Nous avons été un instant éblouis par la lumière du jour avant de pouvoir examiner l'endroit où nous nous trouvions. Nous étions sur une petite plateforme en fer, reliée aux autres qui se trouvaient en dessous et au dessus de nous par des escaliers fait dans le même matériau. Ça descendait comme ça jusqu'au sol, donnant sur une petite rue sombre.

- On va descendre, m'a dit Léon en scrutant la ruelle en contrebas, ça m'a l'air désert, je pense qu'on pourra s'en sortir facilement par là.

J'ai poussé un soupir de soulagement avant de commencer à descendre les marches, suivie de près par mon compagnon. J'ai failli tomber plusieurs fois, les marches étant rouillées et fragiles, j'en ai loupé quelques unes par moments, mais à chaque fois, la poigne de Léon me ramenait vers l'arrière alors que j'amorçais une chute en avant. Quand nous sommes arrivés sur la troisième plateforme, mon compagnon m'a saisie par l'épaule afin que je me tourne vers lui.

- Je crois qu'il vaudrait mieux, pour nous deux, que je passe devant, m'a-t-il dit d'un air sérieux.

J'étais totalement crispée. Ne lui répondant pas tout de suite, je me suis accrochée de toutes mes forces à la rambarde tout en m'efforçant de ne pas regarder vers le bas. Je ne lui avais pas dit, mais j'avais un vertige monstrueux. Mes jambes se sont mises à trembler alors qu'une migraine violente me ravageait le cerveau. Me sentant prête à vomir, j'ai fermé les yeux en poussant un soupir tremblant. C'était incroyable le nombre de fois où j'avais eu envie de vomir et où je m'étais sentie mal. Les paupières toujours closes, j'ai pu entendre les pas de Léon se diriger vers moi.

- Ça ne va pas ? M'a-t-il demandé d'une voix inquiète.

J'ai dégluti difficilement avant d'ouvrir doucement mes yeux pour les tourner vers lui.

- Je… j'ai le vertige, lui ai-je annoncé d'une voix tremblante, montant dans les aigus sous l'effet de la peur.

Notre conversation a été plongée dans un silence stupéfait pendant quelques instants, puis j'ai senti que mon compagnon s'accoudait à la rambarde à côté de moi.

- Tu ne crois pas que tu aurais pu me le dire plus tôt ? M'a-t-il finalement dit d'un ton étrange, à mi-chemin entre la colère et le sarcasme, mais ce dernier l'a emporté, parce bon, moi, à ta place si j'avais eu le vertige, je ne me serais sûrement pas précipité pour passer devant. Surtout dans des escaliers comme ceux-là.

- Je ne me suis pas précipitée pour être devant ! Lui ai-je répondu en relevant vivement la tête vers lui, provocant un remue ménage dévastateur dans ma boîte crânienne.

J'ai poussé un gémissement en attrapant ma tête des deux mains. Sans faire attention au sifflement aigu qui me détruisait les tympans, j'ai tendu mollement ma main vers l'escalier qui descendait.

- Mais je t'en prie, ai-je dis à Léon d'une voix rauque ou pointait quand même mon sarcasme, ce qui m'a réjouis, passe devant !

J'ai fais une petite révérence en lui faisant un sourire mauvais. Il a poussé un grognement mécontent avant de me passer devant pour descendre. Je l'ai suivi tant bien que mal, m'efforçant de ne pas regarder vers le bas et devant me courber vers l'avant en tendant le bras à cause des menottes. Une fois au sol, j'ai laissé échapper un soupir de soulagement en posant une main tremblante sur mon estomac noué. La terre ferme, enfin. Nous nous sommes mis à avancer lentement, aux aguets, cherchant la moindre trace d'un ennemi, mais rien. Le désert total. C'était comme si tous les monstres avaient évacué ce secteur de la ville. J'ai saisi mon arme de la main gauche d'un geste malhabile.

