OUAAAIIIIIS ! j'ai réussi à poster le chapitre 17 avant mes concours! Kyaaaaaa! J'suis trop forte. Les chevilles gonflent, gonflent, gonflent… et paf!
Bref, j'espère qu'il vous plaira. Je vous laisse lire et moi, je me met à mes maths (beuuuh!)
Chapitre 17:
Négociations
Les jours passaient tranquillement sur la petite île de Tortuga. Trop tranquillement aux goûts de certains. Wulfran aurait plutôt qualifié ça de lenteur. Les jours s'écoulaient donc beaucoup trop lentement pour le jeune homme qui commençait à tourner comme un lion en cage, et il était tout aussi irascible que cette grosse bête à poils, si ce n'est plus.
Et il n'avait toujours pas vu son père en tête à tête. Il ne l'avait pas vu tout court d'ailleurs, depuis sa "petite sortie" à l'auberge du Grain de sable, ce qui le mettait particulièrement en rogne. Même si ça ne l'enchantait guère, Wulfran tenait à discuter avec son géniteur à propos de sa venue à bord de l'Ecumeur. Il avait trouvé des arguments plus ou moins foireux comme "en ces temps de crise, tu te dois d'avoir avec toi des pirates qui savent se battre, pas de ces lopettes qui font de grands moulinets maladroits avec leurs épées en espérant faucher quelqu'un, tu vois qui je vise là? hein? sale gamine" ou encore "il est possible que je meure demain, abattu lâchement d'un coup de poignard dans le dos et… voix tremblotante je ne voudrais pas mourir sans t'avoir vu une dernière fois. Toi non plus, n'est-ce pas? on rajoute les yeux larmoyants de Bambi et voilà!". Son père avait l'air d'avoir la larme facile en ce moment. S'il jouait bien, il monterait peut-être sur le pont de l'Ecumeur quand celui-ci reprendrait la mer. Mais fallait-il encore qu'il voit son père!
"- Wulfran, supplia Grégoire. Arrête de t'agiter comme ça, tu me donnes le mal de mer!"
Les deux garçons se trouvaient dans un hôtel délabré des quais, dans la petite chambre que Grégoire avait loué le temps de leur séjour ici. Wulfran regarda son compagnon pâle comme un cadavre qui gémissait sur son lit.
"- Beeeeuh! J'ai mal au crâne! J'ai l'impression d'avoir un troupeau d'éléphants dansant la carioca là-dedans, se plaignit Grégoire en indiquant son front.
- Ils sont roses? demanda sèchement Wulfran.
- Nan! bleus!" cracha Grégoire devant l'absence de compassion de son ami.
Wulfran ne répondit rien. Il traversa la pièce, ouvrit la fenêtre et se pencha par l'ouverture. Ce n'était pas la vue du port et de son activité frénétique qui l'intéressait, ni l'envie de sentir les effluves de l'océan, c'était juste qu'il ne savait pas quoi faire. Il entendit vaguement Grégoire qui se retournait dans ses draps pour vomir tripes et boyaux.
"- J'en ai marre, geignit son collègue.
- Ca t'apprendra! Quand on ne tient pas l'alcool, on en reste au jus d'abricot," dit Wulfran sans l'ombre d'un sourire.
J'en ai marre. Je m'ennuie…
La veille, ils avaient passé la soirée à jouer aux dés et, avec une chance insolente, ils avaient joyeusement plumé tous les marins qui passaient à leur table. Et évidemment, pour fêter ça, ils avaient pillé la cave de l'aubergiste.
Et voilà le résultat!
Hin! hin!
Wulfran quitta la fenêtre et se remit à arpenter la pièce. Le claquement de ses bottes résonnaient dans le crâne douloureux de Grégoire. Chaque pas resserrait l'étau qui lui enserrait les tempes. Quand il n'y tint plus, il supplia:
"- Va faire un tour! Tu vas me faire mourir si tu continues!"
Son sinistre compagnon lui lança un regard vide.
"- Je reviens tout à l'heure, répondit-il en attrapant sa veste de cuir posée sur le dossier d'une chaise.
- Tu fais bien ce que tu veux, je m'en fous!" dit Grégoire en s'enroulant dans ses couvertures.
La porte claqua et Grégoire entendit le bruit de ses pas décroître dans l'escalier. La cloche de la porte d'entrée de l'auberge tinta, signe qu'il était sorti, et pour de bon. Grégoire soupira de soulagement. Il avait enfin réussi à le foutre à la porte. Il était tranquille pour un moment. Il allait enfin pouvoir se reposer. Sur ses heureuses pensées, il se releva d'un bond pour vomir une nouvelle fois sous les attaques sournoises de son foie.
