LIII
That looks plenty
Note de l'auteur : Petites précisions. Premièrement, je reviens su ma note du chapitre précédent, à propos de Lady Murasaki. J'avais un gros doute et cela me travaillait. Je suis donc allé vérifier directement dans le bouquin, que j'ai relu en partie pour l'occasion, jusqu'à retrouver ce que je cherchais. Et, en effet, Lady Murasaki est nommée entièrement 3 fois dans Les Origines du Mal. Elle s'appelle donc Murasaki Shikibu. Je pensais que l'info vous intéresserait peut-être, donc je le partage avec vous ;)
Deuxièmement, j'ai cru comprendre que certains de mes lecteurs n'avaient pas lu les livres. Je m'engage toujours à ce que ne soit pas un problème pour la compréhension de cette fanfic, après tout, elle se base avant tout sur la série. Dans ce chapitre, quelques sujets uniquement évoqués dans les livres (et dans les films) sont abordés. J'ai décidé de m'appuyer uniquement sur les romans (il y a des différences notables entre les livres et leurs adaptations cinématographiques) et j'ai bien vérifié la véracité des informations que j'utilise dans ce chapitre.
Troisièmement, plusieurs personnes ont abordé avec moi le sujet de la crédibilité du couple Will/Hannibal. J'imagine que certains d'entre vous aiment peut-être le fluffy, mais ce n'est pas mon cas et je suis totalement d'accord avec ces personnes qui pensent qu'il est grand temps d'entacher un peu la surface brillante de cette relation. Cela n'empêche pas qu'ils réagissent intelligemment, comme vous pourrez le constater. Ce ne sont pas des enfants, après tout.
Et pour conclure, la rédaction de ce chapitre a remué beaucoup de choses en moi, j'espère qu'il saura vous émouvoir et vous faire rire aussi. Bonne lecture et à très vite!
PS : je vais répondre ici à une des questions d'Annamejai, pour en faire profiter tout le monde. Elle m'a demandé de partager ma playlist Hannigram. Je vais donc lister ici toutes les chansons qui m'ont servi pour les titres, dans l'ordre de parution des chapitres :
- "Dark Paradise" de Lana Del Rey (of course)
- "Love Crime" de Siouxsie Sioux and Brian Reitzell
- "Become the Beast" de Karliene
- "Young God" de Halsey
- "Mirrors" de Justin Timberlake
- "Over and Over" de Three Days Grace
- "Control" de Halsey
- "You & Me" de Disclosure
- "Animal Impulses" de IAMX
- "Take Me To Church" de Hozier
Fannibal : Cynthia est faite pour être détestée XD Néanmoins, elle est beaucoup plus profonde (profondément atteinte?) qu'elle en donne l'air. C'est marrant, moi je dis : there's an elephant in the room XD Hannibal et Will restent humains, qu'ils le veuillent ou non. Les pauvres XD Merci ^^
Blue : Personnellement, j'aime beaucoup le fait qu'ils soient à Paris. Et j'ai l'avantage de la connaissance personnelle des lieux. Et j'aime tellement les imaginer sur cette moto ^^
Annamejai : Merci pour tous tes compliments et bienvenue dans ce fandom absolument génial ^^ Les scènes de sexe, j'adore les écrire, donc il y en aura toujours ;) Pour l'absence de fautes d'orthographe, le mérite revient à ma correctrice, sans qui vous vous arracheriez tous les yeux. Un grand merci à elle. (pas que je sois nulle en ortho, loin s'en faut, mais il est difficile de voir ses propres fautes) Inutile d'en arriver aux menaces bibliques, voilà la suite XD
Une lectrice : Merci pour tes compliments, ça me fait très plaisir ^^ Et voilà donc ton vœu exaucé. J'espère que cela te plaira, parce que ça me démangeait aussi depuis un petit moment. À très vite !
