XXXVI
The two of us are just young gods
Note de l'auteur très importante à lire : Avant de boucler l'intrigue "Bedelia & Jack", je me devais de boucler l'intrigue Chiyoh (oui, parce que non, elle ne va pas s'incruster hein) Dans ce chapitre, j'évoque l'enfance d'Hannibal. Cela fait un moment que j'y pense. Et je me suis retrouvée confronté à un problème de taille : Le temps. Dans les romans de Thomas Harris, Hannibal est né en 1933 et il perd ses parents et Mischa durant la deuxième guerre mondiale. Il est démasqué et arrêté par Will en 1980 à l'âge de 47 ans.
Mon problème, vous l'avez probablement déjà compris, c'est que Bryan Fuller a fait le choix de transposer les événements de la série dans notre présent. (je pars du principe que la fin de la série se produit en 2015) mais sans nous donner plus de détails (peut-être parce qu'il s'est retrouvé face au même problème que moi XD) Hannibal ne peut donc pas être né en 1933, ou alors, il est très bien conservé pour un vieillard XD J'ai rapidement décidé de régler ce petit problème en me basant tout simplement sur l'âge de Mads et Hugh, puisque cela colle très bien (Mads : 1965 (49 ans) et Hugh : 1975 (40 ans))
J'étais contente de moi et me pensais sortie d'affaire. Il me restait juste à me pencher sur l'histoire de la Lituanie, pour transposer les événements de l'enfance d'Hannibal sur un autre conflit. J'ai pensé, à raison, que ce pays avait une histoire riche en guerre. Oui, mais, pas entre 1952 et 1988. Entre ces deux dates, la Lituanie a eu une paix royale. Damn! Hannibal ne peut décemment pas être né dans les années 80, il aurait mon âge et ce serait parfaitement ridicule. Et les années 50 nous ramènent à la Seconde Guerre mondiale.
J'étais donc dans une impasse. J'ai donc pris la décision, compliquée mais indispensable, d'inventer complètement une nouvelle histoire dont le résultat serait le même. J'ai repris les mêmes lieux (aucune raison d'en changer), j'ai juste réinventé les causes des événements (pas de bombardement, ni de SS)
J'espère que cela vous plaira et sachez qu'en grande fan des romans, j'aurais aimé pouvoir conserver l'histoire telle qu'elle est. Il n'empêche que j'ai passé des heures sur cette histoire, alors profitez bien de ce chapitre ^^
Beaucoup de guests sur le chapitre précédent, je vous aime tous! :
Julia13verseau : Ouais XD ça devait bien arriver un jour!
Fannibal : Encore une fois, OUI! C'est promis juré craché, ce sera une happy end. Après, ça n'empêche pas qu'ils ramassent un peu hein, sinon ya pas d'histoire ^^ Hannibal le dimanche, c'est un régal XD Et oui, Will met du temps à fermer sa bouche, pour la peine, Hannibal aurait dû la lui remplir, mais c'est impoli de couper la parole, donc bon XD L'arrivée de Nan a juste été très drôle à écrire ^^ Je ne me lasserai jamais des compliments. Merci!
Filou : Je suis flatté que tu aies lu tous mes écrits! Merci, ça fait plaisir. Je suis complètement obsédée par Will et Hannibal aussi ne t'inquiète pas XD Je n'ai pas encore de fin pour cette fiction, simplement parce que je n'ai aucune envie de l'abandonner. Donc ça continuera le temps que ça continuera. Même si moi aussi j'aime énormément la fin de la série (la plus belle fin de série que j'ai pu voir) Mon final sera bien moins dramatique ;) Hannibal jaloux, c'est trop jouissif pour y renoncer XD Même si là, c'est plutôt Will. Pauvre Will, il y a trop de femmes autour d'Hannibal XD Merci et à très vite!
