Dans toutes les histoires, il arrive forcément un moment où le héros et sa clique rentrent dans un bar. Ce bar est toujours miteux, avec une ambiance sinistre, un barman ventru, des serveuses légèrement vêtues, à la poitrine généreuse, une atmosphère remplie de germe, de microbe et propice à de nombreuses maladies mortelles, tels le typhus, le choléra, le coup de poignard dans le dos, le coup de bouteille sur la tête ou encore les morpions. Les lecteurs taxent alors l'auteur de manque d'imagination, se demandant bien d'où peut provenir ce fantasme de la "taverne" et dans quel esprit malade il a bien pu germer.

La réponse se situait peut-être au centre de la Terre, dans les Tréfonds, où plus de six années étaient passées depuis notre dernière visite. Ce soir-là, après une rude journée, Biscornu avait invité Mortis, Dactiylo, Rognon et Rugueux à aller se désaltérer aux "Larbin-Briaque", la seule taverne spécialement réservée aux larbins. Ils espéraient tous se détendre autour d'une bonne pinte de bière naine pour Rugueux et Rognon, une coupe de sang de licorne pour Biscornu et Mortis, et une infusion de vase de marais pour Dactylo. Ils prirent une plateforme magique qui les conduisit à l'entrée d'un long tunnel creusé dans la roche, à même la paroi de l'immense caverne où se trouvait la tour de l'Overlord. Ils suivirent pendant quelques minutes le long couloir pour enfin arriver aux portes du bouge. Une porte massive en bois de chêne, surmonté d'une enseigne avec le nom de l'établissement, les lettres peintes une fois sur quatre en brun, vert, rouge et bleu. Une longue file de larbin de toutes les tribus attendaient en faisant la queue qu'on les laisse entrer. Mais les videurs, cinq larbins bruns portant des vestes en lin noir et des binocles tintés, filtraient parfaitement le passage. Ils s'écartèrent néanmoins pour laisser passer le maître des larbins et ses invités, s'inclinant même avec déférence ; après tout, Biscornu était un VIP (Very Importante Parangon-of-evil). L'un d'eux leur ouvrit la porte, d'où émergèrent immédiatement les échos de l'agitation régnant dans la salle.

L'ambiance dans le bouge était déjà assez intense, apparemment.

"Y aurait-il une fête ce soir ?" Demanda prudemment Dactylo en évitant une pinte qui le frôla de peu, manquant de renverser son chapeau haut de forme où trônait la plume qu'il utilisait pour écrire.

"Pas que je sache, mmmmmmais peut-être que je mmmmmme trompe." Répliqua Mortis

"Nouvel arrivage de bières ?" Proposa Rognon, en relevant son masque de soudeur qu'il portait toujours même pour aller au bar.

"Non, c'est plus important que cela." Les quatre invités suivirent Biscornu du regard tandis qu'il entrait dans la pièce. "Aujourd'hui, maître Lokir et maîtresse Morrigane sont revenus. Tous les héritiers sont rassemblés !"


Quelques jours plus tôt à Barhamut, capitale de l'empire nain.

Le Haut-Roi Thagrin avait pris un peu de poids. Rien de bien alarmant. Cependant, il restait encore un beau nain malgré les marques laissées par les années d'opulences qu'avait récemment connues son peuple. Sa barbe s'était allongée jusqu'à descendre au niveau de ses genoux. Les mauvaises langues murmuraient que c'était bien la marque d'un chef paresseux ne menant pas ses troupes au combat. Thagrin les laissait dire, malgré les injonctions de Dural, roi du clan Fer-Acier et général en chef de son armée. Il voyait surtout dans cette particularité capillaire la preuve que son royaume n'était pas en guerre justement. La paix est un bien trop précieux qui peut bien s'accommoder de quelques railleries. Il reposa le dernier rapport qu'il venait de lire sur son bureau en bois d'Yrg, arbre aujourd'hui disparu et sacré pour le peuple elfique. La légende voulait que ce bureau ait été offert par la reine des elfes de Verteselve, Anthéia, au Haut-Roi Thurin en remerciement de son aide lors de la guerre fratricide contre les elfes de Clairéternel. Depuis, il trônait fièrement dans le cabinet privé du Haut-Roi, en compagnie de nombreuses piles de documents et de quelques étagères.

Thagrin prit le parchemin suivant. Il fronça les sourcils en reconnaissant le sceau qui y était apposé. Il le décacheta et parcourut rapidement les quelques lignes de son regard perçant comme une pioche en durium. Il soupira et appela le garde en faction devant son bureau.

"Oui mon Haut-Roi ?"

"Demandez à votre capitaine d'aller chercher nos invitées. Il les trouvera très certainement au même endroit que d'habitude."


"Débarrasse-nous de ce chevalier, ma chérie !" S'impatienta Faye.

"Si tu me laissais faire à ma manière, maman, j'en aurais déjà fini !" S'exaspéra Morrigane.

"De la même manière que tout à l'heure ? Au lieu d'utiliser la force, utilise tes charmes, voyons !" Railla l'ex-reine des fées.

"Pfff. Cela n'en vaut pas la peine. Je garde mes charmes pour plus tard. Pour une cible de valeur."

"Reconnais plutôt que tu n'en as aucun, ma fille."

"Mettrais-tu en doute mes capacités ? Je n'ai pas souvenir qu'avoir utilisé les tiens sur le roi nous ait été très profitable. SURTOUT alors que sa femme était dans les parages !"

"Sous-entendrais-tu que je suis responsable de notre situation ?" Commença à s'énerver Faye.

"Qui parle de sous-entendus ? Sans ton intervention, cette affaire aurait déjà été menée et nous serions tranquillement en train de compter notre butin."

"Pourtant tu as bien utilisé ton larbin rouge pour cramer ladite reine. Tu devais donc être d'accord avec mon plan."

"Dîtes... si on vous dérange..." demanda un de leurs adversaires.

"OH LA BARBE VOUS DEUX !" Hurlèrent simultanément les deux femmes.

Les deux marchands nains baissèrent la tête vers leurs jeux de cartes, tandis que leurs deux adversaires reprenaient leur querelle. L'assistance éclata de rire. Assis derrière le bar quelques tables plus loin, Thoumi le tenancier se frottait les mains. Chaque fois que la petite Morrigane venait jouer au "jeu des rois" dans son établissement, l'ambiance s'en ressentait. Les joueurs se pressaient pour pouvoir l'affronter, ou tout simplement admirer son style de jeu tout en consommant des litres et des litres de Krombascker. Encore plus depuis que sa mère l'avait rejointe quelques mois plus tôt. Son chiffre d'affaires s'en ressentait grandement. Cela compensait largement les soucis créés par la présence du compagnon démoniaque de la petite, le larbin Vicelard. Ce dernier pour une fois ne faisait pas trop de grabuge, très certainement à cause de la présence de dame Faye. Thoumi avait remarqué qu'il se tenait presque normalement quand elle était là. Pour l'instant, il était en équilibre sur le dossier de la chaise de sa maîtresse, la tête juste au-dessus de l'épaule dénudée de celle-ci à contempler ses cartes. Le patron rasséréné reprit l'observation de la partie, notant mentalement le nombre de pintes qui allaient être vides afin d'en préparer d'autres.

"Larbin brun sur le chevalier humain." Finit par annoncer Morrigane.

"Noooon ! Tu perds une de tes cartes, encore. En utilisant une reine ou une maitresse tu aurais gagné cette carte, ainsi que sa valeur en point !" S'exaspéra Faye, tandis que les deux cartes étaient retirées et mises dans la défausse.

"Je ne vais pas pleurer pour cinq malheureux points."

"Pfff. Aucun sens pratique. Je pose le tavernier." Soupira sa partenaire.

"Je pose un garde royal." Enchaîna le premier marchant.

"Un inspecteur des impôts pour moi." Ricana le second.

"Larbin rouge sur le garde royal".

"Servante sur l'inspecteur des impôts."

"Voyons maman, est-ce bien raisonnable ? Après tout, tu perds une de tes cartes en faisant cela." Railla Morrigane, sous le rire hilare de Vicelard qu'elle gratifia nonchalamment et avec grâce d'une caresse dans le cou.

"La paix, sale gamine." Se vexa Faye.

Thoumi pouffa. Bien qu'il l'appelle encore amicalement "petite", Morrigane n'avait plus rien de la gamine qu'elle était en arrivant à Barhamut. Âgée de 17 années, la fille ainée de l'Overlord était devenue une magnifique créature, de celles pour qui tous les mâles sont prêts à se battre, à se ruiner ou à courtiser. Sa chevelure flamboyante avait bien poussé et tombait maintenant en cascade le long de son dos pour terminer sa course juste au creux de ses reins. Son regard s'était également adouci, dégageant une chaleur insoupçonnée chez cet enfant du plus grand démon ayant foulé la terre. Bien des nains, quand ils la croisaient, se laissaient prendre à ses charmes et à ses artifices. Sans avoir recourt à la magie, elle les envoutait, parfois d'un simple rire ou d'une caresse sur la main, les transformant en soupirants énamourés qui ne reculaient devant aucun sacrifice pour la séduire. Parmi eux, l'on connaissait nombre de soldats, de joaillers et en plus grande proportion d'artisans et de forgerons. Car, si durant son long séjour elle n'avait pas délaissé son apprentissage de la magie, Morrigane avait perfectionné ses connaissances dans l'art de la métallurgie et du forgeage. Elle avait même été l'élève d'Asgéir, le plus grand forgeron du clan Durium-Arcanium, qui lui avait enseigné tout son savoir. En remerciement, la rumeur disait qu'elle avait accédé à sa demande en lui offrant une mèche de ses cheveux, ainsi qu'un privilège unique : le droit de lui baiser la main et son avant-bras dénudé. Le vieux forgeron de 669 ans ne se lassait pas de s'en vanter à travers la cité. Après tout, la belle rousse, consciente de ses charmes ne portait en société que de longues robes rouges, aux manches longues, échancrées au niveau des épaules, seule partie de son anatomie qu'elle offrait à la vue de sa foule d'admirateurs. C'était d'ailleurs une des raisons pour laquelle Vicelard ne se privait jamais de toucher les épaules de sa maîtresse, ou de s'y asseoir pour les rendre jaloux, avec la complicité discrète de Morrigane. Le contraste de cette créature vile effleurant ce trésor qu'ils rêvaient tous de toucher rappelait aux prétendants que seule une obéissance aveugle leur offrirait un jour une telle récompense. Ainsi, Morrigane les tenait en son pouvoir de manière plus subtile qu'avec un fouet ou des chaînes.

Habile dissimulatrice, il n'y avait qu'en jouant aux cartes qu'elle laissait transparaître sa véritable personnalité. Son regard redevenait dur et sans pitié comme durant son enfance. Plus rien ne comptait alors que la destruction et l'annihilation totales de ses adversaires. Ceux qui s'asseyaient à sa table et la défiaient avec pour seul but d'admirer la fermeté apparente de ses seins sous sa robe ou de lui faire du charme en avaient fait les frais. Depuis qu'elle était entrée dans l'établissement de Thoumi la première fois au bras d'un de ses soupirants, il y a de cela un an, elle était devenue la joueuse la plus crainte de toute la ville. Même les joueurs professionnels y réfléchissaient à deux fois avant de l'affronter. Ses attaques étaient toujours précises, ses analyses justes. Elle semblait toujours anticiper les actions de ses adversaires, malgré le facteur aléatoire de la distribution des cartes. Négligeant l'emploi de cartes sournoises comme "les maîtresses", "les serveuses" ou "les inspecteurs des impôts" pour arriver à ses fins, elle procédait minutieusement à l'élimination des cartes de son adversaire jusqu'à ne lui laisser que sa carte roi sur la table. Afin de tirer profit de sa notoriété, Thoumi avait passé un marché avec elle. Il fermait les yeux sur les dégradations causées par son larbin, lui offrait les boissons et la nourriture gratuitement. En échange, elle demandait une mise à ses adversaires pour pouvoir l'affronter, dont elle reversait 40% au tenancier, et elle s'efforçait de faire durer la partie le plus longtemps possible afin que les spectateurs consomment un maximum. Morrigane avait très vite accepté, saluant le sens des affaires du jeune nain en qui elle se découvrit un très bon partenaire. Celui-ci n'hésitait jamais à l'informer de tous les potins de la citée, à lui indiquer où se procurer certains objets, ni à la renseigner sur ses clients les plus fortunés. En retour, elle s'arrangeait toujours pour que ses prétendants l'invitent dans l'un des deux restaurants du père de Thoumi, où elle se faisait un devoir de leur faire dépenser des sommes astronomiques.

