Salut tout le monde ! :-)
Comme promis, voici une suite à l'OS précédent qui raconte comment Bob et Théo auraient pu vivre la "mort" de ce dernier à la fin de la S1 et au début de la S2.
Ç'a été assez difficile, j'avais "Je ne suis qu'un diable", "Bats-toi" d'Eleven Clouds et "Ne t'en va pas" d'Elwensà dans la tête à chaque fois (un peu de pub gratuite, ça fait toujours plaisir !), du coup j'avais souvent le cœur serré et les larmes aux yeux en écrivant… Quand je n'étais pas carrément en train de pleurer devant mon ordi, toute seule comme une grande… Raaah, c'était horrible ! :'-(
Je ne pensais pas que ce serait si dur pour moi d'écrire sur ce passage-là d'Aventures, à vrai dire.
Enfin, le résultat est là, j'espère que vous l'apprécierez tout de même !
Merci de votre passage et bonne lecture !
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L'univers et les personnages d'AVENTURES ne sont pas à moi : ils appartiennent à Mayhar, Krayn, Fred, Bob, Seb, et tout ce joyeux petit monde qu'on adore. Ah, et au cas où vous auriez un doute : je n'écris pas ces histoires dans le but de gagner des sous, mais juste pour partager avec vous mes délires et cette passion d'Aventures. ^.^
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Marqué comme sien 2
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Le corps et l'esprit de Bob s'étaient totalement dissociés.
Ses jambes s'élevaient l'une après l'autre, à un rythme effréné, l'éloignant le plus rapidement possible de cette galerie, de ce souterrain de roche, de cette montagne qui s'effondrait sur elle-même.
Sur eux.
Sur lui, que son âme lui hurlait de ne pas abandonner. Mais Bob n'avait pas le choix. Il serra les dents et accéléra. De sa course folle dépendrait sa survie. À ses côtés, Shin et Grunlek couraient de même, les traits défigurés par la douleur et l'incertitude. Quant à lui… Il était resté en arrière, seul face au chevalier Vlad.
Balthazar sentit ses entrailles le consumer. Son pentacle le brûlait. À travers le tissu sali et froissé de sa robe de mage, il plaqua une main contre son avant-bras, les larmes aux yeux. Son esprit ne comprenait pas ce que son corps faisait. Pourquoi était-il en train de s'éloigner de Théo ainsi ?
Peu à peu, il commença à ralentir, comme indécis. Son corps semblait ne plus lui obéir, uniquement mû par un instinct primaire et viscéral sur lequel il n'avait aucun contrôle. L'archer le remarqua et le tira à sa suite, tout en lui criant par-dessus son épaule :
« Bob, bouge-toi ! »
Se dépêcher ? Mais pour quoi faire ? Pourquoi se hâter de fuir, pourquoi mettre ainsi une telle distance entre lui et l'inquisiteur de la Lumière ? L'âme du demi-diable se déchira alors que la magie démoniaque dont il était imprégné accomplissait son office dans l'ombre, torturant ses pensées et se répercutant sur ses actes physiques. Balthazar ne pouvait accepter d'être séparé de cet homme qu'il aimait, de cet homme qui lui appartenait. Il était lié à Théo, corps et âme. Se trouver si loin de lui lui était insurmontable. Il en mourrait, il le savait. La douleur le tenaillait déjà, omniprésente. Elle l'affaiblissait et le tenait sous son joug. Il était impuissant.
Théo lui appartenait, tout comme lui-même appartenait au paladin.
Il se dégagea brutalement de l'emprise de Shin et s'arrêta net, les yeux écarquillés et une expression de choc sur le visage, avant de faire volte-face. Sa robe vola dans son dos. Il s'apprêtait à repartir en courant dans l'autre sens, en direction de l'être dont sa vie dépendait, mais Shinddha se jeta sur lui et le ceintura, peinant à le retenir.
« Qu'est-ce que tu fous ?! » grogna-t-il en tirant Bob en arrière. « Faut qu'on se barre de là ! »
Quelle cruelle ironie, pour un pyromage et un demi-diable tel que lui, que de se sentir consumé ainsi de l'intérieur, brûlant à petit feu sans plus aucun espoir d'apaiser jamais cette souffrance inexprimable. Sur son avant-bras, le tatouage en forme de pentacle le cuisait comme s'il venait de lui être appliqué au fer rouge. Bob crut qu'il allait devenir fou. Théo et lui ne s'étaient jamais retrouvés si éloignés l'un de l'autre depuis que la magie démoniaque les avaient reliés. La douleur était insupportable. Comme en transe, il se débattit violemment entre les bras de Shin avec l'énergie du désespoir.
