XXII

So sublime

Note de l'auteur : Les raisons de cette légère attente sont multiples et je ne vais pas m'étendre dessus. Sachez simplement que ce n'est pas le manque d'inspiration, de ce côté-là tout va bien. J'ai décidé, après réflexion, de consacrer deux ou trois chapitres à la croisière, après avoir eu quelques idées. J'espère que l'ambiance vous plaira.

Bonne lecture et merci pour vos reviews!


Le bateau était immense, plutôt luxueux, ce genre de paquebot de croisière que l'on regarde en rêvant à la télévision. Je n'arrivais pas à me décider si Hannibal l'avait choisi pour son standing ou parce que personne n'irait croire que nous avions fui sur ce type de transport. Nous en avions pour vingt-huit jours en mer, enfermés sur cette boîte de conserve, sans issue. Mais, c'était justement grâce au côté complètement insensé de ce plan, que nous ne serions probablement pas pris. Ils chercheraient certainement sur les vols pour les États-Unis, peut-être sur ceux en partance pour l'Europe, ou encore quelques cargos, mais pas ici. Et nous avions également embarqué sous nos nouvelles identités, ce qui réduisait encore les risques. Hannibal semblait serein et je me calquais naturellement sur son humeur.

La seule chose qui me peinait, était mes chiens condamnés à voyager dans le chenil. La politique du navire était stricte, aucun animal dans les cabines, ni sur les ponts ou les lieux communs. Je devrai me contenter d'une petite aire de jeu, dans laquelle je pourrai venir les voir quand je le voudrai.

Notre cabine était à l'image du reste. Assez vaste, une décoration riche et, à mon grand étonnement, plutôt… Romantique. Un lit immense aux draps soyeux rouges et chocolat, une moquette bordeaux moelleuse, des murs et un plafond en bois foncé vernis, de lourds rideaux écarlates, deux gros fauteuils vermeils qui semblaient très confortables, de nombreux rangements encastrés, un bureau et une large porte-fenêtre qui donnait sur une petite terrasse privée où nous pouvions regarder l'océan. Il y avait également une salle de bain attenante. D'une taille plus réduite, elle proposait néanmoins tout le confort nécessaire, sans compter que le navire était également équipé d'un spa et d'une piscine.

Nous investîmes les lieux, après avoir laissé les chiens aux bons soins des membres d'équipage. J'eus une dernière pensée pour Alana qui devait être dans son avion à l'heure qu'il était – du moins, je l'espérais – avant de la laisser définitivement derrière moi. Une fois nos sacs posés, l'épuisement tomba sur moi comme un couperet. Nous n'avions pas dormi depuis vingt-quatre heures, et même si nous avions connu pire, cela ne m'empêcha pas de m'effondrer tout habillé sur le lit, après m'être déchaussé. Je relevai mon regard sur Hannibal. Il observait les premières lueurs du jour par la fenêtre, son épaule appuyée contre la vitre. Son profil se découpait face au ciel rougeâtre, ses lèvres mutines, ses mèches de cheveux qui tombaient sur son front. Comme aimantés, ses yeux dévièrent lentement sur moi, et il me fixa longuement de ses orbes ambrés, alors que chacun de mes muscles se détendait et que j'arrivais enfin à ralentir le train de mes pensées.

« Dis-moi si je me trompe. » Lui demandai-je soudainement, en me rappelant un détail. « Mais, quand tu nous as enregistrés à l'embarquement, je n'ai pas rêvé, tu nous as présentés sous le même nom de famille ? »

« C'est exact. » Répondit-il simplement, comme c'était anodin.

« Frères ou maris ? » Demandai-je, pour le taquiner.

Il leva juste un sourcil, pour me signifier ce qu'il pensait de ma question, avant de retourner à sa contemplation du paysage.

« Pourquoi cette initiative ? Penses-tu que nous serons plus crédibles ainsi ? »

« Nous sommes en route pour la France, Will. L'Europe ne fonctionne pas vraiment comme l'Amérique du Sud. Y entrer est plus délicat. Obtenir un titre de séjour, très problématique sans autre papier qu'un faux passeport. Gabriel et Zacharia Sparks existent réellement. C'est un couple d'Américains vivant à Buenos Aires. Nous ne faisons qu'emprunter leur identité. Dès que nous le pourrons, il faudra en changer de nouveau. »

« Nous devons donc vraiment endosser des rôles. Ne faudrait-il pas que nous portions des alliances ? » Répliquai-je.

