LXI
Man is what he loves
Note de l'auteur : Je ne vais pas m'étendre sur ma vie moisie. Hier, j'ai passé une journée de merde, littéralement, puis j'ai constaté en rentrant, que j'avais également perdu mon chapitre. Impossible de récupérer le fichier, ya eu un bug à l'enregistrement. Autant vous dire que j'avais des envies de meurtre et de suicide. Mais bon, je me suis calmé et j'ai réécrit le chapitre. Merci à mon palais mental, où le texte était encore stocké.
Je vous laisse lire, essayez de ne pas mourir d'angoisse et ne m'en voulez pas trop;)
PS : pour ceux que ça intéresse, j'ai posté un nouvel OS Hannibal : "Their heads, their hearts, their dicks" ;)
Fannibal : Merci ! XD Jamais, jamais ? Le comportement d'Hannibal ne s'améliore pas dans ce chapitre. Tu verras par la suite ;) Will a un petit côté sadique avec les gâteaux, qui me plaît bien ^^
Annamejai : J'espère que cela ne te refroidira pas pour la suite, mais pour ce chapitre, comme pour le suivant qui réserve une autre surprise, je pense que personne ne s'attend à ça, tout simplement.
Blue : J'ai déjà tout décidé à propos de Clarice et oui, ça a carrément un côté malsain que ne s'arrange pas dans ce chapitre. Mais c'est voulu. Oui, c'était bien des biscuits pour chiens, il y en a des très bons XD Merci ^^
Le lendemain, Stanislas Siméon fut mis en détention préventive dans l'attente de son procès. Les journaux télévisés ne parlaient que de ça et de l'arme du crime retrouvée dans son bureau. Les preuves étaient accablantes, même si l'homme criait son innocence. Comme promis, les inspecteurs ne revinrent pas.
Les jours passèrent et j'avais l'impression que certaines choses se tramaient dans mon dos. Clarice, pour commencer, paraissait étonnamment docile, mangeait, se douchait et se couchait quand on le lui demandait, alors qu'elle n'était plus attachée et libre de se promener dans la maison quand au moins l'un de nous deux était présent. Pour plus de confort, Hannibal était passé à des injections quotidiennes, matin et soir, pour lui éviter d'être perfusée en permanence.
Mais, la situation ne me satisfaisait pas, bien au contraire. Elle passait bien plus de temps avec moi qu'avec lui, car j'étais souvent à la maison, et pourtant, ils nouaient des liens beaucoup plus profonds. Hannibal la traitait comme la fille modèle, l'habillait des plus belles robes, l'infantilisait comme si elle avait douze ans, préparait tous ses repas. Et jouait les précepteurs au clavecin, alors qu'il ne l'avait jamais fait pour moi.
Elle semblait plus qu'heureuse de sa condition. Le lavage de cerveau fonctionnait au-delà des espérances de mon mari. Mais ce n'était pas ce que moi j'imaginais. Abigaïl nous aimait réellement, souhaitait partir avec nous et passer sa vie à nos côtés. Avec Clarice, Hannibal s'enfonçait dans une comédie malsaine, où tout était feint ou provoqué. Dans ses moments de lucidité, qui se faisaient de plus en plus rares, elle restait prostrée, silencieuse, lugubre, résignée à tout faire pour survivre. Elle avait compris qu'aucun mal ne lui serait fait et se tenait donc tranquille. Mais je n'arrivais pas à ressentir autre chose que de la pitié et de la jalousie pour elle, malgré sa beauté et sa gentillesse. Car derrière, je percevais l'esprit brillant qui ne demandait qu'à reprendre les commandes.
Je voulais retrouver mon compagnon, l'homme pour qui j'avais tout sacrifié et pris les décisions les plus insensées. L'amant prévenant et présent pour moi. S'il tenait tant à avoir un enfant, nous en aurions un. Mais pas une adulte déguisée en petite fille. Cependant, le trahir, en rendant simplement sa liberté à Starling, serait certainement la dernière chose que je ferai de mon vivant. Je ne me faisais pas d'illusion. Et lui donner un antidote, en admettant que j'en trouve un, pour lui redonner sa lucidité, serait rapidement remarqué. Je fis donc la seule chose rationnelle : retourner ses propres méthodes contre lui et implanter d'autres idées dans l'esprit de la jeune femme, dès qu'il s'absentait pour son travail.
