Chapitre 3:

Tempête

Tout l'équipage s'activait. Les pirates couraient dans les haubans et rassemblaient joyeusement leurs armes sur le pont. Ambre était toujours en haut du mât et ne quittait pas le navire des yeux, du moins quand celui-ci ne plongeait pas au creux d'une vague. La puissante voix du capitaine retentit tout à coup jusqu'à ses oreilles.

"- Ambre! Guide nous!

- Bien capitaine! " s'entendit-elle répondre. "Tribord, à trois heures!"

L'Ecumeur vira de bord et Ambre put observer à son aise (et sans gêner) les manœuvres rapides des marins qui répondaient aux exigences du navire comme une seule voix. La coque fendait les eaux et des gerbes d'écumes jaillissaient de chaque côté. Le navire plongeait pour remonter à l'assaut d'une nouvelle montagne d'eau, en direction du vaisseau.

Soudain, le vent se mit à hurler plus fort et les nuages qui s'étaient rassemblés traîtreusement crachèrent une pluie froide et drue. Des éclairs zébrèrent le ciel, accompagnés du rugissement du tonnerre. L'Ecumeur et son équipage furent bientôt trempés. L'océan, d'agité, se fit démonté. Les voiles claquaient et le son qu'elles rendaient accordait à l'orage un côté encore plus sinistre et oppressant. Les forbans glissaient sur les vergues en réduisant la voilure, risquant maintes fois de tomber à la mer. Ambre s'accrochait de son mieux, refusant de céder à la panique.

Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah ! J'veux descendre !

"- Ambre! Rugit Roberts. Vois-tu le pavillon?"

La jeune fille plissa les yeux mais elle eut beau apercevoir le pavillon, elle ne put en discerner l'apparence.

"- Avec la pluie pas moyen de voir la couleur!"

Roberts jura (c'est une manie chez eux).

"- George! Monte et va voir!

- Bien capitaine!"

George agrippa d'une main ferme l'échelle de corde et grimpa lestement jusqu'à Ambre. Il lui fit un signe de la main l'incitant à se pousser et il passa rapidement sur l'étroit rebord du poste d'observation.

"- Où il est ce rafiot?

- Là-bas."

George plissa les yeux et plaça une main en visière pour empêcher la pluie diluvienne de trop lui fouetter le visage. Il mit plusieurs minutes avant de repérer le vaisseau perdu dans la tempête. En bas, tenant fermement la barre, le terrible pirate Roberts prenait son mal en patience et grommelait dans sa fine moustache noir toute dégoulinante.

"- Ca y est! J'le vois, dit George.

- Tu distingues la couleur du pavillon? lui demanda Ambre.

- A dire vrai, je ne vois pas le pavillon alors pour ce qui est de sa couleur…"

Ambre étouffa un rire.

"- Et t'arrives encore à rire? T'es perdue au milieu de l'océan avec une tripotée de pirates sans cœur et sans reproches en haut du grand mât de l'Ecumeur et tu rigoles? … brave petite."

Il ne reçut pour toute réponse qu'un coup de coude dans les côtes et poussa un "ouch" pas très élégant en réponse. Ambre se rapprocha le plus près possible de la barrière comme si cela lui permettrait de mieux voir.

"- Dis George?

- Hun?

- Y'a beaucoup de pirates dans la région?

- Pas mal, pourquoi?

- Parce que j'ai l'impression qu'il est noir.

- Ah. Et bah c'est pas aujourd'hui qu'on va devenir riche!

- De toute façon, vous comptiez pas l'attaquer par ce temps? Si?

- Bah bien sûr que si! M'enfin! Pour qui nous prends-tu?

- Pour des pirates que je ne croyais pas assez fous pour aller se risquer à faire un carnage par ce temps.

- Ca se tient.

- ALORS ! rugit Roberts. Que voyez-vous là-haut?

- Moi rien, mais Ambre semble avoir une meilleure vue et elle dit qu'il est noir.

- Eh ! mais je suis pas sûre!

- Alors de quelle couleur est-il ce damné pavillon? s'énerva le capitaine.

- On vote? proposa Fred qui aidait à ferler le grand perroquet.

- Ouh qu'y m'énervent ouh la qu'y m'énervent! marmonna Roberts, la tête posée dans la main, le coude appuyé sur la barre.

- NOIR ! cria Ambre, cette fois sûre d'elle.

- T'es sûre ce coup-ci? requit George qui ne voyait toujours rien.

- Oui. Cette fois, c'est bon.

- Et merde, grogna Roberts. Moi qui voulait trancher quelques têtes…

- George? continua Ambre. C'est moi ou il vient vers nous?

