Bonjour ! Parce qu'évidemment le "demain" du personnage signifie "une semaine" pour l'auteur, voici le troisième chapitre. J'espère qu'il vous éclairera tout autant que les Bronzes Omega.
Merci pour les fav et les reviews (auxquelles je réponds par MP) et bonne lecture !

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Lorsque Koga s'éveilla le lendemain, tiré de son sommeil sans rêve par un rayon de soleil, un silence pesant régnait sur le salon. Seule la légère respiration de Soma, encore endormi à ses côtés, perturbait l'atmosphère viciée de la pièce. Le jeune garçon s'assit au bord du lit, et promena son regard autour de lui. Eclairée par la lumière tamisée qui filtrait des volets, la maison lui semblait familière et confortable. Les grands masques d'ébènes, si inquiétants la veille au soir, étaient en réalité rehaussés de couleurs vives, égayant les murs clairs et sobres. Ses yeux s'arrêtèrent sur le fatras de machines crasseuses qui s'arcboutait sur un pan de cloison, avant de revenir sur son ami. Nathalie avait déplié un autre canapé lit pour eux, près de celui où dormait déjà Ryuho, et ils s'étaient écroulés de fatigue. Leur hôte s'activait encore lorsque sa conscience avait sombré dans le néant, préparant silencieusement sa demeure pour les prochains jours. Elle avait cédé son propre lit conjugal à Yuna et Aria : néanmoins, un oreiller et une couverture trainant sur un divan non loin lui indiqua qu'elle avait pris aussi un peu de repos. Au centre de l'espace aménagé par les sofas, sur la table basse, trônait un message.

« Je suis partie faire quelques courses. Ce ne sera pas long. Si vous avez faim, il y a des tartines sur la table et des pâtes dans le frigo. »

Koga s'étira : avait-il dormi si longtemps ? Il se leva silencieusement, et, fuyant la moiteur de cette chambre improvisée, il ouvrit la porte d'entrée, libérant le doux va et vient du ressac. Il ferma les yeux, ébloui : cependant, le soleil d'été n'était levé que depuis deux heures. Après quelques instants où il resta étourdi par l'air chargé de sel, il fit quelques pas, découvrant le spectacle des environs. La maison était idéalement située dans une vaste crique, ceinturée par de hautes digues naturelles accidentées. Cette dentelle de roche brune et ocre s'arcboutaient en un large cercle, sur lequel venaient rugir les violentes vagues de l'Océan. Le bateau de Nathalie, amarré à la jetée et à peine bercé par le ressac, tanguait légèrement, la coque frémissante résonnant des craquements du vieux bois. Vers les terres, les bas-fonds remontaient en pente douce en un tapis de galets polis et brillants jusqu'à une petite route goudronnée. Perdue entre terre et mer, la maison dressait ses façades usées battues par les pluies.

- Tu as bien dormi, Koga ? lui demanda Ryuho, assis sur la jetée face au large, les jambes pendantes au-dessus de l'Océan.

- Ca m'a fait du bien, une nuit complète, acquiesça-t-il en s'installant près de son ami. Mais c'est plutôt à toi qu'on devrait poser la question.

Le plus jeune des garçons rit doucement.

- Ca va mieux, merci.

- Yuna dort encore ?

Ryuho secoua la tête, et désigna la plage de rocaille où venait mourir les vagues. En effet, la jeune blonde s'y baladait. Koga la salua d'un grand geste du bras.

- On attend le retour de Nathalie pour décider de la suite des événements ?

- Il vaut mieux, elle nous sera d'une aide précieuse.

Le jeune Pégase bascula en arrière et s'allongea, les mains derrière la tête.

- Quel coup de bol ! Sans elle, on était foutu.

Il regarda un instant défiler les nuages, poussés par la brise légère, avant de se retourner vers son ami.

- Tu avais l'intention de nous amener ici, non ? C'est toi qui tenais absolument à traverser la Méditerranée à cet endroit-là.

Ryuho rougit, quelque peu gêné d'avoir en effet eu cette idée en tête sans en prévenir ses compagnons. Il espérait accoster non loin puis s'éclipser pour demander asile à l'amie de son père. Il n'aurait jamais osé impliquer la vétérante dans cette guerre sans son accord, ni imposer ses compagnons chez elle.

- On dirait que tu la connais bien, ajouta Koga.