J'ai retenu un grognement face à la maladresse dont j'allais faire preuve, puisque, étant droitière, je n'avais pas l'habitude de me servir de ma main gauche. Si jamais je devais tirer, il y avait des risques que je touche Léon par mégarde. Mais je ne me suis pas résolue à la ranger, trop angoissée pour me séparer de mon seul moyen de défense. Tout en avançant, je me suis remémoré tous les évènements que j'avais vécu dans le bâtiment qui s'élevait sur notre droite. J'essayais de me rappeler à quel moment exactement j'avais été séparée de mes amis lupins. Quand j'avais revu Léon, ils étaient toujours avec moi, mais je n'avais pas le souvenir de les avoir vus quand nous étions partis en courant dans le vieux couloir abandonné pour fuir la bête qui nous poursuivait. Et après, plus rien. Ils n'étaient avec nous ni dans le magasin, ni dans l'ascenseur… Mon angoisse revenait à grands pas, nouant ma gorge déjà sèche et rendant ma respiration irrégulière. J'ai déglutis avec difficulté tout en m'efforçant de penser à autre chose.

Léon avait raison, ils étaient sûrement en sécurité quelque part là dehors. Ils m'avaient sauvé la vie plusieurs fois, donc ils étaient en mesure de se défendre tous seuls. J'ai inspiré doucement entre mes dents serrées avant d'expirer de la même façon. J'ai décrispé ma main autour de mon arme lentement, avec l'impression que mes doigts ne se tendraient plus jamais. Il n'y avait plus aucun bruit, comme si toute la ville s'était endormie d'un seul coup. Un brouillard opaque s'est abattu, nous empêchant de voir à plus de deux mètres devant nous. J'ai suivi mon compagnon pendant deux minutes, tendant l'oreille, cherchant à entendre quelque chose qui signalerait que nous n'étions pas seuls ici. Mais rien, les bruits de nos pas sur le gravier m'empêchaient de me concentrer. A un moment, je me suis stoppée, me campant solidement sur mes deux jambes afin de réussir à arrêter Léon sans me faire traîner. Ça a marché. Dès qu'il à senti ma résistance, il s'est retourné pour me faire face. Mais ça je ne l'avais pas vu. Les yeux fermés, l'oreille tendue, j'essayais d'identifier un bruit de fond continu. Comme un bourdonnement sourd.

- Qu'est-ce qu'…

- Shhhhht ! L'ai-je interrompu en levant une main dans sa direction sans pour autant ouvrir les yeux.

Nous sommes restés quelques instants comme ça avant que Léon ne commence à s'impatienter. Je l'ai entendu piétiner nerveusement, puis faire un pas vers moi.

- Tu entends ? Lui ai-je murmuré, les yeux toujours clos.

- Quoi ?

- Ça, lui ai-je répondu, comme si c'était une évidence.

Il m'a lancé un regard blasé, un sourcil haussé. Me rendant compte que je venais de sortir quelque chose de vraiment gros et me sentant subitement idiote, je me suis obligée à mettre des mots sur ces bruits.

- On dirait un bourdonnement, lui ai-je expliqué en fronçant les sourcils sous l'effet de la concentration – je me suis tournée vers lui pour lui lancer un regard surpris – Tu ne l'entends vraiment pas ?

Il m'a fait non de la tête avant de repartir. J'ai agrippé la chaîne des deux mains pour l'arrêter.

- Attends !

Il s'est tourné vers moi en soufflant.

- Quoi encore ! Il faut qu'on bouge !

- Attends ! Lui ai-je répété, incapable de m'expliquer clairement, attends.

- Mais dis-moi au moins ce que tu veux faire !

- ET LAISSES MOI REFLECHIR DEUX SECONDES !

Il a soupiré de manière forcée, me faisant ainsi comprendre que cette situation commençait à l'énerver sérieusement.

« Quand je disais que ce mec avait un caractère de merdre ! »

- Mais réfléchir à quoi ? M'a-t-il lancé d'une voix forte, sans pour autant se mettre à crier comme moi, tu imagines ces bruits parce que tu as peur ! Et c'est tout à fait compréhensible ! Mais pour l'instant, il faut qu'on parte d'ici avant d'avoir de la compagnie !

Mais je ne lui ai pas prêté une grande attention, je venais de me focaliser sur un cri. Faible et lointain, ce qui faisait que Léon ne l'avais pas entendu. Ce cri s'est ensuite mué en différentes voix, graves et aigues, des gens venaient. Un gargouillement plus proche a attiré mon attention. Une ombre se mouvait dans ce nuage de brume. Avançant d'une démarche lente et désordonnée qui lui donnait un air désarticulé particulièrement dérangeant. Le dos courbé, la tête penchée à l'extrême vers la gauche, la silhouette s'est affinée, dévoilant les courbes d'une femme. Elle tenait dans sa main un hachoir tâché de sang. Sa peau blême, presque translucide par endroits, était craquelée. Elle était contaminée. J'ai reculé inconsciemment, mais Léon m'a attrapé le poignet, m'empêchant de m'éloigner. Je l'ai regardé de biais, surveillant toujours la femme du coin de l'œil. Il ne me regardait pas. Son regard était fixé sur quelque chose au dessus de mon épaule.

