Deux mains se sont posées sur mon visage pour le tourner vers la personne devant moi.
- Tu as mal quelque part ? M'a-t-on demandé.
J'ai reconnu la voix de Léon. Un soulagement immense m'a dénoué les entrailles alors que je secouais la tête.
- Je… J'ai mal… aux yeux, ai-je dis d'une voix rauque et tremblante, et je me suis brûlé les bras.
Mes paupières ont été soulevées doucement pour vérifier l'état de mes yeux. Mes larmes chaudes s'écoulaient toujours librement sans que je n'aie aucun contrôle dessus.
- Tu saignes, m'a dit Léon dans un souffle alors qu'il passait son pouce sur ma joue.
J'ai essuyé mes yeux avant d'amener mes mains devant mon visage pour essayer de les voir clairement. J'ai senti la peur me tordre le ventre. Mes mains se sont mises à trembler alors que je pressais mes doigts sur mes paupières. De vraies larmes se sont mêlées au sang.
- Je ne vois presque rien, ai-je dis d'une voix cassée, rien…
Une main s'est glissée derrière ma nuque pour me tirer contre un corps chaud. Je me suis figée, ne m'attendant pas à autant de sollicitude de la part de mon compagnon. Ses bras se sont refermés dans mon dos. Je suis restée sans bouger quelques instants, n'osant même pas respirer trop fort.
- Léon ? Ai-je soufflé avec étonnement.
Il n'a pas répondu. Alors j'ai passé mes bras autour de son cou pour enfouir mon visage contre son épaule.
- Ça va aller, a-t-il dit doucement, tu as reçu le choc de l'explosion. C'est normal que tu aies quelques problèmes maintenant. Tes yeux doivent juste se remettre du choc qu'ils ont subit.
J'ai secoué la tête pour me donner contenance et je me suis redressée lentement. Il s'est reculé avec lenteur lui aussi, gardant ma main enfermée dans la sienne. Je l'ai suivit sans broncher lorsqu'il m'a aidée à me relever pour se diriger vers le groupe de personnes qui se tenaient dans l'ombre. J'ai faillis faire un bond quand quelque chose m'a frôlé la main. Quand j'ai baissé les yeux, j'ai pu voir les formes de Davran et Lodos. J'ai poussé un soupir de soulagement en enfouissant mes doigts dans leurs pelages chauds et doux. J'ai continué mon geste de façon machinale, sans vraiment m'en rendre compte. Cela semblait me calmer. Quelqu'un s'est détaché du groupe pour s'avancer vers nous.
- Comment va-t-elle ? A demandé une voix féminine.
J'ai plissé les yeux, essayant de percer l'obscurité ambiante pour mieux la distinguer. C'était une voix claire et douce aux accents juvéniles. Cette fille ne devait pas être plus âgée que moi.
- Elle va bien, a répondu Léon en me lançant un regard que je ne remarquais pas cependant, ou plutôt, elle s'en remettra.
Il y a eu un silence de quelques minutes avant que la fille ne s'avance un peu plus pour se trouver devant nous.
- On a réussit à se faire un stock de médicaments au fur et à mesure des missions effectuées, a-t-elle continué, ça pourra peut-être l'aider à aller mieux.
Je pouvais voir la vague silhouette d'une jeune fille longue et mince. Sa masse de cheveux blonds et bouclés encadrait un visage que je n'arrivais pas à voir clairement. Tout ce que je pouvais dire, c'était qu'elle souriait. Elle a tendu une main vers moi.
- Je m'appelle Elena Carlson, a-t-elle dit de sa voix haut perchée, et désolée pour mon frère, c'est un véritable imbécile. On a oublié de lui fournir un cerveau à la naissance, c'est navrant mais c'est la réalité…
Un éclat de rire m'a échappé, chose qui m'a étonnée étant donné tous les sentiments contradictoires qui me traversaient. J'ai saisi sa main maladroitement.
- Loup Hearts, ai-je répondu en lui faisant un sourire entendu.
Je l'ai immédiatement appréciée, même si je ne la connaissais pas, je la trouvais sympathique. Son humour n'était pas lourd et idiot, son trait avait été lancé pour détendre l'atmosphère et pour marquer le fait qu'elle n'était pas comme son frère. Elle a fait un signe de tête à mon compagnon. Un grognement rauque et hargneux nous a interrompus.
- C'est pas bientôt fini cet accueil larmoyant et dégoulinant de gentillesse ! A tonné une voix venant de l'obscurité.
Je me suis renfrognée en reconnaissant la voix de James, le frère de la jeune fille.
- Ferme-la James ! Lui a répondu sa sœur en lui lançant un regard venimeux, nous au moins on accueille bien les gens normaux, pas comme toi !
Un rire grave à retenti quelque part dans la pièce alors que le jeune homme poussait un feulement furieux.
- Oui ! A continué la voix après l'éclat de rire en hoquetant, il aurait été capable d'accueillir bien gentiment une horde de contaminés !
- Lâche-moi toi ! A craché James, je t'ai demandé quelque chose peut-être ? Non ! Alors ferme-la !
Plusieurs soupirs nous sont parvenus alors que la dispute commençait à dégénérer lentement.
- Calmez-vous !
J'ai sursauté, j'avais compté quatre personnes jusque-là, et je ne m'attendais pas à ce qu'ils soient plus nombreux encore. L'homme qui venait de parler avait un léger accent français, mais ça n'altérait en rien son langage, seuls les « r » étaient un peu heurtés et moins fluides.
