XLIX

Our animal impulses

Note de l'auteur : Puisque j'ai trop bouffé pour Noël et que j'ai été subitement atteinte de flemmardise aiguë, j'ai pris du retard sur tout. Mon OS de Noël va se transformer en OS du nouvel an et finalement, je vous offre ce chapitre comme cadeau de Noël. Il est beaucoup plus long que d'habitude, complexe et, je l'espère, intéressant. En tout cas, à moi, il me tenait à cœur et me trottait dans la tête depuis un certain temps. J'espère vraiment qu'aucun d'entre vous ne trouvera ça trop choquant ou dérangeant, ce n'est pas mon but. Voyez ça comme... une autre forme de chasse. Sachez également que les événements qui se déroulent dans ce chapitre n'ont pas pour vocation de se reproduire, ou si cela arrive, ce ne sera pas dans l'immédiat. Je n'essaye pas d'instaurer quelque chose de ponctuel, soyons clairs. Ce qui ne veut pas dire, par contre, que le personnage de Ignatus ne refera pas d'apparitions dans d'autres contextes, c'est même quelque chose que j'ai envie de mettre en place. Je trouve qu'Hannibal et Will manquent d'amis. Je sais que ce n'est pas évident pour eux bien sûr, mais je me disais qu'au moins un, ce serait sympa (Nancy est gentille mais c'est plus une grand-mère pour eux et Chiyoh n'est pas vraiment une amie). Rassurez-vous, je n'ai pas oublié Clarice ou Lady Murasaki, chaque chose en son temps, j'ai encore envie que cette fic dure longtemps.

J'espère que vous avez tous passé de bonnes fêtes et que la nouvelle année sera meilleure que la précédente.

Bonne lecture et à très vite !

Crystal blue : Pauvre ordinateur XD Si tu le manges, tu n'en auras plus :p Pour Cynthia, ne t'en fais pas, tu ne m'as pas blessé. J'avoue que je n'aime pas beaucoup ce prénom non plus. Et je pense que tu pourrais sûrement t'entendre avec elle, dans une certaine mesure. Si tu veux savoir ce qui arrive à Ignatus, je t'invite à lire ce nouveau chapitre ^^ En espérant qu'il te plaira. J'espère que tu as passé un bon Noël et que tu as été gâtée. À très vite!

Fannibal : J'ai prévu pas mal de choses pour Cynthia et, en effet, tu ne risques pas de l'aimer beaucoup par la suite XD Je suis contente si Ignatus te plaît, vu ce qui se passe dans ce chapitre XD Bonne lecture en espérant que tu passes de bonnes fêtes ;)


« Qu'est-ce qu'on mange ? » Demanda Ignatus d'un air espiègle.

« C'est une surprise. Moi-même, je n'en sais rien. » Lui répondis-je, alors que nous rejoignions Hannibal dans sa sacro-sainte cuisine.

Et c'était vrai. Je n'avais fait qu'une partie des courses et pas la plus parlante. Ma vision du menu n'était donc que parcellaire. Mais à l'instant où je posai mes yeux sur le plan de travail et les ingrédients disposés dans un ordre méthodiquement pensé pour faciliter la préparation, le doute ne fut plus permis, même si certains d'entre eux n'entraient pas dans la recette traditionnelle donc j'avais l'habitude.

« Des burgers ? » M'étonnai-je d'une voix qui monta légèrement dans les octaves.

« Des burgers Rossini, accompagnés d'une salade de pommes de terre Vitelotte » Précisa-t-il. « Cette recette de burger est un dérivé du tournedos Rossini, un plat qui aurait été imaginé par Gioachino Rossini, un compositeur italien, et qui se compose d'un médaillon de filet de bœuf appelé tournedos, d'une escalope de foie gras et de trois lamelles de truffes, déposés sur une tranche de pain dorée au beurre. La variation burger a été créée par le chef français Hubert Keller. »

Ignatus semblait totalement captivé par ce cours accéléré d'histoire et de cuisine. Hannibal avait un don certain d'orateur, et moi-même, pourtant habitué à ses discours grandiloquents, n'en fus pas moins impressionné.

« J'ai pensé que, vu votre jeune âge, vous apprécieriez un plat sophistiqué sous cette forme familière que distribuent les fast-foods qui ont malheureusement poussé comme de la mauvaise herbe, ces dernières années. Ne voyez là aucune condescendance, j'énonce simplement un fait. » Continua-t-il, en commençant sa préparation.

