Bon, pour les trois personnes qui me réclament la suite, je met tout ce que j'ai en stock (je suis capable de plus avoir le temps de toucher à l'ordi d'ici une semaine ou deux...). les chapitres pas écrits arriveront quand ils arriveront (d'ici quelques mois... je vais quand même essayer d'en écrire au moins un ou deux par vacances scolaires.)

Ouh... voilà, j'ai tout dit.

Bonne lecture...

Chapitre 8:

Départ

Les jours suivants, le trio fit mille bêtises pour passer le temps. Les jumeaux lui montrèrent leurs endroits préférés, là où ils allaient jouer quand ils étaient mômes et d'autres choses du même genre. Puis, quand même, ils firent visiter la ville à la petite jeune fille, intriguée par tout ce qu'ils lui montraient. Ils commencèrent par les bas quartiers avec sa profusion de tavernes crasseuses, où la bière ne méritait même pas son nom, et les bordels miteux pour les pirates qui ne pouvaient s'offrir mieux. Des prostitués aux robes tâchées et mangées aux mites attendaient, l'œil hagard et éteint, devant leur maison close ou devant les tavernes. Certaines, trop nombreuses au goût d'Ambre, avaient le visage défiguré par la petite vérole.

Les rues étaient crasseuses, jonchées d'immondices et le trio marchaient précautionneusement.

Quand je pense que je suis tombée… là-dedans. Heurk.

Après avoir croisé un nouveau groupe de catins assises sur un escalier qui lançaient des regards aguichants, quoique étrangement ternes, aux passants, Ambre poussa un imperceptible soupir et détourna le regard. Fred surpris son regard fuyant.

"- Tu sais Ambre, dit-il calmement, la misère existe partout."

La jeune fille ne répondit rien pendant un moment avant de dire d'une toute petite voix:

"- Pourtant… je croyais que les pirates étaient devenus ce qu'ils sont pour fuir la misère et les autres injustices qui règnent un peu partout…

- Peut-être au départ, mais la plupart des personnes qui ont fui sont la lie du peuple. Des bandits, des esclaves, des criminels, des assassins… ceux qui fuyaient des lois qui les auraient mis au trou… tu ne peux pas t'attendre à trouver ici une civilisation parfaite.

- Je sais mais… pourquoi alors font-ils la même chose qu'ailleurs?

- Heu… là, tu m'en demande beaucoup. Je ne suis pas un spécialiste de la nature humaine. Et, avouons-le franchement, les discussions philosophiques ne m'intéressent qu'à moitié.

- Et tu ne pourras pas sauver le monde de la piraterie toute seule," ajouta George avec une pointe d'humour.

Ambre retomba dans le silence, réfléchissant intensément tout en évitant les innombrables crottes de chiens qui encombraient la rue.

J'aime pas les villes!

Pour ce qui est de sauver le monde… ça donnerait un sens à ma pauvre vie. Améliorer la vie de tous ces gens… en plus, n'y a-t-il pas un proverbe chinois qui dit "qu'un seul homme peut faire pencher la balance entre victoire et défaite?". Ne pourrais-je pas moi aussi faire quelque chose de bien? … nan. Trop fatigant. En plus, j'suis trop égoïste. Je vais me contenter de devenir un honorable pirate et écumer les océans à tort et à travers. Pas de gosses, pas de maris, pas de vaisselle. Aucune contrainte. Libre.

"- Ambre? youhou! T'es avec nous? demanda George.

- Hein? Que que quoi? oui, oui, je suis là. Pourquoi?

- Tu avais l'air complètement à côté de la plaque…

- Ça change de d'habitude?

- Oh! Elle se met à l'autodérision, fit Fred, tout content. C'est bon signe ça! elle va devenir aussi terrible que nous!

- Parle pas de malheur, je te prie, rétorqua George. Deux comme nous, c'est amplement suffisant.

- Mais heu! Je veux devenir aussi casse-pied que vous!

- Je te rassure, c'est déjà fait," déclara une voix derrière eux.

Ils se retournèrent d'un bloc pour tomber nez à nez avec leur capitaine. Ils restèrent sans voix, attendant, sans doute, l'autorisation d'en placer une. Roberts les dévisagea, son visage ne trahissant rien. Puis, en regardant Ambre, il dit.

"- Tu es tout de même mieux avec des vêtements à ta taille. Et propre. Je commençais à avoir un peu honte d'avoir sur mon pont une gamine aussi déguenillée…

Franchement, moi aussi. En plus, c'est pas que j'en avais marre de remonter sans arrêt mon pantalon qui tenait absolument à se faire la malle, mais presque.

- Vous n'êtes pas très loquaces aujourd'hui, remarqua-t-il. Ça ne va pas?

- Si, très bien, mon capitaine, répondit Fred, mais on ne tenait pas à entacher votre réputation en ne disant encore et toujours que des bêtises, uniquement pour vous faire enrager."

Une passante qui remontait la rue avec son panier de linge sale ne put s'empêcher de retenir un petit rire quand elle entendit les propos de Fred. Elle leur lança un regard amusé avant de disparaître prestement. On avait beau être une femme, on craignait tout de même les accès de colère du terrible pirate Roberts. Celui-ci déclara froidement:

"- Je vois. Le temps que je vous dise ce que j'ai à vous dire, je vous prierais de… arrêtez de rire bêtement s'il vous plait. Je vous prierais donc de vous taire et de faire semblant d'être sérieux. Nous repartons demain soir, avec la marée. Tâchez de prévenir ceux que vous voyez.

- Bien, mon capitaine, répondit George en essayant de se retenir de rire.

- Vous ne pouvez pas arrêter, hein?

- Non, fit Fred. Et puis… avouez que vous vous embêteriez sans nous.

- Sachez, jeune homme, que jamais je n'avouerez une chose pareille. Mon amour propre en souffrirai trop. Passez une bonne journée, jeunes gens, et donnez le bonjour à votre mère.

- Bien, mon capitaine."

Le terrible pirate Roberts les laissa en plan et continua sa route, les passants lui cédant le passage et le saluant respectueusement.

