voilà. le chapitre 12. enfin. plus d'une semaine que Mel me tanne pour avoir la suite (de même que cap'taine Ana et ses compagnes) alors la voilà. le titre ne correspond pas trop au contenu mais comme le seul autre que j'avais trouvé faisait trois lignes... alors voilà quoi.

Je tiens, en passant,à remercier loulou et pegases, seules inconnues qui lisent ma fics et qui me donnent un avis plutôt optimiste, ce qui me motivera (peut-être) pour écrire la suite rapidement. les autres rewiewers savent ce que je pense d'eux (hein, tite melitta et anko?) et je pense que si je n'écris pas très vite le chapitre 13, je vais m'en prendre une. ou alors elles vont trouver d'autres moyens de persuasion qui, je n'en doute pas, seront efficaces.

en attendant la suite... amusez-vous avec celui-là.

Chapitre 12:

Les joies du port

Sa sieste de récupération de matinée fatigante finie, Ambre s'était levée de son hamac avec (vraiment) beaucoup d'entrain pour finir de passer la journée sur le pont ou dans les voiles à dormir ou à se prélasser au soleil. Les pirates devaient être les premiers à découvrir les vacances: un arrêt de temps en temps dans le boulot avec du temps libre pour dormir et faire la fête. Et, même si le mot vacances n'avait pas encore été inventé, la très grande majorité des pirates avaient déjà compris comment ça marchait. On en viendrait même à se demander si le mot n'était pas venu après, du fait qu'aucun mot du dictionnaire ne qualifiait cette activité des plus merveilleuses (pour les hommes, pas pour les affaires).

Après ce discours passionnant sur les vacances, revenons-en à nos méduses. Ambre se tenait affalée sur la vergue la plus ensoleillée et prenait le soleil, sans bouger, dans une attitude tout ce qu'il y a de plus larvesque. Les jumeaux accompagnés de Wesley et Vincent avaient à peu près décuvé mais un léger mal de tête accompagné de quelques fragments de brumes alcoolytiques persistait à leur rendre la vie dure. Ils revenaient sur l'Ecumeur chercher la jeune fille, pour lui faire visiter cette charmante cité, maintenant que le brouillard s'était retiré, ainsi que leur euphorie de la veille…

Ils montèrent sur le pont d'une démarche lourde, comme s'ils portaient un énorme fardeau depuis une dizaine de jours sans dormir.

Bwahahaha! Regardez moi ces loques! Et après les avoir vus, ils pensent que je vais suivre leur exemple et me mettre à boire? N'importe quoi.

Elle les regarda faire le tour du pont à sa recherche, sans faire le moindre signe à leur attention.

C'est tellement plus marrant comme ça!

Wesley descendit dans leur dortoir pour en ressortir quelques instants plus tard en secouant la tête. Dépités, les autres durent se mettre aussi à fouiller le navire. La cambuse, la sainte barde, les ponts d'artillerie, puis les cales, avec plus d'un soupir. En désespoir de cause, ils fouillèrent le château: la cabine du second puis celle de Roberts, qui les envoya proprement balader, le tout sous l'œil franchement amusé de la jeune fille.

Que je suis méchante!

Wesley, Vincent et les jumeaux se retrouvèrent sur le pont et se calèrent contre la rambarde, résignés à attendre qu'Ambre pointe le bout de son nez en se rongeant les sangs en pensant qu'elle puisse être sortie se balader toute seule.

Comme si j'étais assez bête pour faire une chose pareille!

Ma conscience, s'il te plait, ne dis rien.

Prenant pitié d'eux, Ambre quitta son lieu de détente à regret et descendit des haubans, pour se retrouver juste sous le nez de ses compères. Des yeux ronds, ils passèrent à la colère.

"- Ca fait longtemps que tu es là? demanda George, hargneux.

- Assez oui, répondit Ambre avec son sourire le plus charmeur. Pourquoi?

- Pourquoi? rugit Vincent. Pourquoi? Mais tu te fous de nous!

- Mais non voyons. Comment peux-tu penser une chose pareille?

- Faut-il vraiment qu'il réponde? fit Fred, exaspéré.

- Tout compte fait, non.

- Tu sais qu'on t'as cherchée partout? la questionna Wesley.

- Bien sûr! mais c'était tellement plus amusant de vous voir chercher alors que vous êtes encore bien imbibés…

- Tu sais ce qu'ils te disent les imbibés? répliqua Fred avec un sourire qui ne présageait rien de bon.

- Qu'ils ne boiront plus jamais?

- Que nenni, malheureuse!

- Ce que nous allons faire, reprit Fred en ignorant l'interruption de son frère, c'est que nous allons remettre ça ce soir.

- Quoi? s'écria Ambre, surprise et choquée. Et eue. Mais vous pouvez pas faire ça, argua-t-elle.

- Et pourquoi donc?

- Parce que… heu… eh bien…

- Est-ce que par le plus grand des hasards tu n'aurais pas d'arguments convaincants?

- Vous allez vraiment faire ça?

- Eh bien oui. Ca t'apprendra à te foutre de nous. Et en plus, ça nous fera oublier notre mal de tête.

- Carabiné, il faut bien l'admettre," ajouta Wesley.

Hochement de tête approbatif des deux autres.

"- Vous soignez vos gueules de bois en en remettant une par-dessus? demanda Ambre, perplexe.

- Certes, ça ne marche bien que le premier soir. C'est pour ça qu'il faut remettre ça le lendemain, puis le surlendemain, le sursurlendemain et ainsi de suite.

- Mais c'est complètement idiot.

- C'est une question de point de vue, rétorqua George. Tu veux essayer? ajouta-t-il, les yeux pétillants de malice.

- Heu… non. Sans façon. Mais je crois que je vais venir, rien que pour le spectacle.

- Comme tu veux.

- Bien, coupa Ambre. Vous me faites visiter maintenant?

- Heu…" fit George en détournant délibérément la tête.

Fred s'abîma dans la contemplation de ses bottes, Wesley dans ses ongles tandis que Vincent étouffait un bâillement en regardant les mouettes.

"- Je vois, dit Ambre, glaciale. Je vais peut-être y aller toute seule, vu que vous êtes très motivés…"

Les quatre la regardèrent, stupéfaits.

"- Tu… tu ne peux pas faire ça quand même! elle a pas l'air comme ça mais c'est une ville dangereuse.

- C'est ça. Les mouettes survolent les ruelles à la recherche d'un passant sur lequel larguer un petit cadeau de bienvenue tandis que les nouveaux-nés menacent les touristes avec une cuillère à soupe. Sur ce, reposez-vous bien pour ce soir."

Ambre les planta là, alla chercher son épée et la passa dans sa ceinture, très ostensiblement pour que les autres voient bien qu'elle ne plaisantait pas. Cela fait, elle traversa le pont, très hautaine et commença à descendre la petite passerelle.

