et voilà, un nouveau chapitre pour ma lydim's. la suite arrivera bientôt...

Chapitre 6:

Rencontre folklorique

Tortuga. Enfin! Ca me manquait. Les doux parfums de pourriture du quai, ses tavernes sombres et humides, ses putains gloussantes trop maquillées… De vraies poules… Vivement qu'on reprenne la mer. Le jeune homme aux pensées à peine cyniquesse détourna de la vue de la cité pirate et gagna les haubans pour aider les autres marins aux manœuvres d'accostage. Les voiles claquaient au vent, les planches goudronnées du Grand Fourbe grinçaient joyeusement, comme si le navire lui-même était impatient de mouiller dans les eaux putrides du port de Tortuga.

Le jeune homme grimpa lestement sur la vergue soutenant la pesante voile du perroquet de misaine et entreprit d'aider les trois marins suant et soufflant à la remonter. Ses longs cheveux noirs noués en une natte tressée de rubans rouges lui donnaient un air sévère et ses yeux gris acier balayaient le pont grouillant d'activité en dessous de lui. Il avait un visage long et anguleux, les pommettes hautes et des yeux en amandes. Il ressemblait beaucoup à son père, les cicatrices en moins. Car bien sûr, vous avez deviné que ce morveux n'était autre que le fils du terrible pirate Roberts.

La voile fut bientôt hissée à une hauteur convenable pour entrer dans le port en fanfare sans toutefois s'échouer lamentablement sur les quais. La vigie cria soudain aux hommes sur le pont:

"-Prévenez le capitaine: l'Ecumeur est à quai!"

Un marin au corps maigrelet et dégingandé abandonna sa tâche et se précipita vers le château. Il frappa deux coups secs à la porte de la cabine du capitaine. Un "QUOI!" franchement sec lui indiqua qu'il pouvait rentrer, mais à ses risques et périls. Le forban entrouvrit la porte et glissa la tête par l'embrasure.

"- Excusez moi de vous déranger capitaine, mais l'Ecumeur est amarré à quai."

Le capitaine Jack se leva, un sourire joyeux sur les lèvres.

"- Cool! Je ne me saoulerai pas tout seul!"

Le marin eut un petit rire forcé et sortit prestement reprendre sa tâche. Le capitaine du Grand Fourbe roula ses cartes, les rangea soigneusement dans son coffre et le ferma à double tour avant de glisser la petite clé de bronze autour de son cou. Cela fait, il lissa ses cheveux et sa barbe taillée en pointe, rentra sa chemise et sortit sur le pont de son bâtiment. Il prit une grande inspiration, ce qu'il regretta aussitôt. Il plissa le nez d'un air dégoûté. La bonne odeur d'embruns du large était déjà remplacée par les odeurs de cuisines et les tanneries installées près du rivage, au nord de la ville. Son second, un solide gaillard dégarni sur le dessus, le rejoignit et attendit ses ordres. Jack resta silencieux pendant quelques instants avant de dire:

"- Rappelle-moi de ne plus passer si près de ces côtes."

Le second fut secoué par un rire gras et sonore et répondit entre deux hoquets:

"- Bien mon capitaine.

- Où est Wulfran?

- Pfiout.

- C'est pas la réponse que j'attendais.

- Je ne sais pas capitaine.

- Et bien cherche-le!

- Bien capitaine."

Le second apostropha un pirate qui passait à proximité.

"- Et toi!"

L'interpellé fit un bond impressionnant et manqua de se rétamer sur le pont, tant il fut surpris par la puissance de la voix du second.

"- Il fut un temps où j'avais des tympans," râla Jack à l'adresse de son second. Celui-ci eut une moue qui montrait bien qu'il ne se sentait coupable en aucune façon.

"- Fais au moins semblant d'avoir des remords, répliqua Jack d'un ton tranchant.

- Désolé capitaine."

Le pirate interpellé attendait, l'air légèrement inquiet et ne comprenant pas ce qui se passait.

"- En plus, poursuivit le capitaine, ça, je suis capable de le faire tout seul."

Le second se retourna vers le forban, toujours aussi stressé, et rugit de sa voix de baryton.

"- As-tu vu Wulfran?

- Heu… il était dans les haubans y'a pas cinq minutes.

- Bien. Trouve-le et dis-lui de venir.

- A vos ordres.

- Ils sont obéissants quand même, dit Jack avec un sourire mauvais, ses yeux bleus réduits à deux fentes.

- Hé! hé!"

Qu'est-ce qu'ils me veulent encore? pensa Wulfran, après que le pirate encore tremblant lui ai rapporté les faits. Et qu'est-ce que c'est que ce pirate à la manque qui tremble devant ses propres camarades? Wulfran soupira en se relevant et se traîna jusqu'au mât. Il se saisit d'une corde et se laissa glisser jusqu'au pont. Il se posa sans douceur sur le pont, se frotta les mains irritées par la corde rugueuse sur son pantalon rayé et gagna le gaillard d'arrière où se tenait Jack et son second.

"- Vous vouliez me voir capitaine?

- Tu sais que c'est une question stupide?

- …

- Comme tu le sais sûrement, poursuivit Jack avec son habituel sourire moqueur, l'Ecumeur est à quai. Je te laisse donc libre le temps du séjour de ton père à Tortuga, sauf si j'ai besoin de toi, ce dont je doute.

- Merci capitaine.

- Mais de rien, tout le plaisir est pour moi.

- C'est vrai que vous avez du mal à vous débarrasser de moi…

- A qui le dis-tu! Enfin bref, passe dans ma cabine tout à l'heure que je te donne ta paie.

- Bien capitaine.

- En attendant, va aider les imbéciles qui n'arrivent pas à replier correctement la voile de foc."

Wulfran se retourna et leva les yeux vers les marins qui s'escrimaient contre la voile sur le beaupré. Il ne put retenir un petit rire. Pathétique. Puisil s'en fut les rejoindre à grand pas et se rendre aussi ridicule qu'eux.

