XXI
Rushing through my veins
Note de l'auteur : La fin du dîner et un nouveau départ. Bonne lecture!
Le dîner touchait à sa fin. Nous en étions aux digestifs et la conversation bascula de nouveau sur le travail. Je ne connaissais pas Franco et Antonio, mais Hannibal m'avait raconté les sous-entendus déplacés, les messes basses sur son passage. Il me lança un regard appuyé et je me penchai alors sur Daniela.
« À partir de maintenant, ça risque de devenir très ennuyeux. Je ne peux y couper, mais si tu préfères y aller… »
« Je ne voudrais pas être impolie. » Me répondit-elle.
« Ne t'inquiète pas de ça. Si tu veux, je passe te voir demain, pour te dire au revoir. » Lui proposai-je, même si je ne le ferais pas.
Cela me peinait quelque peu, mais nous devions partir avant que quiconque ne se rende compte de notre départ, vu comment la soirée allait se terminer.
« Dans ce cas, d'accord. Je commence à être fatiguée. »
« Je te raccompagne à la porte. » Dis-je, en me levant.
Elle m'imita, pris le temps de complimenter le chef encore une fois, puis salua tout le monde en s'excusant, même si aucun d'entre eux ne parut navré qu'elle s'en aille, sauf Hannibal qui fut le seul à se lever. Puis, je la guidai dans l'entrée, alors qu'il proposait à ses convives de passer au salon, et l'aidai à enfiler son manteau, avant de lui souhaiter une bonne nuit. Elle me fixa longuement, sur le pas de la porte, sembla chercher quelque chose dans mes yeux, et comme si elle avait compris qu'elle ne me reverrait certainement jamais, elle se hissa sur la pointe de ses pieds menus et déposa un rapide baiser sur mes lèvres. Avant que j'aie pu réagir, elle me tournait déjà le dos et fut avalée par la nuit.
Je refermai le battant, après un moment de latence. J'aurais préféré sortir avec les chiens, toute cette flatterie et cette hypocrisie commençaient à me porter sur les nerfs. Je me rendis compte que moi non plus je ne résisterai pas encore longtemps à l'envie de simplement serrer mes mains autour de la gorge de Lucas jusqu'à ce que ses globes oculaires sortent de leurs orbites.
Je soufflai un bon coup et les rejoignis. Hannibal avait laissé le canapé au couple et à Franco, et occupait les deux fauteuils avec Antonio. Ce qui ne me laissait aucun endroit où m'asseoir. J'allai me chercher une chaise, quand Hannibal s'appuya sur son coude en se décalant légèrement, et je me retins de sourire, en trouvant naturellement ma place sur son accoudoir. Une provocation de plus, que je poussai jusqu'à jouer avec les courts cheveux sur sa nuque, alors qu'il poursuivait la conversation en ne leur laissant aucune possibilité de faire le moindre commentaire. Je pris son verre dans sa main, en caressant ses doigts au passage, et lui volai une gorgée de cognac.
« Puis-je vous demander où se trouvent vos commodités ? » Nous questionna alors Sofia, et j'y vis une occasion.
« Malheureusement, celles du rez-de-chaussée sont hors-service. Nous avons fait venir un plombier, mais il était tout à fait incompétent. Je vais vous mener à celles de l'étage. » Improvisai-je, en me levant.
Et Hannibal frôla ma main en me souriant.
« Cela me fait penser à cette histoire épouvantable. » Rebondit Franco. « J'ai lu dans les nouvelles que l'on avait retrouvé le corps d'un plombier complètement déchiqueté dans un des bassins de la Planta Norte… »
Nous les laissâmes sur cette discussion et je guidai Sofia dans la cuisine, au fond de laquelle une grande porte de placard qui se fondait parfaitement dans le décor, dissimulait en réalité l'escalier en colimaçon.
« L'architecte qui a construit cette maison aimait sûrement les secrets. » Plaisantai-je, avant qu'elle ne pose la moindre question, en m'emparant des clés qui étaient restées sur le comptoir.
« En effet. » Commenta-t-elle, avant de me suivre dans l'étroit conduit, après que j'aie allumé la lumière.
