Et voici, en un temps record, le chapitre 2 ! Je ne promets pas de poster les chapitres suivants en moins d'une semaine, mais vos retours m'ont fait beaucoup trop plaisir pour que je ne fasse pas un effort. Merci à tous ceux qui ont laissé des reviews, j'essaye de vous répondre rapidement ! (Pour les anonymes, n'hésitez pas à laisser un mail si vous voulez une réponse.) Pour ceux qui n'en ont pas laissé, merci tout de même pour votre lecture, et n'hésitez pas à me mettre un petit mot (même un ça fait plaisir héhé !) Bref, je vous laisse à votre lecture, je vous retrouve bientôt, quand la suite sera écrite...

Oh ! et pour info, si jamais vous vous posez la question : les citations, en début de chapitre, viennent toutes de chansons de Mano Solo, un chanteur que c'est très beau et très triste ce qu'il chante, mais l'ambiance correspond assez bien à cette histoire. Voilà. Bisou.


DELIRIUM TREMENS

Partie 2 – LE DÉNI

« J'ai joué avec le soleil qui m'a cramé les ailes. Mais je l'ai vu de si près que peu de gens peuvent en dire autant. »


Le soleil s'était tu depuis plusieurs heures déjà quand Severus Snape apparut dans une ruelle étroite de la banlieue de Londres dans un craquement retentissant. Il vérifia qu'aucun moldu aux alentours n'avait pu le voir surgir du néant, avant de relisser sa cape. Le vent ne pénétrait pas dans la ruelle mais ce mois de juin n'en était pas moins terriblement froid pour la saison. Il soupira, se demanda une fois de plus ce qui l'avait poussé à accepter ce calvaire que lui avait imposé Minerva McGonagall et, ne trouvant pas de réponse plus satisfaisante que toutes celles qu'il s'était données jusque là, il se mit en marche.

De sa poche, il sortit un bout de parchemin sur lequel était écrit, de ses pattes de mouche indéchiffrables, l'adresse à laquelle il était censé se rendre. Il protesta intérieurement une fois de plus, pour la forme. Il avait un don impressionnant, songea-t-il, pour se mettre dans des situations désagréables.

Cette sorte de fardeau dont il ne semblait pouvoir se défaire avait visiblement commencé à ses dix-sept ans, quand du haut de son imbécilité crasse, afin de répondre à ce qui semblait être un besoin exceptionnellement ridicule d'attention – une attention qu'il dénigrait aujourd'hui chez toutes les générations d'élèves auxquelles il devait inlassablement enseigner – il avait décidé de se parjurer, de renier les principes de sa mère (et rejoindre ceux de ses grands-parents, hélas…) afin de rejoindre les Mangemorts, groupe formé par le Seigneur des Ténèbres pour répondre en deux temps à une mélomanie mal contrôlée. D'abord, bien sûr, répandre propagande et violence à travers le pays. Ensuite, plus vicieusement, mais pas moins douloureusement, s'assurer d'avoir un petit groupe de fidèles prêts à répondre à un impétueux besoin d'adoration. Pendant quelques mois, tout jeune naïf qu'il était, Severus Snape s'était bien sûr laissé prendre au jeu, s'attirant en cela et les faveurs d'un Tom Jedusor qui n'avait alors pas tout perdu de sa superbe d'antan, et d'un Lucius Malfoy dont il n'avait jamais pu nier le charisme, un charisme qu'il avait admiré, désiré, tenté d'imiter jusqu'au point de non-retour, point où il avait réalisé que ce charisme ne correspondrait jamais aux gens comme lui. Il lui avait alors fallu se trouver un nouveau masque.

Ainsi s'était-il tourné vers Albus Dumbledore. De prime abord, ça n'avait bien sûr pas semblé être un mauvais choix. Le terme aurait été particulièrement désobligeant eut égard à la mémoire de Lily Evans, qu'il tentait au mieux d'honorer, du bout des lèvres, n'osant avouer à quiconque qu'il avait eu un jour des sentiments. Pourtant, c'était bien cela qui l'avait conduit à se traîner aux pieds de celui que beaucoup se plaisaient à appeler le plus grand mage de tous les temps. Cela tenait certainement au fait que ces pauvres bougres n'avaient vécu que quelques maigres années, Dumbledore l'aurait assuré lui-même. Bien entendu, ces années n'avaient pas été les pires de sa vie, le Seigneur des Ténèbres ayant été défait peu de temps après. Malgré tout, jamais quiconque – il en aurait mis sa main à couper – n'aurait qualifié d'agréable d'être au service pur et simple de quelqu'un ne le considérant comme guère plus qu'un déchet… Il avait fait avec. Il fallait dire que ses choix de jeunesse ne lui avaient guère laissé d'alternatives.

