Chapitre 4:

Première attaque

Une douce brise agitait les voiles. Le soleil brillait haut dans les cieux et illuminait les flots qui scintillaient au rythme des vagues. L'air était encore frais en cette matinée de printemps mais ne tarderait pas à se réchauffer. En clair, c'était une belle journée qui s'annonçait.

Un banc de dauphins faisait la course avec l'Ecumeur, bondissant et disparaissant dans les eaux turquoises avant de réapparaître quelques mètres plus loin, pour le plus grand plaisir d'Ambre. Celle-ci se trouvait en compagnie de Fred et George, comme on aurait pu s'en douter, sur la vergue qui soutenait le perroquet de misaine (un peu moins évident à trouver, avouons-le). Ils se tenaient côte à côte, penchés vers l'avant et défaisaient les attaches qui retenaient la voile. Enfin libre, le perroquet se déploya et se gonfla immédiatement. Ils le relevèrent un peu, le retenant aux trois quarts de sa taille, comme l'avait ordonné le capitaine.

- Pas fâchée qu'on ai un peu de beau temps! C'est pas drôle de ferler et de relâcher les voiles sous la pluie! lâcha Ambre.

- Plains-toi! t'as pas fini d'en bouffer du ferlage de voiles, répliqua Fred avec entrain.

- D'autant plus que t'es restée un bout de temps à te chauffer le popotin dans la cambuse… renchérit George.

- Hé!hé! fit Fred, ce qui ajouta, il faut le dire, beaucoup à cette discussion déjà trèèèèèès intellectuelle.

- C'est ça marre toi, rétorqua Ambre.

- C'est tout à fait ce que je fais!

- NAAAAAAAN ! dit George.

- Si si.

- Franz, sortit Ambre pour interrompre cet échange.

Les jumeaux se tournèrent vers elle et la fixèrent un instant sans comprendre. Puis soudain, un éclair de compréhension les traversa. Ouh la! Ça doit faire mal!

- Je sais, c'était nul.

- Là, j'admet, t'as fait mieux, répondit George.

Ils retombèrent dans le silence. Ambre finit de refaire le nœud qui retenait la voile lorsqu'elle était enroulée contre la vergue et sur lequel elle s'acharnait depuis un moment. Ils échangèrent un regard et éclatèrent de rire. Certains marins leur jetèrent des regards intrigués avant de secouer la tête l'air de dire :"Avec eux, faut plus s'étonner de rien…" et de se remettre au travail.

Ambre, Fred et George étaient affalés sur la vergue, encore secoués par des hoquets de rire.

"- Vous êtes… vraiment trop cons.

- Merci pour le compliment, répliqua George.

- Et fait attention, tu deviens grossière, ajouta Fred.

- Gnagnagna! grommela Ambre en lui tirant la langue.

- Ma qu'est-ce qué cé ça? … un truc rose et gluant…

- C'est une langue, rétorqua Ambre en accentuant chaque syllabe. Répète après moi le mot nouveau.

- Mais c'est qu'elle se moque la bougresse!

- Naaaaaan! Jamais j'oserais… m'enfin! Tu me connais!

- Bin justement… avança Fred.

- Comment oses-tu? Rustre! lui lança Ambre avec un air faussement outré.

- C'EST PAS UN PEU FINI VOT'BORDEL ! hurla Korp, qui se tenait en bas du mât et qui les fixait, furieux. ON VOUS PAYE PAS POUR GLANDER !

- Moi, j'm'en fous, j'fais du bénévolat… lui renvoya Ambre.

- FAIS GAFFE QU'ON TE PRENNE PAS AU MOT !

- Hiek! Hiek! fit Fred.

Pour toute réponse, il se reçut un morceau de corde sur le nez.

- Eh!

- Là. Ca t'apprendra.

- Et où c'est'y qu't'as trouvé ça?

- J'ai toujours un bout de corde dans ma poche. Pas toi?

Le second les regarda en bougonnant contre leurs gamineries avant d'être sorti de ses pensées par Trévor qui avançait vers lui de son pas claudicant. Korp le salua d'un signe de tête.

- Aurais-tu une idée pour nous débarrasser de ces trois monstres? demanda Korp.

- Après les trois Grâces, les trois monstres. Je ne sais pas ce qu'on a fait pour mériter ça…

- A part nous faire pirate, piller, brûler, assassiner… je vois pas.

- Hin! C'est peut-être ça. Et pour répondre à ta question, je crois qu'en tant que pirate depuis un certain nombre d'années, on doit pouvoir trouver un moyen de nous en débarrasser sans trop de difficultés…

Pendant ce temps, Ambre, Fred et George s'étaient calmés et observaient attentivement les deux compères en bas du mât qui discutaient du meilleur moyen pour les massacrer.

- J'suis sûr qu'ils parlent encore de nous… dit George.

- Et qu'est-ce qui te fais penser ça? demanda Ambre. On est pas le centre du monde… enfin, pas à ma connaissance.

- Trévor ne prend cette tête-là que quand il se plaint de nous…

- C'est-à-dire assez souvent, poursuivit son frère.

- Cela dit en passant, cette tête de crapaud rougeaud qui s'est pris un mur en regardant une colombe ne lui va pas du tout.

- Surtout au teint, renchérit Ambre.

Fred ricana.

- Ne me dis pas que mes blagues complètement pourries te font rire?