Le Grand Fourbe fendait lentement les eaux verdâtres du port de Tortuga et commençait les manœuvres d'accostage. Les amarres furent lancées et attachées, et enfin le Grand Fourbe s'immobilisa. Les dernières voiles furent remontées et un désordre indescriptible submergea alors le pont. Le capitaine Jack dut hurler pour imposer le silence.

"- DITES ! C'EST PAS UN PEU FINI CE BORDEL ! VOUS VOUS CROYEZ OU ?"

Le silence se fit peu à peu. Mieux valait ne pas trop énerver le capitaine Jack qui, sous son apparence de gentil bonhomme à l'humour pourri, n'en était pas moins un terrible pirate sanguinaire et sans pitié, même pour son équipage.

"Bien, poursuivit-il. Maintenant que vous êtes un peu plus réceptif, je vais désigner ceux qui resteront à bord pour garder le navire jusqu'à demain."

Là, tous les pirates rentrèrent la tête dans les épaules ou regardèrent ailleurs, l'air de dire "il ne me voit pas, il va peut-être m'oublier…", exactement comme quand un prof de physique que je ne nommerais pas (monsieur SNOUPS ?) demande s'il n'y a pas de volontaire pour aller corriger un exercice de thermo particulièrement chiant…

"- Je tiens à dire que ceux qui resteront auront une prime pour leur… dévouement."

Deux mains se levèrent.

"- Pire que des gamins, murmura-t-il pour lui-même. Bon, au hasard, le troisième groupe de quart."

Grognements rageurs.

"- Les autres, passer voir Igor pour avoir vos paies."

Jack fit volte-face et rentra dans sa cabine pour en ressortir quelques instants plus tard, son épée pendant à son côté et sa bourse soigneusement cachée dans un repli de son ample chemise, prêt à descendre. Il attendit que ses hommes soient tous descendus, à l'exception des malchanceux qui devaient rester sur le navire, et s'apprêta à emprunter l'étroite passerelle quand quelqu'un l'appela. Il se retourna et adressa son regard le plus noir à l'inconscient qui retardait sa visite aux tavernes et aux putes de luxe de Tortuga. Son expression changea du tout au tout quand il découvrit que l'inconscient n'était autre que Wulfran. Ce petit l'avait toujours fait craqué.

"- Que veux-tu?

- Heu… vous m'avez dit de passer vous voir tout à l'heure, alors, avant que vous ne disparaissiez…

- Ah oui, c'est vrai. Ta paie.

- Hé, répondit Wulfran en souriant.

- Suis-moi, avorton près de ses sous.

- Pour un pirate, c'est pas une mauvaise chose, si?

- Sale bête.

- Je prend ça pour un compliment.

- Tu peux."

Ils se rendirent dans la cabine du capitaine. Là, Jack ressortit sa petite clé et ouvrit son coffre. Il en sortit une petite bourse de cuir dont le contenu cliquetait agréablement aux oreilles de Wulfran. Tout le rhum que je vais m'enfiler! Jack la lui lança et le jeune homme la rattrapa au vol. Wulfran lança un "Merci, cap'taine!" avant de s'éclipser précipitamment.

"- Ah, ces jeunes!" soupira Jack avec son éternel sourire moqueur.

Peu de temps après, Wulfran se prélassait dans une taverne dans la ville basse, une chope de bière brune à moitié pleine (ou à moitié vide) posée sur une table de bois crasseuse. Aaah! Les délicieux parfums de Tortuga! Comment ai-je pu penser que cette ville ne me manquait pas? Il attrapa sa chope, la vida cul sec et la reposa bruyamment sur la table avec un rot. Il s'essuya la bouche sur le revers de sa manche et héla une serveuse à l'ample poitrine qui tressautait à chacun de ses petits pas. Celle-ci se dirigea immédiatement vers lui, en évitant soigneusement les marins trop ivres.

"- Que désirez-vous, charmant jeune homme? demanda-t-elle d'une voix aiguë, tout en se penchant vers lui pour lui offrir la vue de son décolleté.

- Une autre chope de bière, 'tite demoiselle," répondit-il avec un sourire charmeur et en s'amusant avec les cordons qui retenaient la chemise de la serveuse. Elle rougit en murmurant un "tout de suite." Wulfran lâcha les cordons et se calla confortablement sur sa chaise. La soubrette s'éloigna en tordant du cul comme une poule, mais sans les talons. Je maintiens ce que j'ai dit sur les pouffes de Tortuga…

La serveuse revint quelques instants plus tard en portant la chope remplie à ras bord du liquide brunâtre. Elle se repencha dangereusement en posant la chope sur la table. Tiens? Elle a encore desserré son corsage…

"- Ce sera tout? risqua-t-elle, avec un petit sourire qui en disait long. Wulfran attrapa de nouveau ses ficelles et l'attira vers lui. Sa joue frôla celle de la jeune fille, tout doucement, et ses lèvres remontèrent lentement le long de sa mâchoire jusqu'à l'oreille droite de la serveuse, qui tremblait nerveusement. Normal. Toutes les putes d'ici rêvent d'avoir le charmant fils du terrible pirate Roberts dans leur lit. Wulfran murmura alors d'une voix mielleuse.

"- Oui."

Il la lâcha brusquement et s'installa au fond de sa chaise confortablement sans la quitter des yeux. Il éclata de rire devant l'air déconfit de la jeune fille, qui fit brusquement demi-tour, les larmes au yeux. Raah! Que j'aime être méchant!

Wulfran ricana encore un moment avant de se rendre compte qu'il devait avoir l'air d'un imbécile à rire bêtement tout seul. Il saisit sa chope d'un geste mal assuré, la vida d'un trait et esquissa une grimace particulièrement disgracieuse après la dernière gorgée. Il la reposa avec toute la douceur qu'un éléphant aux pattes beurrées aurait pu réunir et leva la main à l'attention d'une autre serveuse.

