PDV de Ian :

_ Allez, viens.

Ma gorge est enrouée, mes mains tremblent. Je n'arrive pas à me calmer. Je sais ce que je fais, mais je suis à la fois terriblement anxieux et impatient. Doucement, mes doigts frottent la peau autour de l'entaille ouverte et je déglutis.

_ Je ne vois rien ! Râle Jared qui se penche vers le lit.

_ Ecartes-toi : tu vas lui faire peur !

_ Peur !? Tu te fou de moi ?

Je lui jette un coup d'œil rapide, constatant qu'il me regarde caresser la nuque du corps de Mélanie avec animosité. Je reporte mon attention sur la plaie béante, qui saigne encore.

_ Pourquoi ne sort elle pas ? Reprend-t-il, la voix toujours aussi dure.

_ Recules !

J'ai crié, plus fort que de raison. Je suis sur les nerfs. Dire qu'il savait que Gaby se rendait à l'abattoir en venant ici, dire que c'est lui qui l'a empêché de justesse de mettre fin à ses jours alors que je dormais comme un bienheureux, juste à côté d'elle… Si elle avait compté sur moi, il serait trop tard. C'est bien Jared qui a intercepté Doc, qui a amené une cryocuve à côté du lit de camp. Je suis arrivé à cet instant dans l'infirmerie. Alerté par la litanie d'excuses de Doc et la nervosité de Jared, qui bien qu'ayant retourné Mel sur le ventre pour procéder à l'extraction, en était incapable. J'ai à peine eu le temps de comprendre ce qui se passait, mais en voyant le scalpel osciller dans la main de Jared, mon instinct m'a poussé à intervenir.

Me voilà devant l'entaille, que j'ai moi-même ouverte grâce aux conseils de Doc, me voilà prêt à pratiquer l'extraction de Gaby, prêt à la tenir dans ma main… mais elle ne sort pas ! Pourquoi ne quitte-t-elle pas le corps de Mel ?

_ Allez, fais-je plus bas.

Mon Index effleure la peau qui jouxte la plaie, doucement, en faisant de petits mouvements circulaires.

_ Gaby, sors de là : ne te caches pas.

J'ai beau masser la peau avec précautions, comme elle me l'a montrée, mais elle ne daigne pas sortir.

_ Je crois qu'il va falloir que tu y mettes les doigts Ian, lance Doc de l'autre côté de la pièce : il faut la décrocher de l'intérieur.

Jared à un hoquet derrière moi alors que je me sens pâlir à l'idée de ce qui m'attend.

_ Laisse le faire, lance-t-il aussitôt: il ne lui fera rien, il l'a promis ! Je ne veux pas prendre de risques. Gaby lui a montré comment faire.

J'entends Doc qui s'approche déjà de nous. Jared pose une main sur mon épaule, pour me faire reculer. Je résiste. Il souhaite tellement revoir sa Mélanie, que compte-t-il faire de Gaby une fois qu'elle sera extraite ? Qu'en est-il de Doc ?

L'adrénaline pulse dans mes veines, mon crâne est oppressé par les martellements de mon cœur. L'évidence et la détermination me percutent : je dois le faire.

_ Je vais le faire.

La main se crispe et se resserre un peu plus sur mon épaule.

_ Arrêtes ça, Doc peut le faire.

_ Moi aussi je ne peux le faire ! J'étais là quand Gaby à extrait sa traqueuse. Je ne veux prendre aucun risque : je vais le faire !

Je sens l'animosité de Jared.

_ Ne fais pas mal à Mélanie, siffle-t-il en me relâchant.

Son manque de confiance me fait pousser un grognement :

_ Bien sûr que non ! Enfin Jared, réfléchis ! Si je fais mal à Mel je tue Gaby !

Je suis essoufflé et oppressé. L'entaille tracée sur sa nuque est trop étroite pour que je puisse y glisser un doigt et sortir Gaby. Je dois l'agrandir mais mes doigts font trembler le scalpel dangereusement. Je l'approche de la plaie, la gorge sèche.

_ Ian, lance Doc tout à coup : je peux élargir l'ouverture et te laisser l'extraire.