Evidemment, sans qu'il n'y prenne garde, Wulfran se retrouva sur la petite place qui exhibait ses maigres massifs de fleurs devant la maison de Doris.
J'aurais du le parier.
Je hais mon inconscient qui me fait venir là où je n'ai aucune envie d'aller!
Il hésita quelques secondes sur ce qu'il devait faire: frapper chez Doris ou bien poursuivre son chemin en quête d'une distraction quelconque. Des rires le tirèrent de ses réflexions on ne peut plus philosophiques. Il se retourna vers leur source. Sur le perron du bordel que tenait la mère des jumeaux se tenait un petit groupe de catins et, au milieu d'elles, se trouvait Ambre.
Oh nan! pas elle! pas encore!
Heureusement pour lui, elle ne semblait pas l'avoir vu. Elle lui tournait le dos et discutait joyeusement avec les prostituées. Mais avant qu'il ait pu esquisser un mouvement, il en vit une qui le pointa du doigt et toutes se retournèrent vers lui dans un ensemble parfait. Il les regarda froidement, comme il le faisait chaque fois qu'il ne savait pas quoi faire ou répondre.
Wulfran, décide-toi vite sur ce que tu fais, là… chez Doris ou tu te casses. Chez Doris ou tu te tires avec ta dignité… allez… bouge-toi!
"- Vous ne le trouvez pas charmant? demanda une jeune fille blonde, assise sur une marche, à côté d'Ambre.
- Qui ça? demanda Ambre.
- Eh bien… le fils de ton capitaine, voyons.
- Aaaah! fit Ambre lorsqu'elle comprit de qui ses compagnes parlaient depuis tout ce temps. Heeu… reprit-elle, je ne crois pas avoir un avis très objectif à son sujet…
- Tu m'en diras tant, répondit en riant une plantureuse rousse. Tout le monde sait qu'il te déteste, ce qu'on peut aisément comprendre, d'ailleurs…
- Mais tu peux quand même admettre qu'il est joli garçon, non? demanda une troisième midinette qui peignait ses cheveux auburn.
- Je… suppose," avança Ambre d'une petite voix.
Ma propre loquacité m'effraie.
Le petit groupe de femme se mit à rire. Leur rire était communicatif et Ambre se mit de la partie. La rousse cessa de rire mais garda un visage enjoué.
"- Mesdames, quand on parle du loup…" dit-elle en désignant Wulfran qui venait d'arriver sur la place.
Elles se retournèrent toutes vers le jeune homme qui leur lança un regard glacial.
"- Ce que j'aime chez lui, c'est son amabilité," dit une catin brune et bien en chaire, ce qui déclencha l'hilarité des autres.
Mais! mais elles se foutent de ma gueule ma parole!
"- Je sens comme un regard hostile peser sur nous, remarqua la blonde.
- Peut-être un peu plus marqué sur ma personne, ajouta Ambre.
- C'est fort possible, en effet, répondit la jeune fille blonde en lui faisant un clin d'œil complice. Je ne t'envie pas."
Wulfran profita de ce qu'elles s'étaient remise à papoter entre elles pour s'esquiver discrètement. Tant pis pour Doris. Il gagna la ruelle la plus sombre et se cala contre un mur, dans l'ombre épaisse. De là, il pouvait les apercevoir et surtout, espionner ce qu'elles disaient. Il avait un mauvais pressentiment qui lui titillait la thyroïde et il espérait en apprendre un peu plus.
"- Il a beau être charmant, dit la catin rousse en nouant ses cheveux en une longue tresse flamboyante, je ne tiens pas particulièrement à ce qu'il s'intéresse à moi. Il me file la chaire de poule.
- Je ne sais pas comment tu fais," déclara une troisième en s'adressant à la blondinette.
Rooh? Un ragot que je ne connais pas? ô joie!
Ambre n'eut pas le temps de poser de questions indiscrètes pour assouvir sa curiosité: Doris ouvrit la porte de la maison close devant laquelle elles se tenaient, les faisant toutes se retourner.
"- Je suis désolée d'interrompre vos petites discussions mais il est grand temps de s'y mettre!"
Avec quelques bougonnements mécontents, les nouvelles compagnes d'Ambre rentrèrent dans la maison en traînant les pieds. La blonde se retourna en faisant voler ses cheveux lisses et dit dans un sourire éblouissant:
"- Moi, c'est Thérèse!
- Heu… bredouilla Ambre. Enchantée.
- N'hésite pas à passer me voir quand tu t'arrêtes ici, on pourra se raconter nos potins respectifs: moi de Tortuga, toi de la vie en mer.
- J'en serait ravie."
