Chapitre 5:

Tortuga

Les jumeaux avaient réussi à descendre Ambre du beaupré sans qu'elle protesta puisqu'elle dormait profondément, épuisée par sa journée. Mais ça avait été une toute autre paire de manches de repasser sur le pont du navire en la portant, surtout quand il fait nuit, qu'on a un coup dans le nez et des crampes au fessier d'être resté assis trop longtemps sur un mât dur et inconfortable.

La vie sur l'Ecumeur n'avait pas changé, bercée par le rythme des quarts. Les marins avaient des activités moins violentes, comme recoudre leurs chaussettes ou bien jouer aux dés. Les jours s'écoulaient donc paisiblement, mais depuis l'attaque de la Fleur d'Opale, Ambre restait silencieuse et renfermée. Fred et George essayaient de temps à autre de lui tirer un sourire de son humeur maussade, mais en vain. C'est pourquoi ils n'y passaient pas leur temps. Ils avaient fait ce qu'ils pouvaient et attendaient maintenant que la jeune fille reprenne le goût de vivre.

Ils avaient passé le cap de l'Hispaniola et arriveraient dans quelques jours à Tortuga pour y vendre ce qu'ils avaient récolté sur la Fleur d'Opale. Le temps était au beau fixe pour faire le contre-poids avec l'humeur d'Ambre, qui n'ouvrait la bouche que quand elle y était forcée.

La jeune fille grimpa lestement sur les haubans du mât de misaine et atteignit rapidement la vergue qui soutenait le petit cacatois. Elle attendit que les jumeaux et Wesley viennent la rejoindre pour déferler totalement la voile. Il n'y avait qu'une faible brise mais comme Roberts désirait arriver le plus vite possible dans cette petite île pirate, tout comme ses hommes, l'Ecumeur devait voguer toutes voiles dehors.

Les trois compères montaient lentement en discutant à voix basse.

"- Vous pensez vraiment que ça va lui passer? demanda Wesley.

- J'en sais rien… je l'espère, lui répondit George. Elle est pas drôle quand elle est comme ça."

Wesley acquiesça gravement et ils continuèrent à monter. Quand ils arrivèrent en haut du navire, ils n'eurent pas droit à leur réprimande habituelle bien cassante de la part d'Ambre : elle était assise à l'extrémité de la vergue et ne les regardaient même pas.

"- Ca a intérêt à lui passer, elle est vraiment pas drôle, chuchota George à son frère.

- Laisse-lui du temps. Et cela dit en passant, tu te répètes.

- Gnagnagna…"bougonna-t-il.

Ils se mirent à la tâche, défaisant et refaisant les boucles qui retenaient le cacatois. Fred se mit à fredonner tout en travaillant et bientôt, George le rejoignit, suivi de Wesley. Puis ils se mirent à chanter gaiement, légèrement faux sur les bords, une chanson pirate qui leur venait de Mister Jack, le grand copain de leur capitaine.

"- Allons mes jolis, yo ooh! …"

Ah, ça faisait longtemps qu'ils l'avaient pas sortie celle-là.

"On rançonne, on ravage…"

- Yaaaha! Une pensée qui n'est pas morbide! … ça faisait longtemps…

- Ah! Ma conscience… ça faisait longtemps aussi…

"On pille, on…"

- Ma 'tite Ambre, sors de ton mutisme. Tu peux pas rester comme ça éternellement…

- La conscience, je ne te parle pas. Et si j'ai envie de rester comme ça, hein? Tu dis quoi?

- Que t'es pas très maligne.

- …

- Hé! Hé! Tu ne trouves rien à sortir à ta p'tite voix?

- Je me hais.

- Ca peut se comprendre. Mais se haïr toute une vie, ça doit pas être folichon…

- Laisse-moi…

- Allez! Redeviens comme avant, j'aime pas te voir comme ça…

- Donne moi une bonne raison.

- J'en ai même deux. Primo, t'es pas drôle, et deusio… je me sens mal.

- C'est normal, JE me sens mal.

- C'est une explication comme une autre…

- Je crois qu'il est temps d'envoyer paître le côté schizo…

- Pardon?

- Dégage!

- Ah. Tu le prends sur ce ton… très bien. Mais réfléchi à ce que je t'ai dis…

- J'y pense. Barre-toi.

Et après cette magnifique discussion avec elle-même qui vaut tous les psychiatres du monde, Ambre reconnut que sa conscience n'avait peut-être pas tort. Et, tout doucement, elle se mit à chanter avec les autres.

"Yohoooooo! yohoooooo! Nous sommes les pirates des forbans…"

Sa voix d'enfant sonnait étrangement au milieu de celles du trio. Et, accessoirement, aussi plus juste. Une sorcière enrouée à la voix de crécerelle n'aurait absolument rien à envier à Wesley et aux jumeaux… Et soudain, au moment où ça commençait à dégénérer (Fred se prenait pour un soprano), ils arrêtèrent leur carnage et se retournèrent vers Ambre qui se tut immédiatement. Devant leurs têtes de merlans frits, elle ne put s'empêcher de rire.

"- Je… tu… bégaya George.

Il, nous, vous, ils…

- Ca a l'air d'aller mieux, toi, le coupa Fred.

Ambre lui fit un petit sourire, un peu triste.

"- Je crois qu'il était temps que je pense à autre chose…

Ravie que tu suives mes conseils…

- Et à quoi est dû ce revirement soudain de ton humeur?

- Heu…

J'ai hâte de voir comment tu vas lui expliquer que t'es schizo et que tu obéis à ta conscience… Hiek! hiek! hiek!

- Tu vois la conscience?

- Heu… oui, mais…

- Bah, pareil.

Zut!

- Ah, répondit Fred, pas sûr d'avoir tout compris.

- Broaf, si ça marche… lança George. Tu me la prêt'ras?

- Tu ne sais pas ce que tu demandes!

- Mais heeeeuuuu!

- J'adore me casser!

- T'es maso?

- Tais-toi vilaine!

- Tu sais pas ce que tu veux…

- Enfin bref. Heureux de voir que tu vas mieux et que tu es redevenue sociable… dit Wesley.

- Ah, mais au fait, c'est la première fois que tu chantais avec nous!

- Et des chansons de pirates par dessus le marché!

- C'est que tu deviens un membre à part entière de cette communauté qu'est la piraterie! S'exclama Wesley.

Ambre se renfrogna. Il n'y a pas que chanter des airs pirates qui m'inclut dans cette communauté… Tuer quelqu'un par exemple…

- Gaffeur! siffla Fred.

- C'est sorti tout seul!

- J't'en foutrais des "c'est sorti tout seul!" crétin!"