- Tu sais, les Six Légendaires se retrouvent assez régulièrement. Shun et Nathalie viennent souvent rendre visite à mes parents, alors je la connais depuis toujours. Mon père et elle ont vécu tellement de choses ensemble...

Contrairement à Soma, Koga connaissait peu les histoires entourant les Six Légendaires. Pourtant, il avait lui-même été sauvé, enfant, par le plus célèbre de tous, Seiya de Pégase, et avait eût l'immense honneur de rencontrer récemment Shun d'Andromède. Il était curieux d'en apprendre plus, mais les sources fiables étaient difficiles à trouver : ceux qui ne les traitaient pas de déserteurs les idolâtraient. Beaucoup leur reprochaient leur retraite précipitée par la deuxième Attaque de Mars. Cependant, le jeune homme avait lui-même constaté sur Shun le fardeau que constituaient leurs blessures, et se révoltait qu'on puisse trainer ainsi dans la boue un cœur vaillant condamné à l'impuissance. Ryuho hochait la tête, comme approuvant les pensées de son compagnon : son propre père Shiryu en était ressortit terriblement atteint.

- J'imagine qu'après toutes leurs aventures, les Six Légendaires doivent être comme une vraie famille...reprit Koga pensivement.

- Shun et Ikki du Phénix sont vraiment frères, tu sais, répondit Ryuho avec amusement.

Il marqua un temps d'arrêt, puis reprit d'une voix plus ténue.

- Tout comme Nathalie et Seiya...

Koga se redressa, sidéré. Il répéta, incrédule, et son ami acquiesça. Etait-il possible que leur hôte ait un lien de parenté avec Seiya le Déicide, qui était présumé mort depuis la dernière bataille des Six Légendaires ?

- Nathalie pense qu'il est peut-être vivant, alors n'insiste pas trop dessus, l'avertit le jeune garçon. Il y a treize ans, Mars lui a arraché à la fois son frère et sa voix, ajouta-t-il en portant pudiquement la main à son propre cou.

Koga fronça les sourcils sur ses yeux lie-de-vin, intrigué par le geste énigmatique de son ami. Le jeune Dragon, les yeux baissés par l'embarras, cherchait visiblement un moyen de détourner la conversation lorsque le grincement de la porte retentit fort à propos derrière eux. Soma les rejoignit en baillant.

- Ca fait une éternité que j'avais pas aussi bien dormi ! lança-t-il en s'ébouriffant les cheveux.

Il salua jovialement Yuna qui s'approchait, puis jeta un regard à la ronde.

- Pas de trace de Nathalie ?

- Elle est partie avant que je me lève, répondit la jeune blonde.

Un claquement de langue sonore lui répondit joyeusement, et Nathalie passa le coin de la maison, chargée de paquets. Un foulard de neige, noyant son cou d'un nuage, flottait derrière elle en claquant dans la brise. Elle posa son chargement sans ménagement au pied de la porte, et se dirigea vers ses jeunes invités d'un pas alerte. Etonnement, elle ne boitait pas. Elle les salua d'un signe de tête.

- J'étais partie acheter quelques bricoles dont vous allez avoir besoin.

Yuna ne put retenir un cri de surprise au son de cette voix claire et enjouée, diffusée dans l'air à la façon d'une onde sonore. Soma avait braqué son regard inquisiteur sur la maigre femme, persuadé qu'elle n'avait pas ouvert la bouche. Koga, déconcerté, secoua la tête, incrédule. Nathalie glissa un regard complice à Ryuho, qui avait éclaté de rire.

- Tu t'es bien gardé de leur dire, on dirait ?

- Peut-être !Le Chevalier du Dauphin sourit, et se retourna vers ses interlocuteurs abasourdis.

- Du calme, les jeunes. Je vous parle par l'intermédiaire de mon cosmos.

