La tempête avait surpris le voyageur peu de temps avant la tombée de la nuit. Il savait pourtant combien la météo était changeante dans le désert. Il avait toutefois cru qu'il arriverait à destination avant elle. Erreur qui pourrait se révéler fatale. Heureusement, il connaissait un abri, une saillie rocheuse à quelques mètres au nord du prochain cactus, si tant est que ce dernier fût toujours là pour lui servir de repère. Le sable commençait à lui piquer les yeux et chaque pas supplémentaire contre le vent soufflant en rafale lui semblait plus dur. Sa visibilité diminuait proportionnellement à l'augmentation de sa peur de manquer le cactus. Ce serait vraiment trop bête d'avoir survécu à la chaleur, à la soif, pour mourir ainsi…

Ce spectacle n'ayant pas beaucoup d'intérêt, comme en conviendra le lecteur, partons bien plus au nord, aux confins des contrées glacées, et plus précisément au sein de la fameuse ville de Nordberg. Je vous conseillerais de bien vous couvrir afin de ne pas tomber malade à cause de l'important écart de température entre les deux régions. À l'origine, Nordberg n'était qu'un petit village de chasseur. Il s'était pourtant développé en une large ville durant la deuxième ère grâce au commerce de la fourrure, de la viande, de la pêche, et surtout de l'huile de baleine, très recherchée dans le cadre des rites religieux. Sa situation géographique lui avait permis de conserver son indépendance à travers deux ères, la naissance et la chute de nombreux empires, les cataclysmes, et ce jusqu'à l'avènement de l'Overlord actuel. Ce dernier avait alors fait de son village natal sa capitale officielle juste après l'avoir conquis. Bien que régnant depuis sa sombre tour aux fins fonds des tréfonds, c'est à Nordberg qu'il recevait les gouverneurs venus lui rendre hommage ainsi que les tribus qu'ils lui payaient. C'est également là que se trouvait toute l'administration de son empire, que gérait avec compétence le larbin Dactylo.

Le bois et la paille, qui constituaient la majeure partie des matériaux de construction durant la jeunesse de l'Overlord, avaient laissé la place à la pierre et la tuile… ainsi qu'aux ossements des maçons et des architectes ayant déplus d'une manière ou d'une autre au maître de la cité. La ville avait également doublé de taille. Sa palissade avait été remplacée par une imposante muraille de pierre deux fois plus haute qu'à l'origine. Les rues boueuses étaient désormais pavées de pierres. Les conditions de vie étaient nettement plus agréables, bien que le bas peuple en profite peu. Seuls les membres de l'administration jouissaient du luxe et des privilèges afin de compenser leur rythme de travail infernal ainsi que leur courte espérance de vie, la moindre erreur ou approximation étant punie de mort… Et oui, on ne rigole pas dans l'administration de l'Overlord. En fin de compte, la vie d'un simple chasseur était certes plus primitive, mais beaucoup moins risquée.

C'était également à Nordberg que se regroupaient la plupart des compagnies de mercenaires et d'aventuriers en tout genre à la recherche d'engagements. Ils trouvaient généralement leur bonheur auprès des nombreux chefs d'états ou nobles qui transitaient par la ville. Pourquoi me demanderez-vous ? Ce fait étonnant s'expliquait de par la politique de l'Overlord. En deux mots : Chaos Organisé. Son empire était divisé en plusieurs royaumes chacun avec son propre dirigeant. Le rôle de ces dirigeants ? Payer chaque année le tribut imposé par L'Overlord… Et rien d'autre. La manière dont ils arrivaient à leurs fins importait peu, tout comme il importait peu qu'il se produise un changement de dirigeant entre deux années. Les putschs, les guerres internes, les vendettas étaient pleinement acceptés, voire même encouragés. L'une des tâches de Dactylo et de son administration était justement de tenir l'Overlord informé de ces conflits, voire d'en fomenter certains. L'enjeu étant que l'Empire reste dans un état de chaos global, mais contrôlé, empêchant toute rébellion possible.

Voilà pourquoi Harald ne fut guère surpris de croiser autant d'aventuriers solitaires armés jusqu'aux dents en plus des habituels chasseurs quand il franchit les portes de la ville, suivi par Bilieux, Grilleux et une dizaine de Loups de l'Enfer.

Le seigneur des Bas-Fonds ne pouvait s'empêcher de pester intérieurement tout en avançant dans les rues enneigées. 3 mois. Cela faisait 3 mois que l'épreuve avait commencés, et toujours aucune piste sérieuse. Il avait envoyé ses larbins sillonner la terre en vain. Ils étaient tous revenus bredouilles. Mais du fait de leur manque d'intelligence, pouvait-il en toute bonne foi leur reprocher cet échec ? Bien sûr que non… mais ça ne l'avait pas empêché de le faire. Il est dit qu'un bon général doit mener ses hommes soit par l'exemple soit par la terreur. De ce fait, il avait fait un exemple en ordonnant de mettre à mort ces incapables, provoquant un vent de terreur chez les survivants. Défoulé, mais pas calmé, Harald avait ensuite décidé de changer de tactique. Parfaitement au fait de ses atouts, mais aussi de ses faiblesses, il décida de ravaler sa fierté et de recruter un peu d'aide. Il envoya une missive, dont il reçut une réponse quelques jours plus tard lui donnant rendez-vous à Nordberg, dans l'un des nombreux bouges de la citée. Ce rendez-vous avait tout de même du bon, il lui permettait de visiter de nouveau Nordberg. Durant les sept dernières années, il s'était rendu plusieurs fois dans la ville à la suite des entrainements qu'il s'imposait, ainsi qu'à ses larbins, dans la région. Il s'y sentait comme chez lui, elle était une part de lui-même, tout comme le vent sur sa figure, et le froid qui tentait en vain de le faire grelotter. L'aspect familier des toits, l'ambiance glaciale et rude des rues, l'odeur du cuir tanné mêlé à celui de la graisse animale qui flottait dans l'atmosphère avaient un effet apaisant sur son âme.

Pour faire simple, il était rare de voir Harald s'énerver quand il était à Nordberg.

"ENF**** DE FILS DE ****!" S'exclama-t-il alors qu'il était bousculé par un passant courant à vive allure.

Il n'eut pas le temps de réagir que déjà l'importun avait disparu parmi la foule des badauds. Il était à peine remis de sa surprise, qu'un autre passant s'approcha à toute vitesse.

"AU VOLEUR ! ARRETEZ-LE ! " Le, ou plutôt la passante se tourna vers lui, le dévisagea, et se jeta à ses pieds. Le saisissant par sa cape en peau d'ours, elle leva ses yeux marron pleins de larmes vers lui.

"Ô noble guerrier, aidez-moi. Ce malandrin a volé mes économies. Sans elles, je ne pourrais survivre à ce rude climat, bien différent de ma Ruboria natale. Je serai obligée de mendier, ou pire de vendre mon corps pour quelques piécettes. Entendez ma détresse, vous qui semblez bon, généreux, loy…"

D'un rapide coup de botte, Harald la fit tomber dans la neige, mettant ainsi un terme à ses suppliques.

"Du vent, la ribaude. Je n'ai pas de temps, ni l'envie de t'aider. Apprends ta leçon, tu es faible, ta place est dans la boue. "

La jeune femme se releva, humiliée, sous les rires goguenards des larbins. Elle s'épousseta rapidement tout en défiant son interlocuteur du regard.

"Très bien, ô puissant guerrier, je retiendrais la leçon…" Puis, tournant les talons elle ajouta avec un sourire sournois : "Au passage, invincible être supérieur… Il semble que, en vous bousculant, mon voleur vous ait également délesté de votre bourse. "

Harald porta immédiatement la main à sa ceinture en étouffant un juron. En effet, sa bourse avait disparu.

"LOUPS DE L'ENFER, A MOI ! RAMENEZ-MOI CE VOLEUR ! " Hurla-t-il en empoignant sa masse d'arme.

Leur seigneur et maître en tête, les larbins coururent sus à l'ennemi. Toutefois, la cavalcade fut de courte durée. Ils l'interrompirent au niveau d'un croisement. La foule était bien trop dense et de toute façon le voleur avait trop d'avance pour deviner par où il était parti et espérer le rattraper. Pour passer sa frustration, Harald c'était lancé dans une litanie de compliments fleuris à l'encontre du malandrin et de sa généalogie, et en particulier le bouc noir à cinq pattes ayant engrossé sa truie de mère. Puis, pris d'un doute, il s'interrompit. À bien y réfléchir la bousculade n'avait duré qu'un bref instant. Or sa bourse était bien attachée à sa ceinture. Pour la voler, il aurait fallu que le voleur l'arrache d'un coup sec, ou qu'il la détache à l'aide d'une dague. Dans les deux cas de figure, il aurait dû sentir son action. Cela ne collait pas. À l'opposé, la jeune ruborienne avec ses suppliques l'avait longuement empoigné par sa cape… mais aussi au niveau de sa ceinture !

"LA SAL**** ! Grilleux, que les Loups se dispersent dans la ville et me retrouve la ribaude ! Je la veux vivante, tu m'entends ? VIVANTE ! "

"Roger, Roger. " Répondit le larbin en se mettant au garde-à-vous.

Ses larbins se divisèrent en plusieurs groupes et partirent au triple galop, tandis qu'Harald, suivi par ses deux fidèles lieutenants, reprit sa route vers la taverne.


"Je commençais à craindre qu'il vous soit arrivé quelque chose, maître Harald." Le salua le larbin, alors que le fils de l'Overlord avait fait son entrée dans la taverne où il lui avait donné rendez-vous

"Dactylo." lui répondit Harald tout en s'installant avec ses lieutenants, Grilleux à sa gauche, Bilieux à sa droite.

Le larbin bleu salua d'un hochement de tête ses frères bruns avant de reporter son attention vers le maître des Bas-Fonds.

"Je dois avouer que votre message m'a surpris, jeune seigneur. En quoi puis-je vous être utile ? "

"C'est très simple, je désire que tu travailles pour moi."

"Pardonnez-moi seigneur, mais je ne suis point un combattant. Et si vous avez besoin d'un soigneur, je suis certain que d'autres larbins bleus plus qualifiés que moi seront ravis de remplir ce rôle. "

"Je vais reformuler. J'ai besoin d'un Biscornu."

Les trois larbins le regardèrent avec étonnement, ne sachant que penser de cette déclaration.

"Pouvez-vous être plus précis ? "

Le guerrier soupira avant de commencer son explication.

"C'est très simple. Je sais massacrer mes adversaires, comment les feinter au cours d'un combat, briser leur défense pour les mener à leur funeste destin. Je suis également un meneur d'hommes. La guerre est dans mon sang. Mais si mon instinct est aussi tranchant et précis qu'une épée dans ce domaine, il n'en est rien pour ce qui est du reste. La politique, la sournoiserie, la subtilité sont des notions qui resteront toujours floues pour moi. En cela réside ma plus grosse faiblesse actuellement. Faiblesse que je dois faire disparaître si je ne veux pas qu'elle me coute plus que ma bourse la prochaine fois."