La seule photo d'Hannibal plus jeune que j'avais eu l'occasion de voir, se trouvait dans les mains de Rinaldo Pazzi, à Florence, et représentait un homme dans la force de l'âge, le visage lisse et le regard fier et froid. Cette image en noir et blanc, venue du passé, m'avait marqué à l'époque. Mais, ce n'était rien en comparaison de ce que je ressentis en étudiant les clichés encadrés dans le salon de Lady Murasaki.
Après le déjeuner, elle avait souhaité s'entretenir en tête-à-tête avec lui et, avec sa bénédiction, j'étais parti explorer le rez-de-chaussée de sa demeure. Comme si elle avait senti que je ne désirais pas sa compagnie, Chiyoh s'était retirée je ne savais où à l'étage. La pièce haute de plafond et richement décorée était donc vide et silencieuse, en dehors de moi.
La tante d'Hannibal aimait visiblement être entourée de ses souvenirs. Les étagères et autres vitrines en étaient remplies. Le tout dégageait une certaine tristesse, même si ce n'était sûrement l'effet voulu. Elle vivait dans le passé, ce qui traduisait une solitude profonde.
Le cadre qui avait attiré mon attention représentait un adolescent qui devait avoir quatorze ou quinze ans. Je reconnus Hannibal sans difficulté. Il avait déjà cet air un peu hautain que seuls les héritiers de grandes familles pouvaient afficher. Sa coiffure était lisse et impeccable, sa tenue élégante. Il tenait la main d'une petite Japonaise, aux longs cheveux noirs, que j'identifiai également comme étant la candide Chiyoh. Timide et réservée, elle se cachait presque derrière la jambe de son grand frère de substitution, en suçant son pouce. À gauche de la photo, grande et plus belle que jamais, se tenait Lady Murasaki, une main posée sur l'épaule de son neveu. Aucun des trois ne souriait.
Un peu plus loin, sur une autre étagère, l'ambiance était tout autre. Le cliché, pris quelques années plus tôt, mettait en scène un Hannibal plus jeune encore. Douze ou treize ans. En comparant, on pouvait voir l'évolution du garçon. Cet Hannibal-là semblait presque éteint, vide. Mais un sourire timide brillait comme une lueur d'espoir sur son visage enfantin. Cela devait être juste après son arrivée. Il ne devait pas encore en croire sa chance d'avoir été recueilli. Il se tenait entre son oncle et sa tante. Lady Murasaki était resplendissante, souriante, au côté de l'enfant, comme si on venait de lui confier un trésor inestimable. Son mari paraissait gentil, chaleureux et un peu excentrique. Un artiste, peut-être. Et l'air de famille n'était pas contestable. Je ne savais ni son prénom, ni de quoi il était mort, mais sur cette photo, il était immanquablement jovial et heureux.
Un détail attira mon attention et je pris le cadre en main pour regarder de plus près. J'aperçus alors le reflet du visage de Lady Murasaki, qui se tenait derrière moi, sur la surface vitrée et sursautai violemment. L'objet m'échappa des mains et se brisa au sol dans un bruit de verre qui résonna sinistrement dans la pièce.
« Je suis désolé ! » M'excusai-je immédiatement, en m'accroupissant pour ramasser les débris. « Je le remplacerai, si vous m'indiquez un magasin où je pourrai en trouver d'aussi jolis. »
« C'est inutile, j'en ai beaucoup d'autres. Je ne voulais pas vous effrayer, pardonnez-moi. Hannibal voulait se promener seul dans le jardin, alors je suis revenue vous trouver. » Répondit-elle, en me venant en aide.