Hannibal avait cette manière étrange, presque dissonante, de rappeler sans cesse la jeunesse de notre invité, sans pour autant en paraître dérangé le moins du monde. Ignatus faisait partie de ses gens qui naissaient vieux, je m'en rendais compte, maintenant que je le regardais plus attentivement. Si je croyais en toutes ces conneries spirituelles, je dirais certainement que son âme était très ancienne, ou quelque chose du genre. Son apparence presque juvénile trompait sûrement le commun des mortels et il devait en jouer souvent. Mais les yeux ne mentaient pas – surtout pas à quelqu'un comme moi – et les siens disaient qu'il avait grandi trop vite et vécu mille vies avant d'atteindre la vingtaine. Une existence jalonnée de souffrances et de traumatismes. Le jeune homme était un sensitif, comme moi, n'obéissait qu'à son instinct et ne faisait confiance à personne. À nous peut-être encore moins qu'au reste du monde. Mais la curiosité avait été la plus forte, amplifiée par le hasard incongru de cette rencontre et cette invitation aussi inattendue qu'étrange.

En psychologie, un adage populaire disait que les psychopathes se reconnaissent en eux. Ce que les gens savaient moins, c'est que cela s'appliquait à toutes autres sortes d'individus. Ainsi, Ignatus nous avait cernés, aussi sûrement que nous l'avions fait pour lui. Notre couple l'intriguait, car l'image que nous renvoyions au monde extérieur était très loin de la réalité. Hannibal n'était pas plus dominant que moi, même s'il était manifestement plus vieux et plus cultivé, et il n'y avait rien de féminin chez moi, contrairement à lui. Comme si nos rôles étaient interchangeables à l'infini. Et je pris conscience, à travers le regard de ce jeune homme, que la dynamique maître-élève s'était lentement effacée au fil du temps, jusqu'à totalement disparaître. J'avais encore beaucoup de choses à apprendre d'Hannibal, mais c'était également vrai pour lui. Il me surpassait dans certains domaines, comme je le surpassais dans d'autres. Et ce qui en résultait prenait la forme, difficilement compréhensible, d'un duo improbable d'hommes qui, en temps normal, devraient se sentir menacés l'un par l'autre. Or, il n'en était rien.

« Je ne suis pas très friand de fast-foods. » Se défendit Ignatus, sans être agressif. « Si je manque de temps pour manger ou de motivation pour préparer quelque chose, je préfère encore me contenter d'un bon sandwich ou d'une salade. »

La remarque fit sourire Hannibal, comme s'il n'en attendait pas moins de notre hôte.

« Peux-tu t'occuper de l'apéritif, chéri ? » Me demanda Hannibal, en m'affublant de ce sobriquet français qu'il affectionnait particulièrement. Le mot courut le long de ma colonne vertébrale, pour aller se répercuter directement dans mon entrejambe.

« Bien sûr. » Affirmai-je, en m'emparant de la bouteille de vin rouge qu'il avait sortie pour l'occasion.

Le message était clair. Il ne voulait aucune aide en cuisine et préférait que je distraie Ignatus pour que le temps ne lui paraisse pas trop long avant de passer à table. Je nous servis donc à chacun un verre et nous observâmes Hannibal cuisiner un moment. Le spectacle en valait la peine, et sa capacité à se concentrer sur plusieurs tâches en même temps lui permit de participer ponctuellement à la conversation. Notre jeune ami parlait volontiers de son travail, des clients farfelus qu'il avait parfois, de ses amis, de ses relations tumultueuses avec ses ex-compagnons. Mais il ne mentionna pas une seule fois un membre de sa famille, n'évoqua aucun souvenir qui remontait au-delà de cinq ans. Je pris mentalement note de ne pas aborder le sujet de l'enfance, ce qui m'arrangeait au moins autant qu'Hannibal. Cette soirée s'ancrait profondément dans le présent, et c'était très bien ainsi.