Fred se renfrogna et prit sa tête de chien battu.

- Mais heeeuuuuu !

- BON ! ça bosse un peu là-haut? Y'a encore le cacatois qui doit être déferlé! Leur cria Korp, tellement fort que Ambre et les jumeaux sursautèrent brusquement et faillirent chuter de leur vergue. Korp continua à crier pendant que Trévor se fendait la poire devant la gueule des trois gamins.

- Oh ça va, hein! Répondit George.

- Tu veux du boulot en plus? lui demanda Trévor d'un ton espiègle.

- Non, c'est bon. Je crois que je vais m'en passer.

- Alors bougez-vous! On a pas toute la nuit!

- S'il reste la journée… susurra Ambre avec un sourire en coin.

- On va devoir sévir je crois, dit Korp à Trévor d'une voix doucereuse.

- Je le crois aussi.

Les trois perturbateurs échangèrent un regard et montèrent en vitesse sur la vergue d'au-dessus et s'activèrent à dénouer les cordes qui retenaient la voile.

- Voilà. Suffit qu'on menace et …

- Hiek! Hiek! Hiek!

Korp s'éloigna et alla enquiquiner d'autres forbans qui avaient besoin d'un coup sur le derrière pour se mettre sérieusement au boulot.

- Eh! Eh! Maintenant qu'ils sont séparés, ils sont inoffensifs. Seuls, ils ne résistent pas au charme de tes yeux d'ambre ma chère Ambre, déclara Fred.

- Wahou! C'était vachement recherché! lui répondit l'intéressée. T'as trouvé ça tout seul?

- Oui. Et j'en suis très fier.

Fred avait dit ça en prenant un ton d'aristocrate distingué et en en imitant les mimiques, ce qui les fit repartir dans un fou-rire. Trévor crut qu'ils se moquaient encore de lui et leur cria:

- Vous avez pas bientôt fini de vous moquer?

- De vous? Jamais, lui renvoya George. Quoique pour une fois, vous n'êtes pas le centre de notre estimée attention.

- Tu peux remplacer le "pour une fois" par "souvent", ajouta Fred. Trévor n'a jamais été le centre de notre attention. De la tienne, peut-être, mais…

Ambre pouffa ce qui fit enrager Trévor.

- Pardon? rugit-il.

- Il est pas un peu sourd, qu'il entend que ce qu'il veut entendre? demanda Ambre.

- C'est possible, mais je ne me risquerais pas à aller lui poser la question, lui répondit George.

- Tant qu'à faire, moi non plus, renchérit son frère.

- Je crois vraiment que je vais vous trouver un peu plus, même beaucoup, de boulot pour vous occuper l'esprit! continua à hurler Trévor. Dans les cales, peut-être… à ranger TOUTES les caisses…

- Sans façon, merci. Nous sommes très bien ici, le coupa Ambre se surprenant elle-même. Mais si cette activité vous attire, rien ne vous retient ici…

Trévor la regarda bouche bée, ainsi que les jumeaux, qui avaient l'air très fiers. Ambre se reprit très vite et enchaîna avant qu'il ait eut le temps de dire quelque chose.

- Je crois que les jumeaux ont un effet néfaste sur mon concept de la hiérarchie…

- Mais heu… gémit Fred.

- Même pas vrai. Je le nie formellement. Et puis d'abord, vous n'avez pas de preuves, compléta George.

- RAAAAAAAAH ! VOUS M'ENERVEZ TOUS LES TROIS ! Je vais vraiment…

Trévor ne put finir d'énoncer sa menace et encore moins de la mettre à exécution quand un cri de la vigie fendit l'air et se répercuta entre les voiles : NAVIRE EN VUE !

Le pont était en effervescence . Tous les forbans s'activaient; les armes étaient sorties, soigneusement examinées avant que chaque pirate ne récupère la sienne. Il y avait maintenant une cinquantaine d'hommes armés qui attendaient sur le pont pendant que d'autres sautaient du lit pour les rejoindre. Trévor faisait les cent pas parmi eux et donnait ses ordres et ses ultimes recommandations que tous connaissaient déjà par cœur. Il restait une vingtaine de pirates dans le gréement, dont Ambre et les jumeaux, qui finissaient de relâcher toutes les voiles afin que l'Ecumeur rattrape rapidement le lourd vaisseau marchand italien. Ce genre de bâtiment étant conçu pour le commerce, ils ne comportaient aucun pont d'artillerie donc aucun canon, uniquement de grandes cales bourrées de marchandises en tous genres, des plus raffinées au plus grossières. De plus, la plupart de ses marins ne savaient pas se battre, ce qui facilitait la tâche des pirates. un navire lent, lourdement chargé et un équipage de mauviettes, voilà qui enthousiasmaient les forbans de l'Ecumeur.

Ambre courut le long de la vergue du hunier volant de misaine, gagna son extrémité et attendit que Fred, George et Wesley soient à leur place et, ensemble, ils défirent les boucles qui retenaient la voile au trois quarts de sa taille. La voile se gonfla sous le vent, se déployant de tout son long. Cela fait, ils grimpèrent sur les haubans et gagnèrent la vergue d'au-dessus où ils recommencèrent leur manœuvre. Enfin, toutes les voiles de l'Ecumeur furent déployées et le navire fila à pleine vitesse vers sa proie, en fendant de sa proue les eaux turquoises des Caraïbes.