« Pas sans Théo ! » cria-t-il.
« Il nous a dit de partir ! » s'égosilla le demi-élémentaire à son tour alors que les tremblements de terre redoublaient. « Il a choisi, Bob… »
Sa voix se brisa l'espace d'un instant. Sous sa capuche, ses yeux scintillèrent tristement, mais son ami ne le vit pas.
« Il a choisi de se sacrifier pour nous sauver ! Alors viens ! »
Bob cessa de s'agiter et devint totalement inerte. Shin voulut en profiter pour l'entraîner de nouveau dans leur fuite. Mais le demi-diable ne le suivit pas, son regard perdu fixé sur l'entrée du tunnel dont ils venaient d'émerger. L'information parvenait lentement à son cerveau. Et elle était bien trop douloureuse… Bien trop fatale pour qu'il l'accepte. Pourtant… C'était ce qu'il s'était produit, là-bas, sous terre.
Théo avait choisi de les faire survivre, au prix de son existence.
Théo avait décidé de se sacrifier pour eux.
Théo s'était résolu à déserter sa vie.
Un gémissement déchirant jaillit d'entre les lèvres sèches de Bob, tandis qu'une douleur infinie enflait dans sa poitrine.
« C'était pas censé… se passer comme ça ! »
Il tomba à genoux, enfonça rageusement ses mains dans la terre et laissa les larmes prendre le dessus, sillonnant ses joues recouvertes de cendres, de poussière et de sang. Un feu ardent brûlait en lui. Un brasier incontrôlable qui le dévorait et que rien ne saurait calmer, qu'un seul homme au monde aurait pu apaiser… Le même qui venait de le quitter à jamais. Le seul être sur cette terre qui le complétait. Son âme sœur, sa moitié, son double, son alter ego, son pendant lumineux. Lui.
Balthazar avait mal.
Tellement mal.
« THÉOOOOO ! »
Il hurla, et hurla encore le nom de son paladin. Comme s'il allait apparaître devant lui, sous ses yeux ébahis, auréolé de la lumière divine de son Église, avant de l'empoigner par l'épaule et de le relever puissamment en le traitant de tous les noms parce qu'il ralentissait le groupe. Il hurla, comme si le seul nom de Théo possédait le pouvoir de le ramener à lui. Il ne pouvait pas l'abandonner ainsi, il n'en avait pas le droit !
Alors que sous le désespoir, le cœur de Bob aurait dû tambouriner furieusement dans sa poitrine à en faire exploser sa cage thoracique, il se surprit à constater… qu'il ne ressentait aucune palpitation en lui. Plus aucun battement. Ça ne dura qu'une fraction de seconde. Un vide immense s'ouvrit en lui, un gouffre sans fond. Un froid intense l'envahit, et Balthazar comprit que là-bas, sous terre, tout s'était fini. Le nom de Théo déchira les airs une fois de plus. Avec violence. Désespoir. Un effroi palpable. Une douleur sans égal.
Son cri ne s'acheva que lorsque le mage s'effondra lourdement au sol, face contre terre, inconscient.
Shin n'avait pu qu'assister à la scène déchirante sans rien dire en pleurant silencieusement, partageant toute la tristesse de son ami. Lorsque Bob s'écroula, il se retourna sans sécher ses larmes. Dans son dos se trouvait Grunlek. Malgré ses blessures et le sang qui coulait abondamment de l'orbite de son œil crevé, il dévisagea Shinddha en silence, le visage grave. Ils s'accordèrent d'un signe de tête et ils s'approchèrent tous les deux du corps du pyromage pour l'emporter loin de ce lieu de désolation. Dans sa fuite, le nain s'était aperçu que ses amis ne le suivaient plus, et plutôt que de continuer seul avec Eden, il avait préféré faire demi-tour et les rejoindre.
Toujours ensemble, unis dans la joie et le bonheur comme dans la douleur et l'adversité, quoi qu'il advienne. Tel était leur groupe d'Aventuriers.
