Quand j'ai repris conscience, j'étais sur le dos, les jambes coincées sous mon siège qui maintenant se trouvait au dessus de moi et le bras droit tendu à l'extrême. Je m'étais cogné la tête, du sang coulait de mon arcade sourcilière jusque dans mon œil. J'ai pris appui sur mon coude gauche afin de me redresser et je me suis escrimée avec mes jambes pour réussir à les glisser violement vers moi. Je me suis ensuite mise en position fœtale, toujours appuyée sur mon coude et j'ai vérifié l'état de Léon. Lui aussi s'était cogné la tête contre le tableau de bord, il avait une entaille sur le front, à la naissance des cheveux et du sang s'en écoulait. Il était toujours inconscient.
J'ai regardé s'il ne s'était rien cassé, ou s'il était bloqué, mais tout semblait aller. J'ai inspecté mes bras qui me lançaient un peu. Je m'étais égratignée, mais à part ça et ma blessure à l'arcade, je n'avais rien d'autre. Sauf peut-être quelques bleus tout au plus. Ce qui était assez extraordinaire. Aucun mort, aucun blessé grave. J'ai regardé autour de moi. La voiture était en morceaux, le capot était plié, une portière était ouverte dans le mauvais sens et le toit s'était affaissé, réduisant encore l'espace déjà réduit de l'habitacle alors que le pare-brise, entièrement fissuré, nous tombait à moitié dessus.
- Léon ? Ai-je dis d'une petite voix tout en secouant doucement son épaule, ça va ?
Il a froncé les sourcils avant de cligner des yeux plusieurs fois. Il a poussé un grognement avant de tourner les yeux vers moi.
- Qu'est-ce qui s'est passé ? M'a-t-il demandé en plissant les yeux, pourquoi on a eu un accident ?
Moi qui m'attendais à me faire engueuler, j'ai ouvert la bouche pour la refermer ensuite, ne sachant pas quoi faire entre : me réjouir et lui mentir ou lui dire la vérité et me faire engueuler. Mais je savais très bien que ce n'était qu'une amnésie passagère due au choc. J'ai poussé un soupir résigné avant de lui raconter.
- J'ai fait une embardée pour éviter d'écraser une petite fille qui était au milieu de la route, ai-je rapidement dis, espérant que ça passerait comme une lettre à la poste, voilà.
Mais c'était sans compter sur Monsieur rabat-joie.
- Quoi ? A-t-il lâché d'une voix de plus en plus énervée, on a plus de moyen de transport à cause de ça ?
- Et bien oui ! Lui ai-je répondu, sur la défensive face à son ton agressif, ça pose un problème ?
- Oui ! Un énorme problème ! Cette gamine était sûrement contaminée !
- Je n'aurais pas pu l'écraser ! Ai-je explosé, je n'aurais pas supporté ça ! Je ne pourrais jamais tuer sans compter, d'accord ? Shadow Hill est une petite ville et je connaissais presque tous les gens qui sont maintenant devenus des monstres ! Alors non ! Je ne pourrais pas faire comme toi et tuer ces gens sans que ça ne me fasse ni chaud ni froid !
A ma dernière phrase, je me suis interrompue, brutalement calmée. J'avais conscience que j'étais allée trop loin cette fois.
- Désolée, ai-je murmuré sans le regarder en face, je n'aurais pas dû dire ça…
Il ne m'a pas répondu tout de suite, mais je n'ai pas réussi à me résoudre regarder vers lui de peur de croiser son regard. Alors je me suis forcée à attendre qu'il me parle.
- Tu as raison, a-t-il finalement lâché, tu connaissais ces gens, ce qui va te compliquer considérablement la tâche. Mais à partir de maintenant, il fait que tu comprennes bien que la nouvelle règle à suivre pour survivre c'est : tuer ou être tué.
J'ai hoché la tête. Il m'avait répondu, c'était déjà ça. Mais il ne m'avait pas dit s'il me pardonnait ou pas. Et j'avais peur qu'il garde une certaine rancœur à mon égard.
- Bon, a-t-il continué, il faut d'abord qu'on sorte d'ici et qu'on se trouve un abri pour la nuit.
Je ne lui ai pas répondu, me contentant de donner un coup de pied dans ma portière qui était enfoncée vers l'intérieur. Elle n'a pas bougé d'un millimètre. J'ai soupiré avant de réitérer mon geste, qui a été sans résultat.
- Combien de temps on a été inconscients ? M'a demandé Léon alors que je m'escrimais sur la poignée de la portière.
