brasero situé au milieu de la grande table de pierre autour de laquelle se trouvaient les huit sièges. Sur le plus imposant d'entre eux et le plus finement décoré trônait Thagrin, le nouveau Haut-Roi du peuple sous les montagnes. Récemment élu par l'assemblée des rois nains des huit royaumes pour diriger leur peuple, le jeune nain de tout juste 160 ans issus du clan de l'Or semblait promis à un règne radieux. Jusqu'à ce que la nouvelle tombe à peine un mois après son élection.

"Est-ce confirmé ?" Demanda-t-il.

"Hélas oui, Haut-Roi. Une patrouille revient de nos avant-postes. La garnison a été massacrée et l'odeur ne fait aucun doute sur l'identité des assaillants." Répondit Dural, le doyen de l'assemblé à la longue barbe grise, tout en tripotant son médaillon comme à chaque fois qu'il était anxieux.

Dril et Das, les deux Rois cousins des clans du Mercure-Etain et du Plomb échangèrent un regard plein d'appréhension. Des 8 Rois des clans, ils étaient les plus craintifs. Leur âge avancé de 680 et 697 ans leur avait fait voir bien des horreurs et les poussait à une prudence extrême. Bien que plus âgé qu'eux, Dural, du haut de ses 773 ans, n'avait vu ni sa combativité ni son courage entamés par le poids des ans. Fier Roi du clan du Fer-Acier, il avait passé les trois quarts de sa vie sur les champs de bataille, dont une centaine d'années en tant que Roi de son clan. Les indices de son anxiété étaient de ce fait un signal d'alarme supplémentaire pour le Haut-Roi de la gravité de la situation.

"Reine Brunnhilf, ma cousine, roi Thakul, mon frère, roi Kursi, toi le plus expérimenté de nous tous, quelles sont l'état de nos réserves d'armement ?" Questionna Thagrin.

La seule Reine de l'assemblée repoussa son siège et se leva, déployant sa longue chevelure couleur du cuivre, sa plus grande fierté. Seule naine à avoir jamais atteint un tel niveau de prestige en si peu de temps, de par son intelligence et son pragmatisme sa voix avait énormément de poids parmi cette assemblée pourtant masculine.

"Mon Haut-Roi, le clan du Durium possède les meilleures arbalètes de ce royaume. Trois cents milles peuvent vous être livrés à vous et aux autres rois dès que vous en donnerez l'ordre. Je peux également fournir de nouvelles armures en durium aux Oubliés s'ils en expriment le besoin." Énuméra-t-elle d'une voix ferme.

Ne voulant pas être en reste, Tharkul le frère ainé de Thagrin se leva et rugit de sa voix de stentor :

"Vingt milles lances, dix mille épées en arcanium n'attendent qu'à être distribué aux Oubliés, mon frère. Commande et elles sont à toi !"

Thagrin hocha la tête en direction de son frère sans relever son entorse à l'étiquette. Après tout, il n'est pas facile de devoir obéir à son frère cadet. Tharkul était Roi du clan de l'Arcanium depuis ses 231 ans suite à la mort de leur père Khartud. La même année, a la mort de leur second oncle, Skregro Roi du clan de l'Or tué dans une attaque de l'Empire avec ses quatre fils, Tharkul avait soutenu l'élection de Thagrin alors âgé de seulement 149 ans à la tête du clan. Il avait réitéré son soutien à son frère dès la mort du précédent Haut-Roi, Clorngrim. Ses motivations restaient un mystère pour son cadet, mais il lui était néanmoins reconnaissant, car sans son implication jamais il n'aurait pu être élu.

Contrairement à ses cadets, Kursi aux jambes d'argent ne se leva pas. Le Roi du clan Argent-Mithril avait perdu l'usage de ses deux jambes très jeunes suite à l'effondrement d'une galerie. Restant plus longtemps chez lui, il avait développé ses connaissances et sa sagesse au point de se hisser, facilement ou difficilement selon les points de vue, au titre prestigieux de Roi à l'âge de 120. Avec un règne de 425 ans, il était le plus ancien membre du conseil actuel. Pour ses 400 ans de règne, ses sujets lui avaient confectionné des harnachements mécaniques en mithril, lui redonnant une partie de l'usage de ses jambes mortes ainsi que son surnom.

"Mon Haut-Roi, je peux fournir exactement deux millions sept cent soixante-quinze mille armes et armure de mithril." Exposa-t-il de sa voix rude. "Je peux également entamer la fabrication de quinze mille de plus d'ici la fin du mois. Mais je crains que ce ne soit pas les armes ni les armures qui nous fassent défaut... Mais bien les nains qui les porteront."

Un silence de mort accueillit cette réflexion. Chacun savait que le peuple nain n'était plus à l'apogée de sa gloire. Que restait-il des milliards d'individus que comptait sa population avant que viennent les jours de guerres ? Thagrin se tourna vers Glirom Roi du clan du Cuivre, le dernier des huit. Le nain à la fine moustache, souvent raillé pour son manque de pilosité, mais redouté pour son coup de marteau dévastateur et envié pour sa fertilité (il possédait déjà huit enfants, et sa femme était enceinte de triplés qui naitraient d'ici sept ans) fit son rapport.

"Au dernier recensement, mon Haut-Roi, notre population se composait de cinquante-huit mille sept cent quatre-vingt-quatorze individus. En cas de conflit, nous pourrons aligner qu'à peine trois mille guerriers de métier. Nous pourrons évidemment lever les conscrits pour arriver péniblement à sept voir à dix mille nains dans le meilleur des cas. Mais face à la puissance de notre ennemi, ce ne sera pas suffisant."

"Douterais-tu de la force et de la combativité de nos frères, nain-berbe?" Claqua la voix de Tharkul.

"Non pas, nain-sulte pas tes ainés. Je "re" doute plutôt la puissance d'un ennemi capable d'éradiquer les forces militaire de deux royaumes en quelques mois, dont l'un possédant une armée trois fois supérieure à la notre." Se défendit le Roi du Cuivre.

