Hello ! :-)
Voici la suite de "Marqué comme sien" ! Au programme d'aujourd'hui : la fameuse scène du pont !
Pour le chapitre d'après, je ne suis pas encore bien décidée, mais je pense vous faire faire un saut dans le temps jusqu'à la fin de la saison 3, sur l'Île des Intendants… Pour la fameuse rencontre avec Enoch (et Arcana), eh oui !
Merci de votre passage ici et bonne lecture !
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L'univers et les personnages d'AVENTURES ne sont pas à moi : ils appartiennent à Mayhar, Krayn, Fred, Bob, Seb, et tout ce joyeux petit monde qu'on adore. Ah, et au cas où vous auriez un doute : je n'écris pas ces histoires dans le but de gagner des sous, mais juste pour partager avec vous mes délires et cette passion d'Aventures. ^.^
Je précise aussi pour ce chapitre que certaines lignes de dialogues ne m'appartiennent pas non plus, j'ai pris la liberté de les tirer directement de la série pour mieux m'intégrer à la trame de base. Si ça pose le moindre problème à quelqu'un qui considèrerait ça comme une offense envers leur travail, je modifierai, bien sûr.
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Marqué comme sien 5
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Ils n'avaient jamais été aussi proches de Mirages. En chemin, Bob avait parcouru leur groupe du regard et s'était dit que tout se passerait bien. Enfin, il avait tenté de s'en convaincre.
Mais ça, c'était avant que son abruti de paladin ne parvienne à se coincer le pied entre deux planches du pont qu'ils s'apprêtaient à traverser.
Le vacarme provoqué par Théo attira bien évidemment l'attention d'un garde. Celui-ci s'approcha d'eux, et le mage soupira silencieusement sous sa capuche. Il sentit qu'une fois de plus, leur plan ne se déroulerait pas exactement de la manière dont ils l'avaient prévu. Resté en retrait, il observa les réactions de ses camarades. Théo grommelait dans sa barbe et parlementait avec le garde, avec un accent incroyable qu'on aurait juré être authentique. De son côté, Grunlek le faux forgeron tentait de négocier leur traversée du pont, mais tous ses efforts passaient clairement inaperçus à côté du bordel que provoquait Shin en toussant à tout va. Bob soupira une nouvelle fois. Il allait devoir s'en mêler aussi, sinon ils n'y parviendraient jamais. Tout en s'avançant à son tour, il lança à la dérobée un regard noir en direction de Bradok et de Sanguinus, qui n'avaient pas levé le petit doigt pour les aider et semblaient simplement attendre qu'ils aient réglé le problème.
Parvenu à la hauteur du garde, Bob attira son attention. Se penchant vers lui, il adopta sa voix de vieillarde et lui débita une histoire à dormir debout, comme quoi Shin le lépreux était à l'article de la mort, et qu'ils étaient en route pour l'enterrer à coups de pelle dans un recoin de la forêt. C'était certes de l'improvisation totale, mais le demi-diable n'était pas dupe. Il avait bien vu le regard trouble de l'homme, son pas hésitant, et à présent qu'il se recevait son haleine avinée en pleine figure, il était d'autant plus persuadé que son blabla illogique passerait sans problème. Le garde se fit en effet intéressé lorsqu'il lui évoqua un héritage factice, et cessa de faire son difficile dès lors que Bob lui glissa discrètement quelques pièces d'or dans la main. Affichant un sourire satisfait sous sa capuche, le mage lui serra à nouveau l'épaule, mimant une affection exagérée, puis poursuivit sa route sans plus lui prêter la moindre attention.
Bob remarqua que Théo était enfin parvenu à dégager sa jambe et observait attentivement l'autre bout du pont, les sourcils froncés. Quelque chose semblait le gêner. Mais avant qu'il n'ait pu se rapprocher de lui pour le questionner à voix basse, il capta du coin de l'œil le discret signe que lui adressait Grunlek, tapotant son index contre sa tempe. Il lui demandait d'établir une connexion mentale entre eux. Peut-être avait-il noté le même souci que Théo. Le mage acquiesça d'un léger hochement de tête et se concentra.
