Épilogue
Note de l'auteur : Et voilà les enfants, c'est bien terminé cette fois… Jusqu'à la prochaine fic. Je vous offre un épilogue plus long que les chapitres habituels (je suis sûre que personne n'y verra d'inconvénient XD) car je tenais à boucler toutes les boucles, certaines qui avaient débuté dans la série, d'autres dans cette fic, et également à mettre en place le terrain pour l'histoire qui suivra : « l'hôtel de l'angoisse » (non, la fic ne portera pas ce titre pourri XD). Il s'y passe beaucoup de choses, dont certaines que j'attendais depuis un moment, et j'y introduis quelques nouveaux personnages secondaires qui seront présents dans la suite. J'espère que cela vous plaira.
Merci à tous de m'avoir fidèlement suivi jusque là. D'autres lecteurs viendront quand la fic sera marquée complète, mais sans vous, je n'aurais certainement pas continué. Vous êtes toutes géniales et toujours de bons conseils.
À bientôt et eat the rude.
PS : pour celles qui le veulent, je vous réserve une petite surprise. Il sera bientôt possible d'acheter Dark Paradise en version papier (juste le prix de l'impression, moi je ne touche rien bien évidemment). Je vous tiendrai au courant ;) Si vous êtes intéressés, dites-le-moi dans les commentaires.
Guest : Merci beaucoup pour tes compliments, j'espère que l'épilogue te plaira tout autant. Et j'aime the Walking Dead également ^^ Tu n'as plu qu'à construire un autel en mon nom et à sacrifier des impolis dessus pour que l'inspiration me vienne XD
Fannibal : Les au revoir ce n'est pas mon truc non plus, viens dans mes bras que je te console. Je suis contente d'avoir réussi à rendre Will et Chiyoh émouvants, c'est ce que je recherchais. J'espère que l'épilogue te plaira et je vais essayer de ne pas trop trainer pour la suite. En attendant, il y aura des OS. Merci de m'avoir lu et commenté assidûment. À bientôt !
Blue : Quelle vulgarité, jeune fille ! XD Hannibal s'est un peu lâché sur ce coup-là, mais il sait que ça plaît à Will ^^ J'espère que cet épilogue te plaira. La traduction de DP avancera doucement, dans tous les cas. C'est un exercice encore laborieux pour moi, puisque j'apprends l'anglais en traduisant. Je progresse vite, mais pas encore au point d'être à l'aise. Donc non, je ne vais pas attendre d'avoir fini pour continuer à écrire, ces deux activités se font en parallèle. Merci de m'avoir lu et commenté aussi souvent. À très vite !
Kaunas, Lituanie, quatre mois plus tard.
Les ouvriers arrivèrent au château à l'heure matinale habituelle. La plupart étaient Polonais ou Estoniens, des hommes robustes et rustres qui ne posaient aucune question et ne se plaignaient jamais des lubies de l'architecte, en l'occurrence Hannibal. Ils ne demandaient pas pourquoi ils devaient creuser une cave, alors qu'il en avait déjà une, profondément sous terre, ni pourquoi celle-ci n'avait aucun accès vers l'extérieur, hormis une trappe savamment dissimulée dans notre cuisine, ni pourquoi un couloir du premier étage devait être condamné par une porte coulissante subtilement déguisée en bibliothèque, et bien d'autres petits détails encore. Ils se contentaient d'abattre les cloisons, de changer les papiers peints, les carrelages, de poser les parquets, de rafraîchir les peintures et de monter les meubles dans les différentes chambres, depuis maintenant quatre mois.
Aucun ne parlait un traître mot d'anglais, je communiquais donc laborieusement avec eux par signes, mais Hannibal se faisait comprendre aisément et la vaste demeure commençait à prendre forme. Il avait décidé de voir ces rénovations comme une thérapie, changer l'apparence de chaque pièce, parfois même sa fonction, effaçait peu à peu ses mauvais souvenirs, exorcisait ses démons et faisaient reculer les ombres dans les coins.
À notre arrivée, nous avions dormi durant deux semaines dans un hôtel du centre, alors que les chiens logeaient dans une pièce du rez-de-chaussée qui n'était pas en trop mauvais état, le temps que le château soit habitable et qu'Hannibal soit capable d'y passer plus d'une heure sans se laisser submerger par ses émotions. J'y venais tous les jours, seul au début, alors qu'il réglait les détails administratifs en ville, pour nourrir mes animaux et surveiller l'avancée des travaux. Les ouvriers étaient gentils avec mes compagnons à quatre pattes et gardaient un œil sur eux quand je n'étais pas là. En échange, je donnais un coup de main et partageais certains repas avec eux, souvent assis sur des caisses, autour d'un chauffage électrique d'appoint, alors que l'hiver s'installait doucement et que les températures devenaient rudes.
Hannibal nous rejoignit dès que nous pûmes emménager dans la chambre qui serait la nôtre, celle dans laquelle il avait grandi, m'apprit-il. Son sommeil fut très agité durant les premières nuits et j'eus peur que ce soit une mauvaise idée d'occuper cette pièce, allant jusqu'à lui proposer d'en changer après un cauchemar particulièrement violent qui l'avait laissé pantelant, en sueur et vulnérable. Mais, il avait obstinément refusé, déterminé à faire de nouveau de cette maison un refuge, à redonner vie au havre de paix où il avait passé les années les plus heureuses de sa vie.