Sa réponse fit mouche. Même Dural, commandant suprême des forces armées ne dit rien. Si son peuple avait toujours tenu les elfes et les hommes en respect grâce à la force de leurs soldats et à la complexité de leurs réseaux souterrains, en cas de bataille rangée l'issue n'aurait certainement pas été la même. Qui plus est, leur nouvel ennemi avait l'habitude des tunnels, ils ne bénéficieraient plus de l'avantage du terrain. Brunnhlif prit la parole.

"Devons-nous pour autant immédiatement renoncer à nous battre ? Les chances sont contre nous, certes, mais cela ne veut pas dire que tout espoir est perdu."

"Bien dit ma cousine !" S'exclama Tharkul, faisant une fois de plus une entorse à l'étiquette.

"Vous parlez sans savoir, reine Brunnhlif. Vous êtes encore jeune, et il y a plus de vingt ans vous n'étiez pas reine quand survint l'année noire." La reprit gentiment Kursi aux jambes d'argent.

Tous les rois frémirent à l'évocation de cette année tragique à l'exception de Thagrin, Tarkul et Brunnhlif, les trois plus jeunes d'entre eux.

"En l'espace d'un mois, notre ennemi a vaincu nos armées décimant près d'un quart de notre population par la même occasion et réduisant notre puissance militaire à néant. Il a tué le Haut-Roi de l'époque Goldo Golderson, qui était pourtant un grand héros. Il a volé nos richesses, et, summum de l'horreur, il a également dérobé le secret de fabrication de la bière, qui fut perdu à jamais." Énuméra l'infirme.

"Après sa disparition, vint la peste magique qui frappa durement notre peuple entrainant une diminution drastique de notre population et du taux de natalité." Ajouta Dril

"Pendant près de quinze ans, il a été nul... Aucune naine n'a pu donné la vie" Soupira Das. "Notre peuple se remet à peine de ces successions de malheur. Nous ne pouvons pas lui infliger à nouveau les épreuves de la guerre."

Ce rappel meurtrit durement et personnellement Brunnhlif. Il y a de cela dix ans, la peste lui avait arraché son fiancé, un habile joaillier qu'elle aimait depuis l'âge où elle avait ressenti les premiers élans du cœur. Celui-ci avait contracté la maladie pendant un de ses voyages commerciaux à la recherche de matière première au mont d'Erbin, la désormais tristement célèbres montagne fantôme. Il avait mis six mois à mourir dans d'atroce souffrance. Ses cris hantaient encore les nuits de la jeune Reine. Sa peine avait été immense, au point qu'elle envisagea presque de se laisser dépérir. Pourtant, elle reprit goût à la vie quand elle comprit, une année après, qu'elle était enceinte de son défunt fiancé. La grossesse se passa bien pendant 7 des 8 années de gestation. Malheureusement, à quelques mois du terme elle perdit son enfant, malgré l'aide apporté par des guérisseurs elfes qu'elle avait fait venir à prix d'or. C'était une fille. Pire encore, comme un malheur n'arrive jamais seul, les guérisseurs lui apprirent que suite aux complications de sa grossesse elle ne pourrait plus jamais avoir d'enfants. Cette fois-ci, au lieu de se laisser aller au désespoir elle décida d'aller de l'avant. Si elle ne pouvait plus avoir d'enfants de son sang, elle en aurait des milliers d'autres. C'est ce qui la motiva pour s'engager en politique. Elle y réussit tellement bien qu'elle finit par entrer dans l'histoire comme la première reine d'un des huit clans. De ce fait, en plus de son expérience personnelle, elle reconnut la pertinence du raisonnement du roi Kursi et l'influence qu'il avait sur la future décision de son cousin.

Le Haut-Roi Thagrin aussi était perplexe. L'argument du roi du clan de l'Argent-Mithril était plus que pertinent. La population naine était trop faible et bien trop vieille pour supporter une guerre. Le taux de natalité commençait à peine à remonter depuis l'année noire. Face au manque de main-d'œuvre, bien des vieux nains avaient retardé leur départ vers l'au-delà pour continuer de servir leur peuple. Les nains ne pouvant mourir de vieillesse, à moins d'accidents, de maladie extrêmement virulente, ou de trépas à la guerre, ils avaient la possibilité de choisir de quitter cette vie quand bon leur semblait. Généralement, la plupart d'entre eux faisaient le grand voyage vers leur 850 ans. Pourtant, près de la moitié de la population naine avait déjà dépassé cet âge. C'était d'ailleurs une des raisons de son élection au poste de Haut-Roi, les autres rois ayant préféré un regard jeune et neuf sur la situation.

"Vos conseils, mes frères rois." Finit-il par dire, mettant fin à son mutisme.

"Mon Haut-Roi, je recommande la prudence." Commença Dural en tant que doyen de l'assemblé. "Fermons nos frontières, et évitons de déclencher une guerre que nous ne saurions gagner. Tentons de rester neutres."

"Crois-tu que l'ennemi se contentera de notre neutralité ?" Railla Tharkul. "Face à un monstre assoiffé de sang il n'y a qu'une solution, lui ou nous. Je recommande donc la guerre !"

"Je suis d'accord avec le Roi Tharkul." Annonça Das à la stupeur générale de l'assemblé, le roi du clan du Plomb n'étant pas réputé pour son tempérament belliqueux. "L'ennemi ne se contentera pas de notre neutralité. Voilà pourquoi nous devons envoyer une ambassade afin de négocier avec lui sans tarder."

La proposition de Das entraina un tonnerre d'injure de la part de Thargul, ainsi que les récriminations de Dural et de Brunnhilf. Dril se leva immédiatement pour défendre son cousin, lui apportant son soutien. Glirom essaya tant bien que mal de calmer les esprits, mais en vain. Finalement, le Haut-Roi fut obligé d'imposer son autorité.

"SILEEEEEEEEEEEEEEEEENCE !" Face à sa démonstration de colère, il fut aussitôt obéi. Chacun se rassit, Tharkul relâcha Das qu'il tenait par le cou après avoir enjambé la table et retourna à sa place. "TANT QUE JE SERAIS HAUT-ROI, CHACUN AURA LE DROIT D'EXPRIMER SON AVIS AU CONSEIL SANS CRAINDRE DE REPRÉSAILLES. Roi Das, merci pour votre proposition. Roi Glirom, qu'elle est votre avis ?"

