Chapitre 2: seuls ou presque...
Mon arrivée dans la cuisine est pour le moins remarquée. Tous ou presque ne cessent de me dévisager lorsque je prends place aux côtés de Jared et Jamie, qui a mis deux assiettes de côté pour nous. Il reste encore quelques victuailles de leur expédition. Le traditionnel pain est accompagné de bacon grillé. Une fournée de brioches a même été cuite pour le dessert et tous en prennent avec délice jusqu'à ce même les miettes disparaissent du plateau.
Certains me présentent leurs vœux, manifestant leur joie de me revoir, m'observant pour certains comme une bête curieuse ou comme une miraculée. D'autres, comme Sharon et ses enfants, se tiennent à l'écart, agissant avec moi comme avec Gaby. Imperturbable, Jamie discute avec entrain jusqu'au moment d'aller se coucher.
Nous regagnons tous trois la chambre. Malgré mon absence et le risque que je n'en réchappe pas, Jared ne s'est pas résout à jeter mes affaires. Je déniche des vêtements m'ayant appartenu dans le bas de son armoire. Laissant les garçons dans la chambre, je gagne la pièce qui sert de salle de bain. Par chance, je suis seule. Les expéditions de Gaby ont permis de rendre ce rituel plus agréable. J'observe le creusement dans la roche, qui fait office d'étagère : des savons doux, divers shampoings et des serviettes propres y sont entassés. Un vrai bonheur ! Me saisissant d'une serviette et d'un savon, je les dépose près de l'ouverture, signifiant que la cuve est désormais occupée. Je me déshabille rapidement et me glisse dans l'eau sombre avec ravissement.
Quand je pense que Gaby était terrifiée lors de son premier bain, je m'en souviens à présent. Elle craignait qu'un monstre ne se tapisse dans l'ombre de la grotte et ne lui attrape les chevilles. Je souris à ce souvenir, puis soupire en faisant quelques brasses dans l'eau. J'ai peine à m'habituer à la solitude. Même si nous ne discutions plus tellement ces derniers temps, sa voix, ses remarques apaisantes et complaisantes à l'égard des autres vont me manquer. Après avoir passé tout ce temps avec elle, ce vide est étrange. C'est comme apprivoiser son corps, le contrôler, se couler dans ses membres pour retrouver mes habitudes.
Je me lave, profitant un moment de l'odeur du savon et de la fraicheur de ces ablutions, puis sort rapidement de la cuve pour m'enrouler dans la serviette. Mes cheveux sont plus longs et gouttent dans mon dos. Je les essuie du mieux possible puis passe mes affaires propres. J'ai minci, je perds mon bermuda, il glisse sur mes hanches. Le débardeur est aussi un peu grand, mais c'est moins gênant. Il va falloir que je me remplume un peu ou que je trouve une ceinture.
Sur le chemin du retour, je croise Jamie dans le couloir, un oreiller sous le bras.
_ Bonne nuit ! lance-t-il en passant à ma hauteur.
Je l'arrête :
_ Où vas-tu ?
_ Eh, ba… avec Ian.
Face à mon regard incrédule il ajoute :
_ Je pensais que peut-être vous voudriez être seuls tous les deux.
Oh !
Oui, en effet, il va falloir songer prochainement à ce genre de… détails. Mais je veux les avoir tous les deux ce soir avec moi, comme avant. Avant que tout ne dérape dans nos vies… Je ne veux pas que Jamie se sente si vite exclu. Le sourire qui illuminait son visage tout à l'heure a disparu, preuve de sa déception.
_ Jared m'a dit que tu es fatiguée, ajoute-t-il plus bas : alors, on parlera demain, si tu es d'accord ? Je vais me coucher.
Je lâche un rire. Dire que pendant un temps et malgré la situation, Jared avait des scrupules à l'idée que nous le fassions… Les temps ont bien changés. Je prends Jamie par l'épaule et le ramène avec moi.
