et un chapitre de plus, pour vous, ô amis lecteurs.

je crois que j'ai jamais rien écrit d'aussi nul. je vais donc me la boucler et finir de repriser mes chaussettes.

Chapitre 11:

Promotions en vue

Ambre s'étira dans son hamac. Tous ses muscles hurlaient leur agonie. Le combat à l'épée et les chocs qu'elle avait dus parer en étaient responsables pour la plus grande partie, mais passer la majeure partie de la nuit à recoudre les plaies en tous genres n'avaient pas aidé ses muscles à se reposer. Encore heureux, il n'y avait pas eu d'amputation à faire, pour son plus grand soulagement, mais surtout pour celui des marins.

Elle bailla à s'en décrocher la mâchoire et tenta d'ouvrir les yeux, sans succès. Une seule chose à faire dans ces cas-là: se recoucher. Ambre n'échappa pas à la règle et s'enfouit sous ses couvertures avec un petit bruit de contentement.

Elle venait de se rendormir quand une main la secoua brutalement.

"- Allez! Debout!

- Naan, gémit-elle. Pas envie."

Elle s'échappa de l'étreinte et se roula en boule tout au fond de son hamac. Elle replongeait déjà avec enthousiasme dans ses rêves où le fils de Roberts se faisait bouffer par des requins, mais c'était sans compter sur l'homme qui tentait de la réveiller.

"- Comment ça pas envie? Y'a pas de pas envie qui tienne ma petite."

Trévor n'eut droit qu'à un grognement rageur et endormi en guise de réponse.

"- Mais elle me gonfle cette petite! Debout, rugit-il.

Cette voix m'est vaguement familière… maman?

Trévor la secoua comme un pruneau.

Nan, c'est pas maman. Elle est plus douce dans sa manière de réveiller.

Elle ouvrit un œil. Le second ne tarda pas à faire la même chose et les deux s'agrandirent démesurément.

Oh la vache! Ça fait mal ça. Dès le matin, ouvrir les yeux, c'est violent. C'est une des choses qui ne devrait pas être permise.

"- Ah c'est vous.

- A qui croyais-tu avoir affaire? riposta-t-il d'un ton froid, visiblement énervé.

- A ma mère."

Estomaqué, Trévor ouvrit grand la bouche qu'on aurait pu y faire passer trois bus à deux étages. Son unique œil s'arrondit de surprise et Ambre crut qu'il allait faire une attaque.

J'aurais peut-être pas du dire ça…

"- Oubliez ce que j'ai dit, cette tête ne convient pas du tout à votre rôle de quartier-maître."

Trévor réagit mollement et quand il eut fini de reprendre ses esprits, il dit d'une voix grinçante.

"- C'est l'heure de ton quart. Debout où je t'en colle un autre.

- J'y vais," grogna Ambre de l'air de celle qui croit à ce qu'elle dit. Alors, pour ce qu'il est de convaincre quelqu'un…

Trévor ne bougea pas. Il se contenta de la fixer. Sentant son regard inquisiteur, la jeune fille releva la tête qui penchait dangereusement vers son oreiller.

"- Quoi? fit-elle, agacée.

- J'attend.

- Noël, peut-être? répliqua-t-elle insolemment.

- C'est possible, vu la vitesse à laquelle tu te lèves," rétorqua-t-il d'un ton glacial.

Ambre comprit que ce n'était pas le moment de plaisanter. Avec un soupir, elle rejeta ses couvertures et sortit de son lit à regrets. Elle prit ses vêtements et les posa sur son hamac sans aucune délicatesse. Elle jeta un regard à Trévor. Le "tu me laisses m'habiller seule?" passa sans un mot. Il la laissa et remonta sur le pont de sa démarche bancale.

"- Ne m'appelle pas comme ça, dit-elle à son lit douillet, je ne peux plus dormir."

Une fois habillée, elle grimpa dans la cambuse. Bob lui servit un petit déjeuner composé, pour changer, de porridge, avec une tranche de lard. Elle s'attabla avec son bol à sa place favorite près du fourneau. Elle mangea son lard distraitement et commença à touiller sa bouillie en attendant qu'elle refroidisse. Elle pouvait faire ça pendant une heure à rêvasser. Mais le sort, incarné en Trévor, avait décidé de s'acharner sur elle en cette journée pluvieuse. Il entra dans la cambuse et la chercha du regard. Quand il l'eut trouvée, il lui demanda.

"- Toujours pas fini?

- Comme vous voyez, répondit-elle en refaisant faire le tour du bol à sa cuillère.

- Je veux te voir dans deux minutes dans le gréement. Ils ont besoin de toi là-haut. Si tu n'as pas fini à temps, je viens te chercher par la peau du dos, fini ou pas fini de manger.

- Mais heu… tenta-t-elle de protester.

- Il n'y a pas de mais. Tâche d'y être ou je sévis. Ça fait trop longtemps que tu es choyée ici."

Trévor ressortit sans ajouter un mot. La jeune fille poussa un soupir et se dépêcha d'engloutir sa pitance. Après s'être cramé la langue une bonne dizaine de fois, elle repoussa son bol vide et prit le chemin du pont. Au moment de sortir, elle se retourna vers Bob.

"- Tu trouves vraiment que je suis choyée?

- Par rapport à la plupart des hommes de ce navire et d'ailleurs, oui."

Ambre poussa un nouveau soupir et sortit. Elle trouva Trévor qui s'apprêtait à descendre la chercher. Sans un mot, elle prit ses ordres et grimpa dans le gréement sous le crachin glacial qui tombait depuis le milieu de la nuit.

La fine bruine avait finalement disparu au profit d'une pluie froide et pénétrante. Complètement trempée, la jeune fille réglait les cordages qui maintenait les voiles. Une fois mises en place, les voiles s'inclinaient toutes sur la droite, offrant ainsi un meilleur angle d'attaque au vent. L'Ecumeur fila plein sud, vers les Caraïbes anglaises et françaises, avec l'espoir d'un beau butin.

Les nuages gris se regroupèrent en fin d'après-midi en une inquiétante masse noire. Le vent redoubla, fouettant les marins de ses dures caresses. La pluie se fit de plus en plus drue et l'orage éclata enfin. L'océan se démonta et des vagues de dix à douze mètres frappèrent sans répit la coque goudronnée du fier vaisseau.

Les pirates avançaient du mieux qu'ils pouvaient sur les vergues glissantes, aveuglés par la pluie et le vent.

"- Il va falloir ferler les voiles, dit George.

- Mais on les a déplier y'a à peine une heure, s'écria Ambre, déprimée.