Un… deux… trois.

"- Ambre! s'écrièrent-ils en cœur. Attend-nous!"

Un sourire triomphant naquit sur ses lèvres.

J'adore le chantage.

Le soir tombait sur la petite ville de Mona. Ambre, Vincent, Wesley et les jumeaux étaient maintenant à la recherche d'une taverne pour dîner et après, pour faire passer le tout, quelques chopes de bière, ou mieux, de rhum. Ils avaient montré à leur petite protégée les marchés, les places les plus animées, les rues marchandes, les bas quartiers avec leur lot de misères et les plus riches, comme toute ville qui se respecte en présente. Mona n'était guère différente de Tortuga, mis à part l'architecture et le soin dont les habitants prenaient de leur ville. On y trouvait les mêmes choses, les mêmes produits, les mêmes tavernes crasseuses sur le port et la bière bon marché pour pirates en vacances…

Après avoir fait une dizaine d'auberges, dont aucune ne convenait à Ambre (c'est ça quand on a des goûts de luxe), ils optèrent finalement pour une taverne proprette dans une des nombreuses rues marchandes. Certainement plus chère que celles qu'on pouvait trouver près du port, mais la nourriture y était meilleure et la bière aussi. Et puis ce n'est pas comme s'ils passaient leur vie à terre. Se ruiner de temps en temps ne peux faire que du bien, même pour des pirates.

Bref. Ils s'attablèrent dans le fond de la salle, dans un coin calme et pas trop enfumé. Ambre avait beau réclamé une place non fumeur, l'époque ne s'y prêtait pas…

"- Nan mais c'est vrai quoi! ils pourraient quand même penser à ceux qui ne supportent pas la fumée! répéta-t-elle pour la énième fois.

- C'est ça. Bientôt ils vont inventer des salles spéciales non fumeurs, les pirates vont être éradiqués de la mer des Caraïbes, les plages vont être envahies par des midinettes blondes siliconées en bikini rose et les chinois vont envahir le marché européen! M'enfin Ambre! t'as pas fini de dire des âneries?" répliqua Fred, exaspéré.

La concernée se renfrogna et se mit à bouder. Le menton calé dans sa paume droite, elle regarda fixement par la fenêtre, en évitant soigneusement de croiser le regard de Fred assis à côté d'elle. Bien sûr, le plus amusant dans le cas présent est d'embêter la personne qui boude. Les chatouilles sont une manière efficace de faire cesser cette indifférence trompeuse et de faire rigoler en même temps. Dans le même genre, les grimaces de George et de Wesley ne sont pas mal non plus. Au bout de deux minutes, Ambre ne put résister davantage et cessa ses gamineries.

Le serveur, qui n'attendait que ça, vint vers leur table et leur récita le menu. Il les laissa, le temps qu'ils réfléchissent et s'en fut réciter sa leçon à un autre client. Après de longues délibérations d'au moins cinq minutes, le serveur revint et réussit à leur extorquer leurs choix, ce qui fut très difficile vu que les jumeaux embêtaient Ambre qui riait aux éclats tandis que Vincent tentait de se souvenir de ce que les autres voulaient avec Wesley qui le contredisait tout le temps. Tellement difficile que c'est peut-être le serveur, en fait, qui choisit pour eux. Ce qui expliquerait la variété du menu: gougères aux épinards pour tout le monde, spécialité de la maison.

Vingt minutes plus tard, les gougères arrivèrent servies par un autre serveur, allez savoir pourquoi. Il les déposa et s'en fut prestement.

"- J'ai la vague impression qu'on a un don pour faire fuir les serveurs, commença Wesley avec un air malicieux.

- Je pense la même chose, approuva George.

- Idem, fit Fred, la bouche pleine.

- Il me semble que ce n'est pas la première fois que ça vous arrive, intervint Ambre.

- Non, en effet, dit Fred après avoir avalé une énorme bouchée. Délicieux ce truc. Je sais pas qui est le chef mais…

- Je crois qu'il s'appelle Kronk, comme l'auberge.

- Très original, observa la jeune fille.

- Ça me rappelle vaguement quelque chose… dit George en se grattant son bouc. Mais je ne sais plus quoi.

- C'est embêtant ça, répondit son frère avec la voix et l'air de celui que ça intéresse.

- Cette auberge est-elle interdite aux lamas? continua George, toujours pris dans ses pensées.

- Hein? fit Ambre avec une sale grimace surprise.

- Oui, comme la très grande majorité des tavernes d'ici, dit Wesley. Pourquoi?

- Pour savoir," répondit George avant de se replonger dans ses réflexions et ses gougères aux épinards. Surtout dans les gougères, en fait.

Le repas se poursuivit sans autres incidents majeures. On passe sous silence la bataille d'eau avortée, commencée par un verre malencontreusement renversé sur Ambre, qui se vengea de Fred immédiatement au centuple, en prenant la cruche d'eau.

J'préférais le jus de citrouille, mais ils en avaient pas.

George s'apprêtait à aller piquer celle du voisin quand le patron de la dite auberge arriva, un écureuil sur l'épaule.

"- Que se passe-t-il ici? demanda-t-il en se dressant de toute sa hauteur devant la table des fauteurs de trouble.

- C'est pas nous, se défendit Ambre. C'était…

- Ah. Je vois qui c'est, la coupa le cuisinier.

- Ah?

- C'était une vieille femme qui, comment la décrire, heu… à faire peur sans le faire exprès?

- Tout à fait, répondit précipitamment Fred, tout content d'avoir une excuse servie par le patron lui-même.

- Je suis navré. Permettez-moi de vous offrir le repas pour me faire pardonner.

- C'est vraiment très gentil de votre part, mais… commença Ambre.

- Mais vous devriez essayer de vous débarrasser de ce genre de parasites, l'interrompit George pour l'empêcher de dire une bêtise. Ça doit nuire gravement à la réputation de votre maison.

- C'est vrai. Je suis vraiment navré et…

- Y'a pas quelque chose qui brûle? demanda soudain Wesley.

- Aaanh! mes gougères aux épinards!"

Kronk partit à toutes jambes, laissant ses invités complètement sciés.

"- Il a l'air… gentil," dit Ambre pour briser le silence qui s'était installé après le départ quelque peu remarqué du cuisinier. Ce fut, pour changer, une explosion de rires tonitruants des membres du petit groupe, qui faisait autant de boucan qu'un troupeau de bisons lâchés dans un amphithéâtre.

"- Heureusement que y'a plus que nous ici, dit Vincent entre deux hoquets de rire, avant de repartir dans un fou rire avec les autres.

- Je crois qu'on les a fais fuir," fit judicieusement remarquer George.