_ Il y a assez de place pour nous trois ce soir, on verra demain pour les changements de chambre. Sauf si tu as peur que je ronfle ?
_ Non, tu ne ronfles jamais. Même Gaby ne ronflait pas.
Sa remarque me fait sourire, mais me serre le cœur, comme un souvenir qui s'estompe. La nuit risque d'être difficile pour Ian, de même que les prochains jours.
_ Aller, viens !
Je le pousse devant moi. Il fait demi-tour et nous regagnons la chambre au moment où Jared enfile un t-shirt. Il se retourne, me jauge un moment avant de porter son attention sur Jamie :
_ Tu as oublié quelque chose ?
_ Non, je dors avec vous… répond-t-il d'une toute petite voix.
Il presse son oreiller contre lui, un peu honteux et un bref silence s'installe. Je décide de le rompre, m'allongeant sans cérémonie au milieu du large matelas pour mettre fin au malaise ambiant :
_ Inutile de brusquer Ian, on peut tenir à trois ici pour ce soir.
Ils m'imitent en silence, et nous restons un moment là, allongés sans un mot. Jamie pose une main sur mon bras, la tête près de mon épaule. C'est lui qui finit par briser le silence :
_ Je suis heureux que tu sois de retour, avoue-t-il la voix vibrante d'émotions contenues.
Je dépose un baiser léger sur son front :
_ Moi aussi. Je peux enfin te tenir dans mes bras.
_ Gaby me tenait souvent dans ses bras.
Je souri dans l'obscurité :
_ Oui, elle t'aime énormément. Elle s'est beaucoup attachée à toi.
_ Elle est très gentille. Il faut qu'elle reste, ce n'est pas de sa faute ce qui t'es arrivé. Elle t'a ramené ici malgré le danger. Elle a risqué sa vie pour que nous soyons tous réunis.
Il semble nerveux, a-t-il peur que je la renvoie sur une autre planète sans plus de cérémonie? C'est vrai qu'il n'était pas là à mon réveille. Même si je lui ai assuré ensuite que nous la gardions ici, il semble encore inquiet au sujet de Vagabonde.
_ Gaby reste avec nous, c'est mon amie maintenant et Ian a besoin d'elle.
Jamie évalue ma réponse et semble satisfait.
Le cercle de lumière bleue déversé par la lampe solaire s'essouffle et nous plonge petit à petit dans l'obscurité. Cette dernière n'est troublée que par les lueurs de quelques étoiles, qui parviennent à se glisser au-travers des crevasses du plafond. Le silence envahit la chambre, rythmé par nos respirations. Jamie se détend à mon côté, son souffle se ralenti et bientôt il se tourne vers le mur, recroquevillé sur lui-même.
Je suis si heureuse de les avoir retrouvé tous les deux, d'agir de mon propre chef, de ma propre initiative, mais en même temps je suis si triste pour Vagabonde. Je sais que la situation n'est que provisoire et que nous allons la faire revenir, mais elle me manque. J'ose à peine envisager la peine et l'impatiente qu'éprouve Ian. Il faut organiser une expédition et je veux en être. Nous devons faire ça rapidement, il faut lui trouver un corps de substitution. Là encore des tas de questions se soulèvent. Ian va-t-il vouloir venir ? Quel type d'hôte lui trouver ?
Deux bras se glissent autour de ma taille, interrompant mes réflexions et m'amenant de l'autre côté du matelas. Mon dos est pressé contre le corps de Jared. Il ne dit rien et un instant, je crois qu'il s'est lui aussi endormit, mais ses mains commencent à m'effleurer doucement, avec d'infimes précautions, comme si elles craignaient un refus. Un frisson m'échappe et cours le long de mes bras. La mèche s'allume, le feu crépite et tout s'embrase d'un seul coup. Je me tortille contre lui gênée, le cœur battant. Il ne fait qu'effleurer mes bras mais ce simple contact, après tant de mois de manque, me trouble plus qu'il ne le devrait. Mais Jamie est juste à côté de nous, il ne faut pas que les choses dérapent et j'ai moi-même besoin d'un peu de temps. Mes mains se posent sur les siennes, leur barrant la route.
