Et ensuite le chapitre 13 ^^

Et juste une précision, le personnage de Léon ne collera pas franchement à celui des jeux, il sera probablement plus ouvert et accessible (enfin ce n'est pas non plus un mec méprisant dans les jeux mais il dégage quelque chose d'impressionnant, ce que je n'arrive pas forcément à retranscrire dans mon histoire). Donc si un jour des fans des jeux tombent par hasard sur ma fiction et qu'ils tiennent jusque là : excusez moi d'avance pour ce que je ferais faire au personnage qui ne collerait pas avec son tempérament, voilà :)

...

Le bruit de la porte se verrouillant derrière mon dos m'a donné l'impression de me retrouver seule dans un champ de mines. Mais les voix étouffées de mes amis me parvenant à travers les épaisses lattes de bois m'ont aidé à avancer. Le jour était levé depuis un bon moment et la neige réfléchissant la lumière devenait éblouissante à mes yeux, m'empêchant de voir à la périphérie de mon champ de vision. Mon premier problème allait être de ne pas me faire surprendre par un ennemi qui risquerait d'arriver en courant à un endroit ensoleillé, et la neige atteignait des hauteurs inimaginables à certains endroits, ce qui pouvait conférer des cachettes dangereuses pour les monstres. J'ai longé le mur à ma gauche, vérifiant minutieusement l'état des planches à la recherche d'une fissure quelconque qui pouvait prouver une faiblesse dans le bois tout en regardant de temps à autre vers l'étendue blanche qui s'étalait derrière moi. L'hiver avait transformé les arbres en squelettes torturés aux branches tordues, donnant un aspect morbide et effrayant au tableau complété par un ciel couvert de nuages gris et bas qui cachaient parfois le soleil. Chaque bruit me faisait sursauter dans ce calme dérangeant. Je m'attendais à une attaque violente d'une minute à l'autre, quelque chose allait me sauter au visage pour essayer de me dévorer vivante et j'allais y rester.

- Tout va bien ? M'a demandé la voix aigüe d'Elena qui m'a faite sursauter, me faisant faire un pas sur le côté pour m'éloigner de la source de mon trouble, où est-ce que tu es environ ?

Après avoir poussé un soupir exaspéré contre moi-même, une main posée sur mon cœur qui tambourinait furieusement dans ma poitrine, j'ai ouvert la bouche pour essayer de leur faire entendre où j'étais, mais un bruit de pas rapides dans la neige m'a rendue muette. Je me suis retournée rapidement d'un glissement de talon pour regarder dans la direction approximative du bruit. Des traces se voyaient, petites et largement espacées. Elles se perdaient derrière un monticule de neige…et étaient très proches de moi, beaucoup plus que ce que j'avais d'abord pensé. Je n'étais plus seule…

« La neige assourdit les bruits environnants, ce qui fait que ma perception des distances par rapport au bruit est faussée. Merde ! »

Ne lâchant pas le monticule derrière lequel la créature présente était cachée, j'ai tapé du poing sur les lattes pour signaler mon emplacement aux autres, provocant un bruit sourd. D'autres bruits commençaient à devenir dérangeants maintenant que tous mes sens étaient en alerte. Le moindre craquement de branche ou même le bruit des pas de mes compagnons à l'intérieur me rendait nerveuse. Lâchant quelques secondes la neige des yeux, j'ai jeté un regard rapide vers les planches que je sentais abîmées sous mes doigts. Elles étaient à moitié défoncées vers l'intérieur.

- ICI ! Ai-je finalement décidé de crier pour peut-être réussir à effrayer mon adversaire qui allait dans ce cas me révéler sa présence soit en déguerpissant, soit en m'attaquant.

- D'accord ! M'a répondu la voix de Sarah tandis qu'un bruit de coup retentissait contre les lattes que je touchais toujours.

Rien ne s'était passé lors de mon intervention. Peut-être que j'étais seule depuis le début ? Avais-je rêvé ces bruits, ainsi que ces marques de pas ? Après tout, les loups étaient partis en quatrième vitesse vers la forêt pour chasser, peut-être que j'avais tout simplement confondu leurs empreintes de pattes avec des traces de pas. Une petite voix me glissait pourtant sournoisement que j'avais tort, que je n'étais pas en sécurité ici et que la chose qui me guettait sûrement depuis une cachette à l'opposé de celle que je pensais allait me tuer en quelques secondes. J'ai déglutis avec difficulté tout en détachant lentement mon couteau de chasse. Mes doigts gourds tremblaient légèrement, ce qui rendait ma prise incertaine et maladroite. Les mitaines qui m'avaient été données ne servaient pas vraiment en fait.

D'autres bruit, et une salve de frissons glacés m'a traversé l'échine, me faisant frissonner violemment. J'ai regardé vers ce que je pensais être l'origine du bruit brusquement, ma respiration était devenue erratique, faisant de larges nuages de fumée devant mon visage. Le froid me mordait les doigts et le visage ainsi que le cou, ne me laissant aucun répit. J'avais l'impression qu'on me plantait des milliers d'aiguilles dans chaque parcelle de peau exposée au vent. J'ai continué mon inspection, alerte comme jamais et sursautant au moindre bruit anodin. J'ai repéré trois autres endroits fragilisés sur la façade nord avant de passer derrière le bâtiment.

Incertaine d'avoir fait du bon boulot, je me suis retournée pour y jeter un dernier regard tout en fouillant le paysage, espérant y apercevoir les loups. C'est à ce moment que j'ai remarqué d'autres traces, tout aussi petites et espacées, parfois accompagnées d'une trace de main, comme si la personne concernée s'était aidée à tenir debout en prenant appui sur celle-ci. J'ai suivi le parcours des empreintes, ma respiration devenant de plus en plus chaotique à mesure que ma peur montait. Je suais à grosses gouttes dans ma veste en cuir tandis que mon pantalon était déjà détrempé par la neige qui avait commencé à tomber dru. Les pas longeaient le mur jusqu'à s'arrêter derrière moi…

J'ai reculé de quelques pas en me rendant compte que la créature que je craignais avait été à quelques centimètres de moi depuis un moment déjà. Je me suis retournée avec brusquerie pour regarder dans mon dos, effrayée à l'idée de me retrouver face à un monstre semblable à la femme que nous avions rencontrée dans la ferme abandonnée. J'ai fais plusieurs tours sur moi-même pour m'assurer du fait que j'étais bien seule, mais les pas tournaient eux aussi autour de moi lorsque je regardais au sol. J'ai reculé jusqu'à me retrouver dos au mur, ainsi la créature ne pouvait plus se glisser dans mon dos.