- Ça ne sert à rien de vous battre entre vous ! A-t-il continué avec autorité, alors maintenant, vous allez vous calmer, et toi, tu arrêtes de bouger si tu veux que je suture la plaie correctement !
Une autre lumière a été allumée et j'ai pu voir avec un peu plus de facilité. Ma vue commençait déjà à s'améliorer. Il devait y avoir au moins une dizaine de personnes dans cette grange. La silhouette de James était courbée sur une chaise, un homme était assis sur un tabouret devant lui. Il tenait quelque chose de blanc dans sa main, sûrement une gaze, et tamponnait la plaie qui zébrait la joue du jeune homme doucement tout en recousant la peau. Un frisson de dégoût est passé le long de ma colonne vertébrale, pour rien au monde je n'aurais voulu me retrouver à sa place. A un moment, celui-ci a écarté vivement la tête en poussant un petit cri de douleur.
- Mais vous pouvez pas faire un peu attention ? A-t-il presque crié à l'attention de l'homme.
L'autre ne lui a pas répondu et a attendu que James daigne se rapprocher pour continuer de le soigner. Ce qu'il a fait après avoir poussé un soupir exaspéré. J'ai pu distinguer la forme de Georges assis par terre, dos contre le mur. Plusieurs personnes se tenaient autour de lui. Je me suis approchée lentement. Les gens se sont écartés à mon passage et j'ai pu voir que notre ami allait bien. Il était toujours d'une pâleur de craie et des cernes violettes étaient visibles sous ses yeux. Sa tête avait été bandée ainsi que son torse.
- Alors gamine, m'a-t-il dit dans un faible sourire – je ne me suis pas sentie vexée par le qualificatif qu'il venait d'utiliser, pour moi, cela sonnait comme un surnom affectueux – comment ça va ?
Je me suis agenouillée près de lui, Léon s'est accroupi.
- Ça va. Et vous ? Comment vous sentez vous ? lui ai-je demandé d'une petite voix en faisant un signe de tête vers son torse bandé.
- Oh, ça ira ! A-t-il dit en se redressant doucement, je ne suis pas à l'article de la mort non plus.
Il m'a fait un sourire que je lui ai retourné.
- Allez vous reposer un peu tous les deux, a-t-il finalement dit après quelques secondes de silence, mais avant ça, on va essayer de vous détacher.
Il s'est tourné vers un homme au teint halé, très grand qui se tenait accroupi à sa droite.
- Tu peux essayer de trouver de quoi les détacher ? Lui a-t-il demandé dans un souffle, la voix devenue rauque à cause de l'effort qu'il faisait pour se tenir droit sans l'aide de personne.
L'autre a hoché la tête avant de se diriger vers un coin de la grange plongé dans l'obscurité. Une main s'est posée sur mon épaule. Je me suis retournée pour faire face au médecin du groupe. Sans dire un mot, il a soulevé mes paupières pour vérifier l'état de mes yeux. Une fois son rapide examen fait, il m'a attrapé le bras pour m'aider à me relever.
- Venez, a-t-il dit d'une voix douce tout en m'entrainant vers le tabouret sur lequel James était assis quelques minutes plus tôt, je vais vous soigner.
Je me suis assise sagement, Léon à quelques pas de moi. Le médecin m'a fait un sourire encourageant tout en s'approchant pour prendre mon visage entre ses grandes mains.
- Je m'appelle Liam Crassin, a-t-il dit en dirigeant le faisceau d'une petite lampe de poche dans mes yeux, et comme vous devez l'avoir deviné, je suis médecin.
J'ai répondu à son sourire par un petit signe de tête accompagné d'un sourire crispé. Je ne me sentais plus très à l'aise en groupe. C'était comme si j'avais perdu la faculté, ou même l'envie, de supporter la présence non hostile de mes semblables. Je les trouvais trop nombreux et facilement repérables pour les créatures qui se trouvaient à l'extérieur de ces fragiles murs de bois.
- Combien de doigts voyez-vous ? M'a demandé le médecin en plaçant une main dans mon champ de vision avec deux doigts repliés.
Je voyais encore un peu flou, mais j'arrivais à distinguer plus clairement les traits des visages des gens qui m'entouraient.
- Trois ? Ai-je dis, incertaine.
L'homme a hoché la tête en posant une de ses mains sur mon bras en un geste d'encouragement. Je lui ai souri, vraiment cette fois.
- C'est très bien, a-t-il dit en examinant mes yeux à nouveau, je pense que vous avez dû recevoir des débris dans les yeux, ce qui a troublé momentanément votre vision. Mais une fois que votre organisme aura nettoyé tout ça, vous n'aurez aucune séquelle.
J'ai soupiré de soulagement alors que la boule d'angoisse qui me nouait la gorge disparaissait. J'ai senti un corps chaud se presser contre mes jambes. Davran venait de s'asseoir devant moi, à moitié sur mes pieds. Je lui ai caressé la tête distraitement tout en jetant un regard circulaire autour de moi. Mes doigts se sont attardés sur la cicatrice qui lui zébrait la tête, il a légèrement reculé sous la caresse désagréable.
- Monsieur Crassin, ai-je dis d'une petite voix alors que l'homme se tournait vers moi, vous pourriez vérifier les blessures des loups ? Je les ai soignés comme j'ai pu, mais je ne suis pas une experte en la matière.
Il les a regardés quelques secondes avant de hocher la tête affirmativement.
- Merci.