Je me suis arrêtée pour me tourner vers lui, les sourcils froncés, concentrée sur mes souvenirs. J'ai regardé dehors à travers le pare-brise. Il faisait sombre, la nuit n'allait pas tarder à tomber et un froid mordant s'était abattu, formant des nuages de fumée quand nous respirions. Une fine neige a commencé à tomber.
- Je dirais… une heure ou un peu plus, ai-je finalement répondu en levant les yeux vers lui, le soleil commençait déjà à se coucher quand on roulait.
Je me suis retournée vers ma portière pour un dernier assaut désespéré quand deux coups de feux ainsi que la chute de plusieurs morceaux de verre m'ont faite sursauter. Je me suis tournée vers Léon tout en sortant mon arme d'un geste sec, aux aguets, prête à tirer si jamais un monstre se pointait. J'ai soupiré quand je me suis rendue compte que ce n'était que pour casser le pare-brise qu'il avait tiré dedans. A force de coups de pieds répétés et de coups de poings, nous avons fini par réussir à déloger la vitre pour nous frayer un passage dehors. Une fois debout, je me suis étirée, savourant le seul fait de pouvoir me déplacer hors de cet espace clos avant de me tourner vers mon compagnon qui venait de sortir de la voiture.
- Et la petite fille ? Lui ai-je demandé d'une voix tendue, tu crois qu'elle était un monstre elle aussi ?
Il s'est redressé pour me regarder dans les yeux.
- Je ne sais pas, m'a-t-il simplement répondu, espérons qu'elle n'en était pas un, ce qui donnerait un sens à ce que tu viens de faire – il a fait un signe de la main vers la voiture accidentée – parce que dans le cas contraire, on aura perdu notre seul moyen de transport pour rien.
Je me suis retenue de lui asséner un coup de poing. Il fallait toujours qu'il ramène les sujets sensibles sur le tapis d'une façon aussi abrupte ? C'était un être humain ou un robot ? J'ai poussé un soupir résigné avant de lui emboîter le pas. Nous avions atterri au beau milieu de nulle part, sur une route entourée de champs de maïs. J'ai inspecté les environs dans l'espoir de trouver une des fermes dont m'avait parlé Léon un peu plus tôt.
- Là, m'a dit la voix de mon compagnon dans mon dos – je me suis retournée pour regarder l'endroit qu'il pointait du doigt – Tu vois le toit rouge plus loin ?
J'ai hoché la tête tout en me frictionnant les bras avec énergie afin de me réchauffer. Nous sommes partis à travers champs, en ligne droite. Nous avons marché quelques minutes, plongés dans un silence de mort, quand des bruits de courses ainsi que de feuillage frôlé rapidement se sont fait entendre. Je me suis arrêtée à côté de Léon, l'arme pointée vers l'avant tandis qu'il guettait derrière nous. Les bruits étaient de plus en plus forts, comme s'ils se rapprochaient et un grognement est sorti d'une rangée de maïs juste à côté de moi. J'ai sursauté avant de pointer mon arme rapidement vers l'endroit concerné. Je me suis tournée vers Léon.
- Ça se rapproche ! Lui ai-je dis dans un chuchotement paniqué, il faut qu'on se tire d'ici en vitesse ! On a aucune chance ici !
Il a hoché la tête avant de m'agripper par le coude en partant en courant. Nous avons couru pendant deux ou trois minutes avant de sortir brusquement des rangées de maïs, entrant dans une petite clairière où trônait au centre une petite maison peinte d'un blanc crémeux et défraîchi. Nous nous sommes engouffrés par la porte d'entrée grande ouverte avant de la refermer derrière nous violement pour ensuite la bloquer avec une chaise. Léon s'est posté devant la fenêtre et je suis restée derrière lui.
- Alors ? Lui ai-je demandé, une touche d'appréhension dans la voix.
- Rien, m'a-t-il répondu tout en scrutant chaque parcelle du terrain qui s'ouvrait devant nous.
J'ai relâché ma respiration et tous mes muscles se sont détendus alors que je me mettais à regarder dehors moi aussi. Les rangées de maïs se sont mises à osciller dangereusement avant de s'ouvrir sur deux formes indistinctes qui se sont précipitées dans la clairière pour foncer vers la porte. J'ai poussé un cri en pesant contre celle-ci, m'attendant à subir un choc énorme quand la créature, quelle qu'elle soit, entrerait en collision avec. A ma plus grande surprise, il n'y a rien eu. Seulement un petit jappement et le bruit des griffes contre le bois. La tête noire balafrée de Davran est apparue derrière la petite fenêtre de la porte alors qu'il prenait appui dessus. Je l'ai regardé quelques secondes sans savoir quoi faire, émerveillée par le seul fait qu'ils aient réussi à nous retrouver jusqu'ici.