Bilieux et Grilleux serrèrent leur main sur la garde de leurs épées à l'évocation de l'événement récent. Dactylo le remarqua, mais choisit de ne pas y accorder d'importance.

"Ne sachant comment procéder, je me suis confié à Rugueux, mon mentor, lors d'un combat amical. Il m'a juste dit que j'étais comme mon grand-père, le quatrième Overlord. Que j'avais ses forces, mais aussi ses faiblesses. Intrigué, j'ai alors relu les chroniques de son règne et la solution m'est apparue. Mon grand-père était un guerrier sans égal et un brillant stratège. Il est resté dans l'histoire comme un grand Overlord. Pourtant, il ne savait presque pas manier la magie, et n'avait aucune formation politique ni de prédispositions pour employer la sournoiserie de par son passé de héros. Comment a-t-il compensé ses faiblesses ? En s'entourant de conseillers compétents : Biscornu et son épouse dame Rose. Voilà la solution. Tout comme lui, je dois m'entourer d'alliés qui m'aideront à atteindre mon objectif en m'apportant ce qui me manque. Et je désire que tu sois le premier d'entre eux, Dactylo."

Le larbin prit le temps de réfléchir. Il s'attendait effectivement à ce genre de proposition dès qu'il avait reçu la lettre du jeune homme lui demandant un rendez-vous. Toutefois, il ne savait pas encore quelle réponse lui donner.

"Vous m'en voyez flatté, seigneur Harald. Mais pourquoi devrais-je accepter votre offre et risquer ainsi le courroux de vos frères et sœurs ? "

"Tu es un mathématicien, Dactylo… par calcul tout simplement."

"Par calcul, il n'est pas dans mon intérêt de vous aider. Les bénéfices ne valent pas le risque. Au mieux, je pourrais obtenir une promotion au rang de conseillers si vous devenez le prochain Overlord. Au pire, si vous échouez, je m'attire les foudres du vainqueur."

"En effet, mais il y a certains facteurs que tu oublies. Qu'arrivera-t-il à ton poste dans le pire des cas si un autre que moi devient Overlord ? "

"Dans le pire des cas ? Il sera dissout. "

"Et qui est Overlord dans ce scénario ? "

"Dame Morrigane…"

"En effet. Maintenant quelle est la probabilité que ma sœur devienne Overlord ?"

"Actuellement ? Au vu de l'affrontement d'il y a trois mois…35% de chance. "

"Et les autres scénarios ? "

"30% pour dame Jaina, 25% pour messire Lokir et…"

Dactylo hésita un instant avant de continuer, puis préféra se taire. Le dernier pourcentage était évident, et mieux valait ne pas énerver le jeune homme.

"Bref… Maintenant, que deviennent ces pronostiques si on prend en compte l'alliance entre Morrigane et moi ? "

"48% pour dame Morrigane, 25% pour dame Jaina, 25% pour messire Lokir et…"

"Si peu pour moi ? Mais c'est moins que si je ne m'alliais pas avec ma sœur. Comment est-ce possible ? "

"C'est la triste réalité, seigneur. Pour nous tous, votre alliance avec votre sœur sera votre perte. Elle vous utilisera et se débarrassera de vous sans soucis quand vous vous y attendrez le moins."

Malgré le vacarme environnant, Dactylo entendit distinctement le bruit des dents d'Harald se serrant de rage.

"Soit, admettons. Maintenant, que se passerait-il si, tout en maintenant mon alliance avec Morrigane, je disposais d'un conseiller de ta trempe ? "

Le larbin bleu prit quelques secondes pour y réfléchir. Il commença à mettre en place ses équations, prenant en compte un maximum de variables l'intelligence de Morrigane, la sienne, un pondérateur lié à la confiance en soi, une variable aléatoire pour simuler le passage du temps et les événements imprévisibles, des facteurs de réactions pour Jaina et Lokir. Après avoir refait trois fois ses calculs, sa réponse tomba :

"30% pour dame Morrigane, 23% pour dame Jaina, 23% pour messire Lokir et 24% pour vous messire. C'est mieux, mais cela me laisse moins d'une chance sur quatre de faire un bénéfice substantiel pour un scénario catastrophe qui a près d'une chance sur trois de se réaliser."

"À toi de voir si tu aimes prendre des risques, Dactylo. La décision t'appartient. "

Le larbin garda son regard posé sur le jeune homme. Il est vrai que le risque était important, mais moindre qu'auparavant. Qui plus est, il restait presque une chance sur deux que Jaina ou Lokir remporte le titre. Scénario acceptable, puisqu'il doutait que ces deux-là démantèlent le système mis en place par leur père. Non, le véritable problème restait bien Morrigane. Même si elle semblait avoir muri, il se doutait bien que son accession au titre d'Overlord sonnerait le glas de l'administration dont il était le chef. Son travail étant sa vie, il ne se voyait pas redevenir un larbin bleu parmi d'autres, cantonné au simple rôle de soigneur, après avoir gouté au plaisir de tant de responsabilités et de pouvoir.

"Il semble en effet plus dans mon intérêt de vous aider. Même si je doute de votre victoire, seigneur. " Finit-il par répondre.

"Je comprends tes réticences. Même avec ton aide, la victoire n'est pas assurée. À nous de trouver discrètement d'autres alliés. J'espère seulement que tes doutes ne t'empêcheront pas de me servir avec efficacité."

"Bien entendu, seigneur Harald. Je peux même vous apporter immédiatement la preuve de mes compétences, même si je trouve blessant que vous en doutiez. "

"Comment cela ? "

"Commandez une Krombascker et vous comprendrez." Répondit énigmatiquement le larbin.

Harald échangea un regard interrogateur avec Bilieux. Ce dernier haussa les épaules, puis s'en fut passer commande auprès du barman avant de reprendre sa place. Ils n'eurent pas à attendre longtemps. Une des serveuses vint prestement leur apporter leur boisson.

"La bière d'ses seigneurs. Faut vraiment pas savoir quoi faire d'son pognon pour d'mander d'se truc."

"Oh, nous ne payons pas ce prix-là pour ce que contient la bouteille, chère amie." Dit doctement Dactylo, sous le regard exaspéré d'Harald.

"Ah ouais? Et pourquoi alors, m'sire l'sang bleu ?"

"Pour les informations qui vont avec, voyons."

Harald contenait de moins en moins son irritation. Il n'y tint plus quand la serveuse s'assit à leur table. Mais sa colère retomba aussitôt quand cette dernière se métamorphosa sous ses yeux ébahis. Sa longue chevelure blonde et soyeuse devint plus courte, noire et crépue. Ses yeux passèrent de la couleur du ciel sans nuages à celle de la terre à labourer. Ses formes généreuses et avantageuses se firent plus fines et effilées. Enfin, son teint laiteux devint aussi sombre qu'une nuit sans lune.

"TOI ! " S'exclama Harald, tandis que Bilieux et Grilleux, dégainant, bondirent sur la table, plaçant les lames de leurs épées sous la gorge de l'importune.

"Oh, puissant être supérieur. Quelle joie de vous revoir." Lui sourit sa toute récente connaissance.

"Je vois que vous vous êtes déjà rencontrés… Ce qui ne me surprend guère. " Soupira Dactylo. "Puissant seigneur, laissez-moi vous présenter…"

"Mazavatyna Llhorina Mbotizara." Le coupa la demoiselle. "Mais tout le monde m'appelle Tyna, Seigneur. Troubadour, éternelle vagabonde, éprise de liberté, portant un amour profond pour les bourses, qu'elles soient remplies d'or ou d'autres choses. Je connais mille chansons, un millier de poèmes que je peux vous réciter sur les quelques accords que je sais tirer de mon luth. Mes yeux ont tout vu, mes oreilles tout entendues, ou presque, mais ma mémoire n'a rien oublié. Pour quelques pièces vous pourrez lire ce qu'il vous plaira dans mon doux regard, ma voix suave vous susurrera à l'oreille un divin nectar, récits de voyages lointains, informations sur divers trésors perdus puis retrouvés, tandis que…"

"Tandis que ta main s'emparera vivement de mes bourses, j'imagine ! "

"Oh, voyons, monseigneur, vous me prenez pour une courtisane ? Je ne suis pas si directe… Normalement. " Feignit de rougir la troubadour un sourire aux lèvres.

"Là, s'en est trop ! J'en ai assez de tes sarcasmes. Bilieux, Grilleux ! Tuez-la ! " Ordonna Harald tout en bondissant de son tabouret

"SURTOUT PAS ! " Les arrêta vivement Dactylo en les saisissant par le bras. Les deux larbins bruns hésitèrent, attendant confirmation de la part de leur suzerain. "Seigneur Harald, vous allez commettre une terrible erreur ! "

"Et pourquoi cela ? " Le fusilla-t-il du regard.

"Parce que si vous me tuez, jamais vous ne trouverez la topaze brune que vous recherchez." Répondit la jeune femme avec un large sourire.

Le ton était neutre, comme si elle énonçait une évidence. Pourtant par cette simple phrase, dans l'esprit d'Harald, Tyna était passée de la liste "A TUER IMMÉDIATEMENT" à celle "A TUER PLUS TARD, CAR AYANT ENCORE DE LA VALEUR". Il intima l'ordre à ses lieutenants de baisser leurs armes et de se rasseoir. Il toisa la barde du regard tout en se rasseyant tandis que Dactylo s'empressa de s'expliquer.

"Quand j'ai reçu votre missive, j'ai compris que vous alliez me demander de l'aide dans vos recherches. Voilà pourquoi j'ai contacté Tyna. Elle est ma meilleure source d'information. Je n'avais aucun doute quant à sa réussite."

"Ainsi, tu sais où se trouve la pierre précieuse que je recherche ?" Demanda Harald à la ruborienne.

"Je sais où se trouve la pierre précieuse que vous recherchez."

"Et tu peux me dire où elle est ?"

"Je peux vous dire où elle est."

Elle resta ensuite silencieuse tout en regardant Harald, un large sourire aux lèvres.

"Et qu'attends-tu pour le faire ? "

"Dans un premier temps, parlons de mes honoraires…"

Elle sortit un morceau de parchemin de sa tunique, le posa sur la table, et le fit glisser vers Harald. Dactylo le prit, lu le montant inscrit dessus et s'évanouit, tombant de son tabouret.

"Tant que ça ? " S'enquit Harald auprès de la barde.

"Tout travail mérite salaire. "

"Et à combien estimes-tu ta vie ? "

"Oh mille fois plus que le chiffre qu'il y a sur ce papier. "

"Tu as une haute opinion de toi-même. J'aurai plutôt dit le montant EXACT qu'il y a sur ce papier. "

"C'est bien la preuve que vous n'y connaissez rien aux chiffres et ne savez pas juger les choses à leur juste valeur. "

"Ta trop grande confiance en toi causera un jour ta perte, barde. Elle te pousse à te surestimer et cela t'empêche d'être raisonnable face au danger. "

"Votre manque de patience et de contrôle sur vos émotions causeront la votre, ô être supérieur. Ils vous poussent à agir en enfant gâté et non pas en Seigneur. "

Harald se retint à grande peine de brouiller le crâne de son interlocutrice, avant de reporter son attention vers son conseil.