Ambre se laissa tomber sur la vergue et replia ses jambes maigrichonnes sous ses fesses. Elle observa la multitude de pirates assemblée à quelques mètres en dessous d'elle. Fred, George et Wesley virent se poser à côté d'elle.

"- Comment tu fais pour tenir comme ça, partout où tu poses tes fesses?"

Ambre baissa les yeux. En tailleur. C'était devenu un automatisme chez elle. Son oncle aurait fait une attaque. Elle rit sous cape et haussa les épaules à l'intention de Fred qui lui avait posé cette question. Puis elle leva ses grands yeux couleurs de miel vers le trio.

"- Je ne savais pas qu'on était aussi nombreux…

- Ah! C'est vrai qu'on n'est tous réunis que dans ce genre d'occasion. D'habitude, y'en a toujours la moitié qui pionce, lui dit Wesley.

- Dans les histoires qu'on me racontait, on disait toujours que les pirates n'étaient pas plus de cent dans le meilleur des cas. Mais là…

- C'est vrai. Mais l'Ecumeur n'est pas un navire pirate ordinaire…

- Que veux-tu dire par là?

- Mais roooooh! Laisse moi finir, tu veux? D'habitude, les navires pirates sont plus petits et plus bas sur l'eau car ils n'ont qu'un pont d'artillerie. L'Ecumeur en a deux et est en conséquence plus gros, ce qui fait plus de place pour nous.

- On te racontera la prise de l'Ecumeur plus tard, la devança Fred. C'est une légende.

- On doit se préparer pour l'abordage, continua George. Tu sais ce que tu dois faire?

- Oui. Je monte sur le premier "repose-cul" du grand mât, comme tu l'as si joliment nommé et j'observe et j'apprend.

- Brave petite. T'as bien appris ta leçon, commenta Fred.

- Allez, faut qu'on se bouge, déclara Wesley. On l'aura bientôt rattrapé."

La bande des quatre descendit sur le pont. Wesley et les jumeaux se dirigèrent vers le râtelier d'armes. Wesley choisit une lourde hache à deux tranchants et fit quelques moulinets pour s'échauffer. Les jumeaux prirent chacun une épée et échangèrent quelques passes avant de s'accouder au bastingage et d'observer leur proie. Pendant ce temps, Ambre s'était approchée du bastingage et y avait mis le pied. Elle agrippa fermement les haubans du grand mât et commença à grimper. Elle sentit leurs regards sur sa nuque, se retourna et les observa du haut de son observatoire.

"- Ca fait bizarre de vous voir de là-haut et de me baisser pour vous parler… Moi qui ne vous arrive qu'à l'épaule…

- Idem pour nous.

- C'est pas l'tout mais faites attention, hein? Ca m'embêterait de plus vous enquiquiner…

- Hin! Hin!

- Allez! File! grogna Fred. Qu'on te revoie plus avant que tout soit fini!

Ambre leur sourit et gagna rapidement le hunier fixe et s'assit en tailleur (avec une petite pensée pour son oncle) sur le rebord destiné aux marins, pour qu'ils puissent se reposer pendant leurs tâches s'en être obligés de descendre.

Elle essaya d'apercevoir le navire marchand mais les minces interstices entre les voiles ne le lui permit pas. Elle reporta alors son attention sur les marins. Le pont était bourré: ils étaient rassemblés au centre pour ne pas gêner les mouvements des pirates qui restaient sur le bateau à s'occuper des manœuvres au lieu d'aller se battre; ou bien ils étaient accoudés au bastingage à observer le bâtiment qui se traînait devant eux. Quelque uns aiguisaient leurs lames mais la grande majorité papotaient, criaient, riaient, racontaient des histoires… Leur excitation était palpable.

Ambre se rendit brusquement compte que son cœur battait la chamade. Les pirates avaient beau parler comme si de rien n'était, ils étaient quand même angoissés. Ils subissaient toujours des pertes et chacun espérait que ce ne serait pas son tour aujourd'hui. Elle essaya de se calmer mais la tension qui régnait sur l'Ecumeur à l'approche de la bataille la rendait de plus en plus nerveuse. Surtout que les souvenirs liés au carnage du Fortuné rejaillissaient dans son esprit par vagues oppressantes. Le sang, les cris, la douleur… Il faudra quand même bien que je m'habitue… Mais ses pensées ne la réconfortèrent pas le moins du monde. Ambre prit alors conscience à quoi sa nouvelle vie la confrontait. Cette vie de liberté n'était pas sans sacrifices. Et ici régnait la loi du plus fort. Tuer ou être tuer. Voilà la question. Si elle voulait vivre sur l'Ecumeur, il faudrait qu'elle supporte les carnages et les pillages. C'était un sacrifice nécessaire.

Les cris de frayeur leur parvenait déjà. Il avait fallu moins de trois heures à l'Ecumeur pour rattraper le navire marchand.

