XXXIX

You know we're gonna be legends

Note de l'auteur : Je ne peux pas poster ce chapitre sans évoquer le drame qui a frappé notre pays. Certaines l'ignorent, mais je vis dans le 93. Heureusement, j'étais chez moi, ma colocataire aussi. Je n'ai aucune perte à déplorer. Cela ne m'a pas préservé de passer deux jours et deux nuits très longs, entre la catatonie et le besoin irrépressible de faire quelque chose. Je dors mal, je ne mange pas beaucoup.

Mais je tenais à écrire ce chapitre. Parce qu'il faut continuer à vivre. Il n'empêche que j'ai eu beaucoup de mal à l'écrire.

Dans ce chapitre, il y a une insistance particulière autour des blessures par balle et autant dire que l'ambiance n'est pas joyeuse. Cela fut cathartique pour moi. Cependant, si vous préférez ne pas le lire pour le moment, je comprendrai tout à fait. Je n'attends pas vraiment de commentaires dans l'immédiat à vrai dire. Je voulais juste faire quelque chose de normal et d'agréable. Quelque chose de sécurisant.

La vie continue néanmoins et aujourd'hui, c'est l'anniversaire de MaLune, une lectrice de longue date et une amie. Je tenais à lui dédier ce chapitre, en ce jour spécial.

J'espère que vous allez tous bien, que vos familles et vos amis vont bien. Restez forts. Pour des jours meilleurs.

Filou : Je me suis bien amusée avec ce savoureux dialogue entre Hannibal et Will ^^

Fannibal : Puisque j'ai bien noté que beaucoup s'attendaient à ce que leur plan tourne mal, j'ai décidé de jouer la carte de l'humour et de la légèreté pour vous endormir un peu. Apparemment, ça a marché ^^ J'en suis contente. Le sort de Jack est scellé et j'en connais un qui doit des excuses à Chiyoh, mais ça, c'est pas gagné.


La nuit était tombée. Hannibal occupait un lit dans une chambre à l'étage. Il n'avait toujours pas repris connaissance depuis notre arrivée quelques heures auparavant. J'essayai de ne pas trop penser à ce qui se passerait s'il ne se réveillait pas rapidement. Nous ne pouvions pas l'amener à l'hôpital. Les médecins appelaient toujours la police en cas de blessure par balle. Mais, nos connaissances médicales se limitaient au strict minimum. Ni Chiyoh, ni moi, ne savions poser une perfusion.

Le cas de Jack était aussi très préoccupant. Même si cela m'atteignait bien moins, je n'aimais pas l'idée de le laisser simplement mourir. La balle avait traversé sa poitrine, sous l'aisselle droite, et était ressortie, sans perforer le poumon, fort heureusement. Chiyoh savait définitivement ce qu'elle faisait. Nous l'avions installé dans une des deux pièces qui composaient le sous-sol, sur un lit de camp que nous avions trouvé, et attaché son poignet à un tuyau solide avec ses propres menottes. Dans une autre salle, derrière une lourde porte, se trouvait la cave à vin. Là où nous avions enfermé Bedelia, attachée à une chaise et bâillonnée depuis qu'elle avait repris conscience. Motivée par la peur ou son instinct de survie, elle se tenait tranquille. Elle n'avait aucun moyen de connaître l'état d'Hannibal ou d'apprendre la présence de Jack et cela devait rester ainsi le plus longtemps possible, sinon, elle n'hésiterait pas à saisir l'occasion.

J'aurais voulu rester au chevet d'Hannibal, mais ce n'était pas le travail qui manquait. Chiyoh et moi ne parlions pas beaucoup. Juste quelques mots, pour dire que nous allions faire ci ou aller là. J'avais peur d'ouvrir la bouche et de ne plus pouvoir m'arrêter. Le coup de feu résonnait encore dans mes oreilles.

Quand nous nous fûmes assurés que nos prisonniers ne s'enfuiraient pas et après avoir déballé nos affaires, nous nous retrouvâmes subitement sans rien d'autre à faire qu'attendre. Chiyoh était dans la cuisine, occupée à préparer de la soupe. L'odeur du bouillon embaumait la pièce, porteuse de souvenirs de longs soirs d'hiver, au lit avec la grippe. Il faisait chaud dehors, mais je me sentais glacé à l'intérieur et la première cuillère me soulagea, quand nous nous attablâmes en silence autour de la petite table qui meublait la cuisine.