Tout en donnant aux serveurs trois pintes, le jeune propriétaire de la maison de jeu se dit qu'il la regretterait vraiment le jour où Morrigane quitterait la cité naine pour s'en retourner auprès de son père. Jour qui ne saurait tarder, suivant les dires de la demoiselle. L'entrée d'un contingent de soldat en armure de Mithrill mené par un capitaine à la barbe grisonnante le conforta dans cette crainte.

"Dame Faye, damoiselle Morrigane." Dit le capitaine en se plaçant près d'elles et en s'inclinant bien bas. "Le Haut-Roi réclame votre présence."


"Maître Biscornu, entrez, je vous prie." S'empressa de l'accueillir Brasseur, le tenancier du bar, un larbin vert coiffé d'une toque de chef et portant un tablier crasseux avec encore quelques traces de blanc. "Plongeur va s'occuper de vous."

Plongeur, un jeune larbin fougueux, bien que plus petit que la moyenne, arriva au petit trot, s'aidant de sa main gauche pour se déplacer plus vite tout en portant un plateau en bois de sa main droite. Il entraina à sa suite les nouveaux arrivants, slalomant entre les tables, tout en glapissant de sa voix grave : "Suivre ! Suivre !"

Chemin faisant, évitant les divers projectiles des consommateurs, en assommant certains au passage, il les conduisit à l'étage. Il les installa à la seule table qui s'y trouvait, surplombant toute la pièce, celle réservée aux invités de marque. Biscornu prit possession de son siège préféré, une vieille bergère rafistolée plus d'une fois, ironiquement, avec de la laine de mouton. Mortis posa sa faux dans un coin et s'accroupit dans un crapaud rembourré de coussins d'eau à la droite du maître des larbins. Dactylo s'attabla à ses côtés dans un simple siège en bois, après en avoir affublé le dossier de son chapeau. Rugueux et Rognon se rangèrent du côté gauche de Biscornu, chacun sur un tabouret. Dès qu'ils furent installés, Plongeur se retira pour aller chercher leur commande habituelle. Dactylo le regarda s'éloigner avec un soupire.

"Mon pire élève. Contrairement à Brasseur, je n'ai jamais réussi à lui faire dire ou même ânonner une simple phrase. Sujets, verbes, compléments resteront à jamais des notions ésotériques pour lui."

"Il est mmmmmmalheureux de voir que l'intelligence est une caractéristique si mmmmmmal répartie pour notre peuple." Acquiesça Mortis.

"C'est plutôt les neurones qui sont mal répartis." Corrigea Biscornu.

"Nnngheuu ?" Questionna Rugueux.

Sa répartie fit rire ses camarades de beuverie. N'ayant pas tout suivi, et dans le doute, le vétéran préféra se joindre à eux. Ils cessèrent quand Plongeur revint avec leur commande. Ils prirent chacun leur verre en discutant entre eux, tandis qu'en bas, sur l'estrade en bois qui servait de scène, Jaseux et son ensemble musical entrèrent en scène. Ils exécutèrent un pot-pourri de leurs meilleurs morceaux : "la bergère et le larbin", "full metal larbin", "douce nuit, sanglante nuit", "de profundis larbinibus" et j'en passe et des meilleurs, sous les applaudissements d'une foule en délire. Il faut dire que, malgré leurs longues oreilles, les larbins ne possédaient pas le moindre goût musical, et que pour eux une véritable symphonie se résumait généralement à une monstrueuse cacophonie qui ne ferait en rien regretter aux sourds leur état.

Profitant du vacarme, Mortis se pencha vers Biscornu et lui demanda :

"Est-ce que la surprise s'est bien passée ?"

"Peut-on véritablement parler de surprise quand on sait que dame Juno organise un anniversaire surprise à sa fille tous les ans ?" Rétorqua le vieux larbin.


Laboratoire de Jaina, plusieurs heures plus tôt.

Il ne lui restait plus que quelques minutes pour finir sa préparation, fruit de plusieurs années d'expérimentations et de perfectionnements. Elle était sur le feu depuis déjà une bonne heure et demie. Maestro n'avait cessé de faire des allées et venues entre le petit chaudron et leur réserve de bois pour éviter que le feu ne faiblisse. Elle aurait très bien pu utiliser la magie pour maintenir sa mixture à une température constante. Toutefois, après plus de dix années d'études, Jaina avait appris à ne pas toujours employer ses sorts, surtout quand cela n'était pas nécessaire. De plus, elle avait noté qu'une légère fluctuation de la température tendait à rendre l'effet de sa potion plus durable. Après bien des tests, son larbin et ami avait confirmé cette hypothèse.

"Aurons-nous fini à temps, maîtresse ?" demanda le larbin amphibien.

"Maestro, pour la nième... oh et puis zut. Oui, je pense que nous aurons fini à temps." Capitula Jaina, en chassant de devant ses yeux une mèche de ses cheveux.

Les années avaient embelli la fillette. De sa mère, elle avait tout hérité : la grâce, un nez fin et discret, ainsi que la noblesse de ses traits. Elle s'était toutefois séparée de la longue chevelure qu'elle arborait étant petite, lui préférant une coiffure courte, plus simple à entretenir et la gênant moins durant ses heures de travail. Mais l'héritage génétique de Juno n'était pas seulement physique. Sa fille avait également hérité de sa démarche svelte et altière. Une simple préparation de potion se transformait en véritable ballet dont elle était la danseuse étoile, virevoltant, agile et gracieuse au milieu des ingrédients et des récipients. Elle arborait désormais une tunique de magicienne munie d'une lourde sacoche. Sa ceinture comprenait également de nombreuses lanières de cuir où attacher des fioles. Cet ensemble cachait parfaitement ses courbes, le peu de poitrine qu'elle possédait (seule et unique chose que sa mère ne lui avait pas léguée) ainsi que sa condition de femme.

"Cela me semble bon Maestro." Déclara-t-elle en humant la mixture. "L'odeur caramélisée vient d'apparaître. Dépêche-toi de cacher le chaudron et remplis deux pots à confiture. Je file m'installer au bureau avant qu'ils arrivent !"

Pendant que son serviteur obtempérait, elle se précipita à son pupitre pour reprendre la lecture de son livre : "Organisation structurelle et politique du peuple Ruborien" par Gwenlik l'explorateur. Elle n'eut pas le temps de lire une phrase que la porte de son atelier s'ouvrit.

"SURPRISE !"

Rapidement, jouant l'étonnement, Jaina se retourna vers les intrus.

"Maman ? Biscornu ? Que faites-vous ici ?"

"Il semblerait, maîtresse Jaina, qu'encore une fois, trop prise par vos travaux, vous n'ayez pas vu quel jour nous sommes." Déclara son ancien professeur avec ironie, pas dupe de son jeu d'actrice.

"Aujourd'hui, cela fait dix-sept ans que tu illumines ma vie, ma chérie." S'extasia sa mère en l'embrassant.

Jaina lui rendit chaleureusement son étreinte. Chacune savait parfaitement à quel jeu jouait l'autre. Après tout, cela faisait maintenant plusieurs années, douze pour être précis, que Jaina avait compris que sa mère lui organiserait toujours une fête surprise pour son anniversaire. Quant à Juno, cela faisait plus de six ans qu'elle subodorait que sa fille se doutait bien de sa grande manigance annuelle. Elle ne s'en formalisait pas, et n'avait d'ailleurs pas mis un terme à ses habitudes. L'anniversaire « surprise » de sa fille faisait maintenant partie de ces évènements qui ponctuent les ans, comme le doux refrain d'une chanson. Et comme tous ces évènements routiniers, il obéissait à de nombreux codes.

Tout d'abord, les invités. À chaque fois, seuls Juno, Maestro, Biscornu et Mortis étaient conviés à l'évènement, bien que la présence du maître des larbins et de son acolyte à la faux dépendait grandement de leurs obligations envers l'Overlord. De ce fait, ils se retrouvaient toujours en très petit comité. Ensuite venait le lieu. L'anniversaire se déroulait toujours dans le laboratoire de Jaina, lieu où l'on était sûr de la trouver, quels que soient le jour et l'heure vu qu'elle ne le quittait que rarement. Et enfin, le gâteau. Un splendide gâteau réalisé avec soin et amour par Juno elle-même dont les talents culinaires étaient connus de tous dans les tréfonds… Mais pas forcément pour les bonnes raisons.

"Installez-vous voyons. Oh, vous êtes même venus avec un gâteau. Maestro, peux-tu débarrasser maître biscornu ? "

"Oui maîtresse. "

Le jeune larbin prit la pâtisserie des bras de son ainé. C'était un gâteau au lait de coco, l'un des préférés de Jaina. D'une part parce qu'elle raffolait de ce fruit exotique originaire des îles elfiques, et d'autre part parce qu'il était très simple à réaliser… en théorie. Car ce gâteau était la preuve vivante des capacités cachées de Juno. En effet, avec des ingrédients aussi simples, doux et inoffensifs comme le lait, le sucre, la farine et la noix de coco elle était capable de confectionner une pâtisserie qui aurait plus sa place comme projectile de catapulte que comme dessert d'un repas mondain. Biscornu, Mortis, Maestro et Jaina avaient passé de nombreuses soirées à disserter sur le sujet pour tenter d'expliquer ce phénomène. Par quels miracle ou procédé chimique un tel désastre était-il possible ? Ce fut finalement le larbin Dactylo qui arriva à une conclusion satisfaisante, disant que l'on trouvait enfin un contre-exemple au principe mathématique qui voulait que "plus par plus faisait toujours plus", vu que l'interaction entre ingrédients comestibles donnait une "chose" impropre à la consommation, même pour les trolls et les larbins pourtant pas très regardants sur ce qui rentre dans leur bouche.

"Maestro va chercher des assiettes et des couverts. Oh, pendant que j'y pense, je crois qu'il doit rester un ou deux pots de coulis de framboise dans la réserve. Rapporte-les, cela se mariera bien avec le gâteau. "

Le coulis de framboise, un autre élément indispensable du folklore de l'anniversaire. Le plus important même.

"Oh, ce ne sera pas la peine Maetsro." L'arrêta Juno, à la stupéfaction de sa fille et des deux larbins. "Voyez-vous, j'ai complètement changé la recette de mon gâteau, après tout il faut parfois savoir prendre des risques et remettre en question son titre. Et puis, je craignais que vous éprouviez de la lassitude à force de manger toujours la même chose. Alors avant d'y ajouter quoi que ce soit, testons cette nouvelle recette."