Ils finirent donc leur repas hilares, ne payèrent pas l'addition puisque le repas était gracieusement offert et sortirent bras dessus bras dessous à la recherche d'une autre taverne où on ne les avait pas encore trop remarqués…

Ils ne mirent pas très longtemps à en trouver une qui convenait à tout ce petit monde. Pas trop chère, propre et où la boisson était buvable. Ils s'installèrent dans le fond, près de la fenêtre pour pouvoir se moquer des passants et leur faire coucou s'ils venaient à manquer de distractions. Ambre se cala près de la fenêtre, le dos au mur, pour parer à toute attaque de chatouilles qui ne pourraient provenir que de Fred, la seule personne assise à côté d'elle. George se mit en face sûrement pour pouvoir me mettre des coups de pied dans les tibias si l'envie s'en fait sentir… Vincent et Wesley à côté.

Maintenant qu'ils avaient pris place, une serveuse au sourire avenant vint vers eux pour prendre leur commande. Les quatre alcoolos ne firent même pas semblant d'être indécis et, unanimement, ils demandèrent une bouteille de rhum avec cinq verres, sous le regard horrifiés d'Ambre. Quand la serveuse fut partie, la jeune fille se retourna vers ses compagnons, rouge de colère.

"- Je prend ça comment? Que vous êtes bouchés ou bien que vous ne savez pas comptez?

- T'as pas une autre proposition? Ces deux là ne me conviennent qu'à moitié, commença George.

- A moi, poursuivit Fred, elles ne me conviennent ni l'une ni l'autre."

Un regard furieux de la gamine aux cheveux blancs et ils s'écrasèrent lamentablement.

J'ai bien fait de travailler dur mon regard noir toutes ces nuits.

"- Tu sais, reprit calmement Vincent, sur le ton de la conciliation. Tu ne vas pas pouvoir rester sobre toute ta vie. L'alcool est une des clefs de voûte de la piraterie. Si tu refuses d'y goûter, tu ne pourras jamais comprendre totalement la vie que nous menons et que tu veux vivre.

- Et je tiens à dire, ajouta Fred, que la sobriété est très mauvaise pour la santé.

- Tu casses tout mon discours! ragea Vincent.

- Désolé."

Leur conversation fut interrompue, alors qu'elle aurait pu devenir intéressante, par la serveuse qui posa son lourd plateau devant eux et disposa les verres et la bouteilles sur la table, avant de s'éclipser. Fred, toujours avec son air de fripouille, poussa le verre d'Ambre devant elle, bien en évidence.

"- Une 'tite goutte?"

Elle lui lança un regard charriant des glaçons mais Fred ne se départit pas de son sourire malicieux, bien au contraire. Il se saisit du cruchon rempli de rhum à l'odeur envoûtante et commença à en verser dans le gobelet d'étain.

"- Je savais bien que t'en voulais, ajouta-t-il quand il eut fini de remplir le verre à ras bord.

- Ne compte pas sur moi pour boire ça, répliqua Ambre, toujours glaciale.

- Comme tu veux, répondit Fred avec un haussement d'épaules. C'est toi qui voit après tout. J'vous sers?" ajouta-t-il à l'adresse des trois autres qui s'empressèrent d'acquiescer en tendant leurs verres, avides.

Pathétiques. Quand je pense que je traîne avec cette bande d'ivrognes!

C'est une chance que Roberts refuse qu'ils se saoulent à bord…

"- A la votre! déclara Vincent en soulevant son verre.

- Trinquons!

- Oui, mais à quoi? demanda George.

- Heu… à l'avenir d'alcoolique d'Ambre, ici présente?" fit Fred, tout content de sa trouvaille.

Il se prit un coup de coude dans les cotes, guère agréable mais qui, le pire de tout, faillit lui faire renverser son verre. Furieux, il se retourna vers la coupable qui le fixait d'un air froid.

"- Ma petite Ambre, commença-t-il, ne me refais jamais ce coup-là. Ce qu'il y a là-dedans, dit-il en indiquant son gobelet, c'est sacré. Je te bousifierais si jamais je venais à en renverser le contenu. C'est clair?

- Mouais, grogna-t-elle.

- Brave petite. Tout n'est peut-être pas perdu pour elle. Et arrête de me faire ce regard là, ça devient lassant.

Mais heuu!

- Bon, on boit maintenant?

- Oulah! Vincent s'énerve. Il vaut mieux ne pas le contrarier… commenta George.

- Tu trinques quand même avec nous? demanda Wesley.

- Si t'as de l'eau, grinça-t-elle.

- Allons! Fais pas ta gamine! Tu peux bien en boire deux gorgées, ça va pas te tuer, reprit Wesley.

- Grrr.

- Pardon?

- Mouais. Mais c'est la première et la dernière fois."

Les cinq membres de leur petit groupe saisirent leurs verres (Ambre d'une main plus tremblante) et les entrechoquèrent en faisant attention de pas en foutre partout. L'alcool c'est bon et cher donc pas la peine de le gaspiller. Et, quand tout le monde eut fini de trinquer en se regardant dans le blanc des yeux, ils portèrent leurs verres à leurs lèvres. Les quatre garçons les vidèrent d'un trait tandis qu'Ambre en prenait une timide gorgée.

"- Kof kof!" fit-elle après avoir avalé.

Les autres se mirent à rire, George vérifia ce qu'elle avait dans son verre pendant que Fred lui tapait sur le dos pour faire passer le tout.

Crétin. Je m'étouffe pas!

"- Kof.

Enfin, peut-être un peu.

- Ca va mieux, ça va. Kof kof kof. Beuuur. Ça arrache votre truc!

- Ça!

Mais ça réchauffe agréablement l'œsophage et l'estomac…

- T'en reprend un p'tit coup pour oublier la mésaventure de la première gorgée?

- … seulement pour vous faire plaisir."

Et pour regoûter. Parce que, mis à part que ça arrache, c'est pas mauvais au fond.

La jeune fille repoussa une mèche de cheveux blancs et reprit son verre. Elle absorba une petite gorgée du liquide, fit une grimace avant de reposer son verre. Elle regarda les quatre autres qui souriaient comme des benêts avant de leur dire:

"- C'est pas mauvais une fois qu'on s'étouffe plus.

- A la bonne heure! s'exclama Fred. Je savais que tu aimerais ça."

Ambre ne releva pas. Au lieu de ça, elle reprit une petite gorgée.

Ca chatouille dans l'estomac. Ça picote… c'est bon ce truc en fait.

Encore un petit coup, pour faire avancer la science.

C'est vachement sucré, ça chauffe agréablement partout par où ça passe…

Encore un petit coup, j'ai pas réussi à tout analyser…

Donc, nous disions que ça réchauffe l'œsophage, l'estomac, les intestins, les poumons, le cerveau…

L'alcool passe dans le cerveau? Bizarre… je dois être mal faite.

Un autre petit coup pour oublier ma difformité.

Fred lui remplit son verre à nouveau, sous les yeux ravis des autres.