- Mais avant ça, a-t-il continué en me souriant, je vais vous mettre des pansements et des bandages dignes de ce nom.
Il m'a examinée des pieds à la tête, jaugeant mes blessures d'un œil compatissant.
- Vous n'avez pas eu la vie facile ces derniers temps.
J'ai laissé échapper un rire désabusé tout en songeant à ma famille et à tout ce que je venais de vivre en l'espace de… combien de temps déjà ? Je ne savais plus…
« Une vie facile... c'est certain que non… »
- Effectivement, j'ai fais quelques rencontres mémorables, ai-je dis en passant une main sur mon bras où les égratignures commençaient à peine à se refermer, et encore, vous n'avez pas tout vu…
Je l'ai ensuite laissé s'occuper de mes différentes blessures en répondant parfois à ses questions. Je ressentais toujours cette impression de malaise, je n'arrivais pas à me l'expliquer, mais ça me dérangeait d'être avec autant de monde. Je pouvais entendre plusieurs voix s'élever plus loin dans la pénombre de la grange. Léon était assis en tailleur à côté de moi, attendant patiemment la fin de mes soins sans rien dire. Maintenant que nous nous trouvions dans cet endroit où nos vies ne dépendaient plus de l'autre, je commençais à sentir une légère froideur dans mon attitude envers lui. Je n'arrivais pas à lui pardonner la mort de Margaret, même si je savais pertinemment qu'il n'y avait pas eu d'autre choix. Je lui ai lancé un regard de biais, espérant ne pas attirer son attention en faisant ça. Il ne disait rien, ne faisait rien… il attendait. Comment faisait-il pour ne pas s'ennuyer ? A sa place j'aurais déjà attrapé une brindille ou autre chose pour faire des dessins idiots sur le sol afin de m'occuper. Une fois mes soins terminés, je me sentais déjà mieux. Une douce chaleur s'est lovée dans le creux de mon ventre alors que le médecin me faisait une piqûre dans le bras.
- Un antidouleur, a-t-il précisé quand il a remarqué mon regard interrogateur, une dose minime. Je vous rassure, vous ne tomberez pas dans un état comateux dans la seconde, c'est juste pour que vous vous sentiez un peu mieux.
J'ai acquiescé en souriant bêtement alors que je me relevais en faisant un léger bond du tabouret sur lequel je me trouvais. Bizarrement, je me sentais plus joyeuse maintenant… et je soupçonnais fortement le médicament de m'avoir mise dans cet état. Léon s'est relevé souplement tandis que je lui lançais un regard dubitatif.
- Quoi ? M'a-t-il demandé en remarquant que je le fixais.
- J'étais en train de me demander… est-ce que pendant l'entraînement que tu as eu pour devenir un « agent du gouvernement » – j'ai fais des guillemets imaginaires avec mes doigts – on vous a appris à ne rien faire ?
Il a froncé les sourcils, ne comprenant sûrement pas où je voulais en venir.
- Pardon ? A-t-il dit en se tournant pour me faire face, je n'ai strictement rien compris à ce que tu viens de me dire.
J'ai poussé un soupir exagéré en me passant une main dans les cheveux. J'ai ensuite croisé les bras sur ma poitrine en le jaugeant sévèrement. Je pouvais presque entendre une petite voix dans ma tête qui me disait de me taire avant de dire une connerie de plus, parce que j'allais vraiment m'enfoncer si personne ne m'arrêtais.
- Je disais que…, ai-je commencé avant de m'interrompre pour essayer de trouver un moyen de lui faire comprendre ce que je voulais dire, bon, en bref, je me demande comment tu fais pour arriver à ne rien faire pendant longtemps sans essayer de t'occuper, c'est tout !
J'aurais pu me mettre des baffes, c'était comme si je ne pouvais plus me contrôler. Mon corps m'obéissait encore, mais ma bouche semblait être devenue autonome, je n'arrivais pas à me taire et je disais tout ce qui me passait par la tête. C'était comme si j'avais bu trop d'alcool, sauf que c'était ce foutu médicament qui me faisait ça. Léon a affiché une mine étonnée pendant quelques secondes avant de se reprendre. Il a secoué la tête avant de croiser les bras lui aussi, un sourcil haussé et un sourire narquois sur les lèvres.
- Tu es stone, a-t-il dit en hochant la tête, son sourire s'élargissant.
- Non monsieur ! Ai-je répondu en levant un doigt théâtralement pour démentir, je ne me drogue pas, moi !
Il a laissé échapper un rire avant de se pencher vers moi.
- Je veux bien te croire, mais là, tu es complètement raide à cause de ce que le médecin t'a donné.
J'ai eu un rire idiot.
- Ah, peut-être…Je sais pas.
Il m'a souri avant de se tourner vers les autres, l'air pensif. Je n'ai pas pu m'empêcher de le détailler sans qu'il ne s'en rende compte. Je devais bien avouer que je le trouvais plutôt à mon goût. J'ai ouvert la bouche pour lui dire alors qu'une sonnette d'alarme hurlait dans ma tête pour essayer de me faire taire, mais une voix grave s'est élevée à côté de nous, m'interrompant au passage.
- Je pense que j'ai trouvé ce qu'il nous faut pour vous libérer tous les deux, a dit l'homme que j'avais vu à côté de Georges un peu plus tôt.