Quand Hannibal s'attaqua à la confection des steaks hachés, je proposai à Ig de passer au salon, pour nous installer plus confortablement. Nous prîmes nos verres, la bouteille et une assiette de crudités, accompagnée d'une sauce au yaourt en guise d'amuse-bouche. Je fis sortir les chiens qui nous tournaient autour, même s'ils avaient déjà mangé, et pris place à la gauche du canapé, pour lui laisser le choix, et il me surprit en s'asseyant à ma droite, plutôt que sur l'un des deux fauteuils. Bien, il n'avait visiblement pas peur de moi et tenait à me le faire comprendre. Il avait également remarqué que les contacts physiques ou visuels me mettaient mal à l'aise, et garda donc une légère distance entre nous, tout en instaurant une certaine forme d'intimité en se penchant vers moi quand il parlait, comme s'il voulait se faire entendre par-dessus la musique qui pourtant n'était pas forte. Hannibal, apparemment décidé à ne pas assommer ces jeunes oreilles avec ses goûts musicaux d'un autre siècle, avait opté pour du jazz, qui apaisait les mœurs et conférait une ambiance feutrée, alors que le soleil se couchait doucement sur la capitale. Parfois, une main s'égarait sur mon genou, pour appuyer un propos, mais dans l'ensemble, il resta sur ses gardes, tout en soufflant le chaud et le froid, comme on tâtonne les murs dans une pièce plongée dans l'obscurité totale, en espérant trouver une sortie. Son rire, en revanche, resta franc et tranchant, son sourire sincère, et ses yeux pétillants de malice. Il passait un bon moment, ses muscles se détendirent à mesure que l'alcool augmentait dans son sang, et je m'en réjouis.

Quand Hannibal vint nous chercher pour passer à table, une délicieuse odeur de viande juteuse, de truffe et de pain grillé embaumait l'air. Sur la table de la salle à manger, nous attendaient trois couverts dressés, trois assiettes richement remplies de hamburgers dont seul de fins pics en bois maintenaient la structure en place, et de ces pommes de terre étrangement violettes que je n'avais jamais goûtées avant, rehaussées de roquette et d'échalotes. La décoration était sobre, mais contrastée. Une nappe couleur taupe, des sets noirs, des serviettes d'un blanc immaculé pliées en forme de fleur et déposées dans les verres à vin, une carafe en cristal remplie d'un grand cru et un centre de table composé d'une courge et de légumes colorés rappelant l'Italie qui était à l'honneur ce soir.

Hannibal nous avait placés côte à côte et Ignatus seul en face de nous. Une disposition qui n'était certainement pas due au hasard, mais dont je ne saisis pas des tenants et les aboutissants. C'était un art qu'il maîtrisait, pas moi. Et si notre invité y vit un quelconque message, il ne le mentionna pas et s'assit sans faire de commentaire. Le souvenir des quelques fois où nous nous étions retrouvés à trois à la table d'Hannibal me revint en mémoire. Que ce soit avec Alana ou Jack, il nous avait toujours disposés à sa droite et à sa gauche, alors qu'il se tenait en bout de table. Mais, dans les deux cas, le but était clairement d'observer les échanges entre moi et l'autre convive, tout en orchestrant la conversation. Ici, il disait apparemment que nous étions égaux et que nous allions étudier ensemble notre nouvel ami. À la place du jeune homme, je n'en mènerais sûrement pas large. Mais lui, ne sembla s'en formaliser et attendit patiemment qu'Hannibal nous souhaite un bon appétit. Il parut néanmoins embêté au moment d'entamer son plat, comme s'il n'arrivait pas à se décider, le bâton de bois prit entre son pouce et son index.

« Je ne serai pas offensé que vous le mangiez avec vos doigts. » L'encouragea Hannibal, en devinant son dilemme, sans pour autant lui-même suivre son conseil.

Et alors qu'il se munissait de ses couverts pour couper son burger et que Ig prenait le sien à pleines mains, je marquai une hésitation, avant de finalement imiter le plus jeune.

« Putain, c'est trop bon ! » S'exclama Ig en français, avant de plaquer une paume sur sa bouche. « Je suis désolé, ça m'a échappé. » S'excusa-t-il immédiatement.

« Il n'y a pas de mal. Je suis ravi que cela vous plaise autant. »

« Et si nous arrêtions de nous vouvoyer comme de vieux bourgeois croulants ? » Demanda soudainement Ig.

Il ne manquait pas d'audace, alors qu'il s'adressait à un homme de presque trente ans son aîné qui l'avait si gentiment invité à sa table.