« Elles sont dans mon sac. » M'informa-t-il.

« Tu sais, si tu voulais m'épouser, il fallait au moins essayer de demander. » Plaisantai-je, quelque peu mal à l'aise avec l'idée.

« Je manquais de temps pour organiser notre départ, j'ai fait au mieux, Will. C'était le seul couple que nous pouvions incarner de manière crédible, puisque nous n'avons pas exactement un physique argentin. » Se justifia-t-il, sans nier ni admettre quoi que ce soit. « Nous devons nous habituer dès maintenant à nous appeler par nos nouveaux noms et à nous comporter de la bonne manière. Ce voyage sera un terrain d'entraînement parfait. Nous allons nous montrer, nous sociabiliser. Je sais que cela ne sera pas évident pour toi, mais nous ne pouvons pas rester enfermés durant tout notre séjour. »

Il abandonna son point de vue et vint s'allonger à côté de moi, en laissant ses chaussures au pied du lit.

« Où arriverons-nous ? » Enchaînai-je.

« Au Havre. » Prononça-t-il à la française. « C'est une ville du nord de la France. De là, nous prendrons un train pour Paris. »

« Et ensuite ? Avons-nous un point de chute ? »

« Une maison à Montmartre. »

Je ne savais presque rien de la capitale. Encore moins où se trouvait Montmartre. Mais, à la vue de son air quelque peu rêveur, je devinai sans peine que le lieu devait l'inspirer. En attendant, de nombreuses escales parchemineraient notre trajet, et nous devrons jouer le jeu durant tout ce temps. Hannibal n'aurait sûrement aucun mal à évoluer parmi ces gens. Pour ma part, je craignais d'avoir à parler de moi, de devoir converser avec eux lors de dîners ou d'événements. Il faudra que je prenne sur moi, que je ne montre pas à quel point être enfermé avec autant de personnes m'angoissait profondément. J'y vis néanmoins l'occasion de me montrer sous un nouveau jour. Les autres passagers penseront normal que nous passions tout notre temps ensemble, que nous soyons proches. J'espérais juste qu'aucun n'y trouverait à redire. Car il était bien évidemment hors de question de tuer qui que soit.

En sentant mes yeux se fermer d'eux-mêmes, je m'obligeai à me redresser pour paresseusement enlever mes vêtements. Hannibal agrippa mon pull et mon t-shirt pour les faire passer par-dessus ma tête, puis j'ouvris mon pantalon, avant de le repousser avec mes pieds. Il se dévêtit également et alors que le jour se levait franchement, il alla fermer les rideaux, avant de venir me rejoindre sous les draps. Je me blottis contre son corps, enfin paisible, et m'endormis rapidement.

Je regardai mon reflet dans le miroir, relativement satisfait de mon apparence. Le bateau organisait une soirée en l'honneur du commandant de bord. Un dîner, avec un menu digne d'un repas organisé par Hannibal et des musiciens. Nous devions donc nous apprêter. Et être assorti nous paraissait naturel, à présent. Il portait un magnifique costume ivoire. Le blanc lui allait si bien que je me demandai pourquoi il n'en mettait pas plus souvent. J'avais donc noué une cravate de la même couleur autour de mon cou, pour rehausser mon costume d'un bleu marine satiné qui parait également les accessoires d'Hannibal. Je passai ma main dans mes cheveux coiffés en arrière d'une manière volontairement négligée, puis caressai ma barbe de trois jours que je laissais pousser. À mon doigt, l'alliance en argent brillait discrètement. C'était un anneau simple, sans fioriture. Hannibal portait la même. Et cela faisait bientôt une semaine que j'essayais de m'y habituer, de ne pas penser à mon autre mariage, de me rappeler que ce n'était qu'un rôle et de ne pas trop apprécier de l'appeler « mon mari » quand je parlais de lui aux personnes avec lesquelles nous avions sympathisé.