À cette pensée, Shinddha fut envahi d'une bouffée de tristesse et de colère mêlées tandis qu'il passait l'un des bras du demi-diable par-dessus ses épaules. Il eut envie de hurler de rage, comme l'avait fait Bob. Que signifiaient tous ces discours, ces promesses, ces belles paroles, à présent que Théo n'était plus ?
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Pourquoi ?
Pourquoi, pourquoi, pourquoi ?
Je comprends ton geste, Théo. Je le comprends et je l'accepte. Chacun d'entre nous aurait fait la même chose.
Mais pourquoi a-t-il fallu en arriver jusque-là ?
Et pourquoi suis-je encore en vie, alors que tu n'es plus ?
La magie démoniaque est donc impuissante à nous relier même dans la mort ?
Quelque chose ne va pas.
Dis-moi que tu es encore là, quelque part. Dis-le moi, Théo, je t'en supplie.
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La porte de la chambre s'entrouvrit dans un grincement, le temps que Shin s'y faufile. Il déposa sur une commode la nourriture qu'il avait rapportée de la taverne du rez-de-chaussée et s'approcha lentement de l'un des lits, esquivant du regard le quatrième qui jamais plus ne serait utilisé. La peine meurtrissait son cœur et le disputait à la colère. Le demi-élémentaire souffrait de la mort de Théo, qu'il ne parvenait pas à accepter. À son chagrin ne se mêlait cependant qu'une seule idée : désigner un responsable, et le faire payer.
Venger la disparition de l'inquisiteur de la Lumière.
« Il a bougé ? » demanda-t-il à Grunlek d'une voix atone, alors qu'il connaissait parfaitement la réponse.
Assis sur un tabouret auprès du lit, le nain secoua la tête. Shin s'installa au bord du matelas et observa avec inquiétude le pyromage inconscient.
« Ça va faire trois jours… »
« Je sais. » soupira Grunlek, impuissant.
Trois jours qu'ils s'étaient échappés de cet enfer, qu'ils avaient fui la Cité des Merveilles, abandonnant Théo derrière eux sous cette montagne maudite. Ils avaient voulu se montrer stoïques et avaient séché leurs larmes tandis qu'ils traînaient Bob loin de là. Mais l'émotion les avait de nouveau submergés lorsqu'ils avaient retrouvé le bouclier de Théo. Couvert de terre, de poussière et de sang, l'écu ne luisait plus. Ils l'avaient respectueusement nettoyé, mais il était demeuré terne. Il trônait désormais, inutile, lourd de souvenirs douloureux, sur ce quatrième lit qu'aucun n'osait plus regarder.
« Mais qu'est-ce qu'il a ? »
« Il finira par se réveiller. »
Du moins, Grunlek l'espérait. S'il avait eu foi en une quelconque Église, il se serait même surpris à prier.
« On attendra aussi longtemps qu'il le faudra. »
Le nain avait voulu prendre un ton rassurant. Mais seule son infinie douleur s'entendait dans sa voix.
Ils continuèrent de veiller sur Bob en silence, sans savoir quand il reprendrait conscience.
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Tu es parti, je le sais. Il y a ce vide en moi… Ce vide que ta présence comblait, sans même que je ne m'en rende compte.
Je ne te perçois plus.
Je ne sais pas où tu es. Dans quel état tu te trouves. Si nous nous reverrons un jour. Mais je sais que tu n'es pas mort. Pas exactement.
Car sinon, je ne serais plus en vie.
Mais je ne peux pas continuer sans toi.
Reviens-moi, Théo…
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Balthazar respirait.
Il ne savait pas depuis combien de temps. Il n'en avait pas conscience. Les instants s'écoulaient seulement ainsi, paisiblement, sans qu'il n'ait besoin de réfléchir, de crier, de courir pour sa vie.
Une inspiration.
Une expiration.
Et le temps qui passait.
Peu à peu, ses autres sens revinrent à leur tour. À sa respiration s'ajouta son odorat : il perçut de discrètes effluves de viande rôtie, et il s'aperçut alors que la douleur qui lui tordait les entrailles depuis un moment n'avait plus rien à voir avec Théo. C'était simplement la faim.
Un besoin normal. Naturel. Humain.
