XXXVIII

You wanna go to heaven but you're human tonight

Note de l'auteur : Je ne le dirai jamais assez, j'adore vous endormir sur un tas de trucs pour finalement les ressortir de leur trou XD

Quand je parle du "charme Lecter", je fais bien sûr référence à sa capacité à presque hypnotiser les gens.

Intéressez-vous à l'Expérience de Milgram sur l'obéissance à l'autorité. Les résultats ont vraiment quelque chose d'effrayant.

Le spectre lumineux visible s'étend en partant du vert. Et non, bien que nous l'utilisions depuis toujours pour marquer le danger, le rouge n'est pas la couleur que l'œil perçoit le mieux.

Pour les menaces de mort, merci de rester poli dans la mesure du possible XD

Bonne lecture.

idoines : Merci beaucoup! J'essaye de toujours faire mieux ;)

Fannibal : Ce ne serait pas Will s'il n'absorbait pas la souffrance d'Hannibal. Son don est toujours là. Merci ^^

Merci. Je ne sais pas si avoir un don pour ce genre de scènes me servira réellement dans la vie, mais tu n'es pas la seule à me dire ça XD Ton impression sera confirmée ou non dans ce chapitre ;) De rien, j'aime embellir les lundis matin des gens XD


Nous arpentâmes le trottoir jusqu'au salon d'un pas lent et mesuré, nos lunettes de soleil sur nos nez, comme si nous profitions des chaleurs estivales. Je résistai au besoin de lui prendre la main. Tout ce qui aurait pu nous faire remarquer était mauvais. Au milieu des passants, nous étions deux amis, anonymes parmi les anonymes.

Hannibal poussa la porte de l'établissement, je jetai furtivement un regard en biais au trottoir d'en face et fus incapable de repérer des agents. S'il y en avait, ils étaient bien dissimulés. Ou peut-être étaient-ils encore en route.

Nous entrâmes dans l'institut et une jeune femme nous accueillit avec un professionnalisme irréprochable. La vaste pièce, très bien éclairée, sentait le shampoing, la coloration et toutes ces odeurs de cosmétiques propres à ce type de lieux. Les coiffeuses s'affairaient, aux bacs ou coupes, le salon était plein. Le bruit assourdissant d'un sèche-cheveux à proximité couvrait en partie la voix de l'hôtesse.

« C'est pour vous ? » Demanda-t-elle à Hannibal, quand elle vit qu'il s'avançait en premier.

Ma compréhension du français s'améliorait de jour en jour.

« Oui. À quatorze heures trente. »

« Je vois. » Dit-elle, en parcourant l'agenda sur le comptoir de la caisse. « Si vous voulez bien me suivre. Votre ami reste avec vous ? »

« Oui, il m'accompagne. »

Comme prévu, elle nous demanda de patienter dans une pièce privée, meublée de deux fauteuils inclinables équipés de petites tablettes pour y poser les mains, de tabourets réglables pour les esthéticiennes, d'un large canapé pour les clients suivants et d'une vitrine remplie de vernis de toutes les couleurs, de limes, de dissolvants, de soins. La décoration, visiblement récente, était épurée et plutôt neutre. Attirer une clientèle masculine devait être leur nouvelle priorité.

Puisqu'il n'y avait personne d'autre, Hannibal s'installa directement, en gardant sa sacoche près de lui. L'hôtesse s'était bien proposée de la ranger dans le vestiaire, mais il avait poliment refusé, bien évidemment. Je marchai jusqu'à la sortie de secours, appuyai sur la barre pour m'assurer qu'elle était ouverte, et pris place sur le sofa, sur sa droite, en réajustant le couteau sous ma chemise. Puis nous attendîmes dans un silence tendu.

L'esthéticienne arriva au bout de quelques minutes et nous proposa des boissons. J'acceptai pour m'occuper les mains, Hannibal déclina l'offre. Elle nous laissa encore une poignée de secondes, puis m'apporta un soda et un verre en plastique, avant de s'asseoir sur le tabouret. Le bruit de la canette qui s'ouvre et le pétillement du Coca-Cola quand je le versai dans le récipient furent les seuls sons qui résonnèrent dans la petite pièce alors que la jeune femme rassemblait son matériel.