- Et ça ? lui ai-je demandé dans un souffle, je l'imagine aussi ?

Il ne m'a pas répondu, focalisant toute son attention sur la chose qui devait se trouver juste dans mon dos. J'ai pu sentir tous ses muscles se tendre. Son bras libre est passé autour de ma taille pour me serrer contre lui en un geste protecteur. Mon rythme cardiaque s'est affolé et ma respiration est subitement devenue irrégulière. Je me suis asséné une claque mentale énorme, furieuse de l'effet qu'il produisait sur moi. Mon compagnon a tourné la tête vers moi pour me lancer un regard rassurant, prenant sûrement ma réaction pour de la peur. Je n'allais pas mentir, ça m'arrangeait. Je lui ai fais un faible sourire en guise de réponse. Je refusais qu'il ait cet ascendant sur moi, c'était malsain. Je ne le connaissais que depuis un jour ou même moins que ça et je ressentais déjà quelque chose à son égard ? Non ! Ça ne pouvait pas être possible ! Je n'étais pas le genre de fille qui tombait amoureuse d'un type juste parce qu'il avait de la classe ou un autre truc de ce genre. Je détestais ces filles superficielles et idiotes. J'ai secoué la tête discrètement afin de m'éclaircir les idées.

La femme face à moi continuait d'avancer dans notre direction de son pas désordonné, sa lame pointée vers mon visage. Elle semblait prête à bondir, mais elle n'avait pas l'air d'avoir assez de force pour le faire. J'ai agrippé mon arme avec force alors qu'elle continuait sa lente avancée vers nous. J'ai regardé tout autour de nous afin de trouver une échappatoire providentielle qui nous aurait permis de fuir cette ruelle sombre et glauque. Léon était toujours aussi tendu. A un moment, il a levé son arme pour tirer deux fois. Il y a ensuite eu un bruit sourd, quelques gargouillis, puis plus rien. Je me suis tournée doucement, comme si un mouvement brusque risquait de précipiter les choses, pour découvrir à quoi ressemblait notre ancien assaillant. J'ai laissé échapper un hoquet de surprise quand j'ai reconnu les traits marqués et le visage émacié de Mme Grant, ma prof de math de troisième. Dans mes souvenirs, elle était restée cette femme sévère et méchante, toujours fourrée dans ses tailleurs sur mesure, qui prenait un plaisir malsain à rabaisser ses élèves qui n'avaient pas la chance d'être doués dans sa matière. Mais tout mes souvenirs m'ont semblés bien loin maintenant alors que je contemplais la vieille dame aux cheveux gris clair qu'elle était devenue maintenant. Elle ne représentait plus cette image de méchanceté pure que je lui avais attribuée plus jeune. C'était fou ce que l'âge pouvait changer chez une personne. Face à cette scène, j'ai ressenti une joie mauvaise, qui s'est transformée en dégoût de moi-même. Une amertume âcre s'est emparée de moi, répandant son goût aigre sur mon palais et dans ma gorge. J'ai eu un frisson nerveux avant de me retourner vraiment vers elle. Le bras de mon compagnon m'encerclait toujours et c'est ensemble que nous nous sommes avancés.

J'ai jeté un regard de biais à la silhouette sombre recroquevillée par terre en la contournant. Nous avons marché quelques minutes comme ça, surveillant fréquemment notre poursuivante, qui continuait sa lente avancée dans une vaine tentative pour nous rattraper. Puis elle a été rejointe par d'autres personnes, le teint blafard et le visage barbouillé de sang. Je les ai détaillés alors que Léon me guidait d'un pas plus énergique, presque en courant vers la rue principale. Ceux là étaient différents, leurs yeux étaient presque entièrement noirs et leurs dents semblaient être devenues pointues et saillaient vers l'avant, les obligeants à retrousser les lèvres en une grimace féroce. Celui qui était le plus proche de nous a poussé un cri aigu vers le ciel avant de s'élancer vers nous. Mon souffle s'est bloqué d'un coup lorsque je l'ai vu amorcer un bond droit sur nous.