Youhou! Ambre! Rappelle-toi tes bonnes résolutions!

Ambre se colla un sourire sur le visage.

"- C'est pas grave."

Ils ne dirent rien pendant un moment, voyant que Ambre faisait des efforts pour ne pas retomber dans son mutisme. George brisa ce silence légèrement tendu.

"- Et si tu nous refaisait entendre ta jolie voix?

- Pfmm.

- Pardon?

- Non.

- Pourquoi?

- J'ai pas envie.

- Fais pas ta timide!

- Non.

- Alléeeeeeeeuuuuuuuuh!

- Non heeeeeeeuuuuuu! J'ai pas envieeeeeeeuuuuuuh!

- Alléeeeeeeeeeeeuuuuuuuuuuuuuh!

- Non.

- Siiii!

- Bon d'accord.

- Là. J'arrive toujours à mes fins.

- Sauf pour tes conquêtes féminines, insinua Fred.

- Chut, voyons! On ne parle pas de ces choses là devant les enfants.

- Tu parles de toi là? demanda Ambre.

- Non, de Wesley.

- Je préfère ça.

- Qu'est-ce qui se passe? On m'a appelé?"

Fred et George se remirent à chanter, toujours aussi faux, attendant qu'Ambre se joignit à aux.

-Est-ce que je suis méchante?…Je les laisse dans le vent? Ça pourrait être très drôle, nan? Qu'en dis-tu ma très chère conscience?

-Absolument rien.

- Mais tu sers à rien!

- Et bah chante alors. Tu m'emmerdes ma poule. J'ai suffisamment joué mon rôle pour aujourd'hui.

- Je vais revoir mon abonnement, si tu continu sur ce ton…

- Alors, soyons fous.

Ambre commença à chanter. Les jumeaux étaient tout content et se mirent à brailler encore pire qu'avant. Wesley se joignit à eux, et à eux quatre, ils formèrent le pire quatuor que les pirates (et peut-être le monde) aient jamais entendu. Ce qui n'est pas peu dire. Mais les pirates ne doivent pas avoir une bonne oreille, car aucun ne cria au meurtre de ses tympans, ni ne les menaça. Au contraire, certains se joignirent à eux et ceux qui avaient cru que ça ne pourrait pas être pire se trompaient lourdement…

La journée s'écoula sans anicroche ni gaffe qui aurait pu replonger Ambre dans ses pensées morbides. Les jumeaux lui apprirent d'autres chansons tout aussi piratesques et ils auraient bien continué à hurler jusqu'au soir si Roberts n'était pas sorti pour leur crier:

"- LE PREMIER QUI OSE ENCORE ELEVER LA VOIX AVEC L'INTENTION DE CHANTER, JE LUI TRANCHE LES CORDES VOCALES !"

Il était rentré dans sa cabine en claquant la porte en proférant une dernière menace. A contre-cœur, ils se turent. Ambre eut un petit rire.

"- Je dois dire que je le comprend. Vous chantez sacrément faux…

- Les autres aussi…

- Certes, mais vous particulièrement.

- Parce que toi tu chantes mieux peut-être? demanda George, outré.

- Heu… sans vouloir te vexer, l'interrompit Fred, oui, elle chante mieux.

- Hé! hé! fit Ambre avec un petit sourire narquois.

- Gnéééé! lui répondit George avec une magnifique grimace.

- Fais pas la gueule: j'avais cours de chants obligatoire tous les jeudis.

- Dans ce cas, je te pardonne… Hé…, ajouta-t-il, les yeux brillants de malice, juste comme ça, t'avais quoi comme autres cours?

- Ouh la! Que des trucs passionnants. Broderie-couture, maintien, l'art de faire la conversation… Y'avait quand même des cours plus intéressants comme l'histoire, la géographie, un peu de mathématiques et les langues. Anglais, italien, latin et grec.

- Waaah! Mais c'est qu'elle serait cultivée!

- Et ouais! Qu'est-ce que tu croyais?

- Suis-je obligé de répondre?

- Non.

- SERRER MOI UN PEU PLUS LES ECOUTES DU PERROQUET!" leur cria Trévor du bas du mât.

Ils se mirent rapidement à la tâche et tendirent un peu plus les cordes de la voile. Ils restèrent silencieux, concentrés sur leur travail. Une fois cela fini, ils s'assirent sur la vergue et observèrent l'horizon. Quelques îles se dessinaient au loin.

"- Tu vois, dit Fred à Ambre, Tortuga est l'île la plus à gauche. Celle qu'on distingue à peine.

- La grande?

- Non, ça c'est l'Hispaniola qu'on suit depuis un bout de temps mais de loin. Tortuga se trouve juste à côté. C'est une toute petite île et entièrement peuplée de pirates.

- Et… c'est pas trop dangereux là-bas?

- Heu… faut pas se promener tout seul. Surtout la nuit.

- Des pirates parmi les pirates. Comme c'est mignon."

Ambre replongea dans le silence. Elle regardait l'océan, calme comme un lac, et au loin l'île qui allait lui apprendre de nouvelles choses sur son nouvel univers.

Eh! Ne replonge pas dans ta sombre humeur! J'ai eu un mal fou à t'en sortir!

James et Ken, accompagnés de deux autres forbans montèrent les rejoindre.

"- Aller! déclara James. Vot'quart est fini.

- Cool! dit George.

- A la soupe! renchérit son frère.

- Ca tombe bien, j'avais faim, compléta Ambre.

- Et… c'est comme porter un masque: la mode est en train de prendre et… c'est très confortable.

- Hein?

- Il est fils unique? demanda James.

- Désolé c'est tout ce que j'ai trouvé à dire… mais vous verrez, ça va être super connu comme réplique dans quelques siècles…

- ReHein?

- Aaaambre? l'appela Fred.

- Ouiiii?

- C'est pas toi qui disait y'a cinq minutes que tu avais pris des cours sur l'art de faire la conversation?

- Hiek! hiek! hiek! fit George.

- Roh ça va, hein?

- Hiek! hiek! hiek!

La matinée tirait sur sa fin et L'Ecumeur longeait les côtes de Tortuga. Il atteindrait le petit port pirate en un peu moins d'une heure. Ambre était excitée et angoissée à la fois et les jumeaux en profitaient pour la taquiner et inventer des histoires à dormir debout.

"- Elle est crédule cette petite, chuchota Fred à son frère, alors qu'il venait de dire qu'il y avait à Tortuga des pirates qui recrutaient de force d'adorables jeunes filles pour les plaisirs de leur capitaine…

- Lui fait pas peur comme ça… c'est pas gentil, tu sais… lui répondit son frère.