- C'étaient eux ! Me suis-je exclamée en claquant des doigts, sans réussir à décrocher de mes lèvres un sourire qui devait faire trois fois le tour de ma tête.
- Quoi ? M'a demandé Léon d'une voix soucieuse tout en surveillant Davran d'un œil méfiant.
Les bruits dans le champ ! Ai-je dis d'une voix excitée tout en me tournant vers lui, fière de ma déduction tout à fait logique, ça tombe sous le sens ! Ils voulaient nous rejoindre !
J'ai enlevé la chaise de la porte avant de l'ouvrir pour laisser les loups entrer. Ils se sont engouffrés dans la pièce en bondissant joyeusement autour de moi. Je leur ai caressé la tête à tous les deux avant de regarder vers Léon qui contemplait les deux animaux d'un air plus étonné qu'effrayé.
- Alors tu ne m'avais pas menti, a-t-il dit dans un murmure – il s'est approché lentement avant de s'accroupir devant Lodos, il a levé une main avec précaution avant de la poser avec le même soin sur la tête du loup – Ils sont magnifiques.
- Evidemment qu'ils le sont ! Ai-je répliqué en m'accroupissant moi aussi, c'est grâce à eux si je suis toujours en vie.
J'ai fais un sourire à Lodos en passant une main sur son pelage soyeux. J'ai ensuite regardé vers la fenêtre pour vérifier si les environs étaient sûrs.
- Il y a une grange, ai-je précisé à mon compagnon – je me suis relevée pour me poster face à la baie vitrée dans le salon – C'est bizarre…
J'ai plissé les yeux pour essayer de distinguer quelque chose. J'étais persuadée d'avoir vu une lumière s'allumer pour ensuite s'éteindre rapidement dans la grange.
- Quoi ? M'a demandé la voix de Léon dans mon dos alors qu'il se rapprochait.
- Je sais pas trop…
Je me suis retournée lentement vers mon compagnon pour lui faire face afin de lui expliquer ce que j'avais vu. Je me suis figée lorsque j'ai aperçu une silhouette se rapprocher furtivement de Léon. Cette personne, qui qu'elle soit, avait un revolver pointé sur moi. Sans dire un mot, il m'a fait signe de ne pas bouger ou sinon j'étais morte. J'ai hoché imperceptiblement la tête, réfléchissant à toute allure pour trouver un moyen de prévenir mon compagnon.
- Loup ? – j'ai sursauté avant de braquer mon regard sur lui – ça va ?
J'ai hoché vigoureusement la tête.
- Ça va, lui ai-je répondu d'une voix légèrement plus aigue, j'avais eu l'impression d'apercevoir quelque chose dans la grange derrière.
Il a froncé les sourcils avant de regarder au-dessus de mon épaule pour essayer de découvrir ce que j'avais bien pu voir. Du coin de l'œil je pouvais voir l'autre se rapprocher de plus en plus. J'ai à nouveau regardé Léon d'une manière assez insistante pour qu'il se doute de quelque chose, ou du moins je l'espérais. Mais non, il a juste froncé les sourcils avant de me regarder.
- Je ne vois rien, a-t-il simplement dit, tu es sûre d'avoir vu quelque chose ?
Enorme soupir.
« Allo la terre ! J'essaye de te prévenir qu'un mec armé s'apprête à nous flinguer tous les deux ! Mais à part, ça tout baigne ! »
J'avais envie de lui hurler à la figure ce que je pensais, mais si je le faisais, je signais notre arrêt de mort. Puis j'ai décidé d'adopter une autre manière d'agir. J'ai regardé vers Léon avant de tourner mon regard rapidement vers l'homme derrière lui. J'ai répété mon manège pendant quelques secondes avant qu'il ne commence à se douter de quelque chose. Quand j'ai vu sa main se diriger lentement vers son arme, j'ai retenu mon souffle. Mais avant qu'il n'ait pu faire quoi que se soit, l'autre a fait un bond vers lui.
- LEON !