- Tu préfères peut-être qu'on démâte, que le pont craque et que la coque se disloque?

- Tout bien réfléchi, non.

- Alors bosse."

Les forbans tâchèrent de replier toutes les voiles mais le travail était rendu difficile et dangereux à cause du temps. Ambre et George s'occupait de la voile de foc. Ils devaient la diminuer au tiers mais une des poulies était coincée. Ambre s'apprêta à monter sur le mât de beaupré pour la réparer mais George l'en empêcha d'une main ferme.

"- Laisse, j'y vais. Fatiguée comme tu es, tu es capable de tomber."

George grimpa sur le mât et s'avança dessus le plus prudemment possible. Il arriva au bout et se baissa pour voir ce qu'il en était. Il bidouilla la poulie comme il put mais elle refusait de fonctionner.

"- Cette saleté est coincée. J'laisse tomber," rugit-il pour couvrir le bruit de la tempête.

Il s'apprêta à revenir quand l'Ecumeur plongea dans un creux. Déséquilibré, George se rattrapa à la première chose qui lui tomba sous la main, c'est à dire la poulie. Celle-ci crut peut-être bon de se débloquer à se moment-là. La corde file à toute vitesse. La voile de foc, soudain totalement libre, se déplia brusquement. George fut propulsé par dessus bord.

"- GEORGE !" cria Ambre, paniquée.

Elle se précipita vers le bord et scruta les flots. Heureusement, dans sa chute, George n'avait pas lâché la poulie et était suspendu dans le vide. Ambre se retourna et chercha une corde sur le pont. Elle en trouva rapidement une et revint aussi vite que le lui permettait ses petites jambes sur le pont glissant qui penchait au gré des vagues.

"- Attrape!" lui cria-t-elle en lançant la corde.

Celle-ci ne fut pas du tout coopérative: elle se balançait dans le vent et avait l'air de prendre un malin plaisir à passer hors de portée des mains de George. Au bout de plusieurs essais infructueux, Ambre décida de la laisser pendre au-dessus de George, bien que la manœuvre fut fort dangereuse. La jeune fille attacha l'une des extrémités de la corde sur le pont, pour qu'elle puisse s'y retenir. Puis, tout doucement, le plus prudemment possible, Ambre s'avança sur le beaupré glissant, sa corde traînant derrière elle. Une fois arrivée au-dessus de George, elle tira la corde et la laissa glisser entre ses doigts, jusqu'à ce qu'elle arrive à l'infortuné qui se balançait au-dessus de l'eau (et dans l'eau quand les vagues étaient suffisamment hautes). George en attrapa l'extrémité de sa main libre, l'autre étant coincée dans la poulie. Son poignet faisait un angle inquiétant. Ambre y jeta un regard inquiet que George surprit.

"- Ne t'inquiètes pas. Essaie plutôt de me hisser."

Il en a de bonnes!

Mais comme c'était une bonne petite fifille obéissante, elle tira du mieux qu'elle put, tout en s'accrochant au mât pour ne pas se retrouver aux côtés du jumeau. George montait rapidement. Il disparaissait de temps en temps, noyé sous une grosse vague, mais il réapparaissait toujours, crachant de l'eau salée. La corde et son fardeau ne lui paraissait pas tellement lourd. La corde filait entre ses doigts et elle avait l'impression de tirer une sardine. Enfin, il arriva au beaupré. Ambre l'attrapa par la chemise et le hissa sur le mât.

Gnourf! Il me paraissait moins lourd avant.

"- Ca va? demanda-t-elle.

- Ouais, grogna-t-il, tout essoufflé. Merci.

- Tu nous as fait une sacré peur," dit une voix derrière eux.

C'était pas moi qui était sensée dire ça? et d'abord qui c'est ce nous?

Ambre se retourna et put voir à travers le rideau de pluie Wesley, Vincent et Ken qui tenaient encore la corde.

Je me disais bien aussi que je ne pouvais pas être aussi forte.

Ce qui est bien dommage d'ailleurs.

Ambre et George revinrent doucement sur le pont, l'un supportant l'autre. Une fois en sécurité, Wesley examina le poignet du jumeau qui, jusque là, était encore intact. Ignorant les grimaces de George, il le retourna dans tous les sens. Quand Wesley eut fini son examen, il redonna le poignet tordu à son propriétaire, trop content de le retrouver et de le mettre hors de portée.

"- Je ne crois pas qu'il soit cassé. Il doit seulement être déboîté. Va voir Jean-Baptiste, il devrait pouvoir te le remettre en place."

L'estropié acquiesça et fila voir le médecin du bord, tandis que les autres retournaient à leurs tâches respectives.

Une heure plus tard, Trévor vint les voir. Les hommes du second quart marchaient derrière lui. Soulagés, Ambre et ses compagnons atterrirent sur le pont, heureux de pouvoir aller se recoucher. Le quartier-maître les arrêta d'un geste.

Je le sens mal.

"- Certains d'entre vous vont rester. Il y a trop de blessés et il manque des hommes de quart valides.

- Génial! J'en rêvais, grogna Vincent.

- Ça tombe bien, vous avez été choisi. Avec Gaël et George.

- Ah nan! gémit Vincent, désespéré.

- Heu… commença Ambre. George s'est cassé le poignet.

- C'est embêtant ça, fit Trévor. Il passa un regard circulaire sur les hommes lessivés, dans tous les sens du terme. Un volontaire?"

Ambre et tous les hommes de son quart rentrèrent la tête dans les épaules et regardèrent ailleurs. Le quartier-maître soupira.

"- Très bien. Tous les hommes en rang et qu'on m'apporte deux dés."

Les hommes obéirent. Trévor leur assigna à chacun un numéro puis il lança les dés. Ceux-ci roulèrent sur le pont avant de s'immobiliser.

"- Onze, lut Ambre.

- Quel dommage! fit Gaël, sarcastique. Vous n'êtes que dix."

Trévor lui lança un regard noir qui lui fit regretter ses paroles. Puis le quartier-maître alla chercher les dés et les relança.

"- Trois, dit-il quand les dés arrêtèrent de rouler sur le pont détrempé.

Je l'savais.

- Bien, maintenant que vous êtes au complet, au boulot," ordonna Trévor avant de faire demi-tour et d'aller se mettre au chaud.

Ambre, Vincent et Gaël poussèrent à l'unisson un soupir à fendre l'âme et se remirent au travail.

Un carnage épuisant, la nuit passée à soigner les blessés, deux pauvres heures de sommeil et ce… grr me refile un quart supplémentaire! Je ne sais pas ce qui me retient de… mouais. En tout cas demain, je fais la grasse matinée, qu'ils le veuillent ou non.