Ambre et les jumeaux repartirent. Ils montèrent ensuite dans les hauts quartiers où se trouvaient de belles maisons au façades blanches, bien entretenues. On y trouvait aussi des tavernes, mais bien plus acceptables que celles qu'on trouvait près des quais. On pouvait voir à travers les carreaux, chose nouvelle, de vastes pièces bien éclairée. Les tables étaient bien rangées, propres. De l'arrière cuisine leur parvenaient de délicieuses odeurs de cuisine qui leur mirent l'eau à la bouche.

"- On va peut-être pas tarder à rentrer à la maison. Je ne sais pas ce que maman a pu nos concocter, mais ça sera sûrement bon, déclara Fred.

- Pour notre estomac et pour nos bourses, ajouta George.

- Surtout que je suis fauchée et que ces tavernes ne sont certainement pas données, renchérit Ambre.

- Regarde-la. Ca fait à peine un moi qu'elle est avec nous et, comme tous les pirates qui reviennent de tournée, elle a déjà claqué tout son argent.

- C'est pas ma faute, riposta-t-elle. Il me fallait bien de nouveaux vêtements!

- Des excuses tout ça."

Pour couper court à la conversation, l'estomac de Fred émit une plainte plus que bruyante.

"- Bien, dit-il, légèrement gêné. On devrait finir vite fait la visite et on rentre manger. Qu'en pensez-vous?

- Tout à fait d'accord.

- Moi de même," conclut Ambre.

Les trois compères continuèrent leur tour. Chacun leur tour, les jumeaux racontaient l'histoire de la ville. Ambre écoutait patiemment, mais d'une oreille distraite: l'autre était bien trop accaparée à écouter les conversations des passants et des bruits de la ville.

Ils étaient sur le chemin du retour, flânant entre les maisons aux façades blanches. Fred racontaient des âneries sur son frère qui tentaient vainement de le faire taire devant Ambre, hilare. Soudain, George percuta un homme passablement obèse, alors qu'il sautait sur Fred pour l'étrangler au moment où celui-ci allait dévoiler un passage guère glorieux du passé de son frère.

"- Dites donc! vous pourriez faire attention, rugit le bonhomme d'une voix de stentor.

- Toutes mes excuses, ô monsieur le boudiné, s'excusa George.

- Comment osez-vous? rugit l'homme qu'Ambre reconnut aussitôt pour être le PGCD.

- Quelle question, messire l'obèse.

- Heu, George, l'interrompit Ambre d'une petite voix en lui tirant sur la manche.

- Oui? Que désires-tu chère enfant?

- Ecrase-toi.

- Pardon?

- Ecrase-toi.

- Vous feriez mieux de suivre son conseil, impertinent jeune homme, déclara le PGCD. Vous ne savez pas à qui vous parlez."

La perche était trop belle. George ne put s'en empêcher.

"- Il me semble pourtant que je vois à qui je parle: un monsieur bedonnant, petit, gros, con et débile…

Eh! J'avais mis un copyright!

…et quasiment chauve. Il n'y a pas à dire. Vous les accumulez.

Ambre baissa les yeux, rouge comme une pivoine, en attendant la suite. Fred, tant qu'à lui, ne savait pas comment réagir. S'écrouler de rire ou retenir son frère.

Le PGCD ne put en supporter davantage. Du blanc qu'il avait adopté devant la réplique de George, il passa au rouge crémeux. Ce qui ne lui allait pas du tout au teint, faut-il le préciser. Il explosa littéralement de rage en piétinant sur place.

"- S'en est trop! Je ne sais ce qui me retient de vous faire tuer sur le champ!

- Peut-être messire l'obèse n'arrive-t-il pas à tenir son épée tout seul? Le gras de ses bras a-t-il pris toute place que ses muscles aient irrémédiablement disparu?

- Dans l'expression 'vous faire tuer', cela sous-entend que je ne vais pas m'abaisser à accomplir cette tâche aussi dégradante. Je laisse mes hommes de mains s'en charger," répliqua le PGCD d'un ton glacial.

Ambre, pâlissant à l'idée que son George puisse se faire tuer et qu'elle puisse retrouver son corps le lendemain flottant dans les eaux noirâtres du port, s'interposa entre le PGCD et George.

"- Veuillez le pardonner monsieur. Il ne pense pas ce qu'il dit… il est ivre mort. On dirait pas comme ça mais…

- Mais pas du tout," protesta George énergiquement.

Ambre lui lança un regard noir avant de papillonner des paupières à l'adresse du petit gros.

- Je vous prie vraiment de l'ignorer. Ce n'est qu'un abruti, il… il n'a pas toute sa tête.

- Eh!" rugit George, blessé dans son amour propre. Un coup de coude dans les côtes le fit vite taire. Il jeta un regard surpris et outragé à son frère qui l'incita à se taire.

Ambre, voyant que le PGCD allait fléchir, mis en jeu son dernier atout. Elle ouvrit grand ses yeux ambrés larmoyants, dans une expression de supplication totale : le chapeauté, mais en moi bien.

"- Très bien. Je ne ferais rien pour réparer l'affront. Mais sachez, jeune homme, que la prochaine fois, s'il y en a une, cela ne se passera pas ainsi. Il n'y aura de jeunes beautés pour vous secourir et je ne me laisserais pas séduire par… mais au fait, on s'est déjà vu, jeune fille.

- Heu… oui monsieur.

- Ca y est. Je me souviens! Passe le bonjour à ton capitaine, et dis-lui aussi d'être moins dur en affaire la prochaine fois. Je vais finir ruiné à ce jeu-là.

- Bien monsieur.

- Au revoir jeune fille. Et fais plus attention à tes fréquentations.

- J'y veillerai.

- Et si un soir tu te sens seule, tu peux… passer chez moi," ajouta-t-il avec un sourire pervers.

Je sens que je vais vomir.

Le PGCD fit un dernier sourire, qu'il pensait charmeur, à Ambre, lança un regard glacial aux jumeaux et reprit sa route. Ambre attendit en silence qu'il eut disparu au coin de la rue avant de piquer une crise du haut de son mètre vingt.

"- NAN MAIS CA VA PAS ? T'ES MABOUL ?

- Calme-toi Ambre, la tempéra George, sans succès.

- Y'a vraiment des fois où je me dis que tu es un débile profond parfaitement inconscient, rugit-elle.

- Y'a des fois où je me dis ça aussi, répondit George platement dans une tentative d'humour.

- Tu dois pas te le répéter assez souvent.

- Certes.

- Ne répond pas, ça m'énerve encore plus. Et puis, depuis quand tu te mets à agresser les passants?