L'interpellé, qui avait commencé à redescendre, suspendit son geste et fixa le bâtiment.

- Il vient vers nous. Il nous prend en chasse, le con. Ils doivent pas avoir tes yeux d'aigle, dit-il avec un sourire malicieux. Bouge pas de là, je vais prévenir le cap'taine.

Il posa rapidement ses pieds sur le pont glissant, essuya la pluie de son visage, geste tout à fait utile et digne d'intérêt par ce temps puisqu'il se retrouva immédiatement trempé et courut à la barre.

"- Il vient vers nous. Il devait avoir la même idée que nous…

- Nos couleurs sont-elles hissées?

George leva la tête.

- Non, mon cap'taine.

- Mon capitaine. Ne bouffez pas les mots comme ça. Et aller chercher notre pavillon et hisser le.

- Oui mon ca-pi-tai-ne.

- Et ne vous moquez pas de moi.

- Jamais je n'oserais, mon cap't'ne.

- Hors de ma vue, scélérat.

- Bien, mon cap't."

George s'enfuit avant que la fureur de Roberts, feinte pour la grande partie, n'éclata. Il dévala les marches menant à la cale, et trouva rapidement leur bannière.

"- Faudra que je dise deux mots à l'abruti congénital qui l'a enlevé! "bougonna-t-il.

Il remonta les marches quatre à quatre et déboula sur le pont. Les autres l'exhortèrent à se dépêcher : l'autre n'était plus loin et le capitaine voulait taper la causette si cela était possible. Mais ça, c'est quand même mieux si l'Ecumeur n'est pas percé de multiples trous de canons. Il bondit dans les cordages et grimpa agilement sur les haubans devenus aussi glissant que de la glace à cause de la pluie. En haut, il attrapa le drapeau qu'il tenait serré entre ses dents et qui tentait désespérément de s'échapper pour aller dire coucou aux mouettes, et entreprit de l'attacher.

Bientôt l'Ecumeur déploya sa sombre bannière claquant au vent.

Il était temps! Ils avaient déjà sortis leurs canons!"

Ambre perçut des cris provenant de l'autre navire et le peu qui lui parvenait lui indiquait qu'ils avaient vu leur étendard et qu'ils étaient aussi déçus qu'eux de ne pas faire joujoux avec leurs armes. La boule qui lui serrait les tripes se détendit et, plus rassurée, elle observa à nouveau l'horizon. Mais elle n'aperçut pas le moindre vaisseau, pirate ou non. Elle étudia alors les marins en dessous d'elle qui s'apprêtaient à accueillir les nouveaux venus. Enfin 'accueillir" est un bien grand mot. Les forbans n'avaient pas du tout l'air détendus, bien au contraire. Ils examinaient leurs armes, pour vérifier leur tranchant, prêts à s'en servir. Faudra que j'en touche deux mots aux jumeaux. Une brusque bourrasque faillit l'arracher de son poste et elle se cramponna plus solidement que jamais à la rambarde de bois sculpté.

Le navire était tout près et Ambre put lire le nom du navire gravé dans sa coque et repeint en noir, malgré les vagues qui semblaient vouloir monter à l'assaut du bâtiment. Le Grand Fourbe. Et ben, c'est… singulier. Ses voiles étaient noires et sa figure de proue représentait une sirène à la poitrine dénudée et à l'ample chevelure. Mais à ses yeux, il avait moins de prestance que l'Ecumeur.

Quand il fut plus près et que tous les marins purent le reconnaître, Ambre remarqua qu'ils furent tous soulagés. Faut vraiment que j'en touche deux mots aux jumeaux. Des cris de joie et de bienvenue jaillirent des deux vaisseaux sous le regard perplexe d'Ambre. Les soucis et la tempête s'annonçant semblaient avoir quittés l'esprit des marins. Elle resta immobile, accrochée de toutes ses forces à la rambarde, à observer les pirates des deux bateaux. Ceux du Grand Fourbe avaient aussi préparé leurs armes mais les rengainaient ou bien les remettaient dans un coffre sur le pont tandis que ceux de l'Ecumeur faisaient de même. TILT ! je viens de comprendre! Ils se connaissent! Ah! Que je suis douée… heureusement que je suis pieds nus… Elle vit Roberts qui s'avançait à grand pas de sa démarche féline vers le bastingage.

"- Oh la du Gand Fourbe! Je voudrais parler à Mister Jack!

- Me voilà, ô grand et terrible pirate Roberts!" s'exclama en riant un grand homme aux cheveux blonds délavés par le soleil et au visage émacié. Mais son rire fut emporté au loin par le vent furieux. Ses petits yeux bleus vifs et rieurs scrutèrent les rangs de ses hommes.