La vitre s'était cassée en petits morceaux tranchants, l'encadrement en bois s'était ouvert et le cliché s'en était échappé. Je pus voir alors, qu'une deuxième photo se cachait derrière. D'une main prudente, pour ne pas me couper, je m'en emparai. Elle ne fit aucun geste pour m'en empêcher, mais je vis à son regard surpris qu'elle avait dû oublier qu'elle se trouvait là. C'était un argentique, à l'ancienne. Le tirage, originalement en noir et blanc, avait pris une teinte sépia, mais les protagonistes figés pour l'éternité étaient encore tout à fait distinguables, même si leurs visages m'étaient inconnus. Il s'agissait d'une scène prise sur le qui-vive, par surprise, sûrement par l'un des serviteurs du château que l'on pouvait apercevoir en arrière-plan. Une famille. Le père, la mère, un jeune garçon et une petite fille. Ils étaient dans une cour, on pouvait voir qu'il faisait beau. La cadette regardait ailleurs, comme captivée par quelque chose en dehors du champ, assise dans une petite baignoire en cuivre. Près d'elle se tenait une cinquième personne, une femme, qui lui faisait prendre son bain. La nounou, peut-être. L'aîné, que je reconnus au deuxième regard comme étant Hannibal âgé d'une huitaine d'années, était assis par terre, aux côtés de celle qui ne pouvait être que Mischa, et tentait d'attirer son attention. Au fond, la femme couvait ses enfants du regard et l'homme faisait signe à l'objectif. Ils semblaient heureux et les voir me fit tellement mal que j'en eus le souffle coupé.
« Hannibal ne disait pas un mot, avant d'arriver chez nous. » Dit-elle subitement, en me sortant de ma torpeur. « Le docteur disait qu'il était tout à fait capable de parler, physiquement parlant, mais il ne desserrait pas les lèvres, sauf pour hurler le nom de sa sœur dans son sommeil. »
Je déglutis difficilement, pour avaler la boule qui obstruait ma gorge. Elle posa les débris sur une tablette et sortit un autre cadre d'un tiroir, avant d'y glisser la photo d'elle, son mari et Hannibal.
« Robert, mon défunt mari, lui parlait beaucoup. Il était peintre et avait aménagé un petit atelier pour Hannibal, pour qu'il puisse dessiner, s'exprimer autrement que par la parole, quand il n'allait pas bien. Et cela arrivait souvent. J'essayais de lui enseigner les préceptes et les traditions de mon peuple, pour l'apaiser, lui apprendre à se contrôler… »
« Se contrôler ? »
« Il était violent parfois. Il avait envoyé un de ses camarades de classe à l'hôpital, parce qu'il lui avait fait une mauvaise blague. Après ça, je m'occupais de lui donner des cours à domicile. Puis il y eut l'incident avec le boucher. »
Je lui lançai un regard interrogateur, en attendant des précisions.
« Il ne vous a pas parlé de son enfance, n'est-ce pas ? »
« Seulement ce qui est arrivé à Mischa. » Avouai-je. « Que s'est-il passé avec ce boucher ? »
Hannibal choisit ce moment pour revenir. Je l'aperçus avant elle, et sans réfléchir, glissai précipitamment la photo de sa famille dans ma poche, pour ne pas qu'il la voit.
« Tout va bien ? » Demanda-t-il, en voyant les restes du pauvre cadre.
« Oui, j'ai simplement surpris Will. Un stupide accident. Rien de grave, regarde, c'est déjà réglé. » Dit-elle, en posant le nouveau cadre à la place de l'ancien, en bonne place sur le meuble.
Il se perdit un instant dans la contemplation du cliché, ses yeux se teintèrent de tristesse, et je me félicitai intérieurement de mon réflexe, en caressant le papier glacé dans ma poche.
« Je me souviens de ce jour-là. J'étais au château depuis quelques jours seulement. Paul avait pris cette photo, il me semble. » Dit-il. « Paul était notre intendant. » Ajouta-t-il à mon encontre. « Le Comte était encore en bonne santé. »
« Ton oncle était Comte ? » M'étonnai-je.
« Il a hérité du titre, à la mort de mon père. »
« Ainsi qu'Hannibal, à la mort de mon mari. »
« Tu es un Comte ! Tu ne me l'as jamais dit. »
« Ce qui fait de toi une Comtesse. » Intervint Chiyoh, qui s'était silencieusement glissée dans la pièce.