J'ai entendu un bruit sourd alors que mon compagnon basculait vers l'avant, m'entrainant dans sa chute. Nous sommes tombés lourdement au sol. J'ai vérifié l'état de mon compagnon rapidement, sa respiration était régulière, il était inconscient. J'ai tendu le bras afin d'attraper son arme tombée à terre mais un pied s'est posé sur mes doigts. J'ai levé les yeux pour me retrouver face au canon d'une arme.
- Je t'avais fais signe de pas bouger ! M'a sifflé l'homme rageusement.
J'ai poussé un grognement de colère avant de lever mon poignet pour lui montrer les menottes.
- Et ça, connard ? Lui ai-je craché, tu reconnais pas des menottes quand t'en vois une paire ? – il a regardé les bracelets métalliques – Alors tu comprendras le fait que je ne peux pas ne pas bouger alors que tu le fais tomber !
Je me suis levée, m'apprêtant à lui faire bouffer son flingue à ce gugusse. La sécurité à claqué alors qu'il la retirait. Je me suis écartée de lui en levant une main. C'est à ce moment que les loups ont surgit, de part et d'autre de moi, ils se sont mis à grogner en montrant les crocs. L'homme en face à fait un pas vers l'arrière, ne sachant plus quel ennemi menacer de son arme.
- Qu'est-ce qui se passe James ? A tonné une voix à l'autre bout du petit couloir, t'as pas fais de conneries au moins ?
- J'ai trouvé des clodos, a répondu ledit James en nous lançant un regard méprisant, j'en ai envoyé un au pays des rêves et je vais en faire de même pour la petite surexcitée… les flinguer fait aussi partie des options. On a pas besoin de deux squatteurs en plus de nous.
Je lui ai lancé un regard assassin tout en me plaçant devant Léon. Des pas ont résonné dans la pièce adjacente et un homme d'une cinquantaine d'années est apparu. Ses cheveux noirs parsemés de mèches grises étaient plaqués en arrière et une barbe de plusieurs jours recouvrait son menton et ses joues. Il avait un fusil à pompe passé en bandoulière sur l'épaule et un revolver. Il m'a toisée quelques instants avant de faire glisser son regard vers Léon.
- Qu'est-ce qui lui est arrivé ? A-t-il demandé sans le lâcher des yeux, vous vous êtes fait attaquer ?
- Je les ai piégés dans le salon, a commencé l'autre, l'air fier, t'aurais dû voir ça, c'était…
- Qu'est-ce qui lui est arrivé ? A-t-il répété d'une voix un peu plus forte qu'avant en posant les yeux sur moi.
J'ai légèrement sursauté quand je me suis rendue compte qu'il s'adressait à moi et non pas à son collègue.
- L'autre connard ici présent a assommé mon ami, ai-je dis en dardant un regard meurtrier sur James, nous n'avions même pas été hostiles ! Et cette espèce de sous-merde nous attaque pour on ne sait quelle raison !
Il a poussé un feulement de colère et a fait un pas vers moi, mais le plus vieux l'a attrapé par le bras.
- Ça suffit, lui a-t-il dit d'une voix dure, tu n'aurais pas dû le faire ! Et tu le sais ! Quand on trouve des survivants, on les accueille bien, on ne les attaque pas !
James a poussé un grognement mécontent avant de se détourner de nous après m'avoir lancé un regard haineux. L'homme âgé s'est tourné vers moi. Il m'a fait un sourire chaleureux, ce qui m'a étonnée.
- Enchanté – il m'a tendu sa main – je m'appelle Georges Grayson.
J'ai mis quelques secondes avant de me saisir de sa main pour la secouer doucement.
- Loup Hearts.
Il a souri avant de tourner son regard vers Léon, toujours inconscient.
- Léon Kennedy, ai-je dis, répondant à sa question silencieuse.
- Je vais vous aider à le transporter jusqu'à notre abris.
J'ai levé les yeux vers lui alors que je venais de m'accroupir pour me saisir de mon compagnon.
- Vous avez un endroit sûr où vous cacher ? Lui ai-je demandé, incrédule, où ça ?
Il s'est contenté de pointer du doigt la grange qui formait une masse sombre, puis il s'est saisi du bras de Léon avant de m'entrainer à sa suite vers la clairière qui entourait la maison. Sur le seuil de la porte d'entrée, il a marqué un temps d'arrêt en attrapant son fusil pour l'armer.
- A partir d'ici il faut qu'on fasse très attention, m'a-t-il chuchoté en examinant l'extérieur d'un œil méfiant.
J'ai acquiescé tout en sortant mon arme pour vérifier le chargeur. Une fois mon geste fini, j'ai passé un bras autour de la taille de mon compagnon qui pesait lourdement sur moi.
