XX

A blood red setting sun

Note de l'auteur : Vingt chapitres. Déjà. Cette histoire n'a pas de fin en réalité XD Profitez bien du dîner, il se finira au prochain chapitre.


Il était encore très tôt, mais le sommeil m'avait fui. Le dîner était pour ce soir et je ne savais pas vraiment à quoi m'attendre. Et la présence de Alana, au-dessus de nos têtes, pesait comme une chape de plomb sur le plafond de notre chambre. Alors je me réfugiai dans les bras d'Hannibal, pour retrouver un peu de sérénité. Je me collai à son corps chaud, entremêlai nos jambes et il resserra sa prise sur moi. Puis, il me plaqua au lit, me recouvrit, sa bouche trouva la mienne. Sans heurt, ni violence, il me fit l'amour longuement, langoureusement, ancra un peu plus nos âmes l'une à l'autre. Et je me noyai dans son étreinte, me laissai submerger par la passion qui teintait chacun de ses gestes, sa manière de s'accrocher à moi, de me posséder. Il y avait beaucoup de choses qu'il ne dirait peut-être jamais, mais il m'autorisait à les voir, les saisir, dans son esprit. Il avait ouvert grand les portes de son palais mental, aménagé des pièces pour moi, pour nous, pour que je m'y sente en sécurité. Nous n'avions pas besoin de maison. Juste l'un de l'autre. Le soleil se leva doucement, rouge sang, et envahit la pièce de son rougeoiement, alors qu'il venait en moi, se déversait dans mon être tendu par l'orgasme. Et nous regardâmes un nouveau jour naître, vautrés dans les draps défaits, comme si le temps n'avait pas d'importance.

J'avais pris ma journée pour commencer à empaqueter nos affaires et continuer à répondre à Margot, toutes les deux heures depuis notre réveil. Au téléphone, Daniela était passée de ravie, quand je l'avais invitée pour dîner, à déconfite, face à l'annonce de notre départ imminent. Évidemment, je lui avais servi une histoire dont nous avions convenu avec Hannibal. On lui offrait un poste en France, une opportunité qu'il ne pouvait pas refuser, et naturellement, j'allais avec lui. Elle comprenait, bien entendu, mais déplorait de perdre un ami et un employé compétent. Je lui promis de rester en contact, de lui faire parvenir ma nouvelle adresse dès que nous serions installés, et même de l'ajouter sur Facebook où je n'avais bien évidemment aucun compte. Même si je n'en ferai rien.

Alana refusait de manger et de parler. Au déjeuner, puisque Hannibal ne rentrerait pas avant quinze heures pour préparer le repas, je m'occupai de lui monter un plat de pâtes que je fis cuire rapidement, en espérant qu'elle serait plus encline à se nourrir. Je montai l'escalier et déverrouillai la porte, avant de pénétrer dans la pièce exiguë. Ses genoux repliés sous la robe rouge avec laquelle elle était venue, elle reposait en position fœtale sur le matelas. Elle supportait mal l'humiliation de ne pas avoir accès à une salle de bain. Et elle s'obstina à ne pas bouger d'un iota en m'entendant approcher.

« Pas de viande pour toi ce midi. Mange, avant de faire un malaise. » Lui lançai-je en déposant le plateau par terre.

« Ma santé te préoccupe maintenant ? » Railla-t-elle, mais au moins elle m'adressait la parole. « Pourquoi suis-je encore vivante, de toute manière ? »

Je m'assis en tailleur à même le sol.

« Il ne t'épargne que parce que je le veux. »

« Pour quelle raison ferait-il cela ? Il n'a pas hésité à tuer Abigail, ni à envoyer Dolarhyde assassiner ta famille pourtant. » M'attaqua-t-elle, une fois de plus.

