Bonjour ! Si vous pensiez être au bout de vos surprises, vous serez peut-être aussi étonnés que les Bronzes Omega pour ce quatrième chapitre.

Encore une fois, merci pour les fav et les review (auxquelles je réponds par MP), et bonne lecture !

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Le déjeuner, joyeusement préparé par la compagnie, tira quelque peu Koga de ses pensées émues. Il n'avait parlé à personne de son entretien avec Nathalie, mais un simple regard avait suffi à Ryuho pour comprendre la cause des préoccupations de son ami. Bien que plus jeune, le jeune Chevalier du Dragon était familiarisé avec les horreurs de la guerre en raison de sa fréquentation des Six Légendaires. Son père Shiryu ne lui avait jamais dissimulé l'étendu des blessures qu'il avait essuyées, ni le nombre de morts astronomique qui avait jalonné sa vie de combattant. De tristes histoires de frères ennemis, d'anciens amis condamnés à l'affrontement, de sacrifices inutiles, contées comme source d'enseignement et devoir de mémoire, lui avait été relatées dès son enfance. Il gardait précieusement le nom des anciens alliés de son père, tombés au combat, et le récit raconté par la moindre cicatrice des Six Légendaires. Cependant, son tact et son sens de l'observation l'avait toujours incité à mimer l'ignorance devant Nathalie, si fière et peu encline à parler de ses dernières blessures. Il conseilla tacitement Koga de garder le silence, mais c'était inutile : jamais le Chevalier de Pégase n'aurait osé évoquer devant la vérétante la terrible image qu'il avait entrevue.

Alors que les jeunes gens s'affairaient à la vaisselle, leur hôte leur proposa une décoction de plantes envoyée par Shunrei, la mère de Ryuho.

- L'espèce de thé amer que tu m'avais fait gouter une fois ? demanda Koga à l'intention du jeune Chevalier.

- Tu devrais vraiment en boire, acquiesça son ami. C'est excellent pour relaxer les muscles et se préparer au combat.

- Les plantes qui soignent, très peu pour moi. Vous auriez du café par hasard ?

Nathalie sourit, et alluma sa vieille cafetière.

- Tu peux les regarder, tu sais ! lança-t-elle par-dessus son épaule en avisant Aria, absorbée par une collection de livres alignés sur une étagère.

La jeune adolescente sursauta, et recula précipitamment, comme prise en flagrant délit. Yuna cependant s'était approchée.

- Ce sont des albums photographiques ? s'étonna-t-elle.

Aiguillonnée par la curiosité, Aria s'approcha de nouveau.

- C'est la première fois que je vois des photographies imprimées et non pas numériques... murmura-t-elle, fascinée.

- Ca ne me rajeunit pas tout ça ! lança leur hôte en retenant un éclat de rire. Le troisième en partant de la gauche, Ryuho, c'est l'album de mariage de tes parents.

Saisissant l'ouvrage indiqué, Yuna s'installa sur le canapé, suivie de sa jeune protégée. La première photo, aussi grande que le livre lui-même, représentait Shiryu et Shunrei en tenue traditionnelle devant la cascade des Cinq Pics. Ils avaient à peine vingt ans, rayonnaient de bonheur. Malgré lui, Soma se pencha, avide de voir un si grand Chevalier. Ses yeux allaient de Ryuho à son père : c'était son portrait craché. Leurs cheveux de jais, qu'ils portaient longs l'un comme l'autre, encadraient leurs visages, l'un rectiligne, l'autre encore marqué par les dernières rondeurs de l'enfance. L'ancien Chevalier du Dragon avait un port altier, un corps athlétique, et gardait les yeux fermés : il avait perdu la vue sur Atlantis, lors de la guerre contre Poséidon.

Les pages et les photos défilaient, découvrant sans cesse ces Chevaliers aux noms légendaires : Shiryu du Dragon, Hyoga du Cygne, Shun d'Andromède, Nathalie du Dauphin et Seiya de Pégase. Seul manquait Ikki du Phénix, absent lors de la cérémonie. Soma ne pouvait s'empêcher de comparer la jeune Nathalie, sortant tout juste de l'adolescence, extravertie et débordante d'énergie, splendide dans son sourire et sa robe d'honneur, à celle qu'il avait sous les yeux, plus fatiguée, plus faible, plus vieille. Koga quant à lui ne pouvait détacher les yeux de la moindre représentation de Seiya : sur chaque photo il semblait enjoué, malicieux, bien loin de l'image sérieuse et sévère qu'il avait du Chevalier Légendaire.

Bientôt, l'album ne suffit plus aux jeunes invités, et chacun saisit un ouvrage à la volée, chacun avide d'y découvrir ce qu'il cherchait. Si Koga se focalisait sur son sauveur, si Yuna cherchait d'anciennes images de son hôte, si Ryuho fouinait à la recherche de l'adolescence de son père, Soma attrapait tout ce qui touchait de près ou de loin les Six Légendaire. Nathalie, amusée, terminait de nettoyer la cuisine en répondant aux nombreuses questions dont on la pressait.

- Mon père est vraiment venu à un anniversaire en Armure ? s'ébahissait Ryuho.

- Il a dit qu'il n'avait rien de plus brillant ! lançait-elle en riant.

- Ces Armures sont si différents des Clothstones que j'ai déjà vu... murmurait Aria.

- C'est normal, lui expliquait Yuna. Les Armures ont changé d'apparence durant la guerre contre Mars, en même temps que le cosmos de chaque Chevaliers s'alliait à un élément.