Des années d'expérience empêchèrent Biscornu de laisser transparaître sur son visage la terreur qui lui étreignait le cœur. Maestro tourna la tête vers Jaina, la bouche grande ouverte comme s'il voulait happer de l'air pour mieux respirer. La jeune femme quant à elle cherchait désespérément une solution pour se sortir de ce guêpier tandis que sa mère leur servait à tous une belle part de gâteau. Comment cacher le dégoût que procurait l'ingestion du gâteau sans le coulis magique de contentement qu'elle avait créé quelques minutes auparavant ? Ce liquide permettait de masquer toute saveur d'un aliment et de procurer à celui qui l'ingurgite la sensation de manger quelque chose de délicieux. Mais cette fois, ils ne pourraient pas l'utiliser.

"À toi l'honneur, ma chérie. Et surtout, dis-moi franchement ce que tu en penses."

Les regards des deux larbins lui firent comprendre qu'ils n'enviaient vraiment pas sa place. Rassemblant son courage, Jaina porta la part à sa bouche et mordit dedans rapidement tout en fermant les yeux craignant de ne pouvoir contrôler son expression. Ses dents se mirent en action, tandis que les capteurs sensoriels sur sa langue transmettaient l'information à son cerveau. Jaina ouvrit les yeux, stupéfaite.

"C'est… C'est délicieux, maman !" S'exclama-t-elle.

Surpris, car connaissant parfaitement les talents d'actrice de Jaina, les deux larbins s'interrogèrent du regard. Ce pourrait-il ? Pour en avoir le cœur net, ils mordirent tous deux de leur propre part.

"Dame Juno, si vous promettez de me faire ce gâteau tous les jours, je suis prêt à aller de ce pas renverser l'Overlord et à vous offrir le monde pour que vous y régniez en maîtresse absolue !" Déclara Biscornu, en dégustant lentement son assiette pour faire durer son plaisir le plus longtemps possible.

"Dame Juno, je ne possède rien, mais tout ce que je suis est désormais à vous. Muscles, os, cœur, veines, artères et le sang qui y coulent. Vos paroles, vos désirs seront mes ordres, et si vous devez un jour connaitre la peur et le froid alors je donnerai mon corps à brûler… pour une simple autre part de votre gâteau !" Déclama Maestro en mettant genou à terre, dans la position de soumission d'un chevalier devant sa dame, sous le regard amusé de la cuisinière et de sa fille.

Il fallait dire que, contrairement à ces précédentes tentatives, ce gâteau était une réussite. Il n'y avait qu'un mot pour le décrire : PARFAIT. La pâte était douce et tendre, un équilibre exquis entre le salé et le sucré. Elle procurait une sensation de plénitude complète dès qu'elle entrait dans la bouche. Puis, alors que l'on pensait avoir atteint le summum du plaisir, le goût du lait de coco se faisait alors sentir. D'abord subtile, puis intense comme une explosion gustative, vous transportant vers les rivages lointains du pays des elfes, là où tout est plaisir et beauté, luxe calme et volupté.

"Mais maman, comment as-tu… enfin…" Tenta maladroitement de demander Jaina.

"Comment ai-je réussi à cuisiner ce chef-d'œuvre alors que d'habitude mes talents culinaires sont inférieurs à ceux des larbins ?" Reformula malicieusement sa mère, sous le regard gêné de son auditoire. "Simple, après huit années de suppliques, ta grand-mère a enfin accepté de m'aider et de me laisser suivre quelques cours auprès des cuisiniers de son palais."

Tout s'expliquait. Grand-mère Rose. Elle n'était qu'un nom pour elle, vu qu'elle ne l'avait rencontré qu'en de rares occasions quand elle était bébé. Elle lui portait pourtant beaucoup d'admiration, et pour cause. Elle était considérée comme la deuxième plus grande magicienne de ce temps, après son père évidemment. Elle avait toutefois peu de mérite, vu ses origines. Fille du troisième Overlord, épouse du quatrième Overlord et mère du cinquième Overlord. Avec un tel curriculum, il aurait été étrange qu'elle soit une simple paysanne perdue au milieu de nulle part. Elle régnait au nom de son fils sur la cité impériale et les terres du glorieux empire sous le titre de régente. Elle possédait ainsi tous les pouvoirs et un palais de fonction avec tout le nécessaire : chaise à porteurs, serviteurs innombrables, et surtout une horde des meilleurs cuisiniers de tout le monde connu, les plaisirs de la table étant une institution pour les habitants de l'empire.

"Évidemment. Pourquoi n'y ai-je pas pensé plus tôt ? Il n'y avait qu'eux pour réussir un tel miracle." S'esclaffa Jaina. "En tout cas, c'est une très bonne surprise que tu me fais là, maman."

"Et ce n'est pas la seule." Dit une voix provenant de l'entrée de la porte.

Ils tournèrent tous la tête dans cette direction et restèrent muets de stupéfaction.

"SURPRISE, SOEURETTE CHÉRIE ET JOYEUSE ANNIVERSAIRE !" S'exclama Morrigane en rentrant dans le laboratoire, tandis que Vicelard, toujours juché sur son épaule, lançait des confettis en l'air.


Rugueux jeta un regard en coin à Mortis et Biscornu, tous deux en pleine discussion. À cause de l'ambiance dans la taverne, et surtout du tintamarre du groupe de Jaseux, il ne pouvait entendre ce qu'ils disaient. Mais peu lui importait. Sans doute des discussions trop « Intel et Ktuel » pour lui. Il se prit une nouvelle rasade de bière tout en faisant attention de ne pas perdre le fil de sa discussion gestuelle avec Rognon. Il se sentait beaucoup plus proche de ce frère-là que des autres. Sans doute parce qu'en tant que membre de la même tribu, ils partageaient le même état d'esprit. De plus, ils avaient combattu ensemble dans leur prime jeunesse sous la direction du quatrième Overlord. Ils étaient avec lui quand, après être arrivé à l'ancienne ville d'abondance, leur noir seigneur avait rasé le village mitoyen des halfelins et terrassé leur chef, le grand héros Melvin Grosbide. C'était d'ailleurs la dernière fois que les deux larbins bruns avaient guerroyé épaules contre épaules. Peu de temps après, l'Overlord ayant retrouvé les hauts-fourneaux de forge, Rognon avait alors été promu maître-forgeron, obtenant ainsi le droit de changer son nom en un finissant en –ON, tandis que Rugueux avait continué de servir leur maître sur le terrain. Malgré l'éloignement et les grands évènements se succédant (comme la mort des sept héros, la disparition du quatrième Overlord et l'avènement du cinquième), la complicité des deux serviteurs du mal n'avait pas diminué. Chaque fois qu'il en avait l'occasion, le guerrier venait rendre visite au forgeron, parfois accompagné d'une chope ou deux de bière. Il lui racontait alors ses exploits à la surface tandis que son compère lui montrait ses créations ou réparait l'équipement que son ami avait endommagé lors des dits exploits.

Rognon lui expliqua sa joie de revoir enfin son unique élève et de constater ses progrès. Rugueux esquissa un sourire de connivence. Il savait combien Rognon avait été fier d'enseigner à Morrigane et de voir à quelle vitesse elle progressait sous sa tutelle. Il avait été très déçu de la voir partir pour le royaume des nains. Il avait toutefois maintenu une correspondance assidue avec elle, par l'intermédiaire de Dactylo qui avait accepté de retranscrire ses missives. Pendant les six années d'exils de la fillette, ils s'étaient échangé des quintaux, voire des tonnes, de lettres. Morrigane envoyait de nombreux schémas de créations naines à son mentor, celui-ci lui expliquait ensuite comme les améliorer en leur insufflant des énergies négatives, ou lui faisait parvenir ses propres esquisses afin qu'elle puisse s'entrainer de son côté. Ils tenaient également de nombreuses discussions techniques sur les méthodes de forgeage. L'apothéose de cet échange fut quand ils réussirent à créer de concert le croquis d'un marteau de forgeron capable de s'imprégner des énergies du Mél-Has pour chauffer les métaux et les faire fondre, rendant ainsi obsolète l'emploi de hauts-fourneaux. Ils n'avaient pas encore tenté de créer cet artefact, mais avec le retour de la jeune femme à la tour cela n'était plus qu'une question de temps.

L'enthousiasme de son camarade transparaissait dans chacun de ses gestes, laissant Rugueux songeur et même un peu envieux. Il se rappelait également la joie qu'il avait ressentie quand il avait eu la chance d'enseigner son savoir martial à des élèves. Il évoqua même avec nostalgie le souvenir du plus brillant d'entre eux. Celui avec lequel il avait communié en parfaite harmonie à grand renfort de coups de poing et d'épée à de nombreuses reprises. Celui qu'il avait formé alors qu'il n'était qu'un bloc de granite impur jusqu'à le transformer en redoutable machine de guerre. Il n'avait plus beaucoup de nouvelles de lui désormais. Le temps et surtout la haine les avaient séparés.

Le boucan de cinq larbins bruns arborant des armures aussi noires que la nuit entrant dans la taverne attira son attention. Il soupira intérieurement, tout en regardant ces fameux « Loups » s'installer à une table et commander cinq bières. Eux par contre devaient avoir des nouvelles récentes de son élève…


Forteresse des Bas-Fonds, quelques heures plus tôt.

Snorgi simulait du mieux qu'il pouvait l'impassibilité. Était-il bon simulateur ? Impossible à dire. Le jeune larbin brun qu'il suivait à travers les couloirs, Teigneux de ce qu'il avait compris, ne lui prêtait guère attention, ce qui n'était pas pour déplaire au guerrier nain. Et pour cause, Teigneux faisait de son mieux pour ne pas paraître trop empoté dans son armure toute neuve, signe distinctif de son nouveau rang. La veille, il avait passé l'épreuve finale lui permettant d'accéder à la confrérie des « Loups de l'Enfer ». Il était ainsi devenu le plus jeune, et accessoirement le plus faible, membre de cette compagnie d'élite de larbins bruns formés par le fils ainé de l'Overlord et ses deux lieutenants.

De manière un peu gauche, le larbin fit entrer le guerrier nain portant un imposant coffre en bois sur ses épaules dans la grande salle. Les conversations et les grognements cessèrent immédiatement quand ils entrèrent dans le cœur de la citadelle. Tout en suivant son guide à travers la marée de tables et de tabourets, Snorgi dénombra au moins une quarantaine de ces créatures démoniaques autour de lui attablées autour de pichets de bière ou de viandes rôties. Une vingtaine d'entre elles portaient des armures légères de couleur noire semblables à celle de Teigneux, leur recouvrant une large partie du corps, ainsi que de lourds casques façonnés à l'image de loup, ne laissant apparaître que les yeux et les dents pointus de leur porteur. Il remarqua également que ces soldats bardés de fer se levaient à leur passage afin de les escorter jusqu'au centre de la pièce. De ce fait, c'est encadré par un cercle de vingt Loups de l'Enfer qu'il arriva devant le maître des lieux.

L'ancien trône de Bilieux étant devenu trop petit avec le temps, il avait été remplacé par un autre. Un trône de crâne, aussi blanc et immaculé que la neige. On pouvait y dénombrer quelques crânes humains, elfiques, nanesques, ainsi que de nombreuses créatures magiques. Le summum étant les deux crânes de troll servant d'accoudoir pour les bras musclés de l'impassible Seigneur des Bas-Fonds.

" Maître ! Maître ! Visiteur ! " S'exprima Teigneux en s'écartant devant le nain en armure d'acier.

Snorgi ne distinguait pas complètement son interlocuteur. Celui-ci se trouvait dans la pénombre de sorte qu'on ne pouvait pas voir son visage. Il semblait en tout cas d'une stature très imposante, avec de larges épaules carrées. Il ne portait qu'un simple pantalon de cuir brun surmonté d'un pagne de fourrure. Son torse nu laissait paraître sa forte musculature et les nombreuses cicatrices qui le zébraient. À la droite du fauteuil, un larbin brun plus grand que les autres en armure noire rehaussée d'un baudrier rouge s'avança.