Devant leur visage ébahis, elle entreprit de s'expliquer. La cosmo-énergie –abrégéa cosmos- était issu de la conscience d'être soi-même un micro-univers, composé des mêmes atomes que les étoiles. Depuis plusieurs années, cette énergie était reliée à un élément naturel, personnel à chaque combattant. En tant que Chevaliers, les jeunes gens avaient été initié à libérer l'énergie contenue dans ce micro cosmos qui les composait, à en extirper leur élément, leur permettant d'accomplir de véritables exploits sur le champ de bataille. Ryuho, par exemple, maniait avec brio son élément d'eau, comme il avait pu le démontrer la veille. Cependant, ils avaient encore beaucoup à apprendre avant de maitriser ce qu'on appelait le septième sens, englobant et transcendant tous les autres. C'était le degré de connaissance de la cosmo-énergie qui faisait la différence technique entre deux adversaires : le septième sens permettait, comme son nom l'indique, de sentir et d'interagir avec le monde qui les entoure.

- Par exemple, vous avez déjà pu localiser des adversaires hors de vue en percevant leur cosmos, non ?

Le septième sens permettait de remplacer et d'affiner tous les autres : l'odorat, le toucher, le goût, la vue, l'ouïe, l'intuition. Cette maitrise du sixième sens était d'ailleurs précieuse en combat, où parfois seul l'instinct permettait de remporter la victoire.

Ayant perdu la parole, schématiquement extension du sens du goût, Nathalie la supplémentait par son septième sens. Bien sûr, elle en réservait l'usage pour des interlocuteurs déjà familiarisé avec la cosmo-énergie.

Ryuho interrompait parfois Nathalie pour clarifier une notion : son père dialoguait de la même façon, et lui avait déjà prodigué les mêmes explications.

- Pourquoi n'avoir rien dit hier, alors ? demanda Soma d'un ton bourru.

- Ca demande de la concentration, intervint le jeune Dragon. Ça devait être compliqué dans l'agitation d'hier soir.

En vérité, Nathalie ne renonçait que rarement à ce moyen de communication quand elle avait l'occasion de l'utiliser. Seul l'épuisement parvenait à la faire taire. Ryuho était donc soulagé de l'entendre, rassuré quant à l'état de fatigue de la jeune femme.

Nathalie se redressa, et désigna d'un mouvement de tête la maison.

- J'ai pris un plan de la région. On va pouvoir planifier votre itinéraire.

Yuna acquiesça, et se proposa pour réveiller Aria. Quand elles redescendirent de la chambre conjugale, leurs compagnons avaient déjà rangés les lits et les attendaient, penchés sur la carte étalée sur la table de la cuisine.

- Aria nous a dit qu'on devait se rendre au nord du pays, près de cette ville, indiqua Ryuho en pointant un point sur le papier.

Soma siffla entre ses dents.

- Ça nous fait une sacré trotte !

- Vous n'êtes pas obligé d'y aller à pied.

Nathalie tourna l'écran de l'ordinateur qu'elle avait allumé vers les jeunes gens. En quelques clics, elle avait trouvé une compagnie de bus proposant des trajets entre la ville la plus proche et leur destination. Koga et Soma échangèrent un regard interloqué : c'était la première fois qu'ils envisageaient les moyens de transport modernes.

- Ce n'est pas trop risqué ?

- On sera plus rapide, en tout cas, objectiva Yuna.

Leur hôte ne put retenir un sourire.

- Vous serez surtout plus discrets. Vous passerez facilement pour une bande d'étudiants partant en vacances. N'oubliez pas que vous avez changé de continent. Les mœurs sont différentes, ici, et vous devez vous adaptez pour passer inaperçus. A commencer par vos vêtements !

Elle sortit d'un sac plusieurs affaires à la mode du pays, et les plia sur un divan. Les jeunes gens rougirent : en effet, leurs haillons, particulièrement ceux d'Aria, semblaient venues d'un autre temps. De plus, cinq mineurs se déplaçant à pied presque sans bagage attireraient forcément l'attention. Soma jeta un coup d'œil sur l'écran de l'ordinateur.

- Il y a un départ ce soir, assez tard.

- C'est peut-être un peu rapide, non ? intervint Koga.

- On ne peut pas se permettre de trainer, répliqua Ryuho. On a dû percevoir ma cosmo énergie hier durant la tempête, ce n'est qu'une question de temps avant que l'on nous rattrape.

- Joli spectacle, d'ailleurs, lança Nathalie. Mais fais attention la prochaine fois, tu as failli m'envoyer par le fond ! ajouta-t-elle en bousculant gentiment le jeune garçon.

Yuna se pencha par-dessus l'épaule du Petit Lion.

- Il y a un détail qu'on a oublié, soupira-t-elle. On n'a pas l'argent pour payer le trajet.