Ambre déglutit difficilement, son estomac noué par l'angoisse. Instinctivement, sa main se serra sur le manche de nacre de son couteau de marin. Elle le tira de sa gaine et l'examina attentivement (pour la énième fois depuis qu'elle l'avait), histoire de focaliser son esprit sur autre chose. De fines gravures parcouraient la lame et le manche. Celles-ci étaient légèrement abîmées par endroit, là où la lame avait beaucoup servi. C'était Wesley qui le lui avait donné car il en avait plus qu'assez qu'Ambre vienne lui emprunter le sien dès qu'elle en avait besoin. Wesley était un jeune homme un peu plus vieux que les jumeaux. Comme Ambre, Roberts l'avait recueilli et il attendait d'avoir fait fortune avant d'aller chercher sa belle un peu nunuche quelque part perdue en Europe. Dès qu'il parlait d'elle, il avait un sourire niais flottant sur les lèvres et les yeux dans le vague. Comme c'est mignon…dou dou tout plein… bwahahaha! Jamais je ne tomberais amoureuse, ça rend trop con.

Soudain, les pirates en dessous d'elle se mirent à hurler des insultes et autres expression du même acabit et à agiter leurs armes en tous sens (manquant de trancher la tête de leurs voisins) pour impressionner les pauvres bougres du navire marchand qui ne les distançaient plus que de quelques mètres. La voie de Roberts domina le vacarme et ordonna:

"- PREPARER LES CANONS !"

Des cris enthousiastes suivirent cette déclaration. L'ordre fut transmis aux canonniers et en quelques secondes, les cris furent rendus inaudibles à cause du déplacement des canons qu'on poussait jusqu'aux sabords. Korp ressortit quelques instants plus tard et rejoignit son capitaine à la barre.

"- Prêts à faire feu, mon capitaine.

- Parfait. A mon signal, commencer les hostilités.

- Bien mon capitaine."

L'Ecumeur talonnait sa proie et, inéluctablement, gagnait du terrain. Roberts le décala de quelques degrés pour pouvoir remonter sans problème le long du navire marchand et quand les deux bâtiments furent côte à côte, il leva le bras. Les marins dans le gréement réduirent les voiles de moitié pour que l'Ecumeur reste à la hauteur des italiens. Puis le capitaine hurla.

"- FEU ! "

Le second se tenait au pied de l'escalier menant au premier pont d'artillerie et hurla l'ordre à son tour. Les torches s'abaissèrent et les canons rugirent l'un après l'autre, pour éviter que le bateau fasse un bond sur l'océan. Ils reculèrent brusquement et les chaînes qui les retenaient grincèrent. Certains hommes firent un bond de côté pour éviter d'être happé par les lourdes machines. Le navire marchand fut percé de multiples trous et certains de ses hommes furent touchés par des éclats de boulets. L'âcre fumée n'eut pas le temps de se dissiper que les grappins volaient déjà. Les pirates se précipitèrent sur les marins terrifiés et le carnage commença.

Ambre avait fermé les yeux dès qu'elle avait entendu le premier cri de douleur et toute couleur avait quitté ses joues. Les coups de feu, le fracas du métal, le bruit du sang qui gicle, un corps mou qui s'écroule dans les derniers gargouillements de l'agonie… Elle ne put garder les yeux fermés bien longtemps: n'avoir que les sons était peut-être pire que de voir ce qui va avec. L'imagination s'enflamme toute seule et la réalité est parfois moins pire que ce qu'on peut penser. Mais là, c'était à peu près équivalent.

Ambre balaya du regard la scène qui se déroulait sous ses yeux. Les pirates avaient encerclé les marins qui se défendaient du mieux qu'ils pouvaient mais ils tombaient les uns après les autres. Le pont du navire marchand était rouge de sang. De nombreux cadavres l'encombraient. Elle reconnut quelques forbans de l'Ecumeur mais la très grande majorité faisait partie de La Fleur d'Opale, le bateau qu'ils assaillaient. Elle en fut bizarrement soulagée mais ce sentiment l'attrista. Ces pirates sans pitié qui méritaient cent fois la mort comptaient bien plus pour elle que toutes ces personnes innocentes qu'elle ne connaissait pas. L'esprit humain est étrangement conçu. Ambre regarda les visages des forbans tombés au combat. J'espère que Fred, George, Wesley… tous. Ils ont intérêt à être vivants. Sinon, ma colère sera terrrrrrrible! Et soudain, quelque chose attira son regard. Un homme qu'elle ne connaissait pas, même de vue et à la physionomie tout ce qu'il y a de plus franchement antipathique descendit discrètement des haubans de La Fleur d'Opale, suivi par trois autres à la mine toute aussi rébarbative. Ils atterrirent sur le pont, derrière les derniers rangs de combat. Ils décrochèrent des grappins et les renvoyèrent sur l'Ecumeur, le plus près possible du gaillard d'avant. Puis ils s'élancèrent sur le pont de son navire. Pétrifiée, Ambre n'osait pas bouger. Les quatre hommes avancèrent le plus discrètement possible le long du bastingage du côté opposé au combat et arrivé au pied du mât d'artimon, ils se scindèrent en deux groupes de deux et avancèrent en catimini vers le poste de pilotage, là où Roberts observaient ses hommes et leur criait ses ordres et ses conseils. Chaque groupe prit un escalier et montèrent courbés pour n'être vu qu'au dernier moment.

Ambre regarda autour d'elle, alarmée. Il n'y avait que très peu de marins dans le gréement de l'Ecumeur et tous contemplaient avec envie la bataille, déçus de ne pas y être. Ils ne semblaient pas avoir vu les quatre hommes qui avançaient toujours vers leur capitaine. Ceux-là arrivaient déjà à la moitié des escaliers. Ambre était de plus en plus paniquée. Elle se leva d'un bond et cria d'une voix stridente:

"- CAPITAINE ! DERRIERE VOUS !"