« Il m'aime vraiment, tu sais. D'une manière presque effrayante, quand je pense à ce dont il est capable. Il m'a puni pour ma trahison, mais m'a pardonné et offert l'opportunité de voir si je pouvais être heureux sans lui. J'ai essayé de le tuer, Alana. Plusieurs fois. Je lui ai fait croire que j'étais comme lui et que je l'acceptais, alors que c'est ce qu'il a toujours recherché, pour lui tendre un piège. Puis, je lui ai dit de sortir de ma vie, qu'il ne me manquerait pas. Tu ne vois que ce qu'il a fait, mais tu oublies ce que moi, j'ai fait. J'ai tué tes employés, égorgé le Dragon Rouge et tiré sur ce policier qui ne faisait que son travail. Tu es venue ici en espérant me retrouver captif, drogué, voire mort. Mais, tu as tes réponses maintenant. Et si elles ne te plaisent pas, j'en suis désolé. Nous allons partir d'ici, disparaître, et tu vas rentrer chez toi, retrouver ta femme, ton fils et oublier jusqu'à notre existence. Parce que tu es seule dans cette guerre. Jack est mort, Chilton certainement trop occupé par son roman sur Francis et Freddie Lounds a déjà probablement trouvé un sujet plus intéressant à traiter. Ne te laisse pas dévorer par la vengeance. Nous ne viendrons pas te chercher. Au nom de notre amitié, des sentiments que j'ai eus pour toi à une époque, de cette personne que tu étais et qui n'existe plus. Mais, si tu nous poursuis, si je te recroise un jour, tu n'auras pas à te soucier qu'Hannibal te tue. Parce que c'est moi qui le ferai. »

Elle m'écouta attentivement, avec un mélange d'horreur et de soulagement et, sans attendre de réponse de sa part, je me levai, avant de quitter la pièce en l'enfermant de nouveau.

J'aimais les moments que nous passions en cuisine. Bien sûr, je n'avais pas son savoir-faire, mais je m'acquittais facilement des tâches simples et notre binôme fonctionnait comme un orchestre, au rythme d'un clavecin, d'un piano, de violons ou d'une contrebasse, selon la musique qu'il choisissait. Et je ne me lassais jamais de suivre les mouvements précis de ses mains agiles et gracieuses, ne cesserais jamais d'être époustouflé par le mélange des couleurs, des saveurs, des senteurs. L'air embaumait le thym, le laurier, le basilic, l'ail, le beurre chaud et le fromage de chèvre frais. Dans une poêle, des filets se coloraient dans de la graisse de canard, dans une autre, de la viande caramélisait dans du miel, dans le four, cuisait un jarret qu'il fallait arroser régulièrement de jus, dans une casserole, Hannibal déglaça un risotto à la bière.

Le soir tombait doucement, et je sortis de la chambre, fraîchement douché et paré d'un simple costume anthracite et chemise cobalt, sans cravate ni fioriture. Nous ne voulions pas d'une ambiance trop guindée pour ce dîner, même si Hannibal paraîtrait certainement trop habillé pour l'occasion. Mais, il ne serait pas lui-même, si ce n'était pas le cas. Le coup était évidemment parfaitement calculé, pour dominer ses invités. Il me chargea d'ailleurs de surveiller la cuisson des légumes, pour lui-même aller se changer. La table était déjà mise, chic sans être ostentatoire, dans des nuances sobres et feutrées de rouge, de brun et de noir, où se découpaient la vaisselle immaculée, les couverts brillants et les verres à vin.

La sonnette retentit avec dix minutes d'avance, alors qu'Hannibal mettait tout juste un point final à sa tenue et je passai à côté de lui, pour aller ouvrir, car il devait dresser ses plats.

« Tu es magnifique. » Le complimentai-je, en détaillant son costume trois-pièces gris perle liseré de rouge et sa cravate blanche, ornée de motifs fractals grenat.