Seul le bruit des couverts était audible. Ni musique, ni télévision, juste nos respirations. J'aurais donné beaucoup pour que mes chiens soient là. Mais ils étaient restés dans notre maison parisienne, où Nancy nous avait assurés qu'elle s'en occuperait tous les jours. J'essayai de débuter une conversation, plusieurs fois, sans succès. Les mots se bousculaient dans ma tête et venaient buter contre mes dents serrées. Je lui étais reconnaissante de nous avoir permis de nous enfuir et, en même temps, en colère qu'elle ait échoué à le protéger. Au moins autant que je m'en voulais à moi-même pour les mêmes raisons. Les événements tournaient en boucle dans mon palais mental. La sacoche oubliée, la détonation, la chemise verte de Jack, son regard, le sang sur le macadam. J'avais été témoin de scènes bien plus horribles que celle-ci. Bon sang, j'en avais même été l'auteur. Mais ces images-là ne me quittaient pas, car ce qui s'était passé aurait pu être évité. Nous aurions dû simplement quitter la ville. Je m'en voulais, à présent, d'avoir autant tenu à défendre ce que nous avons. Ce n'était qu'une maison. Où nous vivions n'était pas important, tant que nous étions ensemble, Hannibal et moi. Que ferais-je de tous ces biens, s'il venait à disparaître ? À quoi bon continuer cette vie ? Le plus important, c'était qu'il aille bien.

« Arrête. » Dit-elle fermement, en me faisant presque sursauter. « Je ne l'ai pas vu venir et tu as eu une chance inouïe de t'attarder à l'intérieur pour je ne sais quelle raison. C'est toi qui m'as donné le temps d'agir, Will. Jack Crawford m'a surpris autant qu'il a surpris Hannibal. Je ne faisais que vous observer. Je n'étais pas prête à tirer, quand il est sorti de nulle part. C'était comme s'il savait que vous étiez là, comme s'il vous attendait dans l'ombre. Il n'a prononcé aucune sommation. Il s'est simplement contenté de s'avancer calmement derrière Hannibal avant de tirer. Vous êtes vivants uniquement parce que tu as réussi à détourner son attention, à le faire hésiter quelques précieuses secondes. Alors ne te blâme pas. Quelque chose nous échappe dans cette histoire. Et seul Jack détient les réponses. Quand il sera réveillé, nous le ferons parler. »

Je hochai la tête silencieusement, en rassemblant mes mots. Puis je relevai mes yeux sur elle, sur le point de répondre, quand je remarquai qu'elle fixait un point par-dessus mon épaule. Je tournais le dos à l'escalier qui menait à l'étage, autant qu'au couloir où se trouvait la porte de la cave. Si bien que je craignis de me retourner et de ne pas voir ce que j'attendais. Mais en voyant qu'elle ne se levait pas pour se précipiter, je fis lentement pivoter ma chaise.

Au pied des marches, sa main fermement agrippée à la rampe, Hannibal se tenait debout, malgré son teint pâle comme la mort. Son torse nu, barré d'un bandage ensanglanté, se soulevait au rythme laborieux de sa respiration. Ses iris teintés de rouge étaient braqués sur moi.

Sans un mot, je me levai en hâte, pour l'aider à s'asseoir sur le canapé du salon à quelques pas de là. Je le retins pour qu'il ne tombe pas trop lourdement sur les coussins, avant de me rouler en boule contre lui. Il passa paresseusement son bras valide autour de mes épaules. Chiyoh s'assit sur un fauteuil en face de nous.

« Comment te sens-tu ? » Demanda-t-elle.

« Tu n'aurais pas dû te lever. » Ajoutai-je.

« Je me suis réveillé seul dans une chambre inconnue. Sans aucun souvenir de la manière dont je suis arrivé ici. Je voulais m'assurer que vous alliez bien, qu'il n'y avait plus de danger. Maintenant que je suis là, racontez-moi tout. » Répondit-il.

Sans lui demander s'il avait faim, je me dégageai pour retourner dans la cuisine et remplis un bol de soupe, avant de le poser sur un plateau et de lui apporter, alors que Chiyoh débutait son récit. Il dégusta doucement son plat, en écoutant la Japonaise sans l'interrompre. Puis j'enrichis l'histoire de mon propre point de vue des événements. Il resta un long moment dans un silence lourd de réflexion, perturbé uniquement par le tintement de sa cuillère, avant qu'il pose le plateau sur la table basse.