La tempête se calma à la fin de ce second quart. Trévor revint leur donner leur congé et désigna de nouveaux volontaires pour remplacer les hommes invalides du quart suivant. Tous aussi épuisés les uns que les autres, Ambre, Vincent, Gaël et les autres se précipitèrent dans la cambuse. Bob leur servit un repas chaud composé de patates au lard qu'ils engloutirent en deux lampées. Le repas fini, les pirates se mirent à l'aise et discutèrent de tout et de rien. Ambre, totalement éreintée, se leva au bout de cinq minutes et gagna son lit. Elle enleva ses vêtements trempés, les mit à sécher et s'enfouit sous ses couvertures. Elle s'endormit immédiatement comme une masse, en ronflant et couinant par intermittence.

Saleté de frégate. Nous a filé sous le nez en agitant son drapeau. J'aime pas les anglais. J'espère qu'ils se sont échoués sur des récifs ou qu'ils se sont faits attaqués par un calmar géant ou que… zut, j'ai plus d'idées. J'espère également que cette gamine est morte étouffée par son édredon. Ridicule comme mort, non? Quoique elle peut aussi mourir écrasée dans une fosse à purin, c'est très… glorieux. Le problème c'est qu'il n'y a pas beaucoup de fosse à purin sur un navire. Vraiment dommage. Je soumettrais l'idée à mon père. En plus, comme ça, si elle meurt d'une façon particulièrement pathétique, mon père regretterait de ne pas l'avoir chassée pour me laisser la place et il me chouchouterait. Je pourrais faire ce que je voudrais. Je… je serais le roi du monde! … je crois qu'il faut que j'arrête de m'emballer. C'est pas bon pour mon teint.

Wulfran se tenait dans le nid de pie en haut du grand mât et scrutait les flots sans enthousiasme. Aucun navire en vue et se serait certainement pareil encore un moment. Cette saleté de frégate risquait de prévenir tous les bateaux qu'elle rencontrerait que des pirates naviguaient dans ces eaux.

Je lui ai pourtant dit de changer de cap. Mais il ne m'écoute jamais. Jack est encore plus infernal que moi. C'est pour dire…

Le Grand Fourbe escaladait les murs liquides et redescendait dans les creux, faisant jaillir des gerbes d'écumes quand sa proue retombait lourdement dans les flots. La tempête devait être à son paroxysme mais le Grand Fourbe se tenait en bordure de l'orage. Les nuages noirs étaient de temps en temps déchirés par un éclair éblouissant et déversaient toutes leurs eaux sur la mer démontée.

Je plains ceux qui sont là-dedans…

Quoique… l'Ecumeur résisterait à ce genre de grain mais la sale gamine pourrait très bien passer par-dessus bord… j'espère que mon papounet est là-bas!

"- Wulfran! le capitaine veut te voir!" cria le second du pied du grand mât.

Le jeune homme fit un signe de tête pour montrer qu'il avait compris et amorça la descente. Il fut sur le pont en moins de deux et prit la direction du château dressé sur la poupe du navire, de sa démarche de félin. Il grimpa un escalier, prit un petit couloir et arriva devant la porte de la cabine de Jack. Wulfran frappa trois coups secs sur la porte de chêne sculptée et attendit que son capitaine lui permette d'entrer.

"- Qui est là?"

La voix de Jack lui parvint assourdie à travers le panneau de bois et également légèrement mal assurée.

Ne me dites pas qu'il sirote son rhum si tôt le matin?… Il aurait pu m'inviter quand même.

"- Wulfran.

- Ah, c'est vrai. Entre mon garçon."

Wulfran ne se le fit pas dire deux fois: le vent soufflait fort et il était loin d'être chaud. Il referma soigneusement la porte derrière lui avant de s'avancer jusqu'à Jack, comme le ferait un matelot bien élevé. Jack était négligemment posé dans son fauteuil rivé au plancher, devant son bureau recouvert de cartes. Une jambe passée par dessus l'accoudoir, le capitaine du Grand Fourbe tenait un verre à pied décoré de fils d'or rempli à l'odeur de rhum.

Voyant que Jack était trop abîmé dans la contemplation du délicieux liquide pour parler, Wulfran prit la parole.

"- Vous m'avez fait mander mon capitaine?

- Cela ne fait aucun doute, sinon tu ne serais pas là.

Il m'énerve quand il fait ça!

"- Que me voulez-vous, dans ce cas?

- Je suis assez content de toi mon petit."

Je ne suis pas petit.

Jack poursuivit, nullement dérangé par les pensées de son interlocuteur.

"- Lors de nos récents abordages, tu as fait preuve d'habileté et de bravoure… ou de stupidité, comme tu préfères. Partir tout seul et éventrer joyeusement ceux qui se dressaient devant toi… c'était assez impressionnant. La preuve: tu t'es attiré le respect de la plupart des hommes d'équipage. Tu nous as prouvé à tous tes talents d'escrimeur. Tu es, je pense, aussi doué que ton père, si ce n'est plus. Mais ne lui dit pas, il est assez bête pour se vexer.

- Merci.

- Ne me remercie pas, je n'en ai pas fini.

Qu'est-ce qu'il me réserve encore?

- Tu es toujours parti te battre tout seul en attaquant là où aucun homme sensé ne serait allé, désobéissant délibérément à mes ordres.

Moi qui ai failli remercier la sale gamine parce qu'en pensant à elle, j'ai réussi à me faire remarquer, ce n'était peut-être pas une si bonne idée. Elle est et elle restera une sale gamine. Rien ne bon ne peut émaner d'elle, à cette sale voleuse de navire familial!

- Je suis désolé, s'excusa platement Wulfran, en n'en pensant pas un traître mot.

- C'est ça, et ma mère est duchesse de Bretagne.

- Vous avez de la chance, ironisa Wulfran, un sourire narquois au coin des lèvres.

- Entraîne-toi à mentir, ça peut servir, surtout si tu ne veux pas te retrouver aux fers pour insolence à son capitaine. Tu sais que j'en suis capable.

Oui.

- …

- Tu as raison, ne dis rien." Jack marqua une pause pendant laquelle il dévisagea le jeune homme qui se tenait devant lui, le visage fermé. "C'est fou ce que tu ressembles à ton père."

C'est fou ce qu'on peut me le dire.

Jack poursuivit:

"- C'est peut-être ça ton problème. Ton père non plus ne tenait pas en place et passait son temps à désobéir, du temps où on était pirate à bord du Black Pearl. C'est fou le nombre de fois où Barbossa nous a envoyés à fond de cale parce que ton père avait encore fait l'imbécile…

Allez savoir pourquoi, j'ai du mal à imaginer mon père en gamin irréfléchi et farceur.