Les quatre hommes entendirent son appel et foncèrent, oubliant toute prudence. Roberts se retourna et eut juste le temps de dégainer son épée pour parer un coup d'estoc venant du premier qui était arrivé à sa hauteur. Il le repoussa facilement en lui donnant au passage une belle entaille à l'épaule, mais déjà les trois autres arrivaient à la rescousse. Le capitaine déjoua une attaque, feinta et planta sa lame dans la gorge du plus proche. Il porta ses mains à sa gorge pour retenir le flot de sang avant de s'écrouler dans un dernier gargouillement.

Obéissant à une part obscure d'elle-même qui ne devait pas avoir toute sa tête, Ambre courut le long de la vergue, sauta sur les haubans et commença à descendre. Ambre leva le nez vers les voiles et vit que les forbans qui y étaient ne se rendaient compte de rien, absorbé comme ils l'étaient par le spectacle de la bataille, et n'avaient en aucun cas entendu son cri. Elle cria à nouveau pour attirer leur attention et cette fois, quelques uns se retournèrent. Elle leur hurla:

"- LE CAPITAINE EST EN DANGER !"

Enfin… c'était ce qu'elle voulait dire mais sa panique n'avait pas rendu ses paroles très compréhensives. Plutôt le contraire. Néanmoins, ils durent comprendre que quelque chose n'allait pas et deux ou trois commencèrent à descendre. Ambre se retourna vers Roberts. Il était toujours aux prises des trois autres et s'il tentait d'attaquer, il laissait une ouverture suffisante aux deux autres pour l'embrocher. Il se contentait donc de repousser et de contrer leurs attaques, attendant sans doute que ses marins viennent à son aide. Mais il s'épuisait vite à ce petit jeu et ses assaillants n'attendaient que le moment propice pour porter le coup fatal, s'en laisser au capitaine l'occasion de les blesser. Ambre sauta sur le pont et courut vers le poste de pilotage, sans savoir ce qu'elle pourrait faire. Elle vit Roberts se plier en deux et enfoncer son épée jusqu'à la garde dans le corps de l'homme le plus à sa gauche. Il la retira d'un coup sec en se redressant et se prépara à parer un nouveau coup de taille. Mais c'était la faute qu'ils attendaient. Le larron qui avait entraîné les trois autres pour assassiner le terrible pirate Roberts s'apprêta en même temps que son compère donnait un coup de taille à assener un coup d'estoc que le capitaine de l'Ecumeur ne pouvait parer. Roberts voyait déjà sa triste et horrible fin (qui aurait certainement fait la une des journaux si l'ouverture de mon pot de nutella ne la faisait pas…) quand une lame siffla dans l'air et se ficha dans la gorge de son (futur) assassin avant que celui-ci ait pu lui porter le coup mortel. Roberts réagit au quart de tour à ce coup miraculeux du destin. D'un revers de son épée, il trancha la tête du dernier marin et l'envoya valser dans l'eau d'un coup de pied. Il recula d'un pas, soufflant comme un bœuf et admira le carnage. Les quatre corps (dont un décapité) baignaient dans leur sang. Il acheva celui qui gigotait encore en se tenant le ventre en lui plantant sa lame dans le crâne puis il essuya son épée sur une des chemises pas trop imbibée de sang et examina l'homme qui avait failli le tuer. Une expression de surprise mêlée de souffrance était figée sur son visage rond et assez laid. Ses mains avaient lâché son épée et tenaient sa gorge dont le sang continuait à couler. Roberts retira sans douceur la lame qui l'avait sauvé et l'essuya avant de l'étudier. C'était un couteau de marin, plus ouvragé que la moyenne avec un manche en nacre. Il haussa un sourcil, se demandant à qui il pouvait bien appartenir puis il marcha jusqu'au bout du poste de pilotage, qui dominait le pont. Devant lui, ses hommes, encore à moitié dans les cordages pour certains, regardaient bouche bée la jeune fille qui se tenait au milieu du pont, blanche comme la mort.

Ambre tremblait de tous ses membres. Son visage avait perdu toutes couleurs et ses yeux n'exprimaient rien d'autre que le choc.

Quand elle avait vu que le marin attendait cette occasion pour attaquer fourbement son capitaine, elle n'avait pas réfléchi (encore moins que d'habitude). Sa main s'était portée sur le manche de son couteau de marin, l'avait dégainé et l'avait lancé de toutes ses forces. Droit au but. Avec un joli "splartch" suivi d'un "aaargl".

Ambre et ses frères s'étaient souvent entraîné à tirer des cailloux sur des cibles en tous genres (et particulièrement les petites vieilles à tête de sorcière) et elle était devenue assez douée (surtout quand il s'agissait des vieilles). Ce geste était quasiment devenu un automatisme. Et c'était ce qui avait sauvé son capitaine. Mais si elle avait réfléchi avant d'agir, comme tout le monde est sensé le faire, l'aurait-elle sauvé? Ambre se faisait horreur. Elle regarda la main qui l'avait trahie, puis son capitaine qui l'observait, hébété. Elle fit un pas en arrière. Les pirates qui venaient de descendre s'avancèrent vers elle. La seule chose qu'elle désirait, c'était fuir, disparaître, ne plus les voir, ne rien entendre… Une main lui frôla l'épaule. Ambre sursauta et tourna son visage angoissé vers James, qui se tenait derrière elle avec une dizaine d'autres. Elle s'écarta vivement avant de s'enfuir à toutes jambes.

