LX
You can't wake up, this is not a dream
Note de l'auteur : Soixantième chapitre ! Pour la peine, il s'y passe des choses très importantes. À partir de maintenant, tout ne va faire que s'accélérer.
Fannibal : Je ne sais pas s'ils auront le temps ou l'opportunité de faire du rôti de flic, mais ce n'est pas l'envie qui manque. Will a néanmoins une petite vengeance dans ce chapitre ^^ Le plan d'Hannibal pour Clarice est développé dans ce chapitre, je te laisse lire ;) Merci !
Idoines : C'est ça, tout dérape gentiment XD Mais ça va, ils ne paniquent pas. Je suis contente si ma vision de Paris te plaît ^^ Merci !
Blue : Montmartre est mon quartier de Paris préféré, donc je m'en donne à cœur choix ^^ Oui, le pauvre Will se fait traiter XD Non, Clarice n'est pas Mischa ressuscitée XD Ce n'est pas une œuvre de science-fiction. Merci !
Hannibal avait à peine prononcé un mot, depuis que nous étions rentrés. Clarice reposait dans la chambre d'ami et il restait obstinément à son chevet, bien après avoir posé la perfusion qui la maintiendrait docile quand elle se réveillerait. Sa réflexion au square tournait en boucle dans ma tête. Comment cette jeune femme pouvait-elle lui rappeler une enfant de quatre ans, morte il y a plusieurs décennies et dont il ne devait garder que des souvenirs flous ? Avait-elle la même couleur de cheveux ? Ou les mêmes yeux ? Il ne lui avait pas encore parlé. Comment pouvait-il affirmer une telle chose ?
Je les observai, debout dans l'embrasure de la porte. Ce n'était pas la jalousie qui me rongeait. Parce qu'Hannibal ne ferait jamais une chose pareille. Starling n'était pas une menace. Pas pour notre couple. Mais la curiosité me dévorait, et l'appréhension me tourmentait. Le plan initial se limitait à se débarrasser d'elle, si elle venait jusqu'à nous. Et elle était venue. Mais quelque chose me disait que la tuer n'était plus d'actualité. Une part de moi en était soulagée, car je l'avais toujours appréciée et que la perspective de ce meurtre ne me réjouissait pas. J'en étais venu à espérer qu'elle ne nous trouve jamais. En cela, la situation m'allégeait d'un poids. Mais qu'en était-il du plan B ? Combien de temps allait-on la garder captive, avec la police sur le qui-vive à cause de l'affaire Siméon ? Et dans quel but ?
Si la jeune femme lui évoquait réellement Mischa, il ne songeait certainement pas à la laisser s'en aller. Mais par quel moyen la convaincrait-il de rester ? Allait-il la manipuler, comme il l'avait fait avec moi ? Et si elle ne se laissait pas faire, allait-il mal réagir, faire un épisode psychotique ? La sœur d'Hannibal était un sujet sensible. Les derniers vestiges de son enfance hantaient les pièces les plus sombres de son palais mental. Qu'il ait l'impression de la retrouver, d'une manière ou d'une autre, était dangereux.
Mais pour le moment, Clarice semblait paisible et calme. Ses longs cils projetaient leur ombre sur ses pommettes, alors qu'elle dormait. Son souffle régulier était à peine audible. Assis dans un fauteuil qu'il avait approché du lit, Hannibal tenait sa main menue et diaphane. Et la scène m'en évoqua une autre, très similaire, il y avait des années de cela, dans une chambre d'hôpital. Abigaïl. Elle me rappelait Abigaïl. Et qu'importe qu'elles ne se ressemblent absolument pas. Je retrouvais en elle, la même fragilité, la même absence de père, la même intelligence et le même potentiel.
« Tu vois, maintenant ? » Dit soudainement Hannibal, comme s'il percevait mes pensées.
Sans répondre, je m'avançai dans la pièce, avant de m'asseoir sur le bord du lit.
« Je t'ai privé d'un enfant, Will. Depuis, je n'ai pas cessé de chercher un moyen de réparer cette erreur, » murmura-t-il.
« Et si elle ne veut pas rester ? »
« Cela viendra, » m'assura-t-il avec aplomb.