"- Tu viens voir ton fils, je présume?"

Ils étaient obligés de hurler pour couvrir le vacarme de la tempête.

- Tu présumes presque bien : c'est juste une pure coïncidence si nos routes se sont croisées.

- Ooooh! Je suis déçu. Mais déçu!

- Je n'en doute pas. Où est-il le sacripant?

- Il batifolait dans les cordages y'a pas cinq minutes…

A ce moment là, le tonnerre gronda et le ciel devint plus sombre qu'il ne l'était déjà. Les deux vaisseaux qui naviguaient côte à côte se heurtèrent violemment et Ambre faillit passer par dessus bord. Roberts beugla ses ordres et rapidement les navires s'éloignèrent l'un de l'autre. Ambre entendit le capitaine Jack qui hurlait:

"- On finira cette charmante discussion plus tard, au chaud autour d'une tasse de thé et de gâteaux!"

Mon dieu! Des pirates civilisés! Mais où va le monde, je vous l'demande? Une violente bourrasque la força à s'accrocher mieux que jamais à la rambarde. Dans le mur avec le ballon peut-être?

La mer était en rage et Ambre se faisait un devoir de ne pas vomir tripes et boyaux sur le pont et, accessoirement, sur les marins. Roberts rentra dans sa cabine pour prévoir leur route et laissa à son second le soin de diriger ses hommes. Le Grand Fourbe voguait non loin derrière eux et semblait suivre la même route que l'Ecumeur. De loin, ses marins ressemblaient à une multitude d'insectes grouillant dans les cordages et sur les vergues. Elle cessa;son observation du vaisseau et reporta son attention sur l'horizon. Au loin, devant eux, le ciel était plus dégagé et l'océan sans doute plus calme. Mais partout où portait le regard, elle ne vit aucun navire aux prises avec les vagues. Une déferlante s'écroula sur le pont et atteignit même les pieds d'Ambre. Elle était maintenant terrifiée en haut de son observatoire à l'idée de se faire emmener par une de ses gigantesques vagues et attendait avec impatience qu'on vienne la remplacer. Mais elle attendit en vain pendant ce qui lui sembla des heures. Elle était trempée et gelée jusqu'à la moelle de ses os. Inlassablement, le vent et la pluie lui cinglaient le visage. Ambre tremblait de tous ses membres mais n'osait pas descendre de peur de se faire réprimander. Elle attendit encore.

La tempête ne se calmait guère. Ambre dodelinait de la tête et ses yeux la piquaient douloureusement, la fatigue et l'engourdissement commençant à avoir raison de son corps. Elle renonça à s'accrocher à la fragile barrière qui l'encerclait et passa ses bras autour de ses genoux pour avoir plus chaud. Elle cala son menton sur son manteau et ses yeux balayèrent l'horizon, toujours à l'affût du moindre signe d'un navire. Elle ne se rendit pas compte que de nouveaux marins prenaient leurs quarts et que les autres retournaient au chaud dans la cambuse ou dans leur couche. Elle fixait l'horizon et attendait.

Fred et George se prélassaient près du poêle dans la cambuse après leur quart éreintant et se réchauffaient les mains autour d'un bol de soupe bouillant.

"- Dis, George, ça fait longtemps qu'on a pas vu la 'tite puce. Tu sais où elle est?"

George leva le nez de son bol tandis qu'un nuage de vapeur s'en échappait. Légèrement troublé, il fixa son frère dans les yeux et répondit par la négative. Un éclair d'inquiétude traversa le regard sombre de Fred. George reposa son bol et essaya de ne pas paraître anxieux.

"- Elle doit pas être bien loin… A mon avis, elle doit dormir comme un loir, emmitouflée dans ses couvertures.

- J'espère que tu as raison.

- Tu t'inquiètes pour rien. Que veux-tu qui lui soit arrivé?

Fred lui jeta un regard qui en disait long.

- Ok, reprit George. Finis ta soupe, je vais voir si je la trouve.

- Merci. T'es vraiment un frère pour moi.

- Hin! Hin! Très drôle."

George vida son bol d'un trait et fit la grimace.

"- Tu t'es cramé la langue? Ricana Fred.

- Sans commentaire, s'il te plait, je tiens à garder ma dignité.

- Quelle dignité?

- J'avais dis pas de commentaire."