« À vrai dire, je viens d'une famille bourgeoise. » Précisa Hannibal, juste pour le plaisir de le voir se décomposer. « Mais je ne suis certainement pas croulant et Will partage tes origines modestes. Je m'incline donc devant le peuple. » Plaisanta-t-il, d'une manière si théâtrale que j'éclatai de rire.

« Tu es bien content quand le « peuple » te tient chaud la nuit. » Répliquai-je, et Ig s'étouffa avec une gorgée de vin.

« Vous êtes vraiment bizarres tous les deux. » Affirma-t-il, après avoir repris sa respiration. « Comment vous êtes-vous connus ? »

La question devait forcément finir par tomber. Un simple regard échangé avec Hannibal et nous décidâmes d'être francs dans les grandes lignes.

« Hannibal était mon psychiatre. Je subissais beaucoup de pression dans mon travail et il a été l'oreille attentive qui maintenait ma tête hors de l'eau. »

Ce n'est que quand les mots sortirent de ma bouche que je pris conscience à quel point ils étaient faux, tout en étant totalement vrais. L'ensemble me laissa un drôle de goût sur la langue.

« Quel était ton travail ? » Enchaîna-t-il, curieux de savoir ce qui pouvait bien me pousser à consulter à ce moment-là.

J'optai de nouveau pour une demi-vérité.

« J'étais professeur dans une grande école. Le niveau était élevé, la direction exigeante et je souffrais d'une phobie sociale particulièrement handicapante pour faire face à des dizaines d'étudiants. »

« Tu es toujours très réservé. » Releva-t-il, sans aucun reproche dans sa voix.

« Cela s'est grandement atténué. À l'époque, regarder une personne dans les yeux m'était insupportable. J'évitais toute interaction humaine, quelle qu'elle soit, et faisais en sorte de dialoguer le moins possible avec mes supérieurs et mes élèves. »

« En prendre conscience et consulter un spécialiste a dû te demander beaucoup de courage. La plupart des gens ne franchissent pas ce pas. »

Sa remarque me surprit. Les choses ne s'étaient pas passées ainsi. Jack m'avait imposé mes séances avec Hannibal. Mais, dans un sens, Ignatus avait tapé juste. Cela m'avait demandé du courage.

« Je suppose. » Lui accordai-je vaguement.

« Votre relation a débuté d'une manière non-conventionnelle, si je comprends bien. » Conclut-il.

Mais il était dans l'erreur et Hannibal le détrompa.

« Il ne s'est rien passé quand Will était mon patient. Mais nous sommes devenus amis, malgré nous. Le temps a fait le reste. Ce n'était pas prémédité. »

« Combien de temps ? »

Ses questions étaient quelque peu intrusives, comme s'il souhaitait nous décortiquer pour savoir à qui il avait affaire.

« Plusieurs années. »

L'information était vague, mais suffisamment parlante.

« Une liaison tardive, donc. Il paraît que ce sont les plus solides. Pourquoi déménager si loin ? Votre entourage désapprouvait ? »

Il parlait manifestement en connaissance de cause et donna involontairement une nouvelle information sur lui.

« C'est une manière de voir les choses. » Lui accorda prudemment Hannibal.

« Vous ne regrettez rien ? »

« Non. »

La réponse me vint naturellement et était parfaitement véridique.

« Alors vous avez fait le bon choix. » Trancha le jeune homme.

Et j'étais d'accord avec lui.

La soirée s'écoula lentement et la nuit reprit ses droits. Le vin délia les langues, sans verser dans l'excès. Hannibal prenait un plaisir certain à voir notre invité engloutir cette viande qu'il avait lui-même préparée. Venait-elle de Jack ou de Ditlev ? Je n'en savais rien. La nourriture était délicieuse, comme toujours, et nous passâmes au dessert dans la bonne humeur. Le tiramisu au chocolat était un régal et la conversation toujours plus ambiguë, de minute en minute. Hannibal menait la barque d'une main de maître et Ignatus ne savait clairement plus sur quel pied danser. Et j'observais la scène, en me demandant à quel moment le jeune homme ferait un faux pas qui le précipiterait sur une pente de plus en plus glissante. Étrangement, je trouvai une certaine satisfaction dans ce spectacle.

« Je suis curieux. » Dit-il, quand nous passâmes au digestif. « Lequel de vous deux… Vous savez… ? »

Nous savions. Mais le regarder se dépatouiller avec ces mots qu'il n'osait pas prononcer, était plus jouissif. Hannibal l'invita donc à continuer d'un signe de main, en prenant un air innocent.