Au début, elle n'aima pas cela, évidemment. Je lui rappelais son âge et que son comportement n'était pas normal, qu'elle était assez grande pour s'occuper d'elle-même, qu'elle devait arrêter de laisser Hannibal tout contrôler. Je lui fis remarquer que moi, j'agissais comme bon me semblait et qu'il ne m'en tenait pas rigueur, au contraire, et la convainquis qu'il attendait sûrement qu'elle en fasse de même. Le seul moyen de sortir de ce schéma, était qu'elle impose elle-même son autorité, sans que j'intervienne. Seulement ainsi, Hannibal ouvrirait peut-être les yeux. Je craignais, bien sûr, un geste inconsidéré de sa part, et me préparais en conséquence. Mes entraînements quotidiens, avec parfois l'aide de Chiyoh, à qui il m'arrivait de rendre visite, sculptèrent un peu plus mon corps, affinèrent ma silhouette et me rendirent rapidement apte à en découdre avec n'importe qui. Y compris mon mari, devant qui je minimisais mes progrès, volontairement.
À ce moment-là, j'étais intimement persuadé d'agir dans son intérêt. Mais j'allais finir par apprendre pourquoi Hannibal semblait si distrait, presque distant, plus souvent absent, et que ce n'était pas à cause de Clarice. Mon erreur fut de penser qu'il puisse un jour cesser de m'aimer, et de douter que cette force de gravité, au contraire, ne pouvait qu'augmenter de manière exponentielle, à un niveau que je n'appréhendais pas encore, alors qu'il en était de même pour moi. Nous nous aimions à en faire trembler la croûte terrestre, à en déplacer les continents, les montagnes et les océans, s'il le fallait. Et rien, pas même l'atrocité que je commis par la suite, ne pourrait changer cela.
…
La paranoïa est un poison étrange, qui s'insinue dans votre existence par des portes dérobées et des trappes dont vous ignoriez jusque-là l'existence, puis elle serre ses mâchoires autour de votre gorge et ne vous lâche plus, distille son venin dans vos veines. Et quand les premiers symptômes apparaissent, il est déjà trop tard.
C'était un matin comme les autres, Hannibal m'embrassa, déposa un baiser sur le front de Clarice et partit travailler, quand cela devint une réalité pour moi.
Ces deux dernières semaines, il s'était absenté durant trois nuits. Je n'étais pas censé m'en apercevoir, bien entendu, mais il avait sous-estimé mon sens de l'observation. Ces derniers temps, j'étais sur mes gardes, surveillant tous les faits et gestes de Clarice, à l'affût du moindre signe de rébellion. Je remarquai donc sans peine que ses chaussures changeaient de place, dans l'entrée, entre le moment où il les retirait la veille et celui où il les remettait le lendemain, que son manteau était accroché différemment et que certains de ses vêtements disparaissaient plusieurs jours, avant de réapparaître dans notre penderie, emballés dans le plastique du pressing du coin, alors que je ne l'avais pas vu les porter.
De simples détails, des gouttes d'eau dans l'océan, des grains de sable dans le désert. Mais parfois, une poussière dans le mécanisme pouvait tout foutre en l'air.
Imaginer qu'il voyait quelqu'un d'autre était si absurde, que cela ne me vint même pas à l'esprit. Mais, nous ne sortions au milieu de la nuit que pour tuer. Et pourquoi irait-il tuer sans moi et sans me le dire ?
Cependant, bien que je fasse semblant de dormir trois soirs de suite et que j'inspecte ses affaires de près, l'incident ne se reproduit pas, et passé ces quelques jours, j'en vins à penser que je me faisais des idées. Hannibal avait bien le droit de faire nettoyer ses vêtements quand bon lui semblait, et pour le reste, j'avais sûrement mal regardé.