Nous nous mîmes en route, passâmes par le pont, où le vent soufflait alors que la nuit tombait, avant de rejoindre le restaurant. Dans la vaste salle, le bois dominait. Vernis, reflétant les lumières tamisées, le matériau brut devenait luxueux. Les tables, pour deux ou pour quatre, étaient suffisamment espacées pour permettre d'avoir un peu d'intimité et laisser la place aux serveurs d'aller et venir sans incidents malgré les légères turbulences qui secouaient parfois le navire. Sur une scène, des instruments attendaient leurs musiciens. Une hôtesse vint nous accueillit dès notre arrivée. Grande, brune, mince, des jambes interminables juchées sur des petits escarpins qui me donnèrent mal aux pieds pour elle, un sourire digne d'une publicité pour un dentifrice, elle nous plaça près de l'orchestre, avant de s'en aller vers d'autres passagers. Quelques visages maintenant connus nous saluèrent de loin, puis un jeune homme dont le badge indiquait qu'il s'appelait Éric, vint prendre notre commande. Il devait à peine avoir vingt ans, une coupe à la mode, des yeux marron pétillants, il parut impressionné par Hannibal. En revanche, le regard qu'il me porta me fit cacher mon sourire. Je jetai un œil à Hannibal par-dessus mon menu et cela n'arrangea pas mon envie de rire. Il était agacé par la drague peu subtile dont j'étais la cible. Il resta lui-même, poli, calme, mais je savais qu'il allait tout faire pour lui compliquer la tâche. Il changea plusieurs fois d'avis, lui demanda la composition de chaque plat qui l'intéressait et des conseils sur le vin dont il n'avait absolument pas besoin, et quand le pauvre Éric commença à montrer clairement des signes de malaise et d'énervement, il arrêta enfin son choix et le laissa partir. Je levai les yeux au ciel, plus amusé qu'autre chose. J'aimais le voir jaloux. Cela le rendait très humain.

« Tu y es allé fort. Ce n'est qu'un gosse, Han… Zach. »

Ma langue fourcha, comme souvent. Ce prénom ne lui allait absolument pas, et ce diminutif encore moins. Je m'abstenais donc de l'utiliser le plus possible et certainement pas quand nous étions en privé. Hannibal avait moins de mal, Gabriel restait répandu, presque banal, facile à adopter.

« Courtiser les clients ne fait pas partie de ses attributions. Je n'aurais jamais dû te laisser mettre se costume. »

Mon sourire s'accentua.

« Qu'est-ce que je devrais dire ? T'es-tu regardé dans une glace récemment ? Si quelqu'un doit craindre la concurrence, c'est moi. Si les gens évitent de trop s'approcher de toi, c'est uniquement par darwinisme, mais cela ne les empêche pas d'être suspendus à tes lèvres. »

Il laissa la flatterie l'apaiser et prit ma main sur la table. Nous n'étions pas plus démonstratifs que d'habitude, même si nous devions jouer un couple marié, et ce genre d'attentions me donnait toujours l'impression d'avoir des papillons dans l'estomac. J'entremêlai nos doigts, en laissant mon regard s'égarer sur la salle. Être en contact physique avec lui maintenait nos esprits ancrés l'un à l'autre. Je me sentais bien moins étouffé par la foule de touristes richissimes, moins oppressé.

Nos cocktails arrivèrent rapidement, suivis de nos entrées, et je remarquai qu'Hannibal jetait de fréquents coups d'œil à la scène, où personne ne jouait encore.

« Quelque chose ne va pas ? » Lui demandai-je.

« Le concert aurait dû commencer, il y a vingt minutes. » M'apprit-il, puisque je n'avais pas lu le programme de la soirée.

« Il y a peut-être un problème. »

« Je vais me renseigner. » Dit-il, avant de se lever.

Je n'étais pas très à l'aise à l'idée de rester seul à table, au milieu de tous ces étrangers qui parlaient fort. Mais, je savais aussi qu'il se réjouissait de ce divertissement. Il se dirigea vers l'accueil et je le perdis de vue. Pour m'occuper, je laissai mon imagination voguer loin d'ici, sur une plage anonyme. Et je pus presque entendre le remous des vagues, sentir le soleil sur mon visage, les embruns dans mes cheveux, le sable chaud sur ma peau. Une main caressa mon ventre nu, des lèvres baisèrent mon épaule et je reconnus l'odeur entêtante d'Hannibal. J'ouvris les yeux et j'y étais vraiment. Il était allongé à côté de moi, ses iris dorés sous les rayons solaires, son corps musculeux et sec, son torse large. Il me sourit.

« Écoute. » Dit-il simplement.

