Bonjour ! Voici une fanfiction en 7 chapitres, qui seront publiés à raison d'un par semaine. J'espère que cette rencontre avec la nouvelle génération de Chevaliers vous plaira : bonne lecture !
Relève Imprévue
Tout n'était que remous et contre-courant. Le tonnerre roulait ses longs martèlements à travers les cieux chargés d'électricité, que déchirait à intervalle irrégulier un éclair aveuglant. La pluie drue criblait les flots et écumaient une mousse immaculée qui s'enfonçait dans les masses mouvantes au gré du roulis impitoyable.
Perdu à la limite entre les ténèbres détrempées de l'Océan et le crépuscule humide de l'atmosphère, Soma battait désespérément des quatre membres, cherchant un quelconque point d'appui dans le milieu fuyant dans lequel il s'empêtrait. Sa bouche s'emplissait et se vidait à intervalle régulier d'un goût de sel, lui coupant la respiration, gargouillant dans les appels au secours qu'il époumonait de ses maigres forces. Parfois, une lame plus violente que les autres lui passait par-dessus la tête, le refoulant vers les profondeurs froides d'un calme inquiétant. Il remontait alors maladroitement à la surface, fuyant cette quiétude angoissante, reprenant sa lutte sans espoir contre les vagues. La terreur le saisissait aux entrailles, et il ne savait si ses yeux étaient fermés ou emplis d'écume. Ses forces l'abandonnaient à tout instant, s'échappant par ses bras qu'il battait furieusement et dans son torse qui se soulevait par saccades. Bientôt, il glissa de lui-même vers ces abysses paisibles dont il craignait le silence et la tranquillité plus encore que le rugissement du mistral et de la houle.
Avant qu'il ne sombre tout à fait, une main vigoureuse lui agrippa le poignet et le hissa avec effort à la surface. Le vent vint à nouveau lui battre le visage, et l'atmosphère chargée d'embruns emplit ses poumons à l'agonie. Il prit une grande inspiration de ce fluide humide, et, tentant de calmer les battements effrénés de son cœur, il essuya difficilement ses yeux chargés de sel. Il ne distinguait que peu de chose dans le crépuscule de la tempête : de lourds nuages d'un noir d'encre obturaient le soleil de milieu d'après-midi. A tout instant, la houle l'ensevelissait sous un écran d'eau, remplissant ses oreilles pleines du vacarme du tonnerre et du sifflement des rafales. Dans son état de panique, il ne reconnaissait rien, ni personne : tout au plus sentait-il près de lui la présence réconfortante de celui qui l'avait tiré des profondeurs, et qui l'aidait à surnager. Soma ferma les paupières, terrifié de ne rien voir, de ne rien comprendre, prisonnier de cet élément qu'il haïssait.
Cependant, il sentit peu à peu les vagues se faire moins fréquentes, plus douces. Une voix, tout prêt de son oreille, parvint à percer la solitude qui l'enveloppait de son voile oppressant.
- Ca va aller, Soma ?
Le jeune garçon reconnu la voix, et ouvrit précautionneusement les yeux. Il opina du chef, encore désorienté, tentant de prendre la mesure de la situation. L'un de ses amis le soutenait, nageant presque pour deux. Non loin, deux adolescentes s'épaulaient également. Un peu plus loin, un troisième garçon s'agitait. Pas une trace de leur esquif renversé par une lame, qui devait déjà dormir dans les profondeurs. Soma se força à compter, et se rassura en constatant l'intégrité de leur communauté. Ils étaient rassemblés au centre d'un cercle presque calme, que les plus grosses vagues esquivaient. Elles semblaient repoussées par une force supérieure, dont Soma ne tarda pas à trouver l'origine. Leur dernier compagnon, plongé dans un état de concentration le plus total, se débattait comme un diable contre l'Océan lui-même.
Tous les sens en alerte, à l'affut du moindre courant, il déviait à la seule force de sa volonté d'énormes montagnes mouvantes, protégeant ses amis de toutes ses forces. Ses mains dessinaient de vastes mouvements, obligeant les masses d'eau à se fendre et à s'écarter. Il guettait, tournant sur lui-même, repoussant in extremis les assauts de la tempête, au paroxysme de sa concentration. Soma grinça des dents devant son impuissance : malgré l'étendue de son pouvoir, son ami allait rapidement s'épuiser. C'était un bref regain avant que l'orage ne les engloutisse.