Elle était blonde, avec quelques mèches roses, mince, ses ongles étaient ornés de motifs panthère et son badge indiquait « Samantha ». Une véritable vitrine pour le salon et un sourire ravageur qu'elle offrit à Hannibal en lui demandant ce qu'il désirait qu'elle fasse. Il fallait croire qu'elle ne serait pas contre l'idée de s'occuper d'autre chose que ses mains, et cela me fit sourire dans ma barde de trois jours. Cette fille n'était définitivement pas assez classe pour lui plaire. Puis je repensai à mes chemises à carreaux et à mes pantalons élimés, et me demandai soudainement ce qu'il avait bien pu me trouver à cette époque.

Samantha – très certainement Sam, pour les intimes – commença à limer les ongles de la main gauche d'Hannibal, dans des gestes qui étaient de toute évidence parfaitement maîtrisés, en faisant la conversation. Quand elle apprit que j'étais Américain, elle s'efforça de s'exprimer dans un anglais qu'elle ne pratiquait pas assez souvent en dehors de son travail.

« C'est une alliance très originale. » Commenta-t-elle. Cela ne parut pas l'affecter plus que ça. « Madame n'a pas voulu venir avec vous ? »

« Madame est ici. » Intervins-je, en levant le doigt comme un élève signalant sa présence en classe.

Elle tourna la tête vers moi et ses yeux voyagèrent de mon visage à mon annulaire.

« Toutes mes excuses. La loi sur le mariage est encore récente. Nous n'avons pas souvent l'occasion de tomber sur des couples mariés. » Se justifia-t-elle immédiatement. « Si vous le souhaitez, je peux vous faire trente pourcents sur le soin de votre choix. » Ajouta-t-elle, commerciale, pour rattraper sa maladresse, en reprenant son ouvrage.

« Non merci. Nous ne pouvons pas nous attarder. » Répondis-je.

« Ne vous inquiétez pas. Je peux demander à ma collègue de s'occuper de vous en même temps que votre compagnon. Comme cela, vous aurez terminé en même temps. »

« Vraiment, c'est très gentil. Mais, je n'aime pas que l'on me touche les mains. »

Bedelia n'allait plus tarder et nous devions essayer de faire en sorte qu'il n'y ait pas besoin d'une deuxième esthéticienne.

« Je comprends. Puis-je vous proposer une coupe de cheveux, dans ce cas ? » Insista-t-elle.

« Non merci. Je suis venu pour l'accompagner. Cela ne me dérange pas d'attendre ici, je vous assure. »

Elle sembla hésiter, évaluer si elle devait s'arrêter là pour que son offre n'ait pas l'effet inverse que celui escompté, et Hannibal cachait difficilement son amusement. À mes yeux, du moins. Je le gratifiai d'un regard qui signifiait : merci pour ton aide précieuse.

« Très bien. Dans ce cas je vous donnerai un bon de réduction pour votre prochaine visite. »

« C'est très gentil à vous. »

Elle sourit et se munit d'un pot de crème hydratante, qu'elle réchauffa dans ses mains avant de l'appliquer. Et comme si apprendre soudainement que nous étions ensemble nous avait fait basculer dans une dimension parallèle où nous n'étions plus d'un quelconque intérêt, elle pencha outrageusement sa poitrine généreuse sous le nez d'Hannibal. Une vue que visiblement, il appréciait un peu trop, puisqu'il huma son odeur.

« Votre parfum est très plaisant. » La complimenta-t-il, alors que je le regardais bouche bée. « Qu'elle drôle de coïncidence, chéri. C'est le même que portait ton amie, l'autre jour. Celle que tu as croisée en faisant ton footing. »

Le fils de p…

« Oui, je me souviens. »

C'était de bonne guerre, puisque je ne m'étais jamais expliqué à propos de cette fille – Sonia ? Sandrine ? Sidonie ? – que j'avais rencontrée au Champ de Mars et que je comptais bien ne pas le faire, à moins d'y être obligé. Mais, il devait se douter que cela était lié, d'une manière ou d'une autre, à Bedelia, sinon il aurait posé beaucoup plus de questions.