Je lui lançai une œillade meurtrière, avant de me radoucir en voyant qu'elle souriait. Le changement était stupéfiant, depuis son retour en ces murs. Elle était plus ouverte, moins sombre. Le passé n'était pas oublié, mais elle pouvait enfin commencer une nouvelle vie, auprès de cette femme qu'elle considérait sûrement comme sa mère.
…
La semaine passa doucement, août laissait place à septembre, lentement l'automne commençait à reprendre ses droits, les jours raccourcissaient. Hannibal avait joué de ses relations pour inscrire Ignatus au Conservatoire à la dernière minute. Nous étions jeudi et il avait libéré son après-midi, pour que nous puissions accompagner notre jeune ami dans l'achat de ses fournitures. Ig était stressé et euphorique en même temps, s'émerveillait devant le matériel qu'Hannibal payait de sa poche sans qu'il ait son mot à dire, tout en étant quelque peu gêné par la situation. Il virevoltait entre la cabine d'essayage et les rayons, passant plusieurs tenues de danse, esquissant quelques pirouettes devant le miroir. Je profitais du spectacle, alors qu'Hannibal discutait des ajustements avec la vendeuse, puis il m'embarqua dans une danse improvisée, hilare et rayonnant.
Hannibal nous couvait du regard et la vendeuse, une femme d'un certain âge, observait la scène, les lèvres pincées dans une grimace désapprobatrice. Peut-être n'aimait-elle l'agitation dans sa boutique, peut-être était-ce le fait que la bouche de Ig frôlait dangereusement la mienne par moments, mais je lui jetai un regard qui la fit reculer d'un pas, comme si elle sentait la menace. Puis l'instant s'évanouit et nous passâmes en caisse, avant de nous retrouver de nouveau dehors.
Les températures étaient encore clémentes, et nous marchâmes tranquillement sur le Champ de Mars, avant que Ig décide de s'allonger sur la pelouse, pour profiter du soleil. Hannibal ne sembla pas emballé par l'idée, de prime abord, puis posa finalement sa veste, face intérieure contre l'herbe, avant de s'asseoir dessus comme s'il se trouvait sur un canot de sauvetage au milieu d'une mer déchaînée. Et je me moquai ouvertement de lui, avant de me laisser tomber à genoux devant lui et de le plaquer au sol. Ignatus me vint en aide, alors qu'Hannibal osait à peine se débattre pour ne pas faire de traces vertes disgracieuses sur sa précieuse chemise.
Nos rires s'élevaient vers le ciel, les gens autour nous regardaient, perplexes et amusés, ou ne faisaient tout simplement pas attention à nous. J'avais conscience de profiter de la présence de Ig pour me comporter de manière puérile, mais cela me faisait un bien fou d'être un peu insouciant. La photo de la famille d'Hannibal reposait dans le noir, entre mes boxers et mes chaussettes – j'avais oublié de la rendre à Lady Murasaki – et n'était pas sortie de mon esprit, trônait en bonne place, agrandie et encadrée sur un mur de mon palais mental. Parfois, l'image prenait vie, dans mes rêves. Le rire enfantin de Mischa, le clapotis de l'eau dans la baignoire, le vent dans les arbres, puis la neige se mettait à tomber et le songe prenait fin dans un fracas de tôle froissée.
Hannibal savait que quelque chose me tracassait, mais il respectait mon silence, pour le moment. Lui aussi ne parlait pas de certaines choses. Des non-dits qui flottaient entre nous et dont il faudrait bien discuter un jour. Aussi loin que nous fuyions, le passé finissait toujours par nous rattraper, n'est-ce pas ?
Nous finîmes étendus sur l'herbe, à observer les nuages suivre leur course tranquille, en nous moquant du jugement des passants sur un homme comme Hannibal, avec Ig, qui avait l'âge d'être son fils, blotti contre son torse, et moi, qui caressais distraitement ses cheveux.
« Will ? » M'appela subitement une voix inconnue.
L'ombre de la personne s'étendit sur nous, alors qu'elle s'approchait, et je levais les yeux vers elle. À contre-jour, je ne reconnus pas la jeune femme, mais visiblement, elle me connaissait.
