XLII

My mirror staring back at me

Note de l'auteur : Aujourd'hui, c'est l'anniversaire de Danse Quatre Saisons, une de mes lectrices. Je lui offre donc ce chapitre. Donc, tout ce qui se passe autour de cette table est pour elle ou à sa demande. J'avoue, je me suis pas mal lâchée, Will avait des choses à dire et moi aussi. Et j'avais envie de m'amuser ^^ J'espère que cela vous plaira autant qu'à elle ;)

Bonne lecture !

Fannibal : Merci. Je suis contente que la scène de chirurgie t'ait plu ^^


Même si cette salle à manger m'était encore méconnue et que les personnes rassemblées autour de cette table n'avaient jamais partagé un repas tous ensemble, je ne pouvais me départir d'une impression de déjà-vu. À un bout de la table, Bedelia semblait quelque peu catatonique dans son fauteuil roulant. Hannibal l'avait habillée d'une robe rouge avec un décolleté plongeant qui, dans d'autres circonstances, aurait aimanté mon regard une bonne partie du temps. Mais ses yeux presque vitreux qui se posaient sur nous ou les différents éléments posés sur la table, comme si elle comprenait parfaitement ce qui se passait sans trouver la volonté d'y remédier, gâchaient indéniablement l'effet. Sans parler de la perfusion accrochée à son siège, qui la maintenait ainsi et qui détonnait franchement dans le paysage.

À l'autre bout de la table, affublé du même matériel, Jack était dans un état à peine meilleur, sûrement dû au fait qu'il n'avait perdu aucune partie de son corps. Pas encore. Il portait un costume noir quelque peu étriqué, mais qui valait toujours mieux que sa chemise ensanglantée et découpée. Peut-être un de ceux d'Hannibal. La lueur de détermination dans son regard était encore vive, d'autant plus quand il se posait sur moi. Je compris qu'il espérait encore que je fasse quelque chose, n'importe quoi, pour stopper ceci, pour freiner sa chute. Mais ce que Jack ignorait, c'est que ma rancune envers lui était bien plus tenace que tout le ressentiment que je pouvais avoir pour Bedelia. Contrairement à elle, qui n'avait fait que s'adapter pour survivre, Jack s'était servi de moi, à de maintes reprises, pour ses propres intérêts au détriment total des miens. Sauver de gens ? Oui, mais au prix de ma santé mentale. Attraper Hannibal ? Oui, mais pratiquement au prix de ma vie. Capturer le Grand Dragon Rouge ? Oui, mais au prix de ma famille. À ce niveau, lui pardonner de nouveau serait stupide. Je n'allais pas le laisser me prendre ce que je possédais une fois de plus. Je n'allais pas le laisser sacrifier mon existence sur l'autel de la vengeance. Il n'aurait ni notre liberté, ni notre couple, ni notre vie.

Si après cela, il nous faudrait de nouveau nous enfuir et recommencer ailleurs, alors nous le ferions. Cela n'avait pas d'importance du moment que nous avions la certitude que plus personne ne nous poursuivait. Il resterait le facteur Alana, mais elle savait ce qui l'attendait si elle s'obstinait à nous courir après et elle avait suffisamment à perdre pour s'abstenir.

Hannibal revint de la cuisine, chargé d'une bonne bouteille de vin. Il affichait un sourire entre la politesse et la satisfaction la plus complète. Il s'assit en face de moi, l'air ravi de voir tout ce petit monde à sa table et me servit en vin, avant d'en faire de même pour lui. Pas d'alcool pour le reste des convives. Ce n'était probablement pas compatible avec ce qui coulait dans leurs veines via les perfusions.

Les lumières étaient légèrement tamisées, les rideaux tirés et Bach flottait doucement dans l'air. Entre nous, au milieu, trônait fièrement la jambe de Bedelia sur son plat d'argent, entourée de garnitures en tous genres. Après préparation et cuisson, l'on aurait pu aisément la confondre avec la patte de n'importe quels bovins ou équidés qu'Hannibal aurait choisi d'évoquer en temps normal. Mais cette époque était révolue et il ne prit pas la peine d'annoncer son plat par une nomination alambiquée qui n'aurait, de toute façon, trompé personne. À la place, il découpa délicatement quatre généreuses tranches qu'il posa une à une dans nos assiettes, en terminant par la sienne, avant de nous servir en accompagnements divers et variés. Seuls Jack et Bedelia avaient droit aux huîtres.