"Dactylo. As-tu confiance en ses informations ? "

"Complètement. Si Tyna vous vend une information, vous pouvez être sûr qu'elle est véridique et a été vérifiée plusieurs fois. En témoignent ses honoraires… excessifs."

"Il n'est pas dans ma réputation et dans mes intérêts qu'il en soit autrement. " Expliqua Tyna.

"Tu lui accordes donc pleinement ta confiance ? " S'enquit Harald.

"J'ai confiance en elle, Seigneur…"

"Ah, merci, Dactylo, ça me réchauffe le cœur. " Sourit la barde.

"J'ai confiance en elle pour vous vendre pour 30 pièces d'or, un diadème en argent, et cinq poules à la première occasion venue. "

" 30 pièces d'or, un diadème en argent, et cinq poules ? " S'étonna Harald.

"C'est le prix pour lequel elle m'a vendu un jour. "

"Je croyais que nous avions dépassé cela, Dactylo. Je te trouve bien rancunier." S'offusqua la jeune femme.

"Je ne suis pas rancunier, j'ai seulement bonne mémoire, nuance. Et tu m'excuseras de ne pas faire totalement confiance à quelqu'un qui m'a déjà vendu…" Dit Dactylo, un soupçon de reproche dans la voix.

"Les temps étaient durs… "

"À cinq personnes…"

"Il n'y a pas de petit profit… "

"SIMULTANÉMENT ! "

"Oh, de l'eau a coulé sous les ponts depuis, c'était une erreur de jeunesse."

"C'ÉTAIT LE MOIS DERNIER ! "

"Certains sont vieux en nombre d'années, d'autre en nombre d'heures, voilà une leçon à ne pas oublier, Dactylo de mon cœur. "

"A moi, plait beaucoup elle ! " Rit Bilieux qui n'avait pas tout compris de l'échange, mais trouvait amusant de voir Dactylo essayer de manger son chapeau de rage.

Harald restait dubitatif. Avec son caractère bien trempé et sa verve, Tyna semblait sûre aussi bien d'elle que de ses renseignements. Certes, Dactylo se portait garant de la fiabilité de ses informations. Devait-il pour autant croire aveuglément la jeune femme ? Il n'avait pour l'instant aucune piste solide. Pouvait-il se permettre de ne pas suivre celle-là à cause de son aversion pour la barde et par orgueil mal placé ? Elle lui avait déjà appris la nature de la pierre ainsi que sa couleur… Il soupira en prenant le bout de papier.

"Très bien… J'accepte de te payer ce montant… exorbitant… moins la somme qu'il y avait déjà dans ma bourse. "

"Oh, merci, Seigneur, vous ne le regretterez pas. Pour être tout à fait franche, je ne m'attendais pas à ce que ce soit aussi facile de vous convaincre. " Triompha Tyna en se servant une pinte de bière.

"Toutefois…"

"Je m'disais aussi." Soupira-t-elle en portant sa chope à ses lèvres.


La petite troupe avançait d'un pas décidé. En avant-garde, Grilleux, Teigneux et Rapeux faisaient office d'éclaireurs. Venaient ensuite Harald et le gros du convoi. Ils marchaient tous d'un pas vif et rapide, malgré la neige qui tombait à gros flocon et les rafales qui ralentissaient leur progression.

Le voyage n'était en tout cas pas de tout repos pour le seigneur des Bas-Fonds. Il était d'une humeur encore plus massacrante que d'habitude. Cela n'avait rien à voir avec la monotonie de voir uniquement du blanc à perte de vu, ni avec le froid qui s'insinuait partout malgré les vêtements en fourrure qu'ils portaient tous, ni même avec le pas trainant de Dactylo qui avait un peu de mal à suivre leur allure. Non, rien de tout cela. C'était exclusivement lié à l'attitude de leur "invitée", Tyna. Elle ne lui pardonnait pas de l'avoir forcée à les accompagner dans leur expédition. Elle s'employait donc depuis trois jours à rendre ce voyage insupportable à Harald… À la manière des bardes :

J'ai une chanson qui tape sur les nerfs à tout l'monde,

Sur les nerfs à tout l'monde,

Sur les nerfs à tout l'monde,

J'ai une chanson qui tape sur les nerfs à tout l'monde,

Voilà s'que ça raconte…

J'ai une chanson qui tape sur les nerfs à tout l'monde

Sur les nerfs à tout l'monde

Sur les nerfs à tout l'monde

J'ai une chanson qui tape sur les nerfs à tout l'monde

Voilà s'que ça raconte…

6 heures… Cela faisait 6 heures qu'elle chantait cette chanson en boucle en s'accompagnant de son luth. Et le pire c'était que même ses propres Loups de l'Enfer se mettaient à chanter avec elle, entrainés par le rythme de la chanson. Harald se souvenait que, dans sa prime jeunesse, Biscornu le considérait comme un virtuose en ce qui concerne le sombre art de torturer son prochain. Il savait toujours où appuyer pour faire mal, comment ménager sa victime afin qu'elle ne meure pas trop vite et prolonger les réjouissances. Mais jamais il n'aurait cru que l'on pouvait torturer quelqu'un à ce point sans même le toucher.

"Dis-moi, barde, si jamais j'arrache tes cordes, continueras-tu de chanter ? "

"Je peux très bien me passer de mon luth vous savez, O puissant seigneur. "

"Je parlais de tes cordes vocales. "

"Et vous priver de ma douce voix et des informations qu'elle peut vous apporter ? "

Harald pesta dans sa barbe, tout en continuant d'avancer. Un petit sourire naquit sur les lèvres de la jeune femme. Elle décida toutefois de ne pas pousser sa chance et d'arrêter de chanter. Un toussotement sur sa gauche lui fit tourner la tête. Dactylo marchait à ses côtés, main tendue vers elle, tout en regardant droit devant lui. Après avoir vérifié qu'Harald leur tournait bien le dos, et avec un imperceptible soupire de déception, elle tendit une de ses bourses au larbin. Comme il l'avait prédit, Harald avait pulvérisé le record de résistance à ses chansons. Il l'avait même doublé. Peu de chance que quelqu'un fasse mieux dans le futur.

Le chemin devint plus pentu, et le paysage encore plus désertique. Suivant les instructions de Tyna, ils étaient rentrés depuis quelques heures déjà sur les terres gelées. Un désert de neiges et de glaces sans fin. Une succession de plaines, de défilés et de crevasses. Seuls les trappeurs les plus expérimentés osaient s'y aventurer pour y chasser. Quiconque se risquait dans ces étendues désolées sans cartes ou guides prenait le risque de tomber dans une crevasse, ou pire, de passer à travers la fine couche de gel recouvrant un lac. Une fin bien triste et horrible… Toutefois, Harald n'éprouvait aucune peur. Il avait parfaitement confiance en Rapeux. Il l'avait envoyé en formation auprès des meilleurs chasseurs de Nordberg afin d'en faire un pisteur hors pair plusieurs années de cela. Si quelqu'un pouvait les guider sans soucis sur ce territoire, c'était bien lui.

"Seigneur, ne pensez-vous pas qu'il vaudrait mieux établir un camp ici et d'envoyer plusieurs éclaireurs afin de couvrir plus de terrain ? " Demanda Dactylo tout en maintenant fermement son chapeau sur sa tête pour éviter que le vent ne l'emporte.

"Non, Dactylo. D'une part parce que seul Rapeux saura retrouver son chemin, mes autres larbins se perdraient à coup sûr. D'autre part, ces terres sont infestées de meutes de prédateurs. En nous séparant, nous deviendrions des proies trop faciles. Nous devons impérativement rester en mouvement et groupé."

"Qui plus est…" s'invita Tyna dans la conversation. "Nous ne devons plus être très loin. Le survivant de la caravane a été retrouvé près de la forêt de la flèche. Et il disait qu'il n'avait couru que quelques heures avant de s'écrouler de fatigue."

Harald hocha la tête. Il s'efforça de rester maître de lui-même, malgré son impatience. Grâce aux informations de Tyna, il touchait presque au but. Selon elle, une pierre unique en son genre avait été vendue par un mercenaire à un marchand de Nordberg, trois ans de cela. Il s'agissait d'une topaze de couleur brune, brillant d'un éclat vif et hypnotique. L'énergie qui s'en dégageait séduisait tous ceux qui la contemplaient, exacerbant leur cupidité. C'est pour cela qu'elle changeait très souvent de propriétaire. Certains la disaient même maudite, vu qu'aucun de ses anciens détenteurs n'avait survécu plus de un an à son achat. Le mercenaire comprenant que son espérance de vie serait bien trop courte s'il la conservait s'en était séparé à contrecœur. Il en avait toutefois tiré un bon prix ce qui lui avait permis de prendre sa retraite anticipée. Son acheteur, le marchand, avait fait monter la pierre en pendentif avant de quitter Nordberg au sein d'un convoi de commerce. Mais très vite, la mauvaise réputation de la pierre se justifia. Dès le deuxième jour de marche, la caravane subit plusieurs attaques de bandits, forçant ainsi le capitaine du convoi à se rapprocher dangereusement des terres gelées afin d'échapper à leur poursuivant. Et ce qui devait arriver arriva. Dans la nuit du deuxième au troisième jour, ils s'égarèrent dans le blizzard et jamais plus on ne les revit. Des chasseurs partis chasser trouvèrent le seul survivant le troisième jour. Ils le ramenèrent à Nordberg où il mourut, quelques jours plus tard. De ce qu'il raconta, le convoi s'était engagé dans un défilé de glace où il fut attaqué par une gigantesque meute de loups. Il n'avait dû sa survie qu'à sa fuite et à la vélocité son cheval, qu'il dut toutefois sacrifier au loup afin de leur échapper.

"Est-on certain que les restes de la caravane n'ont jamais été retrouvés ? "

"En tout cas, il n'en a pas été fait mention dans les registres de Nordberg, Seigneur. Je m'en suis assuré personnellement avant notre départ." Confirma Dactylo.

"Et mes informateurs n'ont jamais eu vent que la topaze a refait son apparition." Ajouta Tyna.

"Je me demande toutefois pourquoi aucun groupe de chasseurs n'a essayé de retrouver le site de l'attaque ? Il y a pourtant dans cette caravane de quoi faire leur fortune." Questionna Dactylo.

"Prendrais-tu le risque d'affronter une gigantesque meute de loups même pour une fortune ? "

"N'est-ce pas ce que nous allons faire, Maître Harald ? "

La réponse d'Harald fut interrompue par le retour des éclaireurs.

"Maître ! Maître ! Rapeux a trouvé ! "

"Excellent Rapeux. Montre-nous le chemin." Ordonna-t-il.