« Je ne pensais pas te recroiser. » Ajouta-t-elle, face à mon manque de réaction, avant de s'asseoir à côté de nous.
Nous nous redressâmes, pour lui faire face. Hannibal huma quelque chose dans l'air et ses lèvres se tordirent dans une grimace désapprobatrice.
« Vous avez un parfum intéressant. Une amie de Will porte le même. » Dit-il, en souriant narquoisement.
C'est alors que la mémoire me revint et un froid polaire s'abattit sur moi. Merde, merde, merde, c'était quoi son nom déjà ? Sandrine ? Sarah ?
« Tu nous présentes ton amie, Will ? » Dit Hannibal d'un ton faussement doucereux.
« C'est heu… »
« Sandra. » Compléta-t-elle, en me lançant un regard meurtrier.
Elle n'était visiblement pas très heureuse de me voir et, en même temps, satisfaite d'avoir enfin remis la main sur moi.
« Hannibal, mon mari, et Ignatus, notre ami. » Enchaînai-je, en espérant que cela la dissuaderait de dire quoi que ce soit de compromettant.
Autant pisser dans un violon.
« Enchantée. » Dit-elle, même si elle ne le pensait pas, manifestement. « C'est amusant de te rencontrer de nouveau à l'endroit où nous nous sommes vus la première fois. » Ajouta-t-elle, absolument pas amusée en réalité.
« Ainsi, c'est ici que vous vous êtes connus ? » Lui demanda Hannibal.
« Connus est un grand mot. Nous avons discuté, il m'a embrassé, puis il s'est subitement enfui comme le dernier des goujats, en me laissant en plan. » Résuma-t-elle d'une manière tout à fait exagérée, de mon point de vue.
« C'est très impoli de ta part, Will. » Commenta Hannibal.
« Ce n'est pas ce qui s'est passé… »
« Traite-moi de menteuse, tant que tu y es ! » Me coupa Sandra.
« Je dis simplement qu'il te manque des éléments pour comprendre ! » Répliquai-je. « C'était le jour où j'étais parti faire mon footing, tu te souviens ? » Dis-je en regardant Hannibal. Il hocha simplement la tête. Je m'adressai ensuite de nouveau à Sandra. « Nous étions en train de discuter sur ce banc, quand j'ai reconnu une personne dans la foule. Quelqu'un que je ne voulais vraiment pas croiser, tu comprends ? »
« Tu t'es servi de moi comme diversion ? » Comprit-elle.
Et cette nouvelle version de faits sembla lui déplaire encore plus que la précédente.
« C'est un peu ça, oui. Et j'en suis vraiment désolé. Je sais que ce n'était pas correct. Je n'ai pas réfléchi, j'ai agi sous une impulsion. Tout est arrivé si vite, et ensuite, je devais partir pour prévenir Hannibal que cette personne était en ville. Elle allait nous créer des ennuis. Pour autant, ma conduite est inacceptable et si j'avais eu un numéro où te joindre, je me serais empressé de le faire. Je n'avais juste aucun moyen de te recontacter. Ce baiser ne voulait rien dire. Tu m'en vois navré si tu as cru autre chose et… »
La gifle me prit par surprise. Ig sursauta et Hannibal se tendit comme s'il se retenait d'intervenir, bien que j'aie probablement mérité ma punition. Ma joue chauffa et picota, mais j'avais vu tellement pire, que cela ne m'atteint pas. Le temps que je trouve quelque chose à dire, elle s'était déjà levée et éloignée, nous laissant dans un silence lourd de sens que Ignatus fut le premier à briser.
« Je pense que je vais rentrer chez moi. »
« Nous allons te raccompagner au métro. Ma moto est garée là-bas. » Conclut Hannibal, et nous quittâmes le parc à notre tour.