… c'est pour ça que je crois qu'il est temps pour toi d'apprendre à gérer des responsabilités.

- Hein? fit Wulfran, trop surpris pour répondre quelque chose d'intelligent.

- Bah oui, depuis le temps que tu écumes les mers avec nous, tu es devenu un bon pirate. Sacrément bon d'ailleurs, mis à part les écarts de conduite, ajouta Jack avec un sourire. Bref, tu n'as plus grand-chose à apprendre. Le reste viendra avec l'expérience. Mais le vrai problème qui reste, ce ne sont pas tes capacités de forbans sans cœur ni reproches, c'est, désolé si je froisse ton amour-propre, que tu es un irresponsable fini.

Et… c'est grave docteur?

- C'est donc pour cela, continua Jack, que je te nomme second.

- C'est vrai, s'écria Wulfran, profondément choqué.

- Non.

Mais heu!

- Enfin… pas tout à fait. L'actuel second, monsieur Malofoie, m'en voudrait beaucoup.

Je sais qui est le second, merci bien! En plus, comment oublier un nom pareil?

Tu vas donc être son bras droit. Tu ne prends pas de décision, tu te contentes d'émettre tes suggestions, sauf pour des affaires minimes, comme envoyer quelqu'un aux fers parce qu'il m'a manqué de respect. Tu ne prends donc plus de quart comme les autres, tu te contentes de rester avec Malofoie et de l'aider. C'est bien compris?

- Oui, mon capitaine.

- J'espère que ça te mettra un peu de plomb dans la cervelle. Si ça ne marche pas, tu redeviens simple matelot. Pigé?

- Oui, mon capitaine.

- Et sache mon petit,…

M'appelle pas le vilain, maman!

Désolé, c'était pas la bonne réplique. Je remplace: je ne suis pas petit!

J'ai la vague impression que mes pensées tournent en rond là…

… que je ne te laisserais pas passer tes écarts de conduite. J'ai été trop gentil avec toi, il est temps que tu apprennes ce qu'il en est vraiment.

- Si vous le dites.

- Je le dis. Maintenant… t'en veux un p'tit coup? demanda Jack en élevant son verre de rhum.

- Volontiers," répondit Wulfran avec un sourire avide.

J'aime quand les conversations finissent comme ça.

"- Ca fait combien de temps qu'elle dort? demanda Fred, assis sur une couchette en face de celle d'Ambre.

- Plus de quatorze heures je crois, répondit George.

- Ça se fatigue vite à cet âge-là.

- C'est vrai. Une nuit presque blanche à recoudre des membres à la lumière d'une chandelle et deux quarts… ce n'est vraiment rien.

- Si tu veux mon avis, son sommeil est démesuré!

- Tout à fait d'accord, acquiesça Wesley.

- Bon bah ça va, hein? râla Trévor. Je savais pas moi!

- Tu parles! Vous saviez quand même que c'était elle qui avait remplacé Jean-Baptiste, répliqua Fred.

- Et vous lui avez quand même refilé deux quarts! renchérit Wesley.

- Désolé, protesta le quartier-maître, mais je ne suis pas un spécialiste des mioches. J'en ai jamais eu, j'en aurais jamais et j'en veux pas. Alors me demandez pas comment ça marche.

- Que puis-je répondre à cette argumentation? s'enquit George, un sourire mauvais sur les lèvres.

- Rien, trancha Trévor.

- Sûr? demanda suavement Fred.

- Sauf si tu veux finir aux fers, bien sûr…

- Tout de suite les grands mots, se renfrogna Fred.

- Hé! hé! je n'ai pas toute autorité sur vous pour rien.

- Je n'en pense pas moins, rétorqua Fred.

- Tant mieux pour toi, ça me fait une belle jambe."

George s'apprêta à faire un commentaire vaseux à propos d'une certaine jambe tout ce qu'il y a de plus boiteuse, mais Trévor l'en dissuada d'un geste.

"- Ne dis rien, c'est préférable pour ta santé.

- A propos de santé, les interrompit une voix endormie, vous ne pouvez pas aller en parler ailleurs, y'en a qui essaie de se remettre en forme.

- Oh, désolé de t'avoir réveillée, fit Wesley.

- Mouais. Pas autant que moi.

- Je m'en doute, dit George, mais… maintenant que tu es réveillée, tu pourrais peut-être te lever?

- Je vais considérer la question dans quelques heures.

- Si tu veux, mais tu vas rater l'entrée dans l'Isla Mona.

- Hein? grogna Ambre, soudain nettement plus réveillée.

- Nos cales sont pleines, il faut bien qu'on les vide si on veut les remplir de nouveau…

- Cool, je vais pouvoir prendre un vrai bain. L'eau de mer, ça va cinq minutes mais ça gratte, ça pique et ça nettoie pas franchement bien.

- Je suis tout à fait d'accord, fit Wesley.

- Moi de même, ajouta Fred.

- Pareil, renchérit son jumeau.

- Parfait, coupa Trévor. Puisque vous êtes tous d'accord sur ce merveilleux point tout à fait passionnant, vous allez pouvoir bouger vos fessiers et aider aux manœuvres. Ambre, comme je suis trop bon aujourd'hui, tu peux rester dans ton lit.

- C'est vrai?

- Si je te le dis.

- Vous ne cherchez pas à vous faire pardonner par le plus grand des hasards?

- Un tout petit peu. Peut-être.

- C'est gentil ça, mais… je crois que je vais monter quand même. J'ai jamais vu l'Isla Mona et je pense pas qu'on puisse la voir souvent.

- C'est tout à fait vrai, répondit Trévor. Allez, maintenant au boulot."

Ambre se leva rapidement et commença à enfiler son pantalon bouffant quand elle s'arrêta, le pied à moitié coincé dans une jambe de son vêtement.

"- Dites, Trévor, vous saviez que j'allais me lever?

- Bien sûr! ma bonté naturelle a des limites!"

Très fier de lui, le quartier-maître remonta sur le pont de sa démarche pesante et claudicante. Fred le regarda partir, un sourire narquois sur le visage. Il se retourna vers ses amis et déclara:

"- Je suis sûr que ça fait des années qu'il voulait la placer, celle-là.

- Ambre, ajouta Wesley, il va te bénir jusqu'à la fin de ses jours pour lui en avoir donné l'occasion.

- C'est vrai, demanda-t-elle naïvement.

- Que crois-tu? fit George, en fonçant dans la brèche. C'est aussi facile de lire en lui que de le lire… heu… laisse-moi trouver un exemple.