"- S'il vous plaît, mam'selle!"

La femme s'avança vers lui avec assurance et lui demanda dans la plus parfaite indifférence:

Quoi? Mon charme naturel et surpuissant serait-il sans effet? … m'en fous, elle est moche!

"- La note, je suppose?"

Wulfran répondit par un grognement affirmatif.

"- Trois piécettes de bronze."

Wulfran fouilla dans une de ses poches et en sortit le compte. Na! Pas de pourboire! La serveuse récupéra les pièces et les fit disparaître dans la bourse attachée autour de sa taille et s'en fut servir un autre client sans un regard en arrière. Grognasse!

Le jeune homme se leva avec difficulté et se dirigea vers la sortie, non sans adresser un dernier sourire goguenard à la greluche de service qui lui renvoya un regard noir. Amateuse! IL ouvrit la porte et se retrouva dehors. Après l'atmosphère confinée et enfumée de la taverne, la lumière de cette fin d'après-midi l'éblouit. Il cligna des yeux plusieurs fois puis s'en fut d'un pas mal assuré dans les ruelles de Tortuga. Y'a pas idée de se saouler en milieu de journée!

Wulfran marcha ainsi au hasard de ses pas jusqu'à une petite place. Une fontaine se dressait au milieu d'un fouillis végétal pas du tout entretenu. Il se fraya un chemin jusque là, s'assit sur le rebord de pierre et s'aspergea le visage d'eau fraîche. Aaah! Ça va mieux! Il se redressa de toute sa haute taille et scruta les alentours. A part les murs de torchis des maisons environnantes, la vue ne portait nulle part. Zut! Wulfran haussa les épaules et emprunta la première ruelle qui descendait. Ca va être folichon de retrouver le port.

Trois quart d'heure plus tard, il tournait toujours en rond. Il s'était fait accosté plusieurs fois par des donzelles qui n'avaient encore trouvé de pirates pour la nuit et les avait envoyé paître, assez méchamment, faut-il le préciser. Wulfran grommelait dans son semblant de barbe de trois jours, quand il percuta un gamin au détour d'une ruelle.

"- Tu peux pas regarder où tu vas? grogna-t-il, furibond.

- Parce que tu peux pas regarder où je vais?" lui rétorqua le gamin d'un ton hargneux, mais assez haut perché dans les aigues.

Eh! Mais c'est pas une voix de mioche ça!

Wulfran baissa le nez vers le microbe qui se tenait devant lui et qui osait lui tenir tête. Il se retrouva face à une paire d'yeux ambrés flamboyants de colère. En effet, sous la couche de crasse et les cheveux blancs en bataille, Wulfran put reconnaître que c'était un tout petit bout de femme qui se tenait devant lui et non un de ces morveux dont Tortuga regorgeait.

"- T'as de la chance d'être une gamine et que je sois pressé, sinon je te passais l'épée en travers du corps."

Ambre pâlit, mais ne put s'empêcher de répliquer.

"- Ivre comme vous l'êtes, je doute que vous puissiez tenir votre épée."

Wulfran reçut l'affront comme un coup de point dans l'estomac. Que que quoi? Mais comment ose-t-elle? Il fit un pas en arrière, balbutia quelque chose de parfaitement inintelligible avant de dégainer son épée. Ambre recula, terrifiée par cet énergumène ivre mort qui brandissait son arme d'une main malhabile. Oups! Elle sentit soudain une main rassurante se posa sur son épaule.

"- N'agresse pas mon nouveau mousse, s'il te plaît," intervint Roberts.

Wulfran ouvrit des yeux ronds comme des billes. Bwahaha! On fait moins le malin devant le Terrible pirate Roberts, hein?

"- Pap… papa?" balbutia-t-il.

De de quoi? C'est son père? ooh la honte…

Le jeune homme avait l'air complètement perdu et regardait Ambre et Roberts tour à tour. Il ouvrait et fermait la bouche, comme un poisson hors de l'eau, à la recherche de mots qui ne venaient pas. Ouh qu'il a l'air fin! Puis finalement, il éclata:

"- Nan mais c'est pas vrai! Tu me refiles à ton pote pour qu'il m'élève parce que t'as soi-disant pas le temps ni l'envie de former de nouveaux pirates sans foi ni loi et que tu veux pas t'encombrer de gamins sur ton pont et qu'est-ce que je vois? Une gamine? Tu…

- Tais-toi!" rugit Roberts. Wulfran se tut et regarda par terre, honteux. Môman. Y'va me tuer… Même Ambre avait reculé devant la fureur à peine contenue de son capitaine. Roberts fixa durement son fils qui se recroquevillait en tachant toutefois de garder un semblant de dignité, puis il soupira.

"- Si tu as des reproches à me faire, je te prierais de le faire dans un endroit un peu plus adapté. Et je te signale que ce n'est pas en jouant le gamin orgueilleux comme tu viens de le faire que…

- Je suis désolé, le coupa Wulfran.

- T'as plutôt intérêt." Roberts se tut un moment avant de reprendre. "Et qui plus est, je ne te permet pas de m'accuser à tort."

Wulfran regarda son père dans les yeux, attendant une explication. Comme elle ne venait pas, il demanda en cachant son exaspération. Il est vraiment chiant quand il veut!

"- Tu peux t'expliquer? J'avoue que je ne suis pas tout, là…"

Roberts retint un sourire.

"- Redescendons sur les quais, je t'expliquerais en marchant." Il se tourna et fit un petit signe de tête à l'adresse d'Ambre, l'incitant à les suivre.

J'aime pas cette gamine.

Wulfran se maintint à la hauteur de son père sans difficulté, tandis qu'Ambre était encore une fois obligée de trottiner pour ne pas les perdre de vue.