"Mon Haut-Roi, je ne partage pas l'opinion 'va-t'en guerriste' du Roi Tharkul." Ce dernier lui adressa un regard qui en disait long sur ce qu'il pensait de l'avis d'un nain à moustache. "Toutefois, négocier avec l'ennemi serait une trahison envers notre peuple, ainsi qu'envers la mémoire du Haut-Roi Goldo et de tous nos ancêtres. Le clan du Cuivre se range donc de l'avis du clan du Fer-Acier."

Dural adressa un hochement de tête entendu à son collègue. La reine Brunnhlif se leva pour exprimer à son tour son opinion.

"Je ne suis qu'une naine, mais je suis également reine. Chacun de mes sujets est mon enfant. Je ferais tout mon possible pour les protéger, même tenter de négocier avec une bête féroce si la nécessité me l'impose." Elle laissa ses paroles en suspens avant de reprendre. "Toutefois, négocier ou nous cacher derrière nos frontières ne nous sauvera pas. Comme l'a souligné le Roi Tharkul, l'ennemi n'est qu'un monstre assoiffé de sang. Qui nous dit qu'il tiendra parole si nous négocions avec lui ou qu'il nous laissera tranquilles si nous restons neutres ? Pour la paix et l'avenir de notre peuple, nous devons combattre. Nous devons nous battre aujourd'hui, mon Haut-Roi, pour que nos enfants puissent vivre libres et en paix demain."

Elle se rassit, ignorant le sourire de Tharkul. Elle n'avait pas pris cette décision de gaieté de cœur. Si elle ne doutait pas tant d'une issue diplomatique heureuse, elle aurait très certainement préféré négocier. C'est le cœur lourd qu'elle avait parlé, car elle savait que c'était non seulement ses sujets, mais également tout le peuple nain qui en subirait les conséquences.

Le Haut-Roi se tourna finalement vers Kursi. Il y avait parfaite égalité entre les trois partis. L'avis du plus expérimenté d'entre eux serait décisif. Conscient de la lourde charge qui lui revenait, le roi prit son temps avant de prendre la parole, pesant bien chacun des mots qu'il allait prononcer.

"Mes frères, ma sœur. Les trois actions que vous proposez méritent toutes d'être suivies. Pourrons-nous encore fièrement nous dire Nains si nous capitulons sans combattre ? Nous savons que nous n'avons aucune chance de l'emporter. Devons-nous pour autant courber l'échine devant l'ennemi ? N'oublions pas pour autant que nous sommes des rois. C'est notre peuple qui subira les conséquences de notre choix. Nos paroles engagent nos vies et celles des milliers d'individus qui nous font confiance. Resterons nous dans l'histoire comme ceux qui ont conduit leur peuple à l'extinction par péché d'orgueil ? Vous parliez de nos enfants, Reine Brunnhlif, avant de les défendre ne devons nous pas nous assurer qu'ils existeront bien et ne seront pas qu'un rêve, ou pire : un prétexte que nous aurons brandi comme justification d'une volonté belliqueuse ? En refusant le combat, que nous reste-t-il comme option ? Nous terrer dans nos forteresses comme des couards en attendant le jour où la mort viendra frapper à nos portes ? Ou alors, courber l'échine devant notre ennemi, reconnaitre sa domination et prier les ancêtres qu'il se montre clément, ce dont nous sommes tous en droit de douter. Mes frères, ma sœur, mon Haut-Roi, si chacune de ces actions peut-être suivit, aucune n'est agréable. Le choix que vous me demandez de faire en donnant mon avis est celui du moindre mal... Et je m'y refuse. Comme je l'ai dit, nous sommes des rois. Nous ne choisissons pas en fonction des risques, de nos peurs ou de notre orgueil ! Nous choisissons ce qui nous semble juste et profitable pour notre peuple." Il se tourna vers Thagrin. "Voilà pourquoi, mon Haut-Roi, mon avis ne compte pas. C'est à vous de décider, à vous de trancher. La décision que vous prendrez ne sera pas sans conséquence, vous serez très certainement critiqué, quel que soit votre choix. Pourtant, c'est maintenant que vous devez vous montrer digne de la confiance que nous vous avons tous accordée en vous élisant. C'est maintenant que vous devez être Haut-Roi, tout comme le furent tous ceux qui vous ont précédé de Thurin NezFendu à votre prédécesseur. Soyez ce Haut-Roi qui nous guidera dans cette épreuve."

Un silence de mort accueillit la conclusion du doyen de l'assembler. Tous dévisagèrent leur Haut-Roi du regard, attendant qu'il prenne sa décision. Thagrin sentit chacun de leurs yeux posés sur lui comme une dizaine de couteaux sur une gorge. Était-ce cela être Haut-Roi ? Détenir la vie de tout un peuple suspendu au bout de ses lèvres ? Quand il était simple roi du clan d'Or, ce genre de décisions lui pesaient déjà, alors qu'une erreur n'impliquait pas l'extermination entière d'un peuple. Était-ce pour cela que le premier Haut-Roi, Thurin NezFendu, avait refusé durant la première ère de mener la guerre aux nouveaux arrivants aux oreilles pointues ? Par crainte du devenir de sa jeune nation naissante ? L'histoire lui avait donné raison, elfes et nains ayant profité réciproquement de ces temps de paix. Devait-il en faire autant ? La peur le parcourait de long en large, faisant frémir son corps pourtant solide comme le roc, tant il craignait de commettre une erreur. Il posa alors le regard sur ses paires, à la recherche d'un soutien... Et la lumière se fit...