Mais bien entendu, une nouvelle fois, rien ne se déroula comme prévu.
Il rencontra des difficultés pour établir la connexion. Perplexe, il ferma les paupières et plongea profondément en lui-même pour essayer de comprendre ce qui n'allait pas.
Sur le pont, un peu plus loin, Théo se crispa le premier et lui jeta un bref regard par-dessus son épaule, quelques secondes avant qu'il ne le ressente à son tour.
Une brûlure intense naquit dans les entrailles du demi-diable et remonta en flèche dans son torse, avant d'exploser dans sa tête comme un geyser incontrôlable. Théo serra les poings et dut se mordre les lèvres pour ne pas hurler. Quant à Bob, il ne se gêna pas.
« RAAAH JE SUIS EN FEU ! »
Il s'agita dans sa robe de mage d'où commençaient à émerger quelques flammèches, rouvrit des yeux d'un rouge flamboyant et tourna rapidement la tête de droite à gauche, balayant les alentours d'un regard paniqué. Puis il prit son élan et sauta.
Dans la rivière en contrebas.
Il y eut un énorme bruit d'éclaboussures qui retentit, et un filet de vapeur émana de l'endroit où avait plongé le demi-diable. La scène était tellement surréaliste que les Aventuriers et le garde demeurèrent silencieux une poignée de secondes, échangeant un même regard interloqué, et d'ores et déjà las de la part des trois hommes déguisés dont le plan d'infiltration venait littéralement de tomber à l'eau.
« C'est le lépreux, c'est lui, là-bas ! Tous sur lui ! » tenta Grunlek sans réfléchir en pointant Shin du doigt.
Ledit Shin n'eut même pas le temps de protester. Une fois de plus, l'action du nain passa inaperçue, car l'homme en face d'eux avait repris ses esprits. Désormais assuré que ce groupe de voyageurs n'était pas net, il hurla en même temps que Grunlek :
« À LA GARDE ! À LA GARDE ! »
Théo eut le réflexe de saisir leur adversaire avant qu'il ne dégaine son épée et ne les attaque. Sans le moindre état d'âme, il attrapa la tête de l'homme entre ses mains et la tourna brusquement. Il y eut un craquement sec et le corps s'affaissa au sol, inanimé, la nuque brisée.
« Et d'un… » marmonna sombrement le paladin entre ses dents serrées.
Il avait l'impression de brûler de l'intérieur. La douleur incandescente qui irradiait toujours chacun de ses membres l'empêchait d'avoir les idées tout à fait claires, et il ne songea pas à récupérer l'épée du garde qu'il venait de tuer. Il ne comprenait pas pourquoi il souffrait autant… Presque plus que lorsque Bob appliquait son pentacle contre sa peau. Qu'est-ce que le demi-diable avait encore fabriqué avec sa foutue magie démoniaque ?
La seconde d'inattention durant laquelle il tourna son regard par-dessus la balustrade du pont, en direction du pyromage immergé, lui fut fatale.
À sa souffrance intérieure provoquée involontairement par la combustion spontanée de Bob vint s'ajouter une autre douleur, physique, cette fois-ci : celle de la pointe d'une longue hallebarde qui venait de lui être enfoncée dans le ventre. Théo hoqueta, accusant le choc, et tenta faiblement de se débattre alors que son agresseur raffermissait sa prise autour de son arme et l'élevait légèrement du sol. Une flaque de sang commença à se former sous ses pieds. Absorbé par la lame qui lui perforait le corps, Théo ne remarqua pas davantage la seconde hallebarde qui filait vers son épaule.
Restés en retrait, Grunlek avait déployé le bouclier de son bras mécanique et Shin avait généré deux dagues de glace, mais ils ne pouvaient rien faire face aux hallebardiers qui attaquaient leur ami. Impuissants, ils virent la seconde arme se diriger vers lui, prête à frapper.
Théo ne parviendrait jamais à l'éviter.