Will Graham : alors déjà, bon choix de pseudo XD (C'est toi Hugh? MDR) Ta review est très bien! C'est bien la première fois qu'on me fait une déclaration via un commentaire. Merci beaucoup et je t'aime aussi ^^
Le jeudi suivant arriva beaucoup trop lentement à mon goût. La compagnie de Chiyoh aurait dû faire passer les jours plus vite, mais ce fut tout le contraire. La Japonaise, qui devait éviter durant un temps de trop marcher et d'emprunter les escaliers plus que nécessaire, restait dans le salon dès qu'elle descendait de sa chambre le matin. Et la situation la rendait parfaitement exécrable.
Hannibal devait mettre ses affaires en ordre au musée, avant son congé, pour ne pas laisser trop de travaux en cours, et nous restions donc, elle et moi, de longues heures dans la maison silencieuse. Heureusement, ce n'était pas une cheville enflée qui allait l'empêcher de s'occuper d'elle-même ou de se préparer ses repas. Ce qui me dispensait de jouer les infirmières à domicile en plus du reste.
Nous oscillions entre de longues conversations, profondes et fatigantes, qui se terminaient souvent sur une incompréhension mutuelle, et des silences lourds de sens que je fuyais souvent en allant promener les chiens dans un parc aux alentours pour ne pas sortir du quartier. J'y restais le plus longtemps possible, dans la limite du raisonnable, pour ne pas tenter le diable, jusqu'à ce qu'Hannibal rentre et brise l'ambiance pesante de sa présence apaisante pour mes nerfs. Mes compagnons à quatre pattes se calquaient sur mon humeur et montraient des signes de nervosité. Ils restaient réservés avec Chiyoh, méfiants et évitaient de l'approcher. Elle ne semblait pas affectée par ce fait, cependant.
Chiyoh faisait monter en moi des émotions contradictoires que je gérais assez mal. Mon ressentiment envers elle datait bien entendu de l'époque où elle s'était dressée sur mon chemin, pour m'empêcher de rejoindre Hannibal. Elle m'avait provoqué, s'était joué de moi, pour finalement me tirer dessus. Mais, ma rancune était en réalité tournée vers moi-même et ne faisait qu'accentuer ma colère envers elle. Car, en vérité, je lui devais plus ou moins tout ce que je possédais aujourd'hui. Ce jour-là, elle m'avait empêché de commettre un acte, que j'aurais regretté le reste de mon existence. Parce que je n'aurais pas hésité à éventrer Hannibal si elle m'en avait laissé l'occasion. Je voulais qu'il meure, à ce moment-là, persuadé qu'ainsi j'en serais enfin libéré, comme on s'exorcise d'un démon.
Aujourd'hui encore, nous lui devions de ne pas être tombés dans le piège de Jack.
Et c'était cette capacité, proprement exaspérante, de se rendre indispensable, qui me faisait la détester. Par principe. Car elle protégerait Hannibal, fusse de moi-même, au péril de sa vie.
Je ne pouvais qu'extrapoler sur l'origine de cette loyauté, à partir du peu d'éléments que j'avais en ma possession. Il n'était pas difficile d'imaginer une toute petite fille aux yeux sombres et aux cheveux noirs, arrachée à sa famille et sa culture, télescopée dans le grand monde. Il était également très aisé de me figurer l'enfant, qui n'allait certainement pas à l'école, mener une vie solitaire, avec Lady Murasaki comme seule figure parentale et Hannibal, qui devait presque être un homme à cette époque, pour seul ami. Chiyoh considérait sûrement qu'elle leur devait la vie, à tous les deux. Ils l'avaient élevée, lui avaient tout appris. Elle les avait probablement aimés comme une mère et un frère, s'était identifiée à Mischa, quand Hannibal lui avait conté ces événements dont je ne connaissais encore que les grandes lignes. Elle s'était accrochée à ce jeune homme, dont la souffrance était si similaire à la sienne. La perte de la famille, le déracinement.