…
Le long du trajet, Hannibal n'avait rien dit, par égard pour notre jeune ami. Sur la moto non plus, le bruit du vent, du moteur et de la circulation n'étant propice à la discussion. Il ne parla toujours pas quand il se gara et que nous traversâmes le jardin, ni le temps que je fasse sortir les chiens. Et j'eus une pensée pour Lady Murasaki qui avait dû gérer un Hannibal muet. Il était proprement effrayant dans ce rôle et j'étais presque sûr, qu'à treize ans, c'était déjà le cas.
Au fil des années, il avait éveillé beaucoup d'émotions différentes en moi. Mais la peur, certainement pas. Et cette fois-ci ne fit pas exception. Cela ne m'empêcha pas, cependant, de percevoir la menace et de ne lui laisser aucune ouverture visible par laquelle s'engouffrer. Je me contentai de le fixer, en attendant patiemment qu'il ouvre la bouche.
Il se mit à l'aise, enleva ses chaussures et sa veste, avant de se servir un verre de vin, sans m'en proposer, en prenant son temps. Ma patience s'effrita lentement. Ça n'avait jamais été une de mes plus grandes qualités. Mais je serrai les dents, bien décidé. Puis il posa son verre sur le comptoir de la cuisine, avant de s'y accouder et d'enfin lever les yeux sur moi. Je soutins son regard, une main appuyée sur le dossier d'un fauteuil.
« Pourquoi t'es-tu abstenu de me faire part de ce détail ? » Fut la question qu'il choisit finalement de poser.
« Tu te rappelles sûrement à quel point j'étais tendu, quand je suis rentré. Même un peu paniqué. J'ai pensé que ce n'était pas vraiment le moment. »
« Je me souviens aussi t'avoir tendu une perche en te demandant pourquoi je percevais un parfum féminin sur toi. » Répliqua-t-il.
« Et ton patient a sonné à la porte. » Ajoutai-je, en m'approchant.
« Ce qui t'arrangeait bien, puisque tu as pratiquement fui la pièce, à cet instant, alors que nous passions un moment agréable quelques secondes auparavant. »
Il contourna le comptoir, où il abandonna sa boisson.
« J'avoue que je n'étais pas très tenté à l'idée d'avoir cette conversation avec toi, ce jour-là. La situation risquait de nous échapper et nous avions plus important à traiter. Ensuite, l'événement m'est simplement sorti de l'esprit. »
« J'y ai refait allusion, une fois. Tu n'as pourtant pas saisi cette perche non plus. »
Il fit encore un pas vers moi.
« Tu plaisantes, j'espère ? Nous attendions Bedelia et Jack te tirait dessus quelques minutes après ! Mais j'aurais peut-être dû aborder le sujet quand tu étais inconscient avec une balle dans l'épaule ? » Raillai-je.
« N'essaye pas de retourner la situation à ton avantage. Je suis psychiatre, tu te souviens ? Tu m'as volontairement caché cette information. Si les choses s'étaient passées autrement, et que tu avais, par exemple, sauté derrière un buisson pour ne pas que Bedelia te voit, tu me l'aurais raconté en ces termes. Or, je peux me remémorer tes paroles sans aucun problème. Tu m'avais dit : Je me suis caché. Ce qui est une explication bien vague et très éloignée de la réalité, tu en conviendras. »
Mon silence fut une réponse, en soi.
« Je ne la connais même pas, Hannibal ! Elle ne représente rien ! Tu ne vas pas m'en vouloir pour un vulgaire baiser ! »
« C'est toi qui as dit que si tu avais son numéro, tu te serais empressé de l'appeler. »
« Pour m'excuser ! Pas pour l'inviter à dîner, bon sang ! »
« De cela, je ne serai jamais certain. Après tout, c'est toi, qui revendiques être hétérosexuel, quand on te pose la question. »
« C'est aussi moi qui assume être ton mari devant toutes les personnes que nous rencontrons. D'ailleurs, ce jour-là, je l'ai aussi précisé à cette fille, pour éviter le moindre malentendu. » Me défendis-je, franchement blessé par sa remarque.
« Tu prétends donc que les femmes ne te manquent pas ? À aucun moment ? »
Je restai sans voix, un instant.