Quand on parle du loup…

Bedelia choisit ce moment pour arriver. Elle ne nous reconnut pas immédiatement, sûrement dupée durant quelques secondes d'inattention par l'incongruité de la situation et nos artifices. Puis elle regarda mon visage plus attentivement, quand elle s'assit à ma gauche pour attendre son tour, et se figea, son sac à main serré contre sa poitrine comme un bouclier. Peut-être y avait-il une arme à l'intérieur. Il faudrait surveiller ça.

Innocemment, je lui souris. Elle, pas du tout, puis tressaillit malgré elle, quand son regard croisa celui d'Hannibal. L'échange passa complètement inaperçu aux yeux de Samantha, qui acheva sa tâche, imperturbable.

« Je termine avec ces messieurs et je suis à vous dans cinq petites minutes, Madame. » Dit-elle à Bedelia.

Elle se contenta de hocher la tête en réponse. Elle était toujours aussi belle, même avec l'expression défaite de son visage. J'échangeai une œillade avec Hannibal. Il était temps d'agir.

« Je vais vous régler par carte bleue. Pouvez-vous apporter la machine ? » Demanda Hannibal.

Samantha, qui avait sûrement pour consigne d'éviter de laisser les clients seuls, à cause de la sortie de secours, sembla hésiter. Mais le charme Lecter opérait définitivement sur elle et elle se leva finalement.

« Bien sûr. Je reviens tout de suite. »

Discrètement, je m'emparai de mon couteau et l'appuyai contre les côtes de Bedelia, alors qu'elle s'apprêtait à parler. Elle se raidit et ne dit rien, alors que la petite blonde quittait la pièce. Vif comme l'éclair, dans la seconde Hannibal bondit de son siège, un coton dans la main qu'il plaqua sur le visage de Bedelia avant qu'elle ait pu réagir. Nous devions procéder rapidement. Elle se débattit contre moi, au point que je préférai ranger mon couteau avant qu'elle s'empale elle-même dessus, et aider Hannibal à la maîtriser. Il ne fallut que quelques secondes pour qu'elle perde connaissance et il la souleva prestement dans ses bras, avant de pousser la porte avec son dos. La lumière éclatante de cette après-midi m'éblouit et je me tournai vers l'intérieur de la boutique, pour m'assurer que la voie était toujours libre. Mes yeux tombèrent alors sur la sacoche d'Hannibal, qu'il avait malencontreusement oubliée sur le fauteuil. Une preuve supplémentaire qu'il n'était pas serein face à ce plan. La porte de sortie claqua derrière lui et j'entendis vaguement le bip du verrou de la voiture étouffé par le battant. En deux enjambées, je récupérai le petit sac et m'apprêtai à le rejoindre, quand Samantha revint. Elle se figea en constatant la situation.

« Mais, qu'est-ce que… »

Un bruit assourdissant l'interrompit et mon cœur s'arrêta, avant d'éclater en morceaux.

« Mon Dieu ! » Cria-t-elle, dans sa langue natale. « C'était un coup de feu ? »

Réagit Will, bordel de merde, réagit !

« Je suis de la police ! » Improvisai-je, avec le même aplomb qu'à l'époque où c'était effectivement le cas. « Verrouillez derrière moi et que personne ne sorte, sous aucun prétexte ! »

Si elle n'était pas en train de paniquer, elle se serait probablement rendu compte à quel point tout ceci n'avait aucun sens. Mais Stanley Milgram avait raison sur ce point, sous l'autorité d'une personne supposée compétente, l'obéissance à un ordre, même contraire à la morale, était quasi systématique. Elle hocha donc frénétiquement la tête, avant de me laisser partir. Et pour la deuxième fois, le soleil m'aveuglant un instant.

Peu de gens le savent, mais sur le spectre lumineux visible, c'est le vert que l'œil perçoit en premier. Vert comme la chemise de Jack. Le rouge, lui, n'arrive que bien après. Rouge comme le sang que les vêtements d'Hannibal qui respirait difficilement, effondré aux pieds du coffre ouvert dans lequel il avait allongé Bedelia. Le noir n'apparaissait qu'en dernier. Ce qui ne m'empêcha pas de voir le noir brillant de l'arme pointée sur la tête de mon mari, prête à tirer, et de m'élancer en travers de sa trajectoire.