J'ai réagis instantanément. J'ai agrippé la chaîne avant de partir en courant à toutes blindes, entrainant mon compagnon derrière moi. J'ai cru pendant quelques secondes que je m'étais déboîté l'épaule quand j'ai dû traîner Léon le temps qu'il se mette lui aussi à courir. Nous avons couru quelques secondes, nous rapprochant de plus en plus de la rue principale, qui, de notre point de vue, ressemblait plus à un couloir rempli d'une fumée opaque et blanche. On ne voyait rien. Nous avons déboulé dans la rue sans nous arrêter, mais arrivés en plein milieu de la route je me suis stoppée. Je me suis retournée rapidement afin de voir si nos poursuivants étaient proches, mais on ne voyait rien à plus de trente centimètres autour de nous. Un nouveau cri à retenti, horriblement proche, mais impossible à localiser. J'ai jeté un regard circulaire autour de nous, ma panique grimpant de plus en plus.

Il y a eu un coup de vent qui a fait tourbillonner la brume, nous laissant voir un peu plus loin. Il y avait une vieille voiture rouge qui trônait en plein milieu de la route. Les vitres avaient été brisées et la portière du conducteur était ouverte. Sans un mot, j'ai senti Léon se diriger vers la voiture et je l'ai suivi. Une fois devant, il s'est engouffré rapidement dans l'habitacle avant de m'entrainer à sa suite. Le tableau de bord était maculé de sang et les sièges étaient éventrés. Je me suis assise à la place du conducteur et j'ai instinctivement cherché les clés sur le contact. Ne trouvant rien, j'ai juré intérieurement alors que je donnais un grand coup sur le volant en m'efforçant d'avoir une respiration régulière. En même temps, à quoi est-ce que je m'étais attendue ? A ce qu'une voiture toute prête nous attende au coin de la rue avec les clés sur le contact ?

- Qu'est-ce qui se passe ? M'a demandé Léon tout en inspectant l'extérieur, l'arme pointée vers l'avant.

- Les clés ne sont pas là ! Lui ai-je répondu agressivement tout en redonnant un coup sur le volant.

Il s'est tourné vers moi.

- Tu sais faire démarrer une voiture sans avoir les clés ?

- Très drôle ! Lui ai-je répondu d'une voix acide tout en lui décochant un regard meurtrier, persuadée qu'il se foutait de moi, blague à part, on fait quoi maintenant ?

Il a soupiré en levant les yeux au ciel avant de continuer rapidement.

- Je ne plaisantais pas !

- Ah, parce que toi tu sais faire démarrer une voiture sans avoir les clés ? Ai-je dis en levant les sourcils exagérément.

Sans daigner me répondre, il s'est penché vers moi alors que je me collais le plus possible contre ma portière pour lui faire de la place tout en surveillant l'extérieur. Un autre cri s'est fait entendre.

- Dépêche-toi ! Ai-je lancé à mon compagnon qui semblait s'escrimer contre plusieurs fils de couleur, mettant deux différents en contact et provocant des vrombissements assourdissants de la part du moteur.

- Deux secondes ! M'a-t-il répondu, ça n'ira pas plus vite si tu me presse !

J'allais lui répondre quand un homme est tombé lourdement sur le capot de la voiture. J'ai poussé un cri alors qu'il se redressait pour nous jauger de ses iris meurtriers. Il a lui aussi poussé un cri étrange avant de sauter sur le toit et de le marteler de ses poings. Il ne semblait pas s'être encore rendu compte du fait que les fenêtres étaient grandes ouvertes.

« Pas très futées ces bestioles… »

Le moteur a rugit violemment avant de se mettre en marche alors que Léon se redressait rapidement. Il a sorti son arme avant de se mettre à tirer dans le toit afin de tuer l'homme qui cherchait à se frayer un passage à l'intérieur à grands coups de poings. Après avoir tiré une salve de balles, il s'est tourné vers moi.

- ROULE !

J'ai sursauté avant d'écraser l'accélérateur. La voiture a bondi vers l'avant dans un crissement de pneus. J'ai slalomé entre les voitures accidentées en m'efforçant de ne pas nous faire entrer en collision avec quoi que se soit.