Soma semblait graver dans sa mémoire chaque détail des tenues de combat de cet ancien temps. Il parcourrait les photos, les pages, les albums, insatiable. Entre ses mains défilaient une myriade de reliques, souvenirs de l'apogée du règne de cette Athéna qui ne se réincarnait que tous les deux cents ans. Tout un univers de légendes semblait soudain prendre corps sous ses doigts, et enfin il fixait dans sa mémoire le véritable visage de tous ces grands noms qui avaient peuplé son enfance. Il revenait toujours plus loin en arrière, remontant le temps à travers ces photographies, parvenant sans s'en rendre compte au premier recueil chronologique. Ses premières pages étaient occupées par des produits dérivés du Tournoi Galactique : sur de vieilles cartes postales, les Chevaliers de Bronzes étaient spectaculairement mis en scène à grand renfort de retouches photographiques. Soma ne put s'empêcher de sourire devant ces réclames usées et passées de mode. Il allait ranger l'album, lorsqu'une photographie glissée contre la troisième de couverture s'échappa. Il s'en saisit, jeta rapidement un regard dessus, puis se pencha sur elle et ne put s'en détacher, captivé. Il avait trouvé son Graal figé sur ce papier brillant, alors qu'il ignorait même ce qu'il cherchait inconsciemment.

C'était visiblement une scène se déroulant peu après la Bataille du Sanctuaire. Les Six légendaires étaient rassemblés sur des sofas d'une blancheur d'hôpital, semblant discuter joyeusement, malgré les bandages et perfusions dont ils étaient bardés. La conversation était animée, semblant presque jaillir de son support miroitant : partout le mouvement, la vie, la complicité contrastaient avec les mines défaites et étirés d'épuisement. La victoire était savoureuse, surtout partagée entre compagnons d'arme : ils avaient mis un terme à la Guerre Civile qui faisait rage depuis plus de dix ans !

Son regard s'arrêta sur la silhouette d'une demoiselle, négligemment assise en travers d'un fauteuil immaculé. A peine plus jeune qu'il ne l'était lui-même actuellement, ses traits tirés de fatigue ne pouvaient altérer la fraicheur qu'elle exalait à la fleur de son adolescence. Son T-shirt, quoiqu'un peu grand et cependant bien loin de dissimuler ses formes en pleine croissance, dessinait ses épaules musclées et lui laissait la pleine liberté de mouvement à laquelle elle aspirait. D'un short coloré émergeaient deux jambes interminables, dont les mollets puissants s'étalaient sans honte sur l'accoudoir du sofa. Le tissu, entrainé dans le mouvement de l'ensemble de ce corps débordant d'énergie, découvrait volontiers hématomes et ecchymoses qui maculaient la peau brulée par le soleil. Le visage était percé de deux prunelles pétillantes, et dévisageait effrontément Hyoga du Cygne. Une cascade de cheveux bruns, distraitement remontée en queue de cheval, inondait d'un torrent tortueux son cou tendu vers son compagnon d'arme. Malgré le désintérêt évident de la jeune fille pour le paraitre et sa musculature affirmée –ou peut-être à cause d'eux- elle était éclatante d'une féminité brute et sauvage.

Soma réalisa soudain l'identité de cette apparition d'un autre temps dont il ne pouvait détacher les yeux : Nathalie du Dauphin. Son coeur se serra d'émotion en voyant de ses yeux ce qu'il avait toujours espérer : un Chevalier de son âge au sortir d'un des plus grands exploits de ce siècle, un grade de Bronze ayant affronté et battu des grades d'Or, un adolescent ayant prouvé sa valeur et défendu ses idéaux comme lui, jeune Chevalier du Petit Lion, rêvait de le faire.

Pourtant, c'est à peine s'il parvenait à protéger le véritable parti d'Athéna dans cette Guerre, où, sans se l'avouer, il se sentait insignifiant. Il soupira. Le jeune roux releva pensivement les yeux vers leur hôte, cette femme affaiblie et vieillie prématurément par les épreuves qu'elle avait traversée. Ses yeux allaient de la photographie à la réalité, ne pouvant s'empêcher de dénombrer les différences. Même l'éclat indicible de ses yeux lui sembla s'amenuir. Néanmoins, si cette Nathalie n'était que l'ombre d'elle-même, elle avait été un Chevalier extraordinaire dont il n'espérait même pas atteindre la cheville. Il regrettait simplement qu'à présent, cette grande vétérante ne lui inspire plus que de la pitié –qui avait au moins pris la place du mépris dans son cœur gonflé d'empathie condescendante.

Il contempla encore un instant la photographie, rangea l'album et se plongea dans la discussion générale. Tous avaient abandonné leur livre pour admirer une photo que montrait Ryuho.

On y voyait un jeune enfant d'environ six ans, jouant sur la plage de galet près de la maison. Sa grosse tête d'enfant se perdait dans une forêt de cheveux châtain, et semblait prête à basculer à tout moment sur ce petit corps vêtu simplement. Sa position surtout éveillait l'attention : il se tenait au centre d'une corde à sauter disposée en spirale autour de lui, et imitait plus qu'imparfaitement une garde de combat. Son air concentré, ses lèvres charnues tordues d'une moue sérieuse et ses sourcils froncés sur ses yeux bruns contrastait comiquement avec sa petite taille.

C'était Aliolia, le fils de Shun et Nathalie.