Les autres signes apparurent un peu plus tard. Par deux fois, je rentrai plus tôt que prévu et surpris des scènes étranges, qui me laissèrent un goût de sang dans la bouche. La première se déroula un jour où j'étais chez la tante d'Hannibal. Mon entraînement avec Chiyoh était déjà bien avancé, quand Lady Murasaki, qui m'appréciait de plus en plus, nous interrompit et demanda soudainement son assistance pour une affaire urgente sur laquelle elle resta très évasive. La session fut donc écourtée et je pris le chemin du retour avec presque une heure d'avance.
Je ne saurais pas dire avec exactitude ce qui m'avait poussé à entrer silencieusement, sans m'annoncer. Peut-être la musique jouée au clavecin, que je perçus à travers la porte, quand je calmai immédiatement les chiens avant qu'ils ne se mettent à réellement aboyer. Peut-être les rideaux tirés du salon, comme si personne ne devait voir ce qui s'y déroulait. La mélodie, que je ne connaissais pas et qui s'élevait à un certain volume dans la maison, couvrit mes bruits et je retirai rapidement mes baskets, avant de marcher en chaussettes dans le couloir. La scène m'apparut par fragments, à mesure que j'avançais ma tête dans l'embrasure de la pièce.
La première chose que je remarquai, fut que contrairement à ce que je croyais, Hannibal ne se trouvait pas derrière son instrument. La composition, sans aucun doute de lui, avait été enregistrée et sortait des enceintes. C'est alors que je les vis, lui et Clarice, debout au milieu du salon, en train de danser cette valse. Il n'y avait rien de mal à cela, me diriez-vous. Mais la posture semblait trop intime, les mains pas tout à fait à leur place et les visages trop proches. Un père et sa fille ne dansaient pas ainsi. Ni un grand frère et sa petite sœur. Leur manière de se mouvoir témoignait d'une longue pratique. Ce n'était pas la première fois qu'ils faisaient ça, là où moi, j'avais eu droit à un unique cours, il y avait une éternité, dans notre maison en Argentine.
Fort heureusement, aucun des deux ne s'aperçut de ma présence, puisque je n'attendis pas d'en voir plus, remis mes chaussures et ressortis pour aller courir et me vider l'esprit, pour me calmer, me persuader de ne pas simplement les égorger sans autre forme de procès.
Le footing me fit du bien, et à mon retour, à l'heure habituelle, je m'étais raisonné. Hannibal ne pouvait pas la traiter comme une enfant et, dans le même temps, avoir un comportement ambigu avec elle. Mais que signifiaient ces cours de danse clandestins ? Quand j'entrai dans le salon, tout était à sa place, et il m'accueillit avec un petit sourire en coin, avant de m'embrasser. Mais ce baiser avait un goût de cendre et une douleur sourde dans ma poitrine ne me quitta pas de la soirée.
La deuxième fois, j'étais sorti promener les chiens, quand une averse d'automne nous prit par surprise, nous obligeant à rentrer rapidement, trempés et, pour ma part, frissonnant. Je laissai les bêtes mouillées dehors, pour ne pas salir tout l'intérieur, puisque la pluie s'était arrêtée aussi vite qu'elle avait débuté, et ouvris la porte, avant de pendre ma veste dégoulinante sur le portemanteau. C'est alors que je l'aperçus, au bout du couloir, sortant de la cave. Avant qu'il ne lève les yeux sur moi, je lui tournai le dos et m'accroupis pour délacer mes chaussures.
« Will, » me salua-t-il. « Tu reviens tôt. »
« La météo a brusquement tourné, » lui répondis-je, en feignant de ne rien avoir remarqué.
Et il ne fit aucune mention de sa descente au sous-sol. À la place, il disparut une minute à l'étage et revint avec une serviette.
« Laisse-moi te sécher, avant que tu tombes malade. »
Tendrement, il essuya mes cheveux, mon visage et mes bras nus, puis me retira mon t-shirt.