"Suivre ! Suivre !" S'exclama Rapeux.

Le larbin les mena d'un pas rapide. Ils arrivèrent quelques minutes plus tard au niveau d'un sentier qui s'engouffrait entre deux immenses pans de glaces, formant ainsi un défilé aussi sinistre que lugubre. Harald ordonna une halte et le considéra un moment. L'endroit rêvé pour une embuscade. Les hautes parois empêchaient les rares rayons du soleil de passer, plongeant le corridor dans la pénombre. Elles les mettraient cependant à l'abri du vent et de la neige… En parti… Il jeta un rapide coup d'œil à ses forces. Une vingtaine de Loups de l'Enfer, Grilleux, Bilieux, Dactylo et Tyna. Il regretta presque de ne pas avoir emmené plus d'hommes. Il se tourna vers ses lieutenants.

"Formation en losange. Grilleux tu commanderas le côté gauche, Bilieux le côté droit. Rapeux, Teigneux, en éclaireurs, mais ne vous éloignez pas trop. Allumez également les torches."

"Roger, Roger ! " Répondirent les deux larbins avant de suivre ses instructions.

Ils progressèrent lentement. La tension était palpable. Les larbins tenaient fermement leur hallebarde en position de combat, attentif au moindre bruit. Grilleux et Bilieux avaient dégainé leurs épées et faisaient des allées et venues entre chacun des soldats sous leur commandement. Au centre du losange, Harald était d'un calme olympien, sa masse toujours à sa ceinture. À ses côtés, Dactylo n'en menait pas large, regrettant le confort de son bureau à Nordberg. Tyna avait rangé son luth, incapable d'en jouer à cause des tremblements de ses doigts. Si on lui avait demandé, elle aurait été bien en peine de dire si lesdits tremblements étaient dus au froid ou à la peur. Ils marchèrent durant près de deux heures. Ils avaient utilisé presque toutes leurs torches quand enfin le cri de Teigneux leur apporta la bonne nouvelle :

"Trouvé ! Trouvé ! "


Il ne restait pas beaucoup d'indices de la tragédie qui s'étaient produits trois ans auparavant. Les débris des chariots depuis longtemps décomposés, les carcasses congelées des marchands et gardes de la caravane, les coffres et biens qu'elle transportait, le tout recouvert par plusieurs couches de neiges et de gels. Une dizaine de larbins établirent un périmètre de sécurité, tandis que les autres se mirent à fouiller les décombres à la recherche de bois pour renouveler leur stock de torches et de tous objets de valeur. Dactylo justifia sa présence au sein de l'équipe en tentant de localiser magiquement la pierre… mais en vain. Assis sur un vieux coffre, Harald attendait tandis que ses sous-fifres déposaient à ses pieds les fruits de leur recherche. Vêtements, armes, pièces d'or, bijoux, joyau, mais en aucun cas la topaze tant convoitée. Au bout d'une demi-heure de recherche, il devint évident qu'elle n'était pas ici. Ses officiers et son conseiller se rapprochèrent d'Harald en attente de ses ordres, tandis que Tyna était occupée à fouiner dans le tas de richesse rassemblé à ses côtés, un diadème sur sa tête et plusieurs colliers déjà à son cou.

"Dactylo, ton conseil ? " Demanda Harald sans bouger d'un cil.

"Je n'en ai malheureusement aucun, Seigneur. Les événements sont beaucoup trop anciens pour que nous puissions espérer trouver la pierre en une journée. Comme la nuit est sur le point de tomber, le mieux que nous pouvons faire est de camper ici, repartir demain pour revenir avec plus d'hommes et effectuer des fouilles sur ce site ainsi que ses alentours. "

Harald considéra les paroles du bureaucrate. Puis acquiesça.

"Grilleux, que les larbins montent les tentes, et fassent un feu. Mets en place les tours de garde." Le larbin parti au triple galop exécuter les ordres. "Bilieux, mets immédiatement à mort la barde pour nous avoir fait perdre notre temps ! "

"Quooooooi ? " S'exclama Tyna tandis que deux larbins s'emparaient d'elle sans ménagement et la mettaient de force à genou.

"Tu devais nous conduire jusqu'à la pierre. Mais tes informations se sont révélées insuffisantes. Et je n'ai que faire d'un objet inutile. "

"Attendez ! Puissant seigneur, ne nous emballons pas !" S'exclama la troubadour alors que Bilieux dégainait son épée. "On peut s'arranger, trouver un terrain d'entente."

"Seigneur, je serais d'avis de lui laisser la vie sauve. "

"Merci Dactylo…"

"Après tout, la médiocre qualité de ses chansons est largement compensée par son habilité à obtenir des renseignements. "

"Hé ! Ça veut dire quoi 'médiocre qualité de ses chansons' ? "

"Elle a de ce fait énormément de valeur pour moi et mon administration. "

"Cela ne résout pas mon problème, Dactylo. " S'énerva le fils de l'Overlord.

"Seigneur, pitié…" Balbutia Tyna. "Écoutez, pourquoi ne pas oublier ma rémunération ? Vous n'êtes même pas obligé de me ramener à Nordberg avec vous… Je partirai de mon côté…"

"Une fois morte je n'aurai pas besoin de te rémunérer. Quant à ton objection Dactylo, si nous la torturons avant de la tuer, elle nous livrera d'elle-même son réseau d'informateurs. "

"Dans ce cas, je n'ai plus aucune objection. "

"ATTENDEZ ! " Implora Tyna, au bord des larmes tandis qu'on commençait à la tirer en arrière. "JE CONNAIS UN MOYEN DE RETROUVER LA TRACE DE LA PIERRE ! "

Harald la regarda d'un air incrédule.

"Si c'est le cas, pourquoi ne l'as-tu pas utilisé plus tôt ? "

"Vous ne m'avez rien demandé. " Répondit-elle froidement, avant de reprendre son attitude suppliante. "Pitié… Laissez-moi vous aider à trouver la pierre en échange de ma vie. "

D'un geste dédaigneux de la main, Harald ordonna qu'on la relâche. Tyna se releva et partit prendre son luth dans son barda qu'elle avait posé un peu plus loin. Elle se positionna au centre du site de l'embuscade. Les larbins arrêtèrent leur activité pour l'observer. Elle prit une profonde inspiration, puis se mit à déclamer :

"O voile du destin

Toi qui commandes à chacun,

Éclaire notre chemin,

Et prends-nous par la main.

Pour retrouver ce qui fut perdu,

Montre-nous le passé,

Montre-nous tout ce qui fut,

Pour mieux nous guider. "

Puis, elle se mit à jouer, faisant vibrer les cordes sous ses doigts tout en fredonnant une douce mélopée. Aussitôt, Dactylo et Harald ressentirent les courants magiques s'agiter. Des ombres se formèrent et se mirent à bouger sur le site. Les Loups de l'Enfer se mirent en position défensive autour de leur maître, mais celui-ci les arrêta d'un signe de main, comprenant ce qui se passait. Les ombres se mouvaient à reculons, et représentaient chacune un des membres de sa troupe. Grâce à sa musique, Tyna remontait le temps tout en leur montrant les événements passés. Ils revirent leur arrivé sur les lieux, puis plus rien. Tyna augmenta alors le rythme de la musique, tout en continuant de fredonner. Les ombres se firent plus rapides, plus fugaces aussi tandis que les mois et les années défilaient devant eux. Tantôt une meute de loups qui passait, tantôt un troupeau de rennes. Puis ils arrivèrent enfin au jour de l'attaque. Sur une injonction de Dactylo, Tyna inversa les notes de sa musique. Les ombres se mirent alors à bouger normalement et ils purent assister à toute la scène…


Arnagorn pesta dans sa barbe de quelques jours. Les attaques des bandits l'avaient laissé avec seulement 10 gardes en état de se battre sur les 25 qu'ils étaient en quittant Nordberg. Les sept autres survivants, blessés, étaient répartis parmi les cinq chariots des huit commerçants. Au train où allaient les choses, il doutait qu'un seul d'entre eux survive à la nuit. Le froid les tuerait très certainement bientôt, si l'anémie et la gangrène ne s'en chargeaient pas avant. Il se dressa sur ses étriers afin de voir plus loin possibles. Peine perdue. Le vent et la neige lui fouettaient le visage, le forçant à garder les yeux plissés. Il pouvait à peine distinguer au loin la lueur de la torche de Mkoll, parti en éclaireur. Le vieux chasseur avait accepté comme faveur personnelle de l'accompagner dans son périple une dernière fois avant de prendre définitivement sa retraite. Arnagorn se demanda s'il en aurait l'occasion. S'ils ne trouvaient pas un abri bientôt, aucun d'eux ne verrait le jour se lever. Les hommes et les bêtes étaient à bout. En s'engageant dans le défilé, ils s'étaient mis à l'abri du gros du blizzard, mais pas suffisamment.

D'un coup de talon, il fit remonter la colonne à son cheval pour qu'il ne se refroidisse pas. Au centre du convoi, il croisa Lantus et Crotos qui encadraient la carriole de maître Sibnu, le marchand du Pic-du-Paradis. Celui-ci le salua d'un signe de tête, faisant bouger son collier orné d'une pierre précieuse d'un brun lumineux. Il inspecta la queue du convoi avant de faire volteface et de retourner à sa tête. Il vit alors Mkoll revenir vers lui, bien droit sur son cheval brun.

"Plus loin, la piste se rétrécit et devient trop étroite pour les chariots ! " Cria-t-il afin que sa voix ne soit pas couverte pas le bruit du vent. "Il faut faire demi-tour ! "

"Impossible ! " Lui répondit-il. "Nous devons passer. Trouve-nous un autre chemin. "

Mkoll haussa les épaules, mais n'insista pas. Il fit faire demi-tour à son cheval et commença à s'éloigner.

Mais alors qu'il allait disparaitre de sa ligne de vu, Arnagorn vit un large forme sortir de la brume et fondre sur son ami, le faisant tomber de son cheval. Immédiatement, cinq autres formes jaillirent à leur tour, deux se précipitèrent sur Mkoll qui hurlait, tentant en vain de se débattre, tandis que les trois autres s'attaquaient à son cheval. Au même moment, un hurlement déchira la nuit, repris bientôt en cœur par d'autres voix. Comprenant ce qui se passait, Arnagorn dégaina son arc qu'il banda en hurlant aussi fort qu'il put :

"LES LOUPS ! "

Mais il était déjà trop tard…

Il abattit l'un des loups d'une flèche avant de fuir vers l'arrière. À ce moment, Mkoll ne bougeait déjà plus. Il galopa aussi vite qu'il put et ne vit devant lui que le chaos. L'attaque avait été rapide et parfaitement coordonnée. Les loups avaient attendu qu'ils arrivent ici, où les dimensions de leurs chariots les empêcheraient d'avancer, pour attaquer. Un groupe les attaquait par l'avant tandis que le gros des troupes les attaquait par l'arrière, coupant ainsi toute retraite. Par groupe de trois ou quatre, les loups remontaient la colonne s'attaquant à tout humain qu'ils croisaient. Chacun se défendait comme il pouvait, qui à l'épée, qui à l'arc, ou même avec des buches, mais déjà les premiers morts tombaient. Son cheval toujours au galop, Arnagorn fendait la mer des loups de son épée. L'adrénaline le tenait alerte, il ne sentait plus la fatigue ni le froid, mais il sut qu'il ne pourrait pas continuer indéfiniment. Plus il avançait, plus les loups devenaient nombreux. Comprenant que c'était peine perdue il s'apprêta à rebrousser chemin, quand il aperçut Sibnus, debout sur son chariot, faisant des moulinets avec une hache à fendre le bois pour chasser les loups qui tentaient de l'approcher. Sans réfléchir, il infléchit la course de son cheval, renversa deux des assaillants de Sibnu, tandis que celui-ci sautait en croupe. Malgré le poids supplémentaire, le cheval d'Arnagorn, mu par l'instinct de survie, s'élança vivement vers l'avant de la colonne.