Une partie du château avait donc été privatisée exclusivement pour nous, avec sa propre entrée. Un des salons du rez-de-chaussée, la cuisine, une large salle à manger, un bureau, la pièce aux chiens et un escalier privé qui menait à une alcôve du premier étage où se trouvait notre chambre, ainsi que notre salle de bain. Le reste de la demeure fut aménagée de manière fonctionnelle. Les clients entreraient par la porte principale qui donnait sur un vaste hall où un double escalier menait aux étages. La réception s'y trouverait, ainsi qu'un ascenseur, à l'apparence désuète rappelant les années trente, récemment installé et qui avait coûté une petite fortune. Mais, si nous voulions nous démarquer dans le milieu sans pitié de l'hôtellerie, la capacité d'accueillir tous les clients était primordiale. Une salle commune tapissée de bibliothèques qui seraient bientôt fournies, où il serait possible de lire ou de bavarder, ainsi qu'une petite salle de restaurant, se trouveraient en bas, les niveaux supérieurs étant consacrés aux six chambres que nous avions à disposition et aux quatre salles d'eau.
Le cadre, le passé des lieux et la griffe d'Hannibal sur la décoration étaient un concept en soi. Inutile, donc, de chercher un thème pour attirer les touristes. Les gens viendraient pour les paysages et la riche histoire, ou ne viendraient pas. Sur ce fait, nous étions parfaitement d'accord, nous partagions la même vision des choses. Le personnel, en revanche, restait un sujet de discorde entre nous. Je pensais que trop d'employés pourraient être dangereux et Hannibal était persuadé que des salariés débordés feraient un travail bâclé, ce qui était bien entendu inconcevable à ses yeux. Nous devions encore trouver un compromis, le juste milieu qui apaiserait ma paranoïa et temporiserait sa folie des grandeurs. Nous voulions tenir une maison d'hôte, pas un palace cinq étoiles, comme je le lui rappelais régulièrement.
Le jardinier, un vigoureux Lituanien aux allures de bûcheron, semblait préférer le travail de la terre à n'importe quelles autres tâches. Infatigable, il tailla, déracina, planta, élagua et défricha les alentours proches de la bâtisse et le long de l'allée, sans prendre la moindre pause, ou presque, en laissant à la nature le soin de modeler le reste du terrain. Il m'avait expliqué, dans un anglais maladroit, qu'il devait agir avant que la neige et le gel ne l'en empêchent. Ainsi, il mit du cœur à l'ouvrage, jusqu'à la mi-novembre, avant de prendre congé. Le château perdit peu à peu son aspect décharné de maison hantée entourée d'une forêt maléfique. Le lieu retrouva son prestige, sa noblesse, mais garda néanmoins une ambiance presque irréelle tout droit sortie d'un conte de fées.
Je me surpris à aimer cet endroit plus que de raison. C'était pourtant plus immense, vaste et luxueux que tout ce que j'avais connu auparavant. Mais, loin des considérations matérielles, j'appréciais passer des heures à longer les eaux sombres des douves, où de grosses carpes s'agitaient entre les feuilles des nénuphars et des libellules voletaient autour de moi, avec les chiens dans mon sillage. Hannibal m'avait raconté qu'à une époque, des cygnes noirs y vivaient. Parfois, quand le temps virait à l'orage et que le tonnerre grondait au loin, il m'arrivait d'entendre l'écho de rires enfantins et d'une voix de petite fille qui criait « Anniba' ». Dans ces moments-là, je me sentais plus proche d'Hannibal que jamais, même si je ne lui en touchai pas un mot.
…
Vadim, le jardinier, avait également débroussaillé le petit cimetière derrière la demeure. Là où Hannibal trouvait tous les prétextes pour ne pas mettre les pieds. Je me chargeai donc moi-même de nettoyer et fleurir les trois tombes qui s'y trouvaient. C'était un jour spécial et je n'avais aucune intention de l'ennuyer avec ça. J'avais moi-même été pris au dépourvu quand, une semaine auparavant, j'avais constaté en regardant le calendrier que cela ferait un an aujourd'hui que je l'avais fait évader et que nous nous étions lancés dans une cavale effrénée. C'était certainement l'anniversaire le plus étrange à fêter, presque de mauvais goût, mais nous n'avions pas vraiment eu l'occasion de profiter de Noël comme il se devait, au milieu d'une maison en chantier, et je tenais à marquer le coup. Sans compter qu'Hannibal aurait bientôt cinquante et un ans. Le 20 janvier, plus précisément. Quand il m'avait donné cette information, durant le récit de son enfance, ce n'était sûrement pas dans l'intention de m'envoyer un quelconque message de ce type. Mais, comme lui, je n'oubliais pas facilement et il n'y échapperait pas. C'était à mon tour de faire des préparatifs dans son dos, même si je n'étais pas assez naïf pour croire qu'il ne s'en doutait pas un peu. Mais il avait cette façon touchante de prétendre se laisser berner.