Les regards de Das et Dril ne reflétaient plus aucune trace de peur. Dural était immobile telle une statue, comme à son habitude. Il semblait toutefois moins tendu qu'au début de la réunion et avait arrêté de manipuler son médaillon. Brunnhlif et Thakul lui adressèrent tous deux un hochement de tête entendu. Glirom avait arrêté de se lisser la moustache, tic qu'il avait chaque fois qu'il était stressé. Quant à Kursi, il offrit un large sourire de connivence à son Haut-Roi. S'il avait pu, Thagrin aurait presque ri de la situation. Ainsi c'était cela le rôle d'un Haut-Roi. Devoir apporter le calme, l'espérance et apaiser ses sujets face à l'épreuve comme le fait un père avec son enfant ? Prendre les mesures qui semblent nécessaires en affichant une assurance sans faille pour qu'il ne cède pas à la panique et continue d'avancer, aussi noires que puissent être les ténèbres ? C'est cela qu'on attendait de lui aujourd'hui. Et il ne les décevrait pas. Comme l'avait exhorté Kursi, il serait Haut-Roi.

Il se leva de son trône, immédiatement imité par ses paires. C'est dans un silence solennel qui rendit son verdict :

"J'ai pris ma décision... La perte de notre avant-poste n'était à mon sens qu'un avertissement. Un avertissement que nous ne devons pas prendre à la légère... Roi Kursi aux jambes d'argents, Roi Dural, en tant que votre Haut-Roi et par l'autorité que vous m'avez tous sept conférée pour commander à tous les enfants de Thurin, je vous charge de prendre la tête d'un détachement de nain afin de traquer et de débusquer notre ennemi... et d'engager les négociations de paix avec lui !"

"QUOI ?" Rugit Tharkul.

Les autres rois tournèrent immédiatement la tête, outrés par la réaction du roi du clan de l'Arcanium.

"Aurais-tu perdu l'esprit, mon frère ? Tu condamnes notre peuple à la lente agonie de la servitude !"

"Je permets à notre peuple de vivre, mon frère. Peut-être pas de la meilleure façon, mais au moins nos enfants..."

"Ne me parle pas de nos enfants !" Martelèrent la voix et les poings de Tharkul respectivement dans la salle et sur la table. "Je préfèrerais tuer moi-même mes enfants et mes neveux plutôt que de les voir subir la honte et les conséquences de la couardise de leurs pères !"

"Tu ne sais pas de quoi tu parles. L'honneur ne leur servira à rien s'ils sont morts."

Face à la véracité de l'argument, le frère du Haut-Roi chercha du soutien auprès de sa cousine.

"Tu ne dis rien, Brunnhlif ? Tu acceptes de négocier alors que tu disais toi-même qu'il fallait prendre les armes pour la liberté future de notre peuple."

"Si comme vous je ne suis pas d'accord avec la décision du Haut-Roi, je la respecte et obéirai à ses ordres." Dit-elle d'une voix neutre. "Maintenant, arrêtez de vous ridiculiser Roi Tharkul et souvenez-vous que vous contester les décrets de celui à qui vous avez prêté allégeance."

"Cousine, je..." Commença le dissident.

"REINE Brunnhlif, je vous prie ! À défaut de respecter vos serments, respectez au moins l'étiquette." Le coupa-t-elle d'une voix cassante.

Outré, le roi belliqueux chercha du soutien auprès des autres membres du conseil. En vain. Tous les visages se fermaient dès qu'il se tournait vers l'un d'eux. Il reporta de nouveau l'attention vers le trône du Haut-Roi.

"Mon frère, comment peux-tu trahir ainsi notre peuple ? Comment peux-tu ME trahir, après tout ce que j'ai fait pour toi."

Le dirigeant du peuple de Thurin se leva et vint poser sa main sur l'épaule de son frère. Lui adressant un sourire avenant, il lui dit :

"Tu confonds tout, mon frère. Je ne trahis personne, ni notre peuple ni toi. Je prends juste la décision qui me semble la meilleure pour notre avenir à tous. Le fait que je ne suive pas ton avis ne veut pas dire que je ne le respecte pas. Bien au contraire."

D'un geste brusque, Thakul repoussa le bras de Thagrin.

"C'est toi qui ne comprends rien, MON FRÈRE ! Tu laisses tes craintes et les propos de défaitistes te dicter ta conduite. J'ai soutenu ta candidature parce que je pensais que tu aurais plus de courage qu'un autre pour faire ce qui doit être fait. Je pensais que tu mènerais notre peuple vers une ère de prospérité et que tu nous rendrais notre gloire d'antan. Je me suis bien trompé. Tu es aussi lâche que les naines qui siègent à ton conseil !"

La lame de Brunnhlif fut la première à jaillir, suivi par la hache de Dural et le marteau de Glirom, sous les hués de Das et Dril et le soupire de Kursi. Une nouvelle fois, le Haut-Roi dû intervenir :

"SILENCE ! Rengainez vos armes ! Comme je l'ai déjà dit, quiconque siège à mon conseil peut s'exprimer librement !" On lui obéit sur-le-champ et les armes furent rangées. Il se tourna vers son frère, une tempête dans le regard, et le tonnerre dans la voix. "Mais cela n'excuse en rien votre conduite, Roi Tharkul ! Tenez mieux votre rang. Agissez en roi et non en enfant trop gâté !"

"J'agis en Roi ! Mieux que vous tous en tout cas !" Il quitta sa place se dirigeant vers la porte tout en continuant sa diatribe. "Vous resterez à jamais comme les rois qui ont condamné leur peuple à l'esclavage ! Il n'en sera pas de même pour le mien ! Je refuse ce destin !"

Ayant atteint la porte, il se tourna une dernière fois vers ses pères.

"Voilà pourquoi le clan de l'Arcanium quitte le conseil ! J'emmènerai avec moi tous ceux qui veulent me suivre et refusent l'avenir de servitude que vous leur imposez !"

Sous le choc de l'annonce, seul Kursi réagit en se levant malgré son état pour tenter de calmer le roi mécontent.

"Roi Thakul, ne faites pas cela. Vous ne voulez quand même pas rester dans l'histoire comme le roi responsable du troisième Schisme Nain !"

"Stupide nain-firme ! On se souviendra de moi comme le seul roi qui eut le courage de sauver son peuple ! L'histoire me donnera raison !"

Puis sans un mot de plus ni un regard en arrière, il sortit.


"Haut-Roi ?"