- Combien de fois faudra-t-il que je te le dise? Je suis méchant.

- Au moins une fois de plus, je le crains.

- J'vous ai entendu, les coupa Ambre. Fred?

- Oui?

- Ne vas surtout pas croire que j'ai gobé toutes tes histoires.

- Non, pas toutes… juste la très grande majorité…

- Même pas vrai.

- Vexée?

- Gneuh!

- T'es vexée.

- Crétin! murmura-t-elle pour elle-même.

- Ne pense pas si fort! dit George en riant.

- Raah! C'que vous pouvez m'énerver des fois!

- Hé! hé!

- Pour la peine, j'vais vous enquiquiner jusqu'à ce qu'on arrive. Na!

- Ne crois pas que tu peux y arriver, très chère.

- Me sous-estimerais-tu mon cher George?

- Un tout p'tit peu."

Ambre ne dit rien pendant quelques minutes, réfléchissant au meilleur moyen de les tanner jusqu'au port de Tortuga et soudain, l'illumination. On aurait presque vu la bougie qui s'est allumée au dessus de sa tête. La certitude des jumeaux diminua brusquement d'un cran. Elle leur fit un sourire angélique qui cachait mal le plan diabolique qu'elle avait en tête.

"- Aïe. Elle nous fait le sourire de la mégère…

- Ca va faire mal…"

Ambre les dévisagea tous deux, son sourire flottant toujours sur ses lèvres fines puis leur demanda d'une voix mielleuse:

"- Quand est-ce qu'on arrive?

- Ah non ! Pas ça!

- Hé! hé! ça t'apprendra à me sous-estimer!"

Et pendant l'heure (qui leur parut une éternité) du voyage qui restait, à environ trois minutes d'intervalle, Ambre leur demandait "Quand est-ce qu'on arrive? Hein? Répondez moi! Dites! Quand est-ce qu'on arrive?", phrase régulièrement coupée par un "je vais l'étrangler." Enfin, le port de la petite île fut enfin visible. Et pour le plus grand soulagement des jumeaux, Ambre se tut, toute accaparée à l'observation de la petite ville pirate. De petites maisons en bois et au toit de chaume à l'aspect assez miteux se chevauchaient sur le flanc d'une petite colline dominant l'océan. Le port n'était pas plus resplendissant, avec ses passerelles délabrées et n'accueillait que trois grands navires et de nombreuses barques.

"- Minimum cinquante milles personnes, hein?

- Quand je te disais que tu gobais toutes mes histoires abracadabrantesques!

- Pardon?

- Absolument invraisemblables, si tu préfères.

- J'ai saisi le concept."

Korp traversa le pont et retransmit les ordres de leur capitaine concernant l'approche du port et l'accostage. Le pont et le gréement grouillèrent bientôt d'une intense activité. La voilure fut réduite de moitié pour éviter que l'Ecumeur fasse une entrée en fanfare en fonçant sur les quais et en s'y écrasant lamentablement. Une chaloupe fut mise à la mer pour guider le navire dans le passage menant dans la baie de Tortuga. Une dizaine d'hommes ramaient avec empressement et en appuyant de toutes leurs forces sur les rames. L'appel des tavernes et des bordels peut avoir un effet surprenant.

Ambre reporta son attention sur la ville. De plus près, on pouvait voir que les maisons, même si elles avaient un aspect repoussant au premier abord, étaient entretenues avec soin. Elles étaient bâties les unes sur les autres, en suivant l'expansion de cette petite communauté. Aux écarts entre les toits et à la disposition des habitations, Ambre devinait les nombreuses ruelles qui y serpentaient.

Ca doit être un vrai labyrinthe…

Derrière les dernières maisons, la végétation reprenait ses droits et couvrait le haut de la colline et ses autres versants d'une flore abondante et verdoyante. Les palmiers ondoyaient sous la brise et Ambre pouvait voir que l'orée de cette jungle était obstruée par des fougères géantes.

J'suis sûre que y'a des pygmées qui se cachent derrière les feuilles… J'espère qu'ils sont végétariens…

Elle remarqua à l'extrémité de la ville des demeures qui n'avaient pas grand chose à voir avec celles qui s'étendaient sous ses yeux. Elles étaient construites en pierres blanches et de petits jardinets colorés s'étalaient devant leur porche.

"- George? appela-t-elle.

- Quoi?

- C'est quoi ces maisons là-bas? demanda-t-elle en pointant du doigt les dites maison.

- Ah ça? Elles étaient déjà là quand les premiers pirates se sont installés ici. Maintenant, ce sont soient des "bordels chics", pour les capitaines ou les marins plus riches que la moyenne, soient les baraques de nos revendeurs.

- Ils doivent prendre une sacré part sur vos… "récoltes".

- Pas spécialement. Mais c'est vrai qu'ils taxent un max.

- Et Roberts ne dit rien? Vous risquez vos vies et eux, sans bouger le petit doigt, ils récupèrent tout?

- C'est pas tout à fait comme ça que ça se passe… Et sans eux, on crèverait la dalle. On ne peut pas revendre nos marchandises comme ça. On n'a pas les réseaux marchands nécessaires. Ils taxent ce qu'ils peuvent sur ce qu'on a pour leur prise de risque quand ils vont revendre ça sur les marchés en Jamaïque ou ailleurs…

- Et ça vous est jamais venu à l'idée d'avoir votre propre réseau?

- Une vie à terre, c'est pas forcément très drôle quand on a goûté à la vie sur un navire…

- … t'as pas tort.

- Nan, j'ai pas 'pas tort', j'ai toujours raison. Nuance.

- Ah. Pardon.

- J'te pardonne pour cette fois, mais que ça ne se reproduise plus. Sinon, je sévis.

- J'en frémis d'avance."

Fred déboula soudain entre eux deux.

"- Désolé de vous interrompre, mais on accoste dans les minutes qui suivent…

- Et alors? demanda Ambre.

- Et bah… je sais pas ce qu'on fait de toi, étant donné que tu as interdiction de te balader toute seule dans cette charmante ville.

- Ah? J'étais pas au courant.

- J'ai du oublié de te prévenir.

- Et pourquoi je peux pas quitter l'Ecumeur toute seule?

- Parce que, comme tu l'as si joliment dit tout à l'heure, ici, y'a des pirates parmi les pirates. Et si tu ne veux pas qu'il t'arrive quelque chose de pas agréable…

- Et vous faites quoi vous deux?

- Heu… fit Fred.

- Et bien… on va voir not' môman.

- Elle doit sûrement nous attendre sur le quai quand elle a su que l'Ecumeur arrivait…

- Et elle va encore nous demander "Alors quand est-ce que vous vous installez à terre dans une honnête ville, que vous vous trouviez une femme et que vous me fassiez plein de petits enfants…"

- On va t'épargner ça.