- Comme déchiffrer un parchemin craquelé et usé, rédigé en hébreux par un paysan analphabète bourré, j'imagine? rétorqua Ambre en comprenant qu'elle venait, encore une fois, de tomber dans le panneau.

- Elle comprend plus vite, remarqua Fred.

- C'est bien dommage, répondit George, franchement déçu. C'était vraiment agréable de la faire marcher, surtout avec des histoires abracadabrantesques."

Il ne récolta qu'un regard noir chargé de reproches, suivi de près par un oreiller qu'il ne put esquiver. Satisfaite, Ambre afficha un air goguenard.

"- Cette petite grandit beaucoup trop vite à mon goût, dit George en massant sa tête douloureuse.

- Tu dis ça parce que j'ai prit quelques centimètres? demanda avidement Ambre.

- Nan. Tu tapes beaucoup plus fort."

Ambre se renfrogna avant d'imaginer toutes les possibilités qu'ouvrait cette simple déclaration. Le sourire de la mégère apparut sur ses lèvres. Les jumeaux et Wesley tirèrent une sale tête, s'interrogeant mutuellement du regard pour savoir ce que cette diabolique enfant avait encore trouvé.

La jeune fille les examina tour à tour avant de dire:

"- Mais qu'est-ce que vous avez encore?

- Nous? rien. Absolument rien. Pourquoi cette question?

- … comme ça. Laissons tomber, veux-tu?

- C'est ce que je comptais te demander, répondit George.

- On monte? les coupa Wesley. On va rentrer dans le port avant qu'on ai eu le temps de mettre un pied dans le gréement."

Les autres firent signe qu'ils étaient d'accord et, à la queue leu leu, ils grimpèrent l'escalier menant à l'air libre. Ambre et Wesley grimpèrent sur les haubans tandis que les jumeaux s'accoudaient au bastingage, en temps que grands blessés. Ils aidèrent à orienter les voiles correctement pour entrer dans le port.

"- On va aller vachement vite si on met les voiles comme ça, remarqua Ambre. Roberts est très doué, certes, mais… on risque pas de s'écraser lamentablement sur les quais?

- C'est vrai… j'oubliais.

- Quoi?

- Comme tu n'es jamais venue, tu ne peux pas savoir.

- Vas-y continue, s'impatienta Ambre.

- Le port est enfoncé dans une baie entourée de hautes falaises. Le vent n'y pénètre quasiment jamais, sauf quand il vient de l'océan. Comme ce n'est pas le cas aujourd'hui, on prend le maximum de vitesse pour arriver jusqu'aux quais, en douceur.

- On ne peux pas se faire remorquer?

- Si mais Roberts a horreur de ça. Pour lui, un vrai marin n'a pas besoin d'aide pour faire ce qu'il veut de son vaisseau.

- Je vois. S'il rate son coup, je suppose que tout le monde rira bien.

- C'est fort possible, mais comme ça n'a jamais été le cas…

- Une erreur est si vite arrivée…

- Certes mais… il est capable de trouver une excuse tout à fait valable comme…

- Comme des hommes d'équipage flemmardant dans les haubans au lieu de faire leur boulot, rugit Korp en dessous d'eux."

Grillé.

Ambre et Wesley baissèrent la tête et se mirent à travailler sérieusement tandis que les jumeaux riaient comme des bossus.

"- Dommage qu'on ai rien à leur balancer dessus, grogna Ambre.

- Je suis parfaitement d'accord. Mais je suis sûr qu'on peut trouver quelque chose de bien pire," ajouta Wesley avec un sourire torve, auquel la jeune fille répondit par une expression encore plus machiavélique. En contre-bas, les jumeaux déglutirent difficilement.

Ils continuèrent à desserrer les cordes qui maintenaient le grand perroquet perpendiculaire à l'alignement du navire et, quand ils eurent fini, la vergue soutenant la voile fut tournée, de façon à offrir une meilleure prise au vent. Cela fait, Ambre et Wesley s'assirent lourdement sur la vergue avec un soupir de contentement. La jeune fille put enfin contempler la petite île qui se dressait devant eux. On aurait cru qu'elle flottait au-dessus de l'eau turquoise. Elle exposait ses falaises blanches qui étincelaient au soleil, recouvertes d'une abondante végétation. Les plages de sable blanc étaient vide de toute présence humaine, le tourisme n'ayant pas encore été inventé.

Comme ils approchaient, Ambre put discerner une petite passe entre les imposantes falaises. Les vagues se brisaient dessus dans un effroyable vacarme et retombaient dans une gerbe d'écume blanche. Quelques récifs pointaient le bout de leur nez. Et, au dessus de ce spectacle, une nuée d'oiseaux de toutes races volaient et plongeaient dans les flots à la recherche d'un poisson argenté. Il y avait quand même une majorité de mouettes dont les cris aigus et pas très mélodieux retentissaient entre les falaises.

"- Où sommes-nous exactement, demanda Ambre.

- Au sud ouest de Puerto Rico. Et encore plus à l'ouest, il y a l'Hispaniola. Quand il fait très beau et que la mer est calme comme un lac, on peut en voir la pointe.

- On est pas très loin de Tortuga alors.

- Tortuga est de l'autre côté de l'Hispaniola. On en est encore à une ou deux semaines. Ça dépend du temps.

- Tu crois qu'on va y passer?

- C'est possible, je ne saurais dire."

Ils retombèrent dans le silence et contemplèrent l'île qui grossissait à vue d'œil. L'odeur de la terre encore humide par la rincée de la veille et les relents des activités humaines leur parvinrent, de plus en plus fortes. Les pirates sur le pont commençaient à s'agiter. Roberts sortit de sa cabine et gagna le poste de pilotage. Il annonça alors d'une voix forte.

"- Messieurs, comme vous l'avez sans doute remarqué, nous serons d'ici quelques heures sur la terre ferme de l'Isla Mona. Avant que vous ne soyez totalement intenables, je vais donner mes ordres, tant que vous me prêtez une oreille attentive. Le second quart restera à bord pour veiller sur le navire. Le quatrième quart prendra la relève le lendemain à midi. Le premier le surlendemain à la même heure et le troisième le jour suivant et ainsi de suite, comme d'habitude. Monsieur Korp se chargera de régler vos gages avant que vous ne descendiez à terre. Voilà, je crois que c'est tout. Vous pouvez retourner à vos tâches respectives."

Roberts se détourna et donna quelques indications à l'homme de barre. Puis il se tourna vers l'imposant second qui s'approcha aussitôt.

"- Va me chercher Ambre.

- Bien mon capitaine," répondit Korp sans poser de questions.