Leur hôte lui fit signe de ne pas s'inquiéter, et désigna une bourse posée sur la table.

Soma remarqua alors pour la première fois le tatouage que la jeune femme portait au poignet gauche. Facilement dissimulé par les manches longues de sa tenue de la veille, il s'inscrivait discrètement à la face interne du bras, du côté de l'auriculaire. C'était un curieux motif tribal, dont le dessin abstrait ne lui évoqua rien au premier abord. L'encre d'un noir de nuit captiva son attention, et il se surprit à se demander s'il s'agissait d'un jalon gravé dans sa chair lors de sa vie africaine.

La petite voix d'Aria s'éleva, le tirant de ses péensées.

- Je préfèrerais garder ma robe...

- On l'emmènera, la rassura Yuna.

Joignant le geste à la parole, elle fourra la longue tenue blanche dans l'un des deux sacs de voyage fraichement achetés par leur hôte. Elle promena un regard satisfait sur leurs préparatifs, et soupira d'aise. Leur compagnie n'avait jamais été aussi organisée.

- Tu aurais quelques conseils à nous donner ? demanda Ruyho en se tournant vers Nathalie, toujours friand de l'enseignement des plus âgés. Tu as déjà du te battre contre un Sanctuaire corrompu.

La vétérante grimaça.

- C'était plus facile pour nous : nous n'avions pas à nous cacher, ni à fuir. Notre but était de légitimer la véritable Athéna, alors au contraire on faisait le plus de bruit possible.

Elle ne put retenir un sourire à l'idée de cette époque.

- Saori avait même envoyé une lettre au Grand Pope pour le prévenir de notre venue...

Koga tiqua à ce nom : il avait été recueilli et élevé par la réincarnation d'Athéna.

- Vous connaissiez bien Mademoiselle ? intervint-il.

Un rictus sarcastique étira les lèvres de la jeune femme, amusée comme toujours des titres pompeux donnés à celle qu'elle avait vu cheminer d'adolescente capricieuse à Déesse bienveillante. Elle hocha la tête.

- Mais par la suite, insista Yuna, lors de la bataille contre Hadès vous avez dû traverser les Enfers pour remettre l'Armure Divine d'Athéna ?

- Nos batailles étaient très courtes, rarement plus de quelques jours, répondit l'autre en haussant les épaules. Je pense que vous serez de bien meilleurs stratège que nous, ajouta-t-elle avec un geste avenant.

Soma leva dédaigneusement les yeux au ciel, avant de détourner le regard. Il s'agaçait de voir ses amis papillonner autour de cette pâle lumière, piètre reflet de sa grandeur passée. Ce Chevalier était visiblement l'ombre d'elle-même, cependant ses sourires fiers et ses répliques pédantes la gonflaient d'orgueil devant ces jeunes recrues. Tous buvaient ses paroles, penchés vers elle comme un oracle, alors que lui-même ne voyait qu'une femme affaiblie. Obnubilé sur la superbe de Nathalie, il ne percevait pas la propre suffisance avec laquelle il l'enveloppait du regard.

Irrité par ce spectacle, il s'éloigna de quelques pas. Il remarqua le premier l'affolement les voyants lumineux des étranges appareils entassés au mur. Un faible murmure captiva son attention, et il se dirigea vers le plan de travail. Nathalie le devança, porta à son oreille le casque de réception connecté à ses machines, et, s'appuyant sur le bord de la table, écouta avec attention. Son visage, d'abord soucieux, épanoui au fur et à mesure. Remarquant la curiosité de son jeune invité, elle lui tendit les écouteurs avec un sourire bienveillant. Un flot de notes lointaines harmonieuses mais grésillant à travers la mauvaise transmission radio inonda ses tympans.- Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-il en désignant l'amoncellement d'instruments arc-bouté sur le bureau.

- Un transmetteur qui enregistre les bruits des fonds marins. C'est pour étudier la faune marine.

La jeune femme empoigna une manette, pianota quelques instants sur le clavier, absorbée, puis, avec une excitation non contenue, lança la commande. Aussitôt Soma perçut à travers le casque une mélodie courte, épurée, nettement enregistrée, contrairement à ce qu'il avait pu entendre auparavant.- Vous venez de l'émettre ?