« Que fera-t-on quand la police nous rendra visite pour t'interroger ? »
« Ils doivent passer demain. Je ferai en sorte qu'elle soit endormie et je fermerai à clé, au cas où ils auraient l'idée de demander où se trouvent les toilettes. »
Apparemment, il avait réfléchi à la question.
« Tes patients viendront-ils aussi ? » Lui demandai-je.
« Oui, je n'avais aucune raison valable d'annuler leurs séances. Sauf Stanislas, bien entendu, qui m'a appelé cet après-midi pour me dire que pour les besoins de l'enquête, il devait mettre provisoirement un terme à sa thérapie. »
« Que lui as-tu répondu ? » Le questionnai-je, curieux.
« Je lui ai présenté mes condoléances et fais part de mon désarroi face aux accusations dont il est la cible. »
Je levai les yeux au ciel, en souriant.
« Tu es diabolique, tu sais. »
« Le soutenir évitera qu'il nous pointe du doigt, à la première occasion. Nous devons faire preuve de prudence avec cet homme. »
« Je sais bien, mais tout de même, ton désarroi… Tu exagères. »
Il sourit en coin, puis se leva pour sortir. Je le suivis de près.
« Ne risque-t-elle pas de se réveiller durant la nuit ? »
« Pas avec la dose que je lui ai donnée. Mais si cela te rassure, je peux l'attacher. »
« Je serai plus serein, si je ne crains pas de trouver la chambre vide demain matin, ou pire, de la voir nous attaquer dans notre sommeil. »
« Très bien. Tu as sûrement raison, » approuva-t-il, avant de sortir des sangles d'un des tiroirs la commode.
Je l'aidai rapidement à brider les frêles chevilles et les fins poignets de Clarice au montant du lit.
« Allons nous coucher, mon amour, » dit-il ensuite, en me prenant par la taille.
…
Le lendemain matin, comme il l'avait convenu au téléphone la veille, les inspecteurs Joubert et Colas revinrent de bonne heure. Clarice dormait, Hannibal y avait veillé, et la porte de la chambre était bien fermée à clé. Néanmoins, la situation me stressait. Quand nous les installâmes dans le salon, l'homme avait visiblement perdu une grande partie de sa verve, face à Hannibal.
« Mon premier patient n'arrive qu'à treize heures, j'ai donc tout mon temps pour répondre à vos questions, » leur annonça Hannibal, de bonne foi.
Pendant que l'interrogatoire débutait, je préparai rapidement un plateau, avec du café assorti de quelques gâteaux, avant de les rejoindre. Hannibal lorgna d'un drôle d'air, l'assiette de douceurs, quand je la posais sur la table basse avec les tasses et le reste. En retour, je lui lançai un regard parfaitement innocent. Mais il prit ma main et m'incita à m'asseoir sur l'accoudoir de son fauteuil, alors que les policiers se servaient, et se pencha à mon oreille.
« Est-ce que ce sont des biscuits pour chien, Will ? » Murmura-t-il très bas.
« Oui, » répondis-je entre mes dents, en souriant largement.
Puis la conversation reprit, avant qu'il ait pu faire le moindre commentaire.
« Monsieur Siméon vous a-t-il contacté, depuis son inculpation ? » Lui demanda Joubert.
« Uniquement pour décommander ses séances. »
« Vous a-t-il demandé un quelconque service ? »
« Veuillez préciser votre pensée, » répliqua Hannibal.
Il n'appréciait visiblement pas la question.
« De nous dire ou de ne pas nous dire certaines choses. »
« Si c'était le cas, je ne l'admettrai pas, vous vous en doutez. Mais, en l'occurrence, Monsieur Siméon et moi n'avons pas une relation suffisamment développée. Il n'est mon patient que depuis quelques semaines seulement. Et je ne le connaissais pas avant notre arrivée à Paris. Je ne sais rien de compromettant sur lui. »
« Et en tant que patient, comment était-il ? »
« Mes informations à ce sujet ne peuvent être que parcellaires. Comme vous le savez, je suis tenu au secret professionnel, » lui rappela Hannibal.
« Bien entendu. Mais vous pouvez tout de même nous dresser un portrait général et nous donner votre avis d'expert. Pensez-vous qu'il est capable de commettre un meurtre de sang-froid ? »
« Vous m'auriez posé la question il y a quelques jours, je vous aurais répondu que non. Mais à la lumière des événements récents, il y a en effet, certains éléments qui pourraient laisser penser une telle chose. »
La formulation était prudente, abstraite, mais suffisamment explicite pour semer le doute dans l'esprit des enquêteurs.