Il nous a fait signe de le suivre alors qu'il s'enfonçait dans l'un des coins sombres de la bâtisse. Je suivais tranquillement, accrochée au bras de Léon qui semblait s'être fait une raison et attendait que je reprenne mes esprits. Une lumière faiblarde s'est allumée sur un bureau en bois brut où reposaient plusieurs outils plus ou moins tranchants. On se serait cru dans un film d'horreur avec ces instruments de torture posés devant nous. Mais j'étais sûrement la seule à partir dans un délire, vu que j'avais eu droit à un petit coup de pouce appelé antidouleur.
- Bon, a dit l'homme en nous faisant un sourire complice, je me présente avant d'essayer de vous détacher.
Il a tendu sa main vers nous, son sourire toujours accroché aux lèvres.
- Je m'appelle Lincoln Cain.
Léon a saisi sa main pour la serrer doucement.
- Léon Kennedy, a-t-il répondu de sa voix grave avant de faire un signe de tête vers moi, et Loup Hearts.
J'ai hoché la tête en faisant un sourire tandis que l'homme me regardait. Je savais bien que Léon m'avait présentée à ma place parce qu'il avait dû craindre que je ne me mette à lui secouer la main énergiquement tout en déblatérant des conneries, mais j'étais trop « joyeuse » pour lui en vouloir. Je me suis avancée tranquillement jusqu'au bureau avant de saisir une pince que j'ai faite tourner entre mes doigts.
- Alors ? Ai-je demandé à Lincoln en pointant la pince vers lui, qu'est-ce que vous allez utiliser pour enlever les menottes ?
Il a fait un geste large de la main pour englober tout ce qui se trouvait sur le bureau.
- On va essayer plusieurs outils, a-t-il dit en jetant un regard pensif sur nos menottes, je ne suis pas un expert là-dessus, donc je ne sais pas lequel marchera.
Léon a hoché la tête avec lenteur avant de se mettre à côté de moi pour examiner les différents objets. Lincoln s'est dirigé vers une vieille enclume qui reposait dans un coin, un marteau et un énorme clou dans la main.
- Venez, a-t-il dit en nous faisant signe de venir de part et d'autre de l'enclume.
Il a ensuite attrapé la chaîne pour la placer dessus.
- Ne bougez pas, d'accord ?
Nous avons acquiescé de concert alors qu'il plaçait le clou sur la chaîne et positionnait le marteau au dessus. J'ai fermé les yeux quand il a abattu le marteau, provocant un tintement métallique. Après quelques coups, il a poussé un soupir avant de se reculer légèrement. J'ai jeté un œil sur la chaîne. Elle étai toujours entière, les mailles étaient toujours accrochées les unes aux autres, les coups portés par notre ami n'avaient fait qu'aplatir le métal.
- Bon, a dit Lincoln, mauvaise pioche…
Il s'est tourné vers les outils après avoir laissé tomber le marteau et le clou sur un plan de travail un peu plus loin, l'air concentré, jaugeant chaque instrument. J'ai fais de même, et mon souffle s'est coupé quand je l'ai vu attraper une hache au long manche rouge foncé.
- Euh… Oui, mais non ! Ai-je dis en éloignant ma main précipitamment, tout sauf ce truc ! Je tiens à ma main moi !
J'ai entendu Léon pousser un soupir exaspéré à côté de moi tandis que je surveillais d'un œil méfiant les mouvements que faisait la hache entre les mains de notre compagnon. Ce dernier a regardé l'outil lui aussi avant de pousser un soupir tout en le reposant sur le bureau.
- D'accord, a-t-il répondu, c'était un peu dangereux et de toute façon, ça aurait sûrement eu le même effet que le marteau et le clou.
Il a continué son examen détaillé avant de s'arrêter devant la pince que j'avais prise et ensuite reposée un peu plus tôt. Après une courte hésitation, il l'a saisie et s'est tourné vers nous.
- On va voir si ça peut couper les bracelets au lieu de se concentrer sur la chaîne.
Nous nous sommes mis en place devant le bureau, le bras tendu, la main posée à plat sur le bois rêche. Lincoln a placé les lames coupantes de part et d'autre du bracelet métallique qui m'enserrait le poignet. J'ai eu un frisson lorsque le métal froid a frôlé ma peau. J'avais horriblement peur qu'il ne loupe son coup et me coupe un doigt à la place, ou pire… J'ai secoué la tête, m'efforçant de garder mon calme alors que je sentais les pinces se refermer pour presser de plus en plus fort. Il s'est passé quelques secondes durant lesquelles nous pouvions entendre la respiration de Lincoln, devenue sifflante sous l'effort. Puis un crissement suivit d'un claquement sec ont retenti dans le silence presque absolu qui régnait autour de nous. J'ai regardé mon poignet, m'attendant à ce qu'il me manque la moitié de mes doigts, mais tout semblait aller. Ma main n'avait rien. J'ai laissé échapper un soupir de soulagement alors qu'un rire victorieux sortait de la poitrine de notre ami. J'ai retiré le bracelet rapidement, heureuse d'avoir retrouvé mon autonomie et mon intimité, mais je ne pouvais pas m'empêcher de ressentir une pointe de déception à l'idée d'être séparée de Léon. J'avais beau dire que ces menottes me dérangeaient, elles m'avaient permis de créer un lien un peu plus intime avec lui. Et cette intimité allait disparaître aussi vite que ces bracelets métalliques. Le même scénario s'est répété pour Léon, puis les menottes sont restées sur le bureau devant nous.