Cette pensée était tout à fait innocente.

Le jeune homme se tourna vers son père et l'incita à s'expliquer mais toutefois sans abandonner son air furibond. Roberts poussa de nouveau un profond soupir. Son fils n'allait pas lui pardonner facilement.

"- Bon je l'avoue, j'ai un nouveau mousse qui est tout ce qu'il y a de plus une gamine sans expérience. Je comprend que tu m'en veuilles puisque j'avais dit que je ne prenais pas de mioches sur l'Ecumeur, mais j'avais pas franchement le choix: sur un des derniers bateaux qu'on a pillé, notre mousse, Peter s'est fait tué, une balle dans le dos.

- C'est triste, mais ça m'explique pas ce qu'elle fout là.

- La nouvelle de la mort de Peter t'émeut beaucoup, à ce que je vois.

- Paix à son âme. Tu développe maintenant?

- Ouais, donc. Une partie de l'équipage a plongé pour nous échapper…

- Ils ont préféré les requins?

- Tu me laisse finir?

- Désolé.

- Pendant que ces couards se sauvaient à la nage, y'en a une qui est restée et qui a tenu tête à Korp…

- Me dit pas que c'est elle qui l'a balafré!

- Si, justement. Bref, après l'avoir joliment défiguré, elle a sauté aussi pour rejoindre les autres.

- C'est assez con comme réaction…

- Broaf! Quand tu sais que tu va finir violée et assassinée, la noyade paraît beaucoup plus douce…

- Mouais, fit Wulfran avec un sourire mauvais.

- Bon, je continue. On a commencé à mettre les voiles, mais là, on se rend compte que le galion espagnol qu'on avait raté quelques heures plus tôt avait fait demi-tour pour porter secours aux autres abrutis. Du coup, demi-tour. On est bientôt qu'à quelques encablures derrière, mais la lune jouant à cache-cache, on ne le voyait qu'une fois sur deux. Et puis soudain, on entend un bruit inhabituel sur le pont.

- Si tu me dis que c'est la gamine, je…

- C'était elle. Elle a du confondre notre navire avec le galion.

- Elle est pas bigleuse?

- Tu sais… dans la nuit…

- Vas-y, prend sa défense, grogna Wulfran.

J'suis sûre qu'elle est bigleuse. Sinon, comment aurait-elle pu me répondre sur ce ton? Toutes les filles soupirent après moi… ça va pas être une exception, nan?

- Bon après elle a paniqué, et du coup, ô surprise, elle…

- S'évanouit?

- Bah non. C'est ça le pire.

C'était pas chez la comtesse de Bailli quand il avait du manger du pâté?

- Elle m'a piqué mon épée et elle était presque prête à tuer Korp.

- Naaan!

- Si. Du coup, quand on a réussi à la maîtriser…

- T'en rajouterai pas un peu là, par hasard?

- Juste un tout petit peu.

- T'arrête pas, je veux savoir comment ça fini.

- Je raconte bien les histoires hein?

- Je ne répondrais rien, au risque de te vexer ou bien de froisser mon amour propre.

- Hé! hé! Bon. Alors après ça, on avait plus franchement envie de la tuer. En plus, je crois que l'équipage aurait été capable de m'empêcher de le faire…

- Je ne dirais rien. »

Roberts ignora l'interruption.

« - Je lui ai donc proposé de rester avec nous, en tant que mousse. Si elle avait refusé, je pense qu'on l'aurait déposé quelque part où elle pouvait rentrer chez elle.

- Depuis quand tu laisses des survivants?

- Depuis que… heu… » Roberts s'interrompit un instant, ne sachant trop comment expliquer à son fils pourquoi il n'avait pas pu tuer Ambre. Wulfran lui lança un regard intrigué, avec un rien d'incompréhension. Le capitaine de l'Ecumeur prit une profonde inspiration et reprit. « Comment réagirais-tu si tu te trouvais face à une gamine issue de l'aristocratie française qui préfère mourir l'épée à la main? Encore, ça aurait été un capitaine ou un soldat, je dis pas, mais là… qu'est-ce que t'aurais fait à ma place?

- Heu…

Mais qu'est-ce que c'est que cette question piège ?

- C'est à peu près ce que je me suis dit. D'autant plus que je poursuivais toujours ce putain de galion espagnol et que j'avais d'autres chats à fouetter. Après coup, on a décidé de la garder, voir ce qu'elle donnait en tant que mousse en attendant de savoir ce qu'on en faisant.

- Mouais…

- Et comme elle se démerde aussi bien qu'un autre et que l'équipage l'aime bien…

- Vous l'avez gardée et ils eurent beaucoup d'enfants. Quelle charmante histoire !

- Je trouve aussi.

- Juste un truc : on vous a croisé après cette attaque. Et je pense que je me serais souvenu d'un visage aussi… insolite que celui-là. »

Roberts étouffa un rire coupable et manqua de s'étouffer. Boule de poils? Ambre en profita pour les rattraper et se plaça légèrement en retrait derrière son capitaine, pour pouvoir écouter la conversation. Sa quinte de toux passée, Roberts reprit:

« - Je ne t'ai rien dit parce que je ne voulais pas de scène à ce moment-là.

- Ca ne répond pas à ma question.

Ca me sidère. Même ivre, il reste perspicace… faut que je m'entraîne à faire la même chose !

- Diantre ! c'est pourtant vrai !

- Ne te fous pas de moi.

- Elle a fait du zèle en pleine tempête et bien sûr, elle est tombée malade.

- Comme c'est original. »

J'aime pas ce type.