Thérèse, puisque c'est ainsi qu'elle se nommait, tourna les talons et se hâta de rejoindre les autres qui s'activaient déjà pour remettre de l'ordre dans la vaste demeure.
Ambre se rassit sur les marches chauffées par le soleil de juillet. Doris laissa tomber sa rondouillarde carcasse à côté d'elle. Se fut Ambre qui entama la conversation.
"- Vous aviez raison.
- J'ai toujours raison, voyons!
- …
- Heu… en quoi ai-je raison?"
Ambre eut un sourire attendri.
Grrr… je hais cette gamine!
"- Que si je veux mieux connaître Tortuga et les cités pirates en général, ce sont les personnes les plus à même de me renseigner…
- J'ai vraiment dit ça? s'étonna Doris.
- J'ai peut-être un peu extrapoler mais je crois que le sens y était.
- Tant mieux alors si mes conseils t'ont servis. Bon, c'est pas le tout, dit la mère des jumeaux en se relevant, je dois aller les surveiller et travailler un peu, histoire de mériter mon salaire…
- Mais vous êtes la patronne, non?
- Certes, mais les patrons, ça se remplace. Surtout dans une société telle que la nôtre…"
Ambre inclina la tête de côté en signe d'acquiescement. Puis elle fronça les sourcils, comme si elle ne trouvait pas de réponse à la question qu'elle se posait.
"- Mais vous n'avez pas de… clients à ce heure-ci, si?
- On fait aussi restaurant maintenant. C'est moins pénible pour les filles…
- Ah, alors je ne vais pas vous embêtez plus longtemps et vous laissez travailler en paix.
- A ce soir, alors," répondit Doris.
A son tour, Ambre délaissa les marches du perron et commença à redescendre vers le port lorsque la petite dame la rappela.
"- Ambre?
- Oui? fit-elle en se retournant.
- Fais-moi plaisir: arrête de me vouvoyer.
- Promis," répondit la jeune fille en riant.
Doris lui fit un sourire chaleureux avant de retourner gérer ses affaires, ce qui fit grimacer de rage Wulfran toujours planqué dans son coin. Ambre s'en fut d'un pas léger sans se douter que la mort, incarnée par le fils du terrible pirate Roberts, se trouvait à deux pas d'elle. Elle prit, heureusement pour elle, la rue adjacente de celle de Wulfran qui la regarda disparaître, le regard dur. Pourtant, ses pensées n'étaient pas toutes tournées vers le meilleur moyen de se débarrasser de cette gamine aux cheveux blancs: il observait la jeune fille blonde qu'il apercevait par la fenêtre de la maison close. Elle n'arborait plus le même visage avenant que quelques instants auparavant. Ses yeux bleus pâles étaient froids, dur comme la glace.
Thérèse, Thérèse, ma petite Thérèse, qu'es-tu donc en train de manigancer?
Elle les avait cherché toute la journée. Elle avait fait le tour de tous les endroits où ils avaient l'habitude d'aller. Sans résultat. Les jumeaux étaient introuvables. La jeune fille avait donc dû se résoudre à retourner chez Doris, en attendant qu'ils se décident à rentrer. Ambre triturait ses cheveux de neige, ne cessait de les tresser et de les dénouer. De simples petits gestes qui traduisaient parfaitement son anxiété. Takashi la regardait d'un air calme, assis en face d'elle à la table de la cuisine. Doris était devant ses fourneaux et leur préparait des pâtes à la carbonara, pour changer. On ne s'en lasse jamais… Ambre redressa soudain les yeux vers la porte, mais rien ne se passa. Ce n'était qu'un passant. Elle retourna s'acharner sur ses cheveux. Ils allaient l'entendre quand ils rentreraient. On ne l'abandonnait pas ainsi sans en subir les frais. Nan mais.
La porte d'entrée s'ouvrit brusquement. Tellement surprise, Ambre faillit en tomber de sa chaise. Elle se rattrapa de justesse au coin de la table en envoyant danser ses jambes dans tous les sens pour tenter de retrouver son équilibre. Ridicule en somme. Mais aucun rire ne vint résonner dans la petite pièce chaleureuse pour souligner son habileté naturelle. A peine eut-elle retrouver une position un peu plus stable, Ambre leva les yeux vers les nouveaux venus.
"- Fred! George! où est-ce que…" la suite mourut dans un son étouffé.
Les jumeaux avaient l'air épuisé. Ils avancèrent jusqu'à la petite table, tirèrent chacun une chaise et se laissèrent tomber dessus avec lassitude.
"- C'est bientôt prêt?" demanda Fred.
Sa mère se tourna vers lui, agacée. Elle retint le commentaire acerbe qui lui venait aux lèvres pour finalement demander.