Les larmes lui brouillaient la vue et elle trébucha plusieurs fois sur des marches qui n'avaient pas idée de se trouver là. Elle traversa le gaillard d'avant en quelques foulées et ne s'arrêta que quand elle buta contre le bastingage près de la figure de proue. Ses genoux fléchirent mais elle refusa de rester là. Ambre se releva avec peine et monta sur la rambarde. Elle avança en chancelant sur le beaupré et, arrivée au bout, elle se laissa tomber sur le mât et s'y assis en tailleur. Elle posa la tête sur ses chevilles et laissa libre cours à ses larmes. Elle ne voulait plus entendre ni les cris, ni les bruits des combats, seulement le son des vagues s'écrasant sur la coque et le vent soufflant dans les voiles. Elle ne voulait rien entendre d'autre. Rien d'autre. Rien.

Le soir tomba sur cette sanglante journée. Les forbans avaient ramené leur butin sur l'Ecumeur et en faisaient le tri sur le pont. Il y avait de nombreux rouleaux de soie aux tons chamarrés, de l'encens en tous genres, des huiles parfumées et autres produits exotiques destinés aux riches mégères vivant aux Antilles et aux alentours. Ces marchandises valaient de l'or et l'équipage était en liesse.

Roberts ordonna qu'on brûle leur triste victime qui se balançaient tristement au rythme des vagues quand Fred surgit de la cabine du défunt capitaine du Fleur d'Opale en hurlant:

"- ATTENDEZ ! J'ai trouvé la réserve de rhum!"

Personne n'entendit le "Il la gardait rien que pour lui le bougre!" qui fut complètement englouti sous les cris de joie des pirates. Il ne faut pas plus que la promesse de l'or et du rhum pour qu'ils soient heureux.

Wesley suivi d'une dizaine d'autres bondirent sur le fragile pont de planches mis en place entre les deux navires pour porter leur aide à Fred. Celui-ci leur montra la cache, prit son lot de bouteilles et remonta à bord de l'Ecumeur. Là George l'accueillit à bras ouverts puis le délesta de quelques bouteilles.

"- Y'a pas à dire, t'as du flair pour ces choses-là! Fred: le renifleur de rhum!

- Je préfère le dépisteur. Mais qu'est-ce tu veux! N'est pas alcoolo qui veut!

- J'te signale que je le suis aussi.

- Peut-être, mais moi je le fais mieux que les autres!

- T'aurais pas commencé à fêter notre victoire, par hasard?

- Oh. Juste un p'tit peu.

- T'aurais pu m'attendre quand même!

- J'aurais pu en effet."

Fred leva ses yeux légèrement vitreux vers le "repose-cul" du grand mât mais, bien entendu, il n'y vit pas Ambre.

"- Elle est où, la 'tite puce?"

George leva le nez à son tour.

"- Bin… pas là-haut.

- Observateur dis-moi!

- Je sais.

- Dis? Tu trouves pas qu'on passe notre temps à la chercher?

- Certes."

Le capitaine éleva la voix pour se faire entendre de tous ses hommes.

"- Bien. Encore une prise à notre actif et avec un beau butin. Je vous en félicite."

Cris enthousiastes.

"- Mais j'ai quand même quelques remarques à vous faire."

Un lourd silence s'installa. Jamais leur capitaine ne leur avait fait de remontrances, surtout après avoir amassé pareil butin. Mais bon. Faut un début à tout. Roberts poursuivit:

"- Vous avez mené cette bataille de main de maître.

- Vous nous avez bien aidé, dit quelqu'un dans la foule assemblée sur le pont.

- C'est mon rôle." Il marqua une pause. "Nan, ce que j'ai à dire concerne les marins restés à bord."

Silence.

"- Mais qu'est-ce qui dit, encore? Demanda Fred.

- Broaf. Tu le connais, y va tourner autour du pot encore dix minutes et si on a de la chance, on saura ce qui s'est passé.

- S'ils avaient fait correctement ce qu'on leur demandait, c'est-à-dire veiller à ce qu'il n'arrive rien au et sur l'Ecumeur. Aucun marin de la Fleur d'Opale n'auraient du monter sur ce pont. Et s'ils avaient fait correctement leur boulot, il ne serait pas arrivé d'incidents fâcheux.

Fred et George échangèrent un regard.

"- Qu'est-ce que je disais, dit George.

- Rassure moi, il parle pas d'Ambre là?

- Me fais pas peur comme ça."

Des murmures traversèrent la foule. Tous se demandaient qui étaient mort.

"- Dis moi que c'est pas Ambre."

George ne répondit rien.

Roberts sembla comprendre le sens de l'agitation qui parcourait ses hommes et reprit:

"- Rassurez-vous, personne n'est mort. Enfin pas sur l'Ecumeur."

Soulagement général sous la forme d'un énorme soupir.