- Qu'est-ce qu'il a grandi ! s'ébahissait Ryuho. Je vois qu'il aime toujours autant imiter la Nébuleuse d'Andromède de son père.

- C'est marrant, il ressemble un peu à Shun en plus, intervint Koga.

Nathalie sourit.

- C'est drôle que tu dises ça, car Shun n'est pas son père biologique.

Devant l'étonnement de ses invités, la vétérante se mit en devoir d'expliquer qu'Aliolia était en réalité le fils d'un Chevalier d'Argent tombé au combat avant sa naissance, Rigel du Sextant. Sa mère étant morte en couche, Saori avait proposé à Shun et Nathalie de s'occuper de l'enfant : ils cherchaient justement à adopter à cette époque.

- Il me semble avoir déjà entendu ce prénom, lança pensivement Soma.

- C'est celui de l'ancien Chevalier d'Or du Lion : c'est son signe astrologique, l'éclaira Ryuho.

- Ce n'est pas vraiment pour ça qu'on a appelé notre fils comme lui. C'était un grand guerrier, loyal, courageux, féroce. C'est le premier Chevalier d'Or qu'on a réussi à convaincre de la légitimé de Saori... Je dois avoir une photo de lui dans les premiers albums.

La recherche archéologique de la jeune compagnie reprit de plus belle, chacun se dispersant devant l'un ou l'autre de ces reliques.

Peu après, dans cette ambiance exaltée par l'évocation de légendes modernes, Nathalie cessa soudain de donner la réplique aux jeunes guerriers enthousiastes. Ils la virent tendre l'oreille avec attention, puis se relever avec un sourire éclatant.

- Enfin, les voila !

Inquiète, Yuna ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil interrogatif à ses amis, qui lui renvoyèrent sa propre incompréhension. Elle aurait préféré que personne hormis leur hôte ne soit au courant de leur présence en ces lieux. Cependant, Ryuho sortit à la suite de Nathalie sans marquer la moindre hésitation, et rassurés par la confiance de leur ami, ses compagnons ne tardèrent pas à le suivre.

La luminosité crue du ciel sans nuage, sublimée par l'étendue d'eau proche, agressa Koga dès qu'il eut passé le pas de la porte. La main en visière, il s'efforça d'explorer les alentours, puis de guetter la route. Cependant, personne n'approchait. Il se retourna, interloqué, vers Nathalie. Etonnement, elle ne fixait pas les chemins, mais l'Océan battant les flancs de la jetée.

D'abord, il ne distingua rien d'autre que le mouvement perpétuel des vagues, ravinant la surface de la crique. Pourtant, plus les secondes s'égrenaient, plus il lui semblait apercevoir d'étranges rides ne respectant pas le rythme régulier du ressac. Il plissa les yeux, s'obstinant à épier l'eau moirée, devinant des sillons d'écume sans en comprendre l'origine. Soudain, un son frappa son tympan avec un tel effet de surprise que le jeune garçon chancela et manqua de trébucher. C'était une trille pure, parfaite, qui provenait de l'Océan lui-même. D'autres lui répondirent, et un orchestre harmonieux s'organisa, semblant provenir des quatre points de l'horizon, emplissant l'espace de leur mélodie enjouée.

Nathalie saisit alors le bras d'Aria, et lui montra un point face à eux. La jeune fille ne put retenir un cri de surprise : elle n'avait jamais vu un tel animal de toute sa vie !

Yuna se pencha, suivit des yeux le doigt de leur hôte, et se figea. Le rire de Ryuho se mêla aux harmonies des chanteurs marins. Comprenant enfin de quoi il retournait, les jeunes Chevaliers réalisèrent soudain que la maison et la jetée était encerclées par ces formes fuyantes, glissant dans les vagues : un troupeau de dauphins !

- Tu te rappelles l'enregistrement que j'ai diffusé tout à l'heure ? demanda Nathalie en se tournant vers Soma. C'était pour les appeler.

- Je suis heureux d'enfin les rencontrer, intervint Ryuho en s'approchant d'elle. Tu m'as parlé d'eux si souvent !

Il se retourna vers l'horizon, et examina le gracieux ballet dont ils étaient le centre.

- Lequel est le tien ? demanda-t-il avec curiosité.

Koga ne put retenir son étonnement.

- Comment ça, le sien ?

Son regard se porta naturellement vers Nathalie, mais il se détourna aussitôt en rougissant. D'un geste ample et naturel, leur hôte se débarrassait de sa robe. Elle remarqua la confusion du jeune garçon, et le bouscula avec malice. Il leva timidement les yeux, et remarqua, honteux, qu'elle portait un maillot de bain noir sous sa tenue. Involontairement, toute l'attention se concentra sur elle, et le silence se fit. Ryuho se détourna tristement : il connaissait déjà trop bien ce spectacle.

Constitué d'une seule pièce, le tissu de jais dévoilait de grandes taches sombres, luminescent faiblement malgré l'ardeur du soleil. Recouvrant des pans entiers de la musculature fine et usée, les marques semblaient s'enfoncer en profondeur dans sa chair, mouvant et ondulant au gré des galaxies qui y dérivaient librement. Yuna frissonna en contemplant l'immense stigmate qui dévorait l'ensemble de la jambe droite et la partie supérieure de la cuisse gauche : la boiterie fugace et légère de la vétérante avait trouvé son explication. Si les bras n'étaient pas atteints, les jours dans l'étoffe élastique laissait deviner l'étendue de la plaie, remontant sur le ventre et le dos. Soma fixait la peau tendue et luisante, chutant de la hauteur incommensurable de ses préjugés : la Blessure de Mars dévorait près de la moitié du corps de Nathalie !