Ainsi s'était-il retrouvé à devoir protéger l'enfant honni que tous adulaient. Snape n'avait jamais vraiment compris le pourquoi de l'admiration des gens pour cet enfant martyr. Il n'avait après tout même pas deux ans, lorsqu'il avait défait le Seigneur des Ténèbres. Ce n'était pas comme s'il avait choisi ou souhaité le démettre. Les événements du 31 octobre ne pouvaient être vus autrement que comme un coup de chance, un jeu du sort. Et pourtant, tout le monde, dès lors, avait jugé bon de traiter le fils Potter comme le plus grand héros que cette terre n'ait jamais portée, le sauveur de l'humanité. C'était au cours de cette année 1980 que Snape avait réalisé que l'être humain n'avait jamais été très doué pour la demie mesure. Il avait alors dû composer avec. Avait alors dû devenir ce qu'on attendait de lui. Un être irascible, sans pitié, sans tendresse, ne vivant pour rien d'autre que l'art éprouvant des potions. Tout était alors devenu plus simple pour lui. Il avait perdu qui il était vraiment sur les sentiers bourbeux d'un destin qu'il n'avait pas voulu choisir, pour devenir le personnage manichéen d'une histoire qu'il n'avait pas souhaité voir écrite. Ainsi allait la vie. Un mauvais choix et l'on ne vous laissait plus choisir. Il s'était fait à l'idée. Il s'était fait au rôle. Il était devenu le rôle. Parce que c'était ce qu'il fallait faire, et qu'il avait juré des années plus tôt à Dumbledore de faire ce qu'il fallait faire. Parce qu'il était convaincu que le devoir, et l'honneur, et la mémoire qu'il devait à la seule amie qu'il n'avait jamais eue, passait avant tout. Après tout, il n'était pas un lâche.

Ensuite, bien sûr, il avait dû – encore – consentir à deux ou trois situations qu'il aurait, bien entendu, préféré n'avoir même pas à imaginer. Des situations telles que : tuer le seul homme qui, en trente ans de vie, lui avait accordé sa confiance, sacrifier sa vie pour une guerre qu'il n'avait jamais comprise, cela parce qu'à l'âge imbécile de dix-sept ans, il avait fait le choix idiot de rechercher de l'admiration, ou encore envoyer à l'abattoir l'enfant qu'il avait passé sept années à protéger d'un nombre de morts incalculables, enfant qu'il avait appris à apprécier, même si le simple fait de le regarder dans les yeux ne lui rappelait rien d'autre que l'accumulation terrible de toutes ses erreurs passées, ainsi que le visage de celui qui avait passé sa scolarité complète à le molester. Il ne voyait pas comment il aurait pu qualifier tout cela de sympathique. Il avait pourtant fallu le faire. Si le destin avait su le sauver de la culpabilité du résultat pour quelques-uns de ces événements, il ne s'était jamais sauvé de la culpabilité des intentions. Dumbledore lui avait demandé de jeter le sort ? Certes, mais il avait bien pourtant trouvé la force en lui de lever le bras afin de jeter l'Avada Kedavra. Potter n'était pas mort pendant la bataille du mois de mai ? Certes, mais il ne lui avait pas moins donné les souvenirs sensés l'emmener tout droit à son dernier souffle. Il était beaucoup trop coupable dans toute cette affaire pour se dédouaner de quoique ce soit…

La fin de la guerre avait pour lui été comme une sorte de répit. Revenu des morts à la discrétion de tout le monde, avec l'aide d'un peu de hasard et de beaucoup de chance, il avait disparu le plus rapidement possible, et ne s'était pas montré pendant plusieurs années, évitant ainsi tout le decorum qu'il n'avait jamais supporté. Les cérémonies, les fêtes, les enterrements, les remises de prix. Il avait suivi cela de très loin, par les quelques journaux qu'il parvenait à trouver dans la campagne profonde dans laquelle il était allé se cacher, et les multiples lettres que Minerva McGonagall lui faisait parvenir, comme s'il y avait quelque chose dont elle devait s'excuser.