Une fois en haut, je déverrouillai le cadenas, sous ses yeux perplexes.
« Nous entreposons des objets de valeur sous ces combles et on ne peut jamais totalement faire confiance aux employés de maison, n'est-ce pas. »
« Ne m'en parlez pas. » Approuva-t-elle, rassurée.
« Après vous. » L'invitai-je, en ouvrant le battant.
Elle entra et se figea sur place en apercevant Alana enchaînée sur son matelas. Il y eut un instant de flottement, où les deux femmes se fixèrent sans comprendre la situation. Puis, en deux pas, je fus sur Sofia et lui brisai la nuque dans un craquement sinistre, avant qu'elle ne s'effondre sur le parquet.
Alana releva ses yeux sur moi, choquée.
« Je suis navré de te laisser en si mauvaise compagnie, mais je ne peux pas m'attarder. » Lui dis-je, avant de faire demi-tour et de refermer derrière moi.
Je redescendis les marches et, de retour dans la cuisine, j'abandonnai mes chaussures, m'emparai d'un couteau, puis m'approchai à pas de loup de l'arrière du canapé. L'adrénaline pulsa violemment dans mes veines et un calme absolu m'envahit. Comme au ralenti, j'échangeai un regard avec Hannibal. Lucas était à nous, mais nous devions d'abord nous occuper des deux autres. J'aperçus l'éclat d'une lame dans sa main, qu'il avait probablement prise sur la table avant de la dissimuler, au moment où j'empoignais les cheveux de Franco pour tirer sa tête en arrière et l'égorger d'un coup net. L'acier aiguisé ouvrit une plaie béante sans aucune difficulté, le sang jaillit, se déversa sur son torse, ses genoux, le carrelage immaculé et le tapis, alors qu'il tentait vainement d'en arrêter le flot d'une main dans un réflexe de survie. Au même moment, Hannibal surgit de son fauteuil comme un diable de sa boîte et planta son couteau directement dans le larynx d'Antonio, d'un geste précis et franc, avant de se rasseoir et de finir son cognac cul sec. Lucas hurla, bondit, manqua de tomber et contourna le canapé dans l'intention manifeste de s'enfuir. Je m'interposai rapidement et il se figea au milieu du salon comme un cerf pris dans les phares d'une voiture, alors qu'Hannibal s'approchait de lui de sa démarche féline. Et, avant que notre proie ait pu esquisser le moindre geste, il se saisit de sa tête, la pencha sur le côté et enfonça ses dents dans sa jugulaire, à l'instant où je plongeais ma lame dans son ventre si profondément que ma main y entra avec le manche, avant de l'étriper. Nous le lâchâmes, il tomba à genoux et ses viscères se répandirent sur le sol. Il s'affala alors comme un poids mort et le silence s'abattit sur le salon.
Le souffle court, je me perdis dans le regard d'Hannibal, y trouvai la reconnaissance, l'adoration, la profonde compréhension mutuelle et l'amour infini qu'il me portait. Mon couteau se fracassa par terre et j'enjambai le corps à mes pieds pour fondre sur lui et embrasser ses lèvres rougies. Le baiser avait un goût de fer et l'air sentait de cuivre. Il répondit à mon étreinte avec voracité, me serra contre lui, dévora ma bouche, avant de descendre dans mon cou. Dans leur pièce, les chiens aboyaient et grattaient contre la porte, rendus nerveux par le grabuge et je me détachai lentement d'Hannibal, avant d'aller leur ouvrir pour les envoyer courir sur la plage. Leur premier réflexe fut de se diriger vers l'odeur de sang, mais je les mis dehors, avant de refermer derrière eux.
Hannibal avait migré dans la cuisine et se lavait les mains et le visage dans l'évier.
« C'est bien dommage de gâcher toute cette viande. » Dit-il, en désignant nos invités. « Mais, nous devons plier bagage cette nuit. »
« Si tôt ? »
« Notre bateau part à cinq heures trente. C'est le premier de la journée et je préfère que nous soyons loin, quand les autorités investiront les lieux. J'ai tout arrangé ce matin. »
Je me rangeai à sa logique, car si je considérais cette maison comme chez nous, une part de moi n'aspirait qu'à être loin d'ici à présent.