Je perçus alors les notes d'un clavecin et reconnus Bach. La mélodie m'envahit, modifia ma vision, et je me retrouvai dans la maison d'Hannibal, à Baltimore. J'étais installé dans son salon et il jouait, m'hypnotisait avec les mouvements de ses doigts sur le clavier. Puis, d'autres instruments s'ajoutèrent à la symphonie et j'ouvris les yeux sur la salle du restaurant en me rendant compte que la musique était réelle. Le concert avait commencé et il n'était pas revenu. La place en face de moi restait désespérément vide, alors je pivotai sur ma chaise et observai la scène. Et il était là. Assis derrière le clavecin. Magnifique.

Il avait dû arriver quelque chose au musicien initial. Peut-être était-il malade ou indisposé par le mal de mer. Et Hannibal avait joué de ses charmes pour qu'on le laisse le remplacer. Le silence s'était fait dans la salle, les convives n'avaient d'yeux que pour lui, mais aucun autant que moi. Derrière le rideau de ses mèches de cheveux blond cendré, il me lança un regard indescriptible, sans marquer la moindre hésitation, et je sus qu'il jouait pour moi.

Le serveur me parla, me demanda s'il devait attendre pour nous apporter nos plats, mais si je l'entendis, je ne l'écoutai ni ne lui répondis, sans me détourner d'Hannibal. Mon corps se mit de lui-même en mouvement et je me levai, marchai jusqu'à la scène, montai dessus sans que personne n'ait la mauvaise idée de m'arrêter. Puis, je passai entre les musiciens concentrés sur leurs partitions, avant de m'asseoir à côté de lui sur le banc. Ma tête se posa naturellement sur son épaule et j'observai ses mains délicates voler sur les touches. Ces mêmes mains capables de briser une nuque de sang-froid, comme de confectionner un repas digne des plus grands chefs. Il embrassa ma tempe et je fermai les yeux, passai une éternité à l'écouter, alors que la salle entière s'effaçait pour faire de nouveau place à son salon, l'odeur familière des lieux, la pièce décorée avec goût où les notes résonnaient contre les murs sombres. Dans un coin, deux cerfs allongés l'un contre l'autre dormaient paisiblement. Leurs bois lisses entremêlés semblaient briller sous la clarté de la pleine lune qui perçait par la fenêtre. À son doigt, l'alliance scintillait toujours, reflétait la lumière pâle, elle n'avait pas disparu dans cette vision. Tout comme la mienne. Je relevai mes yeux vers son visage appliqué, il me rendit mon regard, s'abaissa légèrement pour déposer un baisser aérien sur mes lèvres.

« Je t'aime, Will. » Murmura-t-il.

La musique cessa et les applaudissements crevèrent ma bulle de plénitude, me tirèrent de mon songe, et j'ouvris les yeux sur la salle. Je n'avais pas bougé de ma chaise. Sa voix résonnait encore dans ma tête, mon cœur tambourinait dans ma poitrine, alors qu'il se levait pour saluer le public, avant de revenir se rasseoir en face de moi, visiblement fier de lui.

« Tu n'as pas pu t'en empêcher, n'est-ce pas ? » Le taquinai-je.

« Tu semblais apprécier le spectacle. » Contra-t-il.

« C'était magnifique. » Avouai-je, sans détour. « Tu étais magnifique. »

« Merci. » Souffla-t-il, alors que je me perdais dans son regard indescriptible.

Éric nous apporta nos plats, interrompant notre échange silencieux, et le temps sembla reprendre son cours. Nous goûtâmes les mets, dans un silence confortable, appréciâmes le vin. Mes jambes trouvèrent les siennes sous la table, les caressèrent. Et alors que la nuit s'étirait et que certains passagers commençaient à partir, nous dégustâmes tranquillement nos desserts. L'ambiance se fit plus feutrée, les conversations se tarirent, d'autres se levèrent pour continuer la soirée dans le petit salon attenant, avec un bon verre de Scotch de vingt ans d'âge.

Et nous allâmes nous joindre à eux, parce que cela faisait partie de notre rôle. Hannibal était un soi-disant brillant homme d'affaires, dans l'import-export d'œuvres d'art, et moi, son associé et mari depuis bientôt cinq ans. Nous les intéressions. Pour la plupart, ils avaient une femme qui les attendait bien sagement à la maison, et se tapaient leurs secrétaires ou leurs assistantes dans des hôtels de luxe quand ils étaient en voyage d'affaires. Dans leur monde, plaisir et travail était trop souvent un mélange explosif. Rapidement, la fumée des cigares cubains envahit la pièce aux fauteuils confortables, les discussions tournèrent autour du business des uns et des autres, d'anecdotes plutôt cocasses, puis ils voulurent en savoir plus sur nous. L'un d'entre eux en particulier. Ricardo, un PDG au front dégarni, engoncé dans une chemise trop étriquée qui ne cachait rien de son embonpoint, qui parlait fort en remuant ses mains potelées et éclatait d'un rire tonitruant dès que quelqu'un disait quelque chose de vaguement drôle. Nous lui contâmes ensemble l'histoire de notre rencontre, montée de toutes pièces et savamment répétée en coulisses, la main d'Hannibal ne lâchant pas la mienne durant tout l'exercice.