- On revient te chercher quand elle nous aura lâché…

- Si elle est comme ma mère, ça risque de durer longtemps…

- Ca peut pas être pire. Enfin, j'espère, sinon t'as du en baver quand tu étais en France…

Ambre acquiesça.

- Bon, c'est pas l'tout, répliqua George, mais on en fait quoi alors?

- T'as le choix: ou tu attends sur le bateau pendant une dizaine d'heures qu'on te fasse visiter, ou tu pars avec quelqu'un d'autre. J'suis sûr que ça ne gênera pas Wesley, James et Ken que tu fasses la tournée des tavernes avec eux…

- Si c'est pas les bordels… renchérit George.

- En gros, le mieux, c'est que je reste ici à attendre votre bon vouloir, c'est ça?

- Hinhin.

- Ok. Je crois que je vais piller la réserve de rhum du bord: t'en qu'à faire, autant que je me mette tout de suite à étudier les mœurs des pirates quand ceux-ci débarquent à terre…

- Eh non! Les alcooliques de service, c'est nous. En plus, l'alcool ça stoppe la croissance. T'es déjà pas bien grande alors…

- Il ne me reste que recoudre mes chemises… si vous pouviez abréger…

- On va faire ce qu'on peut. Promis.

- Et si tu pouvais raccommoder les nôtres en passant…

- Crève."

Ambre s'accouda en silence au bastingage, l'air affligée. Les jumeaux se posèrent à côté d'elle et il observèrent les manœuvres d'accostage.

"- Vous êtes sûrs que je ne peux pas venir avec vous?

- Je suis pas sûr que ce soit la meilleure idée, lui répondit George. Notre mère est… spéciale.

- Et encore, le mot est faible."

Ils retombèrent dans le silence. Les jumeaux avaient l'air aussi désolés qu'Ambre. Wesley vint les rejoindre et s'accouda lourdement à côté d'eux. Il fit un sourire malicieux aux jumeaux et leur demanda en essayant de maîtriser son fou rire.

"- Vous allez voir votre môman?

- Comme d'hab, lui répondit Fred.

- Je croyais que tu ne te foutrais plus de nous? répliqua George.

- Désolé, j'ai pas pu résister.

- Je te comprend. Faut dire que c'est risible.

- Oh, pire que ça.

- Merci, rétorqua Fred d'un ton froid.

- De rien, ça m'a fait plaisir.

- Je n'en doute pas."

Ambre les regardait l'un après l'autre sans comprendre. Elle les interrompit, coupant court aux vannes de Wesley.

"- Mais qu'est-ce qu'elle a de spécial votre mère?"

Wesley ricana. Fred l'ignora royalement et répondit.

"- C'est… notre mère. On est déjanté, et faut bien que ça vienne de quelque part…

- Enfin… tu verras bien par toi-même, la voilà," dit George en indiquant d'une signe de tête une petite bonne femme toute vêtue de rose qui attendait sur le quai, les mains jointes. "Allons-y. Il faut bien y passer." Wesley continuait à rire comme un bossu, sous le regard irrité des jumeaux.

Quand l'Ecumeur fut amarré à quai, les marins installèrent une passerelle. Tous descendirent en un flot quasi continu, sauf ceux qui devaient rester sur le navire pour le surveiller, à leur plus grand dam. Fred et George descendirent dans les derniers après avoir assuré à Ambre qu'ils reviendraient dès qu'ils se seraient débarrassé de leur mère, sans s'arrêter dans une taverne ni dans un bordel quelconque.

Je suis pas sensée être choquée par de tels propos?… Ils ont un sale effet sur moi quand même…

Ambre regarda les pirates qui s'éparpillaient un peu partout sur les quais, par petits groupes ou tout seul. Il entendit soudain des cris perçants par-dessus le brouhaha et les rires, et elle en chercha la source du regard. Elle ne fut qu'à moitié étonnée quand elle découvrit que c'était la mère des jumeaux qui venaient de la retrouver et les serrer dans ses petits bras dodus. La petite femme était rondouillarde, avec une tête toute ronde, de bonnes joues roses et une grande bouche en cœur. Sa petite voix suraigu lui parvenait comme si elle était à côté.

"- Ooooh! Comme vous avez encore grandi! Le voyage a été agréable? Ca n'a pas été trop long?

- Nan, maman. Très bien, comme toujours.

- Pour vous peut-être pas, mais pour moi… comme vous m'avez manqué mes canards en sucre d'orge! Alors? racontez-moi, vous n'avez pas été trop méchant? Votre capitaine a été fier de vous? S'il ne l'a pas été, c'est qu'il est aveugle. Cela m'étonne d'ailleurs que vous ne soyez toujours que de simples matelots. A sa place, je vous aurais promu…

- Mais maman, la coupa Fred, qui te dit que nous n'avons pas été promu? Tu ne nous a pas laissé placé un mot depuis tout à l'heure…

- Hein? Il vous a promu? Je disais bien que ce capitaine était très bien. Il est…

- C'est pas ce que j'ai dit, maman.

- Comment ça, mon canari des îles?

- On n'est toujours que de simples pirates… répondit George.

- N'emploie pas ce mot, mon poussin, tu sais que je n'aime pas ça… Alors comme ça, le capitaine ne vous a pas donné de poste mieux placé? je peux aller lui en toucher deux mots, hein? Et s'il vous maltraite, je m'en vais lui… hé! mais pourquoi te moques-tu de moi, Fredinouchet?

- Ne m'appelle pas comme ça, s'il te plait.

- Pourquoi? Tu préfères Fredidi?

- Ne m'appelles pas, c'est mieux.

- Roooh! On ne parle pas comme ça à sa maman. Je ne dis rien pour cette fois parce que vous venez d'arriver mais…

- Oui, oui maman, l'interrompit George. On y va?

- Bien. Je vous ai préparé un gâteau comme vous l'aimez.

- Tu nous as déjà préparé un gâteau? demanda George.

- Voyons! Tu sais bien que j'en fais tous les jours, en espérant que vous allez arriver… Et sinon, vos amours? Quand est-ce que vous vous trouvez une femme et que vous vous installez à terre pour fonder une famille?

- Soupir," firent-ils en même temps.

Ambre riait toute seule devant la mine déconfite mais légèrement amusée des jumeaux et devant les manières excentriques de leur mère. Elle faisait de grands gestes et des onomatopées ridicules pendant qu'elle babillait. Ambre vit les jumeaux échanger un regard et dans la seconde suivante, ils donnèrent chacun le bras à leur maman qui continuait à les inonder sous des flots de paroles et l'entraînèrent dans les ruelles étroites. Les groupes de pirates qui s'étaient assemblés autour du curieux trio se dispersèrent en rigolant, pour s'abandonner aux attractions qu'offrait Tortuga.