Quand nous avons fait demi-tour pour nous diriger vers les autres, j'ai eu un léger pincement au cœur quand j'ai remarqué que Léon ne marchait pas à côté de moi, mais de l'autre côté, plaçant Lincoln entre nous. Mais ce sentiment a vite été balayé par une vision du corps de mon amie affaissé contre moi. J'ai secoué la tête en fronçant les sourcils. Quand nous sommes arrivés à proximité du groupe, J'ai pu apercevoir Elena se diriger vers nous avec des formes colorées indistinctes entre les mains. Ma vue s'améliorait, mais j'avais toujours un peu de mal à distinguer les détails des choses. Un sourire éblouissant révélant ses dents blanches, elle m'a placé plusieurs de ces choses dans les bras avant d'en faire de même pour Léon.
- Qu'est-ce que c'est ? Ai-je demandé en lui lançant un regard interrogateur.
- Des vêtements, a-t-elle dit en prenant l'un des tissus que je tenais pour le déplier, révélant la forme floue d'un débardeur aux bretelles larges de couleur noir, croyez moi, vous en avez besoin.
Elle a laissé échapper un rire en me rendant mon haut.
- Là-bas, il y a un abreuvoir qu'on utilise comme une baignoire, a-t-elle dit en pointant une porte à moitié invisible à mes yeux, c'est dans une petite écurie annexe, ce qui donne de l'intimité. Bon, l'eau est froide et ce n'est pas le grand luxe, mais c'est mieux que rien.
J'ai hoché la tête en lui faisant un sourire. Elle m'a fait un clin d'œil complice tout en s'éloignant avant de se retourner.
- Vous choisissez qui passe en premier, moi je vais voir si je peux vous trouver des couvertures pour la nuit.
Je l'ai regardée partir la gorge noué par le souvenir vif de ma sœur Alice qui venait de surgir dans mon esprit. J'avais perdu tout ce qui comptait pour moi, et ça, jamais je ne pourrais le retrouver. J'ai inspiré doucement avant d'expirer de la même façon, les dents serrées. Il fallait que je garde mon calme et que j'évite de penser à ma famille pour le moment.
- Tu peux y aller en première, m'a dit la voix de Léon dans mon dos, j'ai encore quelques choses à faire, et ça te fera du bien.
J'ai hoché la tête lentement tout en évitant soigneusement de croiser son regard. Je me suis ensuite dirigée vers la porte, tâtonnant le mur à la recherche de la poignée de la porte pour finalement la trouver. Une fois seule, je suis restée figée quelques secondes à l'entrée de la pièce. Avec un soupir, j'ai appuyé mon dos contre la porte en passant une main fatiguée devant mes yeux. J'étais vraiment crevée. Tout en réprimant un bâillement, je me suis avancée vers l'abreuvoir qui trônait au milieu de l'écurie. La pièce était propre, il n'y régnait aucune odeur animale et de la paille sèche jonchait le sol, crissant sous mes pieds. J'ai retiré mes vêtements précautionneusement, veillant à ne pas toucher mes blessures, chose qui aurait instantanément réveillé une douleur aigue. Puis je suis entrée dans l'eau. Elena avait raison… elle était gelée. J'ai mis au moins cinq bonnes minutes, voir même plus, à entrer le bas de mon corps dans la baignoire. Et c'est en mettant tout autant de temps que je me suis totalement immergée dans l'eau. Je crois que je n'avais jamais mis aussi peu de temps à me laver. En moins de cinq minutes, j'étais déjà sortie et me frottais énergiquement avec la serviette qu'on m'avait donnée, essayant de retrouver un peu de chaleur. Une fois sèche, j'ai enfilé mes nouveaux vêtements, mes cheveux toujours humides. J'ai commencé à m'avancer vers la sortie tout en ajustant le pantalon un peu trop grand pour moi. Quand je suis entrée dans la grange, j'ai eu la surprise de ne voir personne. J'ai cherché à apercevoir les gens qui un peu plus tôt se trouvaient dans cette pièce, mais plus personne ne se tenait aux endroits où ils avaient été à mon départ. La grange semblait déserte, plus aucun bruit ne troublait le silence.
« Non… »
Avec une impression d'irréalité, je me suis avancée en passant une main nerveuse dans mes cheveux. J'ai jeté des regards affolés autour de moi, mais il n'y avait réellement plus personne. Ils ne pouvaient pas tous être partis ! Pas sans m'avoir prévenue…
« Léon »
Il y a quelqu'un ? Ai-je demandé d'une voix faible, me sentant prête à hurler de désespoir.
- Loup !
J'ai sursauté quand la voix d'Elena s'est fait entendre au dessus de moi. J'ai levé la tête pour l'apercevoir sur une sorte de plateforme, comme une mezzanine ouverte sur la salle d'en dessous. Elle m'a fait un petit signe de la main tout en souriant. Je lui ai répondu par un signe de tête en souriant moi aussi, un soulagement immense me dénouant les tripes.
« Il faut vraiment que j'arrête d'imaginer le pire à chaque fois qu'il se passe quelque chose d'aussi idiot ! »
Mais quelle imbécile ! J'avais été trop vite dans mon jugement, je n'avais même pas essayé d'appeler pour savoir s'il y avait quelqu'un que je pensais déjà avoir été abandonnée ! C'était vraiment pathétique de se victimiser de la sorte, pour peu je me serais donné des claques.
- Comment on monte ? Lui ai-je demandé en faisant un geste de la main dans sa direction.
- Il faut que tu passe derrière les bottes de foin, a-t-elle répondu en pointant un coin de la pièce encombré par les bottes de foin en question, il y a une échelle.