Je lève les yeux vers lui. Il ne me regarde pas, il fixe ma main qui oscille avec la lame en inox. Mon regard heurte ensuite la cryocuve, posée sur une petite table à roulette aux pieds de Mélanie. Je dois la rapprocher, il faut ouvrir la cuve, enclencher le mécanisme, s'assurer de son fonctionnement. Pourquoi n'y ais-je pas pensé avant ?

Ma raison fini par l'emporter sur mon instinct de protection et je décide de laisser faire Doc, le temps de préparer la cryocuve. Je la déverrouille soigneusement, enclenche le mécanisme et vérifie la couleur de la diode. Je la pose ensuite tout près de la tête de Mel, au moment même où Doc repose son scalpel pour s'éloigner d'un pas.

L'entaille est nette, propre. Mon cœur se met à tambouriner lorsque je me penche. Mes doigts reviennent caresser la peau de la nuque en mouvements circulaires. Je fais passer mon index le long de la plaie, retiens mon souffle et le glisse à l'intérieur. Le bout de ma phalange est à peine enfoncé mais je sens déjà quelque chose de mou et de raide à la fois contre lui. Je décale mon doigt, effleurant des centaines de minuscules filaments, agrippés, attachés solidement tels les cordes d'une harpe. Lentement, je redescends sur le petit corps, doux, soyeux que je caresse avec précautions. Il se met à trembler et à frémir à mon contact. Je me tends un peu, nerveux : est-ce une bonne chose ou non ?

_ Gaby ?

Mon appel n'est qu'un murmure d'espoir et de tension contenue. Je tâche de réfréner cette dernière, me remémorant que les âmes ressentent nos émotions lorsque nous les extrayons. Je reprends ma respiration avant de poursuivre mon exploration à la recherche de la protubérance évoquée par Gaby. Après quelques instants, je finis par la trouver et une onde de soulagement me traverse. Mon index masse cette petite boule, cette perle et brusquement tout le corps se tortille et se met à vibrer. Je me détends cette fois je suis sûr que tout se passe bien. Je le caresse encore un peu et fini par retirer mon doigts de l'entaille.

Je masse l'extérieur de la peau, sentant cette fois la protubérance du corps qui semble se replier et remonter à la surface, juste sous la peau. La lumière forte de l'infirmerie me permet de voir dans la plaie les filaments argentés qui achèvent de se rétracter. Ils sortent un à un par l'entaille, tels des fils lumineux.

Jared retient une exclamation de stupeur, bouge et quelque chose tombe au sol dans un fracas métallique qui nous fait tous sursauter de peur. Je le fusille du regard. Lorsque mes yeux reviennent sur la plaie, les filaments ont disparus, revenus à l'intérieur de l'entaille, rétractés sur eux-mêmes.

_ Non ! Fais-je aussitôt en reprenant mes caresses : reviens Vagabonde : il faut sortir. Personne ici ne te fera de mal.

Je masse à nouveau le cou de Mélanie puis reviens poster mon index près de l'ouverture pour que sa chaleur atteigne la petite créature craintive. Au bout de quelques instants, les fils ressortent avec lenteur de la plaie. Comme des centaines de petites antennes, ils tâtonnent, la peau alentour. Quelques-unes effleurent mon doigt et semblent s'y agripper. Le corps argenté fini lui aussi par s'extraire de lui-même. Je m'émerveille. C'est si beau, si pure, si lumineux.

Je prends brusquement conscience de la situation. C'est Gaby que je tiens, là, au bout de mes doigts. C'est elle qui vient se lover dans ma paume ouverte, se sont ses filaments lumineux qui prennent appui contre ma peau. Elle est si belle. Je contemple le spectacle avec émerveillement, regrettant de ne pas être seul avec elle ne serait-ce qu'un instant. Sait-elle que c'est moi ? Sent-elle ma présence ? Même sous cette forme, cette petite chose vulnérable et nue a-t-elle conscience de ce qui se passe? J'ai envie de l'étreindre, mais je ne veux pas lui faire de mal. J'approche alors ma deuxième main pour effleurer du bout de mes doigts le corps cristallin, qui se contracte sous le touché. Quelques cordes de lumières partent à la découverte de mon pouce.

_ Gaby… je souffle, ému avant d'être ramené à la réalité par Doc.

_ Ian, fait vite. Une âme ne doit pas rester trop longtemps en dehors d'un corps et il faut soigner Mélanie.