« Ils sont donc dans la cave. »

« Oui. Nous avons dû improviser. La présence de Jack n'était pas prévue et il est une sérieuse charge à gérer. Mais nous ne pouvions pas le laisser sur place. Il aurait témoigné et nous aurait traqués impitoyablement. » Résumai-je.

« Il ne doit pas sortir de cette maison vivant. Tout comme cette chère Bedelia. » Trancha-t-il, d'une voix vibrante de ressentiment.

Je n'avais pas l'habitude de le voir exprimer des émotions fortes, comme la colère ou la tristesse. Il était un être tempérant, doté des quatre vertus cardinales. En aucun cas, quelqu'un qui laissait ses sentiments lui dicter ses actes. Mais Jack avait atteint un point de non-retour, frappé contre les murs du palais mental d'Hannibal jusqu'à réveiller les monstres cachés dans les encoignures, leurs griffes acérées prêtes à frapper.

« Survivra-t-il à sa blessure ? » Demanda-t-il après un moment de flottement.

« Nous n'en savons rien. C'est toi le médecin ici. » Répondis-je.

Il acquiesça.

« Avant tout, je vais changer mon bandage, avec ton aide. Ensuite, je descendrai voir ce qu'il en est. »

Il se leva prudemment, vacilla sur ses jambes et je glissai mon bras sous ses aisselles pour le soutenir jusqu'à l'étage, où se trouvait également la salle de bain. Chiyoh resta en retrait, probablement occupée à ranger la cuisine. Nous montâmes les marches une à une, sa tête appuyée contre la mienne. Il sentait le parfum métallique du sang. Une odeur que j'avais l'habitude de percevoir sur lui, sauf que ce n'était pas le sien habituellement.

Nous entrâmes dans la salle d'eau meublée d'une baignoire-douche encastrée et d'un lavabo. Il retira péniblement son pantalon et ses sous-vêtements, avant de s'asseoir au fond. Puis, alors qu'il commençait à se contorsionner pour retirer ses pansements, je m'agenouillai sur le carrelage blanc, avant de repousser ses poignets pour le faire à sa place. Délicatement, je déroulai la bande qui adhéra légèrement à la blessure, avant de la jeter au sol. La plaie était saine, même moi, je pouvais le voir. Chiyoh avait extrait la balle et il n'y avait donc qu'un point d'entrée sur son épaule gauche, comme une jumelle de ma propre cicatrice. À ce souvenir, une douleur fantôme s'éveilla dans mon épaule droite. Le trou béant suintait encore, mais ne saignait plus.

« Nous avons nettoyé et désinfecté la plaie comme nous pouvions. Chiyoh s'est occupé de la balle. Tu pèses un sacré poids quand tu es inconscient. »

« Merci. Vous avez fait du bon travail. »

Je tournai le robinet et regardai la baignoire se remplir. Les restes de sang séché sur son ventre et sa poitrine colorèrent l'eau de volutes roses. Mes yeux s'y perdirent un instant. Puis je m'emparai d'une éponge, avant de tapoter doucement la blessure, sans y mettre de savon. Hannibal ne cilla même pas. Ce n'était pas la première fois que je pouvais constater sa résistance hors norme à la douleur. Je croisai son regard rougeoyant, avant de me pencher sur lui pour l'embrasser. Ce fut comme un nouveau premier baiser. Désespéré, violent, le tranchant de ses dents, le goût de sa langue. Malgré la vie que nous menions, les choix que nous avions faits, j'expérimentais pour la première fois la peur réelle de le perdre depuis que je ne voulais plus ardemment le voir mort. Jack avait ébranlé l'image de l'être invincible que je me faisais d'Hannibal. Mais l'épaisse carapace qui l'entourait n'était pas à l'épreuve des balles et j'allais devoir assimiler cette nouvelle donnée.

Il mit lui-même un frein à notre étreinte, quand il vit que j'en étais moi-même incapable, avant de coller son front au mien. La position était inconfortable, je bataillais pour ne pas tomber dans l'eau, mais pour rien au monde, je n'aurais voulu le lâcher. Je n'extériorisai pas mes émotions, c'était inutile de les formuler à voix haute, d'y mettre des mots toujours trop faibles et inappropriés. Je n'avais qu'à scruter ses iris havane, pour que nous partagions nos pensées. J'y vis la rage à peine retenue, son soulagement de me voir sain et sauf, sa reconnaissance envers Chiyoh, une étincelle d'amusement et un élan de créativité dans les zones obscures de son esprit, où il réfléchissait déjà au sort de nos captifs.