« Je pense que tu devrais prendre une douche bien chaude, » me conseilla-t-il, en me serrant dans ses bras.
« Seulement si tu m'accompagnes, » répliquai-je, en me blottissant contre son torse.
J'avais besoin de lui. Une part de moi refusait d'admettre ce que tous les indices pointaient pourtant.
« J'ai l'impression que tu ne vas pas bien, ces derniers temps. Tu sais que tu peux tout me dire. »
Je décidai de lui donner un os à ronger. Car il avait raison, peut-être devais-je tout simplement lui en parler.
« Je ne suis pas certain que nous agissions de la bonne manière avec Clarice. »
« Que suggères-tu ? » Me questionna-t-il, en me guidant jusque dans la salle de bain.
Je ne savais pas où était la jeune femme. Probablement dans sa chambre.
« Tu avais dit que les drogues seraient provisoires. J'ai le sentiment que la situation s'éternise. Crains-tu que ton reconditionnement n'ait pas fonctionné ? »
Il ouvrit le mitigeur et régla l'eau très chaude, avant de se déshabiller. J'enlevai mon pantalon, en attendant qu'il réponde.
« Tu as raison, » admit-il succinctement.
Et dans ces trois mots, j'entendis qu'il comptait faire ce qu'il fallait. Alors je le suivis sous le jet et la chaleur salvatrice.
…
Le lendemain, malgré mes bonnes résolutions, la curiosité fut la plus forte. Que trafiquait Hannibal dans la cave, si ce n'était pas pour remonter une bouteille de vin ? Peut-être venait-il d'en descendre un carton ? Je devais m'en assurer. Alors, dès qu'il partit, alors que Clarice prenait sa douche à l'étage, je m'empressai de dévaler les escaliers escarpés qui menaient au sous-sol.
À la faible lueur de l'unique ampoule, je remarquai immédiatement une première chose. Le deuxième congélateur pouvait difficilement passer inaperçu, puisqu'il faisait presque deux fois la taille de son petit frère qui ronronnait doucement sur ma gauche. Les deux appareils fonctionnaient manifestement à plein régime, ils étaient donc pleins. Le deuxième élément qui attira mon attention était plus subtil. Deux cadenas fermaient chacun l'un des freezers. Et il n'y avait jamais eu de cadenas entre Hannibal et moi. Ni même une vulgaire serrure ou une porte fermée. Verrou signifiait secret, et nous savions très bien qu'en ce qui nous concernait, ce n'était jamais une bonne idée.
Crocheter ce type de fermeture n'était pas un problème pour moi. Il me suffit de remonter rapidement et de m'équiper d'un trombone. L'eau coulait toujours dans la canalisation principale, j'ouvris donc le nouveau congélateur et ce que j'y vis me laissa sans voix. De la viande, partout. Découpée et préparée pour être cuisinée. Pour un œil non averti, il aurait été presque difficile de s'apercevoir que c'était humain. Mais pour moi, ce fut une évidence. J'essayai de déterminer combien il pouvait y avoir de corps, quand je compris qu'il manquait de nombreux morceaux, et décidai de regarder dans le plus petit des appareils, avant de me faire une idée.
La réponse m'apparut sous la forme de trois têtes, que je n'aurais pu manquer en soulevant la porte, dont deux que je reconnus immédiatement et une qui me demanda un temps de réflexion. Trois personnes qui m'avaient offensé, d'une manière ou d'une autre. Le chef de ce restaurant, où nous avions pris un brunch peu après notre installation, Sandra, la belle Sandra, qu'il avait débusqué je ne sais comment, et l'inspecteur Colas. Voir le visage de ce dernier me donna un frisson. Pas parce que je regrettais sa mort, mais parce qu'elle allait nous apporter beaucoup d'ennuis. Mais, j'avais beau ne pas beaucoup regarder la télévision, la disparition d'un flic ne pouvait passer inaperçue. Le nombre de victimes correspondait au nombre de nuits où Hannibal avait découché et cela faisait plusieurs jours maintenant. Il avait forcément fait en sorte que personne ne s'inquiète pour eux, pour une longue période. Peut-être les avait-il obligés à pauser des congés sans solde ou à écrire un quelconque SMS annonçant un départ précipité. Qu'importe, je savais enfin ce qu'il avait fait. En revanche, le pourquoi m'échappait toujours.