- Je m'ennuyais.

- Tu t'ennuyais? fit Ambre, sur le cul.

- Heu… et puis il avait une sale tête.

- Je suis d'accord sur ce dernier point. Mais c'est pas une raison!

- Oh! Et puis tu m'énerves à la fin! Pourquoi devrais-je te donner une raison pour mes agissements les plus stupides? Je suis un pirate! Et un pirate qui se respecte insulte les passants et fait chier le monde! cria-t-il, profondément énervé. Et vexé. Ça fait mal de se faire remettre à sa place par une gamine, même quand on l'aime bien.

- Peut-être, mais on évite d'insulter le revendeur de son capitaine, surtout quand celui-ci est peut-être aussi sadique, si ce n'est plus, qu'un pirate de la pire engeance et, accessoirement, pété de tunes, suffisamment pour se payer des hommes de mains! Tu veux qu'on te retrouve pourrissant dans les eaux du port? hurla-t-elle encore plus fort, faisant sursauter les rares passants.

- C'était… c'était son revendeur? réussit à articuler George.

- Si je te le dis.

- Mais il sort jamais de chez lui!

- Faut croire que si. Je te l'accorde, c'était pas marqué dessus et il a une gueule tout ce qu'il y a de plus antipathique.

- …

- T'as plus d'argument à fournir pour essayer d'atténuer ta bêtise?

- Je crois que je vais éviter de m'enfoncer encore plus.

- C'est une bonne idée. On rentre maintenant? Tu as une mine affreuse."

De ce fait, George avait en effet perdu toute couleur et avait une tête de déterré. Ambre ne put rester plus longtemps de mauvaise humeur, et un adorable sourire chassa sa colère. Elle donna une petite baffe affectueuse au pauvre George tout perdu.

"- Gros bêta, va, dit-elle en le prenant par la main comme on le ferait pour un petit garçon apeuré. "Fred? Tu viens?"

Aucune réponse.

Légèrement inquiète, elle se retourna et chercha l'autre jumeau du regard. Elle le trouva écroulé contre un mur, complètement hilare.

"- Ah ça. Y'en a pas un pour rattraper l'autre."

La pauvre petite devait répéter cette phrase d'innombrables fois par la suite.

Une fois Fred relevé et calmé, ils rentrèrent rejoindre Doris qui leur avait mitonné des pâtes à la carbonara et des poires à la belle Hélène en dessert…

Le lendemain étirait sa fin d'après-midi. De fins nuages blanchâtres s'effilochaient sur l'horizon et le ciel restait d'un bleu profond. La mer était calme et le resterait sûrement encore un moment.

Ambre, Wesley et les jumeaux s'étaient retrouvés chez Doris pour un dernier repas avant de reprendre la mer. Il n'était pas très tard, mais pour ces ventres sur pattes, il n'y avait pas d'heure pour manger. La rondouillarde petite bonne femme leur avait préparé un superbe repas qu'ils se dépêchèrent d'engloutir. Ils étaient en train de saucer leurs assiettes avec avidité quand Doris se leva de table en proclamant à la cantonade:

"- Je reviens dans un instant, j'ai une petite surprise pour vous.

- Que nous as-tu encore trouvé? demanda Fred.

- Une surprise, mon chéri, est par définition quelque chose que tu ne connais pas et qu'on va te montrer.

- C'est pas très explicite…

- Désolée, on a pas encore inventé le larousse.

- C'est sûr, ça explique tout."

Doris disparut dans le cellier et en revint deux minutes plus tard en portant une boîte en fer sous le bras. Une étincelle s'alluma dans les yeux des jumeaux. George fut le premier à s'exclamer.

"- Je crois que je devine ce que tu nous as fait…

- Tant mieux pour toi. Tiens Ambre. A toi l'honneur de regarder dedans." dit-elle en tendant la lourde boîte à la jeune fille.

Ambre la posa sur la table devant elle et l'ouvrit.

"- Oooooh!"

Dans la boîte se trouvaient tout un assortiment de gâteaux.

"- Je sais, c'est pas encore Noël, mais comme je ne sais pas quand vous rentrerez la prochaine fois…

- Maman, je t'adore, s'écria George, en extase.

- Je sais. Mais c'est gentil à entendre."

Le repas fini, il était l'heure de se quitter. Doris fondit en larmes, suppliant ses fils de lui revenir vivants, leur donnant d'ultimes recommandations. Ils acquiesçaient à chaque fois, un peu plus exaspérés à chaque nouveau conseil, mais leur yeux débordaient d'amour pour leur chère môman. Quand elle eut tari son flot d'instructions (cela lui prit beaucoup de temps), elle serra dans ses bras Wesley qui ne put s'empêcher de rougir.

"- Si tu veux un conseil, mon cher Wesley, ne tarde pas trop à retrouver ta belle. Un valet de ferme n'a pas sa place sur un navire.

- Vous avez sans doute raison…

- Au fait, comment s'appelle-t-elle?

- Heu… hésita Wesley. Bouton d'or.

- Quoi? s'écrièrent en cœur les jumeaux.

- C'est vrai? renchérit Ambre.

- Je sais, c'est un peu démodé mais…

- Si elle le porte bien," rétorqua Doris en jetant un regard de reproche au trois autres morts de rire, comme toujours. "Allez-y, la marée n'attend pas.

- Ne t'en fais maman, on reviendra. Ne serait-ce que pour t'embêter.

- Je vais les surveiller, promit Ambre.

- Je voudrais bien voir ça," ricana Fred.

Ambre lui tira la langue en réponse.

"- Oh, tiens Ambre, s'exclama Doris. J'allais oublier de te donner tes nouvelles petites affaires. Et comme je m'ennuyais, je t'en ai cousu d'autres.

- C'est vraiment gentil, je ne sais comment te…

- En revenant vivante. Maintenant allez-y."

Les embrassades finies, Ambre s'avança vers la porte, prête à partir. Quelle ne fut sa surprise de tomber nez à nez avec Wulfran. Celui-ci s'apprêtait à frapper quand la porte s'ouvrit brusquement sur la jeune fille aux cheveux blancs. Il avait encore le point en l'air et ils se regardaient dans les yeux, la bouche ouverte par la surprise, sans bouger.

Ambre reprend tes esprits.

You hou! Wulfran! Réagis! Ne reste pas planté là comme une plante en pot!