Le duo père et fils demeurèrent silencieux, l'un ne montrant aucune émotion, l'autre ruminant sa colère et sa bière. Ils marchaient vite dans les ruelles encombrées de Tortuga, laissant la pauvre Ambre se débrouiller pour les suivre. Ils descendaient toujours et les odeurs nauséabondes du port leur parvenaient de plus en plus fortes. L'état des rues se dégradaient au même rythme que l'air. Ambre fut bientôt obligée de passer plus de temps à regarder où elle mettait les pieds qu'à chercher à suivre des yeux les deux silhouettes fines et souples qui s'enfonçaient inexorablement dans la foule qui s'écartait presque respectueusement sur leur passage mais qui se refermait avant qu'Ambre ait eu le temps de passer. Et ce qui devait arriver arriva : au détour d'une ruelle particulièrement bondée, elle les perdit de vue. Et ce n'était pas avec son pauvre mètre quarante qu'elle allait pouvoir les apercevoir.

Bah ça ! je le savais ! y'en a une qu'a pas de pot dans la famille. Après le mariage arrangé, les carnages, faut que je me perde dans un bled pirate complètement paumé et risquer de me faire piétiner par des pirates ivres morts. J'en rêvais. Bon bah…je crois que j'ai plus qu'à suivre la rue la plus odorante et j'arriverais peut-être au port.

Ambre avança le plus vite possible à travers la foule, se glissant comme une anguille entre les passants, jusqu'à arriver à un croisement. Elle se hissa sur la pointe des pieds pour tenter de voir où menaient les deux ruelles, mais celles-ci serpentaient entre les petites bicoques aux façades recouvertes de chaux et Ambre ne pouvait en voir le bout. Elle vota alors pour celle de droite.

Elle marchait maintenant depuis ce qui lui semblait des heures. Le soleil déclinait sur l'horizon et la sobriété des pirates faisait de même. Elle descendait toujours mais le port daignait toujours montrer le bout de son quai. Elle longeait désormais les murs, la tête rentrée dans les épaules, ses cheveux lui masquant le visage. Elle n'avait eu droit pour le moment qu'à des regards mauvais, méprisants ou vides, selon le degré d'alcool dans le sang, mais elle ne tenait pas à ce qu'un de ces forbans la prennent pour ce qu'elle était vraiment, c'est-à-dire une gamine perdue et terrifiée à l'idée de ce qu'il pourrait lui arriver. Et soudain, au détour d'une ruelle encore plus sinistre que les précédentes, elle aperçut l'océan. Avec au premier plan, les quais et les grands navires qui y étaient amarrés. Yahaaa ! Ambre redressa les épaules et repoussa d'un geste machinal les mèches de cheveux blancs (qui viraient au maronnasse) qui se balançaient devant son visage. Elle soupira de soulagement et repartit d'un bon pas. Elle voyait enfin le bout de son escapade dans les rues crados de Tortuga mais le destin semblait vouloir s'acharner sur elle (et accessoirement, le narrateur aussi). Un groupe de marins la percuta violemment en sortant d'une taverne et Ambre manqua de finir encore une fois dans la fange des rues de Tortuga. La jeune fille reprit son équilibre et lança un regard furibond aux forbans avant de se dire que ça ne lui avait pas franchement réussi précédemment et qu'elle devrait mieux rentrer sur l'Ecumeur avant de s'attirer des ennuis. Elle fit prestement volte-face et reprit sa route. Mais les pirates n'avaient pas l'air de vouloir la laisser partir comme cela. Une grosse paluche se posa brutalement sur son épaule et la força à se retourner. Le forban qui la maintenait était un géant au poitrail de taureau dont la chemise entrouverte laissait voir qu'il était bien velu. Vachement intéressant comme commentaire. Il avait un visage rond, rouge d'avoir trop bu, avec deux grands yeux marrons qui la fixaient avec surprise.

"- Ah bah ça alors!

C'est sûr, c'est toujours ce qu'on dit en me voyant.

- Eh, les gars! cria-t-il à l'adresse de ses compères. Venez voir ce que j'ai trouvé là!"

La demie douzaine de pirates qui venaient de sortir de l'auberge arriva en zigzaguant et forma un cercle autour d'eux. Ambre rentra la tête dans les épaules, apeurée. L'espèce d'ours qui l'avait arrêtée lui prit le menton entre son pouce et son index et la força à le regarder. Il l'examina des pieds à la tête, non sans mal: il commençait à faire sombre et il avait du mal à fixer son regard sans avoir la tête qui tourne.

"- Aurais-tu trop bu?" le cingla un de ses compagnons.

Le bonhomme répondit par un grognement méprisant avant d'ajouter.

"- Va prévenir les deux autres. Je crois qu'on va enfin pouvoir s'amuser."

Ambre ne put réprimer un frisson. Mille idées plus que déplaisantes traversèrent son esprit sur les manières de s'amuser des pirates quand ceux-ci rentrent au port.

"- Je veux bien aller les chercher, mais où ils sont? demanda l'un.

- Je crois qu'ils sont partis fouiller les étages."

Pour confirmer ses propos, un cri strident retentit et se répercuta dans la ruelle. Il fut bientôt suivi d'un:

"- Nan mais ça va pas ? Vous vous croyez où? cria une hystérique.

- Je suis désolé, je ne voulais pas vous déranger: je cherchais juste… répondit une voix étrangement familière.

- J't'en foutrais, moi, d'être désolé, rugit une voix d'homme, qu'Ambre sentait profondément énervé.

- Je comprend, mais croyez bien que j'en suis navré, continua la voix sur laquelle Ambre n'arrivait toujours pas à mettre un nom. Je vais vous laisser sur l'instant finir votre… affaire."

Ambre entendit des pas furieux provenant de l'étage et une porte claquer, ce qui fit trembler les murs de la misérable auberge. Les hommes autour d'elle s'esclaffèrent. Elle essaya discrètement de s'éclipser mais une main ferme la retint.

"- Oh la! pas si vite toi."

Zut.

"- Bon! Ils arrivent?" grogna un des forbans.