"- Mais j'aurais pu l'être. Et vous n'auriez pas eu l'air cons sans capitaine et personne pour me remplacer. Et comme je vous connais, vous vous seriez entretué avec joie et bonne humeur pour savoir qui me remplacerais alors que vous savez tous que je donnerais l'Ecumeur à mon fils. Donc pour éviter ce genre de problème à l'avenir, vous avez intérêt à faire attention. Je sévirais si nécessaire, vous vous en doutez. Maintenant au boulot! Ranger moi tout ce bordel, on est parti pour Tortuga."

Roberts laissa ses hommes se débrouiller et rentra dans sa cabine pour préparer leur route. Fred et George se dirigèrent vers le râtelier d'armes, jouèrent des coudes pour y accéder et y déposèrent leurs épées soigneusement lavées. Le temps qu'ils reviennent au milieu du pont, tout était débarrassé.

"- Y sont efficaces, quand même.

- Je trouve aussi."

Ils se dirigèrent ensuite vers James car ils savaient qu'il était resté à bord de l'Ecumeur lors de l'assaut. Il avait tout ce qu'il y a de plus l'air de quelqu'un rongé par les remords (pas très sérieux pour des pirates). Les jumeaux en furent immédiatement alarmés.

"- Eh, James!"

L'interpellé se retourna et salua les jumeaux d'un faible signe de tête.

"- Qu'est-ce qui s'est passé, vieux?" lui demanda George.

James soupira. Il resta silencieux quelques instants avant de commencer à relater les évènements.

"- On était tous sur les vergues à regarder la bataille et on a pas vu les quatre bougres qui sont montés à bord, aussi sournoisement qu'un cobra dans…

- Passe nous les détails, tu veux? le coupa Fred.

James lui jeta un regard noir, mais il reprit rapidement devant l'air insistant des jumeaux.

"- Ils sont allés directement vers le capitaine et Ambre a…

- Il lui est arrivé quelque chose?

- M'enfin! Tu me laisse finir, oui?

- Pardon.

- Ouais. Ca va pour cette fois. Mais que je t'y reprenne plus. Heu… où j'en étais? Ah oui. Donc Ambre a du les voir et elle a commencé à descendre. Elle a peut-être appelé le capitaine pour le prévenir, on sait pas. On a rien entendu. Tout ce qu'on sait, c'est qu'elle nous a appelé alors qu'elle avait presque atteint le pont. Le temps qu'on comprenne et qu'on commence à descendre, le capitaine était en mauvaise posture. Y'en avait déjà un de mort et on a vu notre capitaine en embrocher un mais les deux autres ont saisi l'ouverture. Il pouvait en parer qu'un sur les deux et on était trop loin pour réagir. Et au moment où ils allaient le tuer, on a vu un couteau qui s'est planté dans la gorge de celui qui allait le tuer et Ambre à deux mètres de l'escalier, le bras levé.

- 'tend. J'ai raté un truc là, l'interrompit Fred. Tu veux dire que c'est Ambre qui a lancé le couteau?

- Oui. Et après, elle est parti en courant.

- Où ça?

- Elle est sur le beaupré à regarder l'océan. On attend qu'elle se calme. Ca fait toujours un choc de tuer pour la première fois. Surtout quand on est une fillette… et elle avait l'air sacrément traumatisée tout à l'heure."

Fred et George ne dirent rien. Ils s'attendaient à tout sauf à ça. James se retourna et reprit son occupation. Ils n'eurent même pas à se concerter pour se précipiter sur le gaillard d'avant. Ils trouvèrent Ambre assise sur le beaupré comme le leur avait dit James. Ils furent tous deux secoués de la voir. Des sillons de larmes marbraient ses joues, elle avait les yeux rougis d'avoir trop pleuré et étaient perdus dans le vague. Elle paraissait minuscule, assise droite à l'extrémité du mât.

"- Ambre," l'appela doucement Fred.

La jeune fille ne réagit pas. Il l'appela un peu plus fortement mais n'obtint pas plus de réactions de sa part. George mit la main sur l'épaule de son frère.

"- James a peut-être raison, chuchota-t-il. On devrait peut-être la laisser tranquille. Du moins pour le moment.

- T'as pas dit ça toi quand ta lame a croisé la gorge de Roxano… répliqua sèchement Fred.

- C'était pas pareil. Je haïssais ce type. Et je l'ai fait intentionnellement.

- Peut-être, mais je te rappelle que si j'étais pas venu te sortir de ton mutisme, tu y serais toujours.

- …

- T'étais en train de te refermer sur toi-même. J'ai pas envie qu'elle fasse pareil.

- … T'as peut-être raison.

- J'ai toujours raison. Fais-toi à cette idée."

Fred se retourna vers Ambre et recommença à l'appeler, toujours sans succès.

"- Je crois qu'elle a eut un tressaillement, si ça peut te rassurer…

- Tu trouves que c'est le moment de faire de l'humour?

- Désolé.

- Ambre! Nom d'une méduse à moustache! Répond!

Fous-moi la paix.

- AMBRE !

Et si je pensais à haute et intelligible voix?

- Elle m'énerve! Ouh là qu'elle m'énerve!"

Fred grimpa sur le bastingage et avança sur le beaupré en chancelant.

"- J'aurais p't'être pas du commencer avec le rhum…" grogna-t-il.

