La matinée passa relativement vite et, bientôt, ce fut l'heure du déjeuner. La petite troupe prit le chemin de la cantine, ravie de sentir l'odeur des frites qui leur chatouillait les narines. En fait, les frites étaient l'un des rares plats qu'ils aimaient tous, donc, c'était l'idéal pour une pause déjeuner conviviale. Abby s'était précipitée dans la file pour pouvoir leur garder une grande table de huit : elle espérait encore l'arrivée de Tony. Se fut donc Gibbs qui se chargea de remplir le plateau de la jeune fille. Il savait déjà qu'elle refuserait catégoriquement le poisson : quand il y avait des frites au menu, Abby se faisait un devoir de ne manger QUE de la friture. Gibbs lui prit donc des nuggets et un supplément de frites : la même chose que lui. Ils avaient pas mal de points communs et, parfois, les autres élèves s'étonnaient de sa relation avec Abby. Il la considérait comme une petite sœur, partageait ses secrets avec elle et s'amusait beaucoup à tourmenter les autres en sa compagnie. Mais les préjugés avaient la vie dure, surtout en Amérique, et beaucoup d'entre eux ne comprenaient pas ce qu'il trouvait à cette gothique. D'autres encore, se demandaient pourquoi il était si proche d'elle s'il n'y avait rien entre eux. Les apparences et le sexe. De quoi faire enrager Jethro. Mais Abby avait l'air de s'en moquer éperdument. Shannon également. Tant que les deux jeunes filles ne trouvaient rien à redire à toutes les rumeurs qui courraient dans l'école, il pouvait bien faire comme s'il ne se rendait compte de rien.

La file de la cantine continuait d'avancer et Jethro attrapa deux desserts avant de rejoindre le reste du groupe, déjà à table. Il portait les deux plateaux empilés, ce qui s'avérait être bien plus technique qu'il ne se l'imaginait. Quand il arriva enfin à la table, Abby lui prit son déjeuner des mains, observa le contenu du plateau puis, satisfaite, se rassit.

-Tu vois Ziva, c'est ça l'avantage d'être dans les bonnes grâces de Gibbs : il est toujours très serviable avec les filles.

Un petit raclement de gorge se fit entendre et Abby s'empressa de se corriger.

-Enfin, il est surtout serviable avec Shannon. Après tout, ils sont ensemble depuis… depuis un an, c'est ça ?

La rouquine secoua la tête.

-Pas tout à fait un an. Mais c'est ça. Et je ne prête pas Jethro. A part pour le transport de plateau repas.

Mais tous autour de la table savaient bien que Shannon avait entièrement confiance en Gibbs. Ca se voyait. La manière dont elle le regardait, la manière dont lui la regardait… Et puis, surtout, ils allaient si bien ensemble. C'était le genre de couple que tout le lycée devait envier, songea Ziva en souriant. Leroy lui avait parlé de la petite bande au téléphone, et pas mal de Shannon aussi. Il avait l'air très amoureux. Une question, cependant, persistait.

-Excusez-moi mais, comment avez-vous fait connaissance ?

La jeune fille adressa un grand sourire à l'israélienne, ses yeux bleus pétillaient.

-En fait, je discutais avec un jeune homme tout à fait charmant devant la machine à café quand Jethro est arrivé. Et il s'est trouvé que ce jeune homme était son meilleur ami. J'ai eu l'honneur d'être présentée et… et il n'y a pas encore de suite. Désolée. Ce n'est pas très palpitant. Mais bon, on pourra au moins dire à nos enfants que leur parrain a eut un rôle dans leur conception.

-S'il te plait, ne redis plus jamais ça Shannon. Ca ferait trop de plaisir à Tony.

-Et trop de sous-entendu à relever.

Ziva se contenta de sourire : elle ne connaissait presque personne à cette table, ne comprenait pas encore très bien les subtilités de la langue, mais elle trouvait que les quatre amis avaient l'air sympathiques. Restait ce mystérieux « Tony ». Elle essayait de se l'imaginer d'après le peu qu'elle savait de lui quand Mikaël prit la parole.

-Il est comment… votre Tony ?

Etait-ce du mépris ou de l'anxiété qui perçait dans sa voix ? Ziva n'était pas très sûre.

-Il est adorable !

-Un peu dragueur…

-J'aurais plutôt dis crâneur moi.

-Venant de lui, c'est sensiblement la même chose…

-C'est quelqu'un de gentil, mais d'un peu survolté. Il adore faire l'idiot.