Soudain, une partie du liquide écarlate qui se répandait au sol s'éleva dans les airs et se solidifia pour former une coque rigide devant l'inquisiteur. La pointe de la deuxième hallebarde ricocha contre cette protection inespérée. Grunlek et Shin s'autorisèrent un soupir de soulagement, et d'un même mouvement, jetèrent un coup d'œil par-dessus leur épaule. Les bras tendus dans leur direction et le visage rayonnant face au sang versé dont il se délectait, Sanguinus leur adressa un bref signe de tête.
Sans prendre la peine de se concerter, l'archer jeta ses dagues de glace sur l'un des hallebardiers et Grunlek s'avança vers l'autre. Alors qu'il l'envoyait dans la rivière d'un puissant coup de poing, le nain esquiva au dernier instant un carreau d'arbalète, qui se ficha dans la terre à quelques centimètres de lui. Grunlek leva la tête et avisa la tourelle située un peu plus loin, d'où provenait certainement le tir. Dans le feu de l'action, ils n'y avaient pas fait attention.
« Shin ! » cria-t-il.
Mais le demi-élémentaire d'eau avait lui aussi repéré l'arbalétrier et s'affairait déjà à cristalliser entre ses mains une sorte de solide javelot, long et fin. Grunlek vit l'ombre d'un sourire sordide se profiler sur son visage. Plissant les yeux, il remarqua que la pointe de son arme était munie de minuscules crochets, faits pour se planter dans les chairs… et y rester. Exactement ce qu'il leur fallait pour venir à bout de ce garde qui leur était inaccessible autrement.
Shin prit son élan et envoya son javelot. Avec une trajectoire magnifique, celui-ci fendit les airs et fila droit vers l'arbalétrier, se plantant dans son torse. Aux sons étranglés que l'homme émit par la suite, les deux amis devinèrent sans peine que le tir de l'archer lui avait été fatal. Shin parut presque surpris, l'espace d'une seconde, avant d'afficher un petit sourire satisfait, assez fier de lui.
Sourire qui s'effaça bien vite lorsque Grunlek et lui se retournèrent vers le corps inerte de Théo. Tombé face contre terre quelques instants plus tôt, celui-ci n'avait plus bougé. Le nain se pencha vers lui, le saisit par l'épaule et le retourna, la mine sombre et inquiète.
La blessure provoquée par la hallebarde qui l'avait transpercé de part en part était ample et saignait abondamment. Pour ne rien arranger, un carreau était profondément planté en haut de son torse près de l'une de ses épaules. Sûrement le premier tir de l'arbalétrier, qu'ils n'avaient pas remarqué. Sous le sang dont il était recouvert, le teint de Théo était anormalement pâle, et sa respiration, dangereusement faible. Grunlek et Shin se regardèrent. Se remémorant la particularité qui le liait au pyromage, l'archer tendit le bras d'un geste vif et écarta les mèches de cheveux du paladin.
Sur son front, la marque noire avait perdu de sa couleur et s'était ternie pour devenir grisâtre.
« Il est en train de mourir. » murmura-t-il gravement. « Le pentacle de Bob était dans le même état quand il était dans l'Éther… »
« Bob ! » s'exclama Grunlek. « Il est toujours dans l'eau ?! »
Sans attendre de réponse quelconque de la part de Shin, le nain se redressa et se précipita en direction de la berge pour aller chercher le demi-diable. Demeuré seul auprès de Théo, le demi-élémentaire soupira. Posant son regard inquiet sur l'inquisiteur au bord de la mort, il caressa du pouce la marque inscrite sur son front, avant de remettre doucement ses cheveux en place. Voir l'un de ses amis aussi mal en point et savoir qu'il ne pouvait strictement rien faire pour l'aider le rendait malade. Quant aux conséquences, si le paladin venait à rendre l'âme…
Non. Il n'osait pas y penser.