La majorité de la population du pays parlait lituanien, bien entendu. Un pourcentage conséquent des habitants était également russophone. Mais, heureusement pour moi, l'anglais s'était également installé ici comme langue internationale, Kaunas – prononcé [ka-o-nas] – étant la deuxième plus grande ville et possédant le plus important port fluvial des pays baltes, sur le fleuve Niémen. Il me fut donc relativement aisé de faire les achats nécessaires à la soirée que j'avais en tête. Loin de moi l'idée de cuisiner, Dieu nous en garde, mais je trouvai un traiteur réputé qui préparait lui-même des spécialités locales. J'avais envie de quelque chose de simple, d'intime, cependant je butais sur le cadeau. Qu'offrir à un homme qui avait tout ? Un tableau ? Notre reproduction de la Primavera nous avait évidemment suivis et trônait fièrement dans notre chambre. Des partitions ? Il avait à peine touché au clavecin qui meublait le petit salon dans la partie privée du rez-de-chaussée, trop accaparé par les travaux. Un nouveau costume ? Je ne m'y risquerai pas. Je ne voulais pas non plus acheter un élément décoratif, car je désirais un présent personnel.
J'étais donc parti pour le centre-ville avec notre voiture récemment acquise, en quête du cadeau parfait. Je ne doutais pas que de son côté, Hannibal avait déjà trouvé le sien, et cela ne faisait que me mettre un peu plus sous pression. À coup sûr, il taperait juste et je voulais être à la hauteur. C'est devant une boutique d'art qui avait capté mon attention que je vis Lukas pour la première fois. Le jeune garçon devait avoir douze ans maximum et faisait la manche dans le froid. Son visage enfantin était rougi sous son bonnet en laine usée, une épaisse écharpe couvrait son nez et son corps chétif, emmitouflé dans un manteau deux fois trop grand, était recroquevillé sur les marches d'un porche. Il était figé comme la neige qui s'accumulait sur le trottoir, une main nue et bleuie tendue devant lui. À ses pieds, une petite pancarte, où était inscrit un texte indéchiffrable pour moi, luttait vaillamment contre le vent d'hiver. Janvier était le mois le plus froid ici et l'enfant ressemblait à un chaton perdu. Le voir ainsi était un vrai crève-cœur. Alors, en prenant garde de ne pas gêner les passants, je m'accroupis doucement devant lui et il braqua sur moi ses yeux du même bleu que les miens.
« Je m'appelle Will, » lui dis-je, en plaquant une main sur ma poitrine. « Veux-tu que nous allions boire un chocolat chaud ? »
Son regard se teinta d'incompréhension et de méfiance. Bien évidemment, il ne saisissait pas un traître mot. Je soupirai de dépit et un petit nuage de vapeur s'échappa de mes lèvres. Je pointai un doigt vers lui, puis vers moi, avant de former un bol avec mes mains, de mimer en boire le contenu et de désigner une brasserie au coin de la rue. Mais, se méprenant sûrement sur mes intentions, l'enfant fit non de la tête et paniqua, avant de se lever et de s'enfuir, sans que je puisse le retenir. Il disparut dans la foule en une seconde et je me retrouvai les bras ballants, inquiet et déçu.
Mon choix se porta finalement sur une petite bijouterie pittoresque, qui vendait apparemment des ornements originaux et faits main. J'en parcourus longuement les vitrines, en attendant un déclic, quand mon regard s'arrêta sur le collier le plus singulier qu'il m'ait été donné de voir. Au bout d'une chaîne simple, mais masculine pendait un cœur humain en argent reposant entre deux bois de cerf, dont les artères se terminaient en branches d'arbre feuillues. Les détails étaient saisissants et l'ensemble harmonieux et fin. Un véritable travail d'orfèvre, avec un prix en conséquence. Mais cela n'avait aucune importance. Ce bijou m'appelait d'une manière que je n'aurais su expliquer.
« Si vous le désirez, tous les colliers peuvent être vendus avec une petite médaille sur laquelle nous ferons une gravure à votre demande, » m'informa un vendeur, en bon commençant bilingue, sans me préciser la somme qu'il faudrait ajouter pour en bénéficier.
« Est-il possible de graver une lettre sur une face et une deuxième sur l'autre ? »
« Bien sûr, Monsieur, » m'assura-t-il, ravi d'avoir ferré un client.
« Dans ce cas, je prendrai celui-ci, » dis-je, en désignant ma trouvaille.
« Très bon choix. C'est un cadeau ? »
« Oui. »
« Et pour la gravure ? »
« Un 'W' d'un côté et un 'H' de l'autre, » lui dictai-je, en le suivant jusqu'au comptoir.
Je trouvai ce petit ajout totalement fleur bleue et absurdement romantique, mais je sentais mon ventre papillonner rien qu'à l'idée de le lui offrir. Le vendeur m'encaissa sans sourciller, puis remplit un bon, avant de l'arracher de son carnet et de me le tendre.