Il était tombé dans un sacré piège. Minerva avait de toute façon toujours été une Gryffondor beaucoup trop digne pour n'être pas, dans le même temps, terriblement fourbe. Ce qu'il avait vu comme le témoignage d'une amitié qu'elle souhaitait renouveler, dans les multiples missives qu'elle avait pu lui envoyer, s'était finalement révélé être un complot qu'il n'avait saisi que lorsque la gueule du loup s'était refermée sur lui. Après trois ou quatre années de bons et loyaux services auprès des moldus de la région, à leur fournir pommades, baumes, plantes médicinales, il s'était retrouvé, après environ une journée entière d'argumentation, et quelques quatre ou cinq de plus de supplications de la part de la Directrice de Poudlard, sur le pas de la porte de l'école britannique de Sorcellerie. Bien sûr, McGonagall lui avait précisé que ce ne serait qu'un an, pour lui rendre service, parce que Slughorn était de plus en plus intenable, et qu'elle ne trouvait pas d'autre professeur assez doué pour reprendre le poste de maître des Potions. Et elle lui avait répété la même chose l'année d'après, et celle d'encore après, et ainsi s'était-il retrouvé à s'enliser de nouveau dans la force de l'habitude, une force à laquelle il n'avait jamais vraiment su tenir tête… Sept ans plus tard, il était toujours professeur de Potions, et ne savait pas comment se tirer de ce bourbier sans nom.

Peut-être était-ce l'irrémédiable de sa situation qui l'avait poussé à accepter de se charger de venir ici ce soir ? Quitte à être dans le pétrin, autant avoir la satisfaction d'y tirer aussi d'autres personnes. Ne pas être le seul à se faire avoir. Certainement était-ce cela, oui. Rien, de toute façon, n'avait jamais apporté à Snape une joie grinçante plus que de voir le désespoir dans les yeux des gens qui lui faisaient face. Plus encore si ce désespoir se peignait au fil des jours, des mois. Il se sentait alors enfin chasseur face à une proie qui réalisait doucement, très doucement qu'elle était incapable de s'échapper. Qu'elle n'avait plus la moindre chance. Et c'était assez savoureux.

Il leva les yeux vers l'immeuble que le petit morceau de parchemin indiquait. Il cligna des yeux deux fois, tourna la tête afin de voir s'il ne s'était pas trompé, s'il n'y avait pas deux numéros 16 dans la rue, mais il dut finalement se résigner. Ces trois étages miteux, empilés à la va-vite, qui devaient tenir là depuis maintenant un bon nombre d'années par la seule force du hasard, était visiblement l'endroit où Hermione Granger, héroïne du monde sorcier, Ordre de Merlin Première Classe, avait décidé de venir s'empâter. Il grimaça. Il n'avait pas la moindre envie de mettre un pied dans ce taudis. Il trouvait avoir déjà bien assez donné pour deux ou trois vies avec l'impasse du Tisseur, ce n'était pas pour se retrouver dans des appartements encore plus lugubres. La vie n'était pas vraiment juste avec lui, songea-t-il.

Se retournant pour vérifier que personne ne le fixait, étonné par l'apparence étrange de cet homme avec une longue cape, des cheveux qui lui dévoraient la moitié du visage, et un air infâme, il sortit sa baguette magique de sa manche, l'approcha de la serrure de la grande porte en bois, et à voix basse, susurra un Alohomora. Quelques étincelles dorées s'échappèrent de la baguette ébène, dansèrent jusqu'à la serrure, firent tourner les mécanismes. Un clic se fit entendre, et Snape poussa la lourde porte.