Contre sa peau, il sentait différents tissus. Celui, doux, soyeux, chaud et presque réconfortant, de sa robe de mage. Ainsi qu'un autre, plus épais, plus rêche. Une couverture qu'on avait dû étendre sur lui. Son dos et sa tête s'enfonçaient dans quelque chose de moelleux. Un matelas. Une auberge ? À une époque, Bob en aurait souri, satisfait. Mais ses pensées étaient bien trop sombres pour qu'il s'en réjouisse, à présent.
Il n'entendait pas un bruit. Tout était absolument silencieux autour de lui. Péniblement, il se décida enfin à ouvrir les yeux. La luminosité l'agressa tout d'abord. Il finit par s'y habituer et cligna des paupières, observant les alentours. Il se trouvait effectivement dans une chambre, seul. Mais ses draps froissés et le tabouret approché de la table de nuit indiquaient que ses amis avaient veillé sur lui. Bob s'interrogea. Depuis combien de temps était-il inconscient ?
Mais à présent, plus rien n'avait d'importance, de toute manière.
Théo s'en était allé…
Balthazar ne ressentait plus rien. Ni cette douleur intense qui l'avait touché jusqu'au plus profond de son âme. Ni ce froid glacial qui avait mordu son cœur. Rien. Et encore moins cette chaleur réconfortante qui embrasait son être dès lors que son paladin se trouvait à proximité…
Il n'y avait plus en lui qu'un vide immense. Une lourde sensation de perte et de manque. Comme un enfant, il se roula en boule sous ses draps, se recroquevilla sur lui-même et fourra sa tête entre ses bras. La perte de Théo l'avait dévasté. Il savait qu'il ne s'en remettrait pas. Il était plus que son paladin, son humain que la magie démoniaque avait attaché à lui. Théo était son repère, son point d'ancrage. Après son renvoi de l'école des mages, l'inquisiteur l'avait sauvé, avait donné un nouveau sens à sa vie à travers leur amitié, leur voyage… leur amour.
Et tout devait s'achever ainsi… ?
Sanglotant sans bruit, Balthazar releva lentement l'une des manches de sa robe écarlate de pyromage. Sur son avant-bras, le pentacle autrefois d'un noir absolu avait viré au gris sale, comme s'il avait tenté de l'effacer, sans succès. Les traits parfaitement dessinés étaient à présent indistincts et écaillés. Bob crispa son autre main sur la marque démoniaque et ses pleurs redoublèrent. Même le soutien sans faille que lui apporteraient évidemment Grunlek et Shin ne serait pas suffisant. Rien ne parviendrait à effacer sa peine et sa douleur. Jamais.
Son âme sœur s'en était allée, et elle ne lui reviendrait pas.
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Ne m'oublie pas.
Où que tu te trouves…
Si tu es face à des démons, enlève enfin ce foutu bandeau. Montre-leur ta marque. Je te promets qu'ils ne toucheront pas à un seul cheveu de ta tête.
Tu es à moi, Paladin de la Lumière. Ils n'ont aucun droit sur toi. Tu es ma propriété. Maintenant et à jamais.
Mes ténèbres ont corrompu ta lumière, Théo… Ton éblouissante lumière qui ne cessait de m'attirer, où que tu sois. Ta douce lumière qui toujours me ramenait vers toi. Ta lumière éternelle qui continuait à briller si fort, même emprisonnée au cœur des ténèbres si noires de mon être.
Tu es à moi.
Et tu le sais.
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Un long mois s'était lentement écoulé. Les Aventuriers survivants s'étaient remis en route à travers le Cratère à la recherche de l'intendant Bragg, en quête de réponses à leurs questions. Un même désir de justice et de vengeance animait les trois compagnons. Ils étaient décidés à honorer la mémoire de Théo. Ils comprendraient les causes de ce qu'il s'était produit à la Cité des Merveilles, ils en trouveraient les responsables, et ils les puniraient.
La disparition du paladin les avait rendus moins bavards qu'à l'habitude, et avait étrangement semblé détendre leurs liens plutôt que de resserrer leurs rangs autrefois si soudés. Grunlek demeurait isolé avec Eden et perdu dans ses pensées. Il n'abordait plus les choses avec le même entrain et la même innocence qu'autrefois. Quant à Shin, devenu taciturne et ténébreux, il était désormais rare de l'entendre aligner plus d'une dizaine de mots lorsqu'il n'était pas sous l'emprise de l'alcool. Quand ils étaient attaqués en chemin, il tuait presque sans réfléchir, habité par une rage que ses amis ne lui avaient jamais connu. La mort de Théo avait éveillé quelque chose de sombre en lui. Dans l'ombre et en silence, il patientait et réclamait sourdement vengeance.