Sans un mot, je me relevai alors, pour prendre un nouveau bandage et une compresse dans l'armoire à pharmacie, alors qu'il vidait la baignoire et se séchait d'une serviette, avant de l'aider à panser sa plaie correctement. Il avait repris quelques couleurs sur ses pommettes saillantes. Manger un peu avait dû lui faire du bien. L'eau chaude du bain aussi.

« Tu as besoin d'autre chose ? Un antidouleur ? » Le questionnai-je, en caressant sa nuque.

« Non, merci. Je veux juste m'habiller et descendre au sous-sol. »

En bas des marches grinçantes, une unique ampoule nue au plafond peinait à repousser l'obscurité. Au fond, exactement où nous l'avions laissé, Jack gisait, toujours inconscient, sur son lit de fortune. Pour ce que nous en savions, il pouvait très bien faire semblant, et c'est prudemment que nous nous avançâmes jusqu'à lui. Il ne fit aucun mouvement, même quand Hannibal s'accroupit lentement à ses côtés. Avec précaution, il tendit une main au-dessus de son visage, avant de claquer sa paume contre la joue charnue de Jack, une fois, deux fois, trois fois. Les gifles résonnèrent dans la pièce quasiment vide. Puis les yeux presque noirs de Crawford s'ouvrirent en grand et il tenta immédiatement de se redresser. Ce qu'il regretta tout de suite avant de retomber lourdement en gémissant de douleur. Il voulut plaquer sa main gauche sur sa blessure, mais rencontra la résistance des menottes, qu'il sembla surpris de trouver autour de son poignet durant une fraction de seconde, avant de réaliser où il se trouvait et en présence de qui.

Hannibal se releva et s'empara d'une vieille chaise rangée dans un coin, avant de la traîner bruyamment sur le sol de béton nu et de s'asseoir à cheval dessus, ses avant-bras croisés sur le dossier en bois. À quelques pas de lui, je pris place sur une vieille cantine militaire qui avait dû appartenir au défunt mari de Nancy. Jack amorça une deuxième tentative pour s'asseoir, beaucoup plus délicatement, en serrant les dents. L'initiative n'était pas prudente, mais je vis qu'il ne voulait pas se montrer faible.

« Enfin de retour parmi nous, Jack. » Dit Hannibal, comme s'il ne venait pas lui-même de sortir de plusieurs heures d'inconscience.

Crawford s'abstint de répondre, se contentant de nous regarder l'un après l'autre, comme s'il avait toujours du mal à regarder ce tableau. J'y vis l'espoir mourant de me trouver ici contre ma volonté et les mois qu'il avait passés à se répéter que le Will qu'il connaissait n'avait pas pu faire ça. Sauf que c'était ce même Will qu'il avait accusé de meurtre qu'il n'avait pas commis à une époque. Il m'avait pensé capable de ça, qu'il l'ait voulu ou non. Et j'eus envie de le frapper en voyant l'étonnement dans son regard. Qui était-il pour nous juger ainsi ? Le bras armé de la justice ? Le « gentil » ? Le « héros » ? Le courageux Jack Crawford qui se dresse seul face aux monstres ?

Je me levai, sous une impulsion soudaine, mais Hannibal me retint par le bras, avant de prendre ma main pour le tirer à lui.

« Ne lui donne pas cette satisfaction, Will. »

Il avait raison. Jack attendait l'erreur de trop, le geste impulsif. Celui qui lui donnera une prise sur nous. Ou plutôt sur moi. Car c'est sur cela qu'il comptait. Mon empathie. Cette chose qu'il savait totalement absente chez Hannibal. Sauf qu'il ne me connaissait plus, s'il m'avait connu un jour.

« Tu vas vraiment tuer un agent fédéral de sang-froid, Will ? Tu sais ce qui vous attend pour ce crime. Et pour tous les autres. Parce que vous êtes vraiment d'étranges petits Poucets, dans votre genre. »

« Et qui de mieux qu'un mort, pour suivre la piste d'autres morts ? » Raillai-je.