Les escaliers étaient à l'image du reste, sinon pire. Il se demanda un instant s'il n'allait pas, plutôt qu'une Hermione Granger fraiche et insupportablement joviale, trouver un cadavre dépéri depuis plusieurs mois déjà, en grande instance de décomposition. Ce lieu ne lui inspirait aucune confiance. Au plafond, une ampoule pendait au bout de son fil, attendant visiblement d'être changée depuis quelques années. La poussière lui envahissait déjà les poumons. La première marche craqua sous son pied. Il faillit ricaner, s'imaginant dans un de ces films d'horreur moldus idiots dans lesquels tout n'était que caricature de frayeur. Tout cela n'avait d'ailleurs pour lui rien de particulièrement terrorisant. Mais, tout de même, il aurait amplement préféré être dans un confortable fauteuil dans ses appartements, à siroter un fond de verre d'alcool fort, en se morigénant, un soir de plus, d'avoir accepté de revenir enseigner les Potions à une horde de cornichons à la cervelle atrophiée. Cela se serait révélé être une activité beaucoup plus agréable que ce simulacre de mission, dans lequel il n'était rien d'autre que le pantin qui criait fort pour terroriser la douce jeune femme et l'obliger à agir en faveur de la Directrice de Poudlard. Enfin… Finalement, ce rôle lui correspondait plutôt bien, non ?

Le dernier palier révéla une petite porte rouge, à la peinture écaillée. Snape se demanda comment quelqu'un un jour, avait jugé bon d'engoncer ici un appartement si bas de plafond. Il n'y avait aucun doute quant au fait qu'il se trouvait sous les combles et, pour ne pas risquer de se cogner contre une poutre quelconque ou un vieux clou rouillé qui aurait choisi de ressortir d'un pan de mur, le maître des potions devait se baisser d'une manière très inconfortable.

Sans hésitation – plus vite ce serait fait, plus vite il pourrait retourner à Poudlard – il frappa trois coups secs à la porte. Patienta ce qui sembla être, à ses yeux, un temps un petit peu trop long. La sorcière devait pourtant bien être à l'intérieur. Il n'avait pas rêvé les bruits de pas et l'injure qu'il avait entendu retentir. Énervé de devoir attendre sur ce pallier ridiculement peu adapté à la taille d'un être humain normal, il cogna à nouveau contre la chambranle, espérant que son impatience suffirait à faire comprendre à Granger qu'il n'était pas là par plaisir, et qu'elle ferait peut-être mieux de se dépêcher de venir déverrouiller la serrure avant qu'il ne s'en charge lui-même d'une manière qui lui plairait certainement beaucoup moins !

– Granger, ouvrez cette foutue porte où je peux vous assurer que vous allez le regretter.

À l'intérieur de l'appartement, le silence se fit. Snape se gargarisa, constatant que même des années plus tard, sa présence et son autorité faisaient toujours leur petit effet. Il reposa sur son visage le masque bien marqué de son indifférence quand, enfin, il vit la poignée de la porte se tourner et cette dernière s'ouvrir, laissant apparaître à ses yeux une Hermione Granger qui, il aurait eu du mal à dire le contraire, ne ressemblait plus vraiment à l'étudiante qu'il avait connue. Et –

Il la détailla longuement. Ses cheveux, encore plus ébouriffés qu'alors, encadraient son visage de manière chaotique. Elle n'avait pas du y passer la moindre brosse depuis bien longtemps. Elle avait le teint terriblement pâle, une impression renforcée par les cernes qui cerclaient ses yeux, et ses dents étaient avec le temps devenues légèrement jaunes. Vue l'odeur qui régnait dans l'appartement, il associa sans mal ce fait à la cigarette. L'observant des pieds à la tête, il constata qu'elle avait maigri depuis Poudlard. Elle n'avait pas la peau sur les os, mais elle qui avait toujours semblée être une étudiante bien vivante, elle avait aujourd'hui une carrure presque maladive. Snape eut l'impression que d'une main, il aurait pu briser la jeune femme devant lui. Quant à ses vêtements, et bien… il fronça les sourcils en constatant la large tâche de vin qui s'étendait sur son t-shirt.

Pourtant, malgré ce constat inquiétant, ce qui le marqua le plus furent les yeux de son ancienne élève. Il ne fallut qu'un regard au sorcier pour remarquer que plus rien ne brillait dans ses yeux noisette. Elle semblait sans vie, éteinte. Comme si elle avait perdu tout appétit de connaissance, toute joie de découvrir. Il ne sut très bien expliquer pourquoi, mais cela le marqua. Hermione Granger, après tout, avait toujours eu la vivacité des gens qui en veulent trop, qui en demandent sans cesse. Et tout cela avait disparu. Il garda cependant pour lui cette idée.