Jared s'est approché, son visage reste tendu. Il regarde lui aussi le corps lumineux lové au creux de mes mains. Il n'est plus aussi hostile qu'autrefois au sujet des âmes, mais je sais que sa nervosité est pour Mel, pas pour l'Ame que je tiens dans ma main. D'un geste un peu maladroit, il ouvre la cryocuve. Le couvercle coulisse doucement, laissant s'échapper une légère brume fraiche.

Mes yeux s'emplissent une dernière fois de cette image, de cet être vulnérable dont la survie ne dépend que de moi, puis, doucement, je m'incline vers la cuve, approche ma main et regarde ce « mille-pattes » glisser vers son réceptacle. Ses fils se détachent un à un de moi et disparaissent. Le couvercle se referme, émet un « clic » sonore et le voyant change de couleur.

L'infirmerie reste silencieuse un moment. Je perçois nos respirations. Celle de Doc est profonde et soulagée, mais celle de Jared, ainsi que la mienne peinent à adopter un rythme aussi calme. Doc reprend ses esprits le premier, il s'empare de plusieurs flacons ramenés par Gaby et s'approche du corps de Mel. Jared suit le mouvement, posant une main sur le bras inerte de sa compagne, il regarde le médecin désinfecter, refermer puis sceller la plaie avec les différents aérosols. Quant à moi, je m'empare de la petite cuve argentée que je serre dans mes bras, achevant de la verrouiller.

_ Voilà, fait Doc : il ne reste qu'une légère cicatrice. Jared, tu peux m'aider à la tourner sur le dos ?

Doc n'a pas le temps de se positionner pour aider Jared qui soulève déjà le corps de Mel sans difficultés. Une fois ce dernier allongé convenablement, il écarte les cheveux de son visage dans un geste lent et tendre qui me remue au fond de l'estomac.

Ce n'est plus Gaby, ce n'est plus Gaby…

Je presse la cryocuve contre ma poitrine : elle est là, contre moi.

Doc, une petite lampe torche dans la main, vérifie un à un les yeux de Mélanie. Un sourire confiant se dessine sur ses lèvres :

_ Ça a marché.

Jared se penche, suivant le faisceau de lumière qui ne rencontre que les prunelles de Mélanie, leurs pupilles se contractent sous la lumière, sans que les iris ne la renvoient. Le dos de Jared se détend un peu. Ça y est, il va bientôt la retrouver...

_ Dans combien de temps Doc ? Dans combien de temps va-t-elle ouvrir les yeux ?

Le médecin secoue la tête, avouant son ignorance. Son regard croise ensuite le mien avant de descendre sur la capsule que je retiens.

_ Elle est verrouillée Ian, tu peux la reposer maintenant.

Mon étreinte ne se relâche pas.

_ Non, je la garde.

oOo

Mes bras se serrent dans le vide, je m'étreins moi-même, sans rencontrer d'obstacles. Quelque chose ne va pas. Je me réveille en sursaut, fouillant la chambre des yeux à la recherche de Gaby. Une panique sourde monte alors que je soulève les draps sans la voir. Je contourne le matelas, fouille le sol à tâtons sans la trouver. Peut-être a-t-elle roulée quelque part ? Je refais le tour de la chambre, rejette les draps au bout du matelas, les tâtonne sans résultat. Quelqu'un serait venu pendant que je dormais ? J'ai le sommeil lourd c'est vrai, assez pour supporter les ronflements de Kyle. Mais il n'a pas dormit ici cette nuit. N'était-ce qu'une ruse de sa part pour revenir discrètement ensuite? De rage, j'envoie valser mon oreiller à l'autre bout de la pièce. Ce dernier rencontre le mur avec un étrange bruit métallique qui résonne dans toute la chambre.

Merde !

Je rampe aussitôt jusqu'à lui, ma main se glisse dans la taie pour en ressortir la capsule. Quel idiot ! Je la tourne dans tous les sens à la recherche d'un coup ou d'une éraflure. Mais la paroi chromée est intacte et la diode, toujours allumée, affiche la bonne couleur. Je me rallonge sur le lit en soufflant de soulagement : tout va bien. Enfin, pas tout à fait.