« Vu votre connaissance du suspect, seriez-vous prêt à faire son expertise psychiatrique pour le tribunal ? »
« Malheureusement, non, » répondit prudemment Hannibal. « Il y a conflit d'intérêts. Quand Monsieur Siméon est venu me consulter, ce n'était pas pour que je retourne ce qu'il m'a confié contre lui. Je peux cependant vous conseiller un confrère, qui aura un regard neuf sur l'affaire. »
« Je comprends, » capitula la femme.
« Comment était votre relation avec Cynthia Gautier ? » Demanda soudainement Colas.
Changer brusquement de sujet était une méthode classique d'interrogatoire, pour déstabiliser la personne. Mais il en fallait plus pour ébranler Hannibal. Il prit néanmoins le temps de réfléchir, pour ne pas répondre trop vite. En attendant, l'inspecteur prit un gâteau et l'engloutit d'une bouchée. Je me mordis la joue pour ne montrer aucune réaction, quand il mâcha de bon cœur et s'empressa de se resservir.
« Cynthia n'était pas une mauvaise employée, » débuta prudemment Hannibal. « Mais elle avait une personnalité très particulière. Personnellement, je ne m'en formalisais pas, mais l'on peut dire que Monsieur Siméon ne l'appréciait clairement pas. »
« Votre mari a déjà évoqué divers accrochages, la dernière fois. »
« En effet, ces deux-là ne s'entendaient pas, » confirma Hannibal.
« Y avait-il une raison particulière à cela ? » Demanda Joubert.
« Une simple divergence de caractère. Ce sont des choses qui arrivent. »
« Bien sûr, » approuva la femme, peu convaincue cependant. « Votre mari nous a également fait part d'une discussion qu'il aurait eue avec Monsieur Siméon, à propos de Mademoiselle Gautier, il y a deux semaines, » relata-t-elle ensuite.
Hannibal et moi échangeâmes un regard. J'avais oublié de le mettre au courant.
« J'avoue ne rien savoir de cet incident. Mais si Will vous le dit, c'est certainement la vérité. Quel était le contenu de cette conversation ? »
Je rapportai alors Stanislas me conseillant de me méfier de Cynthia et m'avouant ne pas l'apprécier.
« Cela m'était sorti de l'esprit. À ce moment-là, je n'avais aucune raison de m'en alarmer, » m'excusai-je.
Mais la touche d'authenticité était la bienvenue. Paraître trop parfait pouvait les rendre suspicieux.
« Votre mari n'a pas su nous éclairer sur les raisons de cette mise en garde. Mais peut-être avez-vous un avis sur la question, Docteur ? » Lança Colas, en reprenant un biscuit.
« Pas vraiment. Nous n'avons pas abordé le sujet directement. Il faut que vous sachiez que, en attendant de trouver une meilleure solution, Mademoiselle Gautier travaillait dans un coin de mon bureau. Ainsi, elle était présente lors des séances. Monsieur Siméon ne parlait donc pas d'elle, naturellement. Mais j'ai pu percevoir une certaine animosité de sa part, dans les regards qu'il lui lançait par exemple. »
«Vous êtes donc d'accord tous les deux pour dire que ce n'était pas l'amour fou entre ces deux-là ? » Nous demanda Joubert, pour conclure le sujet.
Nous confirmâmes.
« En ce qui concerne Madame Siméon, » enchaîna Colas. « Votre mari nous a avoué ne pas la connaître. Apparemment, il ignorait même son existence. Est-ce également votre cas, Docteur ? »
« Non, nous en avions déjà parlé. Ils rencontraient des problèmes de couple. »
« Quel genre de problèmes ? »
« Tout à fait classiques. Mais je ne peux pas garantir que ce soit la vérité. Comme je vous l'ai dit, Monsieur Siméon n'était pas mon patient depuis très longtemps. Une thérapie est effective, en moyenne, après six mois de consultations hebdomadaires. Jusque-là, le patient cache souvent des informations et les raisons pour lesquelles il est réellement là, paradoxalement. Voyez cela comme une période de test, où l'efficacité du psychiatre, ainsi que la confiance que l'on peut lui accorder, sont mises à l'épreuve. Nous en étions encore là, avec Monsieur Siméon. Je suis donc dans l'incapacité d'affirmer qu'il ne m'a rien dissimilé. C'est même fort probable, » expliqua Hannibal.