– Bien, maintenant que vous avez ouvert cette porte, peut-être pourriez-vous me laisser entrer ? Je ne présumerai de rien quant à votre appartement, mais je suis sûr du moins que ce pallier n'a rien pour me donner envie d'y rester.

Granger le fixait toujours, les yeux écarquillés, bouche bée.

Il se racla la gorge.

– Professeur Snape, que faites-vous ici ?

Il soupira d'agacement. Visiblement, elle avait aussi perdu toutes ses capacités de réflexion et de logique dans cette descente aux enfers minable dans laquelle elle semblait coincée.

– Si vous m'aviez laissé entrer au lieu de me faire patienter sur ce pallier décrépi, vous le sauriez certainement déjà.

Elle sembla alors réaliser ce qui était en train de se passer. Méfiante, elle s'écarta. Snape comprit aisément qu'il n'était pas le bienvenu ici. Qu'importe. Il n'avait pas non plus envie d'y être après tout. Il pénétra dans l'appartement, jeta un œil intrigué à la pièce. Il avait toujours imaginé la plus insupportable de ces élèves être une de ces sortes de maniaque de l'organisation, même jusque dans le rangement de ses affaires. Pourtant, le chaos qui régnait dans la pièce lui faisait bien comprendre qu'il s'était trompé sur ce point. Il jeta un œil rapide à la pile de livres et de parchemins qui encombrait un coin de la pièce et jugea avec étonnement de la couche de poussière qui la recouvrait. Il ne s'attarda cependant pas à sa visite, et avisa du coin de l'œil un fauteuil qui semblait – à peu de choses près – moins miteux que le reste du salon. Sans attendre d'y avoir été invité, il y prit place.

Hermione le regarda comme si elle avait affaire à un rustre. C'était peut-être ce qu'il était ? Qu'importe.

– Vous… vous voulez boire quelque chose ?

Il jeta un œil à l'état de la vaisselle posée par terre au pied du canapé, faillit dire non, puis se ravisa. Quitte à avoir fait le trajet jusqu'ici, autant profiter d'un petit remontant quand celui-ci se révélait être offert.

– Un whisky.

Elle ouvrit un petit placard, dont elle sortit une bouteille à moitié entamée, déjà, ainsi qu'un verre légèrement poussiéreux. Agir mécaniquement lui permettait de s'éclaircir l'esprit, de mieux réfléchir. Qu'est-ce que cet homme faisait dans son salon ? Elle se tortura les idées quelques instants encore, avant de réaliser que si elle continuait ainsi, le temps d'attente finirait par devenir suspect. Bien. Elle revint vers le fauteuil où Snape s'était installé, lui tendit le whisky-pur-feu, et disparut un instant dans la cuisine pour se prendre une bière. Enfin, elle osa lui demander ce qu'il faisait là.

– Pensez bien que je ne suis pas là de mon plein gré : c'est Minerva McGonagall qui m'envoie.

Hermione ricana. Peut-être aurait-elle dû s'en douter ? Elle n'avait pas eu de nouvelles de son ancienne directrice de maison depuis des années maintenant, et si quelques lettres perdues quelque part dans la pièce témoignaient certainement des résidus de la sympathie qu'elles s'étaient vouée l'une à l'autre, en une époque qui semblait à la jeune femme lointaine, Hermione n'aurait su aujourd'hui quoi dire de son ancien professeur de Métamorphose.

– Et Minerva McGonagall ne peut pas faire le déplacement par elle-même lorsqu'elle a une requête à me faire.

Le professeur des Potions lui jeta un regard noir. Si elle avait pu changer avec les années, son insolence n'en était pas moins la même. Bien, certains faits n'évoluaient pas. Peut-être fallait-il voir cela comme quelque chose de rassurant ?

– Cela vous étonnera peut-être, mais je crains qu'elle n'ait d'autres priorités que de faire le déplacement de Poudlard jusqu'à votre taudis, lorsque l'on sait que l'année scolaire est finie depuis quelques jours, et qu'il lui incombe déjà de gérer le retour de quelques centaines de marmots aux compétences intellectuelles aussi élevées que celles de lapins, cela dès septembre.