"Nous allons tenter de forcer leur blocus ! Plus en amont le passage se rétrécit, ils ne pourront pas tous nous suivre ! Cramponnez-vous ! " hurla le soldat à son passager.

Ils galopèrent comme des déments, fauchant les loups au passage. Ils dépassèrent finalement le premier chariot et le cadavre ensanglanté de Mkoll, surprenant les quelques loups encore présents. L'intuition d'Arnagorn avait payé. Au loin, il voyait le défilé se rétrécir. Ils allaient s'en sortir…

Mais cinq ombres surgirent sur leurs talons, et se rapprochèrent à vive allure. La plus volumineuse grogna, et les quatre autres se déportèrent sur la gauche et sur la droite pour encercler le cheval. Un autre grognement et elles se ruèrent sur lui. Malgré les coups d'épée et de hache de ses passagers, le cheval fut mordu à la gorge et à la jambe gauche. Il s'écroula projetant ses cavaliers à terre. Arnagorn se releva, désorienté, vit du coin de l'œil Sibnu s'enfuir à toute jambe, deux loups à ses trousses, l'abandonnant à son triste sors. Étouffant un juron, il chercha son épée, mais ne la trouva pas. Il l'avait perdu dans sa chute. Il eut juste le temps de dégainer sa dague avant que le cinquième loup ne se jette sur lui. Il était beaucoup plus volumineux et vif que les autres. Il renversa sans problème le soldat à terre, l'attaquant sans cesse, tentant de plonger ses crocs dans sa chair, déchiquetant ses vêtements de fourrure. Finalement, Arnagorn réussit à le blesser au museau avec son arme. Mais il la perdit par la même occasion. Le loup gris en profita pour l'attaquer à la gorge. Rassemblant ses dernières forces, Arnagorn l'attrapa par le cou et tenta de le repousser… en vain… il ne faisait que retarder l'inévitable. La fatigue des dernières heures se fit durement ressentir dans ses bras… Lentement, mais surement, les crocs se rapprochèrent dangereusement de sa carotide…


Ce fut Teigneux qui retrouva les restes du marchand. Ce dernier avait réussi à atteindre le rétrécissement avant que celui-ci ne se transforme en un étroit chemin, longeant l'une des parois de glace du défilé. Cela ne l'avait pas sauvé pour autant. Cette découverte fut cependant inutile. Comme pour les ossements du soldat, ils ne trouvèrent pas la pierre sur lui.

"Notre dernière piste s'arrête ici. " Grogna Harald.

"Pas forcément." Le contredit Tyna, en se penchant sur le cadavre. "Voyez, seigneur ! Les restes d'une chaine. Et elle a été sectionnée, et par des crocs, comme l'indiquent les marques que l'on peut voir. Il semble bien que votre pierre ait été volée par les loups."

"Mais pourquoi ? Que feraient des animaux d'un bijou ? "

"N'oubliez pas, Seigneur, que la pierre est imprégnée d'énergies maléfiques. De ce fait, elle attire tout ce qui possède les instincts les plus vils. Elle a sans doute attiré les loups de par la bestialité dont ils font preuve en général." Supposa Dactylo.

Après quelques instants de réflexion, le chef de l'expédition finit par acquiescer. Il se tourna ensuite vers ses subordonnés.

"Écoutez tous. Cette expédition devient désormais une partie de chasse. Il nous faut débusquer cette meute de loups et leur reprendre la pierre ! "

"Euh… Seigneur ? "

"Il reste encore une heure avant la tombée de la nuit. Nous allons suivre ce chemin en espérant qu'il nous mène à leur tanière. "

"Seigneur. "

"Restez bien groupé et sur le qui-vive ! "

"Le qui quoi ? "interrogea Teigneux.

"Faut sauter sur qui ? " Renchérit Studieux.

"SEIGNEUR ! "

"QUOI DACTYLO ? " S'énerva Harald.

"Ne trouvez-vous pas étonnant justement que nous n'ayons croisé aucun loup depuis notre arrivée sur les terres gelées ? "

L'assistance dévisagea Dactylo avec stupeur. Il avait raison, se dit immédiatement Harald. C'était même plus étrange que cela, vu qu'ils n'avaient croisé aucune trace d'activité ou de présence des loups lors de leur voyage. Aucune empreinte de pas, pas le moindre excrément, aucune touffe de fourrure, et, pire que tout, pas le moindre cadavre d'animaux. D'après l'estimation qu'il avait pu faire, environ une quarantaine de loups avaient participé à l'attaque de la caravane. L'espérance de vie de ces animaux étant de cinq ans, et même en prenant en compte la dureté de leur environnement, il devrait en rester au minimum une quinzaine encore en vie. Étant entrés sur leur territoire de chasse, ils auraient au moins dû voir des guetteurs les suivre au loin, où informer le reste de la meute de leur présence par des hurlements. Pourtant, rien de tout cela. Qu'est-ce que cela signifiait ?

Sa propre meute de Loups de l'Enfer montra des signes d'inquiétudes. Les uns regardaient à droite et à gauche en serrant leurs armes contre eux. D'autres dévisageaient Grilleux et Bilieux en attente d'instructions. Ces derniers, silencieusement, attendaient également qu'il prenne une décision. Quant à Dactylo et Tyna, ils tentaient tous deux de faire bonne figure, mais s'étaient néanmoins rapprochés l'un de l'autre et se tenaient par la main en tentant de se rassurer.

"Formation serrée ! " Ordonna Harald pour les secouer un peu. "Et en avant. Allons débusquer ces soi-disant prédateurs ! "

Ces ordres furent immédiatement obéis, et chassèrent la peur de l'esprit de ses soldats. Il se permit un sourire fugace. L'inaction et l'attente sont les pires ennemis d'une armée en territoire ennemi, se rappela-t-il. Grilleux s'approcha de lui.

"Maître… Passage très étroit…"

"Passage TROP étroit…" Ajouta Bilieux.

Harald comprit leur inquiétude. La troupe pouvait progresser le long du chemin, mais seuls trois larbins pourraient marcher de front. En cas d'attaque, ils se retrouveraient dans une position dangereuse, surtout face à des loups qui pourraient aisément sauter par-dessus eux, du fait de la petite taille des larbins.

"Comme le dit l'adage, les femmes d'abord. Tyna, tu passes la première. "

"Oh, seriez-vous finalement un galant homme, mon seigneur, sous cette carapace de muscles et d'indifférences ? "

"Juste pragmatique. Si les loups nous attaquent, ils te déchiquèteront la première, nous laissant le temps de réagir. "

"Goujat. Est-ce ainsi que vous traitez une dame ? "

"Je croirai entendre ma sœur. "

"Parce qu'elle est tout aussi belle, raffinée et intelligente que je le suis ? "

"Parce que tu es tout aussi pénible qu'elle ! "

"Vu qu'elle doit vous supporter depuis plusieurs années, je la comprends. Mieux, je compatis à sa détresse. Et, imaginons un instant que je refuse de passer la première ? "

Le bruit d'une dizaine de hallebardes se pointant vers elle la convainquit d'obtempérer… non sans marmonner : "Pourquoi toutes les discussions doivent se terminer par des menaces de carnages avec lui ? "

Le vent étant enfin tombé, ils avancèrent à vive allure. Le chemin longeait la paroi de la falaise durant deux bons km. Ils purent voir que, sous leurs pieds, le défilé s'était peu à peu transformé en une rivière gelée allant se jeter tout droit dans la mer. Ils admirèrent un instant le paysage de la paisible étendue d'eau, observant le soleil disparaître progressivement au loin, dans un silence religieux à peine troublé par le bruit des phoques se trouvant plus bas. Puis, ils reprirent leur route. Alors que la lune et les premières étoiles faisaient leur apparition, ils arrivèrent à destination…


"Cette fois, je refuse de passer la première !"

Harald ignora la barde. Il contempla la grotte. Le chemin les avait conduits à un large plateau encastré dans la paroi, bordant l'entrée d'une caverne. Éparpillés un peu partout aux alentours, se trouvaient de nombreux ossements d'animaux, d'hommes, ainsi que des poils de canidé. Pas de doute possible, ils avaient trouvé la tanière des loups.

Le silence était pesant. Pas un bruit, pas un hurlement. Si des loups avaient vécu ici, ils n'étaient en tout cas plus là. Pourtant, d'après Rapeux, les ossements les plus récents dataient seulement de quelques jours. Trois, tout au plus. Quel était ce mystère ?

"À vos torches ! Nous avons une caverne à explorer !" Ordonna Harald.

"Sans moi ! "

Le fils de l'Overlord se tourna vers la voix récalcitrante. Tyna le fusillait du regard, puis reprit, avec détermination.

"Cela fait près de 10 heures que nous marchons, dans le froid, la neige et sans même savoir ce qui nous attend au détour du chemin. Sans oublier les trois journées précédentes où vous m'avez fait subir le même régime. Alors peut-être que c'est ça votre conception du divertissement, mais ce n'est pas la mienne ! La mienne se résume à un bon feu dans une taverne, avec une assistance de poivrots pour écouter mes histoires et mes chansons, et où le pire que je risque sois une main s'attardant un peu trop longtemps sur mes fesses… Pas de servir de repas à une meute de loups ! Alors merci, mais non merci ! Tyna par-ci, Tyna par-là, et ben Tyna s'en va ! " Elle s'arrêta deux secondes, puis prit son luth et en pinça quelques cordes. "Hé, mais cette dernière phrase rendrait super bien en chanson ! " S'exclama-t-elle avec enthousiasme.

Harald ignora son dernier commentaire et, prenant sa masse d'arme en main, s'avança vers elle d'un air menaçant.

"Et tu crois que je vais te laisser partir ainsi ? "

"Je ne le crois pas, Seigneur… J'en suis certaine. " Sourit malicieusement Tyna en faisant vibrer les cordes de son luth, produisant ainsi une ultime note.