Bon. Qu'est-ce que je fais moi? Je vais recoudre mes chemises près de la figure de proue en attendant qu'ils reviennent? …je sens je vais m'amuser comme une folle… je m'ennuie d'avance!

Ambre répugnait à descendre dans le dortoir pour chercher ses affaires et se mettre à la couture. Elle qui avait rêvé de visiter Tortuga et d'en apprendre plus sur les pirates était clouée sur l'Ecumeur pour un bon bout de temps. Avec un énorme soupir d'exaspération, elle se raccouda lourdement sur le bastingage dont elle venait de se décoller et détailla avec attention les quais et ses tavernes miteuses et bruyantes.

Le terrible pirate Roberts sortit de sa cabine, suivi de son fidèle second.

"- Je vais voir notre cher monsieur Labeillye pour lui montrer quelques échantillons de notre récolte et en tirer un bon prix, en espérant que son adorable femme ne soit pas là.

- Bien mon capitaine. Avez-vous encore besoin de moi et de mes compétences ou puis-je aller me liquéfier le cerveau avec quelques litres de rhum et une ou deux donzelles?

- Vous pouvez disposer. Je ne voudrais pas vous détourner des… joies incontournables qui accompagnent le retour d'un marin au port…

- Mon capitaine est trop bon.

- Je sais. Ca me perdra un jour."

Roberts commença à descendre l'escalier qui menait sur le pont quand une quinte de toux impromptue de son second le fit se retourner.

"- Vous désirez quelque chose monsieur Korp?

- Heu… ma paie serait utile pour… satisfaire aux distractions des tavernes de Tortuga.

- Ah oui, j'avais oublié. Sur la table de ma cabine. Sur ce, amusez-vous bien."

Korp eut un petit rire.

"- Je n'y manquerais pas.

- Je n'en doute pas."

Roberts finit de descendre les dernières marches et se retrouva sur le pont. Il s'avança de la petite passerelle de son éternelle démarche de félin, s'arrêta devant, resserra sa ceinture et réajusta son épée. Il s'apprêta à quitter l'Ecumeur quand il aperçut Ambre, accoudée au bastingage.

"- Ambre?"

L'interpellée se retourna et fut légèrement surprise de voir son capitaine. Elle ne le voyait que rarement et il ne lui adressait la parole que plus rarement encore. Elle mit quelques secondes pour répondre en bafouillant.

"- Oui mon capitaine?

- Vous ne descendez pas à terre?

- Je… les jumeaux m'ont dit que ce n'était pas prudent d'y aller toute seule et comme ils sont avec leur mère et que les autres sont…

- Partis se distraire dans cette charmante citée là où tu ne peux pas les accompagner, tu restes à bord.

- Ca résume très bien la situation.

- Bien… Ambre?

- Oui?

- Je sais que ça va te sembler hors de propos, mais… est-ce que tu t'y connais un peu en produits exotiques?

- Heu… un peu. Ma mère s'habillait à la dernière mode et voulait que je sois toujours présente quand elle recevait des marchands ou des livreurs qui lui apportaient ce dont elle avait besoin…

- Je crois que tu es la personne dont j'ai besoin. Que dirais-tu de venir avec moi?

- Comme vous voudrez, mon capitaine.

- Alors en route, petit mousse!"

Ambre, quoique un peu surprise, rejoignit Roberts rapidement d'une démarche raide. Roberts la dévisagea d'un œil critique un bref instant puis lui demanda:

"- Tu n'aurais pas une chemise moins… enfin, plus convenable? Celle-ci est vraiment…

- Avec celle-ci, je n'en ai que deux autres qui sont dans un état encore plus pitoyable: ce sont les seules que Trévor a trouvé qui m'allait à peu près…

- Mouais. Je crois qu'il va falloir te trouver quelque chose de mieux à te mettre sur le dos. J'ai une réputation à tenir, ajouta-t-il avec un clin d'œil.

- J'agresserai les jumeaux à leur retour.

- Plutôt leur mère, c'est une excellente couturière. Maintenant allons-y, nous n'avons pas toute la nuit et les négociations risquent d'être longues."

Roberts s'avança sur la passerelle, Ambre sur ses talons. Ils longèrent les quais un bref moment puis le capitaine se dirigea sans hésiter dans une ruelle sombre et étroite. L'air y était nauséabond à cause des détritus qui y traînaient. Le sol de terre battu était glissant et Ambre manqua à plusieurs reprises de tomber dans la boue avec toute la grâce et l'élégance possible. Roberts marchait à grands pas et la jeune fille était obligée de courir par moment si elle voulait rester à sa hauteur, ce qui augmentait encore plus ses chances de se rétamer par terre. Ils marchaient en silence et Roberts avait l'air tendu. Sa main frôlait souvent la garde de son épée et Ambre pouvait voir sa fine moustache noire frétiller quand un éclair d'appréhension traversait ses yeux sombres.

- J'espère qu'on va pas se faire détrousser au détour d'une de ces attrayantes ruelles…

- C'est vrai, ça. A quoi peut bien servir le plus terrible pirate des Caraïbes si même lui peut se faire poignarder dans un coin sombre par un ivrogne?

- Je suis d'accord.

Ils arrivèrent sur une petite place baignée de soleil. Quelques palmiers bien entretenus y poussaient et faisaient de l'ombre aux rares personnes qui digéraient tranquillement leur repas de midi. Devant eux s'ouvraient quelques rues plus larges et moins puantes qui redescendaient vers la mer. Roberts s'engagea dans l'une d'entre elles, toujours suivi d'Ambre. Ils bifurquèrent à plusieurs reprises, descendirent un escalier, traversèrent une autre place, puis dévalèrent un autre escalier. De temps à autre, au dessus des toits de tuiles ou de chaume selon les maisons, Ambre apercevait les hautes maisons de pierres blanches qui se rapprochaient.

- Roberts a pas intérêt à m'oublier tout à l'heure, sinon je retrouverais jamais les quais…

- Tu sais que si tu suis la plage, t'y arriveras forcément?

- Grrr.

- Encore faut-il que tu longes la plage dans le bon sens…

Roberts s'arrêta soudain et se retourna vers Ambre. Celle-ci, toute accaparée à regarder où elle mettait les pieds pour éviter les crottes de chien Je hais les villes! et à sa discussion passionnante avec sa conscience lui rentra allégrement dedans.