Hermione eut la présence d'esprit de rougir. Cependant – un peu de rancune ou l'alcool ? – elle ne s'en arrêta pas là.

– Et bien sûr, vous vous êtes proposé avec la gentillesse qui vous est propre pour la remplacer dans cette tâche ingrate ?

– Exactement, miss Granger. L'idée de revoir votre visage déplaisant, la joie d'une discussion agréable, le bonheur d'une promenade dans ce petit quartier charmant… Comment aurais-je pu dire non ?

Elle grogna. Il n'était pas là depuis cinq minutes et elle n'en pouvait déjà plus.

– Bien, bien, maintenant que les retrouvailles sont scellées, peut-être pouvez-vous me dire en quoi votre présence est requise. Pas qu'elle me déplaise, vous n'en doutez pas mais… Comment le dire sans vous vexer ? J'ai toujours préféré quand vous n'étiez pas là.

– La Directrice de Poudlard souhaiterait que vous deveniez professeur de Métamorphoses à la rentrée qui arrive.

Hermione, qui était en train de boire une gorgée de bière, manqua de s'étouffer. Elle toussota quelques secondes, et se retint de lui demander de répéter. Elle avait très bien entendu, et elle savait qu'il profiterait de l'occasion pour se moquer. Elle posa la bouteille à ses pieds, sortit de sa poche son paquet de cigarettes, et s'approcha de la fenêtre en en allumant une. Elle faillit en proposer une à Snape, par pure politesse, mais son paquet était presque vide, et il lui faudrait tenir jusqu'à demain. Appuyée contre la rambarde, elle se tourna vers lui et lui répondit enfin.

– Non.

– Et pourquoi ?

Elle hésita un temps avant de répondre. Ce n'était pas vraiment une conversation qu'elle avait envie de tenir avec qui que ce soit en ce moment, et encore moins avec son ancien professeur honni, celui qui lui avait fait détester le moindre cours de potions qu'elle avait pu avoir de toute sa scolarité. Bien sûr, elle l'avait admiré en tant que maître des potions, parce qu'il était certainement le meilleur dans son domaine. Mais en tant que professeur, en tant que figure d'autorité, il était certainement la pire personne qu'elle n'ait jamais rencontrée. Et par conséquent, la dernière personne avec qui elle souhaitait partager ses faiblesses.

Pourtant, et l'alcool l'aida certainement à avoir cette pensée, elle n'avait pas tenu une réelle conversation avec quelqu'un depuis des mois, et lâcher ce qu'elle avait sur le cœur, même si c'était à quelqu'un en qui elle n'avait aucune confiance, ne pouvait pas être une mauvaise chose. Si ?

– Parce que cela fait bien trois ans que j'ai quitté le monde magique pour revenir dans mon monde à moi. Parce que je n'ai pas jeté le moindre sort de métamorphoses depuis des années. Parce que, d'ailleurs, je ne jette plus d'autres sorts que des sorts ménagers, et seulement parce que c'est bien pratique. Je ne sais même pas où j'ai fichu ma baguette magique, si vous voulez tout savoir. Et puis, aussi parce que je n'ai aucune envie de revenir à Poudlard après ce qu'il s'y est passé, aucune envie de revoir des visages connus qui me feront de grands sourires en face pour cracher dans mon dos quand je ne pourrai plus les entendre, aucune envie de donner des cours à des générations d'étudiants qui ne comprennent pas ce que la métamorphose à de fascinant, et enfin, et c'est certainement la raison la plus importante : aucune envie de vous avoir pour collègue et devoir vous croiser tous les jours.

Elle prit une profonde inspiration à la fin de sa tirade, le souffle court. Effectivement, dire sans détour ce qu'on pensait faisait un bien fou. Et Snape ne sembla même pas bien marqué ou dérangé ou énervé parce ce qu'elle venait de dire. Parfait. Cet homme était finalement un assez bon public. Une cible silencieuse, somme toute.