George abandonna son frère à la douce chaleur du poêle de la cambuse pour se jeter sous la pluie glaciale. Il ne s'attarda pas sur le pont et descendit dans leur dortoir. Il se dirigea vers le hamac d'Ambre mais le trouva vide. Légèrement affolé, il regarda dans chaque couchette même s'il y avait déjà quelqu'un qui y ronflait allègrement. Pas d'Ambre. Il ressortit sur le pont, jeta un coup d'œil dans le gréement mais n'y vit que ses camarades maussades qui grognaient contre le temps. Il leva le nez et scruta l'observatoire mais n'y vit pas d'Ambre. Il accéléra le pas, traversa le pont et descendit dans les cales. Evidemment, elle ne s'y trouvait pas. Il traversa les deux ponts d'artillerie. Idem. Il remonta sur le pont, le retraversa sous l'œil surpris des autres pirates et s'engouffra dans la cambuse. Fred leva vers lui un regard inquisiteur et s'apprêtait à dire quelque chose mais George l'en empêcha d'un geste autoritaire.

"- Je ne l'ai pas trouvée. Elle est pas dans le dortoir, ni en train d'aider au manœuvres, ni dans les cales ni ici ni…

- Oh la on se calme. Reprend ton souffle. Tu dis que t'as cherché partout?

- Pas en détail mais je ne vois pas où elle pourrait être…

- T'es allé voir chez le capitaine?

- Non.

- Qu'est-ce qui se passe? les interrompit Bob, un couteau dans une main et une pomme de terre dans l'autre.

- On ne sait pas où est Ambre, répliqua Fred d'un ton sec.

- Je ne l'ai pas vu…

- C'est bien dommage.

- Bon qu'est-ce qu'on fait? Demanda George, tendu comme une corde d'arc.

- Tu vas voir Roberts, je vais voir si t'as pas oublié des coins et je vais réveillez les autres.

- Tu penses qu'elle a pu passé par dessus bord? Risqua George, vraiment inquiet.

- Je ne veux même pas y penser."

Là-dessus, Fred se leva suivi de George, laissant derrière eux un Bob tout pantois. Ils se séparèrent sur le pont, George se rua chez le capitaine tandis que Fred descendait dans les profondeurs du navire.

Trois coups secs résonnèrent sur la porte de la cabine du capitaine. Celui-ci grogna.

"- Mais qu'est-ce qu'ils me veulent tous?"

A côté de lui, Korp s'esclaffa.

"- Arrête de te marrer et va ouvrir."

Toujours en ricanant, Korp s'avança pour ouvrir la porte. Il fut peut-être légèrement surpris de trouver sur le seuil un George détrempé et totalement paniqué. George se glissa entre la large carrure de Korp et la porte et se retrouva devant un Roberts qui n'avait pas l'air d'apprécier qu'un marin vienne lui inonder sa cabine.

"- Que voulez-vous, George?

- Savoir si la petite Ambre était avec vous…

- Et pourquoi serait-elle avec moi?

- Parce qu'on la trouve pas dehors…

- Comment ça vous ne la trouvez pas?

- Elle est introuvable si vous préférez.

- Comment ça introuv… Vous voulez dire que vous ne savez pas où elle est?

- C'est ça l'idée.

- Où avez-vous chercher?

- Dans le dortoir, le gréement, les ponts d'artillerie, les cales et…ici.

- Vous avez pensé à regarder à la barre?

- J'ai jeté un coup d'œil quand je suis passé sur le pont.

- Si vous me faites paniquer pour rien…

- Je sais, vous m'en voudrez beaucoup.

- Arrêtez de vous foutre de moi. Je n'ai pas le temps pour ce genre d'âneries. Korp, allez aider les autres, je n'ai plus besoin de vos services pour l'instant et il semble qu'ils aient besoin de vosu.

- Je ne vois pas comment je pourrais les aider…

- Faites votre boulot, c'est tout ce que je vous demande.

- Bien capitaine.

- Et revenez me dire où se cachait cette petite écervelée.

- Bien capitaine."

Roberts se détourna d'eux pour retourner à ses cartes mais ses gestes trahissaient son inquiétude. George le remarqua mais fit l'air de rien et ressortit sur le pont, suivi de Korp. Le vent leur cingla le visage.

"- Maudite soit cette petite!" jura Korp.

George réprima son envie de sortir une réplique acerbe et rejoignit son frère qui l'attendait, accompagné de quelques pirates tirés du lit.

"- Alors?

- Elle n'est pas là-bas.

- C'était à parier.

George hocha la tête. Korp s'avança au milieu de ses hommes d'un pas lourd. Il cracha d'une voix forte pour couvrir le bruit des vagues se fracassant contre la coque.

"- Cherchez partout, des cales jusqu'en haut du grand mât.

- On a déjà fouiller le navire de fond en comble! Gémit Fred.

- Et bien recommencez!… et scruter les eaux, on ne sait jamais!"