J'ai hoché la tête avant de me diriger d'un pas rapide vers l'endroit qu'elle m'avait indiqué. En chemin, j'ai aperçu Davran et Lodos, confortablement installés dans la paille, je leur ai fais une caresse à chacun au passage. Une fois devant l'échelle, j'ai poussé un soupir, découragée. Cette échelle allait me tuer.
- Génial…, ai-je soufflé en regardant jusqu'à quelle hauteur elle montait, avec le vertige que j'ai je vais réussir à monter cette échelle en trois heures au moins.
Prenant mon courage à deux mains, j'ai commencé ma lente ascension, m'arrêtant souvent pour souffler en évitant soigneusement de regarder en bas. Une fois à mi-hauteur, mes mains se sont mises à trembler alors que j'entendais l'échelle en bois craquer quand j'attrapais un nouveau barreau. Je savais très bien que ce n'était rien, c'était normal que le bois craque sous le poids de quelqu'un. Ça n'allait pas se casser pour si peu… mais ça me foutait une trouille bleue. Je me suis arrêtée une nouvelle fois pour inspirer et expirer plusieurs fois, puis j'ai continué ma montée d'une traite. Quand j'ai posé mes pieds sur les lattes en bois, j'ai cru que j'allais tomber à genoux tellement mes jambes tremblaient. J'avais l'impression qu'elles étaient en coton. Je me suis accroupie pendant quelques minutes, attendant que les tremblements de mes mains et de mes jambes cessent. J'ai fermé les yeux en appuyant mes mains sur mes yeux, mes coudes posés sur mes cuisses. Un petit jappement m'a fait ouvrir les yeux. Un chiot Berger Allemand se tenait devant moi. Une de ses oreilles tombait sur sa petite tête tandis qu'il me lançait un regard interrogateur, la tête penchée vers la gauche. Il était assis et sa queue balayait le sol alors qu'il poussait un nouveau jappement. J'ai souri, attendrie par le petit animal, tout en tendant une main pour lui caresser la tête.
- Comment tu as fait pour monter ici toi ? Lui ai-je dis en le grattant derrière les oreilles.
- On le prend dans un sac pour le monter, m'a dit la voix de ma nouvelle amie à ma droite, il est assez petit pour entrer dedans. Bien sûr, on le laisse sortir sa tête pour qu'il puisse respirer.
J'ai souri au chiot qui jouait maintenant avec mes doigts.
- Et il s'appelle comment cet adorable animal ? Ai-je demandé à Elena en relevant la tête vers elle.
- Il s'appelle Max, c'est le chien de Sébastien, le fils de Liam.
J'ai stoppé mon geste alors que le petit animal me mordillait le pouce.
- Sa famille est ici ? Ai-je demandé, le cœur serré.
Remarquant mon trouble, Elena a hoché la tête doucement en m'aidant à me relever.
- Ça va ?
Je lui ai fais un sourire en secouant la tête, signe que je ne voulais pas m'épancher sur le sujet.
- Tout va bien, l'ai-je rassurée, je suis juste fatiguée. J'ai un eu sacré coup de barre tout à l'heure.
Comme si le fait d'en avoir parlé avait enclenché un levier, une fatigue énorme s'est abattue sur moi et j'ai eu envie de bailler. Et c'est en me passant une main lasse sur la nuque que j'ai suivi mon amie jusqu'à un coin tapissé de paille. Tout le monde était là. Tous ceux que je connaissais déjà, et d'autres que je voyais pour la première fois. A notre arrivée, un petit garçon s'est précipité sur le chiot en poussant un cri de joie.
- Ne crie pas comme ça, Sébastien ! L'a réprimandé une femme d'une trentaine d'années, il est tard – elle l'a pris dans ses bras alors qu'il se mettait à protester – toi mon petit bonhomme, tu vas aller te coucher.
Elle m'a adressé un sourire en passant devant nous pour aller allonger l'enfant un peu plus loin.
- Viens, m'a dit Elena en me saisissant par le coude pour me diriger vers un petit groupement de personnes assises en rond, on va te présenter les autres, comme ça tu connaîtras tous le monde.
Nous nous sommes assises entre un jeune homme qui ne devait pas avoir plus de dix-huit ans et James. Plusieurs regards curieux se sont posés sur moi tandis qu'Elena me tendait une couverture. Je l'ai remerciée d'un sourire en enveloppant mes épaules avec.
- Bon, a dit Elena après avoir administré une tape sonore sur le crâne de son frère qui lui avait marmonné quelque chose que je n'avais pas compris, je vous présente Loup Hearts.
Elle m'a adressé un clin d'œil tandis que les autres hochaient la tête en réponse. Le jeune homme assis à ma droite s'est ensuite tourné vers moi en souriant.
- Moi c'est Greg, a-t-il dit en me tendant une main que je saisissais rapidement.
Je lui ai rendu son sourire.
- C'est rassurant de savoir qu'il reste des gens qui n'ont pas encore été contaminés là dehors, a-t-il continué en redevenant grave.
- Oui.
C'était la seule réponse que je pouvais lui donner. Je n'aurais jamais pu leur dire que cette situation ne m'inspirait pas vraiment confiance, qu'elle était trop instable, trop fragile pour moi. Je n'avais pas envie de m'attacher à plus de gens qui risquaient de mourir d'ici peu. Enfin non, ce n'était pas que je n'avais pas envie… mais j'avais peur. Peur de perdre à nouveau des êtres chers. Une fille aux cheveux d'un rouge carmin étrangement voyant s'est penchée vers l'avant pour mieux m'observer.