- Par où on va ? Ai-je demandé à mon compagnon alors qu'un carrefour se rapprochait de plus en plus.

- On va aller aux abords de la ville, m'a-t-il répondu tout en essayant de distinguer les panneaux directionnels, il faut qu'on se trouve un abri où passer la nuit. En arrivant ici j'ai vu des anciennes fermes qui avaient des granges solides, on peut essayer là-bas en premier et on verra si ça ne marche pas.

Alors qu'il voulait continuer de parler, l'homme qui était toujours sur le toit a passé son bras par la fenêtre. J'ai tourné violement vers la gauche, nous faisant faire un dérapage qui a fait tomber notre assaillant dans un cri. J'ai regardé dans le rétroviseur alors qu'il se mettait à courir pour nous rattraper et qu'une foule de gens contaminés le rejoignait. Nous avons roulé pendant cinq minutes environ, quand un cri a résonné dans les rues. J'ai ralenti quand une forme est sortie d'une ruelle en courant. Ma respiration s'est accélérée lorsque j'ai détaillé la créature. Mon souffle s'est coupé quand j'ai reconnu la silhouette longiligne de Margaret, mon amie d'enfance. J'ai pilé net, faisant crisser les pneus. J'ai ouvert la portière sans faire attention à Léon qui voulait sûrement savoir ce qui me prenait. Je l'ai traîné derrière moi jusqu'à elle. Elle était tombée à genoux, recroquevillée, les bras autour des jambes.

- Margaret, ai-je dis d'une voix douce en posant une main sur son épaule, Maggie.

Elle a sursauté et j'ai pu sentir un frisson nerveux lui parcourir le corps entier avant qu'elle ne lève la tête vers moi. Son visage était tuméfié et elle saignait du nez, mais pour le reste, elle ne semblait pas être devenue un monstre. Ses vêtements étaient couverts de sang et déchirés. Elle s'est jetée sur moi, me serrant dans ses bras avec une force que je ne lui connaissais pas.

- Loup ! A-telle dit d'une voix tremblante, me serrant de plus en plus fort, Loup !

- Tout va bien, lui ai-je dis doucement tout en lui rendant son étreinte – avec toutefois moins de violence qu'elle – alors qu'elle éclatait en sanglot, ça va aller, je suis là.

- J'ai… j'ai été attaquée par des gens… ils étaient… horribles…

Elle s'est interrompue pour tousser avant de renifler.

- Ben était avec eux ! A-t-elle continué en sanglotant, il m'a attaquée lui aussi !

J'ai resserré mon étreinte à l'évocation de notre ami, qui devait désormais être devenu un monstre avide de sang et de chair. J'ai fermé les yeux en essayant d'ignorer les images qui s'insinuaient dans ma tête.

- Il y avait aussi un enfant…

Je me suis raidie et j'ai pu sentir mon compagnon faire de même.

- Il était encore pire que les autres… il chantait en tuant des gens ! Il souriait, il… il était… monstrueux…

Elle s'est accrochée encore plus fort à mon cou et sa manche est remontée de quelques centimètres, dévoilant une marque de morsure. De petite taille, les dents semblaient être pointues, ouvrant des plaies rondes et propres. J'ai eu l'impression qu'un étau s'était resserré sur ma poitrine, je commençais à suffoquer alors que l'horrible vérité s'imposait à moi.

- Non…

- Loup, a murmuré Léon qui avait sûrement vu lui aussi la marque et qui devait envisager la pire chose qui puisse exister.

- NON ! Ai-je crié en refermant mes bras autour du frêle corps de la jeune fille qui jusqu'à aujourd'hui avait été ma confidente, celle avec qui j'avais vécu les évènements les plus heureux de ma vie de lycéenne et d'étudiante, en un geste protecteur, PAS ELLE !

Mes larmes ont commencé à couler.

- Je t'en prie, ai-je murmuré à Léon en lui jetant un regard suppliant, pas elle ! Ce n'est pas possible !