Ce lien qu'ils partageaient, j'en étais jaloux, tout simplement. Jaloux de ne pas comprendre où se situer le lien entre le meurtre de Mischa et la naissance du monstre qu'était devenu Hannibal. Il avait traqué les hommes qui lui avaient arraché sa petite sœur, s'était vengé. Mais qu'est-ce qui avait vraiment fait de lui ce qu'il était aujourd'hui ? Quelque chose s'était irrémédiablement brisé en lui, quand elle était morte, et l'enfant qu'il était, avait réussi à renaître de ses cendres. Sauf que ce qui en était revenu n'avait plus rien d'innocent. Il avait perdu son cœur, mais pas sa pureté d'âme cependant.
« Comment était-il ? » Demandai-je soudainement à Chiyoh, alors que nous partagions un repas dans la salle à manger. Nous étions mercredi soir et Hannibal n'allait plus tarder.
Elle n'eut pas besoin que je précise de quoi je voulais parler.
« D'une intelligence redoutable, déterminé, froid avec les étrangers mais chaleureux avec sa tante et moi. Ses études de médecine lui prenaient tout son temps, il s'y dévouait corps et âme pour être le meilleur, développa une connaissance parfaite du corps humain et une culture toujours plus vaste. Sa tante lui enseignait aussi les arts martiaux. Un enseignement qu'il prenait très au sérieux. Jusqu'à ce qu'il retrouve la trace des meurtriers de Mischa. »
« Que s'est-il passé ensuite ? » La questionnai-je, quand je vis qu'elle ne continuait pas.
« Je pense que c'est à lui que tu devrais poser ces questions. Je ne me sens pas autorisée à en parler. Même avec toi. »
Je serrai les dents, contrarié par sa réponse. Je brûlais de le connaître comme elle le connaissait.
« Je crains de rouvrir de vieilles blessures qu'il vaudrait mieux ne pas gratter. » Répondis-je en reposant mes couverts. Je n'avais plus faim.
« Tu as surtout peur qu'il ne te réponde pas. »
Je me levai si brutalement que ma chaise se fracassa au sol et que la table en fut ébranlée. Un verre se renversa, son contenu s'étala sur la nappe. J'avais envie de la frapper, de déchirer sa chair avec mes dents, de défigurer ce visage si lisse. Les chiens, allongés à quelques pas de nous, relevèrent leurs têtes. Winston gronda. Les autres l'imitèrent.
Puis, une clé tourna dans la serrure et la porte d'entrée s'ouvrit. Hannibal entra dans la salle à manger et se figea devant la scène. Son regard analysa la chaise renversée, ma posture tendue, mon aura d'agressivité, la main de Chiyoh serrée autour du manche de son couteau, les chiens qui se turent en le voyant arriver.
« Qu'est-ce qui se passe ici ? » Demanda-t-il.
Pour toute réponse, je quittai la pièce sans un regard et montai les escaliers jusqu'à notre salle de bain. Je claquai la porte, en retirant rageusement mes vêtements avant de les jeter au sol. Puis, j'ouvris les robinets de la baignoire. L'eau fumante, que je réglai le plus chaud possible, envahit rapidement la pièce de sa vapeur. J'y versai des sels à la lavande, car leur senteur m'apaisait. La cuve se remplissait lentement, quand on toqua.
« Puis-je entrer ? » Me pria-t-il prudemment derrière le battant.
J'enjambai le bord de la baignoire, un pied après l'autre, avant de m'asseoir dans l'eau brûlante. Cela me fit presque mal à la peau, mais je savourai cette souffrance salvatrice et me détendis. Seulement après, je l'invitai à me rejoindre.
Il avait enlevé sa veste de costume, son gilet, et remonté les manches de sa chemise sur ses avant-bras. Je ne doutai pas que Chiyoh lui avait déjà tout expliqué. Il s'agenouilla gracieusement à côté de moi, s'empara de l'éponge et se mit en tête de me laver, comme il le faisait parfois.
« Je veux qu'elle parte. » Dis-je. « Je ne veux pas qu'elle nous accompagne demain soir et encore moins qu'elle nous suive jusqu'à la maison de Nan. »
« D'accord. » Répondit-il, simplement.