Il descendit lourdement les escaliers menant du pont à la barre et chercha la jeune fille des yeux. Comme elle n'avait toujours pas bougé de sa vergue, ce ne fut pas très difficile. Le second traversa la moitié du pont pour se retrouver en dessous d'elle.

"- Ambre, l'appela-t-il. Le capitaine veut te voir."

Elle acquiesça et Korp ne s'attarda pas. Wesley lui jeta un regard interrogateur auquel elle répondit par un haussement d'épaules des plus significatifs. Elle descendit rapidement de son perchoir et alla trouver le capitaine. Il parlait avec l'homme de barre et ce n'était certainement pas pour lui donner des ordres vu leurs têtes réjouies.

Il doit encore lui raconter sa vie. Ce capitaine est un grand sentimental, en fait, pour déballer sa vie à un simple pirate.

Comme il n'avait pas l'air de prêter attention à elle, elle toussa, histoire d'attirer l'attention. Peine perdue. Roberts était reparti sur le jour où il avait défié l'ancien capitaine de l'Ecumeur. Un toussotement un rien plus fort plus tard, Ambre attendait toujours. Marre qu'il raconte sa vie, elle dit:

"- Mon capitaine?

- Ne m'interromps pas quand je parle."

Et il était reparti, sans même se retourner.

Il est lourd là.

Mais comme elle ne voulait pas se retrouver à fond de cale pour avoir déranger Roberts alors qu'ils allaient accoster dans un port totalement étranger pour elle, elle se tut et resta en retrait. On n'est jamais trop prudent.

Ils étaient maintenant à moins d'une centaine de mètres de défilé menant au port de l'Isla Mona. L'homme de barre s'excusa auprès de Roberts mais il avait besoin de toute sa concentration pour ne pas crever la coque sur les récifs et conduire l'Ecumeur en un seul morceau jusqu'au port.

"- Laissez, je vais le faire, dit Roberts.

- Bien mon capitaine."

L'homme abandonna la barre à son capitaine et s'en fut. Roberts releva un coin de son chapeau pour mieux voir et entra dans le défilé. Ambre s'approcha et se mit sur sa droite, bien en vue. Mais Roberts était bien trop concentré sur les flots pour lui prêter la moindre attention.

Il est vraiment lourd. Mais vraiment.

"- Capitaine," appela-t-elle doucement.

Il lui jeta un bref coup d'œil avant de replonger instantanément dans ce qu'il faisait. Ambre poussa un soupir imperceptible et s'apprêta à se poser sur le bastingage en attendant d'accoster.

"- Je voudrais que tu viennes avec moi lorsque j'irais vendre nos prises. Tu m'as été bien utile à Tortuga et, qui sait, peut-être un jour, je me déchargerais de cette corvée sur toi. Comme ça j'aurais quelqu'un à qui m'en prendre si tu n'en tires pas un bon prix.

- Bien mon capitaine.

- Va voir Korp, il te donnera ta paie plus une prime pour avoir joué au médecin. Pas trop mal, ma foie, puisqu'il n'y a pas eu de réclamation.

- Merci mon capitaine.

- File maintenant, cette passe est assez difficile à négocier. Les pirates ont beau être les seuls à la connaître, elle n'en est pas moins dangereuse.

- Cette île est une uniquement peuplée de pirates?

- Trop petite pour y mettre autre chose de toute façon. Mais c'est bien pratique, on n'a pas à se soucier des fonctionnaires ni des lois."

Ambre le laissa à sa conduite et descendit rejoindre Wesley et les jumeaux et, ensemble, ils allèrent agresser le second complètement débordé pour avoir leurs sous.

La ville portuaire de l'Isla Mona s'appelait, pour faire original, Mona. Heureusement qu'elle avait quand même quelque chose pour elle, autre que son nom ridicule. Elle était accrochée à flanc de falaise, les petites maisons collées les unes aux autres, toutes orientées dans la même direction. Elles étaient construites en pierres blanches, sans doute arrachées aux falaises. Les dernières maisons étaient construites si haut qu'Ambre devait lever la tête pour les voir: le mur du fond de ces demeures étaient la falaise même, quand celle-ci était trop verticale pour que les hommes puissent y bâtir leurs domiciles.

Les vitres des petites fenêtres étincelaient sous le soleil, maintenant assez bas sur l'horizon. Les toits étaient de tuiles rouges ou d'ardoises et donnaient à la ville un air prospère. Des rues biscornues s'élevaient des clameurs et des cris joyeux.

Le port n'avait rien à voir avec celui de Tortuga. Ses quais étaient de pierre blanche, bien maçonnés et entretenus. Un homme venait vers eux, debout dans une barque que faisaient avancer une dizaine de rameurs. Il ordonna à ce que la barque se mette près de l'Ecumeur, à portée de voix.

"- Faîtes quérir votre capitaine," ordonna-t-il.

Un des forbans désœuvré se précipita prévenir Roberts qu'un nabot chauve et bedonnant le demandait. Avec un soupir, Roberts se résigna à passer les formalités d'usage pour entrer dans le port de Mona. Il traversa le pont et s'appuya sur le bastingage avec élégance.

"- Que désirez-vous, demanda-t-il poliment, sans intérêt visible pour la réponse.

- Voulez-vous que l'on vous remorque à quai?

- Vous savez très bien que non, merci."

Visiblement déçu, le petit bonhomme ajouta quand même, histoire d'avoir le dernier mot:

"- Ne vous écrasez pas sur les quais, c'est tout ce que je vous demande.

- Ne vous en faîtes pas, Mon navire est entier et le restera encore longtemps," rétorqua Roberts avant de retourner à la barre pour les dernières manœuvres.

Frustré de ne pas avoir eu ce qu'il voulait, finalement, le petit chauve ordonna sèchement à ses hommes de le reconduire sur la terre ferme. Quand il fut hors de portée de voix, Wesley ne put s'empêcher de se mettre à rire.

"- Pourquoi est-ce que tu te marres? demanda Ambre, perplexe.

- C'est pareil à chaque fois. Roberts l'envoie toujours élégamment paître. Personne ne remorquera l'Ecumeur tant qu'il sera en vie et capitaine. Et Bernard…

- Qui ça?

- Le type chauve qui vient de lui parler. Il n'arrête pas, depuis au moins dix ans, de lui demander s'il a besoin d'aide pour aller s'amarrer à quai.

- Je ne vois pas ce qu'il y a de si drôle.

- C'est le comique de répétition. Tu es trop jeune pour comprendre. Dans deux ou trois ans, quand tu auras vu cette scène une dizaine de fois et que tu auras mûri, tu comprendras."