À peine le son s'était-il éteint qu'Harald stoppa… Il essaya de toutes ses forces, bandant ses muscles au maximum, mais rien à faire… IL NE POUVAIT PLUS BOUGER ! Autour de lui, ses larbins s'aperçurent qu'il en était de même pour eux. Sans se départir de son sourire, Tyna rangea son luth et sortit un parchemin de sa sacoche.

"Néanmoins, je dois avouer que la ballade fut quand même plaisante. J'ai du matériel maintenant pour écrire une belle ritournelle sur les errances en terre gelée en compagnie d'un groupe de chasseurs primitif. Pour cela vous avez toute ma gratitude, ô puissant être supérieur. Je vous fais même grâce de mes honoraires. Je me contenterai des quelques babioles que j'ai subtilisées dans les restes du convoi que nous avons fouillé… certaines familles me payeront un très bon prix pour récupérer cesdits objets. Et je n'aurais jamais pu les récupérer sans votre aide." Elle adressa un clin d'œil au jeune guerrier avant de se tourner vers le larbin bleu. "Dactylo de mon cœur, n'hésite pas à me recontacter si tu as besoin de moi. " Elle se baissa et gratifia le larbin d'un baiser sur sa joue écailleuse avant de se redresser. "Vous aussi, puissant être supérieur, mais seulement quand vous vous serez calmé. À plus les minus." Conclut-elle avant de lire son parchemin et de disparaitre complètement dans un simple "POUF" de fumé.

Immédiatement, Harald et ses hommes furent libérés de l'emprise de la barde et tombèrent genou à terre. Le visage du fils de l'Overlord était la représentation même de la colère et de la fureur.

"DACTYLO ! "

"J'ajoute son nom sur la liste "RANCUNES ET VENDETTA", Seigneur ? " Demanda le scribe en prenant un parchemin et la plume de son chapeau pour écrire dessus.

"METS-LA EN PREMIÈRE POSITION DEVANT LOKIR ET MORRIGANE ! "


La grotte recelait bien des secrets. Elle était seulement le hall d'entrée d'un enchevêtrement de couloirs et de galeries souterraines. Des kilomètres de galeries naturelles pour la plupart, mais dont certaines avaient été creusées par la main de l'homme. Un véritable labyrinthe enfoui sous terre et sous la glace. Harald se félicita intérieurement d'avoir emmené Dactylo avec lui. Sans son aide, lui et ses hommes se seraient perdus plus d'une fois en chemin. Le larbin bleu avait dessiné au fur et à mesure de leur progression une carte aussi précise que possible, chose dont il aurait été incapable. Il avait également ordonné à Studieux de marquer avec le charbon des torches le chemin qu'ils avaient suivi au cas où la carte deviendrait inutilisable. Malgré tout cela, le dédale ne semblait pas avoir de fin. Au bout de deux heures d'exploration, Harald ordonna une halte définitive pour la journée. Ils se trouvaient alors dans une immense caverne avec plusieurs galeries attenantes.

"Grilleux, repos pour tout le monde, mais laisse quelques sentinelles et organise les tours de garde ! Bilieux, je veux que dans deux heures Teigneux et Rapeux reprennent l'exploration. Que Dactylo numérote à la suie l'entrée de chacune des galeries et qu'ils les explorent. Qu'ils ne s'éloignent pas trop cependant et marquent leur progression pour ne pas se perdre." Ordonna Harald tandis que les deux larbins l'aidaient à enlever le haut de son armure ainsi que ses gantelets.

Quand ce fut fini, il s'installa sur sa cape en peau d'ours qu'il avait posée à même le sol, se servant de sa cuirasse comme d'un dossier. Il regarda autour de lui. Ses Loups étaient tous assis à se détendre autour d'un feu de fortune, les hallebardes regroupées par 4 ou 6 formants des supports en se soutenant mutuellement. Quatre larbins étaient encore en arme, patrouillant dans la grotte, attentifs à la moindre alerte. Bilieux et Grilleux, toujours debout, discutaient par geste, sans doute à propos des tours de garde. Dactylo vint le rejoindre et s'assit en face lui, tendant un sandwich.

"Graisseux a commencé à cuisiner. Ce soir, il vous propose ses fameuses brochettes de rates. Par chance, les rongeurs ne sont pas ce qui manque ici. J'ai toutefois pensé qu'un peu de pain avec votre viande serait mieux pour vous, Seigneur. "

Harald prit la nourriture et mordit à pleine dent dedans. À cause du froid le pain avait durci, mais la chaleur de la viande de rat compensait cet inconvénient. Il resta silencieux un moment, tandis que Dactylo avait ressorti ses parchemins et s'était replongé dans leur lecture.

"Ton avis sur notre situation ? "Finit par demander le jeune homme.

Le conseiller leva les yeux de ses notes.

"Meilleurs qu'il y a quelques heures de cela. Nous savons de sources sûres que la pierre se trouve ici. Il ne nous reste plus qu'à la localiser. Certes, il y a énormément de terrain à couvrir, mais je pense qu'en procédant méthodiquement nous pourrons y arriver en une semaine ou deux. Moins si nous faisons venir des renforts des Bas-Fonds. Au vu de la prolifération des rats dans ses cavernes, la nourriture ne sera pas un problème. Elle manquera juste de variété. "

Harald hocha la tête, tout en gardant son air sombre. Dactylo l'observa un moment avant de rassembler son courage et de lui demander :

"Seigneur, permission de parler franchement ? " Il attendit qu'Harald hoche la tête avant de poursuivre. "Seigneur, je sais que vous ressassez tout ce qui s'est passé avec Tyna… Je ne dis pas que votre courroux est injustifié… Mais n'avez-vous pas considéré d'apprendre de ces mésaventures ? Elle a soulevé un point judicieux vous concernant. Vous vous laissez trop souvent guider par vos sentiments, surtout votre colère et votre orgueil. Ce n'est un secret pour personne, et c'est en cela que réside votre plus grande faiblesse. Ce n'est pas la pire chose au monde. Il n'y a aucune honte d'avoir des faiblesses et des points faibles. Mais c'est une honte de ne pas vouloir les corriger. Quand Rugueux vous a formé au métier des armes, il vous a montré toutes vos erreurs et a pris le temps de vous aider à les corriger. Il faut que vous fassiez la même chose ici. Que vous tiriez des enseignements de votre rencontre avec Tyna. Entre nous, avouez qu'elle a très bien joué son coup. Elle vous a vendu une information valable, prouvant ainsi son utilité, contre un paiement conséquent. Quand elle a vu qu'elle ne toucherait pas le prix de son labeur, elle s'est arrangée pour s'assurer au moins un gain dans l'aventure. Elle a échappé par deux fois à la mort à laquelle vous la condamniez. Dans l'histoire, elle s'en sort grandie financièrement, mais également à vos yeux. Car, même si vous avez du mal à le reconnaître, je sais que vous avez au moins du respect pour ses capacités. Vous êtes juste trop fier pour l'admettre."

"Pourquoi me sers-tu alors, si mon orgueil et ma fierté mal placée m'empêchent de me remettre en question ? " Demanda Harald d'un ton revêche.

Le larbin le dévisagea avec compassion avant de répondre, un sourire radieux aux lèvres.

"Parce que, contrairement à la plupart des gens, je vous crois également capable de vous améliorer. Vous me l'avez déjà prouvé en venant demander mon aide. Si je ne le croyais pas, je n'aurais jamais accepté de vous servir." Il posa alors sa main sur celle de son maître. "Ce ne sera pas facile, mais je sais que, si vous corrigez ces défauts, vous ferez un grand Overlord."

Il laissa sa main quelques instants avant de la retirer, de s'incliner bien bas, et de rejoindre les siens autour du feu, laissant son supérieur à ses pensées. Harald ressassa ses paroles tout en mangeant son sandwich. Puis, il s'allongea sans un mot, la tête sur sa cuirasse, avec seulement sa tunique en lin comme couverture. Comme à son habitude, Bilieux vint se placer à côté de lui pour veiller sur le sommeil de son maître. Confiant, il ferma alors les yeux pour prendre un peu de repos.


"Seigneur Harald ! Seigneur Harald ! Réveillez-vous ! "

Les cris de Dactylo le réveillèrent brutalement. Il se frotta rapidement les yeux. Depuis combien de temps était-il assoupi ? Pas plus de quatre heures, au mieux. Il tourna le regard vers le scribe.

"Teigneux et Rapeux ont été attaqués ! "

D'un bon, Harald fut debout. Il se précipita vers l'attroupement que formaient ses hommes. En son centre, Rapeux était allongé, sa jambe droite disloquée et en sang, semblant souffrir le martyre. À son chevet, Teigneux lui tenait la main. Dactylo fendit la foule et se pencha sur la blessure de l'éclaireur.

"Rapport ! " demanda Harald à Teigneux.

"Explorions trois et deux galeries. Soudain, gros loup attaquer. Immense loup. Lui arracher jambe Rapeux. Mais Rapeux et Teigneux le blesser. Puis Teigneux ramener Rapeux." Expliqua le jeune larbin après quelques secondes d'hésitation.

"Dactylo, que donne sa blessure ? "

"Ce n'est pas fameux, Seigneur. Je peux refermer la plaie, mais je ne pourrais pas sauver sa jambe. Ce n'est pas une blessure normale… Elle est magique. "

"Magique…" Répéta Harald.

Comment un simple loup avait-il pu infliger une blessure magique avec ses crocs ? Cela n'avait aucun sens… A moins que… il étouffa un juron et chercha ses lieutenants du regard.

"Où sont Bilieux et Grilleux ?" S'emporta-t-il.

"Partis avec huit larbins à l'endroit de l'attaque, pour voir si la bête avait laissé des traces." Expliqua Dactylo.

"Parfait. Bonne initiative." Se félicita Harald en enfilant rapidement ses gantelets et prenant sa masse. "Quatre larbins pour rester avec Dactylo et Rapeux, les autres avec moi ! Dactylo, tu prends le commandement. Rejoignez-nous dès que tu as soigné Rapeux, nous jetterons des pièces d'or sur notre route pour que vous puissiez nous suivre. LARBINS, A MOI !"

Sans attendre de réponse, il s'élança vers la cinquième galerie, suivi par ses soldats, ivres de carnage, laissant Dactylo complètement interloqué.

"Seigneur ! Vous n'avez pas enfilé votre cuirasse ! SEIGNEUR ! " Hurla le scribe redevenu médecin.

Mais il était trop tard. Harald ne pouvait déjà plus l'entendre.


En moins de dix minutes, ils eurent rejoint Grilleux et Bilieux. Sur les lieux, peu d'indices témoignaient de la lutte qui s'était déroulée plusieurs minutes auparavant. La hallebarde brisée de Rapeux, ainsi que des traces de sang.

"Sang du loup par-là ! " indiqua Grillieux.

La traque reprit, Harald toujours en tête. Suivaient de près ses lieutenants, prêts à intervenir en cas d'attaque, et sa troupe. Graisseux fermait la marche, jetant une pièce d'or à chaque intersection. La piste du loup se fit plus fraiche. Ils gagnaient du terrain sur leur proie. Harald accéléra l'allure.