Ils perdirent en même temps leur expression de merlan frit. Ambre baissa les yeux et regarda le magnifique dallage du seuil de la porte tandis que Wulfran regardait par dessus la jeune fille pour voir qui était présent.

"- Wulfran! que me vaut ce plaisir! s'exclama Doris, les larmes versées à l'instant pour ses fils toutes oubliées.

- Je venais vous dire au revoir. Le Grand Fourbe, comme l'Ecumeur, reprend la mer ce soir.

- Vous allez faire route ensemble alors?

Avec cette gamine? Jamais. Plutôt mourir.

- C'est possible, en effet.

- Bien, dit-elle en avançant vers lui. Venez ici que je vous embrasse."

Wulfran obtempéra, non sans bousculer Ambre au passage.

"- Oh, désolé, fit-il avec froideur.

- Mais ce n'est rien," répliqua Ambre, d'un ton tout aussi réfrigérant.

Les deux jeunes gens se défièrent du regard. Wulfran fut le premier à détourner le regard, mais ajouta un reniflement méprisant qui faisait croire à Ambre qu'elle n'avait remporté aucune victoire sur le ténébreux garçon.

Doris l'enlaça de ses petits bras dodus et lui fit une bise sonore. Wulfran vira au rose pâle et Ambre ricana. Wulfran s'empourpra encore plus.

C'est moi qui lui fait cet effet-là? Je sens que ça ne va pas être difficile de le pousser à bout…

"- Si ça continue, les deux vaisseaux vont partir sans nous, fit remarquer Wesley.

- Bien vrai, répondit Fred. Allons-y. Tu redescends avec nous Wulfran?

Comment refuser poliment? Quoique je pourrais embêter la gamine…

- Pourquoi pas."

Il se retourna vers Doris et lui fit son sourire le plus charmeur.

"- Heureux de vous avoir revue.

- Moi aussi mon petit. Moi aussi."

Gnagnagna. Quel crétin ce mec!

Le petit groupe formé des jumeaux, Wesley et des je-te-déteste-et-je-vais-t'en-faire-baver, j'ai nommé Wulfran et Ambre, redescendirent en silence. Wulfran et Ambre ne cessait de se jeter des regards mauvais quand ils pensaient que l'autre ne regardait pas, sous l'œil franchement amusé des trois autres. Ils arrivèrent sur les quais au bout de dix minutes. Les deux navires étaient amarrés l'un à côté de l'autre et les deux équipages étaient en effervescence. Le groupe se sépara avec un bref signe de tête. Ambre et Wulfran échangèrent un dernier regard haineux et chacun regagna son bâtiment. Là, chacun se fit sermonner correctement pour le retard par les seconds respectifs.

Les deux vaisseaux purent enfin lever l'ancre. Les amarres furent détachées, les voiles dépliées et, l'un à la suite de l'autre, les deux navires quittèrent le port de Tortuga.

Trévor passa sur le pont et donna l'ordre de passage pour les différents groupes de quart. Celui d'Ambre prenait le second tour. Elle pouvait donc traînasser sur le pont, du temps qu'elle ne gênait pas les autres pirates. Comme à son habitude, elle s'installa confortablement sur le bastingage, adossée à la figure de proue. Son regard se perdit rapidement dans la houle des vagues scintillantes. Mais les jumeaux n'allaient certainement pas la laisser inactive comme ça. De ce fait, ils arrivèrent bientôt, le plus discrètement possible pour lui faire peur. Ce qui était peine perdue dans un espace aussi restreint.

"- Je vous ai vu, déclara Ambre, alors que George arrivait en rampant.

- Zut! grogna-t-il. A chaque fois c'est pareil! Tu pourrais au moins faire semblant, histoire qu'on s'amuse un peu.

- Je vais y penser.

- Mouais."

Les jumeaux s'assirent à côté d'elle et Ambre daigna leur jeter un regard.

"- Qu'est-ce que vous avez encore en tête, vous deux? demanda-t-elle avec un regard indéchiffrable.

- Tu es bien soupçonneuse, rétorqua Fred. Pourquoi crois-tu toujours qu'on a l'intention de faire quelque chose de pas net?

- Je n'ai rien insinué de ce genre, protesta Ambre, les yeux brillants de malice.

- Mais si!

- Mais non. Je vous ai juste demandé ce que vous aviez en tête. Je ne vous demandais pas quelle mauvaise farce vous comptiez faire. Il y a une nuance.

- Nuance qui était dans le ton de ta voix quand tu nous as dit ça, répliqua George.

- Mais pas du tout! Vous vous faites des idées. Vous voyez des choses là où il n'y en a pas, continua Ambre, un sourire enjôleur sur les lèvres.

- Elle va finir par nous faire tourner en bourrique, cette petite, fit remarquer Fred à son frère.

- Elle en est pas encore arriver à ce niveau d'excellence, mais ça ne saurait tarder, en effet.

- Quand je pense que ça fait à peine deux mois que je vous fréquente… s'incrusta Ambre, dans leur messe basse.

- On ne t'a jamais dit qu'il ne faut pas écouter et interrompre les conversations privées des adultes?

- Vous êtes des adultes? riposta Ambre avec une feinte surprise.

- Oh regarde! s'écria brusquement Fred, à l'intention de la jeune fille.

- Quoi? qu'est-ce qu'il y a? fit-elle en se retournant.

- Aaah, poussa Fred avec un air de profonde satisfaction. J'adore quand elle tombe dans le panneau."

Quel panneau?

Quand enfin Ambre comprit qu'il se moquait d'elle et qu'elle l'eut envoyé paître, avec force vulgarité (la piraterie commence à entrer), ils retombèrent dans le silence.

Trévor, qui passait par là, les vit, non sans surprise, calmes, silencieux et sans occupations. Des proies rêvées. Il s'avança de sa démarche boiteuse vers eux et déclara de sa grosse voix:

"- Puisque je vois que vous n'avez rien à faire, je vais vous trouver de saines occupations…

- Ne t'en sens pas obligé, le coupa Fred.

- Si si, c'est mon devoir que de veiller à ce que tout le monde sur ce navire ait de travail. Je ne voudrais pas que vous vous sentiez exclus parce que vous n'avez rien à faire alors que les autres récurent le pont, épluchent les patates, etc.