« Ne recommence pas, Théo… Bob ne tiendra pas, cette fois. »
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La fraîcheur de l'eau mouvante apaisa les flammes qui rongeaient son corps. Mais pas celles qui embrasaient son esprit. Dans un ballet de bulles, Bob rejeta sa capuche en arrière, libérant ses longs cheveux bruns qui se mirent à flotter autour de lui. Reprendre de l'oxygène. Rapidement. Il battit des jambes, s'éjecta à l'air libre et inspira à pleins poumons. La brûlure était trop intense. Il replongea.
Les yeux fermés, ne distinguant plus la surface des profondeurs, l'obscurité de la lumière, il se focalisa une nouvelle fois sur son être, tentant d'apaiser cet incendie intérieur qu'il avait involontairement provoqué… il ne savait même pas comment, d'ailleurs. Jamais il ne s'était retrouvé confronté à ce genre de situation quand il ouvrait une communication mentale avec ses amis !
… Connexion qui n'avait même pas été établie, d'ailleurs. Il lança un appel télépathique pour savoir ce qu'il se passait à la surface. Personne ne lui répondit.
Il était seul.
Seul avec cette autre part de lui-même qui se rebellait soudainement…
Seul avec le démon, qui désirait lui aussi un être qu'ils ne pouvaient se partager.
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Tu sais que tu peux le faire, Balthazar. Hein que tu le sais ? Tes pouvoirs démoniaques te confèrent ce droit.
Ose prétendre que tu n'en meures pas d'envie, à chaque fois que tu l'aperçois. À chaque fois que vos souffles se mêlent, que vos peaux se caressent… que vos deux corps brûlants et avides s'unissent dans les ténèbres…
Pourquoi tu n'essayes pas ? Au moins une fois. Juste pour voir ce que ça donne…
Enchaîne-le à toi, allez…
Après tout, tu ne feras que revendiquer ce qui te revient de droit…
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Bob se recroquevilla sur lui-même, ses mains agrippées à sa tête, se bouchant les oreilles comme si cela pouvait lui être d'une quelconque utilité. Il essayait désespérément d'occulter la voix intérieure qui lui susurrait de se laisser aller. Il ne se doutait que trop bien des conséquences que son emprise démoniaque aurait sur Théo. Il perdrait à tout jamais l'homme qu'il aimait. Les démons ne connaissaient rien aux sentiments humains. Si Balthazar asservissait le paladin ainsi, il le détruirait.
L'offre était alléchante, pourtant. Emporter son âme sœur avec lui, loin d'ici, du Cratère et de ce monde de fous. Dans le plan démoniaque, il n'y aurait plus qu'eux deux. Bob. Théo. Seuls. Et l'éternité.
La voix du démon, dans sa tête…
Balthazar cria de toutes ses forces pour le faire taire. Il aimait Théo. Il donnerait n'importe quoi pour le protéger.
À cet instant, une sensation connue s'empara de lui. Trop bien connue, malheureusement, et qu'il aurait espéré ne plus jamais ressentir. Le demi-diable rouvrit sous l'eau des yeux écarquillés sous l'effet du choc. Dans son cœur, une nouvelle explosion.
Terriblement froide.
Comme quand…
En proie à une panique soudaine et violente, Bob se débattit dans les flots pour regagner la surface une nouvelle fois. Après plusieurs secondes de lutte avec le courant, désorienté, il finit par jaillir de nouveau à l'air libre. Observant autour de lui, il avisa la berge et s'y dirigea aussi vite que sa lourde robe de mage gorgée d'eau le lui permettait. Il s'empêtra dans son habit et jura abondamment entre ses dents. Enfin, il parvint à se hisser à quatre pattes sur la terre ferme. Dégoulinant, il se releva et tituba sur quelques mètres avant de retrouver son équilibre. Grunlek venait à sa rencontre en courant.
« Bob ! Est-ce que ça v… »
« Plus tard ! » le coupa le mage dans un grognement en se précipitant vers la sortie du pont.