Les marins se dispersèrent rapidement et laissèrent Korp seul au milieu du pont. Jurant contre le temps et cette sale gamine, il traversa le pont jusqu'au gaillard d'avant où Ambre avait prit l'habitude de travailler. Il ne s'attendait pas à la trouver et ne s'y attarda pas. Il allongea le pas et se retrouva au pied du mât de misaine. Il leva ses petits yeux perçants, ses sourcils froncés au point de ne laisser qu'une mince ligne de l'œil, et scruta les vergues, le gréement, les mâts, les voiles... Son regard balaya le petit poste d'observation du grand mât. La hauteur de celui-ci et la pluie qui tentait de lui crever les yeux ne l'aida pas mais il crut apercevoir une vague forme n'appartenant pas d'ordinaire à l'Ecumeur.

"- Ne me dites pas qu'ils l'ont laissé là-haut!" grogna-t-il, sa mauvaise humeur allant crescendo. Il regagna le gaillard d'avant et observa plus attentivement le haut du grand mât, une main en visière pour se protéger de la pluie. Korp n'était sûr de rien avec cette pluie mais il voulut en avoir le cœur net. Il s'élança dans les haubans sous les regards intrigués des quelques marins qui y traînaient et gagna assez rapidement la petite plate-forme, malgré le vent qui rugissait et tentait de l'arracher à l'échelle de corde qu'il agrippait férocement. Là, il trouva une Ambre collée contre le mât et repliée sur elle-même à un point qu'on aurait pu croire qu'elle en faisait partie intégrante et quand la tête de Korp émergea, elle sembla ne pas le voir. Elle avait le menton qui reposait sur ses genoux et les yeux dans le vague, posés sur l'horizon. Elle était si immobile qu'on aurait pu la confondre avec une froide statue de pierre. Il jura et passa sa lourde carcasse par dessus le parapet. Il s'approcha d'Ambre et la secoua sans ménagement. Elle tourna son regard vers lui comme un zombie et sembla enfin s'apercevoir de sa présence. Mais elle était si épuisée et engourdie qu'elle ne réagit quasi pas. Au lieu de s'écarter vivement ou se faire la plus petite possible, un vague reflet de peur éclaira un instant ses yeux ambrés avant de s'éteindre aussitôt. Et pour la première fois de sa vie, Korp fut véritablement angoissé. S'il ne pouvait plus terrifier les gosses, il ne savait pas ce qu'il allait devenir. Il sourit quand cette idée germa dans son esprit tordu et se pencha au-dessus d'Ambre.

"- Allez petite! On redescend."

Ambre acquiesça d'un imperceptible hochement de tête. Une étincelle d'inquiétude jaillit au creux de son estomac mais Korp refoula bien vite ce sentiment au fin fond de son cœur. Il n'allait quand même pas s'inquiéter pour cette demi-portion! Korp attendit qu'une déferlante traverse le pont et souleva Ambre comme une plume. Il enjamba la rambarde et chercha à tâtons l'échelle de corde. Il y posa un pied assuré puis le deuxième et commença sa périlleuse descente. Quand une nouvelle vague s'apprêta à submerger le pont, il s'accrocha aux cordages, serrant contre lui son fardeau. La déferlante s'abattit sur eux avec force et menaça de les arracher au bateau mais Korp tint bon. Il attendit que la vague soit entièrement passée et jeta un coup d'œil à Ambre. Celle-ci ouvrit les yeux et plongea son regard dans celui de Korp. Elle murmura un:

"- Je suis désolée."

Korp resta quelques secondes interloqué avant de comprendre.

"- Roh! C'est pas grave! Tu sais maintenant, une de plus ou une de moins…"

Ambre eut une pâle esquisse de sourire.

"- Mais tu sais, dans ce genre de cas, là, c'était plus 'merci' que j'attendais.

- Merci aussi, alors.

- Je ne dirais pas que ça m'a fait plaisir, mais…"

Il s'interrompit, jeta un coup d'œil à l'océan puis reprit sa périlleuse descente. Ambre n'ajouta rien et se contenta de serrer ses petits doigts autour du col de l'énorme veste du gigantesque second. Une nouvelle vague, moins violente que la précédente, s'abattit sur eux. Korp résista à la traction qu'elle exerçait sur lui et continua sa descente. Enfin, sains et saufs, ils posèrent les deux pieds sur le pont inondé. Fred et George émergèrent au même instant sur le pont et aperçurent un Korp trempé, légèrement tremblant à cause de son effort (qui a dit que c'était facile de descendre une échelle de corde pendant une tempête sans s'aider de ses mains ou presque avec une gamine dans les bras?) et tenant serré contre lui une Ambre épuisée au bord de l'évanouissement. Les jumeaux se précipitèrent vers eux, livides.