Ambre commençait sérieusement à baliser quand la porte de l'auberge s'ouvrit sur les deux personnes que les autres attendaient et celui qui était allé les chercher. Quelle ne fut sa surprise de reconnaître…

"- Fred! George!

- Ambre!" crièrent-ils dans un accord parfait.

Elle s'arracha à la poigne du marin qui la retenait et se jeta dans les bras des jumeaux. Ils lui frottèrent le crâne avec le point, comme ça fait bien mal, heureux de la retrouver.

"- Vous êtes mignons, fit ironiquement un des pirates.

- Merci de nous avoir aidé à la retrouver les gars, leur dit George. Vous pouvez finir de vider vos bourses…

Grognements et rires approbateurs.

Et, sans plus de cérémonies, ils se séparèrent. Ambre resta seule avec les jumeaux et ils se mirent en route vers l'Ecumeur. Ils firent trois pas en silence avant que Fred ne craque.

"- Nan mais t'étais où? On t'a cherchée partout!

- Je croyais qu'on t'avait dis de pas quitter le navire sans nous! C'est dangereux et…

- J'étais avec Roberts, voir son acheteur. En rentrant, on a croisé son fils et comme ils marchent super vite, ils m'ont paumée et... Voilà quoi.

- Voilà quoi. C'est tout ce que tu trouves pour conclure? rugit George.

- Bah… oui. Désolée.

- C'est pas grave. Du temps que tu n'as rien… dit Fred.

- Par contre, j'en connais un qui va m'entendre.

- Tu vas quand même pas gueuler sur Roberts? demanda Ambre, horrifiée.

- Heu… tout compte fait, non.

- Hé! hé! fit Fred.

- Mais ta gueule, répliqua son frère.

- On rentre? dit Ambre, je suis crevée… et demain, faut que vous me fassiez visiter correctement Tortuga.

- J'sais pas si tu le mérites", riposta George.

Et c'est en riant comme des baleines qu'ils rejoignirent l'Ecumeur et leurs couchettes respectives.

"- Merde ! jura Roberts.

- Quoi? lui répondit son fils, complètement désintéressé par la réponse puisque totalement déprimé par le fait que son père ai prit une gamine comme mousse.

- Ne fais pas comme si ça ne t'intéressait pas.

- Gnn.

- On a perdu Ambre.

- Qui ça?" demanda innocemment Wulfran, l'espoir renaissant dans ses yeux gris acier.

Son père lui adressa un regard noir avant de répondre.

"- La gamine.

- Comme c'est dommage, ironisa-t-il.

- Si tu dois en vouloir à quelqu'un, c'est à moi. Pas à elle.

- Je me venge sur elle de ta trahison", marmonna-t-il rageusement.

Roberts l'ignora et regarda par dessus son épaule, à la recherche de la jeune fille.

"- As-tu une idée du moment où on l'a perdu?

En pleine mer, avec un banc de requins affamés?

- Tut tut. Il n'y a pas de "on". Tu l'as perdu. Je refuse d'en assumer les responsabilités", répliqua Wulfran.

Roberts soupira, cause d'un agacement terrible. Il se tourna vers son fils, qui déglutit difficilement. Le capitaine de l'Ecumeur dévisagea durement son fils avant de lui déclarer d'un ton glacial.

"- Bien. Dans ce cas, tu vas aller la chercher et tu vas me la ramener à bord de l'Ecumeur. Et crois bien que je serais sûrement très en colère si elle ne me revient pas en parfaite santé. S'il lui arrive quelque chose, je te tiendrais pour responsable.

- Mais heu!

- Ne discute pas mes ordres. Si tu tiens un jour à monter à bord de l'Ecumeur, il faut que tu en sois digne."

Wulfran ne répondit rien. Il se contenta de baisser les yeux, pour masquer sa fureur.

Parce qu'elle en est digne, elle peut-être?

"- Tu as bien compris?"

Le jeune homme acquiesça sèchement et disparut dans la foule. Son père le regarda disparaître, soupira et repartit vers le port où se balançait gracieusement son navire.

Marre! Pourquoi faut-il que ça tombe sur moi? Je dois être maudit, je vois que ça! Et le pire, c'est que je dois chercher cette saloperie de gamine au lieu de me bourrer la gueule avec mes potes. Je suis sûr que mon père a oublié d'inviter une vilaine fée à ma naissance et voilà les conséquences!

Wulfran parcourait les rues de Tortuga à toute allure. Mais dans la foule, repérer une gamine haute comme trois pommes qui en plus n'était pas là était aussi probable que de retrouver un gremlims chevauchant un chameau unijambiste en plein Sahara. Enfin… peut-être un peu plus probable quand même.

Raah! C'est pas possible! Où peut-elle bien être? Je suis sûre qu'à partir d'ici, elle nous suivait encore! Elle est quand même pas assez conne pour avoir fait demi-tour! Enfin… j'espère pour elle.

Tout en grommelant, Wulfran continuait son inspection des ruelles. Sa fureur était tellement visible que les gens s'écartaient vivement de son passage et les quelques inconscients qui le bousculaient s'excusaient avant de reculer pour lui laisser la voie libre. Tout le monde à Tortuga savait que le fils du terrible pirate Roberts, malgré ses 17 ans, était un formidable bretteur et qu'il valait mieux éviter de lui chercher querelle. Surtout que son papa n'aurait pas aimé qu'on touche à son fils adoré, et que la peur de ses représailles terrifiait littéralement les pirates les plus endurcis.

Au bout d'une demi-heure de recherche infructueuse dans les bas quartiers de la cité pirate, le jeune homme fit demi-tour et grimpa dans les quartiers un peu moins délabrés. Au détour d'une petite place, il s'arrêta devant un bordel d'apparence assez propre et soignée. Il contempla en soupirant l'enseigne qui représentait une sirène à la poitrine dénudée et qui surplombait une lanterne aux verres rouges. Le jeune homme regarda par la fenêtre et aperçut une petite femme rondouillarde qui courrait en tous sens, vers un des client puis vers un autre. Il sourit en la voyant et toqua à la porte de chêne. La maquerelle s'empressa d'arriver à petits pas feutrés et ouvrit grand la porte quand elle le reconnut, son sourire bienveillant illuminant sa bouille toute ronde.