À l'étage, l'eau se coupa. Je m'empressai alors de refermer frigos et cadenas, avant de prendre une bouteille de vin et de remonter rapidement, pour tomber sur Clarice qui descendait en peignoir dans la cuisine.
« C'est un peu tôt pour le vin, non ? » Plaisanta-t-elle.
« Je voulais la mettre au frais pour le déjeuner, » répondis-je, en feignant d'être détendu.
Joignant les gestes à la parole, je mis la bouteille au réfrigérateur, avant de m'installer au salon et de l'observer se préparer son petit-déjeuner – personnellement, je n'avais plus très faim – Hannibal lui laissait donc plus d'indépendance. Il ne réagissait pas comme je l'avais escompté, au contraire, il semblait faire exactement ce que j'avais prétendu pour convaincre Clarice de s'émanciper. Il l'encourageait et y voyait un progrès. Comme si, d'une certaine manière, il l'avait redémarré. Je croisai le regard de Starling, par-dessus le comptoir, et pus voir qu'elle était quasiment présente, une lueur de lucidité dans ses yeux. Elle me sourit presque sincèrement, mais son rictus me fit frissonner d'appréhension.
Je me détournai alors, mal à l'aise, et allumai la télévision, avant de zapper sur la chaîne d'informations en continu et de fixer l'écran durant de longues minutes, à l'affût. Le présentateur évoqua brièvement le procès de Stanislas, qui allait s'ouvrir, mais ne mentionna aucun meurtre, ni disparition, comme je m'y attendais. Hannibal avait bien couvert ses traces et privilégié la nourriture à la mise en scène. Il stockait de quoi faire un festin et voulait gagner du temps. Quelque chose m'échappait. Pourquoi préparerait-il un dîner sans m'en faire part ? S'il devait inviter des collègues de travail ou des connaissances chez nous, il était normal que je sois mis au courant pourtant. Il n'y avait finalement dans son attitude rien de menaçant, mais le sceau du secret et l'aura de mystère me mettaient sur les nerfs. Et cela n'expliquait pas sa proximité avec Clarice dès que j'avais le dos tourné. La formulation était peut-être exagérée, après tout, je n'avais surpris qu'une simple danse.
« Hannibal t'a-t-il parlé de Ignatus ? » Demandai-je soudainement, sur une intuition.
« Non. Quel drôle de prénom. Qui est-ce ? » Me répondit-elle, en s'installant sur le comptoir avec son café et son jus d'orange pressé.
« Un ami. Il est dans une grande école de danse. Tu aimes la danse, Clarice ? »
« Pas spécialement, » dit-elle, évasivement.
« Sais-tu qu'Hannibal est également un très bon danseur ? »
« Je l'ignorais. Il m'enseigne seulement le clavecin et le dessin, » répliqua-t-elle.
Les drogues attaquaient-elles sérieusement son cerveau ou se foutait-elle de ma gueule ? Hannibal lui avait-il demandé de mentir pour lui ?
« Et ça te plaît ? » Rebondis-je, pour changer de sujet.
« Oui. »
Elle n'ajouta rien de plus et je vis bien qu'elle n'y croyait pas elle-même. Cette situation ne pouvait plus durer. Je devais parler avec Hannibal quand il rentrerait pour déjeuner.
…
Mais je n'en eus pas l'occasion, car quand il arriva, Nancy l'accompagnait, les bras chargés de sacs provenant de plusieurs magasins. Et, étrangement, ils semblèrent surpris de me voir.
« Tu n'es pas avec Chiyoh ? » Me demanda Hannibal, avant de m'embrasser.
Derrière lui, Nan fit mine de retourner vers la sortie.