« Enfin… Au lit, lequel est dessus ? » Bafouilla-t-il finalement, en semblant regretter immédiatement sa question.

Hannibal hésita, et moi aussi.

« La réponse n'est pas simple. » Dis-je, pour lui faire savoir que notre indécision ne venait pas d'un quelconque embarras qu'il aurait instauré.

« Tu veux dire que vous… Alternez ? »

« Je pense que c'est le terme qui convient. » Conclus-je.

« C'est intéressant. » Affirma-t-il simplement.

Ce qui pouvait vouloir dire tout et son contraire.

« Et toi ? » L'attaquai-je directement.

Il rougit violemment et but une gorgée de cognac pour gagner le temps de réfléchir.

« Je suppose que je préfère être en dessous. »

« Tu supposes ? » S'étonna Hannibal, face à sa méconnaissance de ses propres désirs.

« Je n'ai probablement pas assez d'expérience pour affirmer quoi que soit avec certitude. »

Hannibal avait cette gestuelle complètement prédatrice, remplissant le verre de notre invité, se penchant par-dessus la table comme pour l'écouter plus attentivement, et Ignatus se tassait dans sa chaise, son regard s'égarait sur la pièce comme s'il cherchait une issue, mais sans pour autant faire mine de s'y précipiter. Il semblait juste avoir besoin de savoir qu'il pouvait s'en aller à n'importe quel moment. À dessein, Hannibal l'avait placé près de la porte, compris-je. Il n'y avait rien d'autre, entre Ig et la sortie, que sa propre volonté de rester.

« Je n'ai connu que des grands gamins qui en savaient autant que moi, voire moins. » Continua-t-il à se justifier, apparemment décidé à s'attarder, pour le moment.

La demande implicite de remédier à ses lacunes était à peine sous-entendue, mais nous la perçûmes sans difficulté. Cependant, Hannibal fit comme il l'avait prévu, et prétendit ne pas s'en rendre compte.

« Tu finiras bien par croiser la route de personnes capables de t'en apprendre un peu plus sur toi-même. »

Ignatus resta silencieux un long moment, en fixant le fond de son verre comme si la réponse s'y trouvait, avant de se jeter dans le vide, comme on se laisse tomber en espérant que quelqu'un nous rattrape.

« Peut-être est-ce déjà le cas. » Murmura-t-il finalement, sans nous regarder ni l'un, ni l'autre.

Ma main se resserra sur la cuisse d'Hannibal, sous la table. Le jeu avait assez duré. S'il le poussait plus loin, il reviendrait en arrière. Il était temps d'arrêter de faire comme si nous ne comprenions pas.

« Cela dépend uniquement de toi. » Répondis-je.

La perche que je lui tendis claqua sur la nappe, solide, tangible, fit trembler les verres. Il leva alors les yeux vers moi, ancra son regard dans le mien par pure provocation, car il savait que j'étais le plus vulnérable par ce biais. Ce qu'il ignorait, en revanche, c'est que je pus y lire tout ce que j'avais besoin de savoir, et même un peu plus. Le désir, la curiosité, la peur, l'incertitude, le manque de confiance, l'affection, la compréhension et une force de caractère impressionnante.

« Je n'ai pas envie de partir tout de suite. »

Cette réponse était vague et hésitante.

« Nous avons une chambre d'ami, si tu souhaites rester pour la nuit. »

Hannibal lui présentait sur un plateau, une nouvelle porte de sortie. Une digne issue, qui ne ressemblerait ni à une fuite, ni à une capitulation, s'il décidait finalement qu'il voulait en rester là. Je le trouvai bien magnanime, mais cela me détendit. Il voulait son plein consentement, et non qu'il accepte par fierté mal placée. Quelles étaient ses réelles motivations ? Je ne devais avoir la réponse à cette question que plus tard.

« Peut-être qu'un bain serait à même de te mettre plus à l'aise ? »

La proposition d'Hannibal le laissa sans voix, la bouche légèrement entrouverte.

« Tes ex-petits amis étaient-ils tous des goujats, en plus d'être incompétents ? Se contentaient-ils de te prendre, sans se soucier de ton bien-être ? »

Il le bousculait ouvertement. La réponse serait déterminante. S'il leur trouvait des excuses, il pourrait tout aussi bien prendre la porte et rentrer chez lui.