Mélanie n'est toujours pas revenue. Je suis resté plusieurs heures avec Jared et Doc, sans la voire ouvrir les yeux. J'ai préféré laisser Jared seul un moment, pour qu'il bénéficie de l'intimité que je n'aie pu avoir avec Gaby.

J'ignore l'heure qu'il est, sûrement très tard dans la matinée ou tôt dans l'après-midi à en juger les rainures vives que les rayons du soleil découpent sur le sol de ma petite caverne. Me relevant, la cryocuve pressée dans ma main, je fouille dans le casier en fer rouillé qui me sert d'armoire à la recherche d'un sac pour transporter Gaby. Kyle à dût emprunter ma sacoche lorsqu'il s'est enfuit pour aller chercher Jodi. Sa définition de l'emprunt n'incluant pas le retour, je pense qu'il va falloir m'en procurer une autre. Résigné, je gagne la cuisine, déserte, à l'exception de Jeb et Jamie.

_ Ce n'est pas juste, je voulais la voir moi aussi !

_ Soit patient gamin.

Jamie souffle en fixant la table. Il a la mine des mauvais jours, boudeuse et inquiète. Jeb relève les yeux lorsque je passe près d'eux pour me saisir d'un des pains posés sur le comptoir, je me sers un verre d'eau et m'applique à tenir le tout sans lâcher la capsule argentée. Je les rejoins, enjambe prudemment le banc tout en glissant la cryocuve sous la table afin de la poser sur mes cuisses.

_ Bonjour Ian, lance le patriarche en souriant.

Je mords dans mon pain et hoche la tête à son encontre, la bouche pleine. Son regard se fait insistant tandis que je mastique mon petit-déjeuner… ou plutôt mon déjeuner à la réflexion faite. Il reste silencieux un moment, mais je sens qu'il va chercher à assouvir sa curiosité légendaire d'ici peu. Aussi, je décide de le devancer :

_ Jared est toujours à l'infirmerie ?

_ Oui et Doc veille au grain lui aussi.

Je jette un coup d'œil hésitant à Jamie, lui me fixe:

_ Jeb m'a dit que c'est toi qui as fait sortir Gaby, c'est vrai?

_ Oui.

_ Alors vous allez la renvoyer… chez elle ?

Sa voix se noue mais ses yeux refusent de me quitter, comme s'ils cherchaient à découvrir la vérité ou du moins, à deviner mes mensonges.

_ Je crois que… c'est à Mélanie de décider. Mais je ne veux pas qu'elle s'en aille. Nous avons tous besoin d'elle ici.

Le sourire de Jeb s'agrandit :

_ Et tu en as plus besoin que nous.

Sa remarque me surprend et me gêne un peu. J'engloutis une autre bouchée de pain pour me donner une contenance et pour me dispenser de lui répondre. Jamie ne semble pas convaincu.

_ Jared m'interdit de voir ma propre sœur ! Reprend-t-il : je sais qu'elle lui manque, mais à moi aussi ! Elle ne lui appartient pas.

L'air enjoué de Jeb se fane un peu. Ses lèvres se pincent en une ligne fine et blanche qui disparait presque sous les poils de sa barbe. Mélanie n'est donc toujours pas revenue…

_ Patience, gamin. Elle dort encore, il faut du temps à ta sœur pour nous rejoindre, lâche-t-il avant de reporter son attention sur moi.

Je n'ai plus de pain ni d'eau pour faire diversion ou gagner du temps. Il semble le constater avec malice et embraye aussitôt :

_ Comment vas Gaby ? Tu sais, je suis passé à l'infirmerie. Jared m'a dit que tu étais parti piquer un somme. Mais maintenant que tu es là, je suis curieux. Comment s'est passé l'extraction ?

_ Doc m'a aidé. J'avais peur de mal faire et Jared ne me lâchait pas d'un pouce. Gaby est sortie sans encombre. Elle va bien, je crois.

_ Où est-elle ? lance aussitôt Jamie, un regain d'espoir dans la voix.

_Elle est ici ! lance alors Jeb.

Jamie sursaute et sonde aussitôt la cuisine déserte, comme si Gaby allait se matérialiser subitement. Mais nous sommes toujours seuls. Aussi, l'enfant se tourne en direction du patriarche, le regard chargé d'incompréhension. Ce dernier ne parvient pas à masquer son léger rire, avant de préciser :

_ Ian la couve : elle est sur ses genoux.