Mais le changement le plus spectaculaire de tous avait eu lieu chez Bob. Le pyromage n'était plus le même. Il n'avait plus rien de l'homme curieux, bavard, flamboyant et extraverti que les Aventuriers connaissaient. Juché sur Brasier, dont les flammes paraissaient moins vives, il observait constamment l'horizon d'un air absent, le regard fixé sur un point qu'il semblait être le seul à distinguer. Il ne parlait plus, ne plaisantait plus, ne se lançait plus dans de longues réflexions profondes et philosophiques sur n'importe quel sujet. À vrai dire, il paraissait ne plus accorder d'intérêt à rien.
Balthazar était devenu silencieux, distant et réservé. Il s'était complètement renfermé sur lui-même, et Grunlek et Shin peinaient à le tirer de son mutisme ou à lui arracher une réaction quelconque, même minime. La nuit, ils l'entendaient s'agiter et parler dans son sommeil. Il ne leur avait pas fallu bien longtemps pour comprendre qu'il s'adressait à Théo. Contrairement à eux, qui avaient fini par accepter difficilement la perte du paladin, Bob ne parvenait pas à faire son deuil. Grunlek et Shin se sentaient impuissants face à la lente déchéance du pyromage. Ils avaient l'impression de perdre chaque jour un peu plus leur ami.
Même lorsqu'ils tentaient de noyer leur chagrin dans des tavernes, ce qui leur arrivait régulièrement depuis qu'ils avaient repris la route, Bob restait dans cet état. Grunlek et Shin finissaient immanquablement par s'enivrer. Tantôt ils retrouvaient leur caractère complice et enjoué, lançant de belles bagarres avant de se faire éjecter de l'établissement dans lequel ils se trouvaient, tantôt ils ressassaient d'anciens souvenirs de Théo et s'écroulaient sur leur table, pleurant toutes les larmes de leur corps sous le regard étonné, blasé ou parfois vaguement inquiet des autres clients de l'établissement.
Mais pas Bob.
Bob descendait autant de bouteilles qu'eux, peut-être plus. Mais il les écoutait d'une oreille sans rien dire. Il ne riait pas. Il ne se battait pas. Il ne pleurait pas. Il se contentait de demeurer dans cet état végétatif, avachi sur sa chaise, les observant tous les deux de son regard vide. À se demander parfois s'il les distinguait vraiment, ou bien si ses yeux ne faisaient que de chercher en vain autour de lui le fantôme inexistant d'un paladin mort en héros…
Des semaines que Bob ne leur avait plus souri.
Des semaines que Bob ne leur avait plus parlé.
Des semaines, même, que Bob ne les avait pas seulement regardés en face, ni l'un, ni l'autre, une seule fois.
Grunlek et Shin ne savaient pas quoi faire pour aider leur ami. Ils se sentaient de plus en plus mal à l'aise face à lui, qui leur donnait l'impression d'être là sans l'être réellement. Ils se sentaient malheureux de le voir ainsi. Mais ils étaient totalement impuissants.
Seul le temps pourrait, peut-être, guérir un jour la blessure bien trop profonde que la mort de Théo avait ouverte dans l'âme du pyromage.
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Je ne parviens pas à comprendre.
Si je suis en vie, alors tu l'es.
Mais je me sens si faible.
Est-ce que tu luttes, Théo ? Ton corps est-il plongé en transe, quelque part ? Est-ce que c'est mon énergie qui te permets de rester en vie ?
Si c'est le cas…
Je ne veux pas que chacun de nous vive à moitié, éternellement.
Tu es mon humain. C'est moi qui dois te dominer, me servir de toi. Les démons sont trop différents de nous pour comprendre les sentiments qui nous lient. À leurs yeux, tu n'es que ma possession, mon objet, mon esclave.
Tu es à moi.
Mais je suis aussi à toi.
Parce que je t'aime, Théo.
Prends tout ce que tu veux de moi. Puise ta force dans la mienne.
Tue-moi, s'il le faut. Tu m'as juré de le faire. Tu t'en souviens ? Ça ne changera rien à ta promesse.
Vis, Théo. Pour eux. Pour moi.