« C'est tout ? »
« Que veux-tu que je te dise ? Que c'est renoncer à une précieuse protection, mais que je suis prêt à le faire pour toi ? »
« Je suis capable de te protéger. » Contrai-je.
« Je ne doute pas une seule seconde que tu le feras, quoi qu'il arrive. Mais, capable ? Non, tu ne l'es pas. Pas comme elle. »
J'accusai le coup, comme un uppercut dans la mâchoire, alors qu'il savonnait mes épaules.
« J'aurais dû faire ça, il y a un moment déjà, mais nous avons manqué de temps. » Ajouta-t-il.
« Quoi donc ? »
« T'entraîner. » Répondit-il.
« J'étais un agent compétent, Hannibal. » Lui rappelai-je, en me drapant dans mon orgueil blessé.
« Ce qui nous permettra de sauter le chapitre sur les armes à feu et la neutralisation d'un individu. Tu es également sportif et endurant. Tout ceci sera un atout majeur. Quand nous en aurons fini avec Bedelia, nous débuterons les sessions de taekwondo. Il y a cette rage, cette violence en toi, Will. Cette magnifique créature que tu es devenu. Mais cela manque encore grandement de maîtrise, de contrôle. Les arts martiaux t'y aideront, comme ils l'ont fait pour moi. Je veux avant tout que tu sois capable de te sortir de n'importe quelle situation, sans moi. Tu veux me protéger ? Apprends d'abord à te protéger toi-même. »
Je méditai ses paroles, en ravalant ma fierté mal placée, alors qu'il abandonnait l'éponge dans l'eau, en me laissant m'immerger pour me rincer. Il avait raison, bien entendu. Ce qui ne signifiait pas que j'allais changer d'avis sur Chiyoh.
« J'accepte volontiers, à condition qu'elle s'en aille. » Il ouvrit la bouche pour répondre, mais je le coupai. « Je veux dire, définitivement. Je ne veux pas simplement qu'elle disparaisse de nouveau dans ton ombre, Hannibal. Je n'ai pas envie de me sentir observé en permanence, ni de la savoir quelque part à proximité, prête à bondir si mon attitude envers toi ne lui convient pas. Il est temps de lui rendre sa liberté. »
Il garda le silence quelques instants avant d'acquiescer.
« Qu'elle était le déclencheur de votre dispute ? Elle a refusé de me dire quoi que soit sur ce sujet, avant d'ajouter que c'était à toi seul que je devais poser la question. »
« La garce. » Sifflai-je entre mes dents serrées.
Il leva un sourcil interrogateur et je soupirai lourdement.
« Juste avant que tu rentres, j'ai tenté de lui soutirer des informations sur ton passé. Elle a refusé de répondre et je me suis énervé. » Avouai-je. Il sourit narquoisement.
« Que veux-tu savoir ? Tu sais que je te dirai la vérité. »
Je me sentis tout à coup totalement idiot d'en avoir douté.
« Je ne voudrais pas réveiller de vieilles douleurs. »
« Laisse-moi me préoccuper de ça et pose tes questions. » Insista-t-il.
« Quand je suis allé en Lituanie, c'était pour mieux te connaître avant de te revoir. Je te l'ai déjà dit. » Il hocha la tête pour me montrer qu'il s'en souvenait. « Et j'y ai appris certaines choses. Mais, seulement des fragments, des flashs. Cela m'a aidé à te cerner, te comprendre, mais je reste frustré de ne presque rien savoir sur ton enfance. Parce que c'est le berceau de l'être que tu es aujourd'hui et que j'ai l'impression que tout un pan de toi-même m'est toujours inaccessible. J'aimerais que tu me racontes ce qui est arrivé à Mischa, Hannibal. »
Il garda longuement le silence. Ses doigts frôlèrent la surface de l'eau, y dessinèrent des arabesques imaginaires, alors que son regard se faisait lointain.