- Pourquoi est-ce que vous chuchotez ? Lui ai-je demandé en murmurant moi aussi.
- A cause d'eux, m'a-t-il répondu en pointant un endroit assez éloigné de nous.
Quand j'ai regardé dans la direction qu'il me montrait, je me suis figée alors qu'une sensation de froid me submergeait. Là-bas, à environ cinq cent mètres de nous, se tenaient trois chiens énormes. L'œil blanc et vitreux, la chair à moitié décomposée laissant les os presque à nus, ces animaux étaient contaminés. J'ai inspiré lentement avant d'expirer de la même façon. Il fallait que je garde mon calme.
- Comment on va faire pour arriver jusqu'à la grange sans se faire attaquer par ces monstres ? Ai-je demandé à Georges sans quitter nos ennemis du regard.
- C'est exactement ça le problème, a-t-il répondu d'un air sombre, on ne va pas pouvoir sortir sans qu'ils nous voient.
J'ai réprimé un frisson d'appréhension en secouant doucement la tête. J'ai ouvert la bouche pour demander plus de précisions à notre nouvel ami, mais celui-ci m'a fait signe de me taire brusquement. Il a fermé les yeux quelques instants, comme concentré à l'extrême sur une chose. Je suis restée là sans rien faire, mais je commençais sérieusement à me demander si je n'étais pas tombée sur un groupe de tarés… Un bruit infime m'a fait sursauter. Je me suis plaquée contre le mur en scrutant le plafond fébrilement, comme si je pouvais voir au travers en me concentrant. Après quelques minutes passées dans un silence total, je pouvais mieux localiser le bruit. C'était comme un crissement continu, désagréable et inquiétant qui semblait se déplacer à l'étage. Comme si quelqu'un s'amusait à racler une lame métallique contre les murs. Le crissement devenait de plus en plus proche et intelligible.
Quand j'ai entendu une marche grincer à l'angle du couloir, j'ai voulu tourner les talons pour sortir en courant. Une main ferme s'est abattue sur mon épaule, me clouant sur place. J'ai tourné les yeux vers Georges qui me faisait signe de ne pas bouger. D'autres marches ont grincé alors que la personne ou la chose qui tenait ce couteau descendait droit vers nous. Un frisson nerveux m'a parcouru l'échine. Je fixais nerveusement le mur qui me cachait notre nouvel ennemi. Une main squelettique s'est glissée à l'angle, s'y agrippant pour tirer le long corps maigre d'une femme à la peau translucide. Son visage était caché par le lourd rideau que formaient ses longs cheveux noirs, sa tête était penchée vers l'avant et son dos était arqué. Sa main droite tenait un long couteau dont la pointe tâchée de sang caressait doucement le mur, provoquant à nouveau ce bruit oppressant. Un silence lourd, chargé d'une tension palpable, s'est installé, seulement troublé par la respiration hachée de la femme et les bruits de gorge qu'elle laissait échapper. Sa tête était tournée vers nous, elle s'était arrêtée dans son avancée pour nous jauger.
Léon a poussé un grognement sourd alors qu'il s'appuyait plus fortement sur moi. Je l'ai agrippé par le T-Shirt pour qu'il ne fasse pas un mouvement brusque qui aurait pu pousser la chose à nous attaquer. Elle a avancé d'un pas vers nous en s'appuyant lourdement sur le mur, comme si le seul fait de tenir debout lui demandait un effort, la pointe de son arme se bloquant parfois dans un interstice sur la surface lisse. Mes mains sont devenues moites. Je les sentais plus que je ne les voyais trembler. Mon regard était braqué sur elle, à l'affût du moindre indice qui aurait pu me montrer qu'elle allait attaquer. Elle a levé sa main armée vers nous, traçant une ligne invisible devant elle avant de la laisser retomber mollement le long de son corps. Tout dans son attitude nous montrait qu'elle n'était pas dangereuse, peut-être folle, mais inoffensive. Mais l'atmosphère qui régnait autour d'elle le démentait. Elle a regardé son bras avec curiosité, comme si ce membre ne lui appartenait pas et qu'elle venait tout juste de le découvrir, levant sa main devant ses yeux en faisant jouer ses doigts sur le couteau.