- Je t'assure que…

- Non, ne me remercie pas. Je ne fais que mon devoir. Bien… alors qu'est-ce que je vais pouvoir vous trouver?

- Quelque chose de pas trop fatigant, s'il te plaît, le supplia Ambre avec son plus beau sourire.

- Tu essayes de l'amadouer? lui souffla George.

- Si ça marche… répliqua-t-elle sans se départir de son sourire.

- Ah, ça y est je vois, annonça Trévor.

Il était aveugle?

- Vous allez nettoyer toutes les armes…

- Mais ça va nous prendre la journée! protesta Fred d'un ton tragique.

- Alors disons… jusqu'à ce que votre quart commence.

- Aaargl ! je veux mourir!

- Peut-être, continua Trévor, totalement indifférent, mais avant tu vas nettoyer tout ça. Et vous en profiterez pour en apprendre les rudiments à Ambre.

- Bien," répondit George, soumis.

Trévor les gratifia d'une grimace qui devait, chez lui, s'apparenter à un sourire et s'en alla enquiquiner d'autres tire-au-flanc. Le trois compères se levèrent péniblement, écrasés d'avance par la tâche qui s'annonçait. Pendant que Fred et George s'occupaient d'aller chercher les armes, Ambre s'en fut quérir des torchons et tout ce qu'il fallait pour nettoyer. Le tout ramassé, ils se retrouvèrent sur le gaillard d'avant, Ambre sur le bastingage à sa place fétiche. Fred s'assit à côté d'elle tandis que George se posait sur le pont. Entre eux se dressait un énorme tas comportant les armes en tous genres qui servaient lors des assauts de l'Ecumeur. Fred y choisit une large épée et la montra à Ambre, qui l'examina attentivement.

"- Ceci, ma chère, est une épée à deux mains. Très lourde et pas facile à manier. Il faut donc être fort et vachement doué. C'est pour ça que y'en a pas beaucoup qui aime.

- Qui se bat avec ça?

- Je sais plus exactement.

- Korp ne se bat pas avec ça?

- Oula non malheureuse! Lui, c'est un bourrin de première. Ce qui lui convient à merveille, c'est la hache. A double tranchants. Il s'amuse comme un fou avec. Regarde la prochaine fois qu'on aborde.

- Ce que je conseille, moi, intervint George, c'est qu'on s'occupe maintenant de toutes les épées à deux mains, pendant que tu fais un spitch dessus. Après on passe à autre chose. Ça devrait t'éviter de trop t'embrouiller, ajouta-t-il avec un sourire complice destiné à Ambre.

- Adjugé."

Les jumeaux lui expliquèrent ensuite comment nettoyer correctement les lames et ils se mirent sérieusement au boulot. Ambre était captivée par tout ce qu'ils lui apprenaient. Elle posait plein de questions sur le maniement des armes, leurs avantages et leurs défaillances. Les jumeaux lui répondaient tant bien que mal, racontant des anecdotes bien plus amusantes et compréhensibles que des tonnes de théorie. En somme, Ambre s'amusait comme une folle à gratter des tâches de sang séchées pendant que les jumeaux racontaient des histoires de pirates sanguinaires.

Sale gamine. Elle se sent vraiment obligée de venir me narguer en se mettant bien en vue, là où je me mettais avant que mon père ne me confie à Jack?

Wulfran se tenait bien droit à la proue du Grand Fourbe. Le vent jouait dans ses cheveux noirs et gonflait ses vêtements. Son visage était fermé, ne trahissant aucune émotion, mais ses yeux gris aciers étincelaient de colère et de haine. Il regardait fixement l'Ecumeur qui voguait non loin d'eux, et plus particulièrement Ambre qui frottaient vigoureusement les armes avec les jumeaux.

Son regard se durcit davantage quand il la vit éclater de rire.

Et même avec un travail ingrat, un des pires qu'on puisse confier sur un navire pirate, elle arrive encore à s'amuser? … sale gamine.

"- Et ça, c'est quoi? demanda avidement Ambre en brandissant une sorte de poignard à trois lames.

- Ca, ce sont des griffes. Ou quelque chose du genre. Tu tiens ça comme ça, dit Fred en appliquant le geste à la parole. C'est pour le corps à corps. C'est assez léger et tu pares facilement les coups.

- Et comment ça se manie?

- Heu… fit Fred. George? Tu as une idée?"

L'intéressé leva le nez de l'épée qu'il était en train de finir de laver.

"- Tu disais quelque chose?

- J'aime quand tu m'écoutes.

- Je te rend simplement la pareille," rétorqua George en se remettant à frotter la lame.

Fred poussa un soupir de résignation avant de déclarer.

"- Je te demandais si tu savais comment on manie ce truc. J'avoue mon incompétence dans ce domaine.

- C'était tout? dit George.

- Que voulais-tu que ce soit d'autre?" rétorqua son frère, exaspéré.

George ignora la pique et prit deux griffes dans le tas, pour une démonstration.

"- J'imagine que ça doit être quelque chose dans ce goût-là."

Il se mit à faire le gros dos, en crachant et feulant comme un chat, et donnant de faux coups de griffes avec celles qu'il avait aux mains, sous le regard ahuri des deux autres. Au bout d'une minute de ridicule intense, George arrêta le massacre. Il jeta un coup d'œil aux deux autres qui le regardaient toujours, totalement éberlués. Il jeta les deux griffes sur le tas avec dégoût.

"- Bon, d'accord, c'était nul.

- Nan… répondit Ambre. C'était… c'était pire que ça."

Elle éclata de rire, immédiatement suivi par Fred, qui n'attendait que ça.

"- Raaah ! j'vous déteste!" râla George.

Il ne put rester sérieux très longtemps devant l'hilarité des deux autres et il les rejoignit bientôt dans leur fou rire. A bout de souffle, Ambre regarda autour d'elle. Croiser le regard d'un des jumeaux et elle serait bientôt repartie, et pour longtemps. Elle contempla le Grand Fourbe et ses yeux rencontrèrent ceux de Wulfran. Sa bonne humeur descendit d'un cran et son rire s'éteignit sur ses lèvres, mais ses yeux ambrés ne quittaient pas ceux d'acier.

"- Y'a quelque chose qui va pas?" s'enquit Fred.

Ambre ne répondit rien et Fred suivit son regard.

"- Ah. Je vois.