"- Qu'est-ce qui ne va pas?
- Pfiout. C'est long… répondit Fred en soupirant.
- Tu pourrais pas plutôt servir et on raconte en mangeant? dit son frère.
- C'est bien parce que c'est vous," fit leur mère en soulevant la marmite.
Ils mangeaient en silence depuis deux bonnes minutes. Ambre n'en pouvait plus. Sa fourchette percuta violemment son assiette en faisant un boucan d'enfer. Ils levèrent tous les yeux vers elles, surpris.
"- Alors?" demanda la jeune fille d'une voix grondante, les sourcils froncés.
Les jumeaux échangèrent un regard amusé et eurent un sourire las.
"- Roberts nous a désigné comme gardes du corps, la renseigna Fred.
- Hein? comment ça?
- Bah… on le suit partout, même dans les endroits les plus mal famés et…
- Surtout dans les endroits les plus mal famés, le coupa George.
- On doit faire les méchants et tuer tous ceux qui pourraient vouloir faire du mal à notre estimé capitaine.
- Epuisant comme boulot…
- Mais qui serait assez con pour tenter de tuer notre capitaine? s'outragea Ambre.
- Elle est naïve cette petite, dit George. Son frère acquiesça devant cette remarque pleine de bon sens.
- Répondez à ma question au lieu de vous foutre de moi!
- Hargneuse en plus!
- Alléeuh!
- Roberts est peut-être respecté et craint mais il y en a qui rêve de lui passer une épée en travers du corps."
Ambre ouvrit la bouche pour poser une autre question mais George la devança:
"- Et Roberts veut justement aller voir certaines de ces personnes pour discuter de son plan.
- Plan que nous connaissons et c'est pourquoi c'est nous qui y allons avec lui.
- Et pourquoi je peux pas venir moi aussi? se plaignit la jeune fille.
- Heu… comment te dire ça sans te vexer? commença Fred.
- Tu ne fais pas encore très bien la pirate méchante et redoutable. Avec ton mètre trente et ton épée en bois…
- Ça va, ça va! j'ai compris, grogna-t-elle en se calant contre le dossier de sa chaise d'un air mécontent.
- Et dis-toi que c'est vraiment pas marrant comme boulot, la consola Fred.
- Et dangereux en plus," ajouta George.
Ambre ouvrit de grand yeux et les regarda tour à tour, bien pâle d'un coup. Fred jeta un regard noir à son frère.
"- C'est malin! Elle va s'inquiéter maintenant!"
George regarda son frère puis Ambre.
"- Ne t'inquiète pas Ambrichounette, on ne devrait pas en avoir pour longtemps.
Ils retombèrent dans le silence. Les fourchettes se remirent en mouvement, faisant tinter les assiettes de porcelaine. Ambre posa soudainement ses couverts avec violence, ce qui fit trembler la table. Les jumeaux la regardèrent dans les yeux, posant silencieusement la même question "Quoi encore?".
"- Une semaine.
- Quoi une semaine? demanda Fred.
- Je vous laisse une semaine. Passé ce délai, je viens vous chercher. Roberts pourra toujours se faire cuire un œuf s'il est pas content."
Les jumeaux se mirent à rire.
"- Crétinasse.
- Fière de l'être."
Plus détendus, leur rire se changea en fou rire.
Ce moment d'hilarité ne dura point longtemps: trois coups secs retentirent. Ambre se leva et alla ouvrir. Elle se retrouva nez à nez avec son capitaine.
"- Les jumeaux sont-ils là? demanda-t-il.
- On arrive capitaine, répondirent en chœur les intéressés.
- Je vous attend dehors. Dépêchez-vous.
- Bien, mon capitaine," fit George.
Roberts repartit. Ambre put voir que Korp l'attendait quelques pas plus loin. Les jumeaux finirent leurs assiettes en deux temps trois mouvements, attrapèrent leurs sacs et leurs épées respectives, le tout posé à côté de la porte.
Comment ai-je fait pour passer à côté sans les voir?
Et après je râle d'être toujours à l'ouest alors que tout se trouve sous mon nez! Je suis vraiment pas douée!
Fred s'arrêta brusquement sur le seuil. Son frère lui rentra allègrement dedans et bougonna des imprécations que son frère ignora superbement.
"- Bartolomio le borgne, dit Fred.
- Hein? fit la jeune fille, perplexe.
- Bartolomio le borgne. C'est le mec chez qui on va. Il habite au nord de l'île, y'a un autre bled pirate là-bas… si tu veux venir nous sauver, ça pourra t'être utile."
En effet, je n'y avais point pensé.