« Vous pouvez venir le chercher dès aujourd'hui, à partir de dix-sept heures, » m'expliqua-t-il, en souriant.
J'empochai le bout de papier et sortis après l'avoir remercié. J'eus à peine le temps de poser un pied sur le trottoir, qu'un passant me bousculait violemment. Je sentis que l'on tirait sur ma sacoche et réagis instinctivement. Mes vieux réflexes furent à l'origine de ma deuxième rencontre avec Lukas, car je reconnus sans peine celui qui tentait de me voler et que j'agrippai fermement par le col. Il se débattit avec la force du désespoir et nous commençâmes à attirer l'attention. Il fallait qu'il se calme ou je risquais d'avoir des ennuis. Je le pris alors par les épaules et posai un genou à terre pour me mettre à sa hauteur.
« Du calme, je ne te veux pas de mal… » Dis-je doucement, en espérant que, s'il ne comprenait pas mes paroles, le ton de ma voix ferait son effet.
Et heureusement, quand il remarqua que je n'étais pas furieux contre lui, il s'immobilisa, sans pour autant se détendre. Il attendait certainement que je desserre ma prise pour s'enfuir et je ne souhaitais pas qu'il disparaisse de nouveau sans que j'aie pu l'aider. D'une main, sans le lâcher de l'autre, je sortis mon portefeuille de mon sac, avant de l'ouvrir et d'y prendre cent euros. Prudemment, je lui tendis le billet vert, qu'il regarda comme s'il n'en croyait pas ses yeux. Il me jeta un regard méfiant, comme s'il s'attendait à ce que je demande une compensation en échange de l'argent. Avait-il déjà vécu une situation similaire ? Probablement. Alors, je le relâchai et me saisis également d'une des cartes de visite de notre maison d'hôte, qu'Hannibal avait fait imprimer pour l'ouverture du château au public le mois prochain. Intrigué, le garçon ne bougea pas, contrairement à ce que je craignais. Je lui montrai le rectangle de carton brillant et pointai l'adresse qui s'y trouvait.
« C'est chez moi, » dis-je, en articulant exagérément, comme si cela pouvait miraculeusement lui faire comprendre l'anglais, avant de poser une main sur mon torse. « Chez moi, » répétai-je. « Si tu as besoin, viens nous voir. »
Je pliai ensuite le billet en deux, en glissant la carte à l'intérieur, et mis le tout dans la paume de sa main glacée, avant de refermer ses petits doigts dessus. Son écharpe s'était dénouée dans la précipitation et je pus l'observer un peu mieux. Ses pommettes rougies par le froid saillaient sous la peau fine de ses joues encore rondes, son nez était légèrement retroussé et ses lèvres mutines et presque violettes. J'eus envie de caresser cette frimousse adorable, pour y voir se dessiner un sourire, et tendis la main sans y penser. Mais une fois de plus, il en vint aux mauvaises conclusions, fourra son trésor dans sa poche précipitamment et partit en courant dans l'autre sens. Cette fois, je ne tentai pas de le rattraper. S'il le voulait, il viendrait à nous.
…
Je patientai au chaud dans un café, mes mains autour d'une tasse de thé, assis à côté de la fenêtre, à regarder les gens se presser sur le trottoir enneigé. Kaunas était une belle ville, un peu en retard sur son temps, mais qui vivait à son rythme. À l'heure convenue, je retournai récupérer mon bijou, sans pouvoir m'empêcher de chercher le garçon dans la foule, en vain. Le vendeur me présenta la gravure, que je trouvai très fine, puis enfila la minuscule médaille sur la chaîne où elle rejoignit le pendentif, avant de déposer le collier dans un écrin et de faire un beau paquet. Satisfait, je passai rapidement au traiteur prendre ma commande, avant de m'engouffrer dans ma voiture et de rentrer.
Quand j'arrivai au château, les ouvriers terminaient leur journée et me saluèrent dans l'allée, les chiens coururent après le véhicule jusqu'à ce que je me gare. L'imposante bâtisse était donc vide, en dehors du maître des lieux, quand je passai la porte avec les sacs et mes compagnons qui s'empressèrent d'aller se réchauffer dans leur pièce.
« Hannibal ! » Appelai-je, depuis le hall d'entrée, en retirant mon manteau, mon écharpe, mon bonnet et mes bottes.
« Dans le salon ! » Me répondit-il.
J'eus envie de demander lequel, mais m'abstins. Je m'avançai vers la pièce où j'imaginais le trouver et posai mes sachets dans le couloir, avant d'entrer. Il était assis dans un haut fauteuil, près de la grande cheminée où un feu ronronnait, absorbé par la lecture de documents sûrement en rapport avec notre prochaine activité commerciale. Je m'approchai de lui et il posa les papiers sur la table basse pour m'accueillir. Je me blottis contre son corps chaud, à califourchon sur ses cuisses, et il me serra dans ses bras, avant de m'embrasser.
« Où avais-tu disparu ? » Me demanda-t-il.