- Qu'est-ce qu'il y a? demanda son frère.

- Ambre lance des regards énamourés au fils de notre estimé capitaine.

- Hein? fit George, surpris.

- Hein? répéta Ambre, encore plus fort.

- Eh ! c'est mon mot. Va t'en chercher un autre," répliqua George, faussement outré.

- Pardon? demanda-t-elle, complètement perdue.

- Je disais que tu envoyais des signales par trop visibles à ton amoureux d'en face, répondit Fred alors que son frère s'apprêtait à sortir une absurdités.

- Mais… mais, bafouilla-t-elle. Mais c'est pas vrai!

- Hum… fit George, entrant dans le jeu de son frère. Ce n'est pas très convaincant comme argumentation.

- Certes. Si elle n'arrive pas à nier, c'est que c'est vrai.

- Mais… j'le déteste! persévéra Ambre, dans son argumentation perdue d'avance.

- Ça ne prouve rien.

- Arrêtez, vous n'êtes pas drôle.

- Si. Moi je trouve ça très drôle. Pas toi, mon cher George?

- Parfaitement.

- S'il vous plaît… vous êtes lourds.

- On a pitié d'elle? demanda Fred à son frère.

- Soyons fous!

- Vous êtes trop bons, répliqua Ambre, sarcastique.

- Je sais. Ça nous perdra."

Ils se remirent à nettoyer, en silence. Ambre ruminait en frottant énergiquement une griffe. Mais ce qu'ils peuvent être stupides des fois! Je sais pas comment Fred a pu inventer ça. Moi? Amoureuse de ce… bellâtre prétentieux! Je sais que des fois, je suis pas nette, mais de là à… heurk. Ça m'dégoute.

Ambre releva le nez, pour jeter un coup d'œil à Fred: voir l'objet de sa future vengeance pouvait peut-être l'aider à avoir une lumineuse idée. Tous ses germes d'idées partirent brusquement en vacances aux caraïbes (le voyage était pas trop cher), sans prévenir devant le spectacle qu'offrait Fred.

"- Mais… mais qu'est-ce que tu fais, espèce de débile congénital!

- Bah… je lui fait coucou. Quelle question! répliqua l'intéressé, comme si c'était la chose la plus normale du monde.

Wulfran regardait toujours méchamment la jeune fille, à moi de cinquante mètres. Après une dispute des plus ridicules qui était axée sans nul doute sur lui, d'après ce qu'il avait pu voir et retirer des quelques bribes qui lui étaient parvenues, ils les avaient vu se calmer et retomber dans le silence.

Fatigué de rester debout, il s'était également assis sur le bastingage, près de la sirène qui tenait lieu de figure de proue pour le Grand Fourbe. Et quand il avait relevé les yeux vers ces trois imbéciles, il avait vu celui qu'il avait identifié comme Fred lui faire signe de la main. Wulfran avait ouvert de grands yeux, trop surpris pour adopter une expression neutre.

Mais qu'est-ce qu'il fait cet imbécile?

Puis la sale gamine avait levé les yeux et était devenu blanche comme un linge. Avec ses cheveux, ça fait trop. Elle aurait pu virer au vert, ou au mauve. Aucune originalité. Puis elle commença à s'énerver sous le regard amusé des jumeaux, et de Wulfran. Ridicule.

"- Mais arrête ça! cria Ambre. T'es complètement inconscient?

- Pourquoi devrais-je être inconscient?

- Nan. Pas inconscient, t'as raison, ça ne convient pas. J'aurais du dire crétin, con, imbécile, stupide, dégénéré… choisis ce que tu veux. J'en ai plein. Et arrêtes ça tout de suite!

- Et pourquoi devrais-je faire cela, rétorqua Fred, en suspendant son geste.

- Parce que…

C'est vrai ça. Pourquoi?

- Parce que c'est gênant et que t'es ridicule.

- Aaah! Ce n'est que ça? je peux continuer alors."

Fred se remit à gesticuler de plus belle.

"- Mais arrête ça !" s'écria Ambre en se jetant sur lui.

Fred lui attrapa les poignets pour se tenir hors de portée de ses coups. Mais sans ses mains pour se caler, son équilibre était plus que précaire. Surtout quand on essaie de retenir une furie qui veut vous arracher les yeux.

Mais qu'est-ce qu'elle fait? Pourquoi elle lui saute dessus comme ça? ils font finir par…

PLOUF !

Qu'est-ce que je disais.

"- Deux hommes à la mer!" crièrent les vigies de deux bâtiments.

Les hommes se précipitèrent et tous se penchèrent au-dessus des flots pour voir qui étaient tombés.

Wulfran vit deux têtes émerger de l'eau, dans une gerbe d'éclaboussures. Fred était mort de rire, mais Ambre était rouge comme une pivoine. Elle éclaboussa Fred dans un accès de fureur et une bataille commença. Elle cessa néanmoins très rapidement: l'Ecumeur poursuivait sa course et s'ils voulaient remonter à bord, ils devaient se hâter de se rapprocher de la coque pour agripper l'échelle incrustée dans la coque.

Où sont les requins? Là, c'est l'accident parfait.

Fred atteint l'échelle en premier et tendit une main qu'Ambre attrapa. Il la hissa jusqu'à lui et ils commencèrent à remonter vers le pont.

Quelle bande d'imbéciles. Les requins… peuh! jamais là quand on a besoin d'eux.

Ambre sauta lestement sur le pont, y laissant une belle flaque d'eau de mer. Fred surgit à son tour et la flaque se transforma en lac. Ken, James et quelques autres firent la grimace. La corvée de nettoyage n'était plus loin.

Le second surgit des entrailles du vaisseau et rugit:

"- Mais qu'est-ce que c'est que ce cirque?"

Dans un ensemble parfait, Ambre et Fred échangèrent un regard et désignèrent du doigt le pauvre George qui était resté sur le gaillard d'avant. Le désigné coupable ouvrit des yeux ronds comme des billes et ouvrit la bouche comme un poisson hors de l'eau, sans émettre aucun son. Autant dire qu'il avait l'air particulièrement stupide. Quand il eut récupéré suffisamment ses esprits, il se mit à hurler des insanités aux deux autres qui levèrent instinctivement le nez vers le ciel.

Oh, un plafond!