« Je suis né à Kaunas, en Lituanie, le 20 janvier 1965, dans une riche famille. Tu as vu le manoir où j'ai grandi, je ne t'apprends rien sur ce point. J'avais huit ans, et Mischa quatre, quand nous partîmes en vacances dans un chalet que nous possédions à l'époque. C'était plutôt une grande cabane, au milieu de la forêt, à des kilomètres de toute civilisation. Nous étions au cœur de l'hiver 1973 et il neigeait beaucoup. Ce n'était pas mon premier Noël en ces lieux, mais pour Mischa c'était le cas et elle s'émerveillait d'y passer ces quelques jours. C'était une petite fille pleine de vie, elle aimait les animaux et notre père lui avait raconté que dans cette nature sauvage, il n'était pas rare d'apercevoir un chevreuil ou un sanglier entre les pins d'Écosse. »
Je l'écoutai en silence, sans oser respirer trop fort ou faire le moindre mouvement, mes yeux rivés sur son visage anguleux et rempli d'ombres alors que le soleil se couchait.
« Nos parents possédaient une Coccinelle flambant neuve. À l'époque, c'était une voiture très en vogue. Notre chauffeur l'avait équipée pour la neige et prit le volant. Mon père était assis à l'avant, côté passager, et ma mère, notre gouvernante et moi, étions serrés à l'arrière, Mischa sur mes genoux. Quand j'y repense, si ça n'avait pas été le cas, elle serait peut-être morte sur le coup et ça aurait été pour le mieux. »
Ma main agrippa la sienne sans que je puisse la retenir. Il la serra à m'en faire mal, sans quitter le fond de la baignoire des yeux, mais je ne le lâchai pas.
« Mes parents aimaient prendre ces vacances avec le minimum de personnels et d'affaires. C'était l'occasion de se retrouver en famille, loin des mondanités. Il n'y avait donc que nous, dans cette maudite voiture, au milieu de nulle part. Nous étions partis en retard, parce que mon père avait un déjeuner professionnel qui s'était éternisé. Ma mère avait dit que nous n'arriverions pas avant la nuit. Et elle avait raison. Le soir tombait, rendant la visibilité difficile. Je me souviens de la fraîcheur de la vitre contre ma tempe, alors que je scrutai l'obscurité à l'extérieur. Mischa s'était assoupie contre mon torse, sa petite main dans la mienne. Elle pesait lourd pour le garçon que j'étais alors, mais elle me tenait chaud et j'aimais sentir son odeur enfantine. Dans ces années-là, les ceintures de sécurité étaient encore une notion abstraite. Je ne t'apprends rien, dans ton enfance, il en était de même. »
J'approuvai d'un signe de tête, même s'il ne me regardait pas. Je me rappelais très bien de mes après-midi dans le camion de mon père.
« La plupart des voitures en étaient équipées seulement à l'avant et personne ne prenait vraiment la peine de les attacher. C'était le cas pour nous, quand notre chauffeur rata un virage. Je ne garde qu'un souvenir flou de l'accident. Un gros choc contre ma tête, les cris de ma mère et de la gouvernante, le crissement des pneus dans la neige, le hurlement de la tôle froissée. Même à demi-conscient, j'ai serré ma sœur aussi fort que je le pouvais, un bras autour de sa tête pour la protéger. Nous avons violemment percuté un arbre, puis le silence est retombé, assourdissant. Un silence de mort. Le véhicule était retourné sur le toit, le monde était à l'envers quand j'ai ouvert les yeux. J'avais mal partout, mais aucune blessure grave, par miracle. Le reste est une espèce de brouillard abstrait. Mon inconscient a depuis longtemps occulté ces images. D'une manière ou d'une autre, je me suis extirpé de cette boîte de métal qui était devenue le cercueil de mes parents et leurs employés. Mais Mischa était vivante. Je sentais son petit cœur palpiter contre ma poitrine quand je la portai à l'extérieur. Ma tête saignait et je ne réfléchissais pas clairement. J'ai juste hissé ma sœur sur mon dos et j'ai suivi la route, à pied, jusqu'à l'épuisement. Je ne sais pas, encore aujourd'hui, où j'ai trouvé la force de marcher jusqu'au chalet. Cela me parut durer une éternité, mais certainement que nous n'étions pas très loin, en réalité. Cela me semblait la meilleure chose à faire. Nous mettre à l'abri quelque part, et seulement après, décider de la marche à suivre. »
Il fit une pause, la culpabilité inscrite sur son visage. Je me fis la réflexion que je n'aurais sûrement pas fait mieux, à sa place, et qu'il n'y avait aucune raison de s'en vouloir. J'attendis patiemment la suite, en lui laissant le temps d'explorer les pièces obscures, à l'odeur fétide, de son palais mental. Celles où il n'allait jamais.