Tout à coup, entre les rafales de vent, un sifflement aigu leur parvint par-dessus les flots. L'une des jeunes filles se hissa du mieux qu'elle put au sommet d'une crête écumeuse pour porter son regard à l'horizon.
- Là-bas, un bateau !
Elle désignait d'un bras une direction, tandis que le reste de son corps luttait contre la tourmente. En effet, un petit navire blanc escaladait les vagues, venant à leur rencontre. A la barre, une grande silhouette agitait une lumière rouge, tout en soufflant de toutes ses forces dans un sifflet qu'elle portait au cou. Puisant dans ses dernières ressources, le jeune homme éleva de toute sa puissance une trombe d'eau, emportant ses amis, qu'il écrasa sur le pont de l'embarcation. Celle-ci s'enfonça légèrement sous le choc, mais déjà le capitaine dressait la poupe de son esquif à l'assaut de la houle.
Au sol, le souffle encore coupé, Soma secoua la tête pour retrouver ses esprits. Près de lui, ses amis gémissaient, ramenant sous eux leurs membres meurtris. Non loin, il entendait l'appel d'un nom, répété de plus en plus intensément, de plus en plus vite, jusqu'à l'éclat de la détresse. Mal assuré sur le plancher oscillant, il parvint enfin à s'assoir, retrouvant peu à peu ses esprits. Aussitôt, une silhouette vint s'accroupir près de lui. Il reconnut les longs cheveux blonds de Yuna, celle-là même qui avait repéré le bateau.
- Tu es avec nous Soma ?
Il acquiesça, enfin maître de lui, malgré son cœur qui battait encore la chamade. Yuna jeta un coup d'œil furtif vers le capitaine, une femme emmitouflée dans un ciré jaune, avant de capter l'attention de Soma. Elle avait rapidement retrouvé ses esprits, et prenait la situation en main.
- Ryuho est inconscient. Koga et Aria vont bien, chuchota-t-elle précipitamment.
Le temps que Soma n'enregistre ces nouvelles informations, elle s'était relevée promptement et s'était précipitée tant bien que mal vers la barre, bien décidée à apporter toute l'aide dont elle était capable. Avant même qu'elle ne prenne la parole, prête à ses mettre aux ordres de son capitaine de fortune, celle-ci profita d'une accalmie pour lui saisir le poignet. Yuna frémit en sentant les longs doigts gelés glisser sur sa peau, mais réfréna son angoisse. Elle planta ses yeux dans ceux du Capitaine, qui, sans un mot, sans même ouvrir la bouche, lui désigna l'écoutille, puis la toile cirée dont elle était enveloppée. Comprenant instinctivement, la jeune adolescente débusqua rapidement une large toile imperméable avec laquelle elle abrita ses amis. Elle revint proposer ses services, mais la femme la renvoya d'un geste, et Yuna se serra avec les autres contre le bastingage sous leur maigre protection.
La jeune fille en profita pour dresser l'état de ses troupes. Blottie contre elle comme un coquillage sur son ancre, Aria, de loin la plus jeune du groupe, tremblait de froid sous sa robe blanche déchirée. Yuna serra le corps fluet de leur petite protégée contre son épaule, et caressa d'une main apaisante les cheveux coupés courts de sa cadette. Celle-ci leva ses yeux bleus vers le visage bienveillant encadré de longs cheveux lisses de sa gardienne, percé de pupilles grises, et sembla se calmer quelque peu.
Près d'elles frissonnait Koga, un jeune homme en pleine force de l'adolescence, à peine plus jeune que Yuna. Ses cheveux bruns emmêlés gouttaient devant ses yeux d'un rouge sombre tirant sur le lie-de-vin. Il était penché avec inquiétude sur Ryuho, dont les longs cheveux d'un noir de jais étaient éparpillés sur le corps frêle. Bien que presque du même âge, la différence de stature des deux amis s'accentuaient à cet instant. Ryuho, épuisé par ses efforts pour dompter la houle, paraissait même plus pâle qu'à l'ordinaire, reposant sans force sous la garde attentive de son énergique compagnon.