Thagrin émergea de ses pensées et de ses souvenirs. Sur sa droite, Kursi s'était avancé, s'inquiétant de le voir si silencieux. Le roi d'Argent/Mithril était devenu son plus sûr soutien pendant les vingt années qui avait suivi la défection de son frère. Sans ses conseils avisés et son appui quasi paternel, le Haut-Roi aurait eu bien du mal à diriger son peuple durant les épreuves.

"Ce n'est rien, mon ami. Juste de vieux souvenirs" lui répondit-il chaleureusement.

Kursi lui rendit son sourire. Derrière eux, Dril et Das étaient en pleine conversation. Dural, aussi fier droit et immobile que la statue de Thurin en personne, les écoutait d'une oreille distraite. Glirom demandait à Brunnhilf si elle acceptait de devenir la marraine de sa dernière fille qui venait de naitre, arguant qu'ainsi il se sentirait plus tranquille pour son avenir. La reine accepta avec joie, soulignant dans un rire que la petite reprocherait très certainement ce choix à son père plus tard. L'ambiance se détendait progressivement, chacun appréciant de revoir les visages chaleureux de ses collègues.

Puis, un des Oubliés signala de la poussière au loin.

Immédiatement, les rois se remirent en rang derrière Thagrin. Celui-ci reprit sa posture droite de Haut-Roi ainsi que son masque d'impassibilité qu'il avait calqué sur la statue du Haut-Roi Thurin qui décorait la salle du trône de Barhamut. La poussière laissa vite apparaitre à un petit groupe d'une vingtaine de personnes aux oreilles pointues portant un palanquin dont les rideaux rouges étaient fermés. Autour de cette litière, une dizaine de créature d'un peu plus d'un mètre, de couleurs brunes et armées de pied en cape assuraient la protection. Tout ce petit monde était commandé par une créature semblable aux gardes, mais de couleur verte et portant une cape miteuse.

Le Haut-Roi reconnut immédiatement le meneur sans pour autant voir son visage. Et une fois de plus, il retomba dans ses souvenirs.


"Comme je disais avant d'être grossièrement interrompu..."

La boutade du Haut-Roi eut au moins le mérite de détendre l'atmosphère. Tous les rois restants émirent un rire. La situation ne s'y prêtait pourtant pas. Pour la première fois depuis la fin de la 1ère ère, le conseil du peuple nain ne comptait plus que 7 membres. Pire, ces membres allaient devoir faire face à un nouveau schisme. Mais l'urgence n'était pas là, ils le savaient tous.

"Roi Dural, roi Kursi. Acceptez-vous mes ordres ?"

"Évidemment, Haut-Roi." Répondirent-ils.

"Bien. Partez dès que possible. Emmenez un détachement d'Oubliés avec vous et ne prenez aucun risque. Commencez vos investigations depuis notre avant-poste, c'est la piste la plus sûre."

"Mon Haut-Roi, que devons-nous dire à l'ennemi quand nous l'aurons trouvé ?" questionna Kursi.

"Dites-lui que Thagrin, Haut-Roi du peuple de Thurin, ainsi que l'assemblé des rois des différents clans souhaitent discuter avec lui. Dites-lui que nous reconnaissons sa force, sa puissance et souhaitons trouver un compromis afin d'éviter une guerre que nous ne désirons pas." Expliqua son suzerain après avoir soigneusement choisi ses mots.

"Ssssi vous ne ssssouhaitez que ssssela, il est inutile d'envoyer une expédissssion. Je pensssse pouvoir vous aider." Susurra une voix sortie de nulle part.

Pour la deuxième fois en moins d'un quart d'heure, les armes sortirent des fourreaux. Tous les rois s'étaient levés d'un bon. Dural et Brunnhlif s'étaient rapidement placés autour du Haut-Roi pour le protéger. Dril et Das soutenaient Kursiv, tenant une dague dans leur autre main, tout en scrutant chaque recoin de la salle. Glirom avait foncé vers la porte et appelé les deux sentinelles en faction, deux Oubliés en armure d'Arcanium, qu'il menait maintenant afin de débusquer l'intrus.

"Inutile de vous exssssiter à sssse points. Je sssssuis issssi." Répliqua la voix dans un gloussement.

L'assistance se tourna vers le fauteuil occupé quelques minutes auparavant par le roi Thakul. Assis à sa place, se trouvait une créature aux écailles vertes, avec une longue queue reptilienne, portant simplement une cape noire trouée et un bandeau sur son œil gauche. Un sourire hideux déforma le visage de la créature devant l'incompréhension des spectateurs. Les Oubliés furent les premiers à réagir. Ils s'élancèrent vers l'inconnu, épée et hache levées. Mais à cinq mètres de leur cible, ils s'écroulèrent comme des masses, incapables de bouger. Du col de leur armure sortirent alors deux araignées à la chitine verte qui vinrent se placer sur les épaules de l'intrus.

"Le venin des araignées de Clairéternel peut tuer un homme en moins d'une heure. Pour un nain, il sssse contente de le paralyser. Et bien que vous ssssoyez de grands forgerons, vos armures possèdent la même faiblessssse que sssselles des humains, au niveau des jointures ssssous les bras." Expliqua la créature avant de reporter son attention vers le Haut-Roi. "Vous ne penssssiez pas que j'allais me montrer à vous ssssans un plan de ssssecours pour neutraliser vos gardes, Haut-Roi Thagrin?"

Le jeune dirigeant de la nation naine, à la fois inquiet et impressionné, essaya de retrouver contenance. Tout en ordonnant d'un geste à ses collègues de rengainer leurs armes et de se rasseoir, il répondit à l'importun :

"Tu es une des créatures qui servent notre ennemi. Une de ces créatures que l'on appelle 'larbin', n'est-ce pas ?"

"En effet. Je ssssuis même un larbin vert pour être plus préssssis. Mon nom est Sssscruteur, maître-esssspion de sa noirceur l'Overlord, maître incontessssté de Nordberg, des îles de Clairéternel et de l'Empire."

"Comment t'es-tu introduit dans notre cité et jusqu'ici dans la salle du conseil, au cœur même du palais ?" Demanda abruptement Dural.