Koga gardait le silence, atterré : il avait déjà été témoin des ravages d'un tel phénomène, et il avait conscience de son retentissement pesant. Il avait vu Shun souffrir en silence, presque à chaque effort, et surtout lors d'un combat : pourtant, son propre fardeau ne dépassait pas la surface de son bras !

Bien consciente du triste effet qu'elle produisait, Nathalie tentait de dissiper le malaise ambiant en contrebalançant son aspect affaibli par son énergie débordante. Elle attacha un ruban au ras de son cou et se débarrassa de son foulard immaculé, découvrant pour la première fois la naissance de ses clavicules saillantes. Koga blêmit, comprenant qu'elle dissimulait ainsi sa cicatrice.

A la base de sa nuque, entre la naissance de ses omoplates, sa tenue démasquait un deuxième tatouage. Se camouflant régulièrement dans la cascade de cheveux sombres, entre les mèches rebelles se dévoilait par saccade un dragon serpent se mordant férocement la queue. Le motif, sauvage, bestial, irradiait d'une puissance latente, prêt à bondir comme une panthère, et magnifiait le regard décidé de la jeune femme. Ryuho sourit : il savait que ce motif était connu de nombreux Chevaliers, car se découvrant quand Nathalie du Dauphin attachait ses cheveux farouchement pour se battre.

- Je ne m'attendais pas à faire un tel effet, lança-t-elle joyeusement avec un clin d'œil.

Soma sentit le rouge monter aux joues, et s'arracha le premier à la contemplation morbide de ces blessures mythologiques. Il entendit le bruit éclaboussant d'un plongeon : la jeune femme fendait déjà les flots, en compagnie des animaux marins.

Passant volontairement outre les plaies de leur hôte, Ryuho se mit en devoir de leur expliquer la présence des dauphins. Reconnaissant d'esquiver ce sujet épineux, ses compagnons l'écoutèrent avec attention. La plupart d'entre eux savaient déjà que la principale arme de Nathalie du Dauphin était sa voix, lui permettant à la fois d'attaquer et de se défendre. C'était d'ailleurs pour cette raison que Mars, dans l'ardeur de la bataille, lui avait broyé les cordes vocales, oubliant dans sa rage que le Chevalier pourrait suppléer sa voix défaillante par le septième sens.

- Eh bien, sa voix lui permettait de communiquer avec les dauphins.

- C'est stupide, ricana Soma. Moi je ne suis pas capable de discuter avec un lion !

- Parce que tu en as déjà rencontré un peut-être ? le taquina Yuna. De toute façon, je te parie que tu ne sais même pas rugir !

- Ce n'est pas un cas isolé, reprit Ryuho. Fenrir d'Alioth, l'ancien Guerrier d'Epsilon d'Asgard, commandait une meute de loups, et Jamian du Corbeau une nuée d'oiseau.

Soma se renfrogna avec une moue incrédule. Malgré son scepticisme, il était mouché par la précision avec laquelle son jeune ami récitait les exemples des guerriers passés.

- Et c'est quoi cette histoire de son dauphin ? intervint Koga, curieux.

- C'est un peu compliqué... Vous connaissez l'histoire de la constellation du Dauphin ?

Yuna acquiesca : elle avait longuement étudié l'antique science des étoiles. Comme beaucoup de personnages mythologiques, le Dauphin avait porté au ciel à sa mort. Celle-ci avait été particulièrement héroïque : attiré par le son de la cythare d'Arion de Méthymne, condamné au supplice de la planche par un équipage peu scrupuleux avide des richesses du poète, le dauphin l'avait porté sur son propre dos jusqu'au cap Ténare, où il succomba d'épuisement. Emu par son sacrifice, Arion avait prié Poséidon de rendre hommage au courageux animal.

Ryuho confirma la légende, et prolongea les explications : le Chevalier du Dauphin descendait symboliquement du poète Arion, qu'on disait premier détenteur de ce titre. Devant la difficulté à pourvoir le poste en raison des compétences particulières requises, Athéna avait décidé qu'un Dauphin issu en ligne direct de l'animal mythologique soit lié à chacun des représentants de ce grade. Ce compagnon, digne professeur dans l'art du chant, guidait le Chevalier depuis le jour de son adoubement, et mourrait avec lui.

Tout au long de leur discussion, les jeunes gens s'étaient assis le long de la jetée, observant le gracieux ballet des ondes. Parfois, leur regard fouillait la surface des flots à la recherche de leur hôte, mais ils ne pouvaient deviner son sillage. Yuna jeta un coup d'œil ébahi aux gracieux mammifères évoluant autour d'eux.

- Tu veux dire que Nathalie a eu pour Maître un dauphin ?

- Je ne pense pas qu'elle le reconnaisse, mais on peut dire ça !