« Pourquoi par la mer ? »
« Parce que c'est le seul moyen d'embarquer avec sept chiens sans trop nous faire remarquer. »
Et je souris à l'idée qu'il n'envisage même pas un instant de les laisser derrière nous. Je ne l'aurais pas laissé faire, bien sûr, mais j'appréciai réellement que l'on n'ait même pas besoin d'en discuter. Pourtant, il avait raison, c'était un risque supplémentaire. Sauf que personne, à part Alana, ne savait qu'ils étaient avec nous.
« Merci. » Dis-je simplement, avant de l'embrasser. « Je vais chercher Alana. » L'informai-je, avant de remonter à l'étage.
Dans le grenier, elle était prostrée dans un coin de la pièce, le plus loin possible du corps qui n'avait pas bougé. Je m'approchai doucement et elle examina mon bras et mon visage ensanglantés, ma veste plus foncée par endroits, ma chemise parsemée de taches violettes. Puis, je m'accroupis devant elle et déverrouillai sa chaîne. Elle ramena ses jambes contre son torse, frotta sa cheville égratignée et me regarda sans comprendre alors que je me relevais en tendant une main vers elle. Avec méfiance, elle la prit et tira dessus pour se mettre debout.
« Suis-moi. » Lui dis-je simplement, avant de redescendre. Elle m'emboîta le pas avec hésitation, mais finit par arriver dans la cuisine déserte. Hannibal était certainement occupé quelque part. « Si j'étais toi, je ne regarderais pas dans le salon. » L'avertis-je, en prenant fermement son bras pour la guider vers la chambre où nos valises encombraient le lit.
Là, j'ouvris un sac et lui tendis un de mes ensembles qui seraient sûrement trop grand pour elle, mais ce n'était pas très important, avant de la pousser vers la salle de bain.
« Prends une douche et change-toi. Tu as vingt minutes. Il n'y a pas de verrou sur la porte et je serai juste derrière. »
« Pourquoi cette soudaine générosité ? » Railla-t-elle, en acceptant néanmoins les vêtements propres.
« Nous quittons le pays cette nuit. Et toi aussi. » Lui répondis-je.
Elle hocha simplement la tête, avant de disparaître. J'attendis d'entendre l'eau couler, puis le bruit de la porte d'entrée attira mon attention. J'allai à la rencontre d'Hannibal qui portait à présent des vêtements plus confortables et propres, dans le couloir, et l'aidai à transporter les deux gros bidons d'essence que nous gardions en réserve pour le groupe électrogène qui devait parer aux coupures de courant. Cette maison ne serait un paradis pour personne d'autre, compris-je.
« Elle demeurera éternellement dans notre palais mental, mais dans la réalité, elle est imprégnée de notre ADN. Rien ne doit subsister. » Murmura-t-il, en débouchant un des jerrycans, avant de commencer à minutieusement verser du carburant sur chaque meuble du salon, sur chaque corps, après avoir mis un masque médical sur son visage pour les émanations.
J'en profitai pour me laver à mon tour dans la cuisine et retournai dans la chambre, pour me changer aussi et surveiller Alana. Elle finit par sortir. Elle avait presque l'air d'une adolescente dans la chemise trop large dont elle avait noué les pans sur son nombril pour l'ajuster et le jean qui lui tombait sur les hanches. Sans un mot, je lui donnai une ceinture, qu'elle enfila sans se faire prier, avant de lui tendre une enveloppe qui trônait sur la commode.
« C'est un aller pour Baltimore. Ton vol décolle à six heures. Nous te déposerons à l'aéroport et tu as intérêt à y rester et à ne prévenir personne. »
« Merci. » Chuchota-t-elle, en empochant le billet.
Puis, je pris son téléphone dans ma poche et le lui mis dans la main.
« Tu vas appeler Margot, lui dire que tu ne nous as pas trouvés, que tout va bien et que tu rentres. » Lui dis-je, en me dirigeant vers le lit, où j'ouvris un sac pour en sortir l'arme qu'elle avait elle-même apportée et la pointai sur sa tête.