Finalement, après bien des détours et une longue cavalcade, ils arrivèrent au bout de leur périple. Ils entrèrent dans une immense caverne, la plus grande qu'ils aient traversée jusqu'à maintenant. Les parois étaient tapissées de cristaux qui luisaient de mille feux, éclairant le lac paisible qu'alimentait une cascade souterraine. Derrière les chutes d'eau, on pouvait apercevoir un promontoire surplombant la grotte accessible seulement par un unique chemin rocailleux. L'ensemble dégageait une sérénité et une beauté intérieures que venaient seulement gâcher les cadavres de loups et d'hommes jonchant le sol. Trônant au centre du charnier, les attendait leur proie.

Ce loup faisait presque la moitié de la taille d'un cheval. Sa fourrure était aussi grise que le brouillard, ses dents retroussées étaient jaunes et encore couvertes de sang. Son regard était aussi noir et tranchant que la nuit du nord, ses babines retroussées, prêtes à mordre. Les nombreuses blessures qu'il arborait, au museau, aux pattes, ainsi que celle à l'épaule droite, toute récente suite à sa lutte avec Rapeux et Teigneux, témoignait qu'il était un guerrier accompli, un vétéran de bien des hivers à chasser et de bien des rivalités. C'est pourquoi il ne recula pas quand Harald et ses larbins s'avancèrent, à pas sûrs et déterminés. D'un puissant hurlement, il les stoppa. Derrière lui, venant du promontoire, quatre de ses congénères, de taille plus modeste, mais imposante tout de même, le rejoignirent au triple galop. Il se tourna vers eux et d'un grognement leur intima l'ordre de rester où ils étaient. Tandis qu'ils lui obéissaient, il fit quelques pas en direction des intrus qui avaient osé pénétrer dans la tanière de son clan. Il défia le plus grand d'entre eux du regard. Une chose était certaine, il ne se rendrait pas sans combattre !

Harald rendit au loup gris son regard. Puis, il laissa tomber sa masse d'arme et, tout en s'avançant vers le prédateur, retira ses gantelets qu'il jeta négligemment au sol.

"Maître ! " S'inquiéta Bilieux.

"Ne vous en mêlez pas ! IL EST À MOI ! "

Les deux combattants se jaugèrent en se tournant autour. La caverne résonnait des cris de harangue des larbins et des grognements des loups. Loups de l'Enfer contre loups des terres gelées. Chef de meute contre chef de meute. Pas de quartier… pas de pitié… et malheur au vaincu ! Le loup gris sortit ses griffes, bandant ses muscles. Harald fit craquer ses articulations, serrant les poings. Le temps suspendit son vol… Jusqu'à ce que…

"VIENT ! " Rugit Harald.

Et ils se jetèrent l'un sur l'autre !

Mords ! Frappe ! Griffe ! Esquive ! Recule ! Attaque ! Baisse-toi ! Roule ! Contre-attaque ! Toutes ces actions s'enchainaient sans le moindre temps mort. La moindre faute d'inattention serait fatale à qui la commettrait. Aucune stratégie, aucune hésitation. C'était un combat d'instinct pur. Le fruit d'années d'entrainements et d'expériences au sein des tréfonds. Le fruit d'années de chasses et de survies dans les terres gelées. Une chorégraphie apprise au fil du temps par chaque muscle de l'organisme. Le vainqueur sera le plus expérimenté, mais aussi le plus résistant et le plus endurant. La tunique d'Harald était depuis longtemps en lambeaux, et son corps recouvert de sueur. La langue de son adversaire pendait, et de la bave recouvrait une large partie de sa gueule. Ils se donnaient tous deux à fond. Ils se séparèrent afin de reprendre un instant leur souffle, puis se ruèrent de nouveau l'un sur l'autre. Chacun pensant la même chose : je dois absolument vaincre ! Comment puis-je me dire chef si je ne peux pas mener ma troupe à la victoire ? Tous, je vous vaincrai ! Vous tous qui vous dressez sur mon chemin, vous qui me sous-estimez ! Je serai le meilleur !

Harald porta un violent coup de poing sur la blessure à l'épaule du loup, le déstabilisant et le faisant vaciller. Mais il profita de la situation pour plonger ses crocs dans sa cuisse. Heureusement, les jambières en Morganium sauvèrent leur propriétaire, lui arrachant quand même un hurlement de surprise. D'un violent coup de pied dans le ventre, il envoya voler le loup au loin. Il jeta un rapide coup d'œil sur son armure avant de se jeter de nouveau dans la bataille. Les incisives avaient laissé de profondes marques. Il fallait faire attention à ses crocs. Il bondit sur le prédateur encore à terre, mais celui-ci le fit rouler sur le côté, se retrouvant au-dessus de lui, en position de force. Harald employa toutes ses forces à repousser cette gueule qui tentait de le mordre… Avec ses jambes… Avec ses mains… Peine perdue. Le loup pesait de tout son poids sur lui. Dans un sursaut de désespoir, tout en repoussant la tête de l'animal de ses mains, il planta ses deux pouces dans les yeux de la bête. Celle-ci eut un mouvement de recul et jappa de douleur. Profitant de la situation, il lui asséna un uppercut du droit, suivi d'un crochet du gauche. Puis, mettant toutes ses forces dans cette ultime action, il la souleva et la jeta contre la paroi de la caverne avant de s'écrouler, à bout de souffle… Le loup gisait, affalé sur le sol. Il tenta de se relever, de se dresser sur ses pattes. L'assistance retenait son souffle, tandis qu'Harald murmurait : "reste à terre… reste à terre…" Exauçant son vœu, la bête s'effondra après sa deuxième tentative sous les acclamations victorieuses des larbins. Ils purent tous voir alors un fin filet de sang s'échapper de son ventre.

Encore faible, Harald se leva et tituba en direction de son adversaire. Chaque pas lui arrachait une grimace. Il lui semblait ressentir tous les muscles de son corps tant son dernier effort avait été violent. Le loup leva la tête vers lui. Il montra le croc, mais son grognement était beaucoup plus faible. Il lui jeta un regard dédaigneux, puis regarda la paroi de la caverne. Un morceau de cristal maculé de sang était visible. Apparemment, le loup avait rebondi dessus, s'entaillant par la même occasion. Une chance pour lui.

"C'en est fini…" conclut-il d'une voix lasse, tout en levant sa jambe droite.

Sa botte en Morganium en suspend au-dessus de la tête du vaincu, il s'apprêtait à donner le coup de grâce. Mais des gémissements lui firent tourner la tête. Les quatre autres loups étaient toujours là, oreilles baissées, queues pendantes, pleurant la défaite de leur chef… Mais ils n'étaient plus seuls… une trentaine de louveteaux les avaient rejoints, gémissant, hurlant à la mort, se couchant à terre. Pathétique, pensa Harald. Il reporta son attention sur sa proie, et fut surpris de voir celle-ci grogner, mais cette fois en direction de ses congénères. Il échangea rapidement avec eux, sur un ton dur. Ceux-ci, obéissant à ses ordres, reprirent contenance. Têtes droites, mais oreilles baissées, ils contemplèrent sans mot la scène. Le loup gris fixa alors Harald, l'air résigné et serein. Il semblait lui signifier qu'il était prêt. Hésitant, Harald reposa son pied à terre et plongea lui aussi son regard au plus profond des pupilles noires de son adversaire. Ils semblaient tous deux pris dans une longue conversation silencieuse. Comme si, un court instant, leurs âmes se connectèrent. L'un vit alors le loup qui se cachait dans l'homme, l'autre l'homme qui se cachait dans le loup. Mais plus que tout, ils virent en chacun le chef qui sommeillait…

C'est ainsi que, de la compréhension mutuelle, naquit le respect…

"SEIGNEUR ! " S'écria Dactylo en arrivant sur la scène, suivi par Teigneux soutenant Rapeux et de trois autres larbins portant son armure en Morganium.

"Dactylo… Soigne ce loup s'il te plait…" Il hésita une seconde avant de continuer. "Mets-y toutes tes capacités… et traite-le avec dignité… Car il est un vrai chef… bien meilleur que moi. "

Bien qu'étonné par cette demande, et par le ton poli, mais brisé du fils de l'Overlord, Dactylo inclina la tête et s'exécuta. Il se pencha sur la bête et, rassemblant les courants magiques du Mel-Has, commença à traiter ses plaies. Harald tituba jusqu'à un rocher et s'y assit. Grilleux, Bilieux et tous ses Loups de l'Enfer l'entourèrent immédiatement.

"Maître… Maître…" Le pressèrent-ils.

"Je vais bien. " Les rassura-t-il.

Alors qu'il reprenait son souffle, il les observa tous du coin de l'oeil. Il les connaissait chacun par leur nom. Tous avaient subi et survécu à son entrainement. Durant les sept dernières années, ils avaient vécu ensemble, s'entrainant ensemble. Pourtant, peut-être pour la première fois depuis son accession au titre de seigneur des Bas-Fonds, il les voyait autrement que comme de simples subordonnés. Il se souvenait des soirées dans la salle commune de sa forteresse, où ils ripaillaient autour des plats de Graisseux, certes le plus faible d'entre eux, mais un des plus importants quand même. Il se souvint du retour de Rapeux de son apprentissage et combien il avait été fêté par ses frères. Il se souvint de leurs entrainements de survie sur les lacs gelés dans la région de Nordberg.

Pourtant à aucun moment il ne s'était soucié de leur vie. Comme tout Overlord, il les avait considérés comme quantités négligeables. La vie d'un larbin est aisément remplaçable. Mais ils n'étaient pas n'importe quels larbins… Ils étaient ses Loups de l'Enfer, son élite ! Formés par lui ! Une meute de loups entrainée à combattre ensemble, à réagir comme une machine bien huilée ! Mais dans une meute, le chef valut l'apport de chacun. Il respecte ses congénères et est prêt à mettre sa vie en jeu pour leur bien et celui de la meute par la même occasion. Ce qu'avait fait le loup gris. Mais lui ? Était-il un bon chef de meute ? Il n'avait aucun respect pour ses soldats, aucune considération. Il soupira. Dactylo avait raison. Il était de loin trop imbu de lui-même, trop orgueilleux. Cela l'empêchait de considérer et de voir la valeur des autres, aussi bien ses alliés que ses adversaires. Comme Tyna par exemple.

Il se leva la tête vers Rapeux et Teigneux.

"Comment va ta jambe Rapeux ? "

Surpris, le larbin finit par répondre timidement.

"Mieux, Maître…"

"Bien… Votre adversaire était fort… Vous m'avez fait honneur, ainsi qu'à vos frères, en le blessant, Teigneux et toi. " Les félicita-t-il.