« C'est une façon assez juste de résumer les choses. »

« Will va te montrer la salle de bain, pendant que je m'occupe de débarrasser et de ranger la cuisine. » Décida-t-il, sans ajouter la moindre remarque, avant de se lever en joignant les gestes à la parole.

Je l'imitai, en faisant signe à Ig de me suivre. Je pris le temps d'ouvrir la porte aux chiens et il m'aida à les faire rentrer dans leur pièce pour la nuit, avant de m'accompagner à l'étage.

Je ne savais pas si je devais sortir de la pièce ou rester. À vrai dire, il était évident que lui non plus. Il regardait l'eau chaude remplir la baignoire en triturant sa cravate. Sa veste était posée sur un tabouret dans un coin. Finalement, sans m'accorder un regard, il défit l'attache en soie et l'envoya rejoindre la veste, avant de déboutonner sa chemise de ses doigts tremblants. Mû par une impulsion, je fis un pas vers lui et saisis ses mains dans les miennes.

« Si tu veux t'en aller… »

« Non. Je suis juste… Stressé. »

« Puis-je faire quelque chose ? »

« Je ne sais pas. »

« Veux-tu que je te laisse seul ? »

« Pas vraiment. »

« Alors laisse-moi t'aider. » Conclus-je, en repoussant ses mains, pour finir de défaire sa chemise, avant de déboucler sa ceinture.

Il roula des épaules et tira sur ses manches pour enlever son haut, alors que j'ouvrais son pantalon et le baissais sur ses cuisses. Le tissu tomba sur ses chevilles et il le chassa de ses pieds, avant de ramasser le vêtement et de plier le tout sur le tabouret. Puis, il me fit face, en sous-vêtement et chaussettes. La rougeur de ses joues se propagea dans son cou, sa poitrine, mais il soutint mon regard, en retirant lui-même les habits qui lui restaient. Son corps était finement musclé, très mince, sa peau laiteuse, ses hanches étroites et sa silhouette élancée.

La baignoire était pleine et je me détournai le temps de fermer le robinet et de verser quelques sels de bain à la lavande, en espérant qu'ils auraient sur lui les mêmes effets apaisants qu'ils avaient sur moi. Je tendis une main, qu'il accepta, pour l'aider à s'asseoir dans le récipient. Il s'immergea jusqu'au cou en soupirant de bien-être, et par habitude, je m'agenouillais à ses côtés après avoir enlevé ma veste et retroussé mes manches.

« Ce n'est pas trop chaud ? » Demandai-je, en prenant l'éponge.

Ma question impliquait d'autres interrogations, qu'il capta au vol avant de me répondre.

« C'est parfait. Merci, Will. »

Hannibal choisit cet instant pour entrer. Peut-être attendait-il dehors depuis un certain temps, à l'écoute. Peut-être pas. Il m'avait laissé le soin de l'apprivoiser, mais il ne pouvait pas rester hors-jeu trop longtemps. Il était lui aussi en bras de chemise et s'était déchaussé. Ses pieds nus foulèrent silencieusement de sol de la salle de bain. Sans y penser, je l'imitai et repoussai mes chaussures et mes chaussettes dans un coin.

« Pourquoi suis-je ici ? Et je veux une réponse honnête. » L'interrogea subitement Ignatus.

Il avait manifestement retrouvé sa perspicacité.

Hannibal prit le temps de s'asseoir derrière sa tête et de s'emparer du shampoing. Comprenant le message, Ig plongea sa tête pour mouiller ses cheveux blonds si clairs. Hannibal y versa une noisette de liquide parfumé avant de débuter un massage.

« Tu es un homme intéressant et intelligent, Ignatus. Qui mérite bien mieux que le travail que tu exerces et les fréquentations dont tu t'entoures. Tu dois en finir avec les impolis. Je t'offre la possibilité d'entrevoir ce que tu pourrais avoir, si tu t'en donnais la peine. Sous notre toit, sens-toi libre de demander ce dont tu as besoin et de refuser ce que tu ne veux pas. Cette soirée ne t'engage à rien. Par la suite, si tu le souhaites, nous nous reverrons dans un autre contexte. En attendant, tu es en sécurité ici, avec nous. »

Je fis mousser l'éponge et commençai à le laver doucement. Je savais ce qu'on ressentait, quand on manquait d'attention. Je ne fus donc pas surpris de voir des larmes silencieuses couler sur ses joues et ne fis aucun commentaire. Hannibal ne releva pas non plus.