« C'est une surprise, » le taquinai-je. « Sais-tu quel jour nous sommes ? »
« Oui, » murmura-t-il. « Cela fait un an aujourd'hui que tu m'as sauvé. »
Présenté ainsi, fêter cet événement parut soudainement moins dérangeant.
« Peux-tu rester ici et attendre que je vienne te chercher ? »
« Tu n'as pas besoin de moi ? »
« Ne t'inquiète pas, je ne compte pas jeter une grenade dans ta cuisine, je te l'emprunte simplement pour dresser les plats, » le rassurai-je.
Il acquiesça et je le laissai pour commencer mes préparatifs.
…
Les spécialités culinaires lituaniennes étaient, comme souvent dans les pays froids, riches et copieuses. Quand Hannibal s'installa d'un côté de la table sobrement décorée et que j'apportai les plats à base de porc et de poisson, accompagnés de pommes de terre, de betteraves, d'une soupe aux choux, de baies, d'une grande variété de champignons et de pain de seigle noir, loin de trouver cela trop rustique, il ne dit rien durant un moment, ses yeux teintés de nostalgie.
« J'ai pensé que tu aimerais quelque chose de vraiment typique, à défaut d'être gastronomique. »
« Tu as bien fait. Je n'aurais jamais préparé tout ceci de cette manière, si j'avais cuisiné moi-même. Je suis donc agréablement surpris. Merci, Will. »
Le repas se déroula dans une ambiance calme et feutrée. Je décidai donc d'aborder le sujet du jeune garçon que j'avais rencontré. Avec le recul, je craignais d'avoir commis une erreur, mais ce qui était fait ne pouvait être défait, et je devais le mettre au courant au cas où l'enfant suivait mon conseil et se pointait sans prévenir. Je lui contai donc mon après-midi.
« Je n'ai pas vraiment réfléchi. Je crois qu'en réalité, il m'a fait penser à toi, à son âge. »
« Je ne vais pas te mentir, il y a un risque qu'il ne vienne pas seul et les objets de valeur ne manquent pas ici. Mais si tu as suivi ton instinct, je te fais confiance. Cependant, je m'interroge sur tes intentions. Que comptes-tu faire exactement ? Tu es bien conscient que tu devras finir ce que tu as commencé. Lui donner quelque chose à manger une fois ne suffira pas, il reviendra. »
« Il ne parle pas anglais et il semblait effrayé. J'espérais que tu m'aiderais à en apprendre plus sur lui. Où il vit, où sont ses parents, ce genre de choses, pour savoir comment l'aider. »
« Tu peux compter sur moi, » m'assura-t-il, intrigué malgré sa réticence. « Cesseras-tu un jour de recueillir tous les chiots abandonnés que tu croises ? » Ajouta-t-il ensuite, taquin.
Ce n'était pas un vrai reproche, mais je compris où il voulait en venir.
« Probablement pas. Je crois que c'est définitivement ancré dans mon ADN. D'ailleurs, je me disais la dernière fois qu'il y avait largement la place pour une dizaine d'autres chiens ici. Qu'en dis-tu ? »
Il leva un sourcil, en me lançant un regard noir par-dessus la table, puis il se détendit, en remarquant que je me retenais d'éclater de rire.
…
Quand la table fut débarrassée et que nous nous installâmes dans notre salon, une appréhension involontaire m'oppressa quelque peu. Mais, mes craintes s'envolèrent, quand il ouvrit l'écrin et qu'il fixa le bijou sans dire un mot. Je pouvais percevoir sa surprise et la compréhension du message dont il était porteur. Il représentait ma réponse au cœur qu'il m'avait laissé à Palerme. Il murmura un merci et me laissa l'accrocher autour de son cou, avant de m'embrasser profondément et de me tendre un paquet.
La boîte était un cube bleu marine, estampillé d'un logo en forme d'oméga, qui s'ouvrit sur une très belle montre.
« J'ai longuement hésité, » avoua-t-il. « Si c'était pour moi, je n'aurais pas choisi ce modèle ni cette marque. Mais je voulais quelque chose qui te ressemble et que tu peux porter en toutes circonstances. C'est une Seamaster, le verre est traité contre les rayures et antireflet, le boîtier et le bracelet sont en titane et elle est suffisamment étanche pour supporter la pression jusqu'à six cents mètres de profondeur. Elle permet également de suivre deux fuseaux horaires à la fois. »
« Elle est magnifique, » dis-je, en détaillant le cadran bleu saphir. « Merci. »
« Regarde au dos. »
Curieux, je sortis la montre avec précaution de son écrin et la retournai dans ma main. La gravure était fine et simple. Quatre mots et des initiales :
"With all my love.
H.L."
Sobre, naturel, tout ce que j'aimais. En souriant, je lui tendis mon bras gauche. Il remonta délicatement ma manche et attacha le bracelet autour de mon poignet. La taille était bonne, ni trop serrée, ni trop large, et je fus surpris par sa légèreté.
« Le titane possède une masse volumique moins dense que l'acier, ce qui en fait un matériau agréable à porter, » précisa-t-il, comme s'il lisait dans mes pensées.
