XI

La morsure du doute

Note de l'auteur : Je pense finalement que cette histoire s'étendra sur 14 chapitres. Après réflexion, j'ai décidé de dénouer une partie de cette intrigue complexe, dans ce chapitre. En espérant semer encore plus le doute, dans vos esprits ^^

Le doute. Existe-t-il un sentiment plus anthropophage ? Il vous dévore de l'intérieur et une fois ancré en vous, il est presque impossible de s'en débarrasser. Il est d'autant plus virulent, quand il se porte sur une personne que vous aimez.

Bonne lecture et merci pour vos reviews.

USS Enterprise, point de vue du Docteur Leonard McCoy.

Jim était d'une humeur de chien. Ce n'était pas flagrant, pour qui ne savait pas regarder, mais je le connaissais depuis suffisamment longtemps pour l'affirmer. Le teint presque verdâtre, la mine basse, la mâchoire serrée, tout son comportement était un hurlement sans fin pour que l'on vienne le libérer du repas interminable qu'il partageait présentement avec l'Amiral Collins et le Professeur Vaughn. La présence de Spock, à ses côtés, n'y changeait pas grand-chose, même si sans lui, il aurait déjà probablement fui le mess. Mais, nos deux invités plus qu'indésirables avaient manifestement décidé de revenir plus tôt que prévu, pour une raison qui restait encore inconnue, puisque depuis qu'ils étaient de nouveau à bord, il demeurait impossible de m'entretenir avec Jim. Je prenais donc mon mal en patience et me contentais d'observer de loin, la pièce de théâtre grotesque qui se jouait à quelques mètres de moi.

Une main à la peau chocolat vint délicatement recouvrir la mienne, dans un geste de réconfort et je reportai mon attention sur Nyota, assise face à moi.

« Pardon. Je ne t'écoutais pas. » M'excusai-je, immédiatement, en serrant ses doigts fins.

« J'avais remarqué. » Railla-t-elle, sans méchanceté. « Cesseras-tu, un jour, de t'inquiéter pour Jim Kirk, comme s'il avait dix ans ? » Demanda-t-elle, en picorant son plat sans grande conviction.

« Certainement jamais. Peut-être parce qu'il a dix ans. D'âge mental, en tout cas. » Répliquai-je, moqueur. Et elle éclata de rire.

« Je l'ai toujours dit. Depuis le premier jour. Mais, pour notre plus grand malheur, il est également vrai, que nous ne pouvons pas résister à son charme légendaire. » Continua-t-elle, franchement amusée.

« Et si même un Vulcain n'en est pas capable, qui sommes-nous, pauvres humains, pour ne pas succomber ? » Renchéris-je, d'une manière exagérément mélodramatique.

« Nous courons à notre perte, car nous avons un gosse comme capitaine. »

« Mais, effrayamment doué pour manipuler les gens. » Ajoutai-je, en pointant le principal intéressé du menton.

Elle suivit mon regard et parut réellement désolée pour lui.

« Il n'empêche que je n'aimerais pas être à sa place. » Dit-elle, plus sérieusement.

« Et moi donc. Cette histoire ne me plaît pas du tout. Nous ne devrions pas avoir à faire ce genre de choses. Ça ne ressemble pas à la fédération en laquelle je crois. » Avouai-je, en repoussant mon plateau, tout appétit envolé.

« Justement, Len. Il ne travaille pas pour la fédération, mais pour lui-même. Par contre, je ne sais pas quoi penser d'une Amiral de Starfleet qui s'associe à ce type d'individu. »

« Toi aussi, tu as du mal à avaler qu'elle n'est au courant de rien ? » La questionnai-je, intrigué.

« Cela me semble juste difficile à croire. Cependant, je lui accorde bien volontiers le bénéfice du doute. Elle n'a pas l'air méchante. Plutôt naïve, en réalité. C'est presque à se demander comment elle a gagné ses galons. »

Sa voix, pleine de sous-entendus, me fit tiquer.

« Tu ne t'imagines tout de même pas… »

« Après ce qu'elle a essayé de faire avec Jim ? Qui ne le penserait pas ? » Me coupa-t-elle.