"Oh, sssse fut fort ssssimple. Après avoir éliminé un à un vos ssssoldats dans un de vos avant-posssstes, il y a trois jours, j'ai attendu caché dans l'ombre que viennent les renforts. Étant capable de me rendre invisible, je n'ai eu qu'à les ssssuivre à travers les dédales de galeries jusqu'à votre ssssitée. Puis, après qu'ils vous aient fait leur rapport, ssss'est vous que j'ai ssssuivi, roi Dural, jusqu'issssi. Mais ne vous en voulez pas trop, fier roi des nains du Fer-Assssier, on ne me ssssurnomme pas l'Ombre Parfaite pour rien."

"Êtes-vous venu ici pour nous tuer ?" S'inquiéta Dril.

Scruteur éclata de rire.

"Non, rassssurez-vous. Même si je nain-sssspire pas confiansssse, vous pouvez me croire. D'ailleurs, ssssi ssss'était là ma missssion, vous sssseriez déjà toussss morts à l'heure qui l'est." Cette dernière réflexion ne rassura pas le moins du monde les rois. "Mon maître m'a envoyé issssi pour vous esssspionner, évidemment. Mais également pour sssservir d'ambassssadeur ssssi vous exprimiez le ssssouhait de négossssier."

Le larbin venait de prendre les rois au dépourvu. Tous se tournèrent vers Thagrin, impassible sur son trône.

"Votre maître avait prévu la possibilité que nous choisissions de négocier ?"

"Oui, Haut-Roi. Le massssacre de l'avant posssste n'avait pas pour sssseul but de me permettre d'infiltrer votre cité, mais également de vous faire réfléchir." Il sourit tout en s'affalant un peu plus dans son fauteuil. "Heureusement, vous avez fait le bon choix."

Thagrin doutait de plus en plus d'avoir "fait le bon choix" comme le disait son interlocuteur. Quoique, si ce larbin avait réussi à s'infiltrer sans problèmes chez eux, qui savait de quoi d'autre était capable l'Overlord. De toute façon, il ne pouvait plus reculer. Il avait trempé ses lèvres dans le calice, il se devait de boire jusqu'à la lie.

"Très bien, maître-espion. Qu'elles sont les conditions de votre suzerain ?"

L'œil encore vif de Scruteur s'illumina. Il se redressa immédiatement, troquant son air désinvolte pour un autre plus sérieux et bizarrement plus cruel.

"Mon maître acsssseptera votre rédissssion à quelques conditions. Tout d'abord, la production de durium et d'arcanium ssssera drasssstiquement surveillée, et il vous ssssera interdit de forger de nouvelles armes dans sssses métaux. Vous consssserverez 20% de vos réserves actuelles pour équiper vos Oubliés. Le resssste sera fondu en lingot que vous lui remettrez. En cas d'inssssurrection naine contre le pouvoir de l'Overlord, ssssi vous n'arrivez pas à réprimer vos ssssujets dans un délai d'une ssssemaine, mon maître ssss'arroge le droit d'intervenir sans conssssidération pour les dégâts collatéraux. Enfin, en tant que vassssaux de l'Overlord, vous sssserez tenus de lui versssser un tribut en or et métaux ainssssi que de lui venir en aide militairement ssss'il fait appelle à vous, sssse qui, grâce à ses forces armées incommensurables, est peu probable."

Les conditions de paix surprirent l'auditoire par leur modération. Chacun s'était attendu à des exigences bien plus drastiques. Cela ne cachait-il pas un piège ? La reine Brunnhlif préféra en avoir le cœur net.

"Et qu'en est-il du peuple nain ? Subira-t-il la tyrannie de l'Overlord en tant qu'esclave servile ?"

"Non, brave Reine Brunnhlif. Mon maître possssède suffisamment d'essssclaves. Il ne ssssouhaite pas asssservir le fier peuple de Thurin. Voilà pourquoi vous continuerez de le gouverner en toute indépendansssse. Ssss'il devait faire appel à des artisans nains, mon maître les rémunérera comme il sssse doit."

Où était le piège, pensa Thagrin. Tout cela semblait trop beau pour être vrai. Dril, Das et Glirom semblaient enchantés de conclure la paix dans ces conditions. Brunnhlif, Dural et Kursi étaient plus réservés, tout comme lui.

"Sont-ce là toutes les exigences de l'Overlord ?" Finit-il par demander.

Scruteur lui adressa un sourire, tout en sortant une petite boite de sous sa cape. Il la posa devant lui et l'ouvrit, face aux rois nains. Dedans se trouvaient huit anneaux noirs finement décorés, chacun serti d'une magnifique pierre précieuse.

"Non, Haut-Roi. Mon maître a une dernière exigensssse..."


"Je vous ssssalue Haut-Roi Thagrin. Ssss'est un honneur et un plaisir de vous revoir."

La voix sifflante du maître-espion de l'Overlord tira Thagrin de ses souvenirs. Il lui adressa un sourire poli. S'il ne s'était toujours pas fait à l'aspect hideux de la créature, il devait admettre qu'à défaut de l'apprécier, il avait appris à la respecter. Scruteur n'avait jamais menti ni tenté quoi que ce soit contre le peuple nain depuis que la paix avait été conclue. Il était devenu avec Biscornu le seul interlocuteur entre le Haut-Roi et l'Overlord. Il leur devait beaucoup, notamment une intervention auprès de l'Overlord durant la révolte du clan Nargdrazill mené par son frère, Thakul. Après avoir quitté le conseil, ce dernier avait semé la discorde dans le cœur des nains, menant à bien son projet de Schisme. Il avait appelé tous les nains à se révolter contre le Haut-Roi et son nouvel allié. Rejetant son titre de roi du clan de l'Arcanium, il s'était proclamé Haut-Roi du clan Nargdrazill, "les héritiers de Drazill" en référence au roi nain responsable du précédent Schisme. L'Overlord voulait intervenir pour écraser la rébellion dans l'œuf et faire un exemple par la même occasion. Il en fut heureusement dissuadé par Scruteur et Biscornu. A la place, il demanda au Haut-Roi Thagrin de mater la révolte dans les plus brefs délais comme preuve de sa fidélité. Thakul et ses nains furent vaincus à la bataille du pic noir et chassés vers les terres maudites. Selon Scruteur, ils se seraient repliés vers la montagne d'Erbin. Après cette victoire, les clans du Durium et de l'Arcanium furent fusionnés sous la direction de Brunnhilf, limitant le nombre de clans à 7 au lieu de 8.