Cette réflexion est parfaitement stupide et désobligeante.

Et pourquoi est-ce que je pense ce que je devrais dire?

Guidé d'une main de maître, l'Ecumeur s'avançait doucement vers le quai qui était réservé aux navires ayant des marchandises à décharger. Il n'y avait qu'un très faible brise mais Roberts l'employait au maximum. Le navire ralentissait progressivement, à peine poussé par ce maigre souffle de vent.

On aurait pas l'air con si on s'arrêtait avant d'être arrivé au quai.

L'Ecumeur passa près du ponton très doucement et s'arrêta en douceur là où il devait être. Une dizaine de forbans sautèrent lestement sur le quai et s'occupèrent des amarres. En cinq minutes, l'Ecumeur était immobilisé et les pirates commencèrent à déserter ses flancs pour aller dépenser la fortune qu'ils avaient amassée pendant leur deux mois de voyage. En moins d'une heure, les marins restés sur l'Ecumeur entendirent les rires de leurs compagnons provenant des tavernes et des bordels. Ce qui les fit un peu enrager, il faut bien l'admettre.

Roberts avait décidé de remettre au lendemain matin sa virée chez son revendeur. Ambre avait alors eut l'interdiction de se tirer avec ses compagnons. Vincent, Wesley et les jumeaux descendirent tous seuls à terre et, un peu déprimés de ne pas avoir leur compagne avec eux, ils décidèrent d'un commun accord d'oublier ce petit inconvénient dans quelques chopes de bière. Cela fait, ils choisirent de s'achever complètement, tant qu'ils étaient bien partis. Vers trois heures du matin, on pouvait entendre des chants particulièrement faux et obscènes et les marins de l'Ecumeur encore debout et lucides reconnurent le fameux quatuor.

Dès que je suis plus là, c'est le bordel! 'sont insortables.

Ambre ramena son oreiller au-dessus de sa tête pour couvrir leur chant particulièrement horrible et tenta de se rendormir.

Le matin arriva, avec son lot de brume. La ville était masquée dans le brouillard. On apercevait seulement de temps en temps le bout d'un toit rouge ou l'éclat fugitif d'une fenêtre reflétant le soleil. Ambre, encore toute endormie, ni prêtait pas attention. Roberts l'avait sortie du lit à l'aube pour aller chez son revendeur et, comme tout le monde de si grand matin, elle avait la tête dans le cul et le cul dans le brouillard, au sens propre. Elle suivait son capitaine au radar (ou avec quelque chose d'approchant, vu l'époque) à travers les rues désertes.

Ils longeaient la côte en passant par les hauts quartiers et arrivèrent bientôt à une série de petites maisons bien entretenues. Roberts s'engagea avec assurance dans la rue et s'arrêta sous le porche de la troisième maison, collée contre la falaise, d'après ce qu'elle pouvait en juger dans cette purée de pois. Il frappa deux coups secs à la porte de son poing ganté et attendit, Ambre sagement trois pas en retrait.

Elle étouffait un nouveau bâillement à s'en décrocher la mâchoire quand elle entendit des pas étouffés derrière la porte. Celle-ci s'entrouvrit pour laisser passer un nez avant de s'ouvrir en grand devant une femme d'un certain âge, mais encore belle avec ses longs cheveux gris acier et ses quelques rides.

"- Roberts! mais quelle bonne surprise!

- Bien le bonjour, Helena. Comment allez-vous?

- Très bien, et vous même.

- Bien merci.

- Entrez donc! ne restez pas dehors par ce temps."

La dame s'écarta pour laisser entrer Roberts et la jeune fille. Elle lui jeta un regard intrigué avant de hausser imperceptiblement les épaules et de reporter toute son attention sur le capitaine de l'Ecumeur. Elle les mena dans un petit salon simplement meublé mais avec goût.

"- Mais asseyez-vous, je vous en prie."

Roberts prit place dans le canapé sculpté et recouvert de coussins ocres. Il invita Ambre à s'asseoir à côté de lui, ce qu'elle fit avec soulagement.

Je vais pouvoir finir ma nuit…

"- Je te sert quelque chose, s'enquit la femme.

- Avec plaisir.

- Comme d'habitude, je suppose?"

Roberts acquiesça et leur hôte s'en fut dans une pièce annexe et en revint avec un plateau sur lequel trônaient deux verres et une bouteille de rhum. Elle déposa son chargement sur une petite table basse et s'installa dans un fauteuil à haut dossier en face de ses invités. Roberts resta silencieux quelques instants, une lueur bizarre dans ses yeux sombres.

"- Votre mari n'est pas là? demanda-t-il abruptement.

- Oh, c'est vrai. J'oubliais que votre dernier arrêt dans notre petite communauté commence à dater… répondit-elle avec un rire cristallin. Mon mari est mort il y a quelques mois, égorgé à quelques pâtés de maisons. Sans doute par une bande d'ivrognes en quête de distractions.

Eh bah, elle a l'air vraiment atterrée par la perte de sa tendre moitié.

- C'est moi, reprit-elle, qui ai prit la suite de ses affaires.

- Ah. Je vois.

Il a l'air vraiment enchanté par cette nouvelle.

- Je suppose que c'est pour affaires que tu es venu?

- Mouais, grogna Roberts.

- Alors qu'attendons-nous pour nous y mettre?" s'écria-t-elle avec un grand sourire de gamine à qui on vient d'annoncer qu'elle va pouvoir jouer à son jeu préféré. Arnaquer les honnêtes et travailleurs pirates dans le cas présents.

Roberts poussa un soupir et se résigna à marchander. Il étala sur la table basse quelques échantillons de ses récentes prises: des épices et des pièces de tissus. Il gardait les bijoux pour une négociation ultérieure, quand elle viendrait récupérer ses achats. La femme prit les objets délicatement dans ses mains fines et les examina attentivement avant d'annoncer son prix.

"- Les épices sont de très bonnes qualité mais le marché a un peu baissé. Je ne t'en offre que quatre écus d'or par sac.

- Ne me raconte pas d'histoire. Sur l'Hispaniola, le curry se vend à vingt-cinq!

- Tu oublies ma comm'. Je prend des risques en présentant sur les marchés des produits issus des pillages. Sans oublier le personnel. Je ne peux t'en offrir plus si je veux faire des bénéfices.

- Pas moins de huit, fit Roberts, catégorique. Je sais combien coûte le personnel, ça vole pas bien haut. Ce n'est pas eux qui vont te ruiner.

- Tu oublies les risques.

- Depuis le temps que tu es sur les marchés, tu es rodée.