Mes mains tremblaient autour du couteau et mes mitaines rendues humides par le froid ambiant faisaient souvent glisser le manche entre mes doigts. Tout en essayant d'avoir une respiration plus égale, j'ai pris le couteau dans ma main droite en levant le bras. Je tenais la garde à l'envers, ce qui faisait que le tranchant se trouvait le long de mon avant bras, cette position défensive me donnait une illusion de sécurité. Je n'avais plus qu'une envie : fuir pour sauver ma vie face à cet ennemi invisible. Mais je n'avais pas le choix, je devais finir ma tâche avant de rentrer dans la grange, seul endroit sûr à des kilomètres à la ronde.

Des gargouillements me sont parvenus, étouffés par le sifflement du vent et j'ai été aveuglée quelques secondes par une bourrasque me projetant de la neige dans les yeux. A cet instant, quelque chose est entré en collision avec moi. Un choc violent au niveau des reins m'a plaquée au sol. Sans avoir pu ne serai-ce que comprendre ce qui m'arrivait, j'étais allongée par terre, une douleur lancinante se propageant dans tout le bas de mon corps. J'ai poussé un gémissement de douleur en essayant de me relever avec difficulté. J'ai sorti mon arme rapidement, ayant perdu mon couteau dans la neige lors de la chute. Je n'ai même pas pris la peine de le chercher, si je le faisais, j'étais morte de toute façon. Ma respiration était lourde et entrecoupée de gémissements aigus qui me donnaient un air désespéré. Un liquide chaud coulait sur mes hanches et j'ai passé une main rapide dessus pour la mettre devant mes yeux.

Du sang. J'étais blessée.

- Merde ! Ai-je lâché en haletant.

Je regardais tout autour de moi, m'attendant à ce que mon ennemi ne soit pas loin puisqu'il avait lancé les hostilités, mais il n'y avait rien. Le calme inquiétant s'était à nouveau installé dans la clairière et un léger blizzard commençait à monter. Il me prenait en chasse. C'était sûrement la seule raison pour laquelle je n'avais pas été exécutée à la première attaque éclair. La neige autour de moi était tâchée de sang, colorant d'incarnat la poudreuse qui continuait de tomber. Avec une blessure pareille, j'allais faire rappliquer les trois quarts des monstres de la ville. Boitant à moitié, j'ai avancé jusqu'au mur pour me retrouver contre, puis j'ai avancé ainsi, mon arme toujours au poing et prête à l'emploi.

Les minutes passaient, et rien ne se passait. Puis une silhouette sombre est passée à la périphérie de mon champ de vision. Je me suis tournée vers la créature en pointant mon arme dans sa direction. Je l'ai gardée en joue pendant quelques secondes, mais elle ne semblait pas bouger. Les yeux vissés à la silhouette difforme et courbée, j'ai avancé en clopinant contre le mur tout en tapant du poing aux endroits où je sentais des fissures sous les doigts de ma main gauche. Puis j'ai pu passer à la façade sud, j'ai quitté la créature des yeux pour avancer, mais je n'avais pas fait trois pas que mon regard tombait sur une créature semblable à l'autre en tout point, sauf que celle-ci était juste devant moi. J'ai reculé rapidement avant de me retourner pour lancer un regard rapide vers l'autre bête. Elle était imperceptiblement plus proche qu'avant.

Sans les lâcher des yeux tout en faisant en sorte de les voir toutes les deux, j'ai avancé à reculons le long du mur, ma main gauche caressant le bois rugueux du bâtiment pour repérer les moindres défauts. Il n'y avait aucun problème de ce côté-là, et j'ai tourné au coin tout en continuant de fixer dans cette direction si jamais une de ces bestioles débarquait. Toujours rien. Les crissements sourds que produisaient mes chaussures dans la neige me semblaient trop forts dans ce silence oppressant, couvrant les autres bruits qui auraient pu me permettre de localiser mes ennemis. D'autres pas se sont fait entendre dans mon dos et je me suis retournée brusquement. Mes doigts trop serrés autour de l'arme ont appuyé sur la gâchette, provocant une détonation assourdissante qui m'a étourdie quelques instants. Je venais de tirer dans le vide, autrement dit, de gâcher une balle.

- Loup !

C'était la voix de Jessica. Je pouvais entendre les bruits de leurs pas à l'intérieur. Mais je n'y prêtais pas attention J'avais peur. Mes mains tremblaient de façon presque convulsive alors que d'autres bruits me parvenaient. Je me suis retournée doucement, appréhendant ce qui allait se trouver derrière moi. D'autres traces de pas suivaient le parcours des miennes et la neige tâchée de sang semblait avoir été creusée, comme si la créature l'avait ramassée avant de s'éloigner. La neige tombait de plus en plus fort et le vent devenait plus violent encore. Des pas près de moi. C'est le bruit que j'entendais, dos au mur, les yeux fouillant désespérément le paysage blanc à la recherche de mon agresseur.

Cette fois, j'ai eu le temps d'apercevoir la silhouette frêle et tordue qui m'a attaquée. J'ai été plaquée contre le mur par le monstre qui s'était jeté sur moi de tout son poids. J'avais tout de même réussi à placer un bras replié entre lui et moi, ce qui a empêche mes côtes de se briser. Tout en poussant un cri, j'ai levé mon arme vers la tête de la chose noire tout contre moi avant de tirer autant de fois qu'il le fallait pour l'abattre. Dans un feulement de bête, l'autre s'est éloigné en me lançant plus loin le long du mur. J'ai atterris sur mon épaule blessée, m'arrachant une grimace de douleur. Je me suis relevée avec difficulté, des points noirs dansant devant mes yeux à cause de la douleur qui commençait à se répandre dans mon corps entier. Le monstre n'était plus là. Il ne restait que des traces de sang qui s'éloignaient de façon désordonnée. Je les ai suivit des yeux avant de tomber sur les silhouettes immobiles, mais elles avaient bien bougé. Je me suis traînée vers la porte lorsque j'ai vu le corps tordu dans des angles dérangeants de mon attaquant revenir à la charge. Arrivée devant, j'avais encore une petite marge d'avance sur lui, je me suis mise à taper du poing contre le bois dur pour que l'on m'ouvre.