Il ne prêta aucune attention au sol boueux et glissant, ni aux corps sans vie affaissés çà et là, ni aux carreaux d'arbalète plantés dans la terre meuble. Il ne répondit pas davantage à Shin, qui lui adressa quelques mots qu'il n'écouta pas. Sans plus se soucier du reste du monde, Bob tomba à genoux auprès de Théo, inconscient, qui baignait dans une mare de sang.
Son propre sang.
Des larmes incontrôlables se mirent à couler le long des joues du demi-diable, se camouflant habilement parmi les gouttes d'eau de la rivière qui dégoulinaient de ses cheveux trempés.
« C'est pas vrai, non… Théo, s'il te plaît. »
Il agita l'inquisiteur, qui n'eut aucune réaction, et plaqua son avant-bras sur son front en désespoir de cause. Leurs marques devinrent rouges, comme d'habitude. Mais avec une lueur bien plus faible.
Et Théo ne bougea pas.
Il n'eut même pas un tressaillement.
Ses deux mains agrippées aux bras de son paladin comme à une bouée de sauvetage, Bob l'observa quelques instants sans avoir l'air de comprendre. Sidéré, il murmura :
« Pourquoi tu ne réagis pas ? »
Restés debout derrière lui, Shin et Grunlek échangèrent un regard. Celui du nain était dur et fermé, tandis qu'aux yeux de l'élémentaire brillaient des larmes qui ne tarderaient pas à couler. Ils avaient entendu la question de leur ami. La réponse en était fatalement évidente…
Il était trop tard.
Théo était déjà parti trop loin.
« Bob… » finit par lâcher Grunlek, la gorge serrée.
Le mage ne répondit pas. Ils le virent déposer délicatement une main au creux du cou de l'inquisiteur de la Lumière, glissant son index et son majeur au niveau de sa carotide. Après un moment de silence, ils l'entendirent soupirer avec résignation :
« Putain… Je voulais pas en arriver là, mais… »
Il se retourna à demi, sans cesser de s'accrocher au corps de Théo comme si sa vie en dépendait, et leur lança un regard perçant par-dessus son épaule tout en achevant dans un souffle :
« … Mais j'ai peut-être une solution. »
Ses amis lui adressèrent un regard interrogateur. Il fut atterré de constater que peu d'espoir y résidait. Pour eux, Théo était déjà perdu. Cela ne fit que le conforter dans sa décision. Il ferait tout pour le sauver.
« Vous me faites confiance ? » demanda-t-il en regardant Grunlek et Shin droit dans les yeux.
Il connaissait d'avance leur réponse. Mais cela lui réchauffa tout de même le cœur que de les entendre acquiescer d'une même voix :
« Ouais. »
« Bien sûr. »
« Parfait. » murmura Bob en reportant son attention sur son paladin.
Il caressa tendrement la joue de Théo, écarta ses cheveux de son front et ne put retenir une grimace en constatant que son pentacle avait viré au gris sale. Il n'avait pas beaucoup de temps. Se concentrant, il puisa dans sa psyché et replongea de nouveau à l'intérieur de lui-même. La vie de l'homme qu'il aimait était en jeu. Il n'hésita plus.
Lorsque le démon revint le titiller, Bob lui imposa sa présence avec force et détermination. Il batailla un instant pour entraver sa volonté, puis ouvrit les vannes de son pouvoir et laissa une part de magie démoniaque déferler en lui et courir dans ses veines, envahissant son être. Il sentit la peau de son visage le tirailler désagréablement : sa chair s'ouvrit un peu plus et quelques écailles supplémentaires se cristallisèrent sur ses joues. Il desserra sa prise autour des épaules de Théo en sentant ses ongles, devenus des griffes, s'enfoncer dans son corps.
Lorsqu'il rouvrit ses yeux de chat, ceux-ci étaient enflammés et veinés de sang. Un sourire carnassier s'étala sur son visage quand son regard se posa sur l'inquisiteur inconscient, dévoilant ses dents, dont une partie s'était transformée en crocs pointus.