Vis, je t'en supplie…
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« Il a changé. »
« Nous avons tous changé, Shin. »
« T'as compris ce que je voulais dire. Et puis, tu le sais comme moi. Bob n'est plus le même depuis que… »
L'archer marqua une brève hésitation. Ils avaient fini par accepter douloureusement la disparition de leur compagnon, mais il leur était toujours autant difficile de l'admettre de vive voix. Comme si, au plus profond d'eux-mêmes, ils ne pouvaient s'empêcher de conserver l'espoir vain et illusoire qu'un jour, peut-être…
Shin détourna le regard et murmura d'une voix plus faible :
« … depuis que Théo est mort. »
Grunlek observa un moment son compagnon, puis reporta sans rien dire son attention sur le pyromage inconscient. Le demi-élémentaire insista, frappant du poing sur le matelas, indifférent au fait d'éveiller son ami.
« Depuis quand il ne nous a pas parlé ? Regardé ? Et ce qu'il s'est passé ce soir ! Tu ne vas pas me dire que c'était normal ! »
« Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse ? » rétorqua le nain, plus brusquement qu'il ne l'aurait voulu.
Ils s'affrontèrent du regard pendant une demi-seconde, avant que Shin ne se résolve à baisser les yeux le premier avec un soupir désolé.
« Excuse-moi. Il m'inquiète de plus en plus. »
« Je comprends. » le rassura Grunlek d'un ton apaisant. « Nous sommes tous à cran depuis que Théo n'est plus là. Et l'état de Bob n'aide pas, c'est vrai. »
Ils se remirent à veiller leur ami en silence. Shin avait raison, les événements récents n'avaient rien de normal.
Alors qu'ils noyaient leur chagrin dans une taverne une fois de plus, Bob s'était mis à avoir des réactions étranges, que Grunlek et Shin n'avaient tout d'abord pas remarqué. Sa main s'était crispée autour de la bouteille qu'il tenait, à laquelle il buvait à même le goulot. Il s'était mis à trembler et avait violemment plaqué son autre main sur son avant-bras, laissant échapper un sifflement de douleur entre ses dents serrées.
Il avait retenu toute l'attention de ses deux compagnons lorsqu'il s'était mis à serrer si fort sa bouteille que le verre avait explosé entre ses doigts. De profondes entailles sanglantes striaient ses paumes et ses phalanges. Malgré tout, le demi-démon continuait de resserrer son poing sur les éclats coupants.
« Bob ! » s'était exclamé Grunlek. « Qu'est-ce qu'il te prend ? »
Réagissant à sa voix, le pyromage avait lentement relevé la tête dans leur direction. Le sang du nain et du demi-élémentaire s'était glacé dans leurs veines lorsqu'ils avaient croisé le regard incandescent, entièrement rouge, de Bob. Son démon intérieur tentait de prendre le contrôle. Mais… quelque chose n'allait pas. L'étincelle qui scintillait au fond de ses yeux n'avait rien de sadique ni de menaçant. C'était…
Oui. Du soulagement.
« Bob ? » l'avait à son tour appelé Shin prudemment.
Le pyromage avait entrouvert les lèvres. Sa voix était légèrement rauque, plus grave qu'à l'habitude. Et pourtant, ce n'était pas totalement celle du démon. Ils l'entendaient, Bob était là aussi, quelque part.
« Ça n'a jamais été fini… »
Doucement, Grunlek avait tendu le bras pour poser une main sur l'épaule de son ami, aussi bien pour l'apaiser que pour tenter de le retenir au cas où il perdrait complètement le contrôle.
« De quoi est-ce que tu parles ? » lui avait-il demandé gravement.
Bob avait tourné la tête vers lui, comme plongé dans une sorte de transe. La joie qui enflammait ses yeux était presque effrayante.
« Il est revenu. Ça ne pouvait pas rester comme ça éternellement. Il est revenu… Et il est à moi, pour l'éternité. » avait-il grondé sourdement. « On ne me l'arrachera pas de nouveau. »
Puis il avait vacillé sur son tabouret et papillonné des paupières, avant de poser son regard redevenu brun sur la main de Grunlek qui l'empoignait fermement. Il avait baissé les yeux, un air perdu affiché sur son visage aux traits tirés, et avait regardé sans comprendre ses mains crispées, les bouts de verre qui y étaient incrustés, et tout le sang qui en coulait.