"- Tu pourrais regarder où tu vas!

- Désolée.

- Ca passe pour cette fois, mais que je ne t'y reprennes plus.

- Bien mon capitaine.

- Brave petite."

Roberts sembla soudain se souvenir pourquoi il s'était arrêté au milieu de la rue et il poursuivit sur un ton de conspirateur.

"- Ma petite Ambre, au cas où tu ne l'avais pas deviné, nous allons chez mon revendeur. Alors je te donne quelques petits conseils à suivre à la lettre."

Il attendit qu'Ambre acquiesça gravement avant de continuer, même si celle-ci ne voyait pas très bien où il voulait en venir.

Toujours dire oui quand on ne sait pas de quoi il parle…

"- Surtout tu ne dis rien, sauf si je te parle où s'il t'interroge. Tu restes la plus discrète possible et tu ne touches à rien.

- Oui, mon capitaine.

- De plus, si tu es là avec moi, ça n'est pas par pure bonté d'âme. Je vais avoir besoin de ton avis sur les prix qu'il va me proposer. Je connais grosso modo la valeur des choses mais ce monsieur Labeillye a un don pour faire des bonnes affaires sur mon dos.

- Comment puis-je vous aider, mon capitaine?

- Tut tut, laisse moi finir. Si ce qu'il me propose est dérisoire, tu te… grattes le nez.

Heing?

- Si ça te semble correct, tu croises les bras. D'accord?

- Je… je vais faire de mon mieux. Mais je ne suis pas sûre que…

- Taratata! Je suis sûr que tu vas te débrouiller."

S'il le dit…

Ils repartirent et Ambre fut de nouveau obligée de courir derrière Roberts pour suivre le rythme. Elle répétait dans sa tête ce qu'elle devrait faire quand elle découvrit soudain un bug dans le plan de son capitaine.

"- Mon capitaine, l'appela-t-elle doucement.

- Que veux-tu mon enfant?

Mais comment c'est'y qu'il m'appelle?

- Heu… je voulais savoir comment que je pourrais vous donner un avis sur le prix si vous n'en avez aucune idée…

- C'est une bonne question ça… Tu n'as qu'à me le faire savoir en… baissant le pied ou en le montant si d'après toi ce que je dis est trop cher ou non.

- Bien mon capitaine.

- As-tu d'autres brillantes idées?

- Heu… pas pour le moment.

- Tant pis. On fera sans. Maintenant dépêchons-nous si on ne veut pas qu'il nous garde à dîner… j'ai horreur de sa femme… si tu savais comme elle pue de la gueule.

On va le croire sur parole.

Roberts repartit à grande foulée et Ambre qui avait cru qu'il ne pourrait pas aller plus vite se trompait lourdement. Elle dut se mettre à courir vraiment en espérant que la maison du revendeur n'était plus très loin. Moi qui déteste courir!

Roberts avait du se tromper de route car il grommelait dans sa moustache et Ambre reconnut plusieurs fois le même escalier qui menait sur une petite place. Ils étaient passés plusieurs fois devant mais sans jamais arriver par la même ruelle. Mais qu'est-ce qu'il nous fait là?ça fait plus d'une décennie qu'il parcourt les mers et il connaît toujours pas Tortuga? Ambre commençait à s'essouffler et avait un point de côté. Elle marmonnait dans ses cheveux blancs (à défaut d'une barbe) contre son capitaine qui n'était pas foutu de retrouver son chemin et qui la faisait courir par dessus le marché. Et soudain, elle vit un sourire illuminer le visage anguleux de Roberts et il s'engagea dans une rue qu'ils n'avaient pas encore visiter.

Au bout d'une dizaine de minutes, ils aperçurent enfin au bout de la ruelle les maisons blanches qui se détachaient nettement sur le turquoise de l'océan. Ambre soupira de contentement et continua à trottiner derrière son capitaine.

Je vais enfin arrêter de courir comme un chien derrière son maître et poser mes fesses quelques part… les gens doivent me prendre pour une demeurée à courir comme ça… et, ô joie, je ne suis pas encore…

SWIIIP… SPLARF

tombée.

- C'est pas toi qui disais que tu voulais poser tes fesses quelque part?

"- Ambre! Ne traîne pas!

- J'arrive mon capitaine!"

Ambre se releva en grognant sous le regard amusé de quelques passants et repartit à la suite du terrible pirate Roberts.

La pièce où ils se trouvaient était surchargée de meubles lourds et ouvragés, sombre et l'air était trop chaud. Des lourds rideaux rouges masquaient la lumière qui perçait difficilement à travers les vitres sales, ce qui rendait l'atmosphère de la pièce étouffante.

A peine Ambre avait-elle mis un pied dans l'immense pièce qu'elle s'était sentie mal à l'aise. Mais son capitaine y était entré sans l'ombre d'un doute dès qu'il avait pénétré dans la grande bâtisse et elle avait du le suivre. Roberts s'installa dans un monstrueux fauteuil de cuir rouge sang, avait sorti une pipe en terre et avait commencé à relâcher des ronds de fumée jaunâtre vers le plafond qui était, comme on pouvait presque s'en douter, peint en rouge et or.

Ils n'eurent pas à attendre longtemps quand arriva, par une petite porte au fond de la salle, un petit bonhomme chauve et très rondouillard. Ses petits yeux renfoncés dans leurs orbites, son nez de cochon tout rouge et ses lèvres à peine dessinées, le tout jetés sur un visage rond et rose ne revinrent pas du tout à Ambre, qui le trouva immédiatement antipathique. Elle réprima une grimace de dégoût et se plaça à côté du fauteuil où était posé Roberts et attendit que la discussion commence. Le petit homme fit un grand sourire à Roberts qui se contenta de lui adresser un faible signe de tête en réponse tout en envoyant un énorme rond de fumée rejoindre les précédents au plafond.

"- Comment allez-vous mon cher Roberts? lança joyeusement le petit gros. Ou PGCD pour Petit Gros Con et Débile, comme l'avait surnommé instinctivement Ambre en son for intérieur.

- Bien." Roberts rejeta un nouveau rond de fumée.

Et un point pour Roberts! en bon pirate, il ne s'intéresse pas à la santé du PGCD… Brave petit.

Pas le moins du monde désorienté par un manque d'enthousiasme si marqué, le petit gros s'assit dans un fauteuil en face de son invité. Laissa tomber sa lourde et grasse carcasse franchement désagréable à regarder serait plus exacte.