« Exactement. Même si je ne crois pas au hasard. Les médecins étaient formels, je devais ma survie la coupe quasi chirurgicale qui n'avait pas suffisamment endommagé quoi que soit pour être trop rapidement fatale. Mais tu ne ferais pas ce genre d'erreur, n'est-ce pas, Hannibal ? »

« En effet. » Avoua-t-il volontiers.

« Et il ne te l'a pas dit, évidemment. Il t'a laissé croire qu'il m'avait tué. Je le sais, Will. Parce que c'est ce qu'il fait. Dissimuler, mentir, manipuler. »

Divide ut regnes.

Diviser pour mieux régner. Mais cela ne fonctionnerait pas. Je ne prendrai même pas la peine de répondre à cela. Ce n'était pas comme s'il avait quoique ce soit pour m'appâter, même en admettant que je voulais renoncer à cette vie. Même Dieu ne pourrait pas m'éviter l'enfermement à vie, à ce niveau. Fusse dans un hôpital psychiatrique. Il n'avait rien à proposer, aucune monnaie d'échange, aucun moyen de pression. Il le savait très bien. Et il savait que nous le savions également.

Hannibal ne m'avait rien dit pour Jack, parce qu'il savait que je m'imaginerais l'apercevoir à tous les coins de rue. C'était exactement ce qui s'était produit dès que je l'avais revu. Cependant, prendre la peine de l'expliquer à Jack ne serait qu'une perte de temps. Il n'essaierait jamais de comprendre. Il resterait persuadé qu'Hannibal était incapable d'aimer quelqu'un d'autre que lui-même. Ce qui, je devais le lui accorder, n'était pas si loin de la vérité. Hannibal se voyait en moi. Tout comme il avait vu Mischa dans le regard d'Abigaïl. Je le reflétais et il aimait ça. Mais également les territoires auxquels il n'avait pas lui-même accès. Mon empathie, mes émotions tranchantes, submergeantes, déferlantes. Les gens se trompaient sur Hannibal. Il n'était pas dénué d'émotions. Elles étaient juste différentes, fonctionnaient d'une autre manière, n'éclairaient probablement pas les mêmes zones de son cerveau. Mais elles étaient là, derrière son masque. Invisibles aux yeux du commun des mortels.

Je repris le fil de la conversation. Ils avaient continué de parler, alors que je me perdais dans le fil de mes pensées, dans le flux du torrent. L'atmosphère de la pièce avait changé. Dieu et Satan se faisaient face. Et je tournais comme un lion en cage.

Ce fut Chiyoh qui brisa cette mécanique bien huilée, en descendant avec un plateau chargé de deux bols fumants. Au regard qu'il lui lança, je pus aisément deviner ce qu'Hannibal pensait du fait de nourrir son futur repas avec une simple soupe. Je savais que dès demain, il se débrouillerait, d'une manière ou d'une autre, pour se procurer des huîtres ou des escargots et je ne sais quoi d'autre censé rendre la chair goûteuse. Je n'avais pas envie d'y réfléchir. Je tolérai son appétit, mais ce n'était pas le mien. J'aimais simplement qu'il partage cela avec moi, comme je partageais mes chiens, comme nous partagions nos meurtres.

Chiyoh distribua néanmoins les repas en silence. Jack le reçu comme l'on pouvait s'y attendre de lui, en n'accordant même pas un regard au bol. Dans l'autre pièce, je ne sus rien de la réaction de Bedelia, mais puisque la Japonaise y resta un certain temps, certainement pour la nourrir sans la détacher, j'en déduis que le Docteur Du Maurier avait ravalé sa fierté en même temps que la soupe. Quand notre bienfaitrice ressortit, Hannibal se leva.

« Tu ne te laisseras pas mourir de faim, Jack. Un homme comme toi ne ferait jamais cela. » Chuchota-t-il, sans trop s'approcher cependant.

Jack s'abstint de répondre, son regard fixé dans le vide devant lui.

« Je reviendrai demain, avec un bien meilleur repas et des pansements propres. Il serait regrettable que la fièvre t'emporte et empoissonne ta chair, n'est-ce pas ? »

L'homme resta muré dans son silence. Les vraies questions seraient pour demain. Sans attendre la moindre réplique de sa part, Hannibal s'engouffra dans l'escalier où je le suivis, non sans lancer un dernier regard à celui qui fut mon ami.