"- Ca va Ambre? s'enquit George.

- Moi? oui, ça va super bien. Pourquoi cette question? j'ai pas l'air d'aller bien?

- Si si, répondit-il évasivement.

- Tant mieux," dit-elle avant de reprendre une gorgée.

Leur soirée se poursuivit sans incident majeur. Le rhum coula à flot vu qu'Ambre n'aimait pas la bière: pour elle, cette boisson ne pouvait pas être autre chose que de la pisse d'âne savoyard. Mais comme à ce moment-là de la soirée, elle avait déjà vu deux éléphants roses, Baloo se disputant avec Bagheera, un lama démon et Wulfran courir en calbut dans les orties, Vincent, Wesley et les jumeaux ne tinrent pas compte de ses commentaires.

Puis, quand ils furent tous bien torchés, ils prirent une dernière bouteille de rhum et sortirent de la taverne en titubant. Ils comptaient regagner l'Ecumeur pour aller se coucher mais bourrés comme ils l'étaient, ils n'avançaient pas très vite et prenaient n'importe quelle rue à chaque croisement parce que c'est vachement marrant de se perdre (citation de George). Ils se baladaient donc dans je ne sais quel quartier de Mona, presque en silence quand Ambre eut une idée lumineuse.

"- Et si on chantait?

- Hein? grogna Fred, incapable de trouver une réponse correcte.

- C'est pas toi qui nous a dit la dernière fois qu'on chantait vraiment très faux et que, je cite, même une mouette décrépite ne pourrait faire pire? demanda innocemment Wesley.

- Certes, mais là, je crois que je suis dans un tel état que je ne me rendrais compte de rien.

- Si tu le dis."

Et là, s'ils avaient été suffisamment sobres, ces imbéciles auraient pu bénir l'inventeur de la carabine à plomb pour ne pas être encore né. Des lumières s'allumaient aux fenêtres sur leur passage et de cris de rage accompagnés de claquements de portes et de fenêtres se faisaient entendre un peu partout autour d'eux. Ce qu'ils ne remarquèrent même pas. Leur chant absolument horrible qui aurait même fait crisser des dents à un sourd résonnait dans les ruelles désertes de la ville et se baladait en écho entre les falaises blanches.

"Tire fesse, tire fesse! Tu me remplis de stress! Tire fesse tire fesse, quelle torture de SS! Tire fesse, tire fesse, je lance le SOS…"

Les paroles de leur chanson s'atténuaient peu à peu au fur et à mesure qu'ils s'approchaient du port et, quand ils furent tout à fait lassés et que la voix leur faisait défaut à force de brailler, ils se posèrent sur les quais, assis sur les pierres blanches et les jambes pendant dans le vide, au-dessus des eaux du port.

"- J'ai jamais autant ris de ma vie, déclara Ambre.

- Eh! on t'avait bien dis que boire n'était pas quelque chose d'horrible.

- Sinon, tu penses bien qu'on ne se saoulerait pas comme ça à chaque fois qu'on arrive dans un port!

- Logique," fit la jeune fille.

Elle se retourna vers eux et éclata de rire, sans raison.

"- Mais pourquoi tu rigoles comme ça? demanda Fred.

- T'as encore vu des éléphants roses?

- Hi! hi! hi!" continua Ambre, vraiment hilare maintenant.

Les autres cessèrent de se demander pourquoi elle riait bêtement toute seule et la rejoignirent dans son fou rire. A bout de souffle et les cotes douloureuses, Ambre s'allongea par terre. Ses cheveux blancs étincelant à la lueur de la lune formaient une auréole autour de sa tête. Son visage était calme, un vague sourire était accroché sur ses lèvres et ses yeux cherchaient désespérément à se fixer sur quelque chose.

"- J'ai la tête qui tourne, dit-elle.

- C'est normal. C'est juste que t'as pas l'habitude."

Ambre se releva brusquement pour vomir tripes et boyaux dans les eaux sombres du port. Ses compagnons s'effondrèrent de rire.

C'est sûr, c'est vraiment hilarant. Ah ah, je me marre.

"- Allons, c'est rien, la rassura George. Ca va passer, tu vas voir."

A peine avait-il fini de dire ça qu'Ambre se repencha au-dessus des eaux pour y ajouter sa contribution personnelle pendant que Fred lui tenait les cheveux pour éviter qu'elle s'en mette partout.

"- On aurait peut-être du faire attention à sa consommation," dit George doucement pendant qu'Ambre finissait d'agoniser et que les autres rigolaient comme des bossus.

Le lendemain matin arriva vite. Très vite.

Trop vite.

Ce qui peut très bien s'expliquer par le fait que cette bande de jeunes délinquants s'étaient couchés aux aurores et qu'ils avaient du se lever à peine deux heures après avoir fermé les yeux. La jeune fille grogna et se dégagea mollement de la main qui la secouait. Korp se retourna vers ses quatre compagnons et prit sa grosse voix.

"- Vous l'avez fait boire.

- Vu le ton, je dirais que ce n'est pas une question, commenta Fred. Je pense donc qu'il est superflu de répondre," ajouta-t-il avant de se recoucher.

Le second fit disparaître en deux grandes enjambées pesantes la distance qui le séparait de Fred. Celui-ci se retourna et regarda le second dans les yeux.

"- On lui a juste montrée les coutumes des pirates à terre. C'est pas un drame quand même!"

Korp ne répondit rien mais garda son regard impénétrable, dur. Fred poursuivit précautionneusement.

"- Elle s'en remettra. Demain, on n'y verra plus rien. Et puis… il vaut mieux qu'elle se soit saouler la gueule avec nous plutôt que toute seule ou en mauvaise compagnie.

- Mouais. Mais j'ai le pressentiment qu'elle va vous en vouloir.

- Broaf. Ça durera pas.

- Sauf si elle sait que l'alcool bloque la croissance… reprit Korp avec un sourire torve.

- Hein? rugit Ambre, soudainement bien réveillée.

- Et merde, soupira Fred. Ça va barder.

- Je veux bien le croire, répondit le second. Si ça ne vous ennuie pas, je vais vous laisser essuyer la tempête Ambre sans moi."

Sur ces agréables paroles, le gigantesque second prit la tangente. La jeune fille, dans un tourbillon de boucles blanches fonça sur les quatre infortunés qui l'avaient fait boire.

"- Comment ça, ça bloque la croissance?

- Mais heu… se défendit Fred.

- Il était pas sensé le savoir ça. C'est une découverte qu'on fera aux XXème siècle!

- Comment tu sais ça? demanda Fred à son frère.

- Pose pas de question idiote.

- Ça suffit vous deux! gronda Ambre. Si jamais, plus tard, je ne dépasse pas le mètre soixante, je vous tiendrais pour responsable. Maintenant, dites-moi comment on se débarrasse de ce mal de tête.