« Merci. J'en prendrai grand soin. »
La soirée avait un cachet particulier. Peut-être cela venait-il du fait que nous n'avions tué personne pour nous sustenter – il semblait d'ailleurs exister une corrélation entre milieu modeste et politesse dans ce pays. La plupart des gens ne donnaient pas des envies de meurtre à Hannibal – peut-être cela venait-il de la paix intérieure nouvellement acquise de mon mari, peu importait, nous étions simplement biens et détendus. Une bûche craqua dans le foyer et Hannibal m'invita à m'étendre contre lui sur le canapé.
Je somnolais contre son torse, mes membres lourds de fatigue, quelque part entre le sommeil et l'éveil, quand une main se faufila insidieusement dans mon pantalon. Je me cambrai contre lui en soupirant.
« Qu'est-ce que tu fais ?... » Murmurai-je.
« Je voudrais te remercier comme il se doit, pour cette merveilleuse idée que tu as eue concernant le château, ainsi que pour cette soirée. »
« J'aime ta manière d'être reconnaissant, » ronronnai-je, quand ses doigts se resserrèrent sur mon membre au repos, qui ne le resta pas longtemps.
« Tu m'en vois ravi. »
Habilement, il ouvrit ma ceinture et ma braguette, avant de baisser mon pantalon sur mes hanches et de libérer mon érection. Dans le bas de mon dos, je pus sentir à quel point cette vision lui plaisait. Il passa son pouce sur mon gland, avant de monter et de descendre sa main atrocement lentement. Le plaisir réveilla doucement mon corps, monta progressivement dans mon bas-ventre, mais il n'accéléra pas pour autant, continua à me caresser paisiblement, sans se presser.
« Tu es tellement beau quand tu es excité de la sorte, » susurra-t-il à mon oreille.
« Ne joue pas trop avec mes nerfs, tu sais ce qui t'attend sinon. »
La menace le fit rire agréablement dans mon cou.
« Je te propose que nous montions prendre un bain et que nous terminions ce que nous avons commencé dans notre chambre. »
« Et moi, je te rappelle que la patience n'est définitivement pas ma plus grande qualité, » répliquai-je, en me retournant pour m'asseoir sur son bassin. « De plus, nous n'avons toujours pas honoré cette pièce ni les autres d'ailleurs. Notre chambre est très confortable, mais il est temps de nous approprier le reste de la maison. »
Il sourit contre mes lèvres quand je l'embrassai et rendit les armes quand je le déshabillai avec empressement. Il se retrouva nu, alangui sur les coussins du sofa, alors que j'étais toujours habillé. Les flammes donnaient une teinte dorée à sa peau diaphane et se reflétaient dans ses yeux havane. Il était magnifique ainsi, offert, dans l'expectative. Je me levai pour retirer mes vêtements graduellement, étoffe après étoffe, sous son regard affamé. Joueur, il se caressa lui-même en me fixant et l'image m'atteint au ventre comme un coup de poing. Je posai alors mes genoux à terre, devant lui, et joignis ma bouche à sa main sur son membre. Il s'arqua en réponse et rejeta sa tête en arrière sur l'accoudoir. Ses doigts empoignèrent mes boucles brunes, ses ongles égratignèrent mon cuir chevelu et je redoublai d'efforts pour le contenter, savourant le goût de sa peau, le relief de la veine qui pulsait contre ma langue. Puis il tira soudainement ma tête en arrière et je le relâchai dans un bruit de succion particulièrement obscène qui ne fit qu'accentuer son sourire, quand il saisit mon menton.
« Je pourrais me perdre dans cette délicieuse bouche, mais j'ai envie de te sentir serré autour de moi. »
Un frisson parcourut ma colonne vertébrale et se répercuta dans les reins. Il se redressa alors et parcourut la pièce totalement nu, jusqu'à un petit secrétaire qui meublait un coin de la pièce, avant d'ouvrir un tiroir et d'en sortir une bouteille de lubrifiant.
« T'es-tu déjà chargé d'en disséminer partout, même dans les endroits les plus inattendus ? » Lui demandai-je, visiblement amusé.
« Tu le découvriras au fur et à mesure, » me promit-il.
« Si j'avais su, quand je t'ai connu, que tu étais si… »
« Si, quoi ? » Me questionna-t-il, en revenant vers moi dans sa fière nudité.
« Dépravé ? »
Il leva un sourcil interrogateur, clairement en désaccord avec l'adjectif.
« Dévergondé ? » Ajoutai-je, en riant.
Son expression s'assombrit encore plus, alors qu'il se rasseyait sur le canapé.
« Hédoniste ? »
« Je préfère ça. Qu'aurais-tu fait, si tu l'avais su ? »
J'enjambai sa taille et m'installai sur ses cuisses fermes. Son érection se nicha entre mes fesses et il soupira en mordillant mon cou.
« J'aurais probablement fui aussi loin que possible, de peur que tu me débauches. »
« Comme si tu étais une vierge effarouchée quand je t'ai rencontré, » railla-t-il, en versant du gel sur ses doigts.
« Parfois, j'ai l'impression que je ne connaissais pas vraiment le plaisir, avant toi. À mon âge, c'est un peu pathétique. »
« Disons que je sais sur quels boutons appuyer pour te faire chanter, » répliqua-t-il, en joignant les gestes à la parole.