« En résumé, vous n'êtes pas le meilleur juge. »
« Je crains que non. »
« Mais vous confirmez que vous n'avez jamais rencontré cette femme ? »
« Absolument. J'avais bien suggéré que nous organisions une séance de couple, mais cela ne s'est jamais produit. Avons-nous terminé ? »
La conclusion brutale déconcerta un instant les deux inspecteurs. Suffisamment pour que nous nous levions de concert et que je débarrasse la table. Ils n'eurent d'autre choix que de faire de même. Puis ils partirent, après nous avoir remerciés et précisés qu'ils ne reviendraient probablement pas. Sauf éléments nouveaux, notre implication dans cette affaire était terminée et notre innocence établie.
…
L'heure du déjeuner approchait, quand Clarice se réveilla. Comme prévu, elle resta étonnamment calme, quand je lui montai un plateau garni d'un repas maison, avec Hannibal sur mes talons. Elle nous observa, ses yeux seuls reflétant sa terreur, puisque le reste de son corps subissait sa camisole chimique. À vrai dire, elle semblait même manquer de force pour tirer sur ses liens. À moins qu'elle en ait déjà testé la solidité et laissé tomber.
Hannibal comptait une fois de plus sur ma douceur naturelle, celle qui incitait les gens à me faire confiance facilement, ainsi que sur le fait qu'elle me connaissait déjà. Cela parut fonctionner relativement bien, quand je m'assis prudemment sur le bord du lit et que je posai doucement mon chargement sur le drap, alors qu'Hannibal choisissait une retraite stratégique dans le fauteuil, qu'il éloigna légèrement.
Je décidai alors de la détacher, pour qu'elle mange par elle-même et établir une confiance mutuelle. Si elle se tenait tranquille et n'arrachait pas sa perfusion, nous oublierions les liens.
Dès qu'elle fut libre de ses mouvements, elle se redressa et s'adossa aux coussins avec méfiance. Je ne pouvais pas réellement lui en vouloir. Nous l'avions enlevée et maintenant, elle était séquestrée chez nous. Puis elle prit le seul couvert du plateau, une cuillère à soupe, avant de porter avec suspicion, une bouchée de légumes à sa bouche. Je la comprenais. À sa place j'aurais tout bonnement refusé de manger quoi que ce soit. Mais la faim devait la tarauder, depuis la veille au soir, et elle finit son assiette sans dire un mot. Son regard était plein de questionnements et de crainte, mais elle n'osait apparemment pas les exprimer verbalement. Je pus également y déceler sa détermination coutumière. C'était une femme forte et elle ne se laisserait pas facilement manipuler.
« Veux-tu prendre un bain ? » Demandai-je impulsivement, en percevant l'odeur de sueur rance sur sa peau.
« Je n'ai même pas de vêtements de rechange, » répondit-elle d'une voix groggy, comme si ce genre de considérations matérielles avait de l'importance dans cette situation.
« Will te prêtera un survêtement, en attendant que j'aille trouver des habits à ta taille, » proposa Hannibal.
« Pourquoi vous donner tant de mal si vous comptez me tuer ? »
« Peut-être parce que ce n'est pas dans nos intentions. »
« Qu'est-ce que vous voulez de moi, dans ce cas ? »
« Du temps, pour te prouver… »
« Quoi ? » M'interrompit-elle. « Que vous êtes des gens respectables et gentils ? »
Son ton était ironique et tranchant, malgré son apathie.
« Que nous sommes sains d'esprit, serait un bon début, » répliquai-je.
« Je n'ai pas vraiment le choix, j'imagine. »
« Tu as raison. Mais plus tu te comporteras bien, plus tu auras de liberté, » Lui expliquai-je.
« Dans quel but ? »
« Nous souhaitons que tu restes auprès de nous, » lui avoua Hannibal.
« Pour faire de moi votre objet sexuel ou votre jouet ? »
« Certainement pas, » la contredit-il immédiatement. « Rien d'aussi dégradant. »
Elle soupesa les mots, comme si elle doutait de leur véracité, avant de revenir soudainement au sujet précédant.