« J'ai complètement oublié ! » Réalisai-je, mes découvertes du matin m'avaient perturbé. « Je vais l'appeler pour m'excuser. Nan, tu restes manger avec nous ? »
« Non, mon garçon. Je dois partir, » dit-elle, en prenant tous les sacs avec elle.
« Attends, tu viens à peine d'arriver. Et tu es tellement chargée, fais une pause. C'est quoi tous ces achats ? »
« Bonjour, » intervint alors Clarice, en sortant du salon.
J'en profitai pour rapidement prendre quelques sachets.
« Voilà donc la fameuse Clarice, » la salua Nancy, en souriant. « J'espère que tu passes un bon séjour avec ton oncle. »
Nous avions convenu qu'il serait plus pratique que tout le monde pense que la jeune femme était ma nièce. Ici, personne ne connaissait mon passé, ni ma famille. Pendant qu'elles discutaient, j'allais inspecter le contenu des paquets, mais Hannibal m'en empêcha.
« Je vais raccompagner Nancy chez elle et l'aider à porter ses affaires, ne t'inquiète pas, » m'assura-t-il, en la déchargeant de la moitié de son fardeau.
« Oui, je repasserai vous voir bientôt, » ajouta Nan, avec un peu trop d'empressement.
J'étais sur le point de leur demander pourquoi repasser à la maison dans ce cas, mais ils ressortirent rapidement, la porte d'entrée claqua et le silence retomba dans la maison.
« Qu'est-ce qu'il vient de se passer exactement ? » Demandai-je, peu sûr de comprendre.
« De quoi parles-tu ? » Me répondit Clarice vaguement.
Elle devait être dans une phase descendante. Je préférai donc l'ignorer et appeler Chiyoh pour convenir d'un nouvel horaire.
…
Quand Hannibal rentra finalement, en fin d'après-midi, j'étais déterminé à connaître le fin mot de cette histoire. Ses escapades nocturnes pour commencer, les congélateurs pleins, les cours de danse, et maintenant, ce comportement étrange avec Nancy. Les incidents commençaient à s'accumuler et je n'étais pas du genre à aimer les surprises. Principalement parce qu'elles étaient rarement bonnes.
Mais, une fois de plus, il m'obligea à remettre mes questions à plus tard, quand il me demanda la derrière chose à laquelle je m'attendais.
« Que dirais-tu de partir en week-end ? » Lança-t-il, depuis la cuisine, alors qu'il préparait le dîner.
« Ce samedi ? »
Nous étions jeudi et je m'étonnai quelque peu. La spontanéité ne faisait pas vraiment partie de son caractère. Il aimait trop tout contrôler, pour se laisser aller à de telles digressions. Je ne doutai donc pas une seule seconde que tout devait déjà être organisé. Je n'avais certainement qu'à dire oui et le suivre où qu'il m'emmène.
«Oui, il y a un endroit que j'aimerais te montrer. »
« Clarice nous accompagne ? »
« Bien sûr. Nous ne pouvons pas la laisser seule ici. Mais c'est un lieu que j'ai choisi spécialement pour toi. »
Tentait-il de se faire pardonner ? Cela voulait donc dire qu'il s'en voulait de quelque chose et que je n'étais pas complètement paranoïaque.
« Allons-nous pêcher ? » Le taquinai-je, en souriant.
Certains de mes hobbies n'étaient certainement pas les siens.
« Tu verras, » répliqua-t-il mystérieusement.
« Dois-je me préparer ? »
« Je m'occupe de tout, » conclut-il, comme je m'y attendais.
« D'accord. »
« J'aimerais d'ailleurs en profiter pour faire nettoyer nos alliances, » ajouta-t-il ensuite, à ma grande surprise.
« Je ne vois pas le rapport. »
« Là où nous allons, il vaut mieux que nous ne les portions pas. J'ai pensé que c'était une bonne occasion. Ce genre de bijoux doit être entretenu régulièrement, sinon ils se ternissent et s'abîment. »
L'idée ne m'enchanta pas, mais je cédai néanmoins, quand il me tendit la main pour récupérer la mienne, plus tard ce soir-là. Il les rangea précieusement dans un écrin et les mit dans sa table de nuit, en m'assurant qu'il les porterait le lendemain à la première heure. À la seconde où je l'enlevai, je me sentis plus nu que cinq minutes plus tard, quand je le fus réellement et qu'il me fit l'amour longuement, comme si je lui avais manqué.