– Votre lâcheté m'étonnera toujours, miss Granger. Je ne dis pas ça parce que je souhaite vous voir à la rentrée. Au contraire, le flot inextinguible de votre parole a plus tendance à me donner la migraine qu'autre chose. Mais les échecs ne sont pas là pour interrompre votre vie, plutôt pour vous faire avancer. Vous n'avez besoin de rien d'autre qu'un prétexte pour quitter cette retraite qui vous fait vous scléroser et vous replier sur vous-même en pleurant des larmes d'alcool. Même votre petit ami roux sait mieux que vous se sortir des situations désagréables. Vous complaire dans cette souffrance est d'un ridicule inachevé, et un manque de respect terrible à ceux qui tiennent à vous, ainsi qu'à votre intelligence. Alors acceptez cette foutue proposition que Minerva a la bonté de vous faire, acceptez le salaire et le logement, et arrêtez de vous morfondre de cette parodie de romantisme que vous vous êtes créé pour vous soulager vous-même.

Il ne souligna pas le fait que cette lâcheté, il la partageait avec elle. Ne souligna pas le fait que ses échecs à lui lui avaient fait ployer le dos, qu'il avait mis longtemps, beaucoup plus longtemps qu'elle à s'en remettre. Il posa juste son verre sur la table, et quitta l'appartement sans un regard en arrière, sans lui souhaiter une bonne fin de soirée, sans prendre le temps de constater les effets de ses paroles sur elle.

Elle, elle ne lui dit rien du fait qu'elle savait déjà tout ça, et qu'elle l'emmerdait de remuer le couteau dans la plaie. Elle ne lui dit pas non plus que les gens qui tenaient à elle avaient disparu de sa vie depuis longtemps. Elle ne lui hurla même pas un « Ron n'est pas mon petit ami », certainement retenue par ses restes de dignité.

Elle se contenta de penser qu'elle avait irrémédiablement besoin d'un salaire et d'un appartement. Mais où avait-elle pu ranger cette foutue baguette ?


Le poids de sa valise au bout de son bras lui sembla être rigoureusement le même que le poids de tous ses mauvais choix. Jamais, au grand jamais, elle n'aurait dû accepter cette proposition. Elle aurait pu trouver un petit job tranquille, de serveuse dans un café par exemple, ou dame pipi dans un musée. Tout sauf ça. Mais elle avait accepté. Parce que c'était plus simple, déjà, de n'avoir pas à chercher. En plus le logement était compté. Et puis, un peu égoïstement, pour prouver à ce bâtard de Snape que non, elle n'était pas une lâche, et qu'elle pouvait très bien reprendre sa vie en main comme elle le voulait et quand elle le voulait, merci bien. Son esprit compétitif n'avait jamais été d'une grande aide pour elle, elle le savait bien.

Elle souffla cependant de soulagement en posant les clés sur la table de l'appartement. Elle quittait enfin, définitivement, ce taudis qu'elle avait osé appeler appartement pendant près de onze ans. Elle ne savait même pas comme elle avait tenu le coup. Peut-être parce que pas le choix ? Sûrement.

Une fois sur le pallier, elle sortit sa baguette. Elle jeta un rapide coup d'œil dans les escaliers, mais elle savait qu'il n'y avait jamais personne à cette heure de la journée. Personne ne la verrait transplaner. Sauf, peut-être, si elle laissait un bras derrière elle bien sûr. Elle se demanda si son propriétaire, en voyant un bras devant la porte de son appartement, prendrait cela pour un sympathique cadeau d'adieu. Il laissa échapper un semblant de rire, avant de se concentrer sur sa destination, Pré-Au-Lard. Elle n'était même pas sûre de se souvenir correctement de ce à quoi le village sorcier ressemblait.

Mais surtout, elle n'était pas certaine de savoir encore comment transplaner correctement. Tant pis. Elle n'avait pas le choix. Elle ne se voyait pas arriver en Poudlard Express le jour de la rentrée, entourée pendant une dizaine d'heures de train par des centaines et des centaines d'enfants hurlants, trop ravis de se retrouver, ou pleurants, trop triste de quitter pour la première fois de leur vie leur chaleureux foyer. Elle n'avait pas le choix. Elle ferma les yeux, se représenta la colline qui surplombait la gare, concentra tous son énergie magique et dans un claquement sonore, elle disparut.