« Bon appétit. » Dit-il ensuite, plus pour moi que pour les autres.

Et je lui souris nerveusement en retour.

Nos hôtes restaient obstinément silencieux. L'une parce qu'elle était résignée pour le moment et l'autre car il refusait toujours de sortir de son mutisme. Je n'arrivais pas à décider si je préférais qu'il en soit ainsi ou que quelqu'un parle dans l'espoir de dissiper le malaise ambiant. Hannibal attendit que j'entame mon assiette, pour commencer la sienne, par politesse. Il ne poussa cependant pas jusqu'à attendre les autres. Il y avait de fortes chances que Jack refuse de toucher à quoi que ce soit. Bedelia avala un mollusque d'une main tremblante. L'une comme l'autre ne s'était pas nourri depuis leur arrivée, en dehors d'un bol de soupe et elle était d'une constitution plus fragile que celle de Jack. Elle entreprit donc ouvertement de manger uniquement ce qui ne contenait pas de viande, tant qu'elle pourrait faire abstraction de la provenance de ladite viande. Hannibal sembla néanmoins enchanté de ce fait.

« Arrête cette mascarade, Hannibal. C'est cruel, même selon tes propres standards. » Dit soudainement Jack, me prenant par surprise.

J'interrompis mon geste, mon couteau et ma fourchette encore plantés dans mon morceau, en attendant la réponse avec appréhension.

« Tu n'auras pas droit au même sort, Jack. Si c'est cela qui t'inquiète. Mais, j'ai fait cette promesse à Bedelia et je tiens toujours parole. » Affirma Hannibal.

Jack ne répondit pas, mais plongea son regard dans le mien. Cela faisait longtemps qu'un contact visuel prolongé ne m'avait pas mis aussi mal à l'aise. Je le maintins néanmoins aussi longtemps que j'en étais capable.

« Tu n'es donc pas parvenu à te débarrasser de cette part de toi qui voulait s'enfuir avec lui, comme je l'ai cru après ton mariage. » Me dit-il.

Son débit de parole était ralenti par les drogues, mais son regard brillait de lucidité.

« Cela serait revenu à me tirer une balle dans la tête, Jack. Puisque cette part de moi était tout ce qu'il me restait et que tu n'as rien fait pour m'aider dans ce sens. Au contraire, alors que je tentais de vivre avec, tu es revenu et tu as fait voler ma vie en éclats. Sous cet éternel prétexte de sauver des vies. Si je suis là, Jack, c'est ta faute. J'espère que tu t'en rends compte. C'est toi qui m'as poussé dans le vide, sans filet, pour lui faire croire que j'étais comme lui, à l'époque. Oh, je ne nie pas mon enthousiasme à suivre ce plan, mais c'était un peu facile de te plaindre ensuite qu'il ait un peu trop bien fonctionné. Tu n'as rien fait non plus pour m'empêcher de le rejoindre en Italie. »

« Tu es injuste. » Répondit-il, sans se formaliser que je le tutoie pour la première fois. Il ne m'était plus supérieur en quoi que soit, après tout. « Je suis venu te chercher. »

« Ah oui, j'oubliais que ta pitoyable tentative de me sauver. » Raillai-je. Hannibal suivait l'échange, une expression amusée sur le visage. « Il est vrai qu'attiser le besoin de vengeance du Commendatore Pazzi m'a beaucoup aidé, n'est-ce pas ? Tu ne voulais rien d'autre que te servir de moi pour atteindre Hannibal de nouveau, Jack. C'est uniquement pour cela que tu m'as laissé partir en Europe. Parce que tu savais que j'étais le seul capable de retrouver sa trace. Et pourquoi, d'après toi ? Parce que je le comprends, Jack. Parce que je l'aimais et que je l'aime toujours. »

« Après tout ce qu'il t'a fait… »

« Je suis las de ce refrain. » Soufflai-je, faussement dramatique, avant de mâcher lentement une bouchée de viande, en le fixant. « Votre mémoire à tous est bien sélective dès qu'il s'agit de moi. Te souviens-tu avoir tenté de faire passer mon premier meurtre pour de la légitime défense ? Alors que j'avais apporté le corps à Hannibal, pour finalement le dépecer et le mettre en scène ? Te souviens-tu également que nous en avons dégusté une partie, avec ta bénédiction ? »

Une nouvelle bouchée de viande, pour appuyer mon propos. En face de moi, Hannibal mangeait aussi, en profitant du spectacle. À ma gauche, Bedelia observait la scène, le regard plus alerte que quelques minutes auparavant.