…
Vendredi passa sans que je voie beaucoup Hannibal. Il fut absent jusqu'à l'heure de sa première séance, s'enferma ensuite dans son bureau avec ses patients, avant de disparaître de nouveau jusqu'au dîner, en m'assurant qu'il devait simplement retourner au musée. Quand j'eus l'impression qu'il me cachait encore des choses, je me raisonnai en me disant que cela devait être en rapport avec les préparatifs du week-end, et non avec les trois corps au sous-sol dont il ne m'avait toujours pas parlé.
Mais mon scepticisme atteint son paroxysme samedi matin, quand je sortis de la douche, dans l'intention de me préparer pour notre virée, et que je trouvai un costume noir, neuf et parfaitement coupé, accompagné une chemise blanche, pendu sur son cintre à la poignée de l'armoire. J'aperçus alors une note, posée sur le lit, qui disait simplement : « enfile-le et rejoins-moi en bas. »
Franchement incrédule, je m'exécutai, surpris de constater qu'il y avait aussi un nœud papillon assorti et une pochette rouge à glisser dans la poche de poitrine de la veste, ainsi qu'une paire de chaussures. Sans surprise, le tout était parfaitement à ma taille et l'image que me renvoya le miroir me parut particulièrement flatteuse. La part de moi qui espérait encore une escapade à la campagne se résigna et la curiosité m'envahit.
Je descendis ensuite rapidement les escaliers et retrouvai Hannibal dans l'entrée, habillé d'une tenue identique à la mienne. Bien qu'il aime que nous soyons accordés, c'était bien la première fois que nous portions exactement les mêmes vêtements.
« Que prépares-tu ? » Le questionnai-je, amusé.
Mes préoccupations récentes me laissèrent enfin en paix, quand il coula sur moi un regard plus amoureux que jamais, en m'apercevant. Sans répondre, il sortit un bandeau de soie noir de sa poche et m'invita à m'approcher.
« À partir de maintenant, tu vas devoir me faire une confiance aveugle, au sens propre. Tu ne verras rien jusqu'à ce que nous arrivions à destination. Es-tu à l'aise avec cette idée ? »
Je m'interrogeai un instant sur ce qu'il ferait, si je lui disais non, mais je voulais encore plus savoir enfin ce qu'il tramait dans mon dos. Alors j'acquiesçai et le laissai nouer le tissu autour de ma tête. Le monde devint soudainement opaque et je tendis une main à la recherche de son contact. Il prit doucement mon bras.
« Nous allons sortir, à présent. Il y a une voiture au bout de l'allée, » me prévint-il, avant d'ouvrir la porte.
Je sentis la brise matinale s'engouffrer dans le hall et le suivis à l'extérieur, en écoutant ses instructions, quand une chose me frappa.
« Où sont les chiens ? »
« Je m'en suis occupé quand tu étais sous la douche, » me dit-il simplement, sans pour autant préciser ce qu'il voulait dire par là.
Il stoppa alors mon avancée et j'entendis une portière s'ouvrir. Il me guida jusqu'au siège passager et referma derrière moi. Dans l'habitacle silencieux, je perçus les effluves d'un parfum féminin et compris que Clarice se trouvait sûrement sur la banquette arrière. Puis, Hannibal monta à son tour et un long trajet en voiture débuta, durant lequel il me parla régulièrement, pour me rassurer, mais sans jamais évoquer ce que nous allions faire. Je tentai bien d'enregistrer chaque détail du relief, quand le véhicule cahotait ou qu'il tournait à droite ou à gauche, mais ce fut parfaitement inutile. J'étais encore loin de connaître suffisamment la ville pour ne serait-ce que deviner dans quelle direction nous allions. Puis, la route devint plus régulière et notre allure constante. J'en déduis que nous étions sur l'autoroute. Cela dura un certain temps, impossible à déterminer pour moi, avant que des odeurs caractéristiques entrent par la fenêtre baissée. L'herbe, le foin, le bétail, nous allions peut-être bien à la campagne, finalement. Je fus d'autant plus perdu, car je ne compris pas le lien avec nos tenues.