Les jeunes Chevaliers sursautèrent, et se redressèrent d'un bond. La voix qu'ils avaient sentie plutôt qu'entendue leur était étrangère : si elle leur parvenait de la même façon que celle de Nathalie, elle en était toute différente, et ne ressemblait à rien de connu ni même d'humanoïde. Le timbre enjoué semblait aller et venir comme le ressac des vagues, à la fois murmurant et rugissant, emplissant chaque point de l'atmosphère de manière égale. Devant leur surprise, la voix éclata d'un rire cristallin, innocent et joyeux. L'attention des adolescents tomba enfin sur un dauphin à la peau argenté, immobile à quelques encablures, qui semblait les détailler de sa paire d'yeux pétillante et amusée. Les jeunes gens échangèrent un regard mal assuré, ne sachant comment réagir sans se couvrir de ridicule. Le mammifère entama une phrase musicale aigue et bondissante, et Nathalie s'approcha aussitôt d'un coup de talon.

Malgré sa confusion, Soma ne put s'empêcher de remarquer qu'elle se hissa sur la jetée à la force des poignets en dépit de sa musculature fragile.

- Laisse-moi deviner, reprit la voix ronflante et caressante. C'est le plus petit, non ?

Nathalie acquiescça avec un sourire complice.

- Je le savais ! Enchanté de te rencontrer, Ryuho du Dragon, fils de Shiryu de la Balance. Tu ressembles beaucoup à ton père, surtout pour la cosmoénergie.

D'abord ébahi, le jeune garçon s'accroupit avec empressement.

- Enchanté de vous rencontrer, articula-t-il poliment. Je suppose que j'ai l'honneur de parler au Dauphin de Nathalie ?

Soma ne put retenir un rire nerveux. Il était parfaitement impossible qu'il puisse comprendre cet animal, que son ami lui réponde, et que tout le monde trouve cela parfaitement normal ! L'animal en question se retourna vers lui et le considéra avec curiosité.

- Je ne savais pas qu'il existait de telle couleur de poil chez les humains, constata-t-il, les yeux rivés sur la crinière rousse du jeune garçon. Il est malade ?

Souriant du désinvolte puéril de son compagnon, expression même de sa nature innocente et naïve, Nathalie s'adressa à ses invités abasourdis.

- Il est éveillé au septième sens, au même titre que les Chevaliers. Il vous comprend.

- Comment vous appelez-vous ? demanda Yuna, timide et intriguée, s'habituant peu à peu à l'étrange de la situation.

Le dauphin lança quelques notes.

- C'est l'un de mes noms, mais aucun ne se prononce dans votre langue.

Il s'ébroua, mouillant ses flancs qui perlaient d'écume.

- J'avais tellement hâte de vous rencontrer ! Ma sœur Nathalie m'a raconté brièvement votre épopée, surtout comment vous avez failli vous noyer !

Il retroussa son long museau, comme follement amusé par cette anecdote. L'idée qu'un humain, un Chevalier d'autant plus, pouvait mourir étouffé par le milieu dans lequel il vivait et d'où il puisait son essence vitale lui semblait totalement saugrenue.

- Si vous le souhaitez, vous pouvez nager sans crainte avec nous, maintenant, reprit-il joyeusement. Nous veillerons sur vous.

Rien ne lui paraissait plus naturel que de nager avec des inconnus pour lier connaissance : il ne comprit donc pas l'hésitation des jeunes gens. Il ne se formalisa pas, et les priait instamment de le rejoindre dans la baie. Koga balança encore un instant, mais l'insouciance de la jeunesse combinée avec l'incertitude des temps de guerre l'envahissait volontiers, l'engageant à profiter de chaque instant où il se sentait vivre. L'excitation de l'inconnu le saisit aux entrailles, et sans écouter Yuna qui recommandait d'être prudente quant à l'heure, il commença à se débarrasser de son haut. La jeune blonde leva les yeux au ciel.

- Tu ne vas pas te baigner avec les affaires prêtées par Nathalie quand même ! lança-t-elle sur un ton de reproche.

Leur hôte la bouscula gentiment.

- Ce n'est pas grave, va. De toute façon, vous n'allez pas partir avec ces vêtements trois fois trop grands !

Ryuho, d'abord intimidé par la présence de ce Dauphin dont Nathalie lui avait si souvent parlé, se laissa convaincre par l'enthousiasme de son ami, et sauta avec lui de la jetée. L'eau froide lui saisit brusquement les muscles, et il savoura avec délice le plaisir de se sentir immergé. Le jeune Chevalier du Dragon s'était toujours senti à son aise dans les rivières et les lacs, et son inclinaison naturelle s'était renforcée depuis sa maitrise de sa cosmoénergie placée sous le signe de l'eau. Cependant, il avait rarement l'occasion de nager dans l'Océan, et la sensation du sel qui chatouillait ses lèvres avait pour lui le charme de l'exotique. A peine avait-il plongé qu'il se sentit entouré par des corps mouvants, dont il effleurait parfois la peau luisante du bout des pieds. A chaque contact, il frissonnait d'envie, espérant sans cesse pouvoir toucher réellement ces formes insaisissables. En remontant à la surface, il constata qu'il était en effet entouré de dauphins curieux qui, attirés par l'étranger, formaient un cortège autour de lui. Fasciné, il avança respectueusement une main tremblante d'émotion vers les flancs battus par les vagues d'un animal proche. Celui-ci se laissait faire, surnageant tranquillement. Quand enfin Ryuho passa son bras autour de son corps profilé, il poussa une trille d'allégresse, et alla de l'avant, entrainant le jeune garçon qui riait aux éclats.