« Je ne me souviens pas avoir discuté de ce détail avec toi. » Répliqua-t-il.

« Ce qui ne signifie pas que tu n'étais pas au courant. Et ne parlons pas de ma tentative de meurtre sur Hannibal, du fait que je l'ai averti que tu venais l'arrêter et que j'avais l'intention de le suivre. N'évoquons pas non plus les employés de l'hôpital que j'ai tués pour le faire évader, ni ce policier qui a eu la malchance de se trouver sur notre chemin, ou encore toutes les choses que nous avons faites depuis que nous sommes supposés être morts. Mais, à part cela, je suis un ange et Hannibal le belliqueux démon qui m'a perverti, n'est-ce pas Jack ? C'est tellement plus simple ainsi. De cette manière, tu n'es pas réellement coupable. »

Il me fixa, la bouche entrouverte, comme s'il me voyait pour la première fois. Et ce devait être proche de la vérité.

« Ce n'est pas moi qui ai fait de toi ce que tu es, Will. » Se défendit-il.

« Non, bien entendu. Tu n'as pas ce pouvoir. Mais, Hannibal non plus. C'est la vie qui m'a fait ainsi. Moi-même. Mes choix, mes décisions. Il s'avère qu'il est beaucoup plus satisfaisant et sain, pour moi, de vivre comme ça. Nous débarrassons la Terre d'individus sans lesquels le monde se porte mieux, Jack. Ça n'équivaut peut-être pas à sauver des vies, mais cela y contribue certainement et ma santé mentale m'en remercie. Je ne souhaite plus risquer ma vie pour en épargner d'autres. J'ai assez donné de ce côté-là. Il est bien plus efficace de liquider les bourreaux que de traiter avec les victimes. »

« Le Docteur Du Maurier n'est pas un bourreau. » Précisa-t-il, en la désignant.

« Bedelia est ici, car Hannibal a un compte à régler avec elle. Cela ne me concerne en rien. »

« Et je suis là, car tu as un compte à régler avec moi. »

« Non. Seulement parce que tu es assez stupide pour être venu seul. Mais, je profite de l'occasion, puisqu'une fois cette semaine terminée, je n'en aurai pas d'autre. »

Il encaissa sans ciller l'annonce de sa mort prochaine. Peut-être parce qu'il avait encore assez de détermination en lui pour espérer s'en sortir. Peut-être, aussi, car il comptait sur le fameux Ditlev, que nous avions jusque-là volontairement omis de mentionner, comme si nous n'en connaissions pas l'existence. Que Jack continue à s'imaginer avoir une carte dans sa manche. Sa chute n'en sera que plus rude. Ce qui ne nous empêcherait pas d'être prudents. L'homme était quelque part, dehors. Possiblement à notre recherche. Nous ne devions pas ignorer cette menace et nous croire à l'abri.

Mais cette soirée appartenait à Hannibal. Il le méritait. Nous avions suffisamment pris de risques pour en arriver là. Cette femme s'était jouée de lui. Elle avait prétendu vouloir l'aider, alors qu'elle complotait dans l'ombre, faisait en sorte que la police retrouve sa trace, pour finalement l'abandonner alors qu'il était au pied du mur et se tirer d'affaire avec une pirouette ridicule à laquelle tout le monde avait cru. Sauf Jack et moi, bien entendu. Et le fait qu'elle ait occupé la place qui aurait dû être la mienne, ne faisait absolument pas de moi un allié. Elle s'était assez moquée de moi, de toute manière. Avait assez prétendu observer, là où elle participait, même indirectement. Elle avait été l'actrice de sa propre fin.