« Vous m'êtes sympathiques, même si étrangement assortis. » Conclut-il finalement. « Vous formez un couple peu banal. »

« Ce sont nos divergences qui nous rapprochent et nos ressemblances qui nous unissent. » Répondis-je. « Nos lignes de pensée sont similaires. Nous en venons souvent aux mêmes conclusions. »

« C'est d'autant plus remarquable. » Répliqua-t-il. « J'aimerais pouvoir travailler dans une telle harmonie. Mes assistants sont tous des incapables. » Ajouta-t-il, avant de s'esclaffer une fois de plus.

Ses manières grossières m'insupportaient, mais je n'en montrai rien, bien évidemment. Tout comme Hannibal, dont je pouvais clairement sentir l'animosité vibrer dans le mince espace qui séparait nos épaules, sur le canapé en cuir noir où nous nous étions installés.

Parmi la petite assemblée, se trouvait un autre homme. Bien plus ténébreux, mystérieux et séduisant. Alejandro, qui restait très évasif sur sa carrière, comme sur sa vie privée. Des cheveux mi-longs d'un noir de jais, des prunelles inquisitrices tout aussi sombres, une musculature développée que son costume ébène hors de prix ne camouflait pas complètement, il paraissait écouter et observer plus que participer. Sa présence mettait mes sens en alerte et j'évitais consciencieusement de croiser son regard. Régulièrement, ses yeux s'attardaient sur moi, glissaient sur ma silhouette, scrutaient nos mains jointes. Et Hannibal passa son bras autour de ma taille pour me coller à lui, me permettant de respirer plus librement dans son étreinte discrète. Je devais lutter pour suivre la conversation, pour ne pas m'égarer dans les méandres de mon esprit, encore hanté par ma récente vision. J'avais besoin que nous retrouvions un paradis, quelque part. Un endroit où nous pourrions être à nouveau nous-mêmes. Encore une vingtaine de jours avant que cette mascarade prenne fin.

Quand nous quittâmes finalement le restaurant, l'heure était déjà bien avancée. Sur le pont désert balayé par une brise marine, les lumières du bateau échouaient à repousser totalement l'obscurité abyssale de l'océan qui déferlait sous nos pieds quelques mètres plus bas. Je m'appuyai dos à la rambarde et penchai ma tête en arrière, laissai le flot des vagues s'écrasant contre la coque apaiser mon esprit. Le vent me décoiffa légèrement, les embruns déposèrent du sel sur mes joues. Deux mains se posèrent sur ma taille, une bouche caressa mon cou offert, une langue lécha ma pomme d'Adam, et je me redressai pour embrasser Hannibal, alors qu'il me plaquait contre la balustrade de son corps chaud. Mes doigts se perdirent dans ses cheveux, agrippèrent sa nuque, quand les siens glissèrent sous la veste de mon costume. Son érection buta contre la mienne à travers nos vêtements, me tirant des soupirs d'impatience. Il ralentit alors ses ardeurs, jusqu'à coller son front au mien, son souffle saccadé venant mourir contre ma bouche. Un imperceptible mouvement attira mon regard un peu plus loin sur ma gauche et j'aperçus Alejandro qui nous observait à quelques mètres de là, accoudé au bastingage, un verre à la main. Hannibal suivit mon regard et l'homme nous gratifia d'une œillade appuyée, dont je ne compris pas la signification, et d'un léger signe de tête, avant de s'éclipser. Quelque chose chez lui réveillait mon instinct de préservation. Il était dangereux. D'une manière que je ne cernais pas encore. Je croisai les iris presque fauve d'Hannibal dans la noirceur de la nuit, et nous n'eûmes aucun besoin de nous concerter pour décider de nous en méfier comme la peste.

« Rentrons. » Dit-il simplement.

Et j'acquiesçai, avant de le suivre jusqu'à notre cabine.