Koga n'était pas en reste, et tantôt luttant de vitesse contre les mammifères, tantôt se laissant emporter par leur nageoire, il fit presque le tour du troupeau. Heureux de sentir ses muscles jouer dans ce milieu liquide au repos, il savourait l'étendue de ses forces. Parfois, il sentait le Dauphin de Nathalie approcher, et l'apostrophait joyeusement. Se retournant vers la jetée, il constata avec plaisir que Yuna et Aria s'étaient elles aussi jetées à l'eau. En effet, à quelques encablures, la plus jeune caressait timidement un petit dauphin, visiblement âgé de quelques mois, avec une attention concentrée et sérieuse, sous l'œil attentif de ses parents. Yuna fendait les vagues non loin, profitant avec plaisir du répit qui leur était accordé, et inondant le Dauphin de questions, auxquelles ce dernier répondait avec une naïveté touchante.

Seul sur le quai était resté Soma. Accroupi au bord de l'aplomb au risque de tomber, il fouillait l'Océan du regard, apostrophait ses amis en riant, visiblement enthousiaste.

- Pourquoi est-ce qu'il ne nous rejoint pas ? s'étonna Nathalie. Ce n'est pas l'envie qui lui en manque, on dirait.

- En fait, Soma ne sait pas nager... répondit Ryuho tout bas.

- Je ne vais pas le laisser tout seul alors, lança-t-elle malicieusement en prenant son élan.

Un instant plus tard, elle se hissait près du jeune Chevalier. Celui-ci se releva, visiblement gêné. Il détestait être ainsi mis en défaut devant ses échecs, et préparait déjà sa répartie cinglante à une éventuelle question légèrement moqueuse. A sa grande surprise, prétextant la fatigue, son hôte s'assit près de lui, et commença également à s'amuser du spectacle. D'abord suspicieux et mal à l'aise, Soma oublia rapidement sa présence, absorbé par la scène débordante de vie qui s'étalait sous ses yeux. Il regrettait ne pouvoir y participer, mais, à l'exact opposé de Ryuho, il n'avait jamais réussi à surmonter sa révulsion pour les eaux profondes. Certains attribuaient cette peur secrète à sa cosmoénergie placée sous le signe du feu, et il se complaisait volontiers dans cette excuse. S'inventant qu'il restait sur la berge pour surveiller l'heure et Aria, il se laissait envahir par l'exaltation de la situation, son attention entièrement fixée sur l'Océan déroulant son tapis à ses pieds.

Sans doute trop absorbé par la chasse que Koga faisait à un jeune dauphin, il fut pris au dépourvu quand Nathalie le poussa brusquement à l'eau. Dérouté par la force que leur hôte avait déployée pour envoyer valser son corps en pleine croissance, il se sentit englobé par un milieu étouffant et humide avant même d'avoir repris ses esprits. Le souvenir de la tempête de la veille le saisit aux entrailles, et il battit désespérément des talons à la recherche d'un point d'appui. Pourtant, l'eau fuyait sous ses coups sans lui résister et l'absence totale de surface solide le pétrifia. Malgré sa crainte des ténèbres des abysses, il ne put s'empêcher de fermer les yeux, cédant à la panique.

Alors qu'il espaçait ses mouvements, paralysé, un corps glacé et rugueux se glissa délicatement sous son bras. Ce contact, empli d'une étrange chaleur, le calma aussitôt, et un curieux sentiment de sécurité l'envahit. Il rouvrit les yeux, et croisa le regard du Dauphin, qui le soutenait avec précaution. Semblant rassuré quant à l'état d'esprit du jeune Chevalier, il se mit à chanter. Sous la surface, ses trilles ondulaient et se mariaient avec une harmonie toute particulière. Se laissant entrainer, Soma, étonné de lui-même, parcouru quelques encablures avant de se faire doucement tracter vers la surface. Il creva les vagues écumeuses, et prit une grande bouffée d'oxygène.

Il secoua la tête, remettant sa tignasse et ses idées en place, quand un rire enjoué lui parvint. Nathalie, toujours assise sur la jetée, balançait joyeusement ses jambes en contemplant la scène.

- Eh bien, quel baptême du feu ! Tu t'en sors vraiment bien !

Ne sachant comment il devait réagir face à ce compliment, le jeune adolescent se braqua, gesticulant maladroitement, n'ayant aucune idée de ce qu'il devait faire de ses membres.

- Heureusement qu'il était là, c'était malin de me pousser à l'eau !

- Du calme, petit humain, c'était mon idée, lança le mammifère avec amusement. Cela aurait été dommage de ne pas nager ensemble, tout de même.

A travers sa fierté blessée, il vint à l'idée du jeune rouquin que si on lui avait simplement proposé, il aurait catégoriquement refusé l'invitation. Le prendre par surprise était en effet le seul moyen de le faire entrer dans l'eau. Comprenant enfin qu'il n'était pas le dindon d'une quelconque farce, il se détendit et rit lui aussi, s'agrippant toujours fermement à l'animal. A présent qu'il était à l'eau et parfaitement rassuré, force était pour lui de constater que cela n'était pas désagréable. Il remarqua honteusement qu'il n'y avait presque pas de profondeur, et que les ténèbres des abysses qu'il avait cru apercevoir ne provenaient que de son imagination. Le Dauphin sembla s'amuser gentiment de sa confusion, et lui proposa de prendre réellement part à l'ambiance générale. Il hésita encore un instant, mais rangeant son orgueil mal placé, il accepta avec plaisir.

Yuna, qui s'était approchée, inquiète, vint gentiment le bousculer, avant de se hisser à son tour auprès de Nathalie.