Venus se placer devant lui pour le surveiller, Shin l'observa faire d'un œil circonspect et un tantinet méfiant, alors qu'en son for intérieur, Grunlek était relativement soulagé de constater que la transformation de Bob n'égalait pas celle qu'il avait effectuée précédemment, face à la Mort. Cette fois, il conservait le contrôle de lui-même, ou du moins une partie. Malgré tout, les deux amis demeurèrent prudents. Tout autour du demi-diable, l'air semblait vibrer de puissance démoniaque, et ce sourire collé aux lèvres de leur compagnon n'était pas franchement des plus engageants.
Bob reposa lentement le corps de Théo au sol. Il glissa ses mains griffues le long de ses épaules, puis de son torse. Là où les doigts du demi-diable étaient passés, de minuscules flammes froides s'élevaient peu après et imprégnaient ainsi lentement le corps tout entier du paladin. Concentré sur sa tâche, le pyromage ne releva pas les yeux une seule fois. Face à lui, Shin et Grunlek l'observèrent faire en silence, espérant pour la vie de leur ami.
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Ce n'est pas du tout comme la première fois.
Quand j'ai sauté dans le puits de mana… Tout était si trouble. Si confus. Dans mon esprit, c'était apparu comme… Je ne sais pas. La chose à faire. Sur le coup, ça m'avait semblé évident. Alors j'y étais allé. Et après, c'était devenu le chaos.
Cette fois…
Cette fois, il n'y a rien. Rien d'autre que le silence… Le calme. C'est paisible. J'ai l'impression de m'en aller, loin. Mais ça ne m'effraye pas. Je trouve même ça reposant. Après tout, c'est pas si mal. Ces derniers mois, on a passé notre temps à se battre et à être pourchassés. Toujours à se planquer, à devoir réfléchir pour tout et pour rien, à rester constamment sur nos gardes.
J'ai bien le droit de me reposer un peu, merde.
Ici, au moins, je serai peinard.
Les autres… Bah, ils peuvent bien se débrouiller sans moi quelques temps. Ils l'ont déjà fait, hein.
Mais… toi, Balthazar ?
Et merde. Je ne te sens plus. Encore.
Où es-tu ?
Là… Est-ce que c'est toi ? Cette chaleur… Est-ce que c'est ta voix que j'entends ? Ta voix qui m'appelle ? Qui me dis… Reviens…
D'accord. Je vais revenir auprès de toi. S'il y a bien une chose que je ne veux pas, c'est te faire souffrir encore comme je l'ai déjà fait.
Je reviens pour toi.
Pardonne-moi d'avoir failli t'abandonner à nouveau.
Je suis là…
Je t'aime, Balthazar.
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Théo reprit lentement conscience. Il lui fallut plusieurs minutes pour retrouver ses sens, et parvenir à faire de nouveau la part des choses entre les brumes de son esprit et sa perception de la réalité. Une vive brûlure lui mordait toujours les entrailles. Mais c'était une sorte de douleur glaciale et amère. Quelque chose qu'il ne connaissait pas, n'avait jamais ressenti jusqu'alors, et qui lui rappela sa longue errance dans l'Éther… ce vide, ce manque insoutenable qu'il avait subi à cause de l'absence de Bob.
Puis il sentit des mains agréablement tièdes parcourir son corps, à travers le tissu de ses vêtements. Peu à peu, le froid intense qui l'envahissait diminua, remplacé par une douce chaleur dont il n'avait aucun doute quant à l'origine. Les doigts explorateurs remontèrent le long de ses cuisses puis vinrent caresser son ventre. L'inquisiteur laissa échapper un léger soupir de plaisir.
En réponse, les mains sur son torse se figèrent.
Péniblement, Théo entrouvrit les paupières. Le visage de Bob lui apparut en contreplongée. Ses yeux étaient révulsés et veinés de sang. Les écailles qui striaient ses joues paraissaient plus apparentes, et le paladin remarqua du coin de l'œil que les doigts à présent posés sur ses pectoraux étaient terminés par de longues griffes noires. Il adressa à son âme sœur une expression mi-blasée, mi-boudeuse, et cette fois, ce fut un soupir renfrogné qu'il lâcha.