"Salutation, envoyés de l'Overlord. Soyez le bienvenu sur les terres du peuple de Thurin. Je ne pensais pas que vous mèneriez l'escorte vous-même."

"Je m'en sssserai bien disssspenssssé, croyez-moi. Mais mon maître a ssssu sssse montrer convainquant. Il penssssait, à juste titre, que ma préssssence ssssoulignerait encore plussss l'importansssse de ssssette rencontre."

"Avoir désactivé nos anneaux était une preuve suffisante." Fit remarquer le Haut-Roi en levant sa main droite pour montrer la bague qui enserrait son annulaire.

Les anneaux, la dernière condition de paix de l'Overlord ; La plus drastique de toutes. Il y en avait sept, un pour chaque roi nain. Ils devaient les porter en toute occasion. S'ils tentaient de les retirer, l'Overlord serait immédiatement informé et prendrait cela comme une déclaration de guerre. Ils empêchaient également tout regroupement des rois dans un rayon de 3 km. Seuls deux anneaux pouvaient coexister dans cet espace une fois activé. Si plus d'anneaux se trouvaient réunis, ils tueraient immédiatement leur porteur en aspirant sa vie. Par ce moyen, le démon de Nordberg s'assurait que les rois nains ne comploteraient jamais contre lui. Chacun d'eux se souvenait avec effroi de ce qu'ils avaient ressenti la première fois qu'ils avaient enfilé ces bijoux. Leur sang s'était glacé dans leurs veines, leur cœur était devenu si lourd, leur corps si sec, comme si toute trace de joie les avait quittés. Puis, ils l'avaient entendu cette voix dénuée d'émotion qui résonna à travers eux comme s'ils n'avaient été que de simples cordes vocales au service d'une plus grande entité.

" Sept anneaux aux rois nains,

Sept anneaux aux héritiers de Thurin,

Sept anneaux d'une chaîne de bijou forgée,

Pour à mon service, à jamais vous lier !"

La litanie achevée, ils s'étaient sentis mieux. Scruteur leur expliqua alors le fonctionnement des anneaux, ajoutant qu'ils seraient activés magiquement trois jours après son départ. Par conséquent, les rois s'étaient séparés dès le lendemain, chacun retournant dans sa capitale. Seul Kursi était resté à Barhamut afin de servir de conseiller au jeune Haut-Roi.

Les anneaux n'avaient pas été les seuls présents de l'Overlord. Il en avait fait de nombreux autres, bien plus appréciés. Il avait offert aux différents rois des miroirs magiques afin qu'ils puissent communiquer entre eux et gérer leur empire. Il les avait toutefois prévenus que leurs conversations seraient en permanence épiées par des larbins bleus afin de leur ôter toute velléité de se rebeller. Il avait également rendu au Haut-Roi la recette de la bière ancestrale des nains, la Krombascker, connue pour rester éternellement fraiche et qui avait été volée par le quatrième Overlord durant la guerre contre le Haut-Roi Goldo. Cette perte avait poussé les nains à se rabattre sur les bières brassées par les hommes, à leur grand désespoir. Les quelques fûts et bouteilles encore en circulation devinrent vite des objets de luxe. Il paraîtrait même qu'un commerçant fortuné aurait un jour payé à des pirates la rançon de sa fille avec un tonneau de cette bière qu'il gardait précieusement. Si la popularité de Thagrin avait souffert de sa décision de traiter avec l'Overlord, elle avait vite remonté en flèche. Le retour de la Krombascker avait été interprété comme un bon présage par la population. Le regain du taux de natalité qu'elle entraina vint confirmer cet augure. De plus, comme aucun sbire du démon de Nordberg ne mit jamais les pieds sur le territoire nain, à part Scruteur, les esprits se calmèrent et Thagrin ainsi que les autres rois furent loués pour leur choix.

Pendant les années qui avaient suivies, le peuple de Thurin avait connu un nouvel âge d'or. De nombreuses colonies décimées par la peste magique avaient été repeuplées. La démographie était à la hausse et, malgré le tribut payé au démon de Nordberg, l'empire nain prospérait. Les mines vomissaient littéralement des flots de minerais, de joyaux et de matières premières qui étaient transformés par les artisans en bijou, ornement, ou outil pour être ensuite vendus de par le monde. Les marchands nains sillonnaient les routes et les mers, allant même jusqu'aux rivages de Clairéternel, au grand dam des elfes, pour vendre leurs marchandises. Partout, ils étaient bien reçus et jouissaient de la protection de l'Overlord et de ses larbins. Pourtant, un jour, les rois reçurent le même message via leur miroir de communication :

"Rassemblez-vous tous à Barahamut, je désactiverai vos anneaux. Vous y recevrez la visite de mon émissaire. Tout vous sera alors expliqué."

Le ton ne souffrait aucune contestation. Voilà pourquoi Thagrin, Kursi, Dural, Glirom, Brunnhlif, Das et Dril étaient tous assemblés pour accueillir Scruteur et sa troupe.

"Pouvons-nous savoir de quoi il s'agit, Scruteur ?" Demanda le Haut-Roi.

"Bien ssssûr. Je crois ssssavoir qu'il est assssez répandu chez les artisans nains de prendre des apprentis afin de leur transsssmettre leurs connaissssances. N'est-sssse pas ?"

"En effet." Confirma Kursi. "C'est même plus que répandu, c'est une nécessité."

"Notre société d'artisan est basée exclusivement sur ce principe." Ajouta Dril.

"Un artisan qui n'a pas eu de maître a peu de chance de percer dans sa profession." Renchérit Das.

"A moins de posséder un talent inné, ce qui est assez rare." Conclut Brunnhlif.