- C'est moi ! Ai-je dis d'une voix pressante tout en jetant de fréquents regards vers mon assaillant, OUVREZ !

Il y a eu plusieurs bruits à l'intérieur, signe que tout le monde s'activait pour m'aider à entrer. Le monstre était de plus en plus proche, se bras désarticulés tendus vers moi et sa bouche grande ouverte sur un cri muet. Ses yeux étaient vides et noirs et sa peau semblait flasque, parfois même déchirée par endroits. Je le regardais approcher quand les loups ont surgit pour se jeter sur lui suivit de près par une détonation alors que la bête s'effondrait, sa tête volant en éclats. Trop choquée pour comprendre le changement brusque de situation, je n'ai pas tout de suite regardé vers la personne qui venait de m'aider, ce n'est que la voix de Sarah qui m'a sortie de ma torpeur.

- Ça va ? M'a-t-elle demandé.

J'ai finalement levé les yeux vers elle. Le canon d'un fusil de chasse dépassait par la meurtrière aménagée et la femme du médecin se tenait derrière. C'était elle qui avait tiré.

- Oui, ça va, ai-je répondu hors d'haleine alors que je n'avais même pas couru.

La porte s'est finalement ouverte pendant que j'accueillais les deux animaux aux museaux barbouillés de sang dû à leur chasse récente. Je me suis engouffrée dans la chaleur presque étouffante de la grange et le bruit de la porte se fermant m'a donné l'impression d'être enfin en sécurité. J'avais toujours une respiration difficile, mais ça allait déjà mieux. Elena s'est quasiment jetée sur moi tandis que je m'asseyais avec difficulté sur le banc.

Tu saignes, a-t-elle fait remarquer, me donnant presque envie de la remballer en lui répondant que oui, j'avais bien remarqué toute seule.

Mais je me suis retenue en voyant son air horrifié.

C'est pas si grave, j'ai déjà vu pire, lui ai-je répondu en balayant sa remarque d'un hochement de tête.

J'ai enlevé la veste en grimaçant chaque fois que le cuir effleurait ma blessure. Je ne voyais pas très bien à quoi pouvais ressembler mon dos, mais il semblait que mon agresseur m'avait entaillé les reins me laissant une longue estafilade sanglante. Mon amie s'est passé une main nerveuse dans ses cheveux bouclés tandis que Jessica arrivait avec une trousse de secours. Elle s'est assise à côté de moi, ses cheveux rouges tombant devant ses yeux alors qu'elle fouillait dans la boîte pour trouver de quoi me soulager.

- Qu'est-ce qui s'est passé là dehors ? M'a demandé la jeune fille tout en attrapant une bande large et propre, on a entendu des coups de feu.

- Il y avait quelque chose avec moi dans la clairière, ai-je expliqué en lui présentant mon dos endommagé qu'elle s'est mis à soigner avec efficacité, je ne sais pas ce que c'était… il y avait deux créatures qui ne bougeaient pas quand je les regardais, mais dès que je leur tournais le dos, elles avançaient vers moi. Et il y avait aussi… je ne sais pas… une autre bestiole, mais celle là je n'ai pas réussi à la voir clairement.

- Et celle qu'on a eue ? Est intervenue Sarah en s'asseyant en face de nous, Sébastien collé à ses jambes avec Max surexcité qui tournait en rond dans toute la pièce.

Je me suis tue quelques instants, réfléchissant aux évènements passés. Non. Cette créature n'était pas celle qui marchait juste dans mes traces sans que je m'en rende compte. Il n'était pas aussi discret et j'avais réussi à parer son attaque. Parce que j'étais intimement convaincue que la première attaque n'était pas de son fait.

- Non, il avait sûrement été attiré par l'odeur de mon sang, ai-je expliqué en hoquetant à chaque fois que Jessica appliquait une compresse imbibée d'alcool contre ma blessure.

Mon épaule était toujours douloureuse après ma rencontre violente avec le mur, mais je pouvais encore me mouvoir sans problème. Je n'avais donc rien de cassé, seul mon bras droit qui avait encaissé le choc de l'attaque devenait violacé.

- Tu as eu de la chance, a commenté Elena tout en continuant le massacre minutieux de ses ongles.

Ses doigts étaient serrés autour de l'arme qu'elle tenait, à tel point que ses jointures blanchissaient. Jessica m'a ensuite mis le bandage autour des hanches, puis j'ai remis mon haut avec précautions en me relevant doucement.

- Oui, ai-je répondu en ramassant mon arme et mon sac, mais on a encore trois bestioles qui traînent là dehors et qui n'attendront que le moment où l'un de nous sortira pour attaquer…

- Donc personne ne sort, a conclu Jessica en refermant la boîte d'un coup sec.

- Que quelqu'un sorte…. ou entre, ai-je fini en lançant un regard vers Sarah.

Elle a semblé perplexe quelques secondes avant de finalement comprendre où je voulais en venir. J'ai regardé tour à tour Elena et Jessica avant de préciser ma pensée pour tout le monde.

- Si les autres se pointent maintenant, ils vont se faire prendre par surprise.

Elena a retenu une exclamation atterrée tandis que Jessica pâlissait légèrement.

- Il n'y a aucun moyen de les prévenir, a dit cette dernière en secouant la tête, qu'est-ce qu'on peut faire maintenant ?

Je me suis éloignée pour poser mes affaires près de l'échelle en gardant tout de même mon arme sur moi en cas de besoin. J'ai réfléchis un instant avant de finalement m'avancer vers le bureau où Lincoln entreposait ses couteaux et autres lames.

- Je n'en sais rien, ai-je dis en examinant un couteau au tranchant effilé, passant mon pouce dessus pour le tester, mais ce qui est sûr c'est qu'on ne peut pas rester là à les attendre sans rien faire.

Satisfaite de l'arme blanche que je tenais dans mes mains, je l'ai glissée entre les lanières qui étaient toujours accrochées à ma jambe. Henry était venu s'asseoir avec nous, toujours aussi inquiet et muet. Nos regards se sont croisés, et j'ai pu comprendre à quel point il se sentait perdu au milieu de cette folie meurtrière.

- Tout va bien ? Lui ai-je demandé, changeant brusquement le sujet de notre conversation et m'attirant des regards curieux de la part des autres.