Je respirais le plus profondément possible pour ne pas me mettre à haleter comme si je venais de courir un marathon. Mon cœur cognait furieusement contre mes côtes, et j'étais certaine que je devais faire un boucan de tous les diables. Il y a eu un moment de latence durant lequel elle a tourné son visage vers moi, oscillant de la tête d'une façon dérangeante. Elle a chargé en levant sa main armée au dessus d'elle en criant. J'ai ouvert le feu la première en pressant la détente sans le faire vraiment exprès, mes doigts étant tellement crispés autour de mon arme que je ne sentais plus la paume de ma main. La balle s'est logée dans sa hanche, la faisant tomber à la renverse contre une commode à laquelle elle s'est accrochée dans un gargouillement. L'espace d'un court instant, j'ai pu voir son visage, enfin dévoilé derrière ses cheveux sales. Ses yeux étaient les mêmes que ceux des autres, injectés de sang et entièrement blancs, une bile noirâtre s'écoulait de sa bouche et coulait jusque son menton. Léon remuait de plus en plus, tournant la tête de droite et de gauche dans une tentative pour reprendre conscience, ce qui ne m'aidait pas à tenir mon arme correctement.
Elle s'est relevée rapidement pour repartir à l'assaut vers nos compagnons qui l'ont cueillie d'une salve de balles. Courbée vers l'avant, je me suis dirigée vers le fond du couloir, traînant Léon tant bien que mal derrière moi. Les bruits de meubles cassés ainsi que de balles résonnaient dans mon dos alors que les assauts répétés de la créature étaient systématiquement repoussés par les deux hommes. Alors que je me penchais pour placer mon compagnon contre le mur, un cri de douleur s'est fait entendre, un cri glaçant… un cri humain. Je me suis retournée rapidement, mon arme pointée vers la chose. J'ai pu distinguer James agenouillé devant elle, les deux mains pressées contre sa joue ensanglantée. Georges tentait de la repousser en lui tirant dans les jambes afin de la faire tomber alors que cette monstruosité qui avant était humaine essayait de lui planter son couteau dans la tête en faisant de grands moulinets avec ses bras. J'ai tiré quand elle a réussit à submerger notre protecteur.
James gémissait pitoyablement, appuyé contre un mur, il essayait de se redresser pour l'aider lui aussi. Ses mains laissaient souvent échapper son arme, rendues glissantes par le sang. Je n'avais plus beaucoup de balles dans mon chargeur. J'ai vérifié mes réserves… vides. J'ai continué mon attaque en restant soigneusement à distance alors que la femme se tournait vers moi dans un hurlement de démente. J'ai reculé d'un pas sous l'assaut de son regard féroce. Elle a chargé à nouveau, se heurtant toujours à notre résistance acharnée. J'essayais de viser sa tête, mais la chaîne des menottes m'empêchait de viser avec plus de précision et mon poignet tremblait. Elle a donné un grand coup dans les côtes de Georges. Un craquement horrible a retenti alors qu'il rencontrait le mur avant de s'effondrer comme une poupée de chiffons. James a crié en se précipitant vers lui pour le défendre, nous laissant à découvert Léon et moi.
La créature a fait volte face pour se tourner vers nous avant de courir en criant. J'ai voulu reculer mais le corps de mon compagnon inconscient pesait trop lourdement sur moi. Déséquilibrée, je tombais en arrière, Léon au-dessus de moi. J'ai entendu mon arme glisser sur le sol sans savoir où. Mon compagnon commençait à s'éveiller, je pouvais voir ses paupières s'ouvrir difficilement alors qu'il essayait d'assimiler la situation. La femme a fondu sur nous, le couteau pointé sur ma tête. Elle l'a abaissé vivement, prête à me transpercer le crâne. Je cherchais désespérément mon arme autour de nous, mais plus je voyais la lame s'approcher, plus je savais ma fin proche. Tous les muscles de Léon se sont contractés alors qu'il tendait son bras devant nous pour attraper le couteau par la lame, stoppant sa trajectoire mortelle à quelques centimètres de ma tête. Elle a essayé de forcer sur son bras pour le faire céder, mais il s'est plié en deux pour lui donner un coup de pied dans le ventre. Elle a basculé vers l'arrière dans un roulé-boulé pour se retrouver à l'autre bout du couloir étroit.
Le couteau a entaillé la paume de Léon et ses doigts lorsqu'elle l'a arraché en tombant. Plusieurs gouttes de sang sont tombées sur mon visage. Je ne bougeais pas, les yeux rivés à lui. Je n'avais jamais été aussi heureuse de le voir, c'est à ce moment là que je me suis rendue compte du fait que je n'aurais pas pu me passer de lui. Je dépendais de lui… et ça me faisait horreur. Je me suis assise à côté de lui alors qu'il se redressait difficilement. Il a poussé un grognement en ramenant sa main blessée contre lui
- Ça va ? Lui ai-je demandé d'une voix tremblante.