_ Jared, je murmure.
Avec précaution, je me tourne et il m'accueille contre lui. Une de ses mains quitte ma taille pour venir dégager les cheveux qui lui barrent l'accès à mon cou. Je sens son souffle venir caresser ma peau à chaque respiration, puis c'est au tour de ses lèvres d'effleurer ma gorge. Il soupire:
_ Mel, je suis désolé… pour tout ce que je t'ai fait subir. J'ai vraiment cru que c'était impossible, que Gaby nous mentait pour nous tromper, que tu ne pouvais pas être restée à l'intérieur, sans rient tenter, sans te battre.
_ Qui te dit que je ne me suis pas battue contre elle au début ? Je rétorque, un peu piquée au vif.
Il me presse plus fort contre lui, soudain tendu :
_ Pardon. Je suis borné, tu le sais. Dire que c'est moi qui est faillis te tuer, alors que tu étais là, que tu assistais à la scène. Quel crétin !
Je ne suis visiblement pas la seule que la situation fait culpabiliser.
_ Tes doutes étaient légitimes, après tout ce que nous avions traversé, après tous les proches que nous avons perdus toi et moi. Tu ne pouvais pas savoir que la chose était possible.
_ Non, mais j'aurais dû croire Jeb. Ce vieux loup renifle les embrouilles à trois kilomètres. Je le croyais sénile, mais son sixième sens est encore aiguisé.
Un reniflement nous fait taire tous deux. Jamie bouge, s'allongeant sur le dos. Sa respiration est toujours profonde. Il doit encore dormir, mais peut-être que notre conversation risque de le réveiller.
_ Il faut dormir, je chuchote à l'égard de Jared.
Ce dernier soupire, comme contrarié et dépose une traînée de baisers le long de ma gorge. Cette bouche qui longe ma peau me fait frémir, à tel point qu'il doit percevoir mon trouble sans la moindre difficulté :
_ Jared !
J'ai le souffle court, les mains moites, mais il ne me relâche pas pour autant. Ses chuchotements sont graves et bas :
_ Pourquoi avoir ramené Jamie ici?
Le ton de sa voix trahit sa contrarié. A l'évidence, il avait d'autres plans en tête pour la soirée…
_ J'avais envie que l'on dorme tous ensembles, comme avant.
Son index dessine les contours de mon visage, traçant un sillage brulant le long de ma joue, puis de ma tempe, il longe mon front avant de redescendre la courbe de mon nez et de s'arrêter sur mes lèvres.
_ Après tout ce temps, j'ai du mal à perdre mes habitudes. J'aimerais beaucoup t'embrasser.
C'est vrai qu'il ne m'a pas embrassé depuis mon réveil. Ce contact me manque, je brûle d'envie de me pencher sur lui mais je redoute que le feu soit trop violent, trop véloce et finisse par nous emporter trop loin.
_ Moi aussi, mais nous ne sommes pas seuls ce soir. Plus tard, demain. Nous avons tous notre temps maintenant… que je suis là.
Cet aveu a tout de rassurant, mais encore une fois, une partie de moi se déchire. Je suis là grâce à elle. Je suis en vie grâce à elle, et je suis là à minauder avec Jared car elle a tentée de se sacrifier. J'ai l'impression de profiter de la situation, d'en abuser avec ingratitude.
_ Qu'est-ce qu'il y a ? Souffle-t-il soudain.
J'appuie mon front contre son torse et secoue la tête :
_ Rien, je crois que je suis plus fatiguée que je ne le pensais.
_ Tu trembles. Qu'est-ce qu'il y a ?
Son ton se fait plus brusque, plus fort. Jamie sursaute près de moi et nous nous figeons. Il se tourne de nouveau vers le mur en se raclant la gorge, gêné. Il est réveillé. J'approche ma bouche de l'oreille de Jared et murmure le plus bas possible :
_ Bonne nuit.