- Cela ne fait que quelques mois que je m'occupe de ces affaires, rétorqua-t-elle avec un sourire enjôleur.

- Pas à moi! Tout le monde sait que c'est toi qui t'occupais de tout. Ton mari n'était qu'une façade.

- On ne peux rien te cacher…

- Que veux-tu, c'est la vie," répondit Roberts avec un petit sourire satisfait.

Dahaaa! Dans l'os!

La femme resta silencieuse, le regard perdu dans le vague, le menton négligemment posé dans sa paume.

- Sept, dit-elle finalement. Je ne peux vraiment pas faire plus."

Roberts ne dit rien, faisant semblant de réfléchir, sa réponse déjà toute faite.

"- D'accord."

Helena poussa un soupir résigné.

"- Plumer les pauvres pirates naïfs devient de plus en plus dur de nos jours…

- Je ne suis pas un pauvre petit pirate naïf, se renfrogna Roberts.

Me dites pas qu'il va se mettre à bouder comme un gamin!

-Plus maintenant, mais tu l'as été… il y a vingt ans.

- Heureusement qu'à cette époque, tu n'étais pas aussi douée que maintenant…"

Elle eut un pauvre sourire et se retourna vers lui. Son regard s'attarda sur Ambre qui ne put s'empêcher de rougir, allez savoir pourquoi. Helena lui adressa un tendre sourire avant de reporter toute son attention sur Roberts.

"- Qui est cette petite?

- Heu… fit Roberts, visiblement gêné. Mon mousse.

- Et tu te sers de son charme et de son joli minois pour perturber tes revendeurs?

- On… va dire ça comme ça.

- Hi! hi! sache que tu ne m'auras pas comme ça.

- Je m'en doute, rétorqua-t-il en reprenant contenance. Mais ça valait la peine d'essayer…

- On continue? demanda Helena après s'être tue un instant.

- J'écoute ton offre…"

Helena et Roberts marchandèrent encore pendant deux bonnes heures. Roberts sollicita souvent l'aide d'Ambre qui n'eut donc pas le loisir de se rendormir. Elle devait sans arrêt lever ou baisser le pied, pour montrer ce qu'elle pensait du prix. Elle eut encore une crampe, ce qui fit que son capitaine marchanda dur comme fer. La pauvre Helena accepta à contre cœur de verser vingt-trois pièces d'or par rouleau de tissus, alors qu'elle ne comptait pas en donner plus de dix-huit. Quand ils eurent fini de se battre, ils prirent l'apéro en discutant joyeusement à propos du bon vieux temps pendant qu'Ambre piquait discrètement un roupillon.

"- Je crois que je vais te laisser, ma chère Helena, j'ai un équipage à maltraiter.

- Je te laisse donc à tes saines occupations pendant que je retourne aux miennes, répondit Helena avec un petit rire.

- Dans ce cas, je vous souhaite une agréable journée, ma dame, ajouta-t-il avec un air charmeur.

- Vous de même mon brave," répondit-elle en riant.

Roberts s'apprêta à partir quand Helena le retint par le bras.

"- Je crois que vous oubliez quelque chose, dit-elle en indiquant le canapé d'un signe de tête.

- Oh, c'est vrai.

- Elle est douée cette petite," ajouta-t-elle avec un sourire mi-figue mi-raisin.

Roberts lui lança un regard étonné. La femme se mit à rire doucement, les yeux pétillants de malice.

"- Je crois avoir deviné votre manège, avec ses pieds…

- Je ne peux rien te cacher.

- Tu regardes trop ses pieds et de façon trop voyante. Elle est plus discrète.

- Je vais m'exercer alors…

- Si tu veux un conseil, entre ami…

- Oui?

- Tu devrais l'emmener à chaque fois. Quand elle aura compris le truc et qu'elle sera suffisamment grande, elle devrait arracher des fortunes à tous tes revendeurs… surtout qu'ils croient tous que les femmes sont trop faibles et pas assez malignes pour parler affaires, reprit-elle, la voix tout à coup méprisante et charriant des glaçons.

- Pas bête. J'y pensais vaguement mais…

- Mais beaucoup trop vaguement.

- C'est cela, dit-il en riant.

- Une seule chose.

- Quoi donc?

- Ne me l'envoie pas. Je ne tiens pas à finir sur la paille et… tes visites me font tellement plaisir.

- On verra ça, répliqua Roberts, un sourire carnassier sur les lèvres. Je crois vraiment qu'il faut que j'y aille, ajouta-t-il après un moment.

- Vous restez longtemps?

- Je ne pense pas. Quelques jours, histoire que les hommes se défoulent bien et qu'on refasse le plein de vivres…

- Si tu as le temps, passe me voir.

- J'en serais ravi."

Roberts s'approcha du canapé et secoua doucement Ambre. Elle leva vers lui ses grands yeux dorés rougis de sommeil. C'est d'une voix croassante qu'elle demanda:

"- On y va?

- Hm hm. Tu vas pouvoir finir ta nuit dans ton lit. On ne t'a jamais dit que s'endormir sur le canapé des gens n'était pas la meilleure chose à faire?"

Je ne dormais pas! J'ai tout entendu. Tout! C'est moi qui vais marchander! Yahaaaa! Tatayoyo! Même si je suis pas la meilleure à l'épée, je vais tout déchirer en affaires, je le sens! Ambre, la terreur des revendeurs!

Ca sonne pas terrible.

C'est pas grave! Je ne serais plus un vulgaire pirate qui passe inaperçu! Je serais respectée et…

"- Tu te lèves?"

Vu le ton, c'était pas la première fois qu'il disait ça. Ambre bougea ses fesses précipitamment et suivi son capitaine, après avoir salué comme il se doit Helena, qui lui répondit par un tendre sourire.

J'aime bien cette bonne femme. Elle vaut pas Doris, mais j'l'aime bien quand même.

voili voilou. c'est tout ce que j'avais en réserve. maintenant, vous allez attendre que j'écrive les trois pages pour finir le chapitre 12. le 13... celui-là. eh ben. il arrivera pendant les prochaines vacances, ou peut-être pendant une semaine ou j'ai pasz de ds (ou un ds de français ou d'anglais) et pas trop de colles. non, je ne suis pas collée au sens où vous l'entendez quoique c'est pas si loin de la vérité (je hais les interrogations orales.) Mais qu'est-ce que je fous là-bas !

hem. je suis maso, complètement fêlée du bocal alors... ça peut expliquer des tas de choses.

bazoux à tous (et surtout à ma cousine et à ma lydim's) et rewiews svp (je vais peut-être arrêter de demander ça à chaque fin de chapitres...)