« Merci. » Répondit-il, en arrangeant une mèche de mes cheveux, avant de déposer un baiser sur mes lèvres. « Toi aussi. »

Derrière la porte, Daniela me sourit, rayonnante dans une robe bleu nuit, dont le tissu fluide mettait ses formes en valeur, rehaussée par un manteau noir. Elle me salua et me tendit un paquet de la taille d'un livre où figurait le nom d'Hannibal et un tube en carton d'un bon mètre de long où je pus lire mon propre nom.

« Je ne sais absolument pas choisir le vin et les fleurs n'ont vraiment pas l'air d'être votre truc donc, puisque vous partez, j'ai pensé à des cadeaux dans l'optique de votre départ. » Me dit-elle, alors que je m'effaçais pour la laisser entrer, avant de la débarrasser.

« Merci, il ne fallait pas. »

« Ce n'est pas grand-chose. » Balaya-t-elle, d'un geste vague de la main, en me suivant dans la salle à manger.

C'était finalement la première et la dernière fois qu'elle venait chez nous. Et elle ne tarit pas d'éloges sur la décoration. Hannibal quitta les fourneaux, le temps d'accueillir notre première invitée et je lui tendis son présent. Curieux, il détacha délicatement le scotch de l'emballage, là où je déchirai le papier qui enveloppait le mien, pour en extraire un carnet de voyage relié d'un épais cuir marron aux motifs complexes, fermé par un cordon enroulé autour d'un bouton. L'ensemble avait un aspect luxueux et brut à la fois, qui donnait envie d'écrire dedans. Hannibal caressa la couverture, sentit le papier et la remercia, alors que je débouchais le tube, pour en sortir une mappemonde que je déroulais sur le comptoir.

« C'est une carte à gratter. Le but, c'est d'en découvrir tous les pays, quand vous irez les visiter. J'ai pensé que ça te plairait, puisque apparemment, vous aimez voyager. » M'expliqua-t-elle.

« C'est génial, Daniela. Merci. » Dis-je, sincèrement, avant de la ranger.

La sonnette retentit de nouveau, et cette fois, c'est Hannibal qui alla accueillir le reste de nos invités.

« Will, tu te souviens de Franco Pérez et Antonio Martinez ? » Me dit-il, en guidant deux hommes dans la pièce, dont les visages m'étaient vaguement familiers, mais qu'il n'avait certainement pas conviés par hasard.

« Bien sûr. » Prétendis-je, en leur serrant la main, avant de saluer Lucas et Sofia.

« Et voici notre jeune amie, Daniela Flores, qui travaille avec William. »

Cette dernière me lança un regard inquiet, après avoir dit bonsoir à tout le monde, visiblement mal à l'aise face à la différence de classe sociale.

« Hannibal n'accorde pas vraiment d'importance à ce genre de détails. Crois-moi, il t'apprécie certainement bien plus qu'eux. » Lui chuchotai-je, en reculant sa chaise, pour qu'elle puisse s'asseoir, alors que les autres entamaient une discussion professionnelle.

« Alors pourquoi les invite-t-il ? »

« Parce qu'il sait qu'être bien vu ouvre des portes. »

Et elle hocha la tête d'un air entendu, néanmoins toujours quelque peu tendue à l'idée de passer la soirée avec des hommes bien plus cultivés qu'elle et une femme plutôt hautaine. Je m'assis à un bout de la table, alors qu'Hannibal se trouvait à l'autre extrémité. Lucas et Sofia se faisaient face, respectivement à sa droite et à sa gauche. Franco et Antonio se tenaient également chacun d'un côté de la table, ce qui laissait à Daniela la place d'honneur, à ma droite. Elle n'en était probablement pas consciente, mais Hannibal m'avait précisé que le couple prendrait cela comme une insulte, car elle était plus jeune et d'un rang social inférieur. Et l'idée le réjouissait au moins autant que moi.

Puis, il se leva pour servir et je l'aidai volontiers. Nous disposâmes les plats sur la nappe sombre, au fur et à mesure qu'il les énonçait.