"Préssssisément, et vous autres nains êtes connus pour être les meilleurs dans votre domaine." Le larbin vert, relevant sa cape en arrière, désigna le palanquin. "Voilà pourquoi mon maître vous envoie un apprenti qu'il vous demande de former."


Elle se présenta dans la salle du trône dès qu'elle eût reçu la convocation de son père. Conformément à ses injonctions, elle était venue seule, laissant Vicelard prendre un peu de repos après leur dure journée de travail à la forge. En effet, Rognon lui avait demandé de concevoir une simple dague de fer, sans lui donner la moindre instruction sur la manière de procéder. Les différents essais qu'elle avait réalisés n'étaient pas très satisfaisants, mais elle ne désespérait pas d'y arriver bientôt. Malheureusement, son obstination et son acharnement avaient eu raison de la constitution de son serviteur pyromane qui avait alimenté le fourneau en continu toute la journée. Il avait bien mérité de se reposer, car après tout un serviteur mort ne lui serait d'aucune utilité, bien qu'elle puisse toujours demander à Mortis de le ressusciter le cas échéant.

Morrigane entra au pas de course dans la salle, se plaça devant le trône où siégeait son père, effectua une révérence aussi élégante qu'elle put malgré son tablier de forgeron, puis dit de sa voix la plus calme possible :

« Votre dévouée fille est à votre disposition, O puissant Overlord. Comment peut-elle vous servir ? »

« Elle pourrait déjà arrêter de parler d'elle à la troisième personne. »

Si un autre que son père lui avait répondu ainsi, Morrigane aurait très certainement cru à une plaisanterie. Malheureusement, il était improbable, voir quasiment impossible, que l'Overlord fasse preuve d'humour… du moins pas quand il siégeait en sa tour. Dans l'intimité avec ses maîtresses, peut-être, mais si c'était le cas, sa mère n'en avait jamais fait mention.

« D'autre part, j'ai assisté à son entrevue avec son frère, dans le bastion des Bas-Fonds… J'ai été très déçu par sa prestation. Qu'a-t-elle à dire pour sa défense ? »

Bien que le ton méprisant de son père n'échappât pas à Morrigane, elle resta maîtresse de ses nerfs. Elle était habituée à subir ses camouflets, mais pour une fois il lui donnait la possibilité de se justifier. Elle ne laisserait pas passer cette occasion.

« Vous êtes désappointé parce que ma prestation vous a semblé de piètres qualités, trop simpliste, voire parfaitement limpide ? Vous pensez que même un larbin brun aurait vu clair dans mon jeu ? Je suis bien d'accord avec vous, puisque c'était le but recherché. » Adressant un regard plein de défi à son juge, elle continua son plaidoyer tout en déambulant devant lui. « Après l'humiliation qu'il avait subie ici même, mon cher frère était en proie à une colère noire. Il avait besoin à la fois de se sentir valorisé et de trouver quelqu'un contre qui canaliser sa haine. C'est ce que j'ai fait en lui donnant une cible : MOI, et non pas Jaina ni Lokir comme certains ont dû le croire. En agissant comme si je le considérais comme un imbécile, j'ai heurté sa fierté, j'ai attisé sa haine pour moi, mais je lui ai aussi redonné confiance en lui. Maintenant il possède un autre objectif : prendre sa revanche sur moi. Non pas de manière brutale, mais subtile, pour me vaincre sur mon propre terrain. Ne serait-ce pas la revanche idéale ? Me battre à mon propre jeu. Ainsi il sera mon allié contre Jaina et Lokir, il les combattra tout en gardant un œil sur moi. Cela le poussera à commettre des erreurs… dont une pourrait se révéler fatale. Je ne sais pas, lors d'un affrontement par exemple. Ainsi, je peux espérer au mieux faire d'une pierre deux coups, au pire me débarrasser d'Harald après qu'il ait affaibli mes deux autres concurrents, me laissant la satisfaction de les achever. »

Arrivée à la conclusion de son exposé, Morrigane attendit patiemment la réaction de son père. Après un long silence, comme s'il pesait chacune de ses paroles avec soin, celui-ci finit par lui répondre.

« C'est un plan qui me semble correct… » Un sourire de triomphe illumina le visage de Morrigane, pour mourir aussitôt quand il ajouta : « Si l'on considère qu'Harald, Lokir et Jaina ne sont que des imbéciles dénués de tout sens de réflexion et qui se comporteront exactement comme TU l'attends d'eux. »

Il se leva de son trône et s'avança vers sa fille.

« Tu possèdes de grandes prédispositions pour être Overlord, Morrigane. Mais ta trop grande confiance en toi, ton mépris des autres et ton caractère hautain te desserviront toujours. Pour être un bon Overlord, tu dois aussi savoir reconnaitre tes défauts, et les surpasser. Sous-estimer un adversaire est la pire erreur que tu puisses faire. Tu souhaites apprendre à manipuler les gens, à leur faire faire exactement ce que tu veux ? Bien, mais tu n'as pour l'instant aucune expérience et tu commets des erreurs grossières. Normal pour une débutante. Tu dois apprendre. Apprendre à aller au-delà des apparences, au-delà de tes préjugés, apprendre la patience, le contrôle de soi, à évaluer la psychologie de ceux qui t'entourent, à apprécier leurs qualités, déceler leurs défauts et bien d'autres choses encore… Et je sais exactement quels sont les professeurs les plus à même pour t'enseigner tout cela… »


La jeune fille descendit du palanquin, suivi de son serviteur. Les porteurs et les gardes s'inclinèrent devant elle alors qu'elle s'avançait vers les dirigeants nains. Elle ne portait qu'une simple tunique elfique bordeaux, ses cheveux coiffés en bataille. Elle s'inclina devant eux et les salua :

« Que la pierre soit toujours ferme et riche sous vos pieds et au-dessus de vos têtes, rois et reines des enfants de Thurin. Haut-Roi Thagrin, je me présente à vous afin de requérir humblement votre enseignement ainsi que celui de votre peuple. Moi, Morrigane, fille ainée de l'Overlord, m'en remet à vous en tant que simple apprentie pour parfaire mes connaissances et accéder un jour à la place qui me revient de droit sur le trône de mon père. »