- Si on le savait…

- J'vous déteste," répliqua Ambre avec une grimace de mépris avant de retourner se rouler en boule au fond de son lit.

Elle était bien. Chaud, douillet. La jeune fille se retourna dans son hamac et s'enfouit sous ses couvertures avec un petit couinement de contentement. Mis à part le mal de crâne qui lui martelait les tempes, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais des générations de philosophes s'étant entredéchirées pour savoir si on pouvait atteindre le bonheur et le garder, elle aurait pu se douter que ça n'allait pas durer.

"- Ambre, grogna une voix indéterminée.

- Gnourf."

Ce qui voulait dire, en langage commun, casse-toi, je dors. Mais comme la voix faisait justement partie du commun des mortels, elle ne comprit pas. Ambre se fit secouer sans ménagement.

Ca m'arrive de plus en plus souvent ce genre de réveils tout ce qu'il y a de plus désagréables.

La jeune fille émergea de ses couvertures, repoussa sa crinière blanche et fixa son tortionnaire d'un air mauvais. Celui-ci s'adoucit étrangement vite quand elle vit que c'était le second qui se donnait la peine de la réveiller.

"- Qu'est-ce qu'y a?" demanda-t-elle d'une voix endormie.

Sa migraine prit cela comme une incitation à faire pire et s'en donna à cœur joie. Ambre passa en position assise et entreprit de se masser les tempes.

"- Le capitaine te demande, transmit le second.

- Qu'est-ce qu'il me veut?

- Helena Kovitch est là et Roberts veut que tu sois là. Ne me demande pas pourquoi il te traîne à chaque fois voir ses revendeurs, j'en sais rien.

Mais moi je sais, nananananère!

- J'y vais, dit-elle en sortant mollement de son lit.

- Elle est déjà là.

- Et… ? continua Ambre, trop flemmarde pour faire dans la subtilité.

- Et Roberts n'aime pas attendre alors dépêche-toi.

- J'y cours, j'y vole, fit-elle avec beaucoup d'entrain.

- T'as plutôt intérêt. Et si tu sais ce qu'il mijote, ajouta-t-il après un instant, tu m'le dis, hein?"

Ambre acquiesça en grognant et commença à monter les marches en traînant les pieds quand une idée sadique germa dans son esprit embrumé par les vestiges de rhum. Un sourire pervers prit naissance sur ses lèvres tandis qu'elle revenait sur ses pas.

"- Qu'est-ce que tu fais? dit Korp, surpris. Bouge-toi un peu, si tu ne veux pas te faire tuer…"

Ambre l'ignora superbement et lui intima de se taire. Elle s'approcha des hamacs des jumeaux sur la pointe des pieds et passa la tête entre les deux lits, son sale sourire toujours accroché à son visage d'ange. Qui était assez diabolique à ce moment-là (précisons, précisons). Elle se plaça le plus près possible des jumeaux endormis et prit une grande inspiration avant de hurler:

"- MORNING LIVE !"

Fred et George firent un bond d'au moins trente centimètres chacun en se débattant avec leurs couvertures comme si c'étaient elles la cause de leur réveil quelque peu agité. Fred s'écroula de son hamac, toujours en essayant de comprendre ce qui se passait. George, les yeux hagards et des valises sous les yeux, regarda Ambre qui s'éclipsait discrètement en pouffant comme la gamine qu'elle était. Elle détala rapidement, ne souhaitant pas observer la réaction des jumeaux quand ils auraient compris ce qui s'était passé. Les sales coups, c'est marrant mais vaut mieux pas trop traîner sur les lieux du crime…

"- Qu'est-ce qui s'est passé," demanda Fred quand il enfin réussi à se dépêtrer de toutes ses couvertures et à se relever le plus dignement possible, l'air de dire "il ne s'est rien passé, je ne suis jamais tombé par terre, je le nie formellement".

"- C'est Ambre, répondit George en se recouchant.

- Ah, répondit son frangin. On va se venger?

- Pas maintenant. Trop la flemme.

- Après mûres réflexions, je suis du même avis.

- Tu m'en vois ravi, ajouta George avec un bâillement sonore.

- De plus, la vengeance est un plat qui se mange froid.

- Ouais. Et tout vient à point à qui sait attendre.

- Certes.

- …

- …

- Qu'est-ce qu'on ferait pas sans ses proverbes tout faits ?

- Je suis d'accord, répondit Fred en ricanant. Donc on se recouche et elle sera punie toute seule sans qu'on ait à lever le petit doigt?

- Je ne suis pas sûr qu'il faut prendre ces proverbes au pied de la lettre…

- Ça ne nous empêche pas de nous rendormir, conclut Fred en regrimpant dans son hamac abandonné quelque peu précipitamment.

- Bien, bah bonne nuit alors.

- Pareil."

Ambre frappa tout doucement à la porte. Roberts avait beau l'emmener chez tous ses revendeurs, il l'intimidait toujours. Elle resta devant la porte, sans bouger, pendant un instant, et attendit qu'on vienne lui ouvrir ou qui lui dise de rentrer. Elle changea de pied d'appui et étouffa un bâillement.

Il est sourd? C'est vrai qu'il se fait vieux. Quarante balais… c'est pas rien.

Elle frappa deux coups plus fort sur la porte de chêne. Toujours rien. Elle donna trois coups de poing, le plus fort qu'elle pouvait sans s'esquinter la main pour autant. La jeune fille s'apprêtait à recommencer, à peine deux secondes plus tard, quand une voix courroucée lui parvint.

"- Ca va, je suis pas sourd!"

Oups.

Roberts ouvrit la porte en coup de vent et lorgna d'un air mauvais la petite jeune fille qui se recroquevilla sous son regard de glace. Le capitaine la fixa encore un instant avant de se radoucir.

"- Nous t'attendions. Entre. Allez, dépêche-toi, on a pas toute la journée!

- Oui mon capitaine," répondit-elle docilement avant de se glisser rapidement par l'ouverture.

Elle fila s'asseoir en face d'Helena après l'avoir saluée respectueusement. Celle-ci lui répondit par un charmant sourire. Roberts referma soigneusement la porte et rejoignit ses invitées. Quand il fut installé et qu'il eut versé du rhum à Helena et à lui-même, il se retourna vers Ambre, devenue livide.

"- Ca va pas?

- Heu… si. Si si. Très bien."

Mais pourquoi faut-il qu'il me remette du rhum sous le nez? … j'ai envie de vomir.

Roberts n'insista pas. Il s'apprêta à taper la causette quand il se souvint soudain qu'Ambre était mousse, ce qui est l'équivalent de larbin.

"- Tu peux aller chercher le petit sac de bijoux dans la cale, s'il te plaît?

Je suppose que je n'ai pas le droit de dire non.

- Bien mon capitaine."