Le vieil homme m'a adressé un sourire fatigué en hochant doucement la tête. Il semblait exténué, sur le point de tomber, mais il était plus fort qu'il n'y paraissait au premier abord. Je lui ai rendu son sourire avant de me retourner pour me diriger vers la meurtrière qui laissait entrer un froid polaire dans la pièce. Le jour déclinait déjà, les autres n'allaient pas tarder à arriver. Il fallait faire vite si on voulait se débarrasser des bêtes qui étaient toujours dehors. Prenant mon courage à deux mains, j'ai attrapé la veste pour la remettre.

- On n'a pas le choix, ai-je dis entre mes dents serrées par l'appréhension, je vais retourner dehors pour les attirer devant la meurtrière. A ce moment là, vous les tirez comme des lapins et moi j'essaye de m'occuper des autres.

- C'est hors de question ! A dit la voix ferme de Sarah qui s'était levée pour m'empêcher de partir, tu ne sors plus ! C'était idiot de ma part de te laisser y aller seule. Personne ne sort plus à partir de maintenant, compris ?

Je l'ai défiée du regard quelques instants avant d'abdiquer en enlevant la veste que j'avais déjà à moitié enfilée.

- Donc, on fait quoi ? Ai-je demandé d'une voix légèrement agressive.

Ma nature adolescente revenait au grand galop et j'étais en train d'adopter l'attitude du : « tu me donnes des ordres, je t'aime pas ! », ce qui m'a donné envie de me foutre des claques. D'un raclement de gorge, j'ai essayé de me nettoyer la bouche avant de parler à nouveau.

- Quelqu'un a une idée ?

Un silence tendu s'est installé tandis que tout le monde réfléchissait à un moyen de nous débarrasser des monstres sans finir en brochettes. Elena s'était assise, son arme toujours serrée entre ses doigts fins, son autre main dessinant des arabesques de façon machinale sur les planches de la table, j'ai voulu croiser les bras, mais mon épaule douloureuse m'a rappelée à l'ordre. J'ai finalement laissé mon bras le long de mon corps et l'autre appuyé sur la table face à Jessica. Cette dernière regardait pensivement vers la meurtrière pour ensuite laisser vagabonder son regard sur les loups. Après quelques instants, il fallait qu'on se rende à l'évidence : personne ne savait quoi faire pour les aider. Si on sortait, ces bestioles nous tailleraient en pièces, et si on restait là à ne rien faire, les autres seraient en danger à leur retour. Puis Sarah s'est levée lentement en poussant un soupir fatigué.

- On va finir ce qu'on a commencé en consolidant les planches les plus fragiles, a-t-elle dit en passant une main protectrice dans les cheveux bouclés de son fils, ensuite on verra bien ce qu'on fera.

Tout le monde a acquiescé sans un mot, il fallait de toute manière qu'on se change un peu les idées pour pouvoir ensuite réfléchir de manière plus intelligente à la question sans mettre les autres en danger de mort. Elena était déjà devant la petite fenêtre, regardant les dégâts faits par le contrecoup du fusil dans le bois humide et usé. Il y a avait des fissures. Je me suis approchée d'elle tout en enjambant Lodos qui traînait dans mes jambes, Max lui passant entre les pattes, quémandant avec force de jappements aigus un peu d'attention de la part du loup. Davran était assis un peu plus loin, Sébastien se tenait devant lui en lui jetant des regards admiratifs et envieux tout en restant à bonne distance.

Lorsqu'il a amorcé un geste vers l'animal, j'ai eu un sursaut, me rendant compte qu'un enfant qui m'arrivait un peu plus haut que le genou était en train de vouloir jouer avec un prédateur qui aurait pu lui arracher la gorge en même pas une seconde. Je les aimais beaucoup, mais parfois leur nature dangereuse me sautait au visage comme un coup de poing inattendu, me coupant le souffle. Je ne savais toujours pas par quel miracle ils m'avaient adoptée tout de suite sans manifester la moindre méfiance envers moi. J'ai poussé un soupir de soulagement lorsque la main ferme de Sarah s'est emparée de celle du petit garçon tendue vers le loup pour l'emmener avec elle. Les enfants avaient tendance à être plutôt brusques dans leurs gestes, ce qui aurait pu risquer de rendre les loups agressifs. Un bruit sourd m'a ramené à la réalité. J'ai secoué la tête pour faire sortir mes réflexions qui n'avaient aucune raison d'être dans la situation actuelle. Il fallait travailler pour rendre la grange encore plus sûre. Jessica et Elena avaient déjà attrapé une planche pour la clouer au dessus du bois fragilisé, frappant avec force sur les longs clous rouillés qui devaient provenir de l'atelier dans le fond.

Henry s'était un peu isolé, il était assis sur un tabouret à l'allure inconfortable dans un coin sombre, une lanterne à pétrole à la main. Il semblait en pleine discussion avec quelqu'un, mais personne n'était face à lui. Il se balançait d'avant en arrière au rythme d'une musique qu'il fredonnait de temps à autre. Je me suis approchée doucement lorsqu'il a fait mine de s'énerver, intriguée par son étrange occupation. Les bruits secs et lourds des marteaux résonnaient derrière moi tandis que je m'enfonçais moi aussi dans la pénombre chaleureuse qui semblait émaner du vieil homme. Il n'a pas eu l'air étonné ou effrayé par ma présence à ses côtés, il m'a lancé un regard en coin avant de continuer de chuchoter à l'adresse d'une personne visiblement absente.

- Henry ? Ai-je dis d'une voix basse, presque en chuchotant pour ne pas briser le lien qu'il s'était tissé avec son visiteur imaginaire, à qui parlez-vous ?

Il a légèrement froncé les sourcils, comme à l'écoute d'une parole que lui seul pouvait entendre avant de laisser échapper un rire rauque et fatigué.

- Ma femme est très timide, a-t-il répondu entre deux hoquets, elle est persuadée que nous sommes trop vieux pour aller danser samedi soir à la salle des fêtes.

Je suis restée sans voix quelques instants alors qu'il me faisait un sourire complice, ne sachant pas quoi lui répondre.

- C'était notre sortie quotidienne, a-t-il continué, on enflammait la piste de danse à nous seuls ! Dans nos jeunes années on dansait un rock'n'roll endiablé et on finissait la soirée sans s'arrêter….

- Ça devait être amusant, ai-je finalement dis en lui rendant son sourire.

- C'était le bon temps, a-t-il soupiré, le regard perdu dans le vague, l'air plongé dans des souvenirs lointains, mais on va y retourner !