Sur ces dernières paroles, Fred sortit, immédiatement suivi de son jumeau. Ambre entendit Roberts râler sur leur lenteur puis leurs pas s'évanouirent dans la nuit noire.
Ambre et Takashi étaient seuls dans la chambre des jumeaux. La jeune fille était assise en tailleur sur le rebord de la fenêtre et regardait dehors, les yeux dans le vague. Le jeune asiatique la détailla attentivement pendant une longue minute, sans qu'elle s'en aperçoive. Elle était inquiète pour les jumeaux, il n'avait pas de doute là-dessus. Mais il y avait quelque chose de plus dans son regard qu'il avait du mal à déchiffrer.
"- Ambre?" appela-t-il doucement.
Elle se tourna vers lui avec lenteur. Ses yeux restèrent encore quelques instants perdus dans les vagues étincelantes de l'océan avant de se poser silencieusement sur son visage.
"- Qu'est-ce qui… ne va pas?"
Ambre se détourna de lui et replongea son regard dans le panorama qu'offrait la chambre des jumeaux. Takashi ouvrit la bouche pour ajouter quelque chose mais la referma. Il ne savait pas bien comment aborder ce problème, surtout avec son manque de vocabulaire dans cette matière. Puis il prit une grande inspiration et son courage à deux mains et ouvrit la bouche.
"- Le problème est que je ne suis pas crédible."
Takashi ferma la bouche.
Tout vient à point à qui sait attendre.
L'instant de surprise passé, il se cala confortablement contre le mur et regarda la jeune fille. Il ne voyait d'elle que son profil, noyé par des mèches folles.
"- Ils ont senti que je n'étais qu'à moitié sérieuse tout à l'heure. Je ne pourrais rien faire s'ils avaient un problème. Tu me vois me pointer là-bas et dire: si l'un de vous touchent à un seul de leurs cheveux, je l'embroche! J'ai déjà du mal à rester en vie lors des abordages alors là…" sa voix trembla sur les derniers mots. Takashi vit sa tête s'incliner et une larme briller sur sa pommette.
"- Tu sais… Fred et George sont capables de se défendre tout seul. Ils se battent très bien. D'une manière assez étrange à mon sens mais…
- Je le sais bien, le coupa Ambre, les sanglots lui nouant la gorge.
- …
- J'en ai assez qu'ils prennent tous les risques pour m'aider, pour qu'il ne m'arrive rien… ça me fait mal d'être un… un boulet! j'aimerais leur être utile, j'aimerais pouvoir les protéger comme ils le font pour moi… ils comptent tellement pour moi…" sa voix mourut. La jeune fille ramena ses genoux sous son menton. Elle avait les yeux plein de larmes mais les efforts qu'elle faisait pour les empêcher de couler n'échappèrent pas Takashi. Il demeura silencieux quelques instants avant de reprendre.
"- Tu ne peux pas espérer savoir te battre comme eux."
La jeune fille tourna vers lui un regard désespéré.
Et c'est comme ça qu'il compte me remonter le moral?
"- Non, ce n'est pas exactement ce que je voulais dire… tu… tu es une fille. Tu n'auras jamais la même force qu'eux. Tu ne pourras donc faire les mêmes choses.
Vas-y! enfonce-moi encore un peu, le gouffre était pas assez profond!
- Génial, répondit-elle sombrement.
- Mais tu as des… comment dit-on? des… des trucs bien qu'ils ne possèdent pas: la finesse, la rapidité, le… heu… comme les singes…
- L'agilité?
- Oui, je pense.
- Ça me fait une belle jambe. C'est pas avec ça que je vais aller bien loin, marmonna-t-elle.
- Au contraire! Je… chez moi, on combat plus avec ça et…
- Et? poursuivit Ambre, soudain réellement intéressée.
- Je pourrais peut-être t'apprendre, si tu veux, bien sûr, fit Takashi.
- Takashi, tu es un ange, répondit la jeune fille avec un sourire éblouissant.
- Un ange? fit le japonais, perplexe. Qu'est-ce?
- Et bien, c'est comme un homme mais avec de grandes ailes blanches dans le dos, ils sont très beau, ils…"
Ambre se lança dans une explication détaillée et plus ou moins fumeuse des anges, sous le regard ahuri de Takashi, qui ouvrit des yeux encore plus grands quand la jeune fille entreprit de lui mimer la chose. Ils finirent bien évidemment écroulés par terre, hilares.
Cet instant de détente permit à Ambre d'oublier pour un moment son inquiétude et surtout la douleur qu'elle éprouvait d'être une gêne pour les personnes qu'elle aimait.
Le jour pointait son nez et inondait la chambre des jumeaux d'une lumière vive et plus précisément le coin où Ambre avait installé son lit.