« Oh… Aïe. »
Et il s'était écroulé sur la table, inconscient.
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Je te sens…
C'est trop faible et trop confus. Tu es loin. Si loin de moi.
Mais je te sens à nouveau, Théo. Tu es de retour sur cette terre. Je le sais.
Repose-toi, reprends des forces. Nous arrivons.
Où que tu sois, je te retrouverai. Je te le jure.
Attends-moi…
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Même s'ils se trouvaient en parfaite sécurité, logés dans cette auberge, Grunlek et Shin se méfiaient des réactions que Bob pourrait avoir à son réveil. Après tout, d'après ce qu'ils avaient pu en voir, le démon était parvenu à prendre le dessus pendant un instant… Ils avaient donc choisi de dormir à tour de rôle pour surveiller le demi-diable.
Shin était debout, adossé dans un coin de la pièce, en train d'observer distraitement à travers la fenêtre le ciel d'un noir d'encre, perdu dans ses pensées. Grunlek ronflotait tranquillement dans l'un des quatre lits de la chambre. Quatre, toujours… L'archer serrait doucement les poings sans s'en rendre compte. Du coin de l'œil, il perçut soudain de légers mouvements de l'autre côté de la pièce. Balthazar semblait se réveiller, enfin. Silencieusement, Shin s'approcha de lui. Malgré toute l'amitié qu'il portait à Bob, il avait son arc à la main. Il n'hésiterait pas à cristalliser une flèche si les yeux que son compagnon ouvrait étaient rouges.
Il n'en eut pas besoin. Les paupières de Balthazar s'ouvrirent sur son regard brun habituel, sombre et profond. Il observa un instant autour de lui, perdu, et se redressa lentement sur son matelas avant de remarquer la présence de Shin auprès de lui.
« Salut. » marmonna-t-il en se massant les tempes, étourdi. « Il s'est passé quoi ? »
Face au regard estomaqué que Shin posait sur lui, il grimaça avant de se passer une main dans les cheveux d'un air inquiet, à la recherche d'éventuelles cornes qui pourtant ne s'y trouvaient pas.
« Eh ben, pour que tu tires une tronche pareille, ça devait être sacrément… »
« Tu sais depuis combien de temps tu n'as pas ouvert la bouche pour nous parler, Bob ? »
La surprise se mélangeait dans sa voix à un léger ton accusateur. Le pyromage fit mine de réfléchir. Mais son attitude ne dura pas longtemps et il afficha bientôt une moue désolée.
« Quelques semaines, non ? » estima-t-il, le regard fuyant.
Shin hocha lentement la tête sans rien dire. Un silence passa. Bob contempla en fronçant les sourcils ses mains entourées de bandages, puis le questionna de nouveau :
« Qu'est-ce qu'il m'est arrivé ? »
« Tu as explosé une bouteille, et le démon a légèrement pris le contrôle. »
« Légèrement ? » ricana le demi-diable sans y croire une seconde.
Shin s'assit à ses côtés sur le rebord du matelas et lui répondit, le plus sérieusement du monde :
« Ouais. T'avais les yeux rouges et la voix un peu plus grave. Mais c'était tout. Et tu disais des trucs bizarres, aussi. »
« Des trucs bizarres ? Quels trucs bizarres ? »
« Tu disais que ça n'avait jamais été fini, qu'il était revenu. Et aussi qu'il t'appartenait et qu'on ne te l'arracherait plus jamais. »
« Théo… » lâcha Balthazar dans un murmure.
Il ignora le regard douloureux et empli d'incompréhension que Shin lui lança. C'était vrai qu'il se sentait mieux… Tellement mieux qu'à peine quelques jours plus tôt ! Et ce vide…
Ce vide pesant et glacial qui étouffait son cœur l'avait quitté.
Saisi d'un pressentiment, le pyromage releva la manche de sa robe. Sur son avant-bras, le pentacle avait retrouvé sa couleur et son aspect originel. Du bout des doigts, Balthazar caressa la marque noire inscrite sur sa peau, n'osant croire à ce qu'il voyait. Ça ne pouvait signifier qu'une seule chose…
« Théo est vivant. » chuchota-t-il tout bas.
Si Shin n'entendit pas sa remarque, il écarquilla en revanche les yeux face au pentacle démoniaque qui ornait la peau de son ami et leva vers lui un regard inquiet et légèrement effrayé.