" Parle ! " Ordonna-t-il. "Le maître écoute ! "

Le nain posa le coffre par terre, s'inclina légèrement devant l'estrade tout en sortant un parchemin de sa sacoche qu'il tendit vers le trône macabre.

"Mes respects, Seigneur des Bas-Fonds. Je me nomme Snorgi et j'ai été envoyé par dame Morrigane afin de vous apporter ce présent ainsi que cette missive."

Il resta silencieux un instant, attendant une réaction. D'un mouvement sec de la main, le maître des lieux lui intima l'ordre de lire le message. Snorgi déroula rapidement le papier vélin et commença la lecture.

"Mon très cher frère,

Si tu me permets de t'appeler ainsi vu les nombreux cadeaux que je te fais. J'espère que tu as bien reçu les armures que tu m'avais commandées pour tes soldats d'élite. J'ai trouvé ta demande très… originale, dirons-nous. Même si elle m'a demandé des trésors d'imagination pour arriver au résultat escompté. J'aime beaucoup le nom que tu as choisi pour tes laquais : « les Loups de l'Enfer ». Une meute sanguinaire dont j'ai hâte de voir les prouesses.

Je t'écris également pour te prévenir que je suis rentré de mon exil chez les nains. Je pense que, tout comme le tien dans les Bas-Fonds, il m'a été énormément profitable. Je me sens bien différente de la fillette sadique et pyromane que j'étais quand j'ai quitté les tréfonds. J'espère que nous pourrons discuter plus en détail de notre ressenti personnel sur nos expériences respectives. Encore une chose supplémentaire qui nous rapproche.

Comme tu l'as certainement deviné, perspicace comme tu l'es, je joins à cette lettre un présent. Considère-le comme un cadeau d'anniversaire avec un peu de retard. Je t'implore, ce que je fais rarement, d'où l'importance que tu suives mes recommandations, de prendre extrêmement soin de cette création. Elle est pour moi le parachèvement de mon art, ce qui la rend inestimable à mes yeux. C'est l'une des raisons qui m'a fait choisir Snorgi pour te l'apporter, puisqu'il est le plus fort et le plus prometteur des guerriers nains de Barhamut de sa génération. Je pense que même toi tu aurais du mal à le vaincre dans un combat singulier. Sous sa surveillance, je savais que ce précieux chargement ne risquait rien. "

Snorgi s'accorda un léger sourire d'autosatisfaction avant de reprendre sa lecture, tandis qu'un second larbin en armure noire avec un baudrier rouge ouvrait le coffre et en sortait successivement les différentes pièces d'une armure lourde avant de venir les poser à côté du trône de son maître.

"Comme tu peux le voir, j'ai achevé l'armure que tu m'avais demandée. Je me suis par contre permis une certaine liberté qui te déplaira surement au premier abord. En effet, contrairement à tes indications, je n'ai pas utilisé d'arcanium comme matière première. Pour une raison bien simple, malgré sa très haute résistance son poids reste largement supérieur à celui des autres métaux, comme le durium par exemple (pour information, un cylindre standard d'arcanium de 5 cm de diamètre sur 1 mètre de longueur pèse deux fois plus qu'un même cylindre en durium). À tel point que seuls les nains et les larbins bruns ont la constitution nécessaire pour porter des armures dans ce matériau. Si je n'ai aucun doute concernant tes capacités à soulever une armure complète en arcanium comme le fait notre très cher père, je ne pouvais accepter l'idée de te voir transformer en une grotesque tortue caparaçonnée. Car contrairement à l'Overlord tu ne pourrais compenser la lourdeur de ta carapace par l'emploi de la magie. Ta vitesse de combat serait grandement impactée. Tu pourrais bien sûr apprendre à utiliser toi aussi la magie pour compenser ce handicap, mais nous savons tous deux que cela serait en pure perte. Mais rassure-toi, c'est là que ta génialissime sœur entre en jeux.

En m'inspirant d'anciennes techniques de forgeage naines, et accessoirement aidé de ma magie, j'ai réussi à créer un nouvel alliage de métaux. Ton armure est constituée de cet alliage. Je l'ai appelé, modestement, du Morganium. Il s'agit d'un savant mélange de durium et d'arcanium (mais dans des proportions infimes) et de différentes impuretés combinées ensemble en employant la chaleur de très hauts-fourneaux et la puissance des énergies magiques. Je garde les proportions précises pour moi, après tout une magicienne ne révèle jamais ses tours. Sache seulement que grâce à cet alliage, ton armure est à 75% aussi résistante que si elle était en arcanium tout en pesant à peine plus lourd que si elle était en durium (environs 7 à 10% de plus). Je suis certaine que tu sauras apprécier mon présent à sa juste valeur.

J'ai également pris la liberté de soumettre ton armure du même sort que ta masse noire. En y insufflant ta colère et ta rage, elle deviendra plus légère et plus résistante. Toutefois, le rituel pour l'enchanter n'est pas tout à fait achevé. Il faut que tu baptises chaque parti de l'équipement dans le sang d'une victime sacrificielle. De préférence une victime puissante, avec une forte volonté. Plus elle sera forte, plus le sortilège aura d'amplitude. Je te fais confiance, mon frère, pour trouver rapidement une bonne offrande, protégeant par la même occasion le secret du Morganium.

Démoniaquement tienne,

Morrigane "

Le messager avait lu la fin de la missive d'une voix tremblotante. Il ne fallait pas être un génie pour comprendre qui serait sacrifié dans l'histoire. Cela expliquait pourquoi dame Morrigane avait insisté pour qu'il ne parle à personne de sa venue dans les tréfonds et qu'elle avait été si généreuse en promesses concernant sa récompense s'il acceptait cette mission secrète. Quel idiot il avait été de se laisser berner aussi facilement ! Pour l'espérance d'une mèche de cheveux, d'un baisemain sur un bras dénudé et d'un baiser sur le front il s'était fourré dans un sacré pétrin. Cela ne l'empêcha pas de tirer son épée et de préparer à vendre chèrement sa vie. Il fut immédiatement imité par tous les larbins de la salle. Les Loups de l'Enfer resserrèrent leur cercle prêt à bondir sur l'agneau sacrificiel. Snorgi se prépara au choc, tournant plusieurs fois sur lui-même, faisant tinter son armure à chaque mouvement. Pourtant, la curée ne vint pas. Plus étrange encore, les larbins quittèrent leur posture d'attaque pour se mettre à taper du pied, des mains et même de leurs armes pour faire le plus de bruit possible en scandant :

" HARALD LA MASSE NOIRE ! HARALD LA MASSE NOIRE ! HARALD LA MASSE NOIRE ! "

Snorgi reporta son attention vers l'estrade. Le frère de la perverse Morrigane le contemplait de toute sa stature. Il avait quitté les ombres et son trône en se levant. Le nain pouvait voir son visage carré, barré d'une longue cicatrice, ainsi que ses cheveux coupés ras. Son regard était dur, comme si toute joie l'avait quitté depuis longtemps. Il tenait dans sa main droite sa lourde masse de guerre, auréolé de son éternelle aura noire. Avalant sa salive, Snorgi pointa néanmoins son épée vers lui d'un air plein de défi.

" Approche si tu l'oses. Je n'ai pas peur de toi. Je suis peut-être jeune et inexpérimenté selon les critères nains, mais j'ai déjà plus de 30 ans d'expérience en tant que soldat. "

Harald ne répondit pas. Il se contenta de descendre de l'estrade, sa masse sur son épaule droite dénudée, tandis que Snorgi satisfait se mettait en garde. Sa provocation avait fonctionné. Il lui restait une chance de s'en sortir. Comme l'avait fait remarquer cette garce de Morrigane par l'intermédiaire de son courrier, en combat singulier il avait plus de chance de l'emporter sur Harald. Une fois leur chef mort, il y avait une infime chance que cela déstabilise ses laquais et qu'il puisse en profiter pour prendre la fuite… On avait très certainement vu mieux comme plan, mais qui ne tente rien n'a rien.

"Viens tâter de ma lame, gamin. Je vais barrer ton visage d'une seconde cicatrice, te rayant ainsi définitivement de l'existence. Puis, je prendrais ta masse et te l'enf…"

La fin de sa phrase mourut dans sa bouche, noyée dans un torrent d'hémoglobine. La douleur fut à la fois soudaine et atroce. Il identifia son origine au niveau de ses aisselles droite et gauche, là où deux épées noires avaient pénétré sa chaire, chacune pile à la jonction entre sa cuirasse et ses spalières. Les attaquants, les deux larbins aux baudriers rouges, ricanaient tout en continuant d'enfoncer leurs lames dans le corps de Snorgi qui tomba à genou incapable de supporter plus longtemps la douleur. Le maître des geôles des tréfonds s'avança vers lui, gratifiant Bilieux et Grilleux, ses fidèles lieutenants, d'un hochement de tête d'approbation. L'attaque des deux larbins avait été parfaite, autant dans sa précision que sa synchronisation. Après six années d'entrainement, le duo de compères, désormais devenu amis, était vraiment digne de son surnom : "danse mort ".

"Lâche… " Crachat Snorgi, projetant par la même occasion un flot de sang. "Tu n'as aucun honneur… C'était un combat… singulier…"

Harald lui adressa un regard plein de dédain tout en plaçant sa masse au-dessus de sa tête. Puis, juste avant de l'achever sous les acclamations de ses soldats d'un coup sec de son arme, lui dit avec mépris :

"Je laisse volontiers l'honneur aux imbéciles et aux cadavres ! "


"Dammmmmme Morrigane est venue à l'anniversaire de dammmmmme Jaina ? Et dire que j'ai loupé ça." Pesta Mortis, arrachant Dactylo de ses rêveries.

Le larbin au haut-de-forme reporta son attention vers ses anciens professeurs. Comme les quelques larbins les plus prometteurs, il avait en effet bénéficié d'un enseignement poussé auprès des deux patriarches de leur espèce. C'est grâce à cela qu'il avait appris à parler correctement, contrairement à la majorité des larbins qui ne s'expriment que par interjections. Après ces enseignements de base, Dactylo avait poursuivi son apprentissage et s'était passionné pour l'écriture et les mathématiques. Si cela l'avait éloigné de la carrière habituelle de guérisseur comme tous ceux de sa tribu, cela lui avait permis d'obtenir de l'Overlord en personne la création d'un nouveau poste. Il était devenu le responsable en chef des ressources et des stocks de la tour, ainsi que l'assistant de Biscornu dans la gestion de l'empire. Il faisait de ce fait partie du cercle restreint des larbins possédant un statut privilégié, indépendant d'un quelconque rôle martial, comme Rognon, Mortis, Rugueux ou encore Scruteur.

"Et comment s'est déroulée la fête ? Il n'y a pas eu d'incident ? » Questionna-t-il, avant de reprendre une gorgée de son infusion.

Biscornu se pencha afin de pouvoir lui répondre.

"Non, aucun. Dame Morrigane a même été très cordiale avec dame Jaina."

"Son exil chez les nains de Barhammmmmmut l'a bien changé."

"Je ne crois pas Mortis. Je pense que ça lui a plutôt ajouté quelques cordes à son arc."

"Maître Biscornu, je ne me permettrais pas de remettre en cause votre jugement ; avouez cependant qu'il est difficile à croire, connaissant leurs antécédents, que dame Morrigane ait accepté de prendre le thé avec sa sœur sans que cela ne dégénère en bataille rangée. Pourquoi pas en tête-à-tête tant que nous y sommes ? "

"Et pourtant Dactylo, c'est exactement ce qui s'est passé quand dame Juno et moi-même avons quitté le laboratoire, laissant les deux jeunes maîtresses seules…"


Laboratoire de Jaina, deux heures plus tôt.