Les yeux de Jamie s'agrandissent de surprise, aussitôt il se penche pour regarder sous la table au moment où je pose une main protectrice sur la capsule, sans que celle-ci ne parvienne à la couvrir totalement.

_ C'est vrai !? Elle est là-dedans ?

Je soupire, mal à l'aise :

_ Oui. Gaby est à l'intérieur.

_ Je peux la voir ?

Les yeux du gamin sont étincelants et curieux, comme ceux de Jeb. Cette curiosité ne serait-elle pas finalement héréditaire ? Face à mon hésitation, le patriarche hausse un sourcil :

_ De quoi as-tu peur, Ian ? Nous sommes autour de cette table les premières personnes à avoir cru en Gaby. En d'autres occasions, je n'hésiterais pas à te rappeler que tu as toi-même essayé de tuer la gamine à une époque où je croyais presque en sa version des faits.

Son humour à froid le rend imperturbable et flegmatique.

_ Gaby ne craint rien avec nous. Tu peux faire confiance à Jamie.

Les yeux de Jamie se font suppliants et je parviens à surmonter mon appréhension. Ma main se saisit de la cuve et la dépose doucement au milieu de la table. Le chrome argenté luit sous les néons de la cuisine, faisant ressortir la beauté et la délicatesse du caisson. La diode clignote à intervalles réguliers.

_ On dirait un gros œuf ! Comme celui d'une autruche, mais en plus petit.

Les mains de Jamie s'en saisissent avant que je ne puisse protester. Mon cœur rate une marche et il me faut tout mon sang froid pour rester calme lorsque le gamin commence à la tourner dans tous les sens.

_ C'est tout lisse !

Une fois n'est pas coutume, Jeb observe la cuve en silence. Jamie lui, est fasciné. Il demande :

_ Tu crois qu'elle peut nous entendre, là-dedans ?

_ Je l'ignore, peut-être.

Je n'y avait pas du tout pensé. Il fut un temps où l'on entendait parfois ce genre d'histoires, avant l'arrivée des mille… des Ames. Des histoires de personnes revenant à elles après un coma profond, mais se souvenant des bruits et des conversations entendues endormies. Etait-ce possible avec une Ame dans un caisson ? Cette éventualité me retourne un peu la tête.

_ Et dire que ces petites choses traversent les galaxies, murmure Jeb admiratif.

Jamie patrouille la cuve, la soupèse, la fait tourner puis s'arrête et fronce les sourcils, le regard rivé sur la paroi argentée.

_ Qu'est-ce qu'il y ? Questionnais-je.

Son index semble suivre une ligne imaginaire sur le caisson. Il le frotte :

_ On dirait qu'il est rayé.

_ Quoi ?!

Je me saisis de la cuve que j'inspecte aussitôt, la tournant moi aussi en tous sens avant d'apercevoir une mince éraflure, presque invisible, mais belle et bien là… Le souvenir de mon réveil et de la manière peu cavalière avec laquelle j'ai envoyé mon oreiller contre le mur me revient en tête.

Mince, je dois faire plus attention. Je repose le petit cocon d'argent sur la table, presque religieusement. Jamie perçoit ma nervosité et décide d'admirer son œuf d'autruche à distance, ce qui n'est pas sans déplaire à mes nerfs.

C'est alors qu'une silhouette déboule dans la cuisine. A grand bruit, Kyle fait son apparition, couvert d'une couche de terre poussiéreuse. Il s'époussette en râlant :

_ Satanée corvée ! Jeb j'en ai assez de bêcher ton champs !

Il essuie son visage du revers de la main et s'avance vers nous. Le patriarche lui rétorque :

_ Tu n'aurais pas enfreint mes règles à deux reprises, tu ne serais pas d'astreinte. Et puisque visiblement seul le travail t'empêche de faire des âneries, tu es de corvée jusqu'à ce qu'il pleuve !

Je tente de reprendre contre moi le caisson, de la manière la plus discrète possible, mais c'est sans compter sur la curiosité de mon frère :

_ Qu'est-ce que c'est que ce machin ? Une bombe ?

Il écarte ses cheveux, collés par la poussière et la sueur et m'observe. Je l'envoie balader :

_ Vas te laver Kyle : tu vas faire peur à Soleil !