« C'est donc là le problème, en réalité. » Compris-je. « Et ce n'est pas ce que j'ai dit. Ce serait mentir que d'affirmer le contraire. »
« Donc cela te manque. »
« Ce n'est qu'un impératif biologique, Hannibal. C'est ancré en moi, je n'y peux rien. Mais il n'y a pas de commune mesure avec l'amour que je te porte. »
Il s'adoucit quelque peu, en faisant un dernier pas vers moi. Il se tenait à quelques centimètres, à présent.
« Pourquoi ne m'en as-tu pas parlé ? »
« Parce que ce n'est pas un problème, en soi. »
« Jusqu'à ce que ça le devienne. » Répliqua-t-il.
« Et après quoi ? Tu as une solution à proposer, peut-être ? Aller chasser des femmes ensemble, pour les jeter dans notre lit ? Comme tu l'as fait avec Ignatus ? »
Je vis une étincelle dans son regard, sentis une pulsation dans son corps, comme s'il luttait contre une pulsion violente. De m'égorger ? De m'étrangler ? De me prendre à même de sol ? Avec lui, certaines choses se mélangeaient parfois.
« Nous pourrions au moins en parler. Pour éviter que tu en viennes à fréquenter des gens derrière mon dos. »
« Je ne ferai jamais ça. »
« Tu m'appartiens, Will. J'ai tout sacrifié pour t'avoir auprès de moi. Je ne te partagerai avec personne d'autre. » Gronda-t-il, comme s'il ne m'avait pas entendu.
« Je ne suis pas un objet dont tu peux jouir à ta guise. Et si tu tiens à compter les points, parlons également de ce que j'ai sacrifié ! Une femme, un fils, un travail, des amis, ma putain de vie ! As-tu seulement conscience de ce à quoi j'ai renoncé pour toi ?! Le seul vestige qu'il me reste de cette existence, c'est mes chiens ! Je n'ai rien d'autre ! Même notre liberté n'est qu'illusoire et certainement éphémère ! Mais j'ai tout de même fait ce choix ! Et c'est aussi moi, qui affirme fièrement ne pas le regretter une seule seconde ! »
Ma voix se cassa sur le dernier mot, quand une larme cascada sur ma joue. Je l'essuyai rageusement du revers de ma main, avant de me détourner pour sortir de la pièce.
Une poigne ferme, douloureuse, me retint par le poignet et me tira en arrière. Mon visage s'écrasa contre son torse et ses bras se refermèrent sur moi, m'étouffèrent presque.
« Pardon. » Souffla-t-il dans un murmure quasiment inaudible. « Il ne se passe pas un matin, sans que je m'émerveille de te voir à mes côtés. Je vis dans la crainte de te voir disparaître. »
« Je sais. »
« Et je n'oublierai jamais le jour où tu es entré dans ma cellule avec ce mot sur mon plateau. Sois prêt ce soir. Surtout ne mange rien. »
« Je sais. » Répétai-je, en souriant à ce souvenir.
« Je t'aime. »
Je me blottis un peu plus contre lui.
« Et si tu réponds « je sais », je te tue. »
Cette fois, j'éclatai de rire.
« Je t'aime aussi. N'en doute jamais. »
Il soupira profondément, en retrouvant son calme. Nous restâmes ainsi, jusqu'à ce qu'une idée risible me vienne à l'esprit.
« C'est donc cela que les gens appellent une dispute de couple. » Plaisantai-je.
« Très certainement. »
« Je pensais que seules les femmes étaient capables de déclencher de tels cataclysmes. »
« Il faut croire que non. »
« J'ai aussi déjà entendu parler de réconciliation sur l'oreiller. »
Je me penchai sur le fauteuil, m'emparai du coussin, avant de le jeter sur le tapis du salon.
« Oh, regarde, il y a un oreiller par terre. » Ajoutai-je, en relevant mes yeux vers lui.
Il leva les yeux au ciel, amusé malgré lui, avant de soudainement foudre sur moi et de m'allonger au sol.