« Pff… C'était obligé, ça ? »
« Excuse. » marmonna sombrement le demi-diable en secouant la tête pour reprendre ses esprits. « Mais oui. »
De longues mèches brunes dansèrent devant ses yeux et vinrent encadrer son visage. Théo le contempla, étudiant avec curiosité ses écailles démoniaques qui se résorbaient et ses griffes qui disparaissaient. Un sourire frêle parvint enfin à s'afficher sur son visage lorsque les crocs de son âme sœur se furent rétractés et que ses yeux eurent repris leur coloris jaune et noir. Ses alarmes anti-hérésie beuglaient à fond dans sa tête, mais il s'en foutait royalement. Étalé par terre, ses blessures partiellement refermées et baignant toujours dans son sang, il ne parvenait pas à détacher son regard de celui de Bob.
« Merci. »
« J'ai eu tellement peur, Théo. »
La voix de Balthazar vacillait, conservant encore des traces de son inquiétude. Son regard était douloureux et accusateur. Se redressant avec précaution, le paladin balaya ses reproches d'un geste fatigué de la main.
« Je t'avais dit qu'il fallait que je garde mon épée… »
Il y eut quelques instants d'un silence tendu entre eux, le temps qu'ils se remettent tous les deux debout. Puis Bob ne résista plus. Il se jeta sur Théo, qui le réceptionna de justesse entre ses bras en chancelant dangereusement, et pressa ses lèvres tremblantes contre les siennes.
« Putain, Théo, ne me refais plus jamais ça ! Tu m'entends !? Marre de crever d'un arrêt cardiaque à chacune de tes conneries, enfoiré ! »
« Je garde mon épée, la prochaine fois ? » sourit moqueusement le guerrier.
« Ton épée, ton armure, ton cheval, des tigres à dents de sapin, des ninjas, un char d'assaut, des météorites, tout ce que tu veux, mais tu restes en vie, bordel ! »
« Ok… » céda le paladin en répondant au baiser de son âme sœur. « Je ferai gaffe, promis. »
« Abruti ! » s'écria encore Bob d'une voix mal assurée.
Théo ne fit aucun commentaire, mais il fut touché des pleurs que le demi-diable versait pour lui. Ils en avaient vécu des choses, pourtant… Mais jamais Bob n'avait réagi ainsi, fondant en larmes sans crier garde. Ce dernier paraissait toujours en état de choc. Le cœur du paladin se serra. Doucement, il referma ses bras autour de lui pour l'apaiser.
« Ça va aller, maintenant. Je suis là, regarde. C'est grâce à toi, Balthazar. Je t'aime. » lui murmura-t-il en fourrant son nez au creux de son cou.
Le pyromage sanglotait silencieusement contre son torse : il le sentait tressaillir dans son étreinte. Par-dessus son épaule, Théo avisa Grunlek et Shin, debout un peu plus loin, qui les observaient du coin de l'œil en souriant, à la fois émus par leurs touchantes retrouvailles et désireux de leur laisser un peu d'intimité. Le paladin leur adressa un signe de tête reconnaissant. Les deux autres Aventuriers lui répondirent d'un sourire plus éclatant encore, heureux de le revoir sur pied, puis s'éloignèrent pour s'occuper des cadavres des gardes et inspecter le bâtiment proche.
Bob et Théo demeurèrent enlacés quelques instants encore, le temps que le mage se calme. Puis ils s'écartèrent l'un de l'autre, à regret. Théo utilisa le peu de psyché qu'il lui restait pour soigner convenablement ses blessures et ils allèrent retrouver leurs amis. Tandis qu'ils débattaient ensemble du sort qu'ils réserveraient aux cadavres des gardes, Sanguinus et Bradok les rejoignirent. Un vague air de déception sembla passer l'espace d'un instant sur le visage du chef de l'Église du Sang lorsqu'il constata que les blessures de Théo étaient refermées, mais son expression enthousiaste revint bien vite lorsque son regard se posa avec satisfaction sur la terre gorgée de liquide carmin. Balthazar lui adressa un regard noir en serrant les poings, écœuré de réaliser que ce sadique se délectait à la vision du sang de son paladin.