Les yeux fermés, Hermione étouffa un haut le cœur quand ses pieds touchèrent le sol. Quand, enfin, elle fut sûre de tenir debout, ainsi que d'être entière, elle osa ouvrir les paupières. Le soleil écossais, en cette fin d'été, lui brûla les yeux. Le temps s'était considérablement réchauffé au cours des deux derniers mois, et Hermione ôta le sweat qu'elle avait enfilé avant de partir, pour le ranger dans son sac. Elle regarda autour d'elle, soufflée. Elle avait l'impression de revenir dans un paysage d'enfance, qu'elle avait complètement oublié avec le temps, et qui pourtant, maintenant qu'elle y posait le pied à nouveau, se révélait être parfaitement semblable à tout ce que sa mémoire était capable de convoquer comme souvenir. Au loin, elle aperçut le chemin qui menait à l'école de sorcellerie, celui qu'elle avait remonté tant de fois dans les carrioles tirées par des Sombrals. Aujourd'hui, elle le ferait à pieds. Elle troqua sa baguette contre une cigarette, l'alluma, reprit correctement sa valise en main, et elle commença à descendre la colline pour rejoindre le large chemin caillouteux.

Et, tout au long du chemin, cette irrépressible sensation qu'elle s'était bien faite avoir. Que la seule chose qui l'avait amenée là était son ego mal placé. Et qu'elle allait désormais devoir en subir les conséquences. Ce qu'elle ne souhaitait absolument pas. Le soleil commençait à décliner, et elle faillit soupirer en réalisant à quel point cette situation pouvait être cliché. Elle n'était pas venue ici depuis plus de dix ans, la dernière fois marquante où elle avait foulé ces terres, elle était en guerre contre le plus terrible sorcier de tous les temps (sic.) et elle y revenait comme un vieux cow-boy solitaire revient chez sa mère après des années d'un épais silence, de non nouvelle. Qui serait là, à l'accueil, pour jouer la mère éplorée ? Elle ne put empêcher un sourire quelque peu sarcastique en songeant que ce rôle aurait certainement été confiée à Hagrid.

Finalement, le château émergea en toile de fond, surgissant dans quelques esquisses de lumières à travers les branches déjà épaisses des quelques arbres qui bordaient le chemin. Hermione ne put empêcher une sensation étrange de naître en elle. Un tout petit quelque chose comme la sensation d'un retour à la maison semblait étouffer sous une couche beaucoup plus épaisse et douloureuse de malaise. Elle n'avait aucune envie de remettre les pieds sur une terre où elle avait vu des amis mourir, s'écrouler sous le poids de ce qu'on attendait d'eux, alors que beaucoup n'avaient même pas atteint la majorité où elle avait vu l'école qui l'avait toujours accueillie comme le membre d'une grande famille se diviser en deux camps, une blessure, elle le savait, dont la cicatrisation prendrait des années, si ce n'était des décennies.

Mais surtout, et cela lui semblait être une douleur atroce que de l'admettre, elle n'avait aucune envie de remettre les pieds dans ce monde magique qui, elle le savait plus que quiconque, n'avait jamais tout à fait voulu d'elle. L'avait utilisée comme une poupée de chiffon tant que cela avait été indispensable, avant de la consigner en remise, pour qu'elle ne fasse pas trop de remous. Ce monde qui n'avait jamais vraiment voulu d'elle, et avait parfaitement su comme lui faire comprendre.

Elle avança de quelques pas encore, et soudain apparu devant les deux immenses grilles en fer forgé qui marquaient l'enceinte de Poudlard. Elle aurait pu choisir de renoncer, faire demi-tour, partir en courant. Disparaître dans les ténèbres de la nuit écossaise qui était en train de naître. Elle ne sut quelle force la retint là et pourtant, malgré la frayeur, l'horreur et la haine qui s'empara d'elle, elle posa sa main sur la grille, annonçant par ce simple geste à la Directrice de Poudlard qu'elle était finalement arrivée. Il n'y avait plus de retour possible. Elle était prise au piège. Un piège dans lequel elle avait acceptée seule de se prendre.

Elle se recomposa un visage noble, fier et impassible. Elle ferait face. Quoiqu'l arrive, elle ferait face comme elle l'avait toujours fait. Avec un peu d'imprudence, beaucoup de pas le choix, le tout noyé sous un grand verre d'alcool.