Il s'est levé aussi vite que ses jambes fatiguées le lui permettaient avant de se diriger d'un pas résolu vers la porte barrée. Je l'ai suivi rapidement, posant une main que j'ai voulue ferme sur son épaule pour attirer son attention sur moi.

- Henry, ai-je commencé en essayant de le retenir, vous ne pouvez pas sortir maintenant, c'est dangereux !

- Balivernes, a-t-il répondu en haussant les épaules pour balayer mon argument, ma Joyce m'attend dehors, je dois aller la rejoindre, elle doit être gelée.

Un éclair de douleur m'a traversé la colonne vertébrale tandis qu'une vague de chaleur dévastatrice se répandait dans mes jambes depuis mes hanches. Mes blessures commençaient à me lancer sérieusement. Un gémissement rauque m'a échappé et mes doigts se sont crispés sur le biceps du vieil homme.

- Mais laissez moi tranquille, a-t-il continué, de plus en plus perdu dans son délire, elle m'attend là dehors !

Je m'apprêtais à répliquer lorsqu'un coup de marteau plus fort nous a interrompus. Jessica venait de frapper sur la table avec son outil, fissurant dangereusement les planches et créant un petit trou.

- Henry, a-t-elle dit de sa voix grave qui a été étonnamment calme par rapport à son geste, vous ne pouvez pas sortir maintenant, Joyce nous a dit qu'elle avait dû rentrer parce qu'il va bientôt faire nuit.

Un silence tendu s'est étiré, donnant une dimension inquiétante à l'atmosphère qui prenait place dans la grange. La folie passagère du vieillard rendait cela encore plus insécurisant car il risquait de tous nous tuer en ouvrant la porte pour sortir. Il allait falloir le protéger de l'extérieur mais aussi de lui-même.

- Mais elle est bien là ! s'est obstiné Henry en secouant la tête comme un forcené, je peux l'entendre m'appeler ! Lâchez-moi !

Il m'a échappé, me prenant au dépourvu et alors qu'il se précipitait sur la porte pour la déverrouiller, une explosion de bois m'a aveuglée. Sans que je n'aie le temps de savoir ce qui arrivait, quelque chose m'est tombé dessus, me clouant face contre terre. Un cri aigu et étrangement familier m'a déchiré le tympan droit, puis le poids qui me maintenait au sol s'est enlevé. Un cri plus ténu s'est fait entendre alors que des coups de feu commençaient à pleuvoir. En me redressant, j'ai juste eu le temps d'apercevoir Henry passer à côté de moi, traîné par les pieds par une créature difforme et courbée. Il poussait des cris désespérés en tentant de s'accrocher à tout ce qui passait à sa portée.

- HENRY ! Ai-je crié en sortant mon arme de poing.

Je me suis relevée rapidement, titubant sous le coup de la douleur qui se répandait dans mes hanches sous l'effet du choc sur ma blessure récente. J'ai essayé de tirer sur le ravisseur du père de Lincoln qui continuait de l'emmener vers la forêt, mais je le manquais plus souvent qu'autre chose. Je suis passée à toute vitesse à côté des autres qui s'organisaient déjà pour défendre le refuge. Sarah m'a passé un fusil de chasse au passage que j'ai attrapé en m'engouffrant dehors à mon tour.

Un froid mordant m'a attaqué au visage, me faisant frissonner violemment. J'avançais le plus vite possible dans la poudreuse qui s'amoncelait devant moi, suivant la trace du corps traîné d'Henry en me guidant grâce à ses cris. La nuit était déjà tombée. J'ai dérapé sur un petit cours d'eau gelé, m'étalant de tout mon long sur le sol froid. J'étais très proche de mon but. Je pouvais distinguer la chose emmener le vieillard avec elle à quelques mètres devant moi. J'ai sorti mon arme, laissant le fusil en bandoulière autour de mon épaule en cas de situation plus dangereuse. En me relevant, je me suis jetée à corps perdu dans une course effrénée pour le sauver. Il n'allait pas mourir ! IL N'ALLAIT PAS MOURIR MAINTENANT ! PAS COMME.ÇA ! Dans un rugissement de bête enragée, j'ai percuté la créature qui n'a pourtant pas lâché les jambes d'Henry. Je me suis mise à tirer autant de fois qu'il le fallait, mais mes tirs étaient trop vagues, je n'avais réussi à la toucher qu'une fois en cinq tirs alors que je me trouvais à une dizaine de pas d'elle. Le monstre s'est désintéressé de moi rapidement pour se remettre à le tirer. Je me suis lancée sur Henry pour le maintenir en place.

- Lâche-le ! Ai-je lancé d'une voix forte.

La traction sur ses jambes ne s'amoindrissait pas et le monstre essayait de me désarçonner en me griffant les bras d'une main.

- TU VAS LE LÂCHER ESPECE DE SALOPERIE ? Ai-je finalement explosé en pointant mon arme sur le front sale et dégarni à moitié caché par une masse de cheveux noirs, LAISS…

Je me suis figée dans mon geste alors que mon doigt commençait à presser la détente pour libérer le tir fatal. Ma gorge s'est obstruée et mon cri est mort dans ma bouche. Mon cœur à raté un battement tandis que je détaillais enfin le visage du monstre qui nous agressait sous la lueur blafarde de la lune, avant de repartir à un rythme désordonné, me faisant haleter. Je manquais d'air.

« Non… pas elle… »

Le temps semblait s'être figé. Alice m'a jeté un regard de démente, ses yeux noirs suintant un liquide visqueux de la même couleur, les lèvres retroussées sur une rangée de dents sanglantes. Un sanglot m'est monté dans la gorge, s'échappant sous la forme d'un gémissement pathétique. Ma sœur…. elle était devenue un de ces monstres. Moi qui pensait que notre agresseur de la nuit où tout avait commencé avait eu la décence de les tuer pour abréger ainsi leurs souffrances, je me trompais. Il les avait salis eux aussi. Un cri déchirant est sorti de ma poitrine quand Alice s'est jetée sur moi pour m'attaquer. Je me suis protégée de mes bras, mais son poids m'a percutée, me faisant basculer dans un roulé-boulé qui nous a éloignées du vieil homme qui s'est relevé avant de partir en boitillant vers les lumières de la grange. Elle était tombée au dessus de moi, ses dents à quelques centimètres de ma gorge qu'elle cherchait visiblement à lacérer. Je la retenais d'une main, mes doigts fermement serrés autour de son cou pour la maintenir éloignée. Mon arme était toujours pointée sur son visage, mais ma main tremblait tellement que j'étais persuadée qu'un coup bien placé sur mon poignet m'aurait arraché mon seul moyen de défense.