Roberts se contenta de lancer des ronds de fumée un peu partout, et peut-être spécialement sur le petit gros qui toussait tellement qu'il menaçait de cracher tripes et boyaux, en attendant que son hôte parle le premier. Il fit néanmoins un effort et relâcha sa fumée à côté, soit par pitié, soit parce qu'il ne désirait pas recevoir le contenu du ventre proéminent qui tressautait désagréablement devant ses yeux sur ses bottes fraîchement cirées. Roberts laissa échapper un soupir d'exaspération que même un sourd muet aveugle aurait remarqué mais ne dit mot et cracha un nouveau nuage de fumée. Son hôte, le petit et rondouillard monsieur Labeillye, craqua le premier.

"- Mon cher Roberts, que me vaut cette visite impromptue? demanda d'une voix grinçante.

- Mais c'est pas possible! Il est petit et chauve! Il les accumule!

- T'as oublié gros, très laid et avec une voix de crécerelle…

- Merci.

- A votre avis? Je ne viens que pour affaire.

- Le contraire m'eut étonner. M'enfin. Passons, voulez-vous?

- Je ne demande que ça."

Et bam dans ta gueule!

Le PGCD resta choqué quelques secondes avant de reprendre ses esprits.

"- Et que me proposez-vous, cette fois?

- Ceci," répliqua Roberts d'un ton froid en lançant sur la table basse une sacoche de cuir. Le rondouillard petit bonhomme se précipita dessus et resserra ses petits doigts courtauds et boudinés autour de la bourse de cuir comme un chien sur sa gamelle. Il dénoua les lacets le plus rapidement possible et retourna le sac au dessus de la table pour la vider de son contenu. Des échantillons de soie en tombèrent, accompagnés de quelques fioles d'huile parfumées qui roulèrent sur le bois poli en s'entrechoquant. De petits sachets d'épices les rejoignirent bientôt. Les yeux porcins de Labeillye brillèrent de cupidité.

Ce personnage est tout ce qu'il y a de plus méprisable. Et faut dire que le narrateur n'en rajoute pas du tout du tout.

Le PGCD examina les produits qu'on lui présentait quelques instants avant de relever ses yeux bleus gris où luisait le plaisir anticipé de la bonne affaire et des distractions qui en découlait. Ambre en fut écœurée. Leur hôte se redressa et s'enfonça profondément dans son fauteuil. Il se gratta le menton d'un air distrait, ce qui agita son double meton, et laissa son regard dériver pendant qu'il réfléchissait au prix qu'il allait proposer. Ses petits yeux enfoncés dans leurs orbites se posèrent sur Ambre et se promenèrent sur son corps d'enfant en insistant sur ses futures courbes. Ambre se sentit rougir et se retint de lui coller sa main dans la figure. Son capitaine lui en voudrait certainement si elle déchiquetait son acheteur potentiel…

Pendant qu'elle envisageait toutes les possibilités de lui faire avaler ses petits yeux vicieux A la vinaigrette? au piment rouge? a la crème? ou bien avec des pâtes et des œufs? Le futur supplicié reprit d'un ton mielleux.

"- Je vous offre, pour la soie, 15 pièces d'argent par rouleau. 5 par jarre d'huile, idem pour les épices."

Roberts ne répondit rien et se lissa la moustache en ayant l'air de réfléchir. Il se tourna légèrement vers Ambre qui eut soudain une envie furieuse de se gratter le nez. Roberts se mit alors réellement à cogiter sur un prix convenable. Il resta silencieux quelques minutes avant de dire à son hôte:

"- Cela me semble bien peu. Je dirais plus… 30 par rouleau de soie, 15 par jarre d'huile et… 10 pour les épices."

Leur hôte eut un petit hoquet de surprise. Il ne dit rien tandis ses petits yeux porcins allaient d'un objet à l'autre. Il leva son regard vers le capitaine et déclara:

"- Je suis d'accord pour 10 pièces d'argent pour les épices mais vous exagérez pour le reste. Je veux bien vous en offrir 20 par rouleaux et… disons 7 pour l'huile."

Roberts répondit par un grognement et se renfonça dans son fauteuil. Son regard dériva sur les pieds d'Ambre, tout ce qu'il y a de plus crasseux, il faut l'admettre. Ambre leva le pied. Son capitaine fit mine de réfléchir encore quelques instants avant de dire.

"- 28 par rouleaux et 13 par jarres d'huile.

- 22 et 9."

Ambre releva son pied.

"- 26 et 12.

- Mon cher Roberts, à ce prix-là, je ne suis pas sûr de faire des bénéfices suffisants pour justifier les risques que je cours.

- Sans nous, vous ne feriez pas de bénéfices.

- Certes, mais sans moi, vous ne vendriez pas vos marchandises.

- 26 et 12.

- C'est moi, ou vous n'avez pas baissé votre prix?

- C'est vous.

- Ah. Disons 23 et 10."

Encore une fois, Roberts laissa ses yeux se balader vers les pieds d'Ambre. Celle-ci le leva un peu.

"- 25 et 12. Je ne descendrais pas plus bas pour l'huile.

- Hum… d'accord pour l'huile. 23 et 15 pièces de cuivre par rouleau."

AIEEEUUH ! j'ai une crampe!

Le capitaine de l'Ecumeur jeta un bref coup d'œil à Ambre qui levait toujours le pied.

"- 24 et 20 pièces de cuivre.

- 23 et 20 pièces de cuivre."

Foutue crampe! J'arrive plus à baisser mon pied!

Roberts se tritura la moustache et, de nouveau, regarda vers la jeune fille.

"- 24 et 15."

Le PGCD commençait à suer à grosses gouttes. D'habitude, il était assez persuasif et tirait toujours un maximum d'avantages de ce genre de marchandages. Mais aujourd'hui, Roberts n'était pas très coopératif pour se faire rouler et cela commençait à l'énerver.

"- 23 et 50. C'est mon dernier prix.

YAHAAAA! J'ai réussi à bouger un orteil! Je vais réussir à le reposer par terre!

- 24 et 10, continua Roberts d'un ton indifférent.

- Je veux bien monter à 24, mais je ne vais pas plus loin.

- Vous pouvez bien rajouter 5 pièces de cuivre par rouleau. Vous n'êtes plus à ça près, fit Roberts avec un demi-sourire, après avoir jeté un dernier coup d'œil à Ambre qui désespérait à faire partir sa crampe qui l'empêchait de reposer son pied alors qu'elle l'aurait fait volontiers à partir du"23 et 20".

- Bien. J'accepte. Vous n'avez jamais été aussi dur en affaire qu'aujourd'hui.

- Hin! Hin! Remettez-vous vite, poursuivit-il. je risque de repartir à la pêche très prochainement.

- Bien. Permettez-moi de vous raccompagner à la porte. Ma femme s'est absentée quelques jours et sera certainement déçue de ne pas avoir pu vous garder à dîner.