Ses phalanges glissèrent en moi, confirmèrent ses dires en trouvant rapidement cette boule de nerfs qui me faisait voir des étoiles, et un gémissement passa mes lèvres.
« Tes études te donnaient un avantage certain sur moi. »
« Tous les médecins ne sont pas de bons amants, mon amour. Il faut avant tout aimer donner du plaisir et je n'apprécie rien de plus que de te regarder perdre le contrôle de ton corps et sombrer dans l'orgasme. »
Comme pour illustrer ses mots, il remplaça ses doigts par sa verge et me laissa m'empaler à mon rythme, ses mains posées sur mes hanches pour m'accompagner. La sensation d'être plein me transperçait toujours, même après un an, rien n'était comparable à cette impression. Son être profondément ancré dans le mien, tout comme son esprit quand il capturait mon regard pour ne plus le lâcher.
Nos corps se mirent en mouvement, trouvèrent leur cadence, ondulèrent doucement, se percutèrent durement. Nos soupirs se mêlèrent, nos lèvres se dévorèrent, nos peaux se couvrirent de sueur. Rapidement, il ne fut plus temps de parler et aucune parole cohérente ne passa plus ma gorge, seulement des gémissements, des supplications, des encouragements, qu'Hannibal s'empressait de combler. Jusqu'au point de non-retour, quand mes hanches prirent un rythme saccadé, que mes ongles s'enfoncèrent dans ses omoplates et mes dents dans son cou, que ma voix se brisa. D'un bras, il me soutint fermement, une main enroulée autour de mon membre, quand je m'arc-boutai contre lui et penchai ma tête en arrière, avant de venir sur mon ventre. Il me serra contre lui, alors que mon front retombait sur son épaule, et me prit plus fort, avant de se tendre et de jouir en moi, ses lèvres collées aux miennes.
Son corps se détendit sous moi, m'accueillit entre ses bras, et je me pelotonnai contre son torse, mon nez niché dans son cou. Il attrapa le plaid sur le dossier du sofa et le déplia sur nous, quand il vit que je frissonnais. Le tissu doux réchauffa ma peau humide et je fermai les yeux, somnolent et serein. Il caressa longuement mes cheveux, ma nuque, avant de me guider à l'étage, jusqu'à notre chambre, notre lit où je me recroquevillai sous les couvertures. Il disparut quelques minutes dans la salle de bain et je dormais presque quand il me rejoignit et se colla à mon dos.
« Bon anniversaire, » chuchota-t-il à mon oreille.
Il déposa un baiser sur ma nuque et je souris.
…
Ma troisième rencontre avec Lukas eut lieu sur le pas de notre porte. Il était tard ce soir-là, presque une semaine plus tard, et je désespérais de revoir l'enfant un jour. Mais, la sonnerie retentit, j'ouvris la porte et il était là, frigorifié, misérable, néanmoins déterminé. Il ne dit rien, car il savait que je ne comprendrais pas, mais son regard suffit amplement. Il n'avait nulle part où aller. Quelles aient été ses options, il les avait toutes épuisées et l'hypothermie le guettait dangereusement. Alors, je n'hésitai pas et lui ouvris en grand pour qu'il puisse entrer. Le garçon sembla hésiter, mais il était venu pour ça après tout, alors il pénétra dans le hall sans se faire prier. Il avait sonné à la porte principale, je le menai donc jusqu'à l'accès à nos appartements, derrière la réception. Ses yeux bleus se posaient partout, comme s'il n'avait jamais rien vu d'aussi beau, et il parut soudainement très intimidé.
Je le guidai directement dans la cuisine, puisque Hannibal s'y trouvait, et le gamin fut immédiatement intéressé par le plat en préparation, sans oser demander. Mon mari releva la tête en nous entendant entrer et scruta notre invité, visiblement très intrigué. Sous son regard, le gosse retira prestement son bonnet miteux, dévoilant une tignasse blond cendré qui avait bien besoin d'une coupe.
« Lãbas vãkaras, jaunuõlis, » lui dit Hannibal, d'une voix posée.
L'enfant ne dissimula pas son étonnement d'entendre quelqu'un parler sa langue dans cette demeure.
« Lãbas vãkaras, ponas, » répondit-il.
Le lituanien n'était pas aussi aisé à apprendre que le français, je m'en étais rapidement rendu compte, mais Hannibal m'avait déjà enseigné quelques rudiments de politesse. Je compris donc qu'ils se disaient « bonsoir ». Le dialogue qui s'en suivit, par contre, fut bien au-delà de ma compréhension, et j'attendis patiemment que mon mari joue les interprètes.
« Ses parents sont morts et il s'est enfui de l'orphelinat, car il était maltraité par ses camarades. Depuis, il vivote dans des immeubles désaffectés et fait la manche ou vole pour se nourrir. Mais l'hiver est arrivé et il ne peut plus dormir dans ces conditions. Il est donc venu jusqu'ici, en espérant que tu ne lui avais pas fait une promesse en l'air, » me traduit-il succinctement.