Il a hoché la tête en plissant les yeux. J'ai arraché une bande de tissus de mon T-Shirt pour en faire un bandage de fortune que j'ai enroulé autour de sa main. La chose a tenté de nous attaquer à nouveau mais elle a été balayée par une salve de balles. James venait de nous protéger. Je me suis relevée en prenant appui sur le mur, cherchant frénétiquement mon arme des yeux. Je l'ai repérée à moitié cachée sous une petite armoire. Je l'ai ramassée rapidement avant d'aller aider Léon qui cherchait à se lever lui aussi en l'attrapant par le bras. Il s'est dérobé à mon aide une fois sur ses jambes, mais les menottes ne permettant pas de nous éloigner, je l'ai suivit alors qu'il s'approchait des deux autres. Georges était assis, dos contre le mur. Il était extrêmement pâle et un long filet de sang coulait sur son front ainsi que de sa bouche. J'ai voulu me baisser pour vérifier son état mais il m'a fait signe de ne pas approcher, que tout allait bien. La créature était au bout du couloir, elle se débattait violemment avec les débris d'un meuble qui lui étaient tombés dessus. Les murs, couleur sable, étaient parsemés de traînées d'un rouge carmin. J'ai fermé les yeux pour chasser la nausée qui me tordait l'estomac. Derrière le rideau de mes paupières, le monde était comme plongé dans un noir opaque et oppressant. J'entendais toujours le monstre crier et courir pour attaquer. Quelque chose s'est soudainement refermé sur mon bras avec force, me faisant sursauter alors que je faisais un pas vers l'arrière en ouvrant brusquement les yeux. Léon me tenait par le coude, ses yeux gris foncé posés sur moi.
- Tu n'as rien ? M'a-t-il demandé en regardant les tâches de sang qui maculaient mes vêtements.
J'ai secoué la tête tout en lui souriant faiblement. J'ai ensuite levé mon arme pour lui montrer.
- Par contre je n'ai plus de munitions, ai-je continué en baissant les yeux, bêtement gênée par le seul fait de soutenir son regard.
Il m'a fixée quelques instants avant de se retourner, comme à regret, pour s'occuper de la femme contaminée. J'ai été brutalement ramenée à la réalité quand le couteau de la créature s'est planté dans le mur près de ma tête. J'ai reculé vivement en poussant un cri. Elle avançait vers nous en trottant, les bras tendus en avant. Les hommes m'ont faite passer derrière pour me protéger d'elle en lui tirant dessus. L'espace restreint ne nous aidait pas à l'avoir. J'ai regardé derrière moi, le couloir était un cul de sac.
« Il faut toujours qu'on se tape les trucs les plus chiants à tuer ! »
Une seule porte donnait sur le couloir dans lequel nous étions. Elle était entrouverte. Je me suis approchée doucement puis j'ai poussé la porte du bout du canon de mon arme, à l'affut du moindre ennemi. Une vaste cuisine s'étendait devant moi, baignée de la lumière argentée projetée par la lune. J'ai avancé de quelques pas en enfouissant ma main dans ma poche arrière pour en sortir le briquet de mon père. Je l'avais emmené comme un souvenir précieux. Je l'ai serré entre mes doigts avant de l'allumer. La lueur vacillante de la flamme a légèrement illuminé la pièce, me permettant de mieux distinguer l'agencement des meubles. De forme rectangulaire, une lourde table en chêne trônait au milieu de la pièce, entourée de six chaises. Je ne pouvais pas m'avancer de beaucoup à cause des menottes alors je restais sur le seuil. Les loups se sont engouffrés dedans, faisant cliqueter leurs griffes sur le carrelage. Je me suis permis d'avancer de deux pas, tendant le bras en arrière pour ne pas gêner Léon alors qu'il tirait. Une arche s'ouvrait sur un salon plongé dans l'obscurité. Un grand craquement s'est fait entendre suivit de cris, j'ai voulu me précipiter dans le couloir. Je me suis cognée contre la cuisinière en m'affalant dessus. Une odeur âcre s'est engouffrée dans mes narines. J'ai toussé plusieurs fois en pressant une main sur ma bouche et mon nez pour ne plus respirer le gaz. J'ai détaillé la cuisinière quelques instants avant de me rendre compte que s'était une gazinière. Je l'avais allumée en tombant, ouvrant le gaz. J'ai lâché le briquet précipitamment, éteignant la flamme qui aurait déclenché une explosion horrible qui nous aurait sûrement tous tués. J'ai ramassé le petit objet pour le ranger précieusement dans ma poche. J'ai regardé autour de moi avant de me figer. Ma tête commençait à tourner à cause de la saturation de gaz dans la pièce.