Fred atteignit enfin le bout du mât où Ambre avait posé ses fesses, avec quelques difficultés, cela dit en passant. Il s'assit à côté d'elle et la secoua par les épaules.

"- Ambre! Fais pas cette tête là!

- Et laquelle veux-tu que je fasse? cracha-t-elle.

- Ah. T'as au moins dit un mot. Je ne dirais rien sur le ton que t'as employé."

Cette pathétique tentative d'humour ne la fit même pas sourire. Fred jeta un regard désespéré à son frère. George soupira en marmonnant un "c'est pas une bonne idée" qui ressembla plus à un scrogneugneu et monta à son tour sur le beaupré. Il s'assit derrière son frère et regarda Ambre. Celle-ci ne lui jeta même pas un regard, mais il put quand même y lire les différentes émotions qui se bousculaient dans son esprit.

"- Ambre. C'est pas si grave… Dis-toi que tu as fait ce qu'il fallait faire, dit George.

- Je… je l'ai tué…

- C'était lui ou Roberts. Aurais-tu préféré qu'il meure?

- …

- Je prend ton silence comme un non.

- …

- Imagine que Roberts ait été tué. L'homme serait mort aussi et dans les pires souffrances. Tu n'imagines pas les tortures que les pirates ont inventées… Surtout que ce ne serait pas de la basse vengeance pour avoir tué un des nôtres vicieusement par derrière. Roberts est un capitaine apprécié par tout l'équipage. Et c'est rare chez les pirates. Très rare. Notre vengeance aurait été des plus… ignoble.

- Au moins, il n'a pas souffert. Tu lui a épargné ça, continua Fred.

- Je sais ce que tu te dis. C'est horrible, je vais aller en Enfer, je suis une créature abominable, etc. On est passé par là aussi. Et on s'est rendu compte que dans ce monde, il faut tuer pour survivre. Ici, c'est toi ou lui. Ce que tu as fait est peut-être la meilleure chose qu'il pouvait lui arriver aujourd'hui.

- Et surtout ne te dis pas qu'il ne méritait pas de mourir, qu'il était innocent et patati et patata. Les marins ne sont pas des gens très fréquentables. Y'en a vraiment pas beaucoup qui n'ont pas un meurtre ou deux sur la conscience. Et à mon avis, celui-là ne faisait pas exception.

- Tu vas te sentir coupable, c'est normal. Nous aussi, ça nous a fait ça. Pourtant, on avait aussi de bonnes raisons.

- Pour protéger quelqu'un?

- Oui. Ma mère, répondit George.

- Et moi, pour protéger mon abruti de frère qui peut se foutre dans des emmerdes pas possibles.

- Arrêtes de t'en faire, ça passera. Je t'assure que tu as fait le meilleur choix."

Ambre se retourna vers eux et les regarda, les yeux embués de larmes. Puis elle s'effondra sur l'épaule de Fred (la plus proche) et laissa ses larmes couler de plus belle. Fred passa un bras autour de sa taille et lui caressa gentiment les cheveux en attendant que ses pleurs tarissent. Ambre glissa lentement et sa tête reposa bientôt sur les genoux de Fred. Celui-ci s'appuya contre son frère, le seul lésé de l'histoire puisqu'il n'avait rien pour se caler.

Ils restèrent là un long moment, Ambre à moitié allongée sur le beaupré et sur Fred et les deux frères calés l'un contre l'autre à contempler leur source de problèmes, le temps que ses sanglots faiblissent puis cessent. La nuit était tombée et l'Ecumeur était éclairé par de multiples lanternes, dont la flamme tremblotait sous la caresse du vent. La lune accompagnait sa randonnée nocturne et teintait l'eau de reflets d'argent.

"- C'est moi où elle dort? demanda George en baillant.

- Huuum… Elle dort.

- C'est dingue. Les gamins ont un don pour dormir n'importe où et n'importe comment.

- J'avoue que ça m'épate. Mais le piiire, c'est…

- Que chez la comtesse de Baillie, tu as mangé du pâté.

- Nan, pas ça. Je voulais dire que le piiire, c'est…

- C'est que t'as mangé du pâté. J'avais compris.

- Mais ta gueule! Laisse moi finir. Le piiire, c'est qu'elle tombe pas. De son mât. Là, tu vois comment elle est installée? Complètement affalée.

- Certes. Mais je préfère mon histoire de pâté.

- Tu…

- M'énerves? m'exaspères? m'enquiquine vraiment beaucoup? me supportes plus? veux me pendre? m'assassiner? m'écorcher vif? le coupa George.

- J'hésite. Mais je crois que toutes tes propositions conviennent parfaitement.

- Raaaah! J'te déteste!

- Hein? Tu me proposes des tas de trucs que je pourrais te faire et toi tu râles parce que je suis d'accord?

- T'étais pas sensé être d'accord…

- Ah. Pardon. La prochaine fois, explique moi d'abord, ok?

- Nan!

- Siiii!

- D'accord."

Ils rirent tous deux, le plus doucement possible pour ne pas réveiller la belle endormie. Puis George reprit.

"- Tu sais que je t'aime?

- Oui. Moi aussi mon doudounet.

- AAAAAAAAH ! (cri d'hystérique!)

- Fais gaffe, tu vas la réveiller.

- On devrait peut-être la mettre au lit…

- On peut pas, y'a quelqu'un sous la couette!

- Hein?

- Bah quoi?