À présent, elle se tenait devant nous, diminuée, vaincue. Je repensai à cette époque où elle était encore un adversaire à ma hauteur. Quand elle me jetait au visage avoir autant été sa femme que moi. Quand sous-entendre que j'étais amoureux de lui était encore une chose que je ne souhaitais ni entendre, ni admettre. Elle avait mené sa barque, et nos séances, d'une main de maître.

Nous allions définitivement couper les ponts avec notre existence à Baltimore, le berceau de notre rencontre, mais aussi de toutes mes souffrances, mes névroses. Hannibal devait avoir raison, quand il disait que manger de la viande humaine modifiait la structure du cerveau. Car, la voir ainsi, me donna une sensation de victoire, et non pas le sentiment de pitié auquel je m'attendais. Sans aucun remords, je finis mon assiette, avant d'arroser le tout d'un verre de bon vin.

C'était certainement le repas le plus mémorable de ma courte vie. Et les regards que j'échangeais avec Hannibal, par-dessus la table, donnaient une dimension encore plus irréaliste à la situation. Je pouvais voir le désir dans ses yeux, le sentir serpenter de sa main à la mienne même si elles n'étaient pas en contact direct et réchauffer mon corps. Il était visiblement surpris lui-même de ce qu'il ressentait en me voyant là, en total don de moi-même, en totale acceptance.

Il se leva pour débarrasser et je marquai une hésitation. Devais-je le suivre ou rester au cas où nos invités auraient des idées de grande évasion ?

« Ne bouge pas. Je m'occupe de tout ce soir. J'ai fait un dessert exprès pour toi. » Décida-t-il à ma place.

Je me réinstallai sur ma chaise, secoué d'un délicieux frisson quand il se pencha sur moi pour m'embrasser, avant de prendre mon assiette vide. Puis il disparut dans la cuisine et un sourire persista sur mes lèvres, même quand je croisai de nouveau le regard, maintenant choqué, de Jack.

« Quoi ? » Le questionnai-je, devant son air ahuri. « Tu croyais encore que nous étions de simples amis ? Ou c'est le fait de le voir de tes propres yeux qui te déstabilise à ce point ? Nous sommes mariés, Jack. »

« Je pense que Jack a simplement du mal à se figurer certaines choses, chéri. » Dit Hannibal, en revenant avec un plat dans les mains.

Le surnom, en français, roula sur sa langue et vibra agréablement à mes oreilles.

« Peut-être devrions-nous l'aider à se… Figurer ces choses. » Proposai-je, d'humeur provocatrice.

Hannibal interrompit son geste, alors qu'il posait le plat sur la table, en levant un sourcil dans ma direction. La large assiette en argent portait un gâteau au chocolat d'une simplicité surprenante, pour un cuisinier de son acabit. Puis, j'aperçus les bois de cerfs finement dessinés sur la ganache.

« C'est… »

« Ta recette, oui. Je me suis permis de te l'emprunter, en pensant que cela te plairait. Je l'ai fait de mémoire, de ce que j'ai pu déduire la dernière fois, donc je ne peux pas garantir… »

« Je suis sûr qu'il est parfait. » Le coupai-je, ravi.

Il avait fourni un réel effort pour ne pas en faire trop. Pour que je n'aie pas l'impression qu'il avait fait le même que moi, mais en bien mieux. Même si c'est ce que je ressentis, évidemment, car il n'y avait aucune fausse note sur ce gâteau, malgré sa modeste apparence. Mais mon sourire ne fit que s'agrandir, car la capacité d'Hannibal d'avoir pour moi de petites attentions idiotes, comme celle-ci, dans le seul but de me faire plaisir, prouvait qu'il me connaissait vraiment. Il savait qu'il était vain d'étaler ses richesses pour me séduire, seuls les gestes pleins de significations comptaient vraiment.

Il me sourit en retour et fit alors une chose que je ne pensais jamais voir. Il enfonça délicatement son doigt dans la ganache, avant de le présenter devant ma bouche. Mes sourcils se haussèrent, alors que son regard s'illuminait de malice.