« Bob… C'est quoi ça ? »
« T'occupe. » lui répondit évasivement le mage en remettant la manche de son vêtement en place d'un geste vif.
« C'est un truc de magie démoniaque ? »
« Ouaip. »
« C'est à cause de ça que tu étais… dans cet état ? »
« Hein ? Euh… En partie. » éluda Bob en secouant la tête.
« Ça peut être dangereux ? »
« T'occupe, je t'ai dit ! » s'exclama-t-il avec un léger agacement. « Je sais exactement ce que c'est, je le gère, t'en fais pas. »
L'archer lui adressa un coup d'œil circonspect, ses mains crispées autour de son arc.
« Ok… » lâcha-t-il néanmoins, dubitatif.
Les deux amis échangèrent un long regard. Face à la relative méfiance dont semblait toujours faire preuve Shinddha, le pyromage soupira.
« Ça va, Shin. Je vais bien, je t'assure. Alors on se repose, et demain, on se casse d'ici à la recherche de Thé… de Bragg. Ça marche ? »
Le demi-élémentaire d'eau dévisagea longuement son compagnon. Il lui trouvait quelque chose de changé. En bien, cette fois. La flamme d'autrefois s'était rallumée dans son regard et dansait de nouveau dans ses yeux, plus étincelante, plus vive qu'auparavant. Un léger sourire courbait ses lèvres, et cette fois, Shin savait qu'il était sincère, que ce n'était pas qu'une expression de façade pour donner le change et le rassurer. Il hocha la tête.
« Content de te retrouver, Bob. » lâcha-t-il en se retournant pour aller s'étendre sur son lit.
Balthazar suivit son ami du regard. Dans l'ombre, son sourire se fit énigmatique et déterminé.
« Je ne suis pas le seul qu'on retrouvera, Shin. Fais-moi confiance. »
Une fois de plus, le demi-élémentaire n'entendit pas sa remarque. Bob se rallongea et ferma les yeux, une expression sereine et satisfaite sur le visage. Au plus profond de lui-même, quoique faible, il percevait à nouveau cette douce chaleur qui le liait à cet être d'exception.
Il était encore trop tôt pour cela… Mais bientôt, la lumière de Théo rayonnerait de nouveau. Elle l'attirerait à lui, comme un papillon de nuit ensorcelé par les flammes, et ils seraient de nouveau réunis, pour ne plus jamais se quitter.
Balthazar s'en fit le serment.
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Théo… Attends-nous.
Attends-moi.
Bientôt.
Si tu savais… Si tu savais à quel point je suis heureux.
Je t'aime, Théo.
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Je suis de retour.
Où que tu sois, je te retrouverai. Je ne peux pas survivre bien longtemps loin de toi.
Mais, Balthazar…
À toi, je n'ai pas honte de l'avouer : je crois que… Ce que je ressens…
Oui.
Pour la première fois de ma vie, j'ai peur.
Il y a cette chose qui vit en moi, à présent. Un démon comme le tien. Il m'a touché, il m'a envahi, malgré tes promesses, malgré la marque de ton hérésie que je porte sur mon front.
Il me susurre que je lui appartiens, désormais.
Je sais que c'est faux. Je n'appartiens qu'à toi, Balthazar.
Nous lui montrerons.
Nous lui prouverons qu'il n'a aucun droit sur moi. Que je suis ton humain, ton âme sœur, et que je suis à toi.
Mon corps appartient à l'Église de la Lumière. Mais mon âme a succombé à ton hérésie.
Je ne regrette rien.
Si tu savais à quel point j'ai hâte de te serrer de nouveau contre moi.
Je t'aime, Balthazar.
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Une fois de plus, les choses étaient censées s'arrêter ici… Mais en cours d'écriture, j'ai eu quelques autres idées pour faire une suite, en suivant (plus ou moins) la trame de base d'Aventures, donc… Il se pourrait éventuellement qu'un troisième OS arrive par la suite.
Eh oui.
Dire que ça devait juste être un OS, à la base… Ça va se finir en fic à chapitres, si ça continue comme ça… XD
J'espère en tout cas que ça vous a plu ! Merci de votre lecture, des bisous, des cookies, et à bientôt pour la suite !
(Et double ration de cookies de l'amour si vous laissez une review ! :D)