« Jusqu'à ce que je dise ou fasse quelque chose qui ne vous plaît pas. »

À quel point nous avait-il cernés ?

« Tu n'entres pas dans cette catégorie de personnes. » Lui assura Hannibal.

« Cette soirée est donc une sorte de cadeau ? » Demanda-t-il, après un long silence.

« Si c'est de cette manière que tu veux le voir, oui, c'est un cadeau. »

D'une main, Hannibal l'incita à se rincer la tête. Quand Ig émergea de nouveau, les paumes d'Hannibal descendirent sur son torse imberbe. Je finis par abandonner l'éponge, pour l'imiter et poser mes mains sur lui. Sa peau, réchauffée par l'eau, était douce et il se cambra à mon contact. Hannibal se pencha et lui vola un baiser qu'il rendit maladroitement, surpris par le geste. Sa main me chercha à l'aveugle, trouva mon épaule, et me tira à lui pour m'embrasser à mon tour. Ses lèvres semblaient brûlantes, sa langue entreprenante.

« Nous serons plus à l'aise dans notre lit. » Affirma Hannibal, avant de se lever et de quitter la pièce, en déboutonnant sa chemise.

J'aidai Ignatus à sortir de la baignoire et l'enveloppai dans un peignoir, avant de le guider vers la chambre. Hannibal avait défait les draps et ne portait déjà plus que son pantalon. Rapidement, je rattrapai mon retard, alors qu'il terminait de se déshabiller. Ignatus abandonna son vêtement, après s'être séché, et monta sur le lit avant de s'y allonger. Il tentait de paraître décontracté mais, même si le cœur y était, le résultat ne semblait pas très convaincant.

« Sois toi-même. » Lui conseillai-je. « Nous n'attendons rien d'autre que de te voir prendre du plaisir et te montrer tel que tu es. »

Il prit en compte ma remarque et se détendit sensiblement. Son corps souple et jeune s'étendit sur le matelas et réagit quand nous le rejoignîmes, comme s'il ne savait pas vers lequel de nous deux se tourner. Je me collai à son flanc gauche, Hannibal contre sa hanche droite. Nos lèvres, nos dents, nos langues, nos mains, parcoururent cette peau nacrée, la marquèrent, la firent rougir, tirèrent des gémissements timides à cette gorge que je léchai avec envie. Il agrippait nos cheveux, nos bras, caressait nos dos, griffait nos omoplates, incapable de se focaliser. Hannibal se glissa entre ses jambes et prit subitement son sexe déjà dur dans sa bouche. Ignatus perdit son souffle, empoigna quelques mèches blondes, et m'attira à lui pour réclamer un baiser que je lui donnai volontiers, avant de m'éloigner pour m'emparer du lubrifiant dans la table de nuit.

À côté de la petite bouteille, dans le tiroir, j'eus la surprise de trouver une boîte de préservatifs qui n'y était pas avant aujourd'hui. Hannibal et moi n'en avions jamais utilisés – peut-être à tort, avec le recul – mais il n'avait jamais semblé y accorder la moindre importance et j'avais suivi le mouvement. Mais je comprenais à présent que cette prise de risque ne s'appliquait qu'à moi. Cela me donna un coup au cœur et je sursautai en le sentant se coller à mon dos. J'avais dû rester figé un trop long moment et il m'avait rejoint. Il se munit du flacon, et du carton qu'il ouvrit sur les draps pour détacher un petit carré coloré, dont il déchira soigneusement l'emballage, avant d'en sortir l'enveloppe de latex enroulée sur elle-même.

Il me surprit de nouveau, quand il m'embrassa en s'emparant de mon érection qu'il caressa voluptueusement, avant d'y dérouler la protection d'une main experte. Il avait donc réellement l'habitude d'en utiliser, avant d'être avec moi. Ignatus le regardait faire, nous dévorait des yeux.