« Mais, comme tu l'imagines, une fois le feu allumé dans la cheminée et les quelques couvertures que j'avais trouvées dans un placard, enroulées autour de Mischa, je me retrouvai dans une impasse. Le garde-manger était vide, bien entendu. Nous avions bien apporté quelques conserves dans nos bagages, mais elles étaient restées dans le coffre et je n'avais pas la force, physique ou mentale, d'y retourner. Mon père était un chasseur hors pair et avait l'habitude de nous nourrir de gibier quand nous venions au chalet. Même en plein hiver, il était capable de trouver à manger dans n'importe quelle forêt. Malheureusement, je ne partageais pas ce talent avec lui, à l'époque. J'étais épuisé et je m'endormis rapidement cette nuit-là. Mourir de faim n'était pas une perspective réjouissante, mais je n'eus pas l'occasion de réellement me pencher sur le problème. Le lendemain, nous fûmes réveillés par un groupe d'hommes qui s'introduisirent sans vergogne dans le chalet. Ils semblaient rustres, hostiles et erraient apparemment dans les alentours depuis un certain temps. Peut-être avaient-ils repéré le chalet auparavant et attendu de voir si quelqu'un allait venir, peut-être pas. Je ne le saurais jamais. Ils parlaient russe, comme je le compris rapidement. J'ai toujours été doué avec les langues et connaissais déjà quelques rudiments. Si bien qu'en faisant mine de ne rien comprendre, je pus écouter leurs conversations et saisir qu'ils étaient des fugitifs évadés d'une prison quelconque. Ils s'étaient réfugiés sous le couvert des arbres dans leur cavale. Ce qui voulait dire que les secours finiraient par arriver, ai-je pensé. En les pistant, les autorités finiraient par tomber sur la voiture accidentée et trouveraient la cabane. Mais ça ne s'est jamais produit. »
Il fit une nouvelle pause. L'eau se refroidissait, mais je ne bougeais pas, paralysé par son récit et les images horribles qu'il éveillait dans mon imagination trop fertile. L'étau de ses doigts sur les miennes ne s'était pas relâché et j'avais des fourmis dans la main.
« Les deux premiers jours, ils se contentèrent de vider le stock d'alcool et de profiter du feu, en discutant de ce qu'ils allaient faire. Je comprenais peu de choses, mais apparemment, ils avaient décidé de nous garder comme otages, pour négocier leur liberté. Nous étions relégués dans un coin de la pièce principale, avec une seule couverture pour deux. Le froid était mordant et Mischa tomba rapidement malade. Je sentais pour la première fois l'odeur de la fièvre sur quelqu'un et ne l'oublierai jamais. Sa toux résonnait comme le souffle de la mort. Et la faim n'arrangeait rien, elle finit par les rendre agressifs, déments. Les monta les uns contre les autres. J'espérai alors qu'ils s'entre-tuent. »
« Mais ça n'est pas arrivé. » Ajoutai-je, après un long silence.