Les équipages présents sur les ponts des deux bâtiments ne purent s'empêcher de rire devant le spectacle que donnaient Ambre et les jumeaux. Puis Roberts et Jack sortirent chacun de leur cabine pour connaître la cause de tout ce raffut. Roberts poussa un soupir d'agacement en voyant les deux coupables trempés et dégouttant sur son précieux pont. Il se prit la tête entre les mains et, près un effort surhumain de contrôle mental, il se redressa pour les dominer de toute sa hauteur. Ce qui n'était pas très difficile étant donné qu'il était surélevé par rapport aux hommes se trouvant sur le pont.

"- J'aurais du m'en douter. Ça ne pouvait être que vous. Quoique, ce qui m'étonne, c'est que George ne soit pas de la fête."

Fred leva les mains en signe d'impuissance, avec un sourire coupable.

"- Je me demande vraiment ce que je vais faire de vous.

- Envoie-les par le fond," cria Jack, du haut de son poste de pilotage.

Roberts se retourna vers son confrère et lui hurla à son tour.

"- Je te les vend si tu veux.

- Capitaine! intervint Fred, outré. Les pirates ne font pas d'esclavage!

- Certes, mais je suis un pirate. Et je ne passe jamais à côté d'une bonne occasion de me faire de l'argent.

- Pour ce qui est de ton offre, continua Jack, je vais devoir refuser. Je crois que je serais presque prêt à te payer pour que tu les gardes!

- C'est vrai? demanda avidement Roberts, tout ce qu'il y a de plus intéressé par cette proposition.

- J'ai dit presque.

- Presque ne veut pas dire jamais, riposta Roberts avec philosophie.

- Bon, arrêtons de parler affaire. Je veux bien t'aider à t'en débarrasser.

Ouais ! débarrassons-nous de la sale gamine! Voilà enfin une idée enrichissante!

- Que proposes-tu?

- L'esclavage est une bonne idée. Mais si tu veux tirer un bon prix de ta gamine, je te conseille les marchés orientaux…

Youpi ! tralala stoinstoin! C'est la meilleure idée que j'ai jamais entendu! Vendons cette voleuse de navires familiaux en Orient. En plus paraît que le pays des milles et une nuits est vachement sympa… peut-être pas pour elle, mais ça… ce n'est qu'un détail.

- Je ne suis pas sûr que sa vente rembourse le voyage…

Et merde. C'était pourtant plaisant comme idée.

- T'as qu'à la louer comme femme de ménage.

- Pas assez forte. Elle ferait que la poussière.

- C'est vrai que… et pourquoi pas un moyen de défoulements pour les enfants violents?

Ca, c'est la meilleure idée que j'ai jamais entendu! Enfin… peut-être la deuxième meilleure idée. J'aimais assez celle d'avant, mis à part les coûts de transport.

- Tu as des enfants violents? demanda Roberts.

- Heu… pas sur moi mais… y'a ton fils, si tu veux."

Eh! je suis pas violent. Je proteste énergiquement contre cette calomn… minute. Si si, je la veux! Je la veux! Je pourrais m'en servir comme paillasson?

Eh! Mais je suis pas d'accord du tout! Qui sait ce qu'il peut me faire, cet abruti débile profond pourri gâté que je peux pas saqué? Je refuse de devenir un joujou entre ses mains certainement tâchée du sang de nombreuses victimes!Je ne veux pas finir ma courte existence assassinée par ses mains expertes. Je refuse d'être aussi humiliée! Si on me fait ça, je jure que je me vengerai! Je sais pas encore comment, mais je me vengerai, de la manière la plus odieuse qui soit. Vous voilà avertis!

Roberts planta ses yeux noirs dans ceux de son ami, qui sut qu'il avait dit une bêtise. Mais qui manifestement n'en éprouvait aucun remord. Le capitaine de l'Ecumeur haussa les épaules, comme pour signifier qu'en fin de compte, il n'en avait rien à cirer. Il ajouta néanmoins:

"- Je crois que je vais y réfléchir. Mais avant cela, déjà monsieur Korp, mettez ces trois-là hors de ma vue, et, mon cher Jack, je voudrais savoir si on continue ensemble ou si on se sépare.

- Tout comme toi, je n'aime pas partager mon butin. Je propose donc la même chose que toi: on se sépare dès maintenant. On se reverra quand on se reverra.

- Je te signale que je n'ai rien proposé du tout.

- Ah? Tu as du penser trop fort."

Roberts eut un rictus amusé.

"- Alors, comme tu l'as si bien dit, on se reverra quand on se reverra. Monsieur Korp, cria-t-il, barre au nord, nord-est."

Le gigantesque second retransmit les ordres. La voilure fut totalement relâchée et l'Ecumeur accéléra. Il dépassa sans effort le Grand Fourbe. Le terrible pirate Roberts fit un signe à son fils qui lui répondit machinalement, avant d'échanger un dernier regard noir avec Ambre, qui répliqua de la même façon. Roberts poussa un soupir en se calant lourdement contre la rambarde.

"- Eh bin. C'est pas gagné."

Le Grand Fourbe avait disparu derrière la ligne d'horizon depuis longtemps maintenant. Ambre et Fred avaient été proprement envoyés finir de nettoyer les armes, avec interdiction de faire des bêtises, sous peine de finir à fond de cales. La menace faisait magnifiquement ses preuves: ils frottaient sans enthousiasme et les jumeaux poursuivaient leurs explications sur le maniement de tout ce fourbi.

Cela mit un certain temps, mais la pile d'épées et de poignards en tous genres diminua puis disparut. Le soleil était encore haut dans le ciel et ils se permirent quelques minutes de repos bien mérité. Ambre était, comme à son habitude, calée près du dragon. Elle était éblouie malgré ses paupières closes et rêvassait, encore et toujours, comme à son habitude. Ne lui parvenait que le bruit des vagues se brisant sur la coque, les jurons des pirates quand quelque chose n'allait pas comme ils voulaient, le claquement des voiles, le grincement des cordages.

Y'a pas à dire. Je ne sais pas ce que je serais devenue si je n'étais pas devenue pirate. Et je ne le saurai sans doute jamais, ce qui n'est pas plus mal. Il y a des inconvénients, bien sûr, à être dans la piraterie, mais ça vaut la peine. Il n'y a rien qui puisse vraiment gâcher le tableau.

Là-dessus vint s'imposer le visage de Wulfran. La jeune fille fit la grimace.