"- Est-ce qu'elle va bien?

- Tu le serais toi si tu étais resté là-haut aussi longtemps par ce temps? rugit Korp."

Pour une fois, ni Fred ni George ne répondirent. Korp passa à Fred son fardeau en disant.

"- Tiens. Va la mettre au chaud et occupes t'en pendant que je préviens Roberts."

Sur ce, Korp s'en alla chez le capitaine et Fred et George se rendirent immédiatement dans la cambuse. Ils déposèrent Ambre le plus prêt du feu sous l'œil intrigué et inquiet des pirates en train de déguster leur soupe. Fred s'en fut chercher des couvertures et des vêtements secs tandis que George frottait vigoureusement le petit corps gelé de la jeune fille.

Trévor piquait un somme quand Fred déboula dans le dortoir. Il lui demanda pour quelles raisons, qui avaient intérêt à être valables, il pensait devoir faire un boucan pareil en descendant là (en moins poli, bien sûr) et quand Fred lui eut tout expliqué, Trévor sauta de son lit et se précipita dans l'escalier menant à la cambuse aussi vite que le lui permettait sa jambe boiteuse. Et quand il arriva dans la cambuse, il avait l'air véritablement hors de lui. Il attendit en faisant les cents pas dans la petite pièce surpeuplée qu'Ambre soit suffisamment revigorée pour laisser échapper sa colère.

"- NAN MAIS CA VA PAS ! QU'EST-CE QUI T'AS PRIS DE RESTER LA-HAUT AUSSI LONGTEMPS ?

- Ne hurlez pas comme ça, la pauvre, elle…

- FRED TA GUEULE ! Quand j'aurais besoin de ton avis, je te le ferais savoir.

Fred se renferma et il n'ouvrit plus la bouche mais ne cessa de jeter des regards noirs à Trévor qui continuait de hurler. La tempête avait l'air d'un lac calme à côté.

"- Réponds! Pourquoi t'es restée là-haut?

- Je… j'attendais la fin de mon quart et que quelqu'un vienne me remplacer." Dit-elle d'une toute petite voix.

- Pardon? Rugit Trévor.

- Elle dit qu'elle attendait la relève, s'énerva George.

- J'AI ENTENDU !

- Faut savoir, bougonna-t-il.

- Et tu t'es pas rendu compte que personne ne venait? Dit brusquement Trévor en se retournant vers elle.

Ambre se recroquevilla sur sa chaise.

- Si, mais… j'avais perdu conscience du temps…

- Et qui devait venir après toi?

- Je… je n'en ai pas la moindre idée.

- Il va avoir affaire à moi!

- Dites, c'est pas vous qui devait le désigner? risqua Fred.

- Tu vas trop loin, lui chuchota George à son oreille.

- Que dites-vous? demanda Trévor d'un ton mielleux.

- Vous avez parfaitement entendu.

Trévor resta silencieux quelques instants, le front barré par un pli soucieux mais sa colère couvait, prête à rejaillir et à s'acharner sur Ambre et Fred. Un silence tendu régnait dans la cambuse. Ambre regarda tour à tour Fred puis Trévor puis George visiblement inquiet puis les autres forbans, tous prêts à quitter les lieux en cas de pétage de durite. Elle frissonna, non pas de froid, mais de peur. Fred risquait d'en prendre plein la gueule. Et se serait de ma faute... J'ai plus qu'à prendre tout sur moi…faisons la BA de l'année.

"- C'est de ma faute, j'aurais du m'apercevoir que quelque chose n'allait pas…

- Non, la coupa Trévor. Sa colère semblait être tombée d'un coup. C'est de la mienne. Fred a raison. Comme l'abruti que je suis, j'ai affiché le planning dans le dortoir en oubliant de prévenir Hector, qui est un illettré de première. C'est pas de sa faute et évidemment, y'en a pas un qui a eu l'idée de le prévenir.

Chouette : pas de coupable, pas de gueulante!

- Ca n'empêche, continua-t-il en s'adressant à Fred, que t'es pas sensé me manquer de respect. On est peut-être pirate, mais on a tout de même une hiérarchie à respecter. Alors…

- Désolé. J'me suis enflammé. J'étais inquiet et…

Inquiet pour moi? C'est gentil ça…

- Ouais bon. On oublie pour le moment et occupe toi de la gosse.

Baille

Trévor étira sa jambe boiteuse et sortit d'un pas pesant. Le silence régna encore un moment avant que tous ne reprennent leurs activités, c'est-à-dire manger. Ambre se blottit contre le dossier de sa chaise et serra ses couvertures contre elle. Son regard se perdit rapidement dans la contemplation des flammes et elle ne tarda pas à s'endormir. George la regarda un moment puis déclara.