- Tu t'appelle Loup, c'est ça ? A-t-elle demandé d'une voix plus grave que ce que j'avais imaginé.
J'ai hoché la tête en signe d'affirmation.
- « Loup », a-t-elle continué, comme l'animal ?
Un rire m'a échappé alors que je me remémorais les fois où j'avais dû expliquer le pourquoi du comment de mon nom aux gens qui ne comprenaient pas pourquoi j'en portais un aussi étrange.
- Oui, c'est ça, ai-je répondu, comme l'animal. Ma mère à toujours été une grande fan de ces animaux.
Un rire dédaigneux m'est parvenu à ma gauche alors que James s'esclaffait bruyamment.
- C'est pour ça que tu te trimballes tes deux bestioles ! A-t-il dit en me lançant un regard ironique, entre clébards vous devez bien vous entendre !
Je lui ai lancé un regard froid, un sourcil haussé. La blague typique sur mon nom. Je m'y étais habituée à force, les gens me la faisaient tout le temps.
- La ferme, James ! A dit sa sœur d'une voix menaçante.
Tout le monde regardait le jeune homme avec une moue mi dédaigneuse, mi amusée, un peu amusés par la dispute qui allait forcément suivre. Mais cette fois, j'avais bien l'intention de prouver à ce crétin congénital que je pouvais très bien lui fermer le clapet toute seule.
- Merci pour cette intervention des plus enrichissante, James, ai-je dis en lui adressant un regard méprisant, on en avait vraiment besoin. Mais maintenant, si tu n'as pas d'autres remarques brillantes à nous faire partager, j'aimerais bien discuter avec des gens un tant soit peu civilisés.
Ils m'ont tous regardée, étonnés par l'agressivité à peine masquée dont je faisais preuve dans ma réplique cinglante. Puis Greg a éclaté de rire, me faisant sursauter au passage. Il m'a saisit une main pour la secouer énergiquement.
- Alors là, bravo ! A-t-il dit en hoquetant, je t'admire !
Je n'ai pas pu m'empêcher de sourire à mon tour face à son hilarité. James a poussé un grognement avant de se lever et de partir. La jeune fille aux cheveux rouges s'est rapprochée de moi pour me parler.
- Jessica Gordon.
Je lui ai rendu son sourire avec plaisir alors que Greg essayait de calmer son fou rire en posant une main sur ses lèvres, les épaules toujours tressautantes. Elena lui a donné un coup d'épaule en lui faisant signe de faire moins de bruit. Le vieil homme somnolait à moitié, assis dos au mur.
- Lui, c'est Henry Cain, m'a-t-elle précisé en chuchotant tout en faisant un signe de tête dans sa direction, le père de Lincoln.
Un reniflement méprisant s'est fait entendre. J'ai levé les yeux pour rencontrer le regard dur d'un adolescent d'environ quinze ans. Ses cheveux blonds et son air mauvais m'ont rappelé quelqu'un. J'ai poussé un soupir avant de me tourner vers Elena.
- Laisse moi deviner, lui ai-je dis avec un sourire, ton petit frère c'est ça ?
Elle a hoché la tête d'un air navré tout en haussant les épaules.
- Vous devriez être un tant soit peu reconnaissants envers James ! A dit le garçon en se levant à son tour, c'est grâce à lui que vous êtes ici maintenant !
Une exclamation choquée est sortie de ma bouche tandis que je tournais la tête dans sa direction. Je l'avais fait tellement vite que j'ai entendu une cervicale craquer.
- Pardon ? Lui ai-je répondu d'une voix sourde, grâce à lui ? C'est une blague j'espère !
L'autre a haussé les sourcils, comme si cette affirmation était une évidence. J'ai eu envie de me lever pour lui foutre mon poing dans la figure, mais je me suis forcée au calme. Ce n'était pas le moment de perdre son sang froid.
- C'est à cause de James que Georges à été blessé aussi gravement ! Ai-je continué, le volume de ma voix augmentant au fur et à mesure, c'est lui qui a assommé Léon alors qu'on ne lui avait rien fait ! Encore lui qui a eu la brillante idée de nous tuer au lieu de nous emmener ici ! Alors si c'est des remerciements de tu cherches mon gars, tu pourras toujours courir parce que la seule personne à qui j'en ferais, ça sera Georges !
J'avais dis tout ça sans reprendre une seule fois mon souffle. Je pouvais sentir mes poings serrés, prêts à servir, mais j'ai finalement poussé un soupir tout en m'asseyant plus confortablement. Le garçon est partit, sûrement vexé par ma tirade. Elena l'a regardé partir un petit moment avant de se tourner à nouveau vers nous.
- Désolé, m'a-t-elle dit, mes deux frères sont des crétins.
Je lui ai fais un sourire encourageant.
- Au passage, a-t-elle continué, il s'appelle Christopher. Je suis la seule de la famille, à part nos parents, bien sûr, à avoir eu droit au privilège d'être dotée d'un QI dans les normes.
J'ai éclaté de rire face à la grimace désespérée qu'elle faisait en nous racontant ça.
- Donc vous êtes bien venus ensemble ? M'a demandé Jessica une fois notre hilarité passée.
- Pardon ?
- L'homme qui t'accompagnais quand tu es arrivée, a-t-elle précisé.
- Oh, Léon ?