Les deux femmes en devenir, à la surprise générale, échangeaient joyeusement, assises chacune dans un fauteuil de part et d'autre d'une table basse, tandis que Maestro préparait du thé. Vicelard se tenait coi, debout à côté de sa maîtresse, bien que sa langue visqueuse se pourléchait les babines pendant que ses yeux vagabondaient sur tous les ustensiles du laboratoire. Tant d'objets à briser et à caser. C'était vraiment dommage qu'il ne puisse se laisser aller à ses envies destructrices, mais dame Morrigane avait été très clair. Il se devait d'être exemplaire.

"Je vois, ma sœur, que tu n'es pas restée inactive durant ces années. Ton laboratoire est une pure merveille. Bien des magiciens et des alchimistes vendraient pères et mères pour obtenir le même. "

"Je te remercie, ma sœur. Mais point besoin de vendre les tiens pour l'obtenir. Je serai ravie de te conseiller, si tant est que tu envisages d'installer un jour le tien. "

"Je ne m'imagine pas tenter de vendre notre cher père, ou même ma mère. " Rit Morrigane. "J'ai encore un instinct de conservation développé. De plus, je doute de trouver le moindre acquéreur. "

"Remarque pertinente." Lui sourit Jaina. "Mais j'imagine que, malgré tes dires, tu dois déjà posséder ton propre laboratoire, à Barhamut par exemple ? "

"En effet, mais je pense que l'appellation exacte serait plutôt 'atelier', voire 'débarra'. Je n'ai pas comme toi un don pour l'ordre et la classification. De plus, les performances de ce cher Vicelard pour le rangement sont inversement proportionnelles à son penchant pour la destruction. " Expliqua l'ainée des deux sœurs en caressant le crâne de son valet qui ronronnait de plaisir.

"Tu m'en vois navrée."

"Ne le sois pas, il m'est très utile à sa manière, surtout lors de mes travaux de forgeage. " la rasséréna-t-elle tandis que Maestro posait le plateau de thé sur la table, lui tendant une tasse au passage. "Et puis, nous ne pouvons pas tous avoir des assistants aussi parfaits que semble l'être le tien. Merci Maestro."

"Dame Morrigane. " S'inclina ce dernier, avant de servir sa propre maîtresse et de se placer à côté d'elle. Jaina lui sourit avant de reporter son attention vers son invitée.

"Tu as indubitablement dû progresser dans l'art des forgerons durant ton apprentissage, mais tu ne me feras pas croire que tu as délaissé les arts ésotériques pour autant."

"Évidemment que non. Mais j'ai surtout étudié un art auquel peu de magiciens se sont intéressés. Celui des runes naines. "

"Les runes naines ? " S'étonna Jaina. " Pourtant, même Melthazar, le troisième Overlord, qui reste une référence dans le domaine des sciences occultes, n'a pu en percer tous les secrets. Il a juste réussi à créer des ersatz de ce pouvoir. "

"Et pour cause, l'art des runes va de pair avec celui des métaux. Art qui échappait totalement à notre illustre arrière-grand-père" Expliqua Morrigane en prenant une rapide gorgée de thé. "Les runes qu'il a conçues captent les flux du Mél-Has et du Sél-Has pour créer de la magie. Toutefois, elles ne prennent pas en compte les polarités magnétiques et magiques des minerais qui nous entourent. Chose que seul l'œil expérimenté d'un maître-forgeron peut estimer rapidement. Voilà pourquoi elles sont si inefficaces, voir dérisoires en comparaison de celles des nains. "

"Mmmmh, si je comprends bien, une rune produisant par exemple un sort d'immobilisation sera différente en fonction du sol sur lequel elle est gravée ? " Tenta Jaina.

"Exactement, il y aura quelques variations à apporter à l'inscription pour que le résultat soit optimal. " Conclut la rousse en tendant sa tasse à son larbin rouge. Ce dernier la prit dans le creux de ses mains et, obéissant à un ordre muet de sa maîtresse, la réchauffa de sa chaleur corporelle.

"Le thé n'était pas suffisamment chaud à ton goût, ma sœur ? " Railla Jaina.

"Vis plusieurs années chez les nains en mangeant leurs nourritures et en buvant leurs boissons et tout te semblera tiède à toi aussi." Répondit Morrigane du tac au tac.

Les deux sœurs éclatèrent de rire avant de reprendre chacune une gorgée de thé.

"Je dois avouer que cela m'a manqué durant mon exil, ces moments de camaraderies et de détentes entre sœurs. "

"Morrigane, nous n'avons jamais connu de tels moments auparavant. " La contredit son interlocutrice.

"Tu es sûre Jaina ? Mince, avec qui est-ce que je peux bien te confondre ? " Se moqua son ainée. " Plus sérieusement, si nous en avons connu, à notre façon. Ils se manifestaient par notre rivalité incessante, voyons. "

"TA rivalité incessante. En ce qui me concerne, je n'avais jamais entretenu le moindre sentiment de rivalité à ton égard. "

"Touché… Il est vrai que cela venait plutôt de moi. De moi et de ma jalousie. " Soupira Morrigane. "Oui, j'ai été jalouse de toi pendant bien longtemps, ma sœur. De toi et de l'affection que te porte notre père. Te vaincre est alors devenu mon obsession, ma raison d'être. Tout cela pour satisfaire un père qui ne me voyait jamais. Tous les moyens et les sujets devinrent bons pour atteindre mon but. Que ce soit dans la quête pour devenir Overlord, les tests que nous faisait passer Biscornu, la longueur de nos cheveux, seul domaine où je semble avoir triomphé au passage…" sourit-elle en passant ses mains dans sa longue chevelure.

"Je t'accorde cette victoire avec plaisir. " lui sourit Jaina.

"Pourtant je faisais fausse route. Je pensais qu'essayer de te surpasser me motiverait et me donnerait la force pour devenir meilleure, mais il n'en était rien, au contraire. Car je ne cherchais pas à développer mes propres capacités. À la place, je rivalisais avec toi dans des domaines où je n'avais aucune chance de te surpasser : le contrôle du mana, les connaissances ésotériques, le savoir en général. J'aurais dû à la place identifier mes points forts et les développer, alors peut-être que père m'aurait enfin remarqué. "

Elle avait terminé sa phrase sur un ton brisé, qui tranchait complètement avec l'ambiance enjouée du début de la conversation. Pour la première fois de son existence, Jaina ne savait que penser des actes de sa sœur. Avait-elle développé son jeu d'actrice au point de réussir à lui mentir sans qu'elle le remarque ? Ou, pour la première fois de sa vie, était-elle sincère ? La question était posée, mais restait sans réponses, ce qui ne lui plaisait pas.

"Mais c'est de l'histoire ancienne maintenant. Tu as devant toi la nouvelle Morrigane. Celle qui combat, non pas pour te vaincre, mais pour obtenir le titre d'Overlord. Alors, prends garde à toi, sœurette, parce que je ne te ferais pas de cadeaux. " S'exclama avec entrain la rousse.

À la vue de ce rapide changement d'humeur, 'Imprévisible' fut le seul mot qui vint à l'esprit de Jaina. Décidément, elle n'était pas sûre d'aimer la 'nouvelle Morrigane'. L'ancienne était impétueuse, brutale à sa manière, sadique, incapable de subtilité et par là même facile à décrypter et à manipuler. Tout comme les Minotaures, il suffisait d'agiter un chiffon rouge devant ses yeux pour qu'elle charge. La nouvelle semblait plus réfléchit, plus calme, ou du moins plus maîtresse d'elle-même, à l'image de son larbin, dont les efforts herculéens pour ne pas céder à ses pulsions ne lui avaient pas échappés. On en revenait toujours à la même question : avait-elle réellement changé ? Ou portait-elle seulement un masque parfait d'hypocrisie ?

"Oh, mais en parlant de rivalité, j'allais presque oublier ! " S'exclama Morrigane en effectuant un rapide mouvement de main en direction de la table.

En un instant, le plateau et la théière qui s'y trouvaient se volatilisèrent pour réapparaitre sur l'établi du laboratoire. À leur place, un magnifique jeu d'échecs ouvragé en ivoire était apparu. Les pièces étaient finement sculptées, leurs traits d'un réalisme impressionnant, à tel point qu'aucune pièce ne se ressemblait. Certains pions arboraient la moustache, d'autres des barbes grisonnantes, une expression neutre sur le visage, de profonde terreur, ou bien de résignation. Sur deux des tours, on pouvait voir des sentinelles faisant le guet, tandis que sur une autre une damoiselle guettait le retour de son fiancé, ou qu'un barde composait une ballade. Tandis que les fous rivalisaient en pitreries, les reines rivalisaient de dignité et de prestance. Seuls les rois, dans ce grand rassemblement, restaient impassibles face aux carnages des futures parties qui s'annonçaient.

"J'ai eu énormément de mal à en obtenir un exemplaire, mais j'y suis finalement arrivé grâce à mon ami Thoumi. C'est un des rares exemplaires fabriqués par le sculpteur ruborien Assam Badi. Je te souhaite un bon anniversaire, petite sœur. "

"Morrigane, tu n'aurais pas dû. " S'extasia Jaina face à la beauté de son cadeau.

"Mais si, voyons, j'insiste. J'espère que ce jeu d'échecs te plait et qu'il remplacera au mieux celui que j'avais cassé lors de notre dernière partie. Tu te souviens ? "

Jaina s'en souvenait parfaitement. À l'époque, elles n'avaient que 8 ans. S'apercevant que Rugueux refusait d'enseigner l'art du combat aux jeunes magiciennes, Biscornu leur avait appris toute la subtilité des échecs. Bien vite, il apparut que Jaina était également supérieure à sa sœur dans ce domaine. Après sa 66e défaite, de rage, Morrigane avait brisé le plateau et les pièces au sol, avant de les piétiner jusqu'à ce qu'il n'en reste rien. Les deux enfants n'avaient plus jamais joué à ce jeu ensemble par la suite.

"Je me souviens surtout que tu n'étais pas très douée. "

"Normal, on pouvait lire en moi comme dans un livre ouvert à l'époque. Mais les choses ont bien changé maintenant. "

"Sous-entendrais-tu qu'aujourd'hui tu serais capable de me vaincre ? "

"Je ne sous-entends rien du tout, voyons. " Répondit malicieusement Morrigane. Elle posa sa tasse à côté du plateau de jeu et le désigna. "Pourquoi ne laisserions-nous pas les pièces et nos actes parler d'eux-mêmes ? "

"Voilà où elle voulait en venir. " Pensa Jaina avant d'ajouter : "Pourquoi pas ? En souvenir du bon vieux temps. "

Elle se pencha vers le jeu, et s'aperçut qu'elle avait les blancs. Elle allait faire pivoter le plateau, mais son adversaire l'en empêcha.