Elle s'exécuta d'une main tremblante et fut visiblement soulagée d'entendre sa femme à l'autre bout du fil. Et même si ses yeux brillaient de larmes contenues, elle parvint à parler d'une voix calme et égale, avant de raccrocher.
Je récupérai le portable et calai le calibre entre mon dos et mon pantalon.
« Aide-moi à charger les sacs dans la voiture. » Lui demandai-je ensuite, pour la garder à l'œil. « Et ne tente rien d'inconsidéré. Ce n'est vraiment pas dans ton intérêt. »
Je voyais bien qu'elle était sous le choc de ce qu'elle avait vu, de saisir enfin ce que j'étais réellement. Et, presque mécaniquement, elle fit ce que j'attendais d'elle. Alors qu'Hannibal était certainement en train d'imbiber le grenier d'essence, l'odeur presque suffocante qui régnait déjà au rez-de-chaussée m'agressa le nez et me piqua les yeux, quand nous sortîmes dans le couloir. Elle me suivit jusque dans l'entrée, un bagage dans chaque main et nous descendîmes sur la plage pour rejoindre le véhicule garé un peu plus haut. Les chiens nous tournèrent autour, conscients qu'il se passait quelque chose.
« C'est bien que tu aies pu les récupérer. » Affirma-t-elle soudainement. « Ils représentent ce qu'il y a de bon en toi et tant que tu les garderas, j'espère que tu ne l'oublieras pas. »
« Je n'envisage pas ma vie sans eux, rassure-toi. Tout comme je ne l'imagine pas sans Hannibal. Ces deux parts de moi cohabitent parfaitement et je peux enfin les laisser s'exprimer sans restriction. »
J'ouvris le coffre et rangeai nos affaires, avant d'ouvrir une portière arrière et de l'inviter à monter à bord.
« Je suis navré de t'enfermer là-dedans, mais nous ne serons pas longs. » M'excusai-je.
Et elle accepta sans rechigner, certainement pressée que tout cela prenne fin. Je verrouillai derrière elle, avant de retourner à l'intérieur. Hannibal avait entamé le deuxième bidon et aspergeait la cuisine. Je le rejoignis et posai une main sur son épaule.
« Je vais terminer. » Lui proposai-je.
Il enleva son masque, me le passa et embrassa mon front, puis il prit la bouteille de cognac, un torchon et un briquet dans un tiroir, avant de repasser par le salon où il décrocha la Primavera et de sortir de la maison. Je transportai le jerrycan jusqu'à la chambre, en renversant le liquide dans le couloir, trempai le lit qui avait accueilli nos corps, imprégnai les meubles qui avaient été témoins de nos ébats, et finis par la salle de bain, avant de reculer vers la sortie. Je vidai le reste de l'essence sur le porche, les marches en bois, avant de jeter le bidon dans l'entrée et de marcher vers la voiture. Hannibal était déjà derrière le volant, Alana recroquevillée à l'arrière, comme si être en sa présence dans un espace aussi réduit lui demandait un effort considérable. Ce qui devait réellement être le cas. Dans l'obscurité, je sifflai les chiens et les fis monter à bord. Ils se serrèrent sur la banquette, visiblement heureux de faire le voyage avec Alana. Et j'espérai que ça la rassurerait. Je m'assis ensuite côté passager et Hannibal démarra. Nous remontâmes lentement jusqu'à la route qui surplombait la maison. Là, il s'arrêta et j'ouvris la fenêtre pour la regarder une dernière fois, avant de prendre la bouteille à mes pieds, d'y enfoncer le torchon et d'y mettre le feu. Je la jetai ensuite contre le mur de la bâtisse, où l'alcool s'embrasa immédiatement. Puis, ce fut comme une explosion. Rapidement, les flammes s'élevèrent haut dans le ciel et Hannibal repartit au quart de tour, avant que quiconque arrive sur place, les phares trouant la nuit noire, et je regardai la maison brûler dans le rétroviseur, jusqu'à ce qu'elle disparaisse au loin.