Elle acquiesça d'un clin d'œil, saisit au vol une longue vue posée sur son bureau, et sortit.

Haussant les épaules, Soma s'approcha de la table où ses compagnons achevaient les préparatifs. Dès que Nathalie avait été hors de vue, Yuna avait ouvert la bourse, et commencer à compter l'argent. Le jeune Chevalier du Lion poussa un sifflement admiratif.

- On n'aura jamais eu autant d'économie !

- Ce n'est pas une raison pour le dépenser, le taquina la jeune blonde. Il va falloir vivre longtemps dessus.

- On a déjà de la chance de nous faire aider financièrement, acquiesça Ryuho. Shun et Nathalie se privent pour nous.

- Ils sont médecins, non ? répliqua Soma.

- Seulement Nathalie, et ils utilisent une bonne partie de sa paye pour financer la santé des leurs patients en Afrique.

- Pourquoi Nathalie n'est-elle pas là-bas, d'ailleurs ? demanda curieusement Koga.

Son ami secoua tristement la tête.

- Sa santé ne le lui permet plus.

- En tout cas, heureusement qu'on est tombée sur elle, renchérit gaiment Yuna, désirant esquiver le sujet épineux de la blessure de leur hôte. Avec tout ça, on sera au prochain objectif en un rien de temps, ajouta-t-elle en désignant le matériel rassemblé devant eux.

Soma lui-même fut forcé d'acquiescer : il ne pouvait pas dénigrer l'aide précieuse de leur hôte. Koga le dévisageait pensivement : il ne se faisait aucune illusion sur la piètre impression que Nathalie faisait sur son ami. Laissant ses compagnons parachever les préparatifs de départ, il se leva et sortit silencieusement.

L'air commençait doucement à s'alourdir en cette fin de matinée d'une pesante chaleur estivale. La brise fraiche balayait son visage, chargeant ses cheveux d'embruns. La main en protection, il parcourut le paysage des yeux. Son regard s'arrêta sur la frêle silhouette de Nathalie, accoudée au bastingage de son navire, fouillant l'horizon de sa lunette d'approche. Hésitant un instant, il prit une grande inspiration et marcha droit sur elle. Le grincement du pont de bois salé tira la jeune femme de ses pensées, et elle se retourna. Koga s'était arrêté timidement, mais elle l'invita à s'avancer d'un sourire bienveillant. Soulagé, le jeune garçon s'approcha, et refusant la longue vue qu'elle lui tendait, se résolu à prendre la parole.

- J'aimerais vous poser quelques questions sur Mademoiselle Saori... je veux dire, Athéna.

Elle se retourna nonchalamment, et s'accouda à la barrière de bois.

- Tu n'étais pas au courant que c'était une déesse, n'est-ce pas ?

Il secoua la tête, troublé. Bien qu'il ait été recueilli par cette femme, il ne connaissait que très peu de chose sur elle. S'il se rappelait confusément des jours aimants de la tendre enfance, elle s'était montrée plus distante dès le début de son entrainement de Chevalier.

- Je ne suis pas encore sûr de réaliser que c'est Athéna elle-même qui m'a élevé...

- Contrairement aux autres Dieux, Athéna est très proche des humains. Bizarrement, c'est à partir du moment où elle a compris quelle était sa vraie nature qu'elle a arrêté de nous prendre de haut, ajouta-t-elle en souriant.

- Elle ne le savait pas dès sa naissance ? s'étonna Koga.

- Non, pour la protéger du Sanctuaire corrompu. Saori a été élevé comme toute héritière de grande fortune japonaise. Autant te dire que nous autres, pauvres orphelins, elle ne nous tenait pas en haute estime...

- Vraiment ?

- Elle était très procédurière, très hautaine, jusqu'à son adolescence. Mais dès qu'elle a réalisé que des hommes pouvaient mourir pour les idéaux qu'elle représentait, elle s'est métamorphosée. Elle voulait absolument être digne de l'engagement des Chevaliers envers elle.

La mélancolie magnifiait les traits maladifs de la vétérante. Ses yeux, perdus dans le lointain, semblaient explorer un temps révolu.

- Elle l'a été ? demanda Soma dans un souffle, effrayé de troubler la méditation du Chevalier du Dauphin.

- Oh oui, Koga. Elle était la bienveillance même.

Nathalie s'ébroua.