"Non, aujourd'hui je te laisse les blancs. "

"Tu es sûre ? Autrefois, tu voulais toujours les avoir pour être la première à jouer. "

"Oui, mais comme je te l'ai dit, j'ai changé et beaucoup appris pendant mon séjour chez les nains. Je sais maintenant que, même si celui qui commence gagne un léger avantage, il dévoile une partie de sa stratégie à son adversaire. Ce qui est une information non négligeable. " Exposa doctement Morrigane. "Tu sais de quoi je parle, puisque tu as dû lire nombre des miennes grâce à cela dans le passé. N'ai-je pas raison ? "

"En effet, à l'époque tu commençais toutes tes parties soit par un gambit nordbergien, soit par un gambit royal. Des ouvertures très agressives qui correspondaient pleinement à ta personnalité. " Acquiesça Jaina, tout en réfléchissant à son premier coup. "Puis-je te demander d'où te vient cette maîtrise de la science des échecs ? "

"Tu ne me croiras peut-être pas, mais les échecs sont un jeu très prisé par les rois nains. J'ai eu deux professeurs, la reine Brunnhilf et le roi Dural. La première m'a prise en affection au point qu'elle est une des rares personnes que je considère comme une amie. Elle m'a appris les bases de la stratégie, de la patience et de l'anticipation. Elle m'a également expliqué qu'il faut voir le plateau comme un morceau de métal que l'on va forger. Il faut l'étudier sous tous les angles avant de donner le premier coup de marteau, savoir s'adapter aux imprévus qui se présentent à nous et réagir pour réussir à lui donner la forme parfaite de l'objet que l'on souhaite façonner. " Elle se tut un instant, comme perdue dans ses souvenirs avant de reprendre. "Quant au roi Dural, en tant que chef des armées naines, son entrainement était beaucoup plus sévère, quasi Ruborien dirais-je. Il m'a forcé à l'affronter encore et encore, jusqu'à ce que je devienne aussi forte en attaque qu'en défense. Et je peux te dire qu'il n'est pas pire erreur que de le sous-estimer. Il est aussi polyvalent que le fer et l'acier. Il peut être aussi bien le bouclier impénétrable que la pointe du carreau d'arbalète qui perce la côte de mailles. J'ai beaucoup appris de mes défaites face à lui, même si je ne suis arrivée qu'à faire pat au mieux lors de nos affrontements. Mais un jour, je le vaincrai. "

"mmmh, je pense surtout que ton apprentissage de forgeron t'a enseigné la patience nécessaire pour développer tes capacités à ce jeu. Vertu qui te faisait grandement défaut. Et maintenant, forte de ton expérience, tu attends de voir quel sera mon premier coup afin de me jauger ? "

"On ne peut décidément rien te cacher, sœurette. "

"Dans ce cas…" Joignant les gestes à la parole, Jaina se pencha sur le plateau. "Le voici. "

Morrigane sourit en l'observant faire.

"Pas très orthodoxe, dirons-nous. "

"Tu ne pensais quand même pas que j'allais te faciliter la tâche, non ? " Ricana l'autre joueuse.

En effet, Jaina n'avait bougé aucune de ses pièces. À la place, elle avait simplement fait pivoter le plateau afin de donner le contrôle du camp blanc à Morrigane.

"Dois-je comprendre que tu me laisses l'initiative ? "

"Exactement. À toi de l'utiliser intelligemment.

"Je t'en remercie. " Dit son ainée en s'inclinant. Puis elle se leva de son siège. "Encore merci pour le thé et pour notre échange, Jaina. Ce fut très… Instructif. "

Puis, suivie de Vicelard, elle se dirigea vers la sortie, à la stupéfaction de la propriétaire des lieux.

"Et notre partie ? " S'étonna Jaina.

Morrigane s'arrêta quelques minutes au seuil de la porte, le temps de répondre à sa sœur.

"Voyons, ma sœur chérie, tu sais bien qu'entre nous il n'y aura jamais qu'une seule et grande partie qui vaille la peine d'être jouée. Rendez-vous demain pour la prochaine manche. "

Puis elle sortit, suivie de son laquais, laissant Jaina interdite et perplexe. Elle se leva et tout en se dirigeant vers son pupitre pour reprendre sa lecture, elle interrogea son ami et serviteur :

"Qu'en penses-tu, Maestro ? "

Le larbin aquatique tripota une de ses moustaches en répondant :

"Je crois que dame Morrigane était déjà dangereuse avant son exile, mais qu'elle l'est encore plus maintenant. "

Jaina acquiesça.

"Je le pense aussi. Elle a obtenu de moi que je lui laisse l'initiative dans le prochain round de notre affrontement, et je ne saurais dire si je lui ai donné de mon propre chef ou si elle m'a manipulé pour que je lui donne. "

"Je ne sais pas non plus. Et je ne me lancerais pas dans des suppositions ou des conjectures. C'est le meilleur moyen de passer des nuits blanches. " Continua son assistant en débarrassant le plateau de thé qui était sur l'établi. "En fin de compte, comme aux échecs, le coup a été joué, il ne peut être repris. Il va maintenant falloir composer avec ses conséquences. "

Jaina sourit devant la justesse de la métaphore de son ami.

"Bien dit, Maestro. Parfois, tu sembles bien plus sage que moi. "

"Seulement parfois ? " La taquina le larbin en passant à côté d'elle, le plateau en main en direction du fond du laboratoire. "Au fait, maîtresse, en parlant de jeu, il semblerait que votre mystérieux adversaire ait finalement joué son coup. "

Immédiatement, de l'excitation dans le regard, Jaina abandonna son livre sur le pupitre pour se diriger vers le renfoncement de la pièce. Là, à côté des armoires de rangement et de la bassine d'eau où Maestro nettoyait la théière ainsi que les divers ustensiles de sa maîtresse, se trouvait une seconde table basse éclairée par une lanterne. Sur cette table trônait un immense plateau de jeu, recouvert de différentes tuiles en bois peints. Il s'agissait d'un jeu d'origine ruborienne : "Al Kimist". Chaque tuile représentait des ingrédients alchimiques. Les deux adversaires en recevaient un nombre égal et devaient les déplacer sur le damier afin d'atteindre l'un des 24 points de créations et les combiner pour réaliser des potions. Par contre, il ne fallait surtout pas se tromper dans leur composition et faire attention que l'adversaire ne vienne pas ajouter un ingrédient transformant la potion en poison. Cela demandait à la fois énormément de connaissances en alchimie, mais également en stratégie. Les points obtenus pour chaque potion dépendant de leur complexité et du nombre d'ingrédients, il ne fallait surtout pas se tromper.

Jaina avait reçu ce jeu pour son 15e anniversaire. Maestro l'avait trouvé posé un matin sur le plan de travail du labo, empaqueté dans un joli tissu bleuté, sans qu'on ait jamais pu savoir comment il était arrivé là. Deux jours plus tard, alors que Jaina avait fini de lire les règles, elle avait trouvé le plateau installé sur une petite table avec une tuile déjà déplacée. Intriguée, elle avait déplacé une tuile du camp adverse avant de retourner à ses occupations. Deux heures plus tard, en repassant devant le jeu, elle vit avec stupeur qu'on avait répondu à son coup. Depuis, elle jouait partie sur partie avec cet adversaire invisible. Il pouvait se passer des heures, parfois même des jours entre deux coups, mais c'était toujours avec joie qu'elle se plongeait dans ce jeu qui était devenu, avec la lecture, un de ses passe-temps favoris.

"Je vois, très beau coup. " Commenta Jaina en observant le plateau. "Il a utilisé une fleur de lavande pour transformer ma potion de témérité en potion de prudence. Il divise ainsi sa valeur en point de moitié, tout en évitant d'utiliser du venin de scorpion, ingrédient rare, pour la transformer en poison. "

"Et peut-être même nous transmet-il un message, par la même occasion. " Ajouta innocemment Maestro, occupé à laver la théière, accroupi devant le baquet d'eau.

Jaina acquiesça silencieusement. Elle n'avait que peu de doutes concernant l'identité de son mystérieux adversaire qui, deux jours auparavant, lui avait offert de la même manière le livre qu'elle lisait en ce moment. Une chose était certaine en tout cas, au vu de sa force et de ses capacités à "Al Kimist", il était devenu avec le temps un bien meilleur alchimiste qu'elle ne le serait jamais…


Circulant à travers les couloirs de son pas digne, Kelda se dirigeait vers sa chambre. Elle revenait d'un entretien avec son seigneur. Elle avait en vain essayé de lui extorquer des informations concernant l'épreuve finale que devraient affronter leurs enfants le lendemain. Pas plus avancée que dans la matinée, et exténuée par six heures d'âpres discussions, argumentations, supplications, mais aussi passions (qui avait contraint l'Overlord à interdire l'accès à la salle du trône à quiconque pendant une bonne heure), elle avait rendu les armes et pris à la fois congé de son époux ainsi que sa robe qui trainait sur le sol.

Chemin faisant, elle croisa de nombreux serviteurs, larbins ou esclaves qui s'inclinaient bien bas devant elle. En l'espace de deux décennies, elle avait eu le temps de se faire à ces marques de déférences, elle qui n'était pourtant qu'une simple fille de chasseurs. Elle fut toutefois surprise quand, croisant la petite Morrigane au détour d'un couloir près du laboratoire de Jaina, celle-ci la salua en s'inclinant et engagea même la conversation avec elle. L'échange fut courtois et poli, même si elle s'efforça de l'écourter au maximum. Non pas parce que son éducation nordique lui faisait détester les commérages inutiles, mais bien car elle n'accordait aucune confiance à son interlocutrice. Bien que le sourire de cette dernière semble parfaitement sincère, à force de concourir au titre de première maîtresse contre sa mère, elle avait appris à lire bien au-delà des apparences. Pour cela, Morrigane était bien la fille de Faye, cela ne faisait aucun doute. Tout en prenant congé de la jeune fille, elle ne put s'empêcher de se demander comment s'étaient passées les retrouvailles avec Jaina. Sans doute de la même façon que tous les tête-à-tête entre elle et Faye, se dit-elle en haussant les épaules.

Alors qu'elle passait devant le laboratoire, elle s'arrêta, poussée par un sentiment inattendu, mais ô combien familier. Elle jeta un regard circulaire autour d'elle. Personne, comme toujours. Pourtant cette fois, après 7 ans, elle décida de rompre le silence.

"Je sais que tu es là… je le sais depuis le premier jour… je sais que, contrairement à ce que dit la rumeur, tu n'as jamais quitté la tour après ta première expédition solo à la surface avec ton père. Une mère ne se trompe jamais sur ces choses. Bien des fois, j'ai cru sentir ta présence dans les couloirs, sans en être complètement sûr. Peut-être ne voulais-je pas y croire complètement parce que ton absence me donnait une excuse… Une excuse pour ne pas te dire ce que j'aurai dû te dire depuis 7 ans, depuis le soir où ton frère t'a exilé de notre chambre… Mais j'avais honte… honte de mon inaction, moi la fière Kelda, l'indomptable nordgberdienne, la louve du nord… Et pourtant je n'ai rien fait pour protéger un membre de ma portée… Simplement parce que… tu étais et tu es toujours une énigme pour moi. Tu n'es pas aussi fort et fier que ce que j'aurai voulu que tu sois. Tu n'avais à l'époque aucun goût pour ce que ton père et moi aimions à ton âge, du coup je n'arrivais pas à te comprendre et je ne savais pas comment te prendre. Mais je crois maintenant que c'est réellement cela être parent, devoir faire le deuil des aspirations que l'on a pour ses enfants. Tu n'étais peut-être pas le fils que j'espérais, le fils que je désirais, mais j'aurais dû te protéger. Ce que j'essaye de te dire, c'est que, malgré les apparences, je t'aime Lokir, et je te demande de me pardonner…"

Mais personne ne lui répondit. Kelda resta ainsi, seule dans le couloir, avec pour unique compagnon le silence pesant. Le cœur et le pas lourd, elle regagna ses appartements et alla se coucher. Elle retint longtemps ses larmes, avant de sombre dans un sommeil profond et sans rêve, sans savoir qu'au petit matin elle trouverait un parchemin posé sur l'un des oreillers de son lit. Un parchemin contenant ce simple message :

Il arrive toujours un moment où la louve chasse ses petits de la tanière afin qu'ils affrontent le monde. C'est l'ordre naturel des choses…

Il n'y a donc rien à pardonner.