Enfin, recroquevillé à l'écart, honteux de sa faiblesse, Soma tentait d'apaiser la terreur qui l'habitait. Plus âgé que les autres, sa stature était d'ordinaire plus imposante, s'accordant avec son caractère assuré et fanfaron. Cependant, il lui semblait à cet instant qu'il était encore en train de sombrer dans les eaux froides et ténébreuses, et frissonnait de peur. Il ferma convulsivement ses yeux marron en secouant sa tignasse rousse ébouriffée, tentant de chasser son impuissance, et se força à détailler leur étrange bienfaitrice.
Campée sur ses appuis, droite malgré le roulis et le plancher vacillant, la capitaine tenait sa barre d'une poigne ferme. Le vent et les embruns claquaient dans son grand ciré jaune, moulant un corps frêle dans l'épais tissu. Ses mains, fines et sèches, parcourues de veines bleues, s'agrippaient sur le bois avec assurance, et tournaient la barre avec la force que confère l'habitude. Ses membres maigres et énergiques se rattachaient à de larges épaules, dernier témoignage d'une solide musculature passée. Tourbillonnant dans la tourmente, à peine retenue par un ruban, une épaisse tignasse brune déjà piquées de quelques cheveux blancs cascadait autour d'un visage aux traits tendus par la concentration. Ses yeux noisette virevoltaient d'un point à l'autre de l'horizon avec une rapidité déconcertante, devinant les vagues, anticipant les courants, cherchant et trouvant le meilleur itinéraire pour sa coquille de noix, montant à l'assaut des falaises mouvantes et dévalant à pic le versant des lames. Ses sourcils froncés et ses joues creusés par l'attention faussaient toute estimation, mais Soma décréta avec certitude qu'elle avait dépassé la trentaine. Cependant, malgré l'éclat ardent de ses prunelles et de ses pommettes, sa physionomie semblait usée jusqu'à la corde par les évènements de la vie.
Le jeune garçon s'emmitoufla correctement dans la toile imperméable, rassuré : peut-être que cette femme –et dans ce mot femme siégeait la certitude de sa suprématie- aurait pu les inquiéter par le passé, mais à présent elle ne leur opposerait aucune difficulté le cas échéant.
Yuna, moins assurée, surveillait également la Capitaine par de rapides coups d'œil discrets. Au contraire, elle s'inquiétait de cette silhouette maigre agrandie par les éclairs, dominant la tempête, plantée comme un mât de misaine sur l'Océan déchainé. A la manière dont elle virait de bord contre les courants, la jeune fille devinait que son corps frêle dissimulait des ressources insoupçonnées. Un frisson lui parcouru la colonne vertébrale quand elle se remémora le froid insidieux qui avait pénétré sa chaire au contact des doigts glacés, et elle remonta la toile cirée sur ses épaules. La Capitaine n'avait pas daigné lui adresser la parole, et cela lui paraissait de mauvais augure. Comment s'assurer de ses intentions ? Yuna embrassa du regard ses compagnons : elle voyait cinq adolescents, retrouvés seuls et sans argent au milieu de la mer Méditerranée, trempés jusqu'aux os, abattus de fatigue et grelottant de froid, roulant avec la houle sur le pont d'un navire. Ils éveilleraient l'attention outre mesure si elle ne trouvait pas une justification valable.
Yuna siffla doucement, attirant l'attention de Soma. D'un regard, elle fit comprendre à son ami qu'il fallait taire le plus possible leur identité, quitte à mentir à leur étrange bienfaitrice. Ils ne devaient pas prendre de risque s'ils ne voulaient pas se faire rattraper par leurs poursuivants. Les prunelles du jeune garçon s'allumèrent un instant, témoignant qu'il avait bien reçu le message, avant de se ternir et de retomber dans leur molle léthargie. La jeune fille lutta encore un moment, soumettant à sa sagacité de commandante toutes les facettes de leur situation, se sachant seule apte pour l'instant à diriger leur groupe. Cependant, malgré le tonnerre qui grondait, la houle qui les ballotait et les éclairs qui illuminaient à intervalles irréguliers leurs visages, la fatigue accumulée ces derniers jours lesta lourdement ses membres, et Yuna sombra dans un état second où ses yeux veillaient sans rien voir.
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