Quant à Bradok, il s'approcha prudemment de Théo sans trop savoir comment l'aborder, sincèrement inquiet à son sujet malgré le comportement détestable dont l'inquisiteur de la Lumière faisait preuve à son égard depuis quelques temps.
« Sire… Ça va ? »
« Ça va très bien, je vous remercie pour votre utilité au cours de ce combat, c'était génial. » rétorqua Théo du tac au tac avec une ironie mordante. « J'ai surtout aimé le moment où vous êtes venu me sauver, avec votre épée, là… »
Le paladin lâcha encore quelques phrases acerbes à l'attention du pauvre Bradok, dont les yeux s'écarquillaient de plus en plus à chaque mot que l'inquisiteur prononçait, et qui finit par balbutier, déstabilisé :
« Mais, sire Théo… Je n'ai rien fait de tout cela… »
Ledit sire Théo roula des yeux avec agacement, luttant contre l'envie de lui foutre une beigne.
« Justement. » appuya-t-il. « Allez, mettez-vous à l'arrière avec les gens utiles et on y va. »
Bradok obtempéra sans protester, un air confus et désolé affiché sur le visage. Tandis qu'ils bataillaient pour récupérer les armures des gardes décédés, Bob s'approcha de Théo.
« T'as été violent avec lui. » pouffa-t-il, amusé.
Son paladin haussa les épaules.
« Ben quoi ? Il a rien foutu. »
« Pourquoi il te suit partout, au fait ? »
Théo jeta un coup d'œil en coin à Bob. Celui-ci avait lâché sa question l'air de rien, mais il connaissait suffisamment son demi-diable pour deviner le motif réel de son interrogation.
« Je lui ai filé un coup de main et il a l'impression d'avoir une dette envers moi… Cherche pas. » ajouta-t-il en interceptant le regard légèrement méfiant que Bob adressait à Bradok. « C'est pas une menace pour toi. »
« Hein, de quoi ? Qu'est-ce que tu veux dire par là ? » s'offusqua le mage.
« T'as aucune raison d'être jaloux. »
« Je suis pas jaloux. » se renfrogna Bob.
« Ben bien sûr. »
Théo abandonna par terre le cadavre à moitié dévêtu du pauvre gars qu'il était en train de martyriser depuis une bonne dizaine de minutes et se tourna complètement vers Bob. Les bras croisés, celui-ci affichait une expression boudeuse qui le rendait, aux yeux du paladin…
… Absolument irrésistible.
Le guerrier s'avança d'un pas, attrapa le demi-diable par la nuque et l'attira à lui pour l'embrasser.
« Je suis à toi, Balthazar. »
Celui-ci éleva lentement une main et caressa du bout des doigts, à travers quelques mèches de cheveux noirs, la marque jumelle de celle qui ornait sa propre peau.
« Et moi à toi. » souffla-t-il en retour, plongeant son regard ardent dans celui de son paladin, avant de répondre fougueusement à son baiser.
Pas besoin de magie démoniaque pour enchaîner Théo à lui.
Pas besoin de magie démoniaque pour l'asservir à ses pieds.
Pas besoin de magie démoniaque pour qu'il obéisse au moindre de ses ordres et qu'il puisse satisfaire tous ses désirs.
Balthazar était un diable, lié à son âme sœur, sur laquelle il avait domination.
Mais Balthazar était aussi humain. Amoureux d'un autre homme, avec lequel il voulait simplement vivre heureux et en harmonie.
Cela, les démons ne le comprendraient jamais.
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Merci beaucoup de votre lecture, j'espère que ce nouveau chapitre vous a plu ! :-)
N'hésitez pas à laisser une petite review, c'est gratuit et ça fait plaisir, puis je vous offre toujours des cookies et des glace, hein ! ;-)
À bientôt pour la suite !