Je t'aime aussi maman,

Lokir


Le lendemain matin, Morrigane patientait tranquillement sur la terrasse principale de la tour, celle qui menait directement à la salle du trône. Il était encore tôt vu que Jaseux et ses "D'jaseur", comme ils s'appelaient eux-mêmes désormais, n'avaient pas encore sonné l'heure du réveil. Arpentant les dalles de marbres, tout en tripotant une de ses mèches de cheveux, la jeune sorcière tentait de tromper son ennui. Certes, elle était en avance, mais un homme bien éduqué ne faisait pas attendre une dame.

Réflexion doublement ironique. D'une part car, même si elle en avait les manières, Morrigane était loin d'être une dame. D'autre part parce que le personnage qu'elle attendait et qui arriva enfin, porté par une plateforme magique, était loin d'être un homme bien éduqué. En attestait en premier lieu son apparence. Il avait revêtu pour l'occasion sa toute nouvelle armure couleur bleu-gris, ainsi qu'une longue cape en fourrure d'ours polaire, dont l'odeur attestait qu'elle n'avait pas été lavée très souvent. Il passa également devant sa sœur sans la saluer, renforçant ainsi son aura de bête sauvage. Morrigane soupira et lui emboita le pas.

"Bonjour, Harald. Moi aussi je suis ravie de te voir. " Commença-t-elle. "Je suis enchantée que mon armure te plaise autant. Ne prend pas la peine de me remercier, c'est tout naturel. Après tout, je ne travaille que pour la gloire, c'est bien connu. "

"Ou pour obtenir des faveurs. " Rétorqua d'un ton acerbe son frère.

"Mais c'est qu'il parle ! Des années à vivre dans les tréfonds, entouré uniquement de larbins bruns, n'ont finalement pas atrophié tes cordes vocales. C'est bon à savoir. "

Harald fusilla son alliée du regard, mais elle lui répondit par un large sourire, ce qui l'énerva encore plus. Ne le prendrait-elle jamais au sérieux ? Il était le seigneur des Bas-Fonds après tout, ce n'était pas rien.

"Des appréhensions, cher frère ? "

"Aucune. Et toi ? "

"Et en plus, il a conservé son sens de l'humour. " Pouffa Morrigane en ouvrant la grande porte menant à la salle du trône.

Le grincement que produisit cette dernière couvrit le juron d'Harald.

L'immense pièce était toujours aussi majestueuse que dans les souvenirs de Morrigane. Il faut dire que cela faisait plusieurs années qu'elle n'y avait plus mis les pieds, à la différence de ses frères et de sa sœur. Les tentures bordeaux surmontées d'un heaume noir, symbole de l'Overlord, avaient été changées. Elles étaient plus éclatantes que jamais. L'estrade où Jaseux et son orchestre se plaçaient habituellement était inoccupée, pour le moment du moins. Cela soulagea grandement la rousse qui préférait de loin le métal à la cacophonie que Jaseux osait appeler musique. Et quand je dis métal, j'entends par là le son du métal que l'on frappe pour le forger, évidemment. Son sourire s'élargit quand elle remarqua les deux silhouettes qui les attendaient au centre de la pièce, juste en face du trône vide de l'Overlord. Jaina leur accorda un hochement de tête poli. Morrigane s'empressa de lui prodiguer une forte embrassade, dégoulinant de bon sentiment fraternel, à la stupéfaction de cette dernière, et l'indifférence d`Harald, qui les dépassa sans un regard.

Car dans l'ombre des tréfonds, l'œil torve et suspicieux, un ainé observe son cadet, comme un bourreau sa future victime. Il le dépassait toujours d'une tête en taille, sa stature s'était certes développée depuis leur dernière rencontre, mais face à l'hercule qu'il était devenu, Lokir ferait toujours office de crevette. Tout du moins, c'est ce que laissait deviner la longue cape poussiéreuse à capuche miteuse qui le recouvrait intégralement, dissimulant sa morphologie et son regard à l'œil inquisiteur de son frère.

« Enfin, nous nous retrouvons, mon frère. Lors de notre dernier échange, je t'avais promis que je te tuerais quand nos chemins se recroiseraient ! » Menaça le seigneur des Bas-Fonds.

Un soupire d'exaspération se fit entendre. Puis, après un court silence et avec un ton semblable à celui d'un professeur sermonnant un élève, Lokir daigna finalement répondre.

« Excuse-moi d'accorder peu d'importance à tes menaces, toi qui fus mon frère. Mais que valent réellement tes promesses ? Je crois me souvenir que tu avais également promis autrefois de toujours me protéger. »

Harald crispa sa mâchoire en même temps que sa main sur le manche de sa masse. L'insulte était d'autant plus grave que son interlocuteur, par dédain, n'avait pas tourné la tête dans sa direction pour la proférer.

« Choisis avec précaution ton prochain sarcasme ! Il pourrait bien être ton dernier ! » Menaça-t-il.

Réplique qui eut au moins le mérite de faire se tourner la tête de son frère dans sa direction. Mais sa satisfaction fut de courte durée quand ce dernier lui rétorqua :

« Pardon, tu disais ? Je n'ai rien retenu, à part : blablabla, menaces creuses, blablabla, vantardises de primitifs. »

L'impact de la masse sur le sol, là où se trouvait Lokir une fraction de seconde auparavant, laissa comme trace de profondes craquelures. La vitesse de réaction de son adversaire surpris Harald. Pourtant, il n'y avait aucun mérite à cela, dès le début de l'échange Lokir avait anticipé la réaction plus que prévisible du bourrin de la fratrie face à ses réparties. Le fait qu'il réussit, par contre, à éviter les attaques suivantes était beaucoup plus impressionnant, et à mettre au crédit de l'entrainement de Scruteur. Mais étrangement, après chaque attaque, Harald se sentait plus lourd comme engourdi, courbaturé, et ses coups perdaient en vitesse, en précision et en intensité. Pire, après le 42e il resta totalement paralysé en pleine posture d'attaque, la masse levée au-dessus de sa tête, incapable de bouger. Il ne put que regarder, impuissant, son frère s'approcher lentement de lui, sortant une dague de sous sa cape, la placer sous sa gorge, près de sa jugulaire… Mais le coup sec et mortel ne vint jamais…

Morrigane avait en effet décidé d'entrer en scène. D'un saut souple et rapide, elle s'était portée au niveau des deux combattants, plaçant sa main droite juste devant le visage encapuchonné de Lokir. Les deux adolescents se défièrent du regard pendant un court instant. Puis, dans un sourire à la fois plein d'autosatisfaction et de défi, Morrigane relâcha son énergie magique et claqua des doigts. La déflagration qui en résultat enveloppa totalement Lokir. Quand la fumée se dissipa, il ne restait au sol que sa cape encore fumante, et des débris de métal.

"Des encensoirs ? Je dois avouer que tu m'impressionnes, petit frère. Qu'as-tu utilisé comme poison pour paralyser mon chien de guerre ? " Demanda Morrigane après avoir examiné les débris sur le sol, avant de reporter son attention vers le jeune homme aux cheveux longs, au visage fin, aux membres étirés et en armure légère de cuir noir de salamandre qui lui faisait face.

Car, une vingtaine de mètres en face d'elle, Lokir reprenait son souffle. Il s'en était fallu d'un cheveu. C'est un avantage indéniable des attaques magiques comparées aux attaques physiques, elles sont bien plus rapides et ainsi bien plus dures à éviter. Sa cape elfique acquise à fort prix l'avait sauvé, le protégeant et lui donnant les quelques secondes nécessaires pour éviter l'attaque. De ce fait, il ne regrettait pas le prix exorbitant qu'il l'avait payée. Par contre, il avait perdu son atout majeur, à savoir son encens paralysant à base de graines d'Ircines. À chacun des coups qu'il avait essayé de lui porter, Harald en avait inhalé de pleines bouffées. L'augmentation de son rythme cardiaque dû à l'effort violent avait précipité les effets du poisson, tandis que Lokir restait complètement protégé grâce à l'antidote qu'il avait ingéré et son parfait contrôle de sa respiration. Malheureusement, à cause de son intervention explosive, Morrigane avait fait pencher la balance du côté adverse. Il lui fallait contre-attaquer, et vite.

Prestement, il sortit de sa sacoche trois bombes en papier de sa composition qu'il lança en direction de sa sœur. Dans un ricanement, celle-ci envoya des projectiles magiques qui les firent exploser, libérant ainsi leur contenu dans les airs sous la forme d'un dense nuage de poussière verte. Par précaution, Morrigane retint sa respiration au cas où ces bombes soient encore un piège alchimique. Elle comprit trop tard son erreur quand trois dagues de jets émergèrent de la brume colorée, filant à pleine vitesse dans sa direction. Les bombes n'étaient qu'une distraction cachant la véritable attaque. Reprenant rapidement son souffle, mais déstabilisée de ce fait, elle comprit qu'elle n'aurait pas le temps d'invoquer son bouclier magique pour se protéger ni de détruire les dagues. Elle bascula immédiatement sur le côté pour éviter la première, mais ce faisant, elle se mettaient en plein sur la trajectoire de la seconde, la troisième couvrant la probabilité qu'elle se jette à plat ventre ou en arrière. Lokir avait anticipé chacune de ses réactions, de la destruction des bombes à sa piètre tentative d'esquive. Le piège était parfait. Elle avait joué, et perdu… Elle était échec…

Mais finalement pas mat ! Un bras puissant l'attrapa et la tira en arrière, la pressant contre un torse métallique, tandis que dans une grande bourrasque la masse d'Harald repoussait les poignards. Morrigane posa le regard sur son sauveur. Une aura rouge vif l'entourait complètement, un regard plein de haine et un rictus sadique le rendaient méconnaissable. Elle comprit rapidement ce qui s'était passé. La rage qui le consumait suite à l'humiliation qu'il avait subie avait animé sa nouvelle armure, lui permettant de se mouvoir grâce à la magie, malgré ses muscles paralysés. Elle se permit un sourire de contentement. La partie était loin d'être finie.

"Il semble que je te dois des remerciements, cher frère, bien que, techniquement, c'est grâce à mon armure que tu peux bouger… C'est plutôt toi qui m'es redevable." Observa-t-elle en se dégageant de l'étreinte d'Harald.

"Tu n'as pas retenu ce que j'ai dit à Lokir concernant les sarcasmes ? " Rétorqua son allié de circonstance.

"Non, car tout comme lui je n'ai entendu que : blablabla, menaces creuses, blablabla, vantardises de primitifs. Ce sont bien là tes paroles, Lokir ? " Demanda-t-elle en reportant son attention sur ce dernier, tout en faisant apparaître une boule de feu dans chacune de ses mains.

"Mot pour mot." Répondit-il le plus impassiblement qu'il le pouvait tandis que ses deux adversaires s'avançaient vers lui.

La situation n'était pas en son avantage. Même si Harald restait diminué à cause du poison, Morrigane et ses pouvoirs changeaient complètement la donne. Ces chances de l'emporter ou de survivre s'amoindrissaient. Le plus discrètement possible, il fouilla dans sa sacoche, tout en cherchant désespérément un plan de secours. Il lui restait une dizaine de couteaux de lancer, dont seulement trois de piégés, des bombes de papiers, mais il doutait qu'elles lui soient utiles, ainsi que quelques mètres de ficelle faite à partir de boyaux de chats. Autant dire rien. Il aurait plus de chance de s'en sortir s'il essayait de creuser un tunnel à mains nues pour s'enfuir. Il ne lui restait qu'une solution : utilisé une bombe aveuglante puis profiter de la situation pour se fondre dans les ombres en espérant que Morrigane n'aurait pas le temps de lui lancer ses projectiles incandescents. Plan risqué, mais il n'avait pas le choix. Après tout, il y avait peu de chance que quelqu'un vienne à son secours cette fois-ci.