-Et il aime faire des blagues de mauvais goûts.

-C'est pas vrai McGee ! Tu dis ça juste parce qu'il t'a poussé par-dessus la barrière dans l'enclos des buffles au zoo.

-C'était pas l'enclos des buffles, c'était l'endroit où ils entassent leurs déjections d'abord ! Et ensuite, je trouve ça de très mauvais goût moi et… hé ! Tu vas où Gibbs ?

Le jeune homme venait de se lever et se dirigeait vers le milieu de la cantine. Tous se regardèrent, surpris. Ils le suivirent du regard et le visage d'Abby devint sombre quand elle comprit ce qui se passait.

OoOooOoooOooOoO

Gibbs avançait d'un pas ferme dans la salle, tous les élèves pouvaient le voir. Mais ce n'était pas le genre de chose dont les étudiants se formalisaient ici. Gibbs était connu pour sa marche rapide et ses grandes enjambées. Il traversa la distance qui le séparait de sa destination en un temps record et, une fois arrivé, se planta devant un jeune homme assit qui posait ses cannes anglaises.

-T'es en retard DiNozzo.

Le susnommé leva à peine la tête.

-Salut Gibbs.

Jethro poussa du pied la chaise à côté de lui et s'assit, face au jeune homme.

-T'es pas venu ce matin. Pourquoi ?

Anthony releva cette fois la tête de son assiette, et riva son regard dans celui de son ami.

-Je peux savoir en quoi ça te concerne ?

Le choc, pour Gibbs, fut double. Premièrement, son meilleur ami l'envoyait balader comme un malpropre. Bon, il était peut-être habitué aux sautes d'humeur de Tony, mais de là à le laisser lui parler sur ce ton… Il règlerait ça en temps voulu. Il ne l'avait pas vu depuis un petit moment et se voyait mal lui hurler dessus. Hurler sur Tony revenait à lui dire « Dégage ! Je te hais, va te faire foutre ! » et, si l'italien utilisait souvent ce type d'expression quand il était énervé, cela ne voulait pas dire qu'il en comprenait le sens chez les autres. Il fallait faire preuve de patience avec le jeune homme, Gibbs le savait. Mais le pire, c'était sans conteste le secondement. Jethro n'avait jamais vu Anthony aussi… aussi mal. Il lui était déjà arrivé de la voir dans un sale état : après un match de basketball ou une partie de boxe, mais là, c'était mille fois pire. Il avait les traits tirés, les cheveux à peine coiffés et portait des lunettes que Gibbs ne se souvenait pas l'avoir vu porté un jour. Il avait une atèle à la jambe droite et la main gauche bandée. Sans compter la cicatrice à l'arcade sourcilière. Les vacances n'avaient pas dû suffire à ce qu'il se remette.

Il lui asséna doucement une petite tape à l'arrière de crâne.

-Tu ne t'arranges pas avec l'âge DiNozzo…

Le silence de Tony lui donnait de soudaines envies de meurtres : il n'avait jamais été patient, et le peu de patience qu'il possédait était réservé à l'italien. Mais, si Tony ne faisait pas d'effort, ce ne serait pas du ketchup que la police criminelle retrouverait sur les frites de l'étudiant… Il inspira une bouffée d'air pour se calmer.

-Pourquoi est-ce que tu ne manges pas avec nous ? Abby t'as gardé la meilleure place, près de la fenêtre. Et puis, Ziva et son ami d'Israël sont arrivés, je voulais te les présenter, tu te souviens ? Je suis sûr que tu vas bien t'entendre avec eux. Et puis, tu pourrais en profiter pour faire un sort à Tim, qui est en train de te faire passer pour un vrai gigolo…

-Gibbs ?

-Tony ?

-Pourquoi est-ce que tu t'acharnes ? Je n'ai pas envie de manger avec vous. Je veux juste que vous me laissiez tranquille. Je n'ai pas envie que vous me parliez, je n'ai pas envie de vous parlez, et j'ai encore moins envie de vous entendre vous raconter vos vies. Je veux juste que tu me laisses ruminer dans mon coin. Je n'ai pas besoin que tu viennes me tenir la main. Je suis grand. Je me débrouille très bien tout seul.