Mais qu'est-ce qu'il fout là à gâcher mes heureuses pensées? Même là, il arrive à me faire chier?

Une curieuse voix étrangement familière lui parvint, en réponse à ces très folichonnes pensées. Et celle-ci n'était pas celle de sa conscience.

- Ambre, ma chérie. Un petit peu de tenue, s'il te plaît. Je sais que tu te laisses influencer par le langage de ces rustres, mais ce n'est pas une raison pour penser de la même manière.

- Berthe? C'est toi?

- Oui mon enfant. Je suis revenue pour t'aider à traverser cette terrible épreuve.

- Tu vas m'aider à me débarrasser de Wulfran?

- Grand Dieu non! Je suis venue pour te remettre dans le droit chemin. Je sais que tu rejettes la piraterie au fond de ton cœur, et je vais t'apporter la force nécessaire pour t'échapper.

- Hein? Mais j'en ai pas envie!

- Si. Au fond de ton cœur.

- C'est ça. Tout tout, mais alors vraiment tout au fond. En fait, tellement au fond que c'est ressorti de l'autre côté. Essaye voir du côté de Tortuga, près de chez la mère des jumeaux. Mon envie de ne pas être une pirate doit y traîner.

- Ambre !

- Quoi, Ambre! Y'a pas de Ambre qui tienne! J'suis peut-être pas très vieille et complètement naïve, mais je sais ce que je veux.

- Ne dis pas de sottises. Tu ne penses pas ce que tu penses.

- C'est totalement idiot ce que tu me dis là.

- …

- S'il te plait, chère Berthe. Je t'aime beaucoup, mais tu es un peu étouffante. Tu es morte, tu n'as rien à faire dans ma tête.

- Ambre ! gémit la voix.

- T'es bouchée? Je n'ai pas besoin de ton aide pour être heureuse! Aide que tu n'as jamais pu m'apporter lorsque j'en avais besoin.

- Comment peux-tu dire ça?

- Parce que tu m'as aidée quand tu as su que mon père et Pierre voulaient me marier de force? Si tu voulais m'aider, tu les aurais convaincus que c'était une idiotie. Tu ne m'aurais pas laissée être vendue de la sorte.

- …

- Comme je vois que tu n'as plus d'argument, je te prierais de quitter ma tête sur le champ. J'ai du pain sur la planche si je veux devenir une pirate digne de ce nom.

Ambre releva la tête et surpris les regards plus que bizarres des jumeaux.

"- Quoi? vous m'avez jamais vu?

- Oh, non, répondit George. C'est pas ça du tout.

- Tu avais l'air toute contente, un petit sourire sur les lèvres, comme lorsque tu vas faire un mauvais coup…

- Quand tu as soudain tiré la gueule.

- Et après c'était encore pire. Tu t'auto flagellais avec ta conscience?

Merci Berthe.

- Mais pas du tout, se défendit Ambre.

- Alors tu pensais à ton amoureux? s'enquit Fred avec un sourire narquois.

- Quel amoureux? demanda Ambre, une fois de plus à la masse.

- Ne fais pas l'innocente. On parle de ton Wulfran d'amour…

- Je vais vomir, se plaignit Ambre.

- Toujours pas le pied marin, la taquina George.

- C'est vos absurdités à propos de moi et de ce… huurk. Ça me soulève le cœur.

- C'est le mal de l'amour. C'est parce qu'il est trop loin de toi… ça passera avec le temps.

- M'énerve pas ou on va se retrouver soit à la flotte avec les requins soit aux fers…

- Alléchant comme alternative, plaisanta Fred.

- Bon, continua George. Tu avoues que tu pensais à lui?

- Je faisais un cauchemar, ça te va comme aveu?

- Mouais. Mais t'aurais pu faire mieux.

- Trop fatiguée.

- A propos de fatigue, je crois que le pire est pas encore venu, l'informa Fred.

- Pourquoi dis-tu ça, demanda Ambre.

- Parce que demain, tu commences l'apprentissage du maniement de l'épée.

- C'est vrai? Avec qui?

- On sait pas encore. Nous et Wesley. Peut-être Ken, mais je doute de ses capacités pédagogiques.

- En gros, je verrais ça demain.

- C'est ça.

- Dites, les interrompit George, c'est pas l'heure de casser la croûte?

- Fichtre! On a failli oublier! commenta Ambre.

- Diablerie!

- Je suis sûr que c'est Wulfran qui t'a fait tourner la tête au point que tu en oublies le repas.

- George? l'appela-t-elle.

- Oui?

- Cours.

- Je le ferais peut-être un jour, mais là… tu es toute petite, tu ne sais pas te battre et… je suis plus fort que toi. N'imagine surtout pas que je vais fuir devant toi, même pour te faire plaisir.

- Roh t'es pas drôle.

- C'est pas vrai! Je proteste énergiquement! Je suis drôle. C'est ma raison de vivre!

- Trouve t'en une autre, le tourmenta Ambre avec le sourire de la mégère.

- Elle devient méchante quand on ne cède pas à ses caprices, fit gentiment remarquer Fred.

- Mes caprices ? Tu vas voir si je suis capricieuse."

Ambre descendit du bastingage et s'approcha de Fred en essayant de prendre un air menaçant.

"- Je suis terrifié. Arrête! Tu ne vois pas comme je tremble de terreur? Tu n'as donc aucune pitié?

- Aucune."

Wesley arriva à ce moment et trouva Ambre prête à sauter sur l'infortuné Fred, qui se tenait encore sur le bastingage. Pressentant le drame qui risquait encore d'arriver, il s'interposa.

"- Vous avez pas bientôt fini vos gamineries?

- Mais je suis une gamine!

- Mais plus Fred! Quoique… Enfin bref! Vous allez finir par retourner à la flotte si vous continuez. Ça fait même pas une demie journée que vous avez fait trempette que vous voulez déjà y retourner? Vous feriez mieux d'aller manger, pendant que c'est chaud. Après c'est notre quart.

- Tu veilles à notre santé? demanda innocemment George.

- Je suis ici en tant que valet de ferme. Je dois prendre soin du bétail…

- Tu sais ce qu'il te dit le bétail? rétorqua Fred.

- Meuh?"

voilà, c'était le chapitre 8. il était bien? vous en avez pensé quoi? hien, hein, dite!