"Puis-je me joindre à vous ? Autant que toute la fratrie participe, pour une fois que nous avons l'occasion de jouer TOUS ensemble."

En effet, profitant des soldes chez "retournement de situation & co", Jaina s'était avancée en direction du duo de prédateur, les forçant à se retourner. Se voyant encerclée, Morrigane préféra entamer les pourparlers afin de gagner du temps.

"Tu sors de ton mutisme, ma chère sœur ? Ne vaudrait-il pas mieux que tu t'abstiennes ? "

"Je ne joue que quand le jeu en vaut la chandelle, Morrigane. Tu le sais très bien."

"Oh ? Tu penses vraiment pouvoir l'emporter ? "

"Je ne le pense pas… Je l'ai déjà fait. " Rétorqua-t-elle en désignant le sol.

En baissant les yeux, la sorcière pyromane faillit s'étrangler. Sous ses pieds et ceux de son comparse, une lueur bleutée apparut révélant l'activation et la présence d'une rune naine incrustée dans le sol. Un rapide examen lui permit d'en deviner la fonction.

"Une rune d'immobilisation ?! Maudite planche à pain, tu t'es bien moquée de moi hier ! "

"Malgré le puéril de cette répartie, je te rétorquerai que c'est toi qui as commencé."

"Et tu te dis la plus mûre d'entre nous ? Laisse-moi rire." Se moqua Morrigane, tout en inspectant la rune du coin de l'œil.

Elle devait reconnaitre que, même s'il s'agissait de travail d'amateur, le résultat n'était pas aussi mauvais qu'on aurait pu s'y attendre pour un premier essai. Sa sœur avait bien retenu ses observations de la veille, modifiant les inscriptions pour prendre en compte la polarité du dallage de la salle, imprégné des courants du Mel-Has traversant la tour. Sa rune ne possédait néanmoins pas la moitié de la puissance de celles qu'aurait conçues un maître des pierres nain, mais elle en possédait suffisamment pour les retenir immobile Harald et elle.

"Mais comment as-tu deviné où tu devais placer ton piège ?" demanda Harald, fournissant ainsi plus de temps à sa complice pour continuer son examen. "Tu as utilisé la divination ?"

"Plus simple que ça, cher frère. Bien que notre père ait proscrit les arts occultes de cette engeance vouée au chaos que sont les mathématiciens, leur savoir lui n'a pas disparu."

"Tu veux dire que tu as utilisé des lois de probabilités ainsi que des projections statistiques pour déterminer l'endroit le plus adéquat où placer ton piège ?" S'extasia Lokir tout en se rapprochant prudemment des deux prisonniers une dague à la main.

"Exactement." Mentit Jaina. Elle ne pouvait décemment pas détromper son frère et désormais allié. Que dirait-il s'il savait qu'elle avait simplement utilisé le principe qui veut que, si on multiplie les filets, la probabilité d'attraper un poisson est nettement plus grande ? C'est pour cela qu'elle avait passé une bonne partie de la matinée à installer et dissimuler 66 runes dans la salle du trône, ce qui expliquait qu'elle ait été la première arrivée.

"Un piège parfait en somme… " Reconnu à contrecœur Morrigane. "Comme quoi, Père a eu bien raison d'exterminer les mathématiciens, s'ils avaient continué de prospérer ils auraient certainement réussi à tout dompter, le hasard, l'espace, le temps, et pire que tout… l'économie ! "

Tous les quatre frémirent à une telle pensée. Où irait le monde si on laissait des profanes jouer avec des forces qui les dépassent ? Même pour des agents du chaos, il y a des limites à ne pas franchir.

"Toutefois, ton travail est loin d'être parfait, ma chère sœur. " Conclut la rousse.

À ces mots, la rune se mit à luire et ses inscriptions se modifièrent, à la stupéfaction de Jaina. À peine remise de sa surprise, elle vit que ses ex-prisonniers pouvaient de nouveau se mouvoir. Le sourire plein d'autosatisfaction de Morrigane lui rappela de bien mauvais souvenirs.

"Il était seulement presque parfait. Mais comme tu le sais, tout est dans le 'presque'. Tu n'as pas pensé à ajouter les caractères de protection, empêchant ainsi qu'on puisse le modifier ta rune. Ah, c'est ça que tu ressentais chaque fois que tu m'étais supérieure dans un domaine ? Ce n'est pas désagréable ma foi. Je comprends maintenant pourquoi tu cherchais toujours à me rabaisser… C'est tellement exaltant que cela doit vite devenir addictif. "

"Contrairement à ce que tu sembles croire, mon monde ne tourne pas exclusivement autour de toi Morrigane ! "

"Égoïste, tu pourrais penser un peu à moi de temps en temps quand même. "

"Euh dites, vous deux…" Commença timidement Lokir.

"Ouais, si on vous dérange dites-le ! " Conclut plus agressivement Harald.

"OH LA BARBE VOUS DEUX ! " Hurlèrent simultanément leurs sœurs.

Harald grommela tandis que Lokir préféra se reconcentrer sur la situation. Les forces semblaient moins équilibrées qu'auparavant. Certes, ses adversaires étaient toujours encerclés, mais ce n'était qu'une question de temps avant qu'ils passent à l'action. Mais réussiraient-ils à se libérer ?

Apparemment, Morrigane ne semblait pas en être totalement convaincu, vu qu'elle continua son échange avec sa sœur.

"Ne penses-tu pas qu'il vaudrait mieux vous rendre ? Lokir et toi n'avez aucune chance. "

"Comment ? Alors que le jeu devenait enfin intéressant… Et puis nous devons rattraper toutes tes années d'absences, voyons. "

"Trop aimable. Dans ce cas, heureusement que j'ai prévu le feu d'artifice pour que la fête soit complète. "

"PARDON ? " S'exclamèrent ses trois frères et sœur.

"Oh, c'est vrai, je ne vous ai pas prévenu ? Quelle idiote je fais. Pardonnez-moi, j'oubliais complètement que vous n'y connaissez rien aux runes naines, mes pauvres chéris. Voyez-vous, en modifiant la rune pour nous libérer, je l'ai transformée en rune explosive…"

"QUOI ? " S'étranglèrent les garçons, tandis que Jaina, plus pragmatique, demanda :

"De quelle puissance ? "

"Suffisamment pour détruire l'intégralité de cette salle." Répondit sa Némésis.

"Tu bluffes ! "

"Tente ta chance, tu verras bien le résultat. "

"Tu es toujours aussi mauvaise joueuse…"

"Disons plutôt que j'ai horreur de perdre. "

"C'est ce que disent toutes les mauvaises joueuses. " Soupira Jaina.

"Dans tous les cas, il me suffit de l'activer et nous continuerons nos échanges dans l'autre monde. "

"Il me suffit donc de t'empêcher de l'activer en t'attaquant. "

"Certes, mais dans ce cas, Harald n'aura qu'à frapper la rune avec sa masse pour la déclencher. "

"Lokir n'aura qu'à l'en empêcher d'un simple jet de dague. "

"Pas si j'active mon bouclier magique pour nous protéger tous les deux, nous permettant par la même occasion de survivre à la déflagration. "

"Morrigane, vous vous trouvez juste sur la rune, à l'épicentre de la future déflagration. Aucun bouclier magique ne vous sauvera. "

"Que tu crois ! Tu ne sais pas de quoi je suis capable. "

"Morrigane, " s'inquiéta Harald, "je partage quand même les doutes de Jaina sur ce point. "

"Depuis quand l'avis de cette planche à pain t'intéresse ? " S'énerva-t-elle. "Je sais de quoi je parle, pas elle ! Et mes arguments à moi ont plus de poids que les siens ! "

"Euh…" Hésita le guerrier à la masse, pas sûr qu'ils parlent tous deux de la même chose.

"Écoute-moi bien, espèce de conglomérat sédimentaire, dans le doute, je te conseille d'ignore les petits roberts et de suivre l'avis de la rousse ! ÇA VAUDRA MIEUX POUR TOI ! "

Harald se renfrogna et reporta son attention vers Lokir, qui lui offrit un sourire gêné. Conglomérat sédimentaire ? Les nains avaient vraiment de drôles d'insultes.

"Par moment, ton complexe d'infériorité se manifeste de manières étranges. Cela me sidère, Morrigane. "

"Garde tes réflexions pour toi, Jaina. Et plutôt que de perdre ton temps en vaines paroles, décide-toi et agis ! "

"Il n'est pas dans mon intérêt d'agir. Celui de nous tous qui fera le premier pas s'expose aux représailles des autres. Il vaut mieux maintenir le statu quo. Nous sommes en plein dans une impasse naine. "

"Jugement pertinent, mais appellation erronée, ma sœur. Une impasse naine, et je sais de quoi je parle, implique au minimum trois factions. " La corrigea la sorcière rouge.

"C'est bien ce que je dis…" Rétorqua sereinement Jaina en désignant le trône d'un lent mouvement de la tête.

Ils tournèrent tous le regard vers l'estrade et y croisèrent celui rouge sang de leur père qui les contemplait, impassible, confortablement installé dans son fauteuil.

"Vous avez fini vos enfantillages ? Ou dois-je vous consigner à vie dans vos chambres mortuaires pour avoir enfin la paix ? " Demanda-t-il rhétoriquement, un soupçon de menace dans le ton.

Après quelques secondes d'hésitations, ils jugèrent qu'il était plus prudent de lui obéir. Jaina se détendit, Morrigane fit disparaître la rune, Lokir rangea sa dague, Harald rattacha sa masse à sa ceinture. Ils se mirent en ligne devant leur seigneur. Celui-ci les dévisagea quelques minutes en silence. Puis, il prit la parole.

"Votre formation est enfin achevée. Et d'après ce que j'ai vu, vous pouvez être fier de vos progrès. Toutefois, il vous reste à passer votre dernière épreuve. Celle qui fera de vous des candidats officiels au titre d'Overlord. Avant de vous exposer en quoi elle consistera, retenez bien cette unique règle : vous êtes libre d'employer tous les moyens pour réussir, mais vous ne devez en aucun cas intervenir dans le déroulement de l'épreuve des autres candidats. EN BIEN OU EN MAL ! Est-ce clair ? "

Ses enfants acquiescèrent. L'Overlord tendit alors sa main droite. Incrustée dans le gantelet, juste à la séparation entre la main et l'avant-bras, luisait une pierre précieuse d'une puissante lueur couleur d'or.

"Vous savez tous ce qu'est cette pierre magique. C'est elle qui permet aux Overlord de diriger leurs légions de larbins autrement que par des mots. C'est également elle qui permet de collecter l'essence vitale des créatures qu'ils tuent, afin d'alimenter les incubateurs à larbin pour créer de nouveaux serviteurs. Cette pierre magique est le symbole même de l'Overlord, plus précieux que son armure, ses armes, ses serviteurs. À chacune de vos naissances, j'ai créé une nouvelle pierre que j'ai imprégnée d'un peu de votre sang. J'ai ensuite demandé à Biscornu de les disperser magiquement à travers le monde. "

Harald sentit son cœur s'arrêter. Il n'allait quand même pas leur demander ça ? Morrigane non plus n'en menait pas large. Comment allait-elle s'en sortir cette fois ? Jaina était déjà en train de lister mentalement ses différentes options. Lokir lui se contenta de noter qu'il devait contacter Scruteur le plus rapidement possible.

"À partir du jour d'aujourd'hui, vous avez un an, et pas un jour de plus, pour sillonner le monde et retrouver la pierre qui vous a été attribuée. Seuls ceux qui reviendront arborant ce symbole de leur détermination, de leurs capacités, et de leur désir d'endosser pleinement le poids de leur héritage pourront prétendre à ma succession ! "