Jack croisa mon regard sans flancher, alors que je faisais barrage de mon corps, et je plongeai dans l'abîme du canon du pistolet. Mon cœur battait à présent à une lenteur presque effrayante. J'étais prêt à mourir et il le savait très bien. Dans mon dos, Hannibal tentait de m'écarter d'un bras trop faible. La balle l'avait touché à l'épaule. Mais je refusai de bouger.

Jack hésita durant une seconde, sembla sur le point de parler. Il n'aurait pas dû.

Le projectile l'atteint silencieusement et se logea dans sa poitrine. Un cercle carmin s'élargit sur sa chemise, alors qu'il s'écrasait sur le sol. Je me tournai immédiatement vers Hannibal, pour l'aider à se relever, sans me soucier de notre sauveur – ou plutôt notre sauveuse – car je n'eus aucun mal à deviner son identité. Il serait temps d'analyser la situation plus tard, de se demander ce que Jack foutait là. En attendant, je transportai rapidement Hannibal sur le côté de la voiture, avant d'ouvrir la portière et de l'allonger sur la banquette arrière. J'avais trouvé ça disproportionné, presque ridicule, quand il avait insisté pour la recouvrir d'une bâche en plastique. Si j'avais su que cela servirait à éviter que son propre sang ne tache le tissu des sièges…

Au loin, on entendait les sirènes hurler. Il devait nous rester moins de cinq minutes pour déguerpir et Jack gisait toujours dans la ruelle. S'il vivait, notre existence serait rendue publique et nous ne pourrions plus nous cacher nulle part. Si nous l'emportions avec nous, nous avions peut-être une chance de nous en sortir. Mais l'homme devait faire presque le double de mon poids et le temps jouait contre moi. Je le pris néanmoins par les aisselles et tentai de le traîner jusqu'au véhicule.

Chiyoh sortit alors de l'ombre, son fusil sur le dos et un sac sur l'épaule. Elle courut vers moi et sans un mot, m'aida à transporter péniblement le corps inconscient dans le coffre – heureusement très large – où il rejoignit Bedelia, avant de le fermer. Sans nous consulter, elle monta côté passager et glissa son arme sous son siège, alors que je m'installai derrière le volant avant de démarrer en trombe.

La route jusqu'à la maison de Nancy me parut interminable. En prévision, Hannibal avait entré l'adresse dans le GPS et je n'avais qu'à suivre les indications. Une fois sortis de Paris, nous nous arrêtâmes sur une aire d'autoroute, en retrait sur le grand parking. Chiyoh sortit un kit de premier secours de son sac et, toujours dans rien dire, soigna sommairement Hannibal qui peinait à rester conscient. En surveillant que personne ne s'approche de la voiture, je pris sa main ensanglantée dans la mienne.

« On va s'en sortir. » Murmurai-je simplement.

Il hocha faiblement la tête, pour bien montrer qu'il avait compris. Quand l'hémorragie fut maîtrisée et la plaie bandée, nous reprîmes la route à une allure suffisamment modérée pour ne pas nous faire arrêter.

La suite ? Pour le moment, elle était simple. La maison avait une cave. Nan nous l'avait précisé, car elle y stockait du bon vin. Nous y descendrions Bedelia et Jack, en les attachant d'une manière ou d'une autre. Puis nous installerions Hannibal dans une chambre, avant de constater la gravité de sa blessure.

Comment cela avait pu aussi mal tourner ? Nous détenions le chef du bureau des sciences du comportement du FBI. Une disparition que ne pourrait pas passer inaperçue. N'en déplaise à Hannibal, il faudrait le tuer et effacer toutes traces de lui très rapidement. S'il survivait au voyage. Après une heure et demie de route, dans le coffre, tout était toujours silencieux, tandis qu'à l'extérieur, le paysage urbain laissait peu à peu place à la campagne.