« Peut-être a-t-elle réellement eu un coup de foudre pour lui. Ce ne serait pas la première. De toute manière, ce n'est pas elle qui m'inquiète le plus. Vaughn, lui, c'est une vraie raclure. Et rien ne semble l'intéresser plus que récupérer Andrea. Je ne sais pas précisément ce qu'il lui trouve de si spécial, mais une part de moi préfère l'ignorer. »

« Cet homme me dégoûte rien qu'en le regardant. C'est comme si quelque chose chez lui mettait mon instinct de survie en alerte rouge permanente. Tant qu'il sera à bord, j'aurais l'impression d'être observée, suivie et mal à l'aise. »

Je serrai sa main, un peu plus fort, pour la rassurer.

« Je ferai en sorte de terminer plus tôt mes gardes et de ne pas m'assoupir sur mon bureau, pour rentrer dormir avec toi, tous les soirs, jusqu'à ce que nous débarquions sur Terre. »

« Ne te donne pas cette peine, à cause de mes peurs infondées. »

« Ce n'est pas une proposition, Nyota. Je t'informe, simplement. Ma décision est déjà prise. » Répondis-je, fermement.

« Bien. Dans ce cas, merci. »

Le sourire auquel j'eus droit en retour, me réchauffa le cœur.

Le déjeuner traînait en longueur, mais je ne me résignais pas à quitter le mess. Nyota avait dû retourner sur la passerelle depuis quelques minutes déjà, et je savais que l'on m'attendait à l'infirmerie. Mais, si je n'entendais rien de la conversation qui se tenait, même le langage corporel de Spock n'augurait rien de bon. Une tension, quoiqu'à peine perceptible, transparaissait dans le moindre de ses gestes. Son plateau restait presque intact, comme celui de Jim. Il se tenait raide sur son siège, le dos droit et les mains bien à plat sur la table, comme pour s'empêcher de les mettre ailleurs. Autour du cou de Vaughn, par exemple. Il dut sentir que je l'observais avec insistance, car son regard finit par croiser le mien. Il me fixa un moment, avant d'esquisser un discret signe tête, que j'interprétai comme une invitation à m'éclipser sans me préoccuper d'eux. La situation étant manifestement sous contrôle, je décidai de suivre son conseil et me levai, avant de quitter le réfectoire.

Il s'écoula un certain temps, quelques heures en réalité, avant que Jim et Spock pointent enfin leurs nez à l'infirmerie. Sans un mot, je les invitai d'un geste à me suivre dans la salle de consultation, pour discuter sans risquer d'être écoutés. Ils me suivirent et je refermai la porte sur nous. Immédiatement, si le Vulcain resta parfaitement stoïque, mon meilleur ami montra des signes évidents d'agitation.

« Je te préviens, Jim, si tu as besoin de te défouler, va le faire ailleurs. Sinon, j'ai un hypospray prêt à l'emploi, dans ma poche. Maintenant, asseyez-vous et expliquez-moi ce qu'il en est, dans le calme, s'il vous plaît. » Débutai-je, en me laissant tomber dans un fauteuil.

« Tu sais, Bones, si tu veux mon uniforme, je te le donne. Mais, je ne pense pas que tu aimerais être capitaine. » Railla-t-il, en s'installant à son tour, imité par sa moitié.

« Ça n'a rien à voir et tu le sais très bien. Je souhaite juste que nous restions constructifs. Et je te connais suffisamment pour deviner que, si je te laisse faire, nous allons perdre notre temps à médire de Vaughn, au lieu de nous concentrer sur l'essentiel. À savoir, que faisons-nous ? »

« Pour le moment, tout se déroule comme prévu. L'Amiral semble avoir repris du poil de la bête. » Il s'interrompit, face à l'expression franchement dubitative de Spock. « Ça veut dire qu'elle est de nouveau elle-même. Si tant est qu'elle ne joue pas la comédie. En tout cas, elle est sortie de son mutisme. Et le professeur semble de bien meilleure humeur. Les négociations se sont apparemment déroulées comme ils l'espéraient, même s'ils ont, étrangement, refusé d'entrer dans les détails. Je n'ai pas insisté, parce qu'après tout, l'Amiral n'a aucun compte à me rendre. » Résuma-t-il, rapidement.

« Et que comptes-tu faire d'elle, pour pouvoir être seul avec Vaughn ? » Questionnai-je, à juste titre. Le regard qu'il me lança en réponse, ne me plut absolument pas. « Même pas en rêve. » Me défendis-je, immédiatement.