- Parfois un peu trop ! Elle nous avait strictement interdit de participer à la Guerre Sainte, sous prétexte que nous avions déjà assez combattu pour elle.

Elle se tourna vers le jeune garçon.

- Elle me parlait souvent de toi dans ses lettres d'ailleurs, se demandant si elle avait bien fait en laissant Shaina t'entrainer. Elle voulait t'épargner cette vie de galère.

- Vous saviez déjà qui j'étais ?

Nathalie retint un éclat de rire.

- Comment ne pourrais-je pas connaître le grand Koga, Chevalier de Pégase, élevé par Athéna elle-même et successeur de Seiya le Déicide !

Le jeune guerrier rougit sous cet éloge, confus : jamais Saori ne lui avait parlé de Nathalie.

- De toute façon, je t'avais déjà rencontré, tu sais, ajouta-t-elle.

Elle sourit tristement devant le regard interrogatif de son invité, et se tourna face à la mer. Elle porta la main à son foulard, dérangé par la brise.

- Le jour où Seiya t'a sauvé... C'était le jour de la deuxième Attaque de Mars. J'y étais aussi.

Koga sentit son sang se glacer dans ses veines. Il avait été sauvé le jour même où les Six Légendaires avaient été blessés ! Le jour même où Nathalie avait perdu sa voix... Il détourna les yeux, embarrassé, ne sachant que répondre.

Un silence pesant s'installa. Le ressac des vagues remplaça leurs paroles, emplit l'atmosphère, étira le temps. Koga dansait maladroitement d'un pied sur l'autre. Nathalie passa une main dans sa cascade brune, et se tourna vers le jeune Chevalier. La peine de ses yeux noisette l'inondait d'une lumière grise, effaçait le masque d'entrain persévérant qu'elle revêtait souvent. La combattante s'effaçait, laissait place à la blessée qu'elle était également.

- Est-ce que tu penses vraiment qu'Athéna est encore en vie ? demanda-t-elle tristement.

Dérouté par le timbre doux et suppliant de la vétérante, il réfléchit un instant avant de répondre. Après une grande inspiration, il lui rendit son regard.

- Je refuse de croire à sa mort. Yuna a étudié la science des astres, et elle affirme que l'étoile d'Athéna ne s'est pas éteinte.

Il gagnait en confiance au fur et à mesure que les mots coulaient de sa bouche, naturellement, simplement.- Pavlin du Paon nous a révélé que Mars la gardait encore prisonnière. Cela me suffit.

Nathalie hocha lentement la tête, avant de perdre son regard sur l'horizon.

- Je l'espère. C'est si dur de devoir suivre cette histoire de si loin.

Le temps se suspendit un bref instant dans les pupilles éteinte de Nathalie, avant que leur étincelle insolente ne s'y rallume, plus féroce que jamais. Elle se redressa.

- J'ai toujours douté de la mort de Seiya, sans savoir pourquoi. Et je douterai aussi de celle de Saori. A vous de me la ramener saine et sauve ! lança-t-elle au jeune garçon avec malice.

Se saisissant de sa lunette d'approche, elle reprit l'examen de la ligne d'horizon, face au vent du large. C'est alors qu'il l'aperçut, elle, à travers le torrent de son foulard. Elle jetait sur toute la personne de Nathalie une ombre de chagrin, l'ombre de son impuissance, l'ombre de sa vocation tuée, une ombre telle qu'elle éclipsait même le pétillement déterminé de ses prunelles et qui la vieillissait d'une décennie.

Sa cicatrice.

Telle un cratère torturé à la base de son larynx, hérissée de crevasses et de vallées irradiant d'un poinçon irrégulier à fond de fibrine, la cicatrice du doigt de Mars qui avait broyé les cordes vocales du Chevalier du Dauphin.

Effrayé, Koga leva craintivement les yeux vers le visage de la vétérante. Elle lui parut grandie dans sa déchéance, superbe dans son naufrage, inébranlable dans sa chute, tout en semblant amoindrie et brisée par cette pénible fatalité gravée à jamais dans sa chair.

La brise souffla, le foulard camoufla comme d'ordinaire la blessure, et la vision disparut.

Remué jusqu'au fond de ces entrailles, Koga la laissa seule, trop saisi pour prononcer le moindre mot.

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Merci d'avoir lu, et à la semaine prochaine !