« Se figurer quelque chose demande de l'imagination, Will. Et nous savons que Jack n'en a pas beaucoup. Tu as raison, nous devons l'aider. »

Je léchai mes lèvres, pour ne pas rire, avant d'emprisonner sa phalange entre mes dents et goûter au chocolat mêlé à la saveur de sa peau. Il voulut récupérer sa main, mais je le mordis légèrement pour le retenir, et suçai son doigt d'une manière que je savais parfaitement obscène, sans le quitter des yeux. Je vis nettement ses pupilles se dilater brutalement et entendis son souffle avoir un raté. Je saisis son poignet avec autorité et enroulai ma langue autour d'une phalange, jusqu'à ce qu'elle soit propre, avant de la relâcher. Hannibal était debout à côté de moi, ma tête à hauteur de sa taille, si bien que je ne pus ignorer la raideur qui déformait quelque peu son pantalon. Obéissant à une impulsion soudaine, j'agrippai ses hanches pour y frotter mon nez, en inspirant son odeur toute masculine, avant de prendre le relief de son sexe entre mes dents, à travers le tissu qui s'imbiba de salive. Sa main se crispa sur mon épaule, un soupir fit vibrer sa gorge.

« J'en ai suffisamment vu. » Croassa Jack.

Et je me redressai pour lui lancer un regard et constater le profond inconfort sur son visage.

« Je pense, en effet, que Jack en a assez… Pour le moment. » Dit Hannibal, avant de découper le gâteau et de nous servir.

Ses gestes avaient perdu quelque peu de leur grâce habituelle. Je l'avais suffisamment troublé pour que ses mains tremblent très légèrement. Seul un observateur au regard aiguisé pouvait le remarquer. Puis, il se rassit, avant de gigoter un peu sur sa chaise pour trouver une position confortable, sans réellement y parvenir. Le regard qu'il me lança fit courir un frisson d'appréhension dans mon dos. J'allai payer de l'avoir mis dans cet état et cela me fit sourire.

J'entamai ma part de gâteau avec appétit. Le chocolat fondit sur ma langue. Il était délicieux. Hannibal sembla l'apprécier tout autant. Jack n'y toucha pas, comme l'on pouvait s'y attendre, ses yeux toujours fixés sur moi, comme s'il n'arrivait pas à assembler l'image qu'il avait de moi et celle de la scène à laquelle il venait d'assister. Bedelia goûta, sans grande conviction, comme par politesse, avant de reposer définitivement sa fourchette. Les effets de l'anesthésie, couplés avec ceux des drogues qui circulaient dans ses veines, la rendaient si apathique qu'elle n'avait pas prononcé un mot. Peut-être n'en avait-elle pas la force ou la volonté, peut-être n'en avait-elle pas envie, peut-être même faisait-elle semblant d'avoir abandonné. Comment savoir avec cette femme ? Hannibal ne parut pas s'en formaliser, donc je ne fis rien pour y remédier. Je ne savais pas jusqu'où il voulait aller, avant de l'achever.

Toujours d'humeur taquine, et puisque Jack avait apparemment décidé de se taire également, je repoussai une de mes chaussures avec mon pied, en voyant Hannibal rajuster sa posture une fois de plus. Puis, j'allongeai ma jambe sous la table, pour poser mon pied habillé d'une simple chaussette sur son entrejambe. Il se figea une seconde, avant de reprendre sa dégustation comme si de rien n'était et d'entamer une discussion avec Jack qui avait de plus en plus de mal à rester conscient et qui s'épuisait à combattre l'effet des substances qui coulaient de sa perfusion. Je jouai avec mon pied sur la bosse que je sentais sous mes orteils et une goutte de sueur solitaire qui perla sur sa tempe fut l'unique preuve de son trouble. Je ne suivis absolument pas le fil de la conversation, concentré sur les infimes expressions de son visage, alors que je continuais mon petit manège sous la table. Le débit faiblement irrégulier de ses paroles, ses lèvres qui se pinçaient, ses paupières qui se fermaient par moments, quand j'appuyais un peu plus ma caresse. Quand ce fut trop, il braqua ses yeux sur moi, me scruta comme s'il allait très sérieusement me basculer sur cette table, entre le vin et le dessert, si je n'arrêtais pas tout de suite. Je me liquéfiai sur place, avant de prudemment me rechausser.

« Je pense qu'il est temps de nous retirer. » Conclut-il.

Et j'avalai difficilement ma salive, alors qu'il se levait pour ramener Jack dans la cave, en mettant un point final à ce dîner.