« Non. À la place, ils ont commencé à nous regarder d'un autre œil. Et le matin du quatrième jour, ils nous ont déshabillés et palpés, avant de décider que j'étais trop sec et trop maigre. Mischa, en revanche, était plutôt dodue, ronde comme le bébé qu'elle était encore. Et condamnée, de toute façon, comme ils le diagnostiquèrent aisément. Elle toussait sans discontinuer à ce moment-là et peinait à rester consciente. Ce qui se passa ensuite reste toujours imprécis dans ma mémoire, même après que j'aie retrouvé mes souvenirs bien des années plus tard. »
La suite, je n'avais pas besoin qu'il me la raconte. Mais, il semblait impossible de le stopper à présent. Comme s'il devait absolument aller au bout. Et je lui devais d'affronter les démons que j'avais réveillés.
« Ils l'ont tuée, cuisinée et mangée. Ce que j'avais totalement oublié, néanmoins, c'est qu'ils m'en avaient donné aussi. »
« Mon Dieu… C'est pour ça que tu les as mangés à leur tour, quand tu les as retrouvés. »
Ce n'était pas une question, donc il ne répondit pas, mais releva enfin les yeux pour croiser mon regard.
« Pourquoi… » Je cherchai mes mots. « Pourquoi ne pas t'être arrêté après eux ? »
« Parce que j'y avais pris goût. Souviens-toi de ce que tu as ressenti la nuit où tu as tué Randall Tier. Ou quand tu as égorgé Francis Dolarhyde. Les premières fois sont toujours les meilleures, n'est-ce pas ? Évidemment, j'étais beaucoup plus imprudent, jeune, je me cherchais encore. Ce n'est qu'en Italie que j'ai amélioré ma technique et que je suis devenu prudent. » Et je compris ce qu'il voulait dire. « Sors du bain avant d'attraper la mort. » Conclut-il, en se levant pour prendre un peignoir.
Il me le tendit ouvert, pour que je l'enfile. Je me levai et enjambai la baignoire, avant de m'emmitoufler dans le tissu éponge. Il faisait chaud, mais pas au point de tremper dans l'eau froide et je frissonnai légèrement. Il me prit dans ses bras et me serra contre lui. Je l'embrassai doucement.
« Allons au lit. » Dit-il simplement. Et je le suivis dans notre chambre, après avoir tiré sur la bonde pour vider l'eau.
J'abandonnai le peignoir sur le dossier d'un fauteuil et me glissai nu sous les draps frais, sans allumer la lumière. Rapidement, il se déshabilla et me rejoignit.
« Comment t'es-tu finalement enfui ? » Demandai-je, dans l'obscurité.
« J'aurais pu partir la nuit, quand ils comataient, mais n'importe quel Lituanien qui se respecte te dira que c'est du suicide, en plein hiver. J'étais seul, au milieu de nulle part, je devais être plus malin. Un moment d'inattention. Voilà tout ce qu'il me fallut. Je sautai sur l'occasion et m'élançai dans la forêt, alors que le soleil se levait à peine. Puis j'ai suivi la route, à l'abri des arbres, durant ce qui me parut une éternité. Ils ne m'ont pas poursuivi. J'ai eu la chance de croiser une voiture après plusieurs heures de marche. Des locaux, qui passaient par là. Il était trop tard pour rallier la ville la plus proche, ils m'ont donc accueilli chez eux. Ce n'est que le lendemain que j'ai pu être rendu aux autorités. Ils n'ont jamais retrouvé les fugitifs. Ils s'étaient enfuis Dieu seul sait où. J'ai fini dans un orphelinat, puis mon oncle et ma tante m'ont adopté. Mais c'est un autre chapitre. Je t'en parlerai, mais pas ce soir, si tu veux bien. »
Je lui accordai volontiers ce répit. Il en avait déjà fait bien plus que je m'y attendais et je devais également digérer toutes ces informations. Des images atroces défilaient derrière mes paupières, alors que je fermais les yeux. Hannibal me serra plus fort contre son torse, comme s'il percevait mes pensées. Et je m'endormis ainsi, dans la chaleur de ses bras.