« … Mais oui ! Une explosion ! »
J'ai ouvert toutes les autres vannes de gaz avant de revenir sur mes pas pour rejoindre les autres.
- Par ici ! Leur ai-je crié pour couvrir les cris de la contaminée.
J'ai tiré Léon par la chaîne des menottes. Ils m'ont suivie rapidement sans rien dire. Je les ai amenés dans le salon ouvert avant de me tourner vers eux.
- Allez contre le mur ! Ai-je dis en me tournant vers la cuisine.
- Qu'est-ce que c'est que cette odeur ? A demandé Georges en pressant une main sur son visage, on dirait du gaz, mais – il s'est interrompu brutalement en me voyant sortir de briquet de ma poche – !
Il a tendu une main pour m'arrêter mais je m'étais déjà éloignée. Les loups étaient là, dans le salon. Je leur ai lancé un regard avant de me tourner vers l'endroit d'où viendrait la créature. Quand je l'ai vue arriver en gesticulant comme une possédée, j'ai allumé le briquet. Je l'ai jeté de toutes mes forces dans sa direction, dans le gaz qui s'est immédiatement enflammé. Puis je me suis jetée violemment vers l'arrière pour éviter d'être brûlée vive avec elle. Il y a eu un cri horrible, puis tout a explosé. Le souffle m'a balayée contre le mur du fond avant que je n'aie touché terre. Une vague brûlante m'est passée sur le visage, j'ai fermé les yeux en poussant un cri de douleur. Quelques secondes plus tard, tout était fini. Le bruit assourdissant qu'avait provoqué l'explosion s'était tu, il ne restait plus qu'une mer de flammes autour de nous. Mon épaule me faisait un mal de chien alors que je restais allongée sur des débris en tous genres. J'ai ouvert doucement les yeux… je voyais flou et une larme chaude et huileuse s'est échappée, coulant lourdement sur ma joue. J'avais l'impression que mon squelette entier vibrait. J'ai poussé un gémissement rauque quand une voix m'a appelée, sans parvenir à définir à qui elle appartenait. Je m'étais brûlé les avant-bras.
La douleur commençait à devenir insupportable, remontant le long de mes bras pour ensuite courir le long de mon dos jusque dans mes jambes. Une forme sombre s'est détachée devant moi, quelqu'un me parlait mais je n'arrivais pas à l'entendre. Un sifflement aigu et insupportable malmenait mes tympans. J'ai secoué la tête dans une tentative de reprendre totalement conscience, je n'arrivais pas à me concentrer. Deux bras m'ont saisie pour me redresser en position assise. Je n'arrivais pas à arrêter mes larmes. J'ai levé une main pour m'essuyer le visage mais la personne qui était devant moi m'a attrapé le bras pour arrêter mon geste. Et sans que j'aie pu dire quoi que ce soit, j'ai été soulevée rapidement. Je pouvais voir la mer de flammes défiler devant mes yeux en une forme rougeâtre mêlée de jaune. Puis, le plafond illuminé s'est soudain ouvert au dessus de nous en une voûte bleue foncée parsemée de petites tâches blanches. Le froid m'a mordu la gorge alors que mon sauveur, qui qu'il soit, se mettait à courir dans la clairière pour se diriger vers la grange, forme sombre et floue qui se trouvait sur notre droite. Il y a eu des tirs et des cris, mais je ne pouvais pas savoir à qui les voix appartenaient, je formulais juste une prière muette pour que Léon et les loups soient toujours en vie. Affolée par mon manque de vision et par la peur panique qui montait en moi au fur et à mesure que je me rendais compte que je voyais flou depuis trop longtemps, je me suis mise à gigoter pour que la personne qui me tenait me lâche.
- Du calme ! M'a soufflé une voix grave et essoufflée, on y est presque.
J'ai cessé de me débattre. Nous avons été brusquement plongés dans un noir opaque alors que derrière nous un claquement sec retentissait. J'ai été posée doucement à terre pendant qu'une lumière rougeâtre et vacillante s'allumait quelque part derrière moi.