Après ce qui me sembla une éternité, l'asphalte redevint accidenté et le chemin moins fréquenté, si j'en croyais les bruits qui me parvenaient de l'extérieur. Puis, nous ralentîmes de manière significative, avant de nous arrêter complètement. Hannibal coupa le contact, une portière s'ouvrit derrière moi, avant de claquer, il sortit à son tour, avant de venir m'ouvrir et de m'aider à descendre. Quand je mis les pieds au sol, du gravier crissa sous mes chaussures.
« Maintenant, accroche-toi à mon bras et suis-moi, nous allons y aller doucement, » murmura-t-il à mon oreille.
« Tu ne veux pas plutôt me dire où nous sommes ? »
« Tu te sens mal ? » S'inquiéta-t-il, et une douce chaleur se diffusa dans ma poitrine.
« Non, » lui assurai-je. « Je suis juste impatient. »
Sans le voir, je sus qu'il souriait.
« Encore quelques minutes, » me promit-il.
Nous nous mîmes en route et j'entendis les pas de Clarice juste à ma gauche. Puis, d'autres bruits me parvinrent peu à peu, dont certains que je ne réussis pas à interpréter. Des chuchotements, des couinements canins. Les odeurs, ensuite, derrière celles de la nature prédominante. Le poil de chien, différents parfums coûteux. Hannibal s'arrêta et je sentis que nous étions entourés d'autres personnes.
« Je vais t'enlever ton bandeau, » me prévint-il, avant de défaire le nœud doucement.
J'ouvris les yeux et fus aveuglé une seconde, avant d'embrasser la scène du regard. Dire que je ne compris pas immédiatement serait un euphémisme. J'identifiai aisément les convives présents, ainsi que mon environnement direct et les éléments qui s'y trouaient. Mais, durant un laps de temps qui dut paraître extrêmement long à Hannibal, mon cerveau refusa tout simplement de faire le lien. Puis, quand l'évidence m'apparut enfin, je posai une question qui me parut légitime sur le moment, mais qui provoqua un rire contagieux dans la petite assemblée.
« Quelqu'un se marie ? »
« Nous. Si tu le veux toujours, bien entendu, » me répondit-il.
Et subitement, tout devint clair. Les répétitions de la valse qu'il avait certainement composé exprès pour moi, la nourriture suffisante pour un banquet, cachée dans la cave et composée de gens qui m'avait offensé, les achats mystérieux, les secrets, les réponses évasives, l'affaire urgente de Murasaki, le nettoyage des alliances. Je me sentis simultanément bête, heureux et en colère contre moi-même, contre lui, contre tout le monde. Ils étaient tous dans le coup. Clarice, Nancy, Chiyoh, Murasaki, et même Ignatus et le parfait inconnu qui l'accompagnait. Ils me regardèrent, avec leurs sourires, et je ne sus ni où me mettre, ni quoi dire. Seuls les chiens n'y étaient pour rien, mes fidèles compagnons, qui paraissaient contaminés par la bonne humeur ambiante.
« J'hésite, » susurrai-je à l'oreille d'Hannibal, pour que lui seul m'entende.
« À accepter ? »
« Non, entre te tuer ou t'embrasser. »
Il sembla trouver ma réponse amusante.
« Un cadavre ferait désordre à un mariage. »
J'éclatai alors de rire, sans pouvoir m'arrêter, en pensant au repas qu'on nous servirait plus tard. Il goûta à la plaisanterie, comme s'il avait très bien saisi ma pensée. Tout mon ressentiment disparut alors et je lui souris franchement, en essuyant une larme au coin de mon œil, avant de lui dire oui.