« Prends-le, pendant que je m'occupe de toi. »

Cela claqua presque comme un ordre, dans la pièce uniquement peuplée de nos soupirs et nos respirations lourdes. L'idée même me fit frissonner d'anticipation. Je n'y avais pas vraiment songé, mais avais cru comprendre que la soirée serait consacrée à notre invité. Sauf que Ignatus préférait être le receveur, et qu'après réflexion, Hannibal ne laisserait certainement jamais personne avoir le plaisir de posséder mon corps. Ce privilège n'appartenait qu'à lui, tout comme il n'appartenait qu'à moi.

Je me glissai donc entre les cuisses fuselées du jeune homme qui me jeta un regard plein d'impatience. Sa peur était loin, à présent. Il profitait de l'instant comme il ne l'avait sûrement jamais fait par le passé. En total don de lui-même. Je lubrifiai rapidement mes doigts, avant de le préparer longuement, sans me presser. Le spectacle était délectable. Il se cambrait, en demandait plus par des phrases plus ou moins cohérentes. Il n'avait pas le contrôle d'Hannibal, et je vis pour la première fois, un homme entièrement à ma merci. Hannibal se pencha, le gratifia de nouveau de la caresse de ses lèvres, de sa langue, et la double stimulation vint à bout du jeune homme, qui jouit brutalement sur son ventre, avant de retomber sur les draps.

« Désolé. » S'excusa-t-il, à bout de souffle.

« Les excuses sont inutiles. Ce n'est que le début. » Répondit Hannibal.

La perspective sembla lui plaire, puisqu'il m'accueillit un peu plus entre ses jambes. Je remplaçai mes doigts par mon membre et le pénétrai lentement, attentif aux expressions de son visage, au moindre signe d'inconfort. Dans mon dos, Hannibal caressait mes cheveux, embrassait ma nuque, une main posée sur la hanche de Ignatus, rendu sensible par son récent orgasme, particulièrement réceptif au moindre mouvement. Il s'accrocha à mes avant-bras, rejeta la tête en arrière en cherchant son souffle, alors que je m'enfonçai en lui. Il était étroit, brûlant et les spasmes de ses muscles me mirent au supplice. Mais j'attendis, immobile, qu'il se détende, avant de bouger doucement.

Je me penchai sur lui, pour lui voler un baiser chaotique, quand je sentis Hannibal s'insinuer en moi. Les sensations étaient presque trop fortes et nous mîmes un moment à trouver le bon rythme, jusqu'à ce que chaque coup de reins d'Hannibal amplifie la force des miens. Nos peaux se couvrirent de sueur, nos corps glissèrent les uns contre les autres. J'étais tiraillé de toutes parts, mon cerveau saturé par les stimuli, mes muscles tendus sous l'effort. Ignatus ne maîtrisait plus sa voix, ni son corps, s'abandonna complètement, terrassé par le plaisir. J'embrassai Hannibal par-dessus mon épaule, ses bras me serrèrent contre lui, et il me prit plus fort, m'obligeant à accélérer ma cadence, mes hanches martelant l'arrière des cuisses de Ignatus qui s'agrippait à la tête de lit, tirait sur les draps, griffait mes flancs dans une tentative désespérée de retarder l'inévitable. Son érection, de nouveau épaisse et rigide, frappait mon bas-ventre, et je l'empoignai avec rudesse, alors que je me sentais moi-même au bord du gouffre. Ses doigts ancrés dans mes épaules, Hannibal précipita ses poussées, devint plus brusque, et je suivis le mouvement, en calquant mes caresses sur notre rythme effréné. Ig resserra ses cuisses autour de moi, ses cris résonnèrent entre les murs de notre chambre, firent écho aux miens, puis il se répandit dans le creux de ma paume, souilla un peu plus son ventre, avant que je ne le rejoigne, quand je sentis Hannibal se tendre contre mon dos et une douce chaleur quand il se déversa en moi.

Nous retombâmes sur le lit, dans un enchevêtrement complexe de bras et jambes mêlés. Ignatus reposait entre nous deux, épuisé, repus, sa main caressant distraitement mes boucles brunes. Nous nous serrâmes contre lui, dans une étreinte chaude et rassurante, qui acheva de calmer sa respiration erratique. Il se détendit, apaisé. Mon corps me paraissait engourdi, le plaisir fourmillait sous ma peau. Nous échangeâmes quelques baisers paresseux, quelques caresses aériennes.

Nous nous endormîmes ainsi, avant de recommencer quelques heures plus tard, plus voluptueusement, avant de finir par partager une douche très matinale et de nous recoucher aux premières lueurs du jour.