Je pouvais sentir son cœur battre frénétiquement contre ma poitrine, preuve qu'elle était toujours normale. Mais son rythme cardiaque s'est apaisé au fur et à mesure, se ralentissant de plus en plus pour finalement s'éteindre alors qu'un râle ténu commençait à sortir de sa gorge. Ses phalanges se sont enfoncées dans mon dos, son étreinte s'est verrouillée, m'empêchant de m'enfuir. Un sanglot m'a échappé et j'ai fermé les yeux…

Une détonation à retenti juste à côté de mon oreille. Du sang m'a éclaboussée alors que le corps désormais sans vie de mon amie s'affaissait contre moi. Léon se tenait accroupi devant nous, son arme levée, un fin trait de fumée sortant du canon. J'ai gardé les yeux fixés sur Margaret alors que mes sanglots devenaient de plus en plus violents. Maintenant, j'avais vraiment tout perdu. J'ai fais glisser son corps sur le côté avant de me relever en trébuchant pour faire face à Léon.

- POURQUOI ? Lui ai-je crié en l'attrapant par le T-shirt, ELLE N'ETAIT PAS…

Elle était en train de se transformer, m'a-t-il interrompue d'une voix calme en m'attrapant par le coude, il n'y avait pas d'autre solution…

J'ai baissé la tête, serrant les poings le plus fort que je le pouvais, toujours accrochée à Léon, alors que je me mettais à crier.

- Je n'avais pas le choix, m'a dit tout simplement mon compagnon, en une sorte d'excuse qui m'a semblée grotesque.

Un cri s'est fait entendre ainsi que des bruits de courses. Nos poursuivants commençaient à nous rattraper. J'ai reniflé bruyamment avant de m'éloigner de Léon. Sans un mot, nous sommes repartis vers la voiture. Une fois à l'intérieur, j'ai jeté un dernier regard vers mon amie avant d'appuyer sur l'accélérateur rageusement. Nous avons continué notre route sans encombre, un silence pesant s'était installé dans l'habitacle. J'ai allumé l'autoradio. La voix joyeuse du commentateur s'est élevée alors qu'il présentait la météo de la semaine. J'ai trouvé la situation tellement étrange. Quand je l'avais allumée, je m'attendais un peu à ne rien entendre, comme si le monde entier était mort en même temps que cette ville. Mais la vie ne s'était pas arrêtée, elle continuait, nous laissait derrière elle, vestiges d'une ancienne ville tranquille et heureuse. Une vieille chanson a commencé, emplissant la voiture de la voix grave et douce de la chanteuse, mais quelques secondes plus tard, elle a été coupée en plein milieu.

- Nous interrompons nos programmes pour cette nouvelle : La ville de Shadow Hill, semblerait avoir été mise en quarantaine pour cause d'épidémie. Les scientifiques dépêchés sur place ne veulent pas encore donner d'avis définitif, mais l'un d'entre eux nous a laissé entendre qu'une nouvelle forme d'Antrax aurait été détectée, sous la forme d'une grippe violente et mortelle. Nous n'avons pas eu plus d'informations pour le moment. Nous vous tiendrons informés.

Et sur ces belles paroles, la musique est repartie où elle s'était arrêtée quelques secondes plus tôt. J'ai eu un hoquet de dégoût face à l'énorme mensonge que l'Etat avait fait avaler à tout le pays alors qu'ici c'était l'enfer. Et pas à cause d'une grippe, mais d'un virus mortel qui transformait les gens en monstres tueurs cannibales. J'ai poussé un soupir résigné avant de reporter mon attention sur la route. Les habitations commençaient à se faire plus rares, laissant place à de grands pâturages et à des champs. J'ai regardé le compteur : nous roulions à 100 kilomètres heure, mais l'indicateur de carburant était dans le rouge.

- On a plus beaucoup d'essence, ai-je prévenu Léon en passant un doigt sur le tableau de bord afin d'enlever le sang pour que mon compagnon puisse lui aussi le voir.

Quand j'ai regardé à nouveau la route, j'ai poussé un cri. Une petite fille s'y tenait, couverte de sang et en plein dans la trajectoire de la voiture. J'ai tourné le volant vers la droite en freinant de toutes mes forces afin d'éviter de l'écraser. Même si elle était l'un de ces monstres, je ne voulais pas la percuter, je ne l'aurais pas supporté. Les pneus ont crissé et la voiture a fait quelques tonneaux avant de se stopper dans le ravin qui bordait la route. Ma tête est partie vers l'avant et une douleur aigue m'a transpercé le crâne. La voiture était tombée sur le toit.