Les deux larbins, d'abord médusés, finirent par sourire de toutes leurs dents et à bomber le torse de fierté. Les autres Loups de l'Enfer les congratulèrent à grand renfort de tapes dans le dos et de petits cris. Ils furent néanmoins interrompus par le retour de Dactylo, suivi du loup gris, totalement guéri, et de deux de ses loups. Les deux autres restaient en retrait avec les louveteaux. Immédiatement, les larbins en armures noires se placèrent de part et d'autre d'Harald, attentif au moindre signe de trahison. Dactylo vint les rejoindre, tandis que le chef loup et son escorte d'arrêtèrent. Un ange passa. Puis, Harald se leva et dit :

"Chef des loups des terres gelées, tu as bien combattu. Peu avant toi peuvent se vanter de m'avoir donné tant de fil à retordre lors d'un combat. Voilà pourquoi, par respect pour ta bravoure, je t'accorde la vie sauve à toi et à tes frères. Si j'ai envahi votre territoire avec mes serviteurs, c'est pour retrouver une pierre précieuse que ton peuple et toi avez dérobée il y a de cela trois ans, lors d'une embuscade dans le défilé qui mène à votre grotte. Rendez-nous cette pierre et je peux te jurer que nous quitterons sur-le-champ votre tanière et aucune autre goutte de sang ne sera versée. Parole d'un chef à un autre chef."

Le loup gris le dévisagea, comme s'il essayait de pénétrer de nouveau son âme. Puis, alors qu'Harald s'apprêtait à reprendre la parole, lui et ses larbins entendirent une voix résonner dans leur tête, comme un écho lointain.

"Ainsi, vous cherchez le joyau de mon clan ? Le joyau que j'ai moi-même ravi il y a trois ans de cela sur le cadavre d'un de tes frères humains ? Ce joyau aux pouvoirs étranges qui a fortifié chacun des membres de ma meute et m'a donné le pouvoir de communiquer avec vous ? "

"Celui-là même. " Acquiesça Harald, sans montrer le moindre signe de trouble.

"Tu demandes beaucoup humain. Mais tu es le vainqueur, à toi le prix de la victoire… De plus, moi, Akhel, je ne mènerai pas le peu qu'il reste de mon clan à la destruction. Toutefois, je ne peux accéder à ta requête… Parce que le joyau nous a été volé il y a peu…"

"Comment cela ? "

"C'est la vérité. Mon clan vit dans ces grottes depuis des générations. Elles nous ont toujours protégées des humains, nous permettant de nous déplacer sans être vus. Leurs galeries s'étendent sous presque toute la région. Il existe même des couloirs de lumières qui permettent de se rendre dans une région plus éloignée, là où se dresse une ville de vos semblables. "

"Nordberg…" Murmura Dactylo.

"Nous avons toujours évité cette région, trop d'entre vous nous y chassent depuis des générations. Quand nous avons trouvé le joyau, je l'ai amené dans la grotte où nous nous trouvons et installé au centre de notre tanière. Au bout de plusieurs lunes, je me suis rendu compte qu'il se passait des phénomènes étonnants. Certains d'entre nous, chétifs et maladifs mourraient rapidement d'un mal qui nous était inconnu. Mais ceux qui survivaient étaient beaucoup plus rapides, beaucoup plus fort que la normale. Fut-ce par intuition ou par raisonnement, j'ai fait le rapprochement avec notre nouvelle acquisition. Je l'ai alors toujours gardée sur moi, les lambeaux de sa chaine entremêlée dans ma fourrure. Grâce à son pouvoir, et de par cette promiscuité constante, j'ai vu mes capacités et mon intelligence doubler en même temps que ma taille. Pendant les années qui ont suivi, mon clan a gagné en taille, en force et en prestige. Nous avons chassé tous les autres clans de loups de la région, si bien que désormais tout le territoire blanc est à nous. Nous avons des guetteurs patrouillant sans relâche par groupe de deux, et des équipes de chasses toujours prêtes à partir à la moindre alerte. Mais tout cela a changé il y a quelques jours de cela…" Akhel fit une pause dramatique avant de reprendre son récit. "Il y a cinq jours, des hommes en armes, couverts de métal, sont arrivés par le couloir de lumière. Ils étaient nombreux, et nos guetteurs étant à la surface, nous nous sommes aperçus de leur présence trop tard. Ils nous sont tombés dessus sans que nous nous y attendions. Ils tuaient ou capturaient mes frères sans que rien ne semble pouvoir les arrêter. Nos précieuses galeries qui nous avaient toujours protégées se retournèrent même contre nous… Impossible d'employer nos techniques de chasse dans un espace si réduit. Nos guetteurs qui rentraient se reposer tombaient un à un dans le piège. Acculé, j'ai mené une charge désespérée avec mes derniers frères pour emmener les louveteaux à l'abri dans cette caverne. Nous cinq seulement avons survécu… Dans la fureur des combats, j'ai perdu le joyau. Je suppose qu'il a été ramassé par l'un des humains. Après ce combat, les humains ont quitté notre repaire, emportant nombre d'entre nous captif, en passant par le couloir de lumière. Cela fait un peu plus d'une journée de cela…"

Dactylo s'attendait à voir son seigneur perdre patience, à s'énerver comme à son habitude. Il n'en fut rien.

"Dactylo, de ce que nous dit Akhel, cela ne ressemble pas au travail d'un groupe de chasseur. "

"En effet seigneur. Des chasseurs ne seraient pas venus avec des armures de métal. Je pense plutôt à un groupe de mercenaires. "

"Et ils en avaient après le joyau apparemment. S'ils en avaient eu après les loups, ils n'auraient pas laissé les louveteaux s'échapper. Qu'elles sont nos chances de les retrouver ? "

"Presque nul seigneur. Je suppose qu'ils ne repasseront pas par Nordberg avec leur butin. Ils n'en ont tous du moins pas intérêt, vu que la chasse au loup a été interdite par votre père. Sans aucun moyen de les traquer, nous n'avons aucune chance. Nous pouvons juste espérer qu'ils commettent une faute et que le joyau refasse surface d'ici quelques mois."

"Ou alors, il existe une autre solution." Sourit Harald avant de reporter son attention vers son homologue canidé. "Akhel, chef des loups des terres gelées, moi Harald chef des Loups de l'Enfer je te propose que nos meutes chassent côte à côte contre notre ennemi commun. Aide-moi à récupérer le joyau, et je t'aiderai à secourir ton peuple. "

Le loup sembla surpris par la proposition.

"Mon clan ne possède pas les ressources suffisantes pour partir en chasse, chef des Loups de l'Enfer. Nous ne sommes plus que cinq adultes et une trentaine de louveteaux, dont une vingtaine âgée d'à peine six lunes."

"Je ne vous demande pas de combattre. Mes serviteurs et moi-même nous en chargerons. C'est de vos talents de traqueur dont j'ai besoin, pour retrouver nos ennemis. Mon seul et unique traqueur étant incapable de remplir ce rôle, je réclame votre assistance. "

"Je vois. Je ne puis toutefois laisser les louveteaux sans protection. Ils sont l'avenir de mon clan. S'il leur arrive malheur, mon clan s'éteindra avec eux."

"Je n'ai besoin que de vous et de vos deux meilleurs pisteurs, les deux autres pourront rester pour veiller sur votre meute. Je laisserai également quelques-uns de mes hommes pour leur prêter main-forte. Acceptez-vous ma requête ? "

Le loup gris resta songeur quelques minutes. Harald cacha son inquiétude derrière un masque d'impassibilité. Son destin reposait entre les pattes de son ex-adversaire. Si celui-ci refusait de l'aider, il y avait peu de chance qu'il retrouve le joyau. Il lui faudrait alors attendre qu'il se manifeste de nouveau, en espérant que cela se produise dans moins de neuf mois. Il ne pouvait prendre un tel risque. Akhel prit finalement sa décision et hocha la tête.

"Très bien… Nos meutes chasseront ensemble…"

"Merci, Akhel. " S'inclina Harald, avant de se retourner vers ses troupes tandis que le loup retournait auprès des siens. "Préparez-vous pour le départ. Abandonnez tout ce qui est superflu, nous partons pour une traque. Il nous faut être rapides. Pour cela, voyageons léger. Grilleux, tu resteras ici avec Rapeux, Teigneux, Graisseux et Studieux pour protéger et prendre soin des louveteaux." Voyant le regard désolé de Rapeux et comprenant qu'il pensait (à juste raison) que sa blessure le disqualifiait pour la traque, il ajouta. "Je te laisse notre meilleur pisteur en cas de nécessité Grilleux, utilise-le avec soin. Et toi Rapeux, j'attends que tu te donnes au maximum."

"Roger Roger ! " Répondit joyeusement le larbin en se mettant au garde-à-vous, heureux de la confiance que lui accordait son maître.

"Seigneur Harald…" L'appela timidement Dactylo alors que les larbins obéissant aux ordres commençaient à vider leurs paquetages.

Il désigna le rocher à son seigneur, l'incitant à s'asseoir. Quand ce fut fait, il utilisa sa magie pour traiter les plaies et ecchymoses du récent combat. Après quelques minutes de silence, il dit :

"Je ne vous accompagnerai pas, Seigneur. Comme vous l'avez dit, vous devez vous déplacer vite. Je ne ferai que vous ralentir. De plus, en cas de combat, je ne serai pas d'un grand soutien. Prenez plutôt Grilleux avec vous, il vous sera bien plus utile, et laissez-moi aux commandes ici."

"Tes conseils me sont d'un grand soutien, Dactylo. J'ai besoin de toi à mes côtés. "

"Vous êtes un grand combattant, vous n'avez pas besoin de mes conseils pour mener une traque. J'ai confiance en vous. "

"Je préfère te savoir à mes côtés. S'il le faut, je te porterai moins même sur mes épaules."

"Ne soyez pas ridicule…"

"Si ce n'est que cela, un de mes frères peut le prendre sur son dos." dit Akhel qui s'était approché pour se joindre à la conversation.

"Vous êtes bien aimable, chef Akhel, " remercia le larbin en inclinant la tête, "mais cela ne sera pas nécessaire. Qui plus est, Seigneur Harald, vous bénéficierez des conseils d'Akhel qui s'y connait bien mieux dans ce domaine que moi je suppose. À vous deux, vous vous en sortirez. Pour finir, j'aimerais également en profiter pour étudier un peu ces grottes. Elles sont chargées de tant d'énergie magique que j'aimerai tirer tout cela au clair. Si vous me le permettez, Seigneur. "

À contrecœur, Harald finit par reconnaitre la justesse des arguments de Dactylo. Quand Grilleux et Bilieux l'aidèrent à passer son armure, il signifia le changement de plan à ses lieutenants. La troupe se rassembla ensuite. Harald prit en la tête, simplement précédé d'Akhel et deux de ses loups. Il jeta un dernier regard en arrière. Dactylo lui fit un signe de tête, entouré des larbins et des loups restant à la tanière. Harald lui rendit avant de regarder de nouveau devant lui et de hurler :

"LOUPS DE L'ENFER, LOUPS DES TERRES GELÉES, EN CHASSE ! "