- Alice…, ai-je lâché d'une voix hachée, entrecoupée de sanglots incontrôlables. Je ne m'étais même pas rendue compte que j'étais en train de pleurer

Mes doigts étaient crispés à m'en faire mal autour de la crosse de mon arme, et après quelques minutes passées dans une cacophonie de cris et de coups, le tir est parti tout seul.

- NON ! Ai-je crié, faisant écho au coup de feu tandis qu'une gerbe de sang giclait sur mon visage.

Le corps frêle de ma sœur est tombé sur moi, son visage détruit laissant échapper des morceaux de cervelle encore fumants juste sur mon épaule. Je me suis redressée lentement, encore sonnée par l'enchaînement trop rapide des évènements. Ma petite sœur était morte… et je l'avais tuée. J'étais restée à genoux, sa tête reposant maintenant sur mes genoux, mais le monde me semblait lointain, assourdis, plus rien ne comptait. Un cri d'animal blessé m'est sorti de la gorge, tranchant le calme de la nuit. Je faisais sortir toute ma peine et ma douleur dans ce cri libérateur. J'avais tout perdu, et on me rappelait constamment et avec cruauté que je ne les retrouverais jamais.

J'ai attrapé son buste pour le serrer contre moi tout en me balançant d'avant en arrière. Je risquais de me faire attaquer à tout moment, mais je n'en avais plus rien à faire. Après tout, si ça me permettait de les rejoindre ailleurs où il n'y aurait plus aucun monstre. Mes larmes s'échappaient toujours, transformant mon cri en une longue plainte entrecoupée de hoquets qui m'a semblé pathétique dans un coin reculé de mon esprit. Le seul encore capable de réfléchir de façon cohérente. Perdant peu à peu conscience du monde qui m'entourait, je me suis mise à fredonner la berceuse que j'avais déjà chantée pour Sébastien dans la grange. J'étais couverte de sang, le liquide carmin s'écoulant toujours librement des blessures de ma sœur, tâchant mes vêtements de sang souillé de matière noire. Son corps était glacé, plus froid encore que le vent qui me giflait le visage. J'étais enfoncée dans la neige presque jusqu'à la taille. La neige autour de nous devenait rouge sombre, absorbant le sang de ma petite sœur. Je l'avais tuée. Plusieurs cris me sont parvenus, j'ai cru reconnaitre mon nom atténué par un coup de feu. Des faisceaux lumineux commençaient à danser dans l'obscurité de la nuit, m'éclairant parfois.

- Je l'ai trouvée ! A dit une voix dans mon dos, mais je ne me suis pas retournée pour voir qui était cette personne, Loup ?

Le ton était inquiet. Une main s'est posée sur mon épaule pour me retourner avec douceur. Je me suis laissé faire, totalement sans volonté. Je crois que c'était Léon, son visage est entré dans mon champ de vision flou. J'avais l'impression de rêver, de cauchemarder plutôt. Il a découvert le corps de ma sœur serré contre moi et son visage s'est crispé avant d'afficher une expression de tristesse. Son regard me parcourait rapidement, faisant sûrement l'inventaire de mon état.

- Est-ce que ça va ? A-t-il demandé en se rapprochant de moi, tu es blessée ?

Je l'ai regardé sans le voir, toujours recroquevillée sur Alice, la protégeant d'un éventuel danger. Je n'allais pas la laisser se faire dévorer par ces charognards qui rôdaient aux alentours. Saisie tout d'un coup d'un accès de panique, j'ai lancé un regard féroce autour de nous, défiant les ennemis que j'imaginais autour de nous d'essayer de me la prendre. La main de Léon s'est refermée sur mon poignet, cherchant à me faire lâcher le cadavre avec douceur.

- Il faut que tu la laisse maintenant, a-t-il murmuré doucement, c'est terminé.

Je me suis dégagée avec force en poussant un grognement de bête en colère, à la limite de celui que les loups faisaient lorsqu'ils étaient sur le point d'attaquer. Je l'ai serrée contre mon cœur tout en lançant un regard mauvais à mon compagnon. Puis tout à coup, la vision d'un de ces monstres s'est superposée à celle de Léon. Mon sang n'a fait qu'un tour, alors qu'il essayait à nouveau de me faire abandonner Alice à ces monstres, j'ai poussé un cri de rage en pointant mon arme sur son front.

- VOUS NE L'AUREZ PAS ! Ai-je hurlé de toutes mes pauvres forces, ma voix tremblante ayant parfois des ratés, JE NE L'ABANDONNERAIS JAMAIS !

Léon s'est stoppé. Ses doigts qui s'étaient refermés sur mon bras se sont desserrés avant de me lâcher complètement.

- Du calme, a-t-il murmuré toujours aussi doucement, comme une litanie sans fin qui n'avait aucune signification pour moi, tout va bien, je ne te veux aucun mal.

Une autre lampe de poche a éclairé la scène et un coup de feu m'a faite sursauter. J'ai braqué mon regard vers l'origine du bruit en me baissant sur ma sœur dans l'idée de la protéger. Une autre silhouette que j'ai été dans l'incapacité de reconnaître dans le brouillard cotonneux qui avait pris place dans ma boîte crânienne s'est approchée.

- On doit y aller, a dit la personne en se tournant vers Léon, ils sont de plus en plus nombreux. On ne va pas tenir beaucoup plus longtemps !

Mon compagnon a vaguement hoché la tête, mais il ne m'avait pas quittée des yeux. Il a levé ses mains en signe de bonnes intentions, mais je n'avais pas confiance. A ce moment là, je le voyais plus comme une menace qui voulait emmener ma petite sœur loin de moi. D'autres coups de feu ont retenti, beaucoup plus proches qu'avant. J'ai jeté un regard rapide vers les bruits pour voir ce qui se passait. Un coup puissant dans mes côtes m'a coupé momentanément le souffle. J'ai lâché mon arme tout en m'effondrant sur Alice en tenant mes côtes douloureuses, un gémissement rauque m'échappant tandis que j'essayais de retrouver mon souffle. Léon s'est approché pour me soulever, m'emprisonnant entre ses bras pour m'empêcher de retourner auprès du corps inerte d'Alice.

- NON ! ai-je commencé à hurler, le cœur au bord des lèvres et la respiration sifflante, LAISSEZ-MOI ! JE VEUX RESTER AVEC ELLE !