- Astucieux stratagème, mais je crois qu'il se vengera, lança-t-elle avec amusement.

- Qu'il ose, répondit leur hôte avec un clin d'oeil.

Le silence s'installa entre les deux femmes alors qu'elles regardaient Soma s'éloigner lentement auprès des dauphins. La jeune blonde tordait nerveusement ses pieds : elle brûlait d'envie de poser une question à la vétérante, mais se sentait trop intimidée. L'autre remarqua sa confusion, et, se méprenant sur sa cause, couvrit ses jambes et ses blessures avec un sourire triste. Yuna rougit, bégaya, essaya de se justifier, mais Nathalie balaya le sujet d'un mouvement de tête.

- Je suis vraiment contente de rencontrer le nouveau Chevalier de l'Aigle, lança-t-elle avec une fausse légèreté.

- Vous connaissiez mon prédécesseur ?

Yuna se mordit la lèvre en maudissant sa spontanéité. Déjà la vétérante s'assombrissait, et commençait à triturer nerveusement son éternelle petite boite ronde qu'elle avait tirée de ses affaires.

- C'était un grand Chevalier, et une sacré femme. Je ne sais pas si tu le sais, mais c'est elle qui a entrainé Seiya de Pégase.

La jeune femme perdit son regard dans le lointain, comme immergée dans un flot de souvenir. Yuna gardait respectueusement le silence : un Chevalier prenait rarement sa retraite, et la précédente propriétaire de son Armure était certainement décédée durant la guerre contre Mars.

- C'est amusant que ce soit encore une femme qui porte ton titre, reprit Nathalie en s'ébrouant. Je pense que Marine en aurait été fière : elle n'était pas du genre à se laisser marcher dessus par le patriarcat.

- Elle ne portait pas de masque ? demanda précipitamment Yuna.

C'était précisément le sujet qui occupait ses pensées. Elle-même avait récemment et contre tous décidé de refuser cette obligation faite aux femmes Chevaliers, et cherchait tout le soutien possible. Parfois, elle songeait avec honte aux humiliations auxquelles l'exposait son choix : montrer son visage était considéré comme plus obscène que la nudité même par leur Ordre. Cependant, l'indignation de devoir renoncer symboliquement à sa féminité la révoltait : elle méritait son titre tout autant que ses amis masculins, et elle était bien décidée à le prouver à tous.

- Elle le portait, répondit Nathalie. Quand Saori a levé l'obligation du port du masque, Marine avait déjà été élevée dans l'idée que son visage était une partie qui n'appartenait qu'à elle, une partie intime.

La jeune guerrière marqua un temps de stupéfaction.

- Athéna a levé l'obligation ?

Nathalie la détailla avec étonnement. Yuna rougit, et détourna les yeux.

- Ce n'est pas ce qu'on nous a appris au Sanctuaire...

Un éclair de colère flamba dans les yeux bruns de son hôte.

- Ils ont profité de l'éloignement de Saori pour réimposer la règle ?

Elle esquissa un geste de rage et un juron, puis, se maitrisant, elle avala une pilule soustraite à sa boite. Comme par respect pour Saori, elle reprit plus doucement.

- Athéna pensait qu'en interdisant simplement le masque, elle mettrait dans une position délicate les femmes Chevaliers qui respectaient la tradition depuis leur enfance. Alors elle a alors acté de laisser libre chacune de décider, tout en interdisant à tous de forcer le port ou le non port du masque. C'était la meilleure solution.

Elle se retourna avec surprise et curiosité.

- Mais toi, tu ne le portes pas ?

La jeune blonde rougit de nouveau.

- Non. Je ne me sentais pas à l'aise avec, je vivais ça comme un poids.

Nathalie haussa les épaules.

- Moi aussi ça me gavait pas mal. Ce n'est vraiment pas confortable.

- Vous le portiez ? demanda Yuna avec étonnement.

Sur toutes les photographies qu'elle avait épluchées, elle avait toujours vu son hôte à visage découvert !

- Sur mon lieu d'entrainement, on voyait plutôt ça comme une tenue de cérémonie, et on ne le portait qu'en combat. En revenant pour le Tournoi Galactique, j'étais bien obligée de le porter en public si je ne voulais pas finir exécutée par l'Ordre, mais je le retirais dès que je le pouvais.

Elle retint un éclat de rire.

- Si tu avais vu la tête de Shun et des autres le jour où ils m'ont vu arriver sans masque !

Elle poursuivit en haussant les épaules.

- Quand on a été recherché mort ou vif par le Sanctuaire pour trahison, porter ou non mon masque n'avait plus beaucoup d'importance, et il a rapidement fini à la poubelle.

- Ca a vous dû vous demander beaucoup de courage... murmura Yuna, admirative.

La vétérante haussa les épaules avec un rictus désabusé : elle mettait plutôt sa décision sur le compte de l'insouciance –voire l'inconscience- de la jeunesse peu incline à s'embarrasser de règles inutiles. Elle n'avait pas fait de ce choix un combat, et avait vécu dans l'indifférence totale de ce que ses compagnons pouvaient penser de son comportement.

- Tu sais, tu ne dois pas avoir honte de ne pas porter de masque. On n'est ni les premières, ni les dernières à le refuser.