Elle se souleva du canapé moelleux avec un soupir et se dirigea vers la porte. Une fois dehors, elle prit une profonde inspiration et réprima une grimace de dégoût.

Bouaaah. Je sais pas ce que je préfère entre les effluves vraiment très délicatement parfumées du port et l'odeur du rhum.

Son mal de crâne revint tambouriner à ses tempes avec entrain pendant qu'elle traversait le pont d'un pas traînant. Elle prit au passage une lanterne pour éclairer l'obscurité étouffante de la cale et s'engagea dans l'escalier. En bas, elle traversa la cale réservée aux vivres et… mais qu'est-ce que c'est que ça! Un truc bizarre venait de bouger dans l'obscurité. Ambre s'arrêta net et leva sa lanterne. Le halo de lumière n'éclairait pas bien loin mais suffisamment quand même pour lui confirmer un autre mouvement de quelque chose qu'elle ne pouvait identifier. Son cœur battit la chamade et s'enflamma littéralement quand elle perçut un petit bruit provenant de sa gauche, juste au-dessus d'elle. Ambre se retourna d'un bloc, la lanterne bien haut et elle tomba nez à nez avec…

un rat.

J'ai des palpitations à cause d'un rat.

Elle feula comme un chat et la sale bête se carapata à toute berzingue, sans demander son reste. La jeune fille repoussa ses cheveux blancs, rougeoyants à la lumière de la flamme de la lampe, et continua son chemin. Elle rentra dans la cale où étaient entreposés leur butin et retint un cri.

Et il veut que je trouve un petit sac… là-dedans?

La pièce croulait sous les trésors en tous genres. Des coffres, tellement remplis d'or qu'on ne pouvait plus les fermer, des ballots de tissus, des sacs de toile entreposés jusqu'au plafond, des pièces d'argenterie, des vases en bronze… c'était à peine si on pouvait faire un pas. Ambre posa sa lanterne sur un coffre et se prit la tête dans les mains en poussant un très, très gros soupir. Résignée à son sort, elle se mit à chercher le petit sac en question contenant une infime partie des bijoux qu'ils avaient volés. Un nouvel accès de migraine n'arriva pas pour calmer son humeur noire, bien au contraire.

Au bout de dix minutes de recherches infructueuses, après avoir chassé des araignées, s'être emmêlée dans leurs toiles, chasser les rats, s'être pris un certain nombre de sacs sur le coin de la figure et un coffre rempli de pierreries sur le gros orteil droit, Ambre déclara forfait. Elle récupérera sa lampe et avança vers la sortie. Elle regagna la cabine du capitaine, épuisée, couverte de poussière et de toiles d'araignée.

"- Je suis désolée, mon capitaine, mais je ne l'ai pas trouvé.

- Heu…" il avait l'air penaud de celui qui a fait une bêtise. "En fait, il était déjà ici. Korp me l'a apporté ce matin et… j'ai oublié."

Ambre lui jeta un regard noir, Roberts détourna les yeux l'air de rien pour se reconsacrer à Helena qui examinait les bijoux. Celle-ci, en voyant le visage courroucé de la jeune fille, ne put retenir un rire argentin.

Ah! ah! morte de rire.

Ambre épousseta ses manches et vint s'asseoir dignement à côté de son capitaine qui persistait à regarder ailleurs. Elle réprima de justesse l'envie de lui adresser un grognement méprisant et de le marteler de ses petits poings serrés. L'éducation de grande dame laisse toujours des traces: on ne cède pas à ses envies de violence. Elle croisa alors les jambes et regarda ailleurs, boudeuse.

Roberts commença alors à parler affaires à propos des bagues, broches, colliers et autres bijoux. Ambre faisant semblant de s'abîmer dans la contemplation du parquet ciré. Toute son attention était en fait centrée sur la conversation des deux adultes.

Je ne suis plus une enfant non plus!

La ridicule gamine tripotait distraitement ses cheveux et les enroulait autour de ses petits doigts enfantins (ne jamais emmerder le narrateur). Helena lui jetait de fréquents coups d'œil quand Roberts ne regardait pas ou faisant semblant de ne rien voir. Puis, quand Helena eut fini d'examiner tous les objets étalés devant elle, elle commença à dire quels étaient les sommes qu'elle en offrait. Ambre daigna alors se retourner vers son capitaine et donner silencieusement son avis.

Le marchandage durait depuis un moment. Helena examinait à nouveau une bague avant de se décider sur le prix qu'elle pouvait en donner. Elle la reposa sèchement sur la table et se cala dans son fauteuil en croisant ses longues jambes fuselées.

"- Je t'en donne trente-trois pièces d'or," déclara-t-elle, le visage impassible.

Roberts ne put s'empêcher d'afficher sa surprise.

"- Si peu? s'exclama-t-il. Tu viens de m'en offrir le double pour une autre bien plus moche!

- Certes mais l'autre était quasi-neuve. Regarde comme celle-ci est abîmée!"

Roberts prit l'objet en question et le regarda sous toutes les coutures avant de le reposer délicatement.

"- J'admet qu'il a été beaucoup porté mais… on peut voir qu'il a été finement ouvragé et que…

- Pas de ça avec moi. Cette bague a peut-être été belle mais… je ne pourrais pas en tirer grand chose, si j'ai la chance d'arriver à la vendre.

- Pourquoi me la prends-tu si tu ne peux t'en débarrasser?

- Tu es mon ami et… je te dois bien ça.

- Si tu le dis. Combien disais-tu?

- Mon capitaine, intervint Ambre, puis-je faire un commentaire?"

Roberts se retourna vers la jeune fille qui ne put s'empêcher de rougir, comme si elle avait dit une bêtise plus grosse qu'une baleine enceinte de triplés.

Ce narrateur a vraiment un don pour faire des comparaisons vraiment poétiques.

Ambre déglutit difficilement, en faisant un sale bruit, ce qui fit peut-être réalisé au capitaine qu'il devait parler, ne serait-ce que pour l'envoyer sur les roses.

"- Je t'en prie, dit-il, fait ton commentaire."

La jeune fille repoussa ses mèches rebelles derrière ses oreilles et prit une profonde inspiration.

J'ai le trac. J'aime pas parler quand tout le monde m'écoute.

C'est stupide ce que je viens de penser.

Mais vraiment.

"- Heu… commença-t-elle. En France, quand je suis partie, c'était à la mode de porter de vieux bijoux comme ça.

- Ah!" fit Roberts avec un grand sourire, comme si cette simple phrase allait faire tripler le prix de la bague. Mais Helena n'allait pas se laisser impressionner pour si peu. Elle laissa un temps de silence avant de demander:

"- Et pourquoi est-ce à la mode?"