- Calme-toi, a-t-il dit d'une voix plus ferme en resserrant son étreinte pour m'empêcher de m'enfuir, on ne peut plus rien faire pour elle ! C'est trop tard !

J'ai poussé un cri de désespoir en continuant de lutter contre les bras puissants qui me retenaient loin d'elle. J'ai jeté un regard vers elle, mes larmes coulant le long de mes joues sales, creusant des sillons dans le sang séché qui maculait mon visage. Elle était méconnaissable, ses cheveux autrefois soyeux et légèrement ondulés étaient devenus sales et ternes, à moitié trempés dans le sang et la cervelle. En prenant conscience du spectacle qui s'offrait à moi, je me suis penchée en avant dans un cri effrayé avant de rendre le contenu de mon estomac sur le sol couvert de sang. Une fois ma crise passée, Léon m'a aidée à me redresser en me prenant à nouveau tout contre lui, me soulevant sans problème apparent.

- ALICE ! Ai-je crié une dernière fois en tendant les bras vers elle par-dessus l'épaule de mon compagnon qui marchait maintenant vers la grange, lui tournant le dos.

Il n'a rien dit de plus. Il m'a portée toute la durée du voyage tandis que je ne bougeais plus, les yeux rivés au corps inerte de ma précieuse petite sœur que je venais d'assassiner. J'ai senti de nouvelles larmes monter et j'ai enfoui mon visage contre l'épaule de Léon, m'accrochant de toutes mes forces à son haut. D'autres coups de feu ont été tirés, mais je n'y ai pas prêté attention, comme plongée dans un état comateux. Puis le froid qui nous agressait s'est stoppé pour laisser place à une chaleur étouffante créée par le regroupement de personnes dans un endroit clos. Je n'ai pas réagis quand Sarah s'est précipitée sur moi.

- Comment va-t-elle ? A-t-elle demandé d'une voix blanche, elle est couverte de sang !

- Elle n'a rien, l'a rassurée Léon en me serrant un peu plus contre lui, ce n'est pas le sien.

Plusieurs voix se sont fait entendre dans le brouillard de mon cerveau, mais je ne répondais pas.

- Qu'est-ce qui s'est passé ? A demandé la voix éraillée de Georges.

Un silence lourd s'est installé, la tension était palpable et je savais très bien que tout le monde devait être pendu aux lèvres de mon compagnon pour savoir la raison de mon état catatonique.

- Elle est sortie aider Henry, a finalement dit Léon d'une voix ténue, et la créature qui vous a attaqué en premier était sa sœur.

Plusieurs exclamations se sont faites entendre, mais j'étais totalement ailleurs, la tête appuyée sur l'épaule de mon compagnon, je regardais dans le vague. Les larmes sont revenues, coulant silencieusement le long de mes joues pour finir sur mes lèvres. Je les ai avalées soigneusement, savourant le goût salé et légèrement amer, prouvant ma culpabilité quant au meurtre de ma sœur. Je l'avais tuée. Les conversations continuaient, Léon me serrait contre lui à me faire mal, serrant les doigts sur mon épaule et mon genou puisqu'il me portait toujours. J'ai laissé tomber ma tête contre son torse, totalement vidée de mes forces et mon bras est tombé inerte dans le vide. Je n'avais qu'une envie, me plonger dans l'oubli et la tristesse avec acharnement afin de réussir à oblitérer ce souvenir atroce.

- Elle va bien, a assuré la voix grave de Léon derrière le rideau de mes paupières closes.

Une main fraîche s'était emparée de mon poignet pour prendre mon pouls, vérifiant mes fonctions vitales. Liam devait sûrement s'être avancé pour m'ausculter.

- Allongez-la, a dit le médecin avec douceur, elle est en état de choc. Ce dont elle a le plus besoin maintenant c'est de repos pour pouvoir surmonter tout ça.

J'ai à nouveau perdu connaissance, sombrant dans les limbes de mon enfer personnel. Le visage de ma sœur apparaissait successivement pour d'abord être normale et ensuite devenir le monstre que j'avais tué. En sueur, je me suis réveillée en sursaut après n'avoir dormis que quelques minutes, je le savais. Elena était à côté de moi, agenouillée dans la paille, sa main fraîche passant sur mon front brûlant.

- Tout va bien, a-t-elle dit en me voyant lui lancer un regard désespéré, toujours à moitié plongée dans mon cauchemar.

Tout allait bien ? Tout allait bien ? Non ! Rien n'allait ! Je venais de tuer un membre de ma famille ! J'avais été incapable de la sauver et l'avais tuée d'une balle dans la tête ! Personne ne devrait avoir à voir le cerveau d'une personne chère éparpillé partout autour de soi et même sur soi ! Je me suis mise à trembler violemment en me rendant compte que je portais toujours les mêmes vêtements. En me redressant légèrement sur un coude, j'ai pu apercevoir des tâches de sang séché qui maculaient le tissu entier, il en était même imbibé au niveau de ma poitrine puisque j'avais serré ma sœur contre moi. J'ai poussé un cri hystérique en plongeant mon visage contre mes bras enfouis dans la paille sèche. Mes tremblements empiraient de seconde en seconde, devenant des spasmes douloureux tandis que je gémissais. La main d'Elena passait dans mon dos en attendant que je me calme. Mais je ne me calmais pas, au contraire. Ma gorge était tellement serrée que j'arrivais seulement à laisser échapper une respiration sifflante qui n'a pas suffit pour m'oxygéner complètement sous la crise d'hystérie que je faisais. J'hyperventilais, une douleur lancinante se propageant dans mes poumons en partant de ma gorge. Voyant que mon état ne s'améliorait toujours pas, Elena s'est éloignée de moi à pas rapides pour appeler quelqu'un. Ma vue brouillée de larmes nouvelles n'a pas réussi à discerner les traits de la personne qui venait d'arriver d'un pas nerveux.

- Qu'est-ce qui se passe ? A demandé Léon de sa voix grave et chaude en s'agenouillant à mes côtés.

Une de ses mains s'est posée sur mon dos tandis que l'autre se saisissait de mon poignet pour dégager mon visage que je gardais obstinément caché entre mes bras devenus raides de douleur. Mes tremblements violents empiraient toujours plus, me donnant l'air de faire une crise d'épilepsie aigüe.

- Je ne sais pas, ai-je entendu Elena dire à mon compagnon, complètement paniquée par mon état, elle allait relativement bien quand elle s'est réveillée. Et juste après, elle s'est mise à trembler de plus en plus avant d'en arriver à ça !