« Bones ! Je ne veux pas la laisser sans surveillance. »

« Bon sang, Jim ! Je suis médecin, pas baby-sitter ! » M'exclamai-je, en me levant.

« Je sais que c'est beaucoup te demander. Mais, j'ai besoin de temps. » Me pria-t-il, visiblement désolé.

Je soupirai, en me rasseyant. Il avait l'air fatigué, abattu. Des cernes profonds marquaient son visage et il me fit presque pitié. Si bien, que j'acceptai, malgré moi.

« Dort-il suffisamment ? » Interrogeai-je Spock, en sachant qu'il ne mentirait pas.

« Je suis toujours là. » Intervint mon ami, avant que son compagnon ait pu répondre. « Et pour ton information, oui, mon sommeil est satisfaisant. »

« Si l'on fait fi de ton épuisement, il y a deux jours. » Ajouta le Vulcain, me rappelant sa dernière visite. Il était déjà inquiet de l'état de Jim, à ce moment-là. Peut-être avait-il raison, finalement.

Il eut droit à un regard noir, mais ne parut pas regretter ses paroles.

« Il t'en avait déjà parlé, n'est-ce pas ? » Dit Jim, en se tournant vers moi, certainement perplexe face à mon manque de réaction. « Un simple coup de fatigue. Je vais mieux. » Affirma-t-il.

« Tu n'en as pas l'air, pourtant. Laisse-moi simplement te faire une prise de sang et je te fous la paix. »

Il sembla sur le point de refuser vivement, puis se reprit, avant d'accepter de mauvaise grâce. Je sautai sur l'occasion, avant qu'il ne change d'avis et pris rapidement mon échantillon. Ils me quittèrent, ensuite, avec la promesse que je me débrouillerai pour occuper Collins, d'une manière ou d'une autre. Ce que je n'avais vraiment pas hâte d'expliquer à Nyota.

J'allais honorer mes engagements, même si tenir le crachoir à cette femme ne m'enchantait absolument pas. Mais, une drôle d'intuition m'avait poussé à d'abord faire mes analyses. Et, maintenant que j'étais face aux résultats, je doutais de la marche à suivre. Quand on pensait que la situation ne pouvait pas être pire, elle s'empressait de le devenir, juste pour vous emmerder. Putain de Murphy et sa loi à la con ! Que devais-je faire, exactement, avec la preuve irréfutable, devant mes yeux, que Jim avait été drogué ? Le prévenir risquerait fortement de provoquer une catastrophe. Surtout que l'identité du, ou de la coupable, restait incertaine. Mettre uniquement Spock au courant me semblait la meilleure solution, même si cela le mettrait dans une position difficile. Mais, comment le voir seul, sans que Jim le questionne ? La seule chose à faire était certainement de lui envoyer un message. Le sachant sur la passerelle, sans attendre, j'ordonnai à l'ordinateur de s'acquitter de cette tâche. Avec le Vulcain, un seul mot suffirait. Benzodiazépine.

USS Enterprise, point du vue du Commander Spock.

La sonnerie discrète de ma messagerie personnelle se perdit dans les nombreux signaux sonores émis par les multiples appareils de mon pupitre. Cependant, il n'échappa pas à mes oreilles sensibles et, immédiatement, j'en fus grandement intrigué. Personne ne communiquait avec moi par ce biais, durant mes heures de services. Je m'empressai donc de prendre connaissance du contenu, sans montrer le moindre signe de déconcentration. Mais, à la lecture de l'unique terme qui composait la missive, j'eus un sursaut, que je réprimai rapidement. Le nom de l'expéditeur confirma mes craintes et mon regard dériva vers mon T'hy'la, malgré moi.