Roberts déchanta et se renfrogna. Ambre, bien décidée à impressionner son capitaine pour monter un peu dans la hiérarchie de la piraterie, n'avait pas dit son dernier mot. Faut dire aussi que pendant que Roberts se disputait avec Helena, elle avait eu le temps de trouver des arguments, qu'elle tirait des propos de sa mère qui était toujours à la dernière mode (pour son plus grand bonheur, mais au plus grand désespoir de son époux et du compte en banque familial).

"- Ces bijoux ont beau être abîmés par le temps, ils gardent en eux une histoire, quelque chose que n'ont pas ceux qui sortent de la bijouterie.

Ouah! Je m'impressionne moi-même!

- Hum… fit Helena, songeuse. On peut comprendre cet engouement pour les choses anciennes mais… on n'est pas en France ici. Ce n'est pas la même mode ni le même mode de vie. Je n'arriverais jamais à vendre cette bague, même en utilisant tes arguments, ajouta-t-elle avec un doux sourire.

Elle m'a tutoyée! Elle m'a tutoyée!

Ambre ne mit qu'un instant pour trouver une répartie.

"- C'est vrai que vous vivez différemment mais… vous suivez la mode européenne. Tout ce qui fait chez nous arrive ici quelques temps après. Même si vous n'arrivez pas à revendre cette bague tout de suite, vous la revendrez dans deux ou trois ans, au double ou triple du prix auquel vous allez l'acheter.

- Elle dit vrai la petite, intervint Roberts, tout content d'en placer une. Alors, continua-t-il avec un sourire malicieux et les yeux étincelants, combien tu m'en donnes finalement?"

Helena baissa la tête, résignée, et poussa un profond soupir. Quand elle releva les yeux vers Roberts, elle souriait, moqueuse.

"- Je t'avais dit de ne plus me l'amener.

- Je ne te l'amène pas, c'est toi qui est venue. Je peux faire venir qui je veux dans ma cabine, sur mon bâtiment quand même!

- Tu as réponse à tout, hein?

- Toujours.

- Bien.

- …

- …

- Au fait, dit Roberts, tu le savais pour la mode européenne?

- Evidemment. Je t'aime bien mais ça ne va pas m'empêcher de t'escroquer. Je suis pirate aussi tu sais?

- Le profit avant tout, c'est ça?

- Parfaitement. On continue nos petites affaires maintenant que tout est dit?"

Le soleil disparaissait sur l'horizon quand Ambre sortit enfin de la cabine de son capitaine, suivie d'Helena et de Roberts.

"- Je t'apporte tout ça demain, avant de reprendre la mer, dit Roberts à son invitée.

- Vous repartez déjà?

- Mes hommes se sont assez reposés. Ils ne faut pas qu'ils prennent l'habitude de se prélasser si je ne veux pas me retrouver avec un équipage de seconde catégorie, ajouta-t-il d'un ton moqueur.

- Vous levez l'ancre avec quelle marée?

- Après-demain dans la matinée, je pense.

- Bien, bien.

Quelle discussion passionnante!

- Je vais vous laissez, reprit Helena, j'ai des pigeons à détrousser…

- Des belges?

- Nan. Des français, répondit-elle en adressant un clin d'œil à Ambre.

Gnagnagna. Y'a que ce côté de l'océan qui se permet de critiquer les français!

- Tu veux que je te raccompagne, s'enquit Roberts.

- Volontiers. Certains quartiers deviennent dangereux à cette heure et je n'ai guère envie d'utiliser ma dague.

- Tu as une dague?

- Quoi? ça t'étonne? Tu ne croyais quand même pas que je me baladais comme ça et que je me défendais à coups d'ombrelle quand des ivrognes s'approchaient d'un peu trop près?"

Roberts eut une moue gênée ce qui fit rire la belle Helena.

"- Allons, ne fais pas cette tête là.

Je ne savais pas mon capitaine aussi naïf. Moi, à la rigueur, ça passe mais lui…

- On y va?" demanda Roberts abruptement, pressé de changer de sujet.

Helena acquiesça et tous deux descendirent du navire. Elle avait négligemment passé son bras sous celui du fier capitaine et sa main blanche était doucement posée sur son avant-bras.

Oula. Si ces deux-là sont simplement amis, moi je suis une larve de moule qui se fait bronzer le nombril avec un cul-de-jatte argentin.

Mais on va quand même vérifier si ce que je pense est exact…

La jeune fille se précipita dans les entrailles du navire dans un tourbillon de mèches blanches, à la recherche des jumeaux ou d'une autre personne susceptible de la renseigner. Quand elle arriva dans le dortoir, Fred et George dormaient encore, sans oublier d'émettre leurs ronflements sonores.

Concerto en si bémol mineur, en deux ronflement et un couinement, par les frères barjos.

Elle les secoua sans ménagement. Elle avait complètement oublié l'épisode du morning live qui avait eu lieu quelques heures plus tôt. Et les jumeaux attendaient toujours de manger froid et n'avaient donc rien prévu pour se venger de cette petite peste.

"- Qu'est-ce que tu veux encore? grogna George d'une voix endormie.

- Vous voyez qui c'est la revendeuse?

- Hein? fit Fred, pas plus réveillé que son frère pour deux sous.

- Helena, répondit Ambre avec un rien d'exaspération dans la voix.

- Attend, attend. Recommence.

- Est-ce que vous connaissez la rev… la femme du revendeur de Roberts dans cette ville, recommença-t-elle en détachant chaque syllabe.

- Heu… oui, de vue, dit George.

- Pourquoi? demanda Fred.

- Est-ce que vous savez si Roberts et elle… heu… comment dire ça… s'ils se bécotent sur les bancs publics?

- Pas à ma connaissance, répondit George.

- Pas même des ragots? se plaignit Ambre, dépitée.

- Non, fit Fred en baillant.

- Rôôôh! Je suis déçue. Mais déçue!

- Ouais bah… ça nous fait une belle jambe, rétorqua Fred avant de se retourner sur sa couchette.

- Pourquoi tu veux savoir ça?

- Simple curiosité.

- Ah. Pour ton information, ajouta George après un temps de silence, Roberts ne montre quasiment rien de sa vie privée. Et pour le peu qu'on en sache, on ne peut pas dire que Roberts fricote avec cette femme."

Ambre ne répondit rien et s'assit sur la couchette de Fred. Plus sur Fred en fait, ce qui le fit crier et se tortiller pour se débarrasser du poids mort qu'il avait sur les épaules. Ambre mit quelques instants à réaliser que son petit popotin était gracieusement posé sur le dos de Fred et se releva précipitamment.

"- Désolée," s'excusa-t-elle platement avant de s'éloigner.

Les jumeaux n'essayèrent pas de la retenir pour savoir ce qu'il y avait. Ils se contentèrent de hausser les épaules avant de se recoucher confortablement, laissant la jeune fille à ses pensées.

Je suis une larve de moule.