"- Cette gamine m'épate. T'en connaît beaucoup qui serait resté là-haut?

- Broaf, tu sais les mioches… ça n'a pas l'air comme ça mais c'est plus obéissant que les vieux grincheux comme nous, répliqua Bob en touillant dans sa grande marmite au-dessus du l'âtre.

- C'est pas faux… mais c'est du à quoi à ton avis? A l'obéissance, la peur d'être grondé, le sens du devoir ou bien la stupidité? renchérit Fred

- Un peu tout, je pense. Les gamins ont encore des idéaux qui ne sont pas gâchés par la vie et les suivent. Le devoir en fait parti.

- Tu te fais philosophe, Vincent? répliqua George en riant.

- Ca se pourrait.

- Bon. C'est pas le tout, mais je crois qu'on devrait la mettre au lit. Dit Fred

- Je refuse de me reconvertir en nounou, grogna George. Je suis un pirate! Violent, méchant, sans cœur et… et cherche d'autres synonymes.

- Trop tard, mon vieux.

- Gnagnagna!

Fred rit devant l'expression outrée de son frère.

- Arrête de faire semblant! Ca ne marche pas avec moi!

- T'es pas drôle. Comment veux-tu que je tienne mon rôle de vilain forban qui se respecte si je craque devant les beaux yeux d'une gamine de douze ans?

- Treize, râla Ambre qui venait de se réveiller lorsque Fred l'avait pris dans ses bras.

- C'est pareil.

Elle lui tira la langue.

"- C'était très élégant.

- Je n'en doute pas, riposta-t-elle avec un sourire narquois.

- J'adore cette petite.

Les autres pirates s'esclaffèrent.

- Oh, ça va!

Fred la reposa à terre:

- Bah maintenant que t'es réveillée, tu vas allé te coucher toute seule comme une grande.

- Oui, maman.

Et elle déguerpit aussi sec rejoindre son hamac et ses chaudes couvertures.

Le lendemain, quand George vint la réveiller, il trouva Ambre pelotonnée dans son hamac et brûlante de fièvre.

- Ah, ça c'était à parier.

Il alla secouer son frère encore endormi, qui grogna en le maudissant.

- T'abuses! Je faisait un super rêve avec une femme à la peau douce comme du velours…

- Plus tard les fantasmes. Ambre est malade.

Fred se retourna vers lui.

- Pardon?

- Elle est malade. C'est pas étonnant après ce qu'elle s'est pris hier soir mais…

- Va prévenir Trévor. Le mieux pour l'instant, c'est de la laisser dormir.

George acquiesça et sortit. Il revint quelques instants plus tard.

- Trévor m'a dit comme toi. De toute façon on ne peut rien faire en pleine mer…

Il attendit que son frère s'habille et en silence, ils gagnèrent le pont. Ils repassèrent fréquemment la voir, ainsi que d'autres marins qui s'y étaient attachés, et certains se relayèrent même pour la veiller. Mais l'état d'Ambre ne s'améliora guère. Elle se réveillait souvent, trempée de sueur pour se rendormir aussitôt dans un sommeil agité. Une fois, elle aperçut le visage de Korp qui la veillait. Cela lui fit chaud au cœur puis elle se rendormit. Parfois, quand elle était consciente, elle entendait des cris et de nombreux bruits de pas au-dessus d'elle, plus nombreux qu'à l'ordinaire. Vincent lui dit à un certain moment que c'étaient les marins du Grand Fourbe qui venaient discuté. Les capitaines se connaissaient depuis longtemps et quand ils se retrouvaient, ils passaient quelques jours à voguer ensemble et à attaquer de pauvres vaisseaux marchands sans défense.

Ils se relayaient à son chevet, et Bob la forçait à ingurgiter de la soupe qui, d'après ce qu'elle devinait à travers ses yeux légèrement vitreux, n'avait pas l'air très appétissant. Un genre de gruau qui ressemblait plus à de la morve qu'à autre chose. Point positif, ça n'en avait pas le goût.

Deux jours se succédèrent ainsi. Elle entendait maintenant les murmures des hommes à côté d'elle qui désespéraient qu'elle se rétablisse. Ambre se demanda ce que ça lui ferait de mourir, si elle regretterait sa courte vie. Son enfance n'avait pas été joyeuse et la vie à bord de l'Ecumeur n'avait beau ne pas être facile et même s'il était arrivée de se demander pourquoi elle s'y était engagée, cette vie lui plaisait. Elle se sentait enfin libre. Elle ne voulait pas mourir.