- En effet, c'est dommage, répondit Roberts, qui cachait difficilement sa joie."

Les deux hommes passèrent devant et Ambre les suivit docilement. Arrivés à la grande porte en pin sculpté, le PGCD et le capitaine se firent face. Ambre se plaça deux pas derrière son capitaine en boitillant légèrement. Elle veut pas partir cette conne!

"- Ne vous faîtes pas égorger au coin d'une de ces sombres ruelles, cher ami.

- J'y veillerai, ne vous en faîtes pas."

Roberts s'apprêta à partir et à couper court à cette discussion qui commençait à lui taper sur les nerfs quand le petit gros toussota pour attirer son attention. Grognant dans sa moustache, Roberts se retourna avec grâce. A contre cœur, Ambre fit de même. Elle voulait rentrer sur l'Ecumeur, se poser sur la rambarde près de la figure de proue et attendre que les jumeaux reviennent. Ce type qui agitait ses doubles mentons pour attirer l'attention de son capitaine l'énervait au plus haut point.

"- Que désirez-vous? grogna Roberts, en essayant de masquer le mépris de sa voix.

- Heu… je pourrais monter le prix de, voyons… 2 pièces d'argent par article, si…

- Si? demanda Roberts, qui craignait un peu ce qui allait suivre mais curieux malgré tout.

Le PGCD avait l'air assez mal à l'aise, mais il continua malgré tout, après une grande inspiration.

- Si vous me laissiez votre… mousse pour la durée de votre séjour à terre.

Roberts ouvrit des yeux ronds comme des billes. Il s'attendait à tout mais pas à ça.

Broaf. Si ça l'amuse d'avoir un gamin pour faire les tâches ménagères…

Roberts examina le petit homme qui se triturait les mains, en attendant la réponse de son client. Ses petits yeux brillaient de perversité et regardaient Ambre en biais.

Minute. Le mousse, c'est moi.

Ambre regarda son capitaine et le PGCD tour à tour. Roberts avait le visage fermé et le revendeur au physique particulièrement disgracieux lui jetait des regards qui en disaient long.

Mais c'est quoi ces regards?

Roberts trancha le silence un peu tendu par une voix glaciale.

"- Je ne suis pas sûr que votre femme apprécierait…

- Cela… ça ne la dérange pas.

Tilt

- De plus, je croyais que vous aviez plus un penchant pour les jeunes garçons…

- Ah… vous avez entendu cette rumeur…

Laissez moi le tuer.

- Qui à Tortuga ne connaît pas vos… goûts pour ce genre de pratiques? continua Roberts d'un ton réfrigérant.

Le petit homme rondouillard eut la décence de rougir et de bafouiller un: "Ravi d'avoir fait affaire avec vous." avant de se retourner et de rentrer dans sa grande bâtisse.

Roberts ricana et s'apprêta à quitter cette demeure. Il s'avança jusqu'au portail, fit jouer le loquet et se retourna. Ambre se tenait droite comme un i, plantée au milieu du jardin, les doigts crispés sur le manche de son couteau de marin. Il sourit et siffla pour attirer son attention. Ambre refoula ses idées de vengeance et rejoignit son capitaine. Il la laissa passer devant lui et referma le portail. Ils se dirigèrent vers la ville et pénétrèrent de nouveau dans les ruelles fétides. Roberts flânait et regardait dans les échoppes, ce qui fait que Ambre n'avait pas de mal à le suivre. Ils gagnèrent une partie de la ville moins fréquentée et Roberts ralentit suffisamment pour qu'Ambre puisse marcher à sa hauteur. Ambre avait le visage fermé et restait silencieuse. Roberts ne dit rien non plus jusqu'à ce que la jeune fille prenne la parole.

"- Il a le droit de faire ça?

- Quoi ça?

- Et bien de…

- Ah ça? oui, bien sûr! Nous sommes des pirates, sans foi ni loi.

- …

- Ne t'en fais pas: je suis peut-être un pirate mais j'ai quand même des principes. Et qui plus est, tu m'as sauvé la vie la dernière fois, et ce n'est pas le genre de chose que j'oublie facilement.

- … merci.

- Mais de rien, ça m'a fait plaisir. Et en plus j'aime pas ce type.

- Moi non plus.

- Je veux bien l'admettre."

Ils retombèrent dans le silence. L'après-midi tirait à sa fin et l'air commençait à tiédir. Ils remontèrent dans les profondeurs de la ville et croisèrent quelque uns des marins de l'Ecumeur complètement ivres et accrochés, pour certains, au bras d'une putain rencontrée dans une taverne. Ils saluèrent gauchement leur capitaine et continuèrent leur route. Ils continuèrent leur marche silencieuse pendant un moment. Ambre jeta de brefs coups d'œil à son capitaine de temps en temps. Il ne cessait de caresser sa moustache. Il a quelque chose à cacher ou quoi?

"- Ambre?"

Elle leva ses yeux de miel vers lui. Là. Il se décide.

"- Je voulais savoir si… tu voulais rester parmi nous."

Elle ne répondit rien et Roberts poursuivit.

"- On a tous vu comment tu as réagi après que tu ais tué ce type. Je comprendrais très bien que tu ne veuilles plus tuer de personnes ou que même la vie du sang te répugne… mais nous sommes des pirates. On ne peut s'arrêter de faire ce que nous sommes, même pour tes beaux yeux. Et de plus, on ne peux te garder si tu ne peux te rendre utile et faire ton boulot de pirate."

Ambre s'apprêta à protester mais Roberts l'interrompit.

"- Ce que tu fais, tu le fais bien, mais un autre pirate pourrait le faire. Et cela ferait une bouche de moins à nourrir. Sur de grands trajets, ça peut faire la différence. Alors je te laisse réfléchir. On peut te déposer où tu veux dans les environs, ou tu peux rester avec nous, à condition de devenir un vrai pirate."

Ambre détacha son regard de son capitaine et regarda droit devant elle. Elle resta silencieuse et Roberts ne dit rien non plus, la laissant réfléchir. La jeune fille contemplait les maisons à l'enduit jauni et crasseux. Ce n'était pas l'endroit dont elle rêvait mais elle se sentait libre pour la première fois de sa vie. Et elle ne savait pas si, maintenant qu'elle y avait goûté, elle allait pouvoir se passer de la vie à bord de l'Ecumeur, même si elle savait à quoi elle devrait se résoudre pour y rester. Elle soupira, prit une inspiration et demanda:

"- Qui va être le pauvre bougre chargé de m'apprendre à manier une épée?"

Roberts éclata de rire et lui ébouriffa les cheveux.