Peux même pas faire la grasse matinée, quelle poisse!
On aurait du fermer les volets!
La jeune fille eut beau se retourner et se planquer sous ses draps, le sommeil avait décidé de la fuir définitivement. De mauvais poil, elle rejeta sa couverture au pied de son lit et se leva en grognant. Elle s'habilla rapidement, tressa ses longs cheveux blancs à la va-vite et abandonna un Takashi ronflant et avachi sur son lit.
Petit veinard.
Elle quitta la chambre et se rendit dans la cuisine. Elle y trouva Doris en train de faire chauffer de l'eau pour son thé du matin.
"- Bonjour, dit Ambre en se laissant tomber sur une chaise.
- Bien dormi?
- Pas assez. Le soleil a cru bon de me réveiller en même temps que lui.
- Il est lever depuis deux bonnes heures au moins…
- J'ai du protester pendant deux heures alors," répondit Ambre le plus simplement du monde.
Doris eut un petit rire.
"- Tu veux du thé?
- Volontiers.
- Takashi dort toujours?
- Oui. Il a la chance d'être à l'ombre."
La petite dame sortit deux tasses d'une armoire de bois sculpté accrochée au mur et les posa sur la table. Elle sortit aussi une miche de pain et du miel. Que voulez-vous: l'époque ne se prêtait pas encore aux multinationales créatrices de nutella à la chaîne.
Quand l'eau se mit à bouillir, Doris la versa dans la théière de cuivre qu'elle posa sur un rond de bois pour ne pas risquer de brûler la table. Puis la rondouillarde femme s'assit en face d'Ambre qui avait encore les yeux rougis par le sommeil.
"- Tu ne devrais pas t'inquiéter autant pour eux," dit Doris en versant le thé.
On est obligé de remettre ça aussi tôt le matin?
Ambre ne répondit rien.
"- Roberts sait ce qu'il fait: il ne serait pas allé voir Bartolomio le borgne si les risques étaient trop grands. Il ne va pas risquer de se faire tuer, même s'il pense que ce qu'il fait est important."
Ambre acquiesça doucement.
"- Il n'aurait pas non plus emmené son second, continua Doris, il y tient trop.
- C'est vrai, reconnut la jeune fille en se cramant la langue en avalant une gorgée du liquide brûlant.
- Ne te laisse pas submerger par tes sentiments et regarde un peu autour de toi avant de t'affoler. C'est essentiel si tu veux pouvoir vivre ici.
- …
Comment fait-elle pour en savoir si long sous ses airs de mère excentrique et possessive?
- Alors promet-moi de ne pas faire de bêtises, d'accord?
- Moi? des bêtises? fit Ambre avec de grands yeux innocents.
- Comme aller voir ce qu'ils font, par simple curiosité, si tu vois ce que je veux dire."
Ambre eut un pauvre sourire et regarda le liquide ambré de sa tasse.
Je le nie, je n'ai jamais eu cette idée.
La voix de Takashi, tout joyeux même de grand matin, retentit dans la petite pièce.
"- Bonjour!"
Il vint s'installer avec elles et la conversation prit une tournure banale qui plut beaucoup plus à la jeune fille. Quand ils eurent fini de petit-déjeuner, Doris les laissa pour se rendre dans la maison voisine pour s'occuper de ses affaires. Takashi décida alors qu'il était temps de s'occuper sérieusement du cas de la jeune fille.
"- On passe au bateau récupérer deux ou trois affaires et on trouve un coin tranquille en dehors de la ville, ça te va?" demanda-t-il.
Ambre hocha la tête. Le jeune asiatique lui désigna la porte. Elle sortit, suivie de Takashi. Elle ferma la porte à clef, glissa celle-ci dans la poche de son pantalon bouffant et tous deux prirent le chemin du port. La jeune fille avait le cœur qui tambourinait dans sa poitrine, sous le coup de l'excitation, mais aussi à cause de la peur qui lui étreignait le ventre de ne pas être à la hauteur et de rester un poids mort pour les jumeaux pour le reste de sa vie.
Ils arrivèrent au navire en peu de temps. Takashi lui demanda de rester sur le quai le temps qu'il aille chercher ce dont il avait besoin. Elle acquiesça en silence et il bondit légèrement sur la passerelle. Ambre le vit disparaître dans les cales et laissa son regard dériver sur l'Ecumeur. C'était fou ce qu'elle pouvait aimer ce dragon, la coque goudronnée, les mâts droits et fins sur lesquels les voiles étaient toutes savamment repliées, le château, le seul endroit qu'elle n'avait pas fouillé lorsqu'elle cherchait les jumeaux. Comment aurais-je pu deviner qu'ils étaient dans les quartiers du capitaine?