Elle a hoché la tête en signe d'affirmation tandis que son regard accrochait quelque chose qui se trouvait derrière moi au loin.
- Il est pas mal, a-t-elle dit dans un murmure avant de sourire.
J'ai senti mon ventre se tordre face à une émotion que je préférais ne pas essayer d'identifier. Je ne pouvais pas être… jalouse ?
- Allez les filles, nous a dit Elena en faisant une tape sur le genou de Jessica, on va aller se coucher maintenant.
Nous nous sommes ensuite séparés, chacun se dirigeant vers sa place où dormir. J'ai suivi Elena jusqu'à un coin un peu plus éloigné derrière une petite montagne de foin.
- Vous dormirez ici, m'a-t-elle dit en se tournant pour me faire face, j'ai essayé de trouver un endroit avec un tant soit peu d'intimité, mais c'est tout ce que j'ai pu faire.
J'ai secoué la tête en souriant.
- C'est très bien, lui ai-je répondu en chuchotant, moi ça me convient parfaitement.
- La couverture de Léon est là – elle a pointé un carré blanc qui reposait sur le foin – elle n'est pas très chaude, mais c'est le mieux que j'ai pu trouver.
- Merci.
Elle m'a serré rapidement dans ses bras, me surprenant au passage, avant de s'éloigner sans faire le moindre bruit. Je me suis ensuite aménagé une petite place dans le foin, je me suis blottie dans ma couverture. Après un long moment passé dans un silence total, il fallait que je me rende à l'évidence, Léon ne viendrait pas. Une vague tristesse s'est emparée de moi lorsque je me suis finalement rendue compte que ce que j'avais partagé avec lui n'était rien d'autre qu'une intimité forcée dont il allait se débarrasser rapidement maintenant qu'il en était libéré. Plongée dans mes pensées, je ne me suis pas tout de suite aperçue que des bruits de pas approchaient lentement. Ce n'est que lorsque quelque chose de chaud s'est pressé contre mon dos que j'ai eu un sursaut nerveux. C'était lui. Le dos contre le mien, il s'était allongé et semblait s'être endormi.
« Aussi vite ? »
Ou il faisait semblant pour ne pas avoir à me parler. Cette perspective m'a donné envie d'éclater de rire. Je n'osais plus bouger, de peur de lui faire comprendre que je ne dormais toujours pas. Une chaleur rassurante s'est propagée dans tous mon corps par le biais de mon dos. J'avais l'impression que son corps irradiait de chaleur. Je me suis ensuite installée plus confortablement afin d'essayer de trouver le sommeil moi aussi. Mais après une heure, il fallait que j'admette le fait que je n'arriverais sûrement pas m'endormir. Dans un soupir énervé, je me suis mise à détailler mon environnement, histoire de m'occuper. Il faisait très sombre, m'empêchant de distinguer clairement les choses, mais une petite lucarne était au dessus de nous. Le volet était entrouvert, laissant entrer la lumière de la lune. De là où j'étais, je pouvais apercevoir un morceau de ciel étoilé. Un cri aigu a résonné dans la grange. Je me suis assise, comme si j'avais été montée sur ressorts avant de jeter des regards autour de nous. Mais ce n'étais pas un de ces monstres qui avait poussé ce cri. Des pleurs ont suivit peu après. Je me suis détendue en reconnaissant la voix du petit garçon et celle de sa mère qui essayait tant bien que mal de le calmer. Je me suis appuyée sur mes mains tout en penchant la tête en arrière. Je regardais toujours les étoiles, attendant patiemment que le petit se calme. J'entendais sa mère lui fredonner une chanson, mais il ne semblait pas arriver à se débarrasser de la peur qu'il avait eue. Je me suis rappelé des soirs où j'avais dû en faire de même avec Alice quand elle était plus petite et qu'elle aussi avait fait un cauchemar.
- Sleep my love as the trees above, protect you from the dark.
Je m'étais mise à chanter doucement, fouillant ma mémoire à la recherche des paroles de cette berceuse que j'avais tant de fois chanté pour elle.
- A great river will watch you as, you dream until dawn.
Sleep my love, close your eyes.
And when you awaken, the new day will bring to you, a bright new world.
J'avais fermé les yeux, les paroles me revenant au fur et à mesure. Je n'avais pas senti Léon se redresser lui aussi.
- Sleep my love as the birds above, do rest their weary wings.
Let the rain play a gentle song, to help your dream sing.
Sleep my love, close your eyes.
And when you awaken, the new day will bring to you, a bright new world.
Un silence confortable s'était installé dans la grange, seulement troublé par le vent et ma voix tremblante.
- Ever so gently, hear my voice.
Ever so softly, feel my touch.
Always so tenderly, I walk.
So go to sleep, my love.
Les yeux toujours clos, j'ai laissé la dernière note de ma voix s'étirer dans les ténèbres de la pièce. J'avais presque peur d'ouvrir les yeux et de croiser le regard de Léon. Qu'est-ce que j'aurais bien pu y voir : de la compassion ? de la pitié ? ou de l'agacement ? Finalement, le crissement de la paille à côté de moi m'a poussé à les ouvrir pour découvrir mon compagnon à nouveau allongé, me tournant le dos. Une vague déception m'a traversée, mais je l'ai vite chassée en secouant la tête doucement. De toute façon, pourquoi est-ce que j'étais déçue, hein ? Je me suis allongée moi aussi, la tête toujours remplie de questions et le dos pressé contre le sien.