« Mignon de porc, cocotte de légumes et jus vigneron. Jarret confit et sa vinaigrette gribiche. Médaillons de porc au miel et à la figue au poivre et grenailles confites. Et pour vous, Miss Flores, Risotto Primavera à la bière blanche et ses légumes confits, roquette et parmesan. »

Daniela sembla plus que surprise de le voir poser un plat devant son assiette.

« Vous avez cuisiné cela juste pour moi ? »

« Will m'a dit que vous étiez végétarienne. Mais, je ne conçois pas un bon repas sans viande. »

« C'est très prévenant de votre part. Merci. » Répondit-elle, visiblement touchée par l'attention.

« C'est tout naturel. » Lui assura-t-il, avant de servir le vin et de se rasseoir. « Bon appétit. »

Ce dîner avait déjà dû être convenu comme un repentir de notre audace au gala, car personne n'aborda le sujet qui fâche. Et, bien trop poli pour ignorer mon amie, Lucas finit par lui porter un intérêt courtois.

« Vous travaillez donc avec Monsieur Dancy. Dans un chenil, n'est-ce pas ? C'est honorable de votre part de vous consacrer au fléau des chiens errants. »

« Oui, c'est un véritable problème dans cette ville. Je déplore de perdre un employé aussi compétant que Will. Il sera difficile à remplacer. »

« À remplacer ? » S'étonna-t-il.

Hannibal répondit à sa place.

« Hier, j'ai reçu un appel d'un ami de longue date qui vit à Paris, en France. Il m'a parlé d'un poste que je ne peux pas refuser. C'est une opportunité unique. J'aurais préféré pouvoir vous en parler avant, mais je devais donner une réponse de principe immédiatement. Tout est allé très vite. Nous partons dans deux jours, le temps de mettre mes affaires en ordre. »

C'était un mensonge éhonté, nos bagages étaient déjà prêts, bien rangés dans notre chambre, et Lucas n'apprécia clairement pas la nouvelle, mais resta parfaitement correct, bien évidemment. Prétendant qu'il comprenait parfaitement qu'un homme tel que lui soit sollicité ailleurs.

« C'est sûrement mieux, pour vous deux. Les Français sont si libérés. »

Sa remarque jeta un froid sur la table.

« Qu'est-ce que vous voulez dire par là ? » Le questionna Daniela, sur la défensive.

« Vous n'êtes peut-être pas au courant, que nos hôtes entretiennent une relation... intime. » Intervint Sofia, en grimaçant au dernier mot.

« Will est mon ami. Évidemment qu'il me l'a dit. Je ne vois aucun mal à ça. » Répondit-elle avec aplomb.

Hannibal observait l'échange, comme on suit un match de tennis et j'en faisais de même, curieux de ce qui allait se passer.

« Bien entendu. » L'apaisa Lucas. « Nous… L'avons accepté également, par la force des choses. Après tout, l'amour a ses raisons que la raison ignore, n'est-ce pas. » Conclut-il, sarcastique.

Et le repas reprit son cours, dans une ambiance à couteaux tirés, jusqu'à ce que nous passions au dessert, qu'Hannibal alla chercher dans le réfrigérateur, alors que je me levais pour l'aider à débarrasser.

« Salade de pastèque et melon au basilic et éclats de chèvre frais. » Annonça-t-il, en déposant le plat où une ronde de tranches rouge vif était surmontée de petites billes orange et blanc et de minuscules éclats verts.

Nous le dégustâmes dans une atmosphère pleine de non-dits, où Franco et Antonio qui se sentaient certainement de trop, tentèrent d'entretenir la conversation. Hannibal affichait ses bonnes manières habituelles, mais je le connaissais trop bien pour ne pas voir qu'il s'amusait de la situation et du malaise du couple. Et je réprimai un sourire derrière mon verre. Il les manipulait exactement comme il le voulait et c'était magnifique de le voir à l'œuvre. Nous échangeâmes un regard et je sus qu'il n'attendrait pas plus longtemps.