"- Que désirez-vous, cher Wulfran?

- Ma chère Doris, mon père m'a envoyé chercher une gamine qu'il a perdu en rentrant au port.

- Et que puis-je faire pour vous aider?

- J'y viens. Impossible de mettre la main dessus après une petite heure de recherche. Alors je me suis dis qu'elle avait peut-être été "trouvée", si vous voyez ce que je veux dire."

La petite femme ronde acquiesça. Wulfran poursuivit.

"- Je voulais alors savoir si un de vos clients était venu en compagnie d'une gamine.

- Non, je ne le permettrais pas. Mais ce que je peux faire pour vous aider, c'est appeler mes fils. Avec leur bande, ils devraient pouvoir la retrouver.

- Je n'osais pas vous le demander.

YES ! Je le savais, ça marche à tous les coups. Personne ne résiste à mon charme et à mon charisme.

- Oh, mais il ne fallait pas hésiter! Mes fils sont si serviables. Je m'étonne d'ailleurs que votre père ne l'ai pas encore remarqué et…

Et ça y est. Elle s'enflamme. Trop bavarde cette bonne femme. Mais trop gentille. Je l'adore. Elle me rappelle ma défunte mère… hem… Faut que je fasse attention, je deviens sentimental.

- Désolé de vous presser, mais mon père ne me le pardonnera jamais s'il lui arrive quelque chose et…

- C'est le nouveau mousse de votre père? Cette gamine qu'il a récupérée lors d'un de ses pillages? Je savais qu'au fond, votre père a bon cœur…

- S'il vous plait… supplia Wulfran, avec de grands yeux larmoyants.

- Oh, fit-elle misérablement. Je les appelle tout de suite. Mais en attendant, vous prendriez bien un petit quelque chose?

A tous les coups ça marche. Comment avoir un chocolat chaud gratis. Je suis trop doué.

- Je serais votre obligé," fit-il avec un sourire charmeur.

La rondouillarde petite bonne femme gloussa et lui fit signe de le suivre. Elle descendit les quelques marches et alla jusqu'à la maison voisine. Elle sortit une clef de sa poche et ouvrit la porte. Elle entra dans une petite pièce qui servait de cuisine. Elle y installa son visiteur, mit du lait dans une casserole qu'elle mit sur le feu.

"- Je reviens tout de suite, dit-elle.

- Je vous attend."

La petite femme ouvrit une petite porte donnant dans le hall de la maison close. Elle y jeta un coup d'œil. N'y trouvant pas ce qu'elle cherchait, elle la referma silencieusement et s'en fut au pied d'un petit escalier. Elle tendit l'oreille. Quand elle fut sûre qu'il y avait quelqu'un à l'étage, elle cria du bas des marches.

"- FRED ! GEORGE ! Descendez, j'ai quelque chose à vous demander."

Wulfran sourit en entendant les grognements mécontents provenant de l'étage. Il y eut des raclements de chaises sur le plancher branlant, des pas lourds et Wulfran vit enfin apparaître les jumeaux en haut de l'escalier. George descendit jusqu'en bas, alors que Fred, trop flemmard, se posa en haut de l'escalier avec toute la grâce et l'élégance qu'il pouvait réunir, c'est-à-dire pas beaucoup. L'escalier trembla et sa mère lui envoya un regard noir auquel Fred répondit par un bâillement et un regard vaguement désolé.

"- Que nous voulais-tu, maman? demanda George.

- Le fils de votre capitaine a un petit service a vous demander.

- Ah. Salut", fit George, se rendant compte de sa présence.

Fred lui fit un petit signe de tête suivi d'un bâillement sonore.

"- Quel genre de service? demanda George.

- Il est à la recherche de quelqu'un et il a besoin d'aide pour le retrouver.

- Ah."

Silence.

"- Qui avez-vous perdu?" continua George, de l'air "je m'en fous un peu, mais je fais semblant de m'y intéresser". Sa mère lui jeta un regard plein de reproches auquel il répondit par un haussement d'épaules significatif. Elle s'apprêta à répondre mais Wulfran la devança.

"- C'est le nouveau mousse de l'Ecumeur. La gamine. Je pense que vous…

- Ambre? s'écrièrent les jumeaux à l'unisson.

- Si c'est comme ça qu'elle s'appelle, alors oui, c'est elle.

- Depuis quand est-ce qu'elle se balade toute seule? le questionna Fred, maintenant bien réveillé.

- Je dirais… une petite heure.

- Hein? Mais il a put lui arriver n'importe quoi en une heure!

Ca serait dommage, n'est-ce pas? Je serais déçu. Mais déçu!

- Aller! Prépare tes affaires, on y va."

Fred bondit sur ses pieds et se précipita dans leur chambre. Il redescendit quelques instants plus tard son épée sur le coté et celle de son frère dans une main. Il fit un rapide baiser à sa mère et entraîna son frère. Wulfran jeta un regard légèrement choqué à la porte qui venait de se refermer sur les jumeaux.

Ouh bah. Je pense que très très concerné convient assez bien pour décrire leur état d'esprit. En tout cas, s'ils la retrouvent pas, je vois pas comment moi, qui n'ai aucune envie de la retrouver, je pourrais mettre la main dessus.

Le jeune homme étira son corps d'athlète sur sa chaise. Il étendit ses jambes sous la table, ferma les yeux pour les rouvrir aussitôt.

"- Ca sent pas le brûlé?

- Oh mon dieu! S'écria la mère des jumeaux. Le lait!"

Wulfran retint un sourire. Ca aussi, elle le fait à chaque fois.