Le lendemain, une aube grise se levait. Ambre ouvrit les yeux et contempla le plafond de leur dortoir commun. Les ronflements de Léo prédominaient sur les autres, pourtant bruyants. Aaaaah! Mais cette araignée est énoooorme! Et elle est juste au-dessus de mon lit en plus! Quelle horreur! Ambre s'arracha à sa contemplation morbide de l'araignée velue et repoussa ses couvertures. Elle se sentait faible et fiévreuse mais elle voulait sortir sur le pont humer l'air du large pour se changer de l'odeur lourde qui régnait ici. Elle sortit ses jambes fines de sous les couvertures et les laissa pendre dans le vide. Elle se ramena en position assise et attendit que le vertige qui l'avait assailli se dissipa. Puis elle se leva, s'habilla avec lenteur et monta encore plus doucement les escaliers.

Des nappes de brumes flottaient à la surface de l'eau et la journée s'annonçait radieuse. Elle fit quelques pas hésitants en serrant son gros pull autour d'elle puis se rendit dans la cambuse. Elle s'installa près du poêle si silencieusement que, quand Bob se retourna, il eut un sursaut et se cogna contre une des poutres basses.

"- AIEEEUUUUUH ! mais ça fait mal!

- Heu… désolée.

- Mouais, c'est ça. Comme si… Ah! Mais quelle surprise de te voir debout! Tu veux quelque chose à manger?

- Je veux bien.

- Je vais voir ce que j'ai de bon."

Il disparut puis reparut quelques secondes plus tard, les bras chargés de victuailles en tout genre.

"- Ou la! Ne panique pas, c'est pas tout pour toi!"

Et en moi de temps qu'il n'en faut pour dire Ecumeur, Ambre se retrouva attablée avec devant elle un bol de thé fumant, du pain fraîchement sorti du feu et une orange.

"- C'est bon pour la santé."

Mais ils se prennent tous pour ma mère? Non! Ne pas l'imaginer dans une robe à froufrous… nan… Aaaaaah ! … je me hais…

Elle dégustait son pain à petites bouchées et regardait les pirates qui arrivaient les uns après les autres dans la cambuse. Ils s'installaient et Bob leur servaient leur petit déjeuner, avec un grand sourire qui illuminait son visage.

"- Pourquoi es-tu si joyeux? lui demanda un dénommé Wesley.

- Faut-il une raison pour être joyeux?

- Quand on a une gamine de dix ans qui se meurt dans le dortoir, moi je suis pas super content… ajouta Ken, un grand homme qui se prenait pour un mannequin.

- Quand elle se meurt, je comprend, mais comme c'est pas le cas…

- Tu l'as pas vu hier.

- Non, je l'ai vu ce matin.

- C'est ça. Elle s'est levée et est venue prendre son déjeuner comme chaque matin avant qu'elle soit tombée malade?

- C'est à peu près ça, conclut Ambre, le nez dans son bol.

Tous les pirates présents se retournèrent dans une coordination parfaite et contemplèrent bouche bée Ambre, confortablement calée contre le dossier de sa chaise, le plus près possible de la source de chaleur.

"- Cette gamine m'épate! S'exclama Wesley.

- On le répète souvent en ce moment.

Les jours qui suivirent furent assez mornes. Ambre devait rester dans la cambuse pour être chaud et aider Bob. Elle passait donc ses journées enfermées à éplucher des patates et n'eut pas l'occasion de voir les marins du Grand Fourbe. Les deux navires se séparèrent au bout de quelques jours et chacun reprit sa route. Elle eut tout de même par les jumeaux quelques échos. Roberts avait confié son fils à son ami Jack pour qu'il le forme car il ne voulait pas s'encombrer d'un gamin.

"- Pourtant je suis ici moi…

- Chut! Laisse-nous finir."

Et donc le gamin apprenait la piraterie avec le maître Jack comme tout le monde l'appelait. Et Roberts récupérerait son rejeton comme second dans quelques années avant, peut-être, de lui léguer son précieux navire et de prendre sa retraite aux îles Fidji. Il n'y avait pas beaucoup d'autres choses à dire en plus, à part que le Grand Fourbe, tout comme l'Ecumeur, voguaient sur l'océan à la recherche d'une proie.

Le temps passant, Ambre se rétablit complètement et put de nouveau aider aux manœuvres sur le pont et dans les voiles. Elle se faisait à sa nouvelle vie et les pirates qui la partageaient commençaient vraiment à l'apprécier car ils prenaient conscience de ce que cette gamine mettait dans leur vie le quelque chose qu'ils n'auraient pu avoir qu'à terre. Un rire d'enfant qui résonnait entre les voiles.