Je n'avais pas besoin de lever les yeux pour savoir qu'elle devait me pointer du doigt pour illustrer ses propos. J'ai voulu m'asseoir, me redresser, mais lorsque je me mettais à genoux, un bras puissant s'est glissé autour de ma taille pour m'empêcher de bouger.

- Où est-ce que tu crois aller comme ça ? M'a demandé Léon en me rapprochant de lui.

- Je, ai-je commencé, la voix entrecoupée de respirations sifflantes et douloureuses en me tenant la gorge d'une main, j'ai besoin de bouger. J'étouffe…

Son visage grave est entré dans mon champ de vision et ma respiration s'est coupée d'un coup. Je me suis pliée en deux en laissant échapper un gémissement étranglé tandis que les mains de mon compagnon agrippaient mes coudes pour me retenir.

- Loup ! S'est exclamée la voix aigue de mon amie.

Ses cheveux blonds et bouclés sont passés devant mes yeux alors qu'elle se penchait elle aussi pour aider Léon à me redresser afin de m'allonger plus confortablement. J'ai commencé à laisser des halètements aigus sortir de ma cage thoracique qui se soulevait de plus en plus vite sous ma recherche d'air pour oxygéner mes poumons. J'allais mourir maintenant ? Après tout, peut-être qu'Alice était contagieuse elle aussi. C'était cette douleur qu'avait ressentie Margaret lorsque je la serrais dans mes bras tandis qu'elle se mourrait en devenant un monstre ? J'allais finir par devenir une meurtrière cannibale et essayer de tous les tuer. Les voix ténues des autres me sont parvenues tout à coup, comme amplifiées. J'allais m'en prendre à eux ? Non… il fallait qu'ils me tuent avant que je n'aie le temps de devenir une de ces créatures. Avec beaucoup de difficultés, je me suis agrippée au T-Shirt de Léon qui n'a pas résisté à ma poigne quand je l'ai tiré vers moi.

- Si jamais je suis en train de devenir un de ces monstres, ai-je réussi à articuler dans mon délire tandis que le masque impassible qui recouvrait le visage de mon ami laissait place à l'étonnement et à l'horreur, tue-moi !

Il s'est éloigné prestement, presque brutalement pour me lancer un regard incrédule. J'avais dis ces paroles assez bas pour qu'Elena ne les entende pas, je ne voulais pas lui imposer ça.

- Je t'en supplie, ai-je gémis en prenant ma gorge entre mes mains en sentant à nouveau le souffle me manquer.

- Tu es complètement absurde ! A-t-il finalement dit d'une voix dure, tu ne vas pas te transformer, idiote !

J'ai fermé les yeux, des larmes dévalant mes joues, une douleur atroce prenant place entre mes clavicules. Je laissais échapper un léger cri de douleur en me recroquevillant sur moi-même dans l'espoir de faire cesser la sensation désagréable.

- Elle nous fait une crise de panique ! A dit Léon à Elena qui commençait elle aussi à paniquer.

- Et qu'est-ce qu'on peut faire ? A-t-elle répondu de sa voix rendue suraigüe par l'urgence de la situation.

- Rien, on ne peut qu'attendre que ça passe. Il n'y a pas de sachets dans cette grange qui nous aurait permis de l'aider à mieux respirer.

Un silence s'est installé, seulement troublé par mes gémissements et le bruit de la paille que je remuais en changeant successivement de position. Quelques minutes ont passé sans que rien ne change.

- Descend te détendre un peu, a dit Léon à la jeune fille, brisant le silence, je reste avec elle.

Les pas hésitants d'Elena se sont fait entendre tandis qu'elle s'éloignait, nous laissant seuls avec ma douleur. Un soupir fatigué m'a interpellée, j'ai fermé les yeux, essayant d'oublier tout le reste pour me concentrer sur un moyen efficace de soulager ma douleur. Je frissonnais sans pouvoir m'arrêter, une sueur froide coulant dans mon dos et sur mon front. La paille sèche a crissé sous les pas de mon compagnon qui s'est approché dans mon dos avant de s'asseoir à côté de moi. Quand sa main s'est posée sur ma nuque couverte de sueur, j'ai poussé un léger soupir de bien être. Sa peau était fraîche sur la mienne qui semblait brûler tout mon corps. J'ai eu un sursaut lorsque son bras est passé autour de moi pour me serrer contre lui. J'avais le dos appuyé contre son torse et je pouvais sentir sa respiration calme ainsi que les battements de son cœur contre mon oreille collée à lui. Un soupir tremblant est sortit de ma bouche, m'arrachant une légère grimace sous l'effet que cela produisait dans ma gorge. J'aurais été incapable d'avaler ne serait-ce qu'une miette de pain au risque de mourir étouffée, la trachée obstruée par le morceau minuscule. Son bras s'est serré et sa main est allée cette fois sur mon front, produisant le même effet de fraîcheur. Son corps entier semblait être frais, ce qui me faisait un bien fou.

- Essaie de te focaliser sur ma respiration et de l'imiter, d'accord ? A-t-il soufflé dans un murmure.

J'ai acquiescé faiblement avant de fermer les yeux pour essayer de sentir sa respiration contre mon dos. Ma cage thoracique s'élevait et s'abaissait toujours à un rythme saccadé et violent, signe que mon propre souffle était totalement déglingué. Je sentais son torse se soulever et s'abaisser au rythme de son souffle lent, ce que j'essayais ensuite d'imiter sans grand succès.

- Bats-toi un peu, a-t-il continué sur le même ton, sa voix devenant toutefois légèrement plus dure, plus cassante, tu ne vas pas mourir ici. En tout cas, pas en ma présence.

- Je n'ai pas répondu, mais je pouvais sentir une tension nouvelle dans les muscles de son bras qui me serrait contre lui.

- Alors ne me demande plus jamais une chose pareille !

Après quelques instants, j'ai fini par calmer petit à petit ma crise, retrouvant par la même occasion une respiration normale, puis j'ai sombré dans un sommeil sans rêves que j'accueillais avec plaisir. Me rappelant seulement de la promesse que je voulais arracher à Léon un peu plus tôt, ce qu'il venait de m'interdire de lui dire à jamais, une dernière larme a dévalé ma joue pour finir dans la paille.

« Si jamais je suis en train de devenir un de ces monstres… tue-moi ! »