Le soleil se leva sur le turquoise de l'océan et les vagues étincelaient comme des joyaux sous ses doux rayons. Wulfran se mit une main devant les yeux, ébloui par la vive lumière qui pénétrait à flot par la fenêtre. Il papillonna des paupières, pour les décoller et faire disparaître le voile de brume qui lui masquait la vue. Il porta ensuite la main à son front et se massa ses tempes douloureuses.

Mais où suis-je donc?

Un troupeau d'éléphants roses dansaient joyeusement la sarabande dans son crâne, ce qui ne contribuaient pas à lui remettre les idées en place. Wulfran poussa un grognement peu élégant et se retourna, bien décidé à se rendormir. Pour tomber sur quelque chose de mou. Et chaud.

Ma qu'est-ce qué cé ça?

Il ouvrit ses yeux gris qui s'arrondirent de surprise. Hé! Je me souviens pas de ça! Son regard s'égara sur les courbes voluptueuses de la jeune fille qui partageait son lit. Elle dormait paisiblement, sa poitrine se soulevant au rythme de sa respiration. Des boucles blondes s'étalaient sur l'oreiller, encadrant son doux visage d'ange. Elle devait avoir dans les vingt ans et les marques de la vie dans cette ville pirate n'altéraient pas son visage.

Aarrgh! Et moi qui m'était juré de ne pas faire ça! à croire que mes hormones prennent le pas sur ma volonté… à chaque fois je me fais avoir. (vachement surprenant, ne trouvez-vous pas?)

Le jeune homme se redressa brusquement, aux prises d'un accès de colère dirigé contre lui-même et, accessoirement, d'une migraine atroce. La jeune fille, dérangée dans son sommeil, battit de ses longs cils noirs et se tourna vers lui avec une moue sensuelle, ce qui eut pour effet de l'énerver encore plus.

Passons ma colère sur cette pauvre petite innocente.

Wulfran lui adressa un regard glacial que la jeune fille ignora superbement. Elle s'assit à coté de lui, remontant le drap dans un geste de pudeur, et plongea ses yeux bleus pâles dans ceux du jeune homme. Il lui jeta un regard furibond. Nan mais pour qui elle se prend, cette blondasse!

"- Toujours le même, à ce que je vois" lui dit-elle d'un ton mielleux.

Wulfran ne répondit pas et détourna le regard pour s'abîmer dans la contemplation d'un bouquet de fleurs séchées posé sur le rebord de la fenêtre. Fascinant. La jeune fille éclata d'un rire cristallin.

"- Ne fais pas cette tête là!

- Tais-toi, aboya-t-il, tu ne peux pas comprendre.

- Comprendre quoi? Que monsieur méprise les catins mais qu'il finit toujours dans leurs lits?

- …

- Tu ne dis rien, ajouta-t-elle avec un sourire sadique.

- Ma réputation me précède, à ce que je vois.

- Tu vois bien.

- Merci, fit-il, sarcastique.

- De rien, ça m'a fait plaisir.

- Je n'en doute pas une seconde."

Les deux jeunes gens replongèrent dans le silence, l'un profondément vexé et l'autre riant sous cape.

Mon amour propre ne s'en relèvera jamais.

Wulfran rejeta les draps et sortit du lit. Du pied gauche. Il alla jusqu'à la pauvre chaise qui s'était retrouvée enfouie sous une pile de vêtement en tous genres et entreprit de dénicher les siens. Il s'habilla sous le regard amusé de la jeune fille, toujours drapée de son drap qui faisait de jolis drapés. Je tiens à préciser que le narrateur, qui déjà n'était pas très doué, s'enlise dans des phrases pourries du genre "Plutôt mourir que mourir". Oui, mais quel genre de phrases chocs? … excusez: mon conscience s'emballe.

Quand il eut abandonné la tenue d'Adam, Wulfran se dirigea d'un pas rageur vers la porte. Au moment où il posait la main sur la poignée, la jeune fille s'écria:

"- Je peux te demander quelque chose?"

Wulfran se retourna d'un bloc et braqua sur elle son regard glacé. Elle le lui rendit, nullement impressionnée, avec un petit sourire malicieux. J'ai horreur quand elle fait ça.

"- Pourquoi c'est toujours dans mon lit que tu atterris?"

Wulfran mit quelques secondes avant de répondre.

"- Faut croire que je t'aime bien."

Pour toute réponse, il reçut un coussin en pleine face.

"- Fais gaffe, tu vas finir par me vexer.

- Hé! hé!

- Tu reviendras?

- Je sais pas si tu le mérites.

- Mais si… dis Wulfran, tu as fait ce que je t'avais demandé la dernière fois?

- Non.

- Pourquoi?

- Mon père… ne veut pas de femme sur l'Ecumeur, dit-il très vite. Une vague de colère monta dans sa poitrine, gonfla, l'empêchant de réfléchir correctement. Sale gamine.

- Ne veux-tu pas dire 'voulait'?

- Ne me dis pas que tout le monde est au courant pour cette… gamine?" il cracha le dernier mot avec un mépris sans borne.

- Noonnn. Penses-tu. Seulement la moitié de la ville.

- Je vais la tuer.

- Qui? Moi?

- Non. L'autre.

- Tu es jaloux?

- Jaloux? Moi? Jamais.

- C'est ça. Fait moi croire ça.

- Bon, je crois que je vais y aller, tu commences à me prendre le chou. Pour rester poli.

- Tu pourras quand même lui en toucher un mot?

- Mouais. Peut-être. Si t'es sage."

Wulfran ouvrit la porte et sortit. Il la rouvrit deux secondes plus tard pour ajouter, avec son sourire mauvais:

"- Autant dire jamais."

voilà, c'était le chapitre 6. pour ceux qui en sont arrivés là, s'ils veulent me dire ce qu'ils en pensent... rewiews svp !