_ Moi au moins je ne dors pas quand tout le monde bosses ! Qu'est-ce que tu as fichu ce matin ?

Jeb se lève :

_ Ton frère était à l'infirmerie toute la nuit. Peu de personnes sont au courant, mais puisque tu es là, autant que tu le saches : ton frère à fait sortir Gaby. Mélanie est encore à l'infirmerie, nous attendons qu'elle se réveille.

La grosse brute qui me sert de frère s'arrête de rire. Ses yeux fixent mon œuf avec curiosité. Je le presse contre moi par réflexe:

_ Elle ne va pas s'envoler, de quoi as-tu peur ? De moi ?

Je me crispe, tendu et méfiant. Je rétorque, entre mes mâchoires serrées :

_ Dois-je te rappeler que tu as déjà failli la tuer ?

_ Je ne suis pas le seul ici, si mes souvenirs sont bons ?

Sa répartie cinglante est douloureuse pour ma conscience. Son regard ironique et perçant me met mal à l'aise. Il poursuit :

_ A part jouer au football avec, je ne vois pas comment venir à bout de ce machin. Si ça t'amuses de faire la poule, ne te gênes pas !

Il gagne le comptoir où il avale un verre d'eau cul-sec avant de le reposer bruyamment :

_ Je vais voir ce qui se passe à l'infirmerie alors, mais d'abord un décrassage s'impose.

Il quitte la cuisine, son épaule bousculant la mienne au passage.

Jeb soupire et demande à Jamie d'aller voir Sharon. Le garçon proteste vivement mais sans faire plier le patriarche qui lui promet de venir le chercher si jamais il y a du nouveau. Jamie s'en va, vouté.

_ Je t'accompagne à l'infirmerie.

Nous remontons les couloirs déserts. A mi-chemin, Jeb me confie dans un souffle :

_ Je suis inquiet pour Mélanie. J'ai peur qu'elle ne revienne pas.

Il lâche un soupire, qui résonne dans les cavités :

_ Gaby et elle sont restées liées l'une à l'autre pendant si longtemps. J'ai peur que la séparation ait des répercussions négatives sur Mélanie : qu'elle soit toujours là sans parvenir à nous le montrer, coincée dans son corps sans parvenir à le bouger.

Il se tait. Le silence n'est à présent troublé que par le bruit de nos pas. Je médite moi aussi sur l'issue tragique que pourrait pendre les évènements. Le boyau sinueux qui mène à l'infirmerie apparaît. Nous nous y engageons, avant d'arriver sous le flot de lumière des néons.

Jared est assis sur le lit de camps occupé par le corps de Mel. Il se tourne instinctivement vers l'entré en nous entendant approcher. Ses traits sont tirés par la fatigue, ses yeux eux, sont nervurés de veines. Il tombe de fatigue. Un bref instant, son regard descend vers la cuve que je tiens toujours contre moi. Il reporte son attention vers le lit, sa main autour du poignet de Mélanie. A notre gauche, Doc somnole sur un tabouret, la tête appuyée à même son bureau.

Une bouffée de culpabilité m'étreint. Quel égoïste… Je suis le seul à avoir dormir du sommeil du juste, tandis que ces deux-là veillaient une Mélanie toujours inconsciente.

_ Je vais leur chercher de quoi manger, lance Jeb en s'apprêtant à disparaître dans le couloir. Ma main l'arrête.

_ C'est ta nièce, reste ici : je m'en charge.

Il opine, reconnaissant avant de retirer son chapeau. Je le regarde prendre place aux côtés de Jared, tirant un tabouret près du lit. Jeb effleure le dessus de son crâne chauve, les yeux remplis d'inquiétude tandis que je m'éclipse discrètement.

Les heures s'écoulent lentement, douloureusement. Kyle à comme d'habitude ouvert sa grande gueule au sujet de Mélanie. La quiétude de l'infirmerie est parfois troublée par quelques curieux ou quelques inquiets souhaitant suivre l'évolution de la situation…

Hélas, la situation n'a pas évoluée. Si ce n'est Doc, qui s'est réveillé en fin d'après-midi. Le soleil poursuit sa course, ses rayons déclinent au-dessus de nos tête et la nuit s'apprête à tomber. Adossé contre le mur près de l'entré, j'attends et j'espère comme les autres un signe de vie.