L'histoire était en même temps affreuse et banale, malheureusement. Mais cet enfant-là, il ne mourrait pas de faim ou de froid sous ma garde, je m'en fis la promesse. Hannibal l'invita à grimper sur un tabouret et lui servit une assiette bien garnie sur laquelle le garçon se jeta. Le voir manger de si bon cœur faisait plaisir à voir. Il fit plusieurs commentaires, que je présumai être des compliments, puisque Hannibal lui sourit.
Quand il fut rassasié, Hannibal me chargea de l'accompagner à la salle d'eau et de lui faire couler un bain, avant de disparaître au deuxième étage. J'aidai le gamin à se débarrasser des loques qu'il portait, tandis que la baignoire se remplissait, avant d'emporter le tas de vêtements sales, pour les jeter, et de fermer la porte derrière moi pour lui laisser de l'intimité.
Mon mari revint au bout d'une vingtaine de minutes, chargé d'une malle poussiéreuse qui paraissait lourde. Il la porta jusque dans notre chambre, où je le suivis, et l'ouvris. Elle contenait des habits qui sentaient la naphtaline et le renfermé. Il en déplia quelques-uns, en évaluant la taille à l'œil nu, avant de les poser à plat sur le lit.
« Ce sont de vieilles affaires à moi que je n'ai pas prises quand j'ai quitté le château. Je n'étais pas certain qu'elles y seraient toujours. Puisque j'avais à peu près son âge, à cette époque, cela devrait lui aller. »
Je frôlai une petite chemise du bout des doigts, en l'imaginant la porter des années en arrière.
« Merci de le recevoir sans hésiter. Il n'a aucune famille. Toi et moi savons à quel point cela peut être néfaste. »
« Il s'appelle Lukas, j'ai oublié de te le dire. »
« C'est un beau prénom. »
Nous le laissâmes barboter quelques minutes encore, avant de toquer à la porte. Il vint nous ouvrir, emmitouflé dans un peignoir qui traînait par terre, tant il était grand pour lui. Hannibal lui tendit les vêtements, en échangeant quelques mots avec lui et l'enfant s'habilla rapidement, avant de nous rejoindre dans le salon où nous étions descendus l'attendre.
La chemise blanche, le pull bleu et le pantalon noir lui allaient bien. Hannibal lui avait également prêté une paire de chaussettes bien chaude, à défaut d'avoir des chaussures à sa taille. Les chiens choisirent ce moment pour entrer dans la pièce, curieux de connaître ce nouveau visiteur. Le garçon eut un mouvement de recul, méfiant, mais ils l'accueillirent chaleureusement et il se laissa bien vite gagner par le rire. Puis, Hannibal l'invita à s'asseoir avec nous et passa la soirée à faire l'intermédiaire entre nous trois, jusqu'à ce que nous en sachions plus sur Lukas et qu'il tombe de sommeil sur le sofa. Je le portai alors dans une des chambres de l'étage, avant de le coucher en lui expliquant comment nous trouver s'il avait un problème. Ce fut sa première nuit sous notre toit. La première d'une longue série.
…
La maison d'hôte ouvrit ses portes à la date prévue et accueillit ses premiers clients. Anya, une jeune Russe qui parlait parfaitement anglais, s'occupait de la réception. Nous avions finalement embauché une petite équipe de deux hommes et trois femmes pour l'entretien, en plus de Vadim le jardinier qui revint dès que la neige disparut. Tout ce petit monde prit rapidement ses marques.
Hannibal, bien entendu, gérait la cuisine avec Lukas comme apprenti, dès que nous avions plus de quatre clients. L'adoption n'était pas plus simple ici qu'ailleurs, encore plus pour deux hommes. Hannibal était pour le moment son seul tuteur légal, parce que c'était plus simple ainsi et que l'orphelinat n'avait pas hésité longtemps à confier l'enfant à un Lituanien. Mais quand nous étions chez nous, je me sentais autant son père que lui. Et Anya l'adorait. La grande blonde le taquinait dès qu'elle le surprenait en train de l'observer. Le garçon maladivement timide avait visiblement le béguin. Il ne parlait pas beaucoup, même avec Hannibal, mais lui et moi avions un langage silencieux et nous comprenions parfaitement bien. Je lui enseignais l'anglais, la pêche et la mécanique, Hannibal se chargeait de ses bonnes manières, de l'art culinaire et de la musique. Derrière son mutisme et sa réserve, se cachait une grande intelligence. À aucun moment, il ne sembla trouver étrange que nous soyons en couple, ni d'ailleurs que certains clients disparaissent mystérieusement.
Notre premier meurtre fut un homme seul, qui se plaignait de tout et nous avait menacés de nous faire une mauvaise publicité. C'est ce jour-là que notre vie à Kaunas débuta réellement. Quand mon idée et le système mis en place sous le château firent leurs preuves et que nous ne fûmes pas inquiétés. Il suffisait de méticuleusement choisir nos victimes et tout ce passerait bien. Nous avions enfin trouvé notre paradis. Il était sombre, mais vaste et indestructible, à notre image.
FIN