Le lendemain matin, Ambre se réveilla tôt, à cause des ronflements qui emplissaient le dortoir, et peut-être aussi à cause du léger mal de cœur qui persistait de sa récente cuite. Elle sortit sans bruit de son lit, enfila son pantalon de toile et son ample chemise avec des gestes endormis et sortit sur le pont. L'air était encore frais en cette fin d'avril et le ciel encore sombre. Le soleil n'avait pas encore daigné pointer le bout de ses rayons. La ville et le port, dans toutes les nuances de gris et d'ombre, surplombaient une mer d'acier dont les vagues étincelaient comme de l'argent poli.

Ambre aimait ce moment, où le jour et la nuit se confondent et que toutes les couleurs se mélangent dans un gris aux teintes changeantes. Comme à son habitude, elle alla s'installer sous sur le bastingage, près de l'imposant dragon. De là, la jeune fille pouvait admirer l'océan à travers l'étroit canyon entre les falaises et la ville silencieuse. Seuls lui parvenaient les échos des vagues se brisant sur des écueils, à l'entrée du chenal.

Le soleil se montra enfin, illuminant les façades de pierres blanches de mille reflets, du rose au pourpre. Un coq fit entendre son chant, bientôt suivi par d'autres cocoricos. Les oiseaux nichant dans les falaises se mirent aussi de la partie et leur pépiement brisa le silence tranquille de l'aurore.

Une flaque de lumière vint illuminer l'avant de l'Ecumeur. Ambre soupira d'aise sous la chaude caresse du soleil. Elle se serait peut-être rendormie si un mouvement n'avait pas attiré son attention sur les quais. Ambre se redressa sur son séant et plissa les yeux pour voir quelle était cette personne si matinale.

Naaan! J'le crois pas. Mon capitaine a découché!

Roberts monta sur la passerelle et fut sur le pont en quatre grandes enjambées. Il n'essayait pas d'être discret, mais il est vrai qu'il est possible qu'il ne pensait pas trouver quelqu'un debout à cette heure. Quand il vit Ambre qui le regardait avec une drôle d'expression sur le visage, il fut quelque peu décontenancé. Il s'approcha alors de la jeune fille de sa démarche féline et tenta d'engager une conversation normale.

"- Mais que fais-tu debout à cette heure? Tu devrais encore dormir…

Dahaaa! Est-ce une façon détournée de me dire que personne n'aurait du le voir rentrer?

J'oubliais que Roberts ne faisait pas dans la subtilité.

- Je n'arrivais plus à dormir.

- Ah.

- …

- Et… pourquoi?

Est-ce que "conversation normale" est-il forcément synonyme de "conversation inintéressante"?

- Mes compagnons de chambrée ronflent un peu trop fort."

Roberts eut un petit rire coincé.

S'il n'a rien à cacher, moi je suis un… hem. Il faut que j'arrête d'avoir ce genre de pensées.

"- Et vous, où étiez-vous? demanda innocemment Ambre.

- N'est-ce pas un peu indiscret comme question? répliqua son capitaine.

- Désolée, je ne voulais pas…

- Tu t'inquiétais pour moi?

Hein?

- Heu… oui.

Oulala que je ment bien.

- C'est gentil ça, poursuivit Roberts, mais il ne fallait pas. J'ai juste passé la nuit chez Helena, dit-il d'un ton désinvolte.

- Ah bon?

Ca confirme mes soupçons!Bwahaha! j'le savais!

- Oui. On a parlé de tout et de rien, de nos enfants, des petites histoires de voisinage, des ragots, tout ça. Rien que de très banal. Tu sais, le genre de conversations qu'on a entre amis…"

En gros, je suis toujours une larve de moule.

Roberts lui ébouriffa les cheveux d'une main distraite, le regard perdu dans le lointain.

Je déteste quand il fait ça!

Il s'apprêta à regagner sa cabine quand Ambre le rappela.

"- Capitaine?"

Roberts se retourna lentement et lui adressa un regard interrogateur. Ambre poursuivit.

"- Je voulais vous demander… pourquoi est-ce que vous ne lui avez montrée qu'une petite partie des bijoux? Elle aurait pu acheter le tout, non?"

Roberts eut un sourire attendri.

"- Ca, ma petite, c'est tout une technique. Quand tu n'as qu'un petit paquet de bijoux, tu peux les vendre pièce par pièce et tu en tire un prix beaucoup plus intéressant que si tu vendais tout d'un coup, car tu serais obligée de faire un prix de groupe.

- Je vois mais… y'a encore quelque chose qui me titille.

- Quoi donc?

- On ne pourra vendre les autres bijoux qu'à notre prochaine escale et d'ici là, on en aura amassés encore plus. Comment on fait pour se débarrasser du tout?

- Ça ma petite, c'est un secret. Mais comme je pense que je vais te laisser marchander d'ici quelques années, ajouta-t-il après un instant de silence, je veux bien te le dire.

- C'est vrai? vous allez me laisser traiter les affaires? s'écria Ambre, toute excitée.

- Si tu te débrouilles bien.

C'est trop bien! Et moi qui croyais qu'il avait oublié ce qu'Helena lui avait dit!

- Donc, pour revendre tous ces objets d'un coup, reprit-il, il faut avoir plusieurs revendeurs dans la même ville. Mais il ne faut pas que ça se sache des uns et des autres pour pas qu'ils se mettent d'accord sur les prix et ce genre de choses.

- C'est vrai? vous avez un autre revendeur ici, à Mona?

- Trois même.

- A Tortuga aussi?

- Cinq.

- Et pourquoi vous ne me l'avez pas dit? Et pourquoi aucun des marins de l'Ecumeur n'est au courant?

- D'une, je ne te connaissais pas assez pour te révéler ce genre de petits secrets et de deux, mes hommes ne sont pas assez fiables. Ils seraient capables de lâcher le morceau après quelques verres, ou bien par vengeance. Mais je pense maintenant que tu es assez grande pour savoir ça.

- Merci capitaine."

Roberts lui adressa un sourire et se retourna pour regagner son lit, quand Ambre le rappela une deuxième fois.

"- Capitaine?

- Oui?

- Vous étiez vraiment chez Helena?

- Non, répondit-il avec un autre sourire.

- Vous marchandiez?

- Tu comprends vite. Mais maintenant, si tu le permets, j'aimerais bien aller me coucher."

Il fit quelques pas avant de se retourner.

"- Et sois-là cette après-midi, j'en ai encore un à voir.

- Bien mon capitaine."

Cette fois, Roberts gagna sa cabine pour de bon, laissant Ambre rêvasser sur son avenir.

et encore un chapitre de posté. je ne sais pas quand arrivera le 13 mais avec un chiffre pareil, on peut s'attendre à ce que je mette des tonnes de conneries, pour votre plus grand malheur (c'est pas le 13 pour rien.)

bazouxxx à tous (et une coccinelle dans le nez!)