Cela répondait à mes questions, comme le temps anormalement long qu'il lui avait fallu pour escorter nos hôtes sur Andoria, ou encore, son état d'épuisement général à son retour. Mais, cela en posait également d'autres, d'autant plus inquiétantes. Qui ? Et pourquoi ? Pour que la substance soit encore détectable dans son sang quarante-huit heures après, la dose devait être conséquente. Peut-être même, qu'il ne devait d'être encore vivant, qu'à sa récente mutation génétique. À court terme, ce puissant tranquillisant provoquait, entre autres, la perte de jugement, la désorientation spatiale, le manque d'équilibre, la nausée, des difficultés à s'exprimer clairement, l'amnésie partielle et dans des cas extrêmes, le coma. Restait à savoir le, ou lesquels de ses effets servaient la cause du responsable. La perte de mémoire était une option tentante et, somme toute, logique. Mais, Jim aurait-il pu réellement oublier tout un pan de sa journée et ne pas s'en rendre compte ? Ou pire, décider de ne pas le mentionner ? J'en vins, finalement, à la conclusion évidente qu'il me manquait des éléments, pour parvenir à un résultat correct. Si Leonard avait décidé de n'avertir que moi, c'était certainement pour garder cette information sous silence, tant que nous n'en saurions pas plus. Du moins, sur le « qui ». Et, je le rejoignais là-dessus. Cependant, seul Jim détenait certaines réponses et l'interroger sans éveiller ses soupçons promettait d'être une tâche ardue. De plus, lui cacher ce que je savais ne m'enchantait absolument pas. Pour la première fois, je me retrouvai face à une situation, non pas où mes émotions se confrontaient à mon intellect, mais bien, où ma raison se scindait en deux parties distinctes. Lui mentir était logique. Ne pas le faire, également. Il dut percevoir mon trouble, car il se tourna subitement vers moi, l'air soucieux. Immédiatement, je me repris et le rassurai d'un micro sourire. Cela sembla lui suffire, mais je me sentis instantanément coupable et préférai répondre au docteur, plutôt que de m'appesantir sur mon sort. Discrètement, j'ouvris l'interface de ma messagerie et tapai simplement : « Que faisons-nous ? ».

L'attente ne fut pas longue, avant que la faible sonnerie retentisse de nouveau. Tout en continuant mon travail, je lus rapidement la courte missive : « J'espérais que tu aurais une de tes idées lumineuses. » Je décidai de faire l'impasse sur la forme métaphorique de la phrase, pour aller directement au sens premier. Il comptait donc sur moi, pour trouver une solution. La flatterie et l'exaspération se livrèrent une très brève bataille en mon for intérieur, avant que j'avoue finalement être complètement dépassé par les événements. Et, fidèle à lui-même, s'il sembla compatir, son langage fleuri trahissait une panique à peine maîtrisée et une inquiétude profonde. Tel le chat de Schrödinger, nous étions condamnés à l'expectative passive et oppressante, d'un dénouement qui provoquerait notre perte, ou notre salut.

Notre conversation virtuelle fut succincte et, sans grande surprise, non-constructive. Simplement, parce que la solution ne résidait pas dans une action précise, mais dépendait bien d'une succession hasardeuse de faits, sur lesquels nous n'avions aucune emprise. Nous ne pouvions que souhaiter, enfermés dans un vaisseau à des jours de toutes civilisations, sans espoir de secours immédiat, que tout resterait sous contrôle.

Alors que je mettais un point final à ma communication avec Leonard, je sentis un regard insistant dans mon dos. Persuadé, durant 2.15 secondes, qu'il s'agissait de Jim, puisque la direction correspondait, c'est en me retournant que je constatai mon erreur. Mon T'hy'la était bien trop occupé à lire un rapport qui nécessitait certainement sa signature, apporté par un Yeoman, sur lequel je fus incapable de remettre un nom. C'était ce dernier, qui me fixait avec tant d'indiscrétion et, je pus, un instant, apercevoir le vide abyssal de ses yeux. L'absence totale et absolue de vie, purement et simplement. Avant qu'il ne cligne des paupières et semble revenir soudainement à la réalité. Cependant, il ne montra aucun malaise, pas même un peu de gêne, et se contenta de récupérer son PADD, avant de quitter la passerelle. Même de mon point de vue, tout vulcain qu'il soit, ce comportement n'avait rien de naturel ou de logique. C'est à ce moment-là, que le souvenir de ce jeune homme me revint. Il faisait partie des membres d'équipage dont l'attitude m'avait surpris, la veille, au mess. Le nœud autour de mon estomac qui s'était relâché, ces dernières heures, me donna cette fois l'impression que j'allais rendre mon déjeuner. La peur, émotion brute, violente, à laquelle je n'étais pas si souvent confronté, distilla son venin dans mon organisme. Peur pour Jim. Peur pour nous tous. Et, dans le marasme gluant de ces angoisses primitives, émergea néanmoins l'idée, tangible, qu'une partie des réponses se trouvaient dans les agissements inexplicables de ses personnes.