"- On y va?"
La jeune fille sursauta quand Takashi l'appela.
"- V… voui."
Le petit japonais se remit en route, un sac de toile jeté négligemment sur son épaule.
- Mais qu'est-ce que y'a là-dedans?
- Tu sais que tu peux lui demander?
- C'est pourtant vrai!
"- Takashi? T'as quoi dans ton sac?
- Tu verras," lui dit-il en lui adressant un sourire moqueur.
- Je déteste quand il fait ça.
- Moi aussi.
Après une petite demi-heure de marche, ils s'arrêtèrent enfin sur une petite colline à l'écart de Tortuga, à l'abri des regards indiscrets. Ambre était en sueur, sous le soleil déjà brûlant malgré l'heure matinale. Elle était sur le point d'étrangler son ami avant de mourir de chaud, déshydratée et flétrie, quand Takashi posa son sac sur une pelouse d'herbe calcinée. Elle soupira de soulagement. Elle avait bien cru qu'il ne trouverait jamais de coin qui lui convienne. Il se tourna vers elle et la dévisagea un instant.
"- Ca n'a pas l'air d'aller…
- Très drôle."
Il ricana. Elle décida de l'ignorer et se laissa par terre comme une masse. Elle se vengerait plus tard. Quand il ferait plus frais. On ne fomente pas de bons plans de vengeance avec un cerveau liquéfié.
La jeune fille eut un sursaut de vie quand elle le vit fouiller dans son sac.
"- Qu'est-ce que…"
Takashi sortit du sac deux sabres. Elle les reconnut aussitôt: c'étaient ceux qu'ils avaient trouvé sur le navire sur lequel voyageait le japonais et qu'elle avait du ranger, avec l'aide précieuse des jumeaux. Ces armes lui avaient tapé dans l'œil et elle avait été déçue en pensant que Roberts s'en était débarrassé.
"- Comment ça se fait que tu en ai? Je croyais qu'on les avait tous vendus à Long Island!
- Pas tous, Roberts a décidé de garder les plus beaux, sur mon conseil évidemment.
- Mais ces épées ne l'intéressaient pas!
- C'est qu'il ne les voyait pas comme il faut…
- Aaaaaah.
J'ai pas tout compris…
- Tu veux que je te montre?
- Pourquoi pas," répondit Ambre en ne sachant pas très bien où il voulait en venir.
Takashi saisit un des katanas et entreprit de montrer à Ambre leur puissance dévastatrice.
…
Elle était jolie cette forêt de bambous pourtant…
La lame glissa dans son fourreau ouvragé avec un grincement métallique. Le jeune homme se retourna vers Ambre, délaissant l'amas de troncs et de branchages que fut jadis un bouquet de bambous et de roseaux. La jeune fille était bouche bée.
"- Et… et… et…
- Oui? vas-y, exprime-toi, n'aie pas peur, se moqua-t-il gentiment.
- Et tu pourras m'apprendre ça?
- C'est pour ça qu'on est là, répondit-il avec un sourire.
- Alors qu'est-ce qu'on attend?" s'écria Ambre en se relevant d'un bond, toute fatigue et canicule instantanément oubliées.
"- Beeeuuuuh… j'en peux plus," fit Ambre qui tenait à peine sur ses jambes.
Le soleil avait fini de disparaître derrière la ligne de l'océan. Les nuages orangés, roses et violacés perdaient peu à peu leurs couleurs chatoyantes pour prendre cette teinte morne et grise qui teint toute chose de la même uniformité. Takashi regarda la jeune fille assise par terre, à bout de souffle. Il l'avait fait travailler sans relâche, depuis le matin jusqu'au soir, avec une brève pause pour manger aux environs de midi quand les attaques du soleil était trop violentes. Il ne la laissait pas en paix tant qu'elle ne faisait pas parfaitement l'exercice qu'il lui demandait d'accomplir. Résultat, elle était éreintée. Elle allait être de mauvais poil après ça, quand elle aurait récupéré. Quoique… il lisait dans ses yeux une lueur qu'il n'avait jamais vu. Fierté? ténacité? envie de vaincre? Peut-être. Il ne connaissait pas le sens exact de ces mots. Quoiqu'il en soit, il était content pour elle. Et elle se débrouillait plutôt pas malgré sa taille et son manque de muscles.
"- On peut rentrer maintenant? geignit-elle, il va bientôt faire nuit. Doris risque de s'inquiéter…"
Il inclina la tête en signe d'assentiment. Il était plus fatigué qu'il ne le pensait. Et il fallait remettre ça demain! Une partie de lui espérait qu'Ambre serait trop mal en point mais l'autre n'aimait pas voir la jeune fille déprimée. Il soupira.