« Je veux bien prendre un bain. »
Nous nous levâmes en même temps. Lui, pour retirer l'aiguille de son bras, moi, pour l'aider à se lever, et elle se recroquevilla sur elle-même tel un animal blessé.
« Nous ne te ferons aucun mal, » dis-je calmement, en tendant mes paumes ouvertes vers elle.
« Je vais simplement t'enlever ceci, » la prévint Hannibal, en prenant délicatement son avant-bras.
« Puis je te guiderai jusqu'à la salle de bain, » complétai-je.
Elle hocha simplement la tête, avant de se laisser faire. La drogue lui donnait des airs enfantins. Elle était, dans le même temps, consciente de ce qui se passait et incapable d'y réagir rationnellement. À la place, elle nous laissa nous occuper d'elle, comme la petite fille qu'elle était jadis.
Quand je refermai la porte de la salle d'eau sur son corps frêle, pour lui laisser son intimité, j'échangeai un regard étrange avec Hannibal. La vérité, c'était que je n'aimais pas la voir ainsi. Ces produits la privaient de toute sa combativité, de son caractère bien trempé, de ce qui faisait Clarice Starling, en somme.
« Quelques jours de ce traitement et nous pourrons diminuer les doses, jusqu'à l'arrêter complètement. À ce moment-là, nous saurons si elle restera de son plein gré ou si nous serons obligés de la tuer. »
« Et en attendant, elle va continuer à se comporter comme une gosse de dix ans ? Ce n'est ni ta petite sœur, ni ma fille, Hannibal. C'est une femme. Encore jeune, certes, mais elle en a tellement bavé qu'elle a mûri trop vite. »
Nous conversions à voix basse, dans le couloir, pour garder un œil sur elle jusqu'à ce qu'elle sorte.
« Doutes-tu qu'elle ait besoin de nous ? »
« Oui. Elle est forte et indépendante, même si… »
« Même si ? »
«… Pour ce qui est de son équilibre psychique j'émettrai quelques réserves. »
« Intéressant, » dit-il simplement.
« Je ne la connais pas personnellement, elle n'était qu'une élève parmi d'autres, mais j'ai toujours perçu chez elle des traumatismes profonds. Tout ce que je sais avec certitude, c'est qu'elle est orpheline depuis longtemps. »
« Elle a donc dû se construire seule, comme moi, » conclut-il, en lançant un regard vague vers la porte.
Je l'observai un instant, incapable de stabiliser mon humeur. Une part de moi ne voulait aucun mal à la jeune femme, une autre réclamait sa livre de chair et de sang, pour oser attirer l'attention de l'homme qui m'appartenait. Mais elle n'y était pour rien, n'est-ce pas ?
Un léger bruit dans la salle de bain interrompit mes pensées. Mon estomac eut un sursaut d'appréhension et nous attendîmes, sans vraiment réaliser que nous retenions nos souffles, jusqu'à ce que la poignée grince légèrement et que le battant s'ouvre sur Clarice emmitouflée dans un peignoir beaucoup trop grand, qui tombait sur ses mollets plus fermes et musclés que je ne l'aurais cru. Elle avait enveloppé ses longs cheveux dans une serviette enroulée sur sa tête et gardait la sortie-de-bain étroitement fermée sur son corps, comme si elle craignait encore que nous abusions de la situation.
Sans faire la moindre réflexion, je disparus dans notre chambre pour lui trouver des vêtements, avant de les lui donner et de la laisser se changer. Elle semblait déjà plus alerte et Hannibal nerveux. Il devait la remettre sous influence rapidement, avant qu'elle ne recouvre complètement ses esprits. Ce qu'il fit dès qu'elle fut habillée décemment. Pour le moment, elle comptait visiblement respecter les règles. Peut-être pour s'enfuir dès qu'elle aurait suffisamment de liberté, peut-être parce qu'elle craignait bien plus les représailles, ou peut-être car elle ne savait tout simplement pas quoi faire de mieux pour se sortir de là, nous le saurions bien assez tôt. En attendant, nous devions la surveiller de près.
Le premier patient d'Hannibal allait arriver. Je décidai de prendre mes cours de français et de m'installer derrière le petit bureau de la chambre d'ami, pour tenir compagnie à Clarice le reste de l'après-midi. En espérant qu'ainsi, sa condition lui serait moins pénible.