Il y avait dans ses yeux verts une lueur de détresse qui contrastait nettement avec ses paroles mais Jethro ne dit rien. Entre garçons, on n'insiste pas. Si un homme à besoin de s'éloigner, on le laisse faire. Les deux mois de vacances n'avaient pas suffit ? Soit. Tony aurait tout le temps qu'il voudrait. Gibbs allait retourner manger quand il vit une jeune brunette apostropher son ami. Elle était plutôt jolie, peut-être même belle ? (Depuis qu'il connaissait Shannon, il n'était plus très objectif dans ce domaine, ce que Tony lui reprochait souvent, arguant que ne pas voir la beauté d'une femme était un péché mortel.) Elle devait être nouvelle car elle ne semblait nullement perturbée par la présence de l'italien. Elle salua Gibbs d'un signe de tête poli.

-Euh, je ne voulais pas déranger mais comme il n'y a plus de tables libres et que tu es la seule personne sympa que j'ai croisée ce matin…

Tony poussa la chaise à côté de Jethro d'un coup de pied (une méthode un peu brusque, mais efficace) et lui fit signe de s'asseoir.

-Kate, je te présente Jethro, un de mes amis. Jethro Kate, une nouvelle élève que j'ai heurté dans un couloir.

-Enchantée. A ta décharge Tony, tu dois avoir du mal avec tes cannes, et je ne regardais pas où je mettais les pieds.

Elle semblait mal à l'aise à cause de l'incident, et aussi par peur de couper court à une conversation importante. Mais Gibbs lui adressa un de ses sourires indéfinissables. Au moins, Tony ne serait pas seul pendant la pause. Et ils reprendraient cette conversation plus tard.

-Bon, Shannon doit m'attendre. Bon appétit à vous deux. Et Tony, je passe te prendre devant la grille à la fin des cours. Pas de lapin cette fois-ci.

Il jeta un dernier regard à son ami, dont l'air borné en disait long. Kate avait l'air d'être une fille bien, pas comme certaines conquêtes dont ils avaient (Tony tout autant que lui) oublié les noms. Et surtout, elle ne semblait pas attirée par le jeune homme. Il fallait reconnaître qu'il n'était pas sous son meilleur jour. Jethro, une fois assit devant son assiette, ne put s'empêcher d'observer à la dérobée Tony : il faisait de grands gestes tout en piochant quelques frites sous le regard amusé de Kate. Il imitait sans doute le professeur d'économie. Et il était plutôt doué. Un immense sourire lui étirait les lèvres tandis que Kate riait d'une bêtise qu'il venait de dire… Qui aurait cru que, quelques instants auparavant, il venait d'envoyer Gibbs sur les roses ?

-Alors ?

Jethro tourna la tête vers Abby, qui semblait suspendue à ses lèvres.

-Alors quoi ?

-Giiiiiiiiiiiiiibbs !

-Quoi ?

-Tu sais très bien de quoi je parle.

-Regarde par toi-même.

Abby leva les yeux au ciel. Visiblement, elle ne se satisferait pas d'une réponse aussi évasive. Timothy, heureusement, s'inséra dans la discussion.

-Hé bien c'est une attitude très… Tonyesque.

Il trouvait que la drague le jour de la rentrée, s'était un peu osé, mais il y avait longtemps que le groupe avait cessé de juger Tony.

Ziva, elle, sursauta.

-Attendez, le garçon, là-bas, avec les lunettes, c'est CA, votre Casakovna ?

-On dit Casanova et oui, c'est bien DiNozzo.

-DiNozzo ? Ce n'est pas très américain ça.

-C'est normal, il est italien.

Mikaël poussa un grognement dans lequel Gibbs cru comprendre que « les italiens sont toujours les pires » avant de vider son verre d'eau.

Gibbs, lui, regarda sa montre tout en finissant son repas.

-Je vais être en retard si ça continue…

Il avala une gorgée d'eau, embrassa Shannon et quitta la table en quatrième vitesse. Il avait un test pour savoir s'il serait dans le groupe de sport avancé ou pas. Et mieux valait arriver à l'heure. C'était la troisième année de suite qu'il passait cet examen, et il espérait bien le décrocher. Tony faisait des études sportives, il était dispensé du test et, à la vue de ses cannes anglaises, Jethro se dit que c'était une bonne chose. Têtu comme il l'était, il aurait bien pu venir en short et baskets passer les épreuves alors qu'il ne tenait pas debout. C'était en partie pour cela qu'il avait demandé à Tony de l'attendre à la sortie : il avait une voiture, et il pourrait raccompagner l'italien tout en ayant le temps de lui passer un savon… ou de l'écouter, si jamais l'envie l'en prenait. Il prit son téléphone et laissa un message sur le répondeur de sa mère pour qu'elle dépose sa voiture devant le lycée avant de se précipiter dans le gymnase.