Yuna sourit timidement : un immense sentiment de sécurité l'envahissait. Elle était profondément heureuse de savoir qu'Athéna et Nathalie le Chevalier légendaire l'appuyaient dans son choix : une nouvelle assurance coulait dans ses veines. La propagande du Sanctuaire avait effacé toutes traces de femmes Chevaliers empruntant cette voie, et elle n'avait pu retrouver de prédécesseurs refusant le masque. A présent, elle pouvait compter sur deux modèles appuyant ou partageant sa décision, deux exemples respectés de tous qui plus est.

Nathalie sourit, semblant lire dans l'esprit du jeune Chevalier, comprendre et excuser les pensées contradictoires de l'adolescente. Elle jeta un coup d'œil à l'heure et, abandonnant ses affaires sur la jetée, alla préparer le dîner. Elle arrêta d'un geste Yuna qui voulut la suivre et lui intima de rester profiter de ce bref répit : la jeune guerrière aurait bientôt suffisamment de choses à se soucier. Yuna acquiesça, reconnaissante, et la regarda s'éloigner pensivement. Elle n'avait pas eu la chance de rencontrer auparavant un appui solide dans cette guerre comme Koga avait eu Shun et Ryuho son père, et elle se sentait d'autant plus proche de Nathalie. Avant de replonger dans les vagues roulant à ses pieds, elle se mit en devoir de plier la tenue de son hôte, oubliée sur les pierres humides d'embruns. Des plis de la robe sombre roula la petite boite orange que Yuna avait remarqué : elle la ramassa, et en lut l'étiquette sans réfléchir.

Oramorph 10 mg, morphine orale.

Elle la retourna, intriguée, et le contenant lui échappa des mains, tombant à l'eau. Elle héla Ryuho, s'ébattant non loin, et celui-ci, serviable, s'approcha rapidement. Il repêcha l'objet, mais s'assombrit lorsque son regard se posa dessus. Déjà Yuna tendait la main, et le jeune garçon la regarda avec réticence.

- Laisse, je vais aller aider Nathalie. Je me suis déjà assez baigné, c'est ton tour ! lança-t-il d'une voix faussement enjouée.

Alerté par l'attitude et le ton de son ami, mauvais menteur, la jeune blonde tiqua. Son regard interrogateur allait de Ryuho à la boite qu'il tenait fermement, cachant l'étiquette de ses doigts. Le jeune garçon dissimulait mal son trouble, triturant de ses doigts ses longs cheveux emmêlés par le sel.

Alors elle saisit la portée de ce médicament, et l'horizon oscilla brusquement quand elle tenta de se remémorer à quelle fréquence Nathalie ingurgitait ces pilules.

Elle se rappela tout à coup que Koga s'était étonné que Nathalie semble peu souffrir de ses blessures malgré leur étendue, alors qu'il avait vu de ses yeux Shun difficilement endurer la douleur sur un seul de ses bras. Yuna fut soudainement prise de vertige devant l'abîme qu'elle venait d'ouvrir, prenant la pleine mesure de l'état dans laquelle se trouvait la vétérante, et quel était le roc auquel elle s'accrochait.

Avec sa lucidité habituelle, Ryuho comprit qu'il était trop tard. Il soupira, et se hissa près de son amie. La jeune fille avala difficilement sa salive, désigna la boite, mais ne parvint pas à prendre la parole.

- Oui, ça la soulage, laissa tristement tomber son ami.

Un silence embarrassé s'installa. Ryuho regardait la jeune fille, cherchant à suivre le cours de ses pensées. Il tenta de justifier Nathalie, expliqua qu'elle avait plongé lors de sa blessure, détruite par la disparition de Seiya, la défaite d'Athéna, la fin de leur compagnie et l'idée d'être muette et incapable de revêtir son Armure. Elle avait alors moins de vingt-cinq ans, et l'impression de sa vie s'écroulait. Elle avait pourtant diminué son consommation lorsqu'elle avait commencé la médecine humanitaire et s'était installée à Gâma, où habitait encore Shun. Lorsque son état de santé s'était dégradé, l'obligeant à cesser ses activités en Afrique et la privant de cette nouvelle raison de vivre, elle avait eu la force de ne pas replonger.

- C'est très dur pour elle. S'il te plaît, ne la juge pas...

Yuna s'ébroua, comme électrifiée, et protesta vivement. Ryuho se trompait totalement sur l'origine de son trouble. Comment aurait-elle pu accuser le Chevalier du Dauphin qui s'était battu pour leur cause jusqu'à finir rongé jusqu'à l'os par ses blessures, par l'incapacité à porter son Armure, par l'impossibilité de poursuivre sa vocation de guerrier et de médecin humanitaire ? Elle était juste horrifiée en jetant un regard sur ce qu'elle devinait être la vie quotidienne de Nathalie : un martyr dans l'indifférence générale de leur Ordre et de son entourage, rendu supportable par son addiction.

Elle échangea un regard avec Ryuho, et devina que lui-même portait depuis le fardeau du secret depuis longtemps et avait œuvré depuis leur arrivée à dissimulé la vérité. Elle avait conscience que la vétérante cachait sciemment son état et sa consommation de stupéfiants, trop fière pour les admettre, enfermant ainsi Ryuho et elle-même dans le silence. Elle comprenait parfaitement l'ampleur du tabou, lui interdisant même d'en parler avec son ami, de peur que Nathalie ou leurs compagnons ne surprennent leur discussion.

Ryuho posa la main sur son bras, semblant partager ses pensées, et elle se calma quelque peu, résignée. Au moins, ils étaient deux.

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Merci d'avoir lu, et à la semaine prochaine !