Il ramassa les deux katanas et les fourra dans son sac. Il but une gorgée d'eau de sa gourde et s'essuya la bouche d'un revers de main.
"- Je te suis," dit-il.
Le lendemain, le soleil se leva, toujours aussi radieux. Takashi ouvrit les yeux et les cligna plusieurs fois, ébloui par la lumière trop vive.
"- Je comprend mieux pourquoi elle voulait échanger de place, la garce!" râla-t-il avant de jeter un regard hargneux sur la couche de la jeune fille. Le lit était vide. Cette découverte acheva de le réveiller. Il se redressa sur son séant et s'étira. Il avait les muscles douloureux mais ce n'était certainement rien devant Ambre. A l'heure qu'il était, elle était certainement en train de se remettre de ses martyrs de la veille dans un bain frais. Son estomac émit une plainte bruyante et, comme toute personne qui ne vit que pour son estomac, il se leva, s'habilla et se rendit directement dans la cuisine.
A sa grande joie, le petit-déjeuner était prêt, disposé sur la table de bois. Mais quelle ne fut sa surprise de voir Ambre devant la cuisinière en train de faire chauffer de l'eau, fraîche et dispose.
"- Bien dormi? demanda-t-elle.
- Heu… oui." fut tout ce qu'il arriva à articuler. Il gagna sa place et s'assit distraitement.
Ambre souleva la casserole d'eau bouillante et fit une affreuse grimace quand les muscles de ses épaules, de sa nuque, de son cou et de toutes les autres parties de son corps, même celles non impliquées dans le mouvement, hurlèrent à l'agonie. La jeune fille fit quelques pas tout raides, remplit la théière et posa la casserole assez brutalement avec un soupir de soulagement douloureux. Takashi se mit à rire.
"- Je me disais aussi…
- De quoi? demanda Ambre.
- Que tu ne pouvais pas être en forme après hier.
- On y retourne quand même?
- Si tu y tiens, répondit Takashi qui commençait à regretter sa décision.
Une semaine s'écoula ainsi. Tous les matins, Takashi et Ambre gagnait leur terrain d'entraînement improvisé et le jeune homme lui apprenait ce qu'il pouvait. Ils rentraient à la nuit tombée, épuisés. Doris avait deviné ce qu'ils faisaient tous les deux toute la journée. Elle n'avait rien dit et Ambre en avait déduit qu'elle n'y voyait pas d'objection majeure. La rondouillarde petite femme voyait sa nouvelle fille changer. Ses yeux brillait d'une nouvelle ardeur et surtout, la fatigue qu'elle accumulait l'empêchait de trop s'inquiéter pour les jumeaux et pour Roberts.
La jeune fille exécutait avec application tous les exercices que Takashi lui donnait. C'était un maître exigeant et têtu, ce qui fait qu'elle progressait lentement mais sûrement. Même s'il ne lui faisait guère de compliments et était plutôt sévère et strict, elle ne se décourageait pas. Elle sentait qu'elle s'améliorait et, même si ses progrès étaient lents, cela lui redonnait du courage.
Cette monotonie fut brisée lorsqu'un soir, alors qu'ils rentraient péniblement à la maison, ils croisèrent Korp qui redescendait vers le navire.
"- Vous êtes enfin rentrés, s'écria Ambre, pleine d'espoir.
- Roberts m'a renvoyé en avance pour que je prépare l'Ecumeur et rassemble l'équipage, répondit le gigantesque second. Il nous rejoindra avec les jumeaux plus tard.
- On repart?
- A la prochaine marée. Ça te laisse quatre heures environ pour te préparer.
- Bien. On vous rejoint dès qu'on est prêts.
- Soyez à l'heure si vous ne voulez pas qu'on parte sans vous," dit Korp en s'éloignant à pas pressés.
Ambre et Takashi échangèrent un regard. Leur soulagement était perceptible.
Je vais peut-être réussir à sauver quelques muscles finalement…
La nuit était d'un noir d'encre. Le ciel avait beau être constellé d'étoiles, elles ne produisaient qu'une faible lumière. Ambre et Takashi atteignirent l'Ecumeur en même temps que plusieurs groupes de pirates. Ils montèrent à leur tour à bord de l'imposant vaisseau, dans le silence le plus complet. Les hommes n'avaient guère envie de retourner en mer. Ils auraient bien profité encore un peu des bières fraîches de Tortuga au lieu d'aller suer sous le soleil de plomb en travaillant d'arrache-pied sous le regard implacable du quartier-maître.
Ambre posa les pieds sur le pont mouvant du navire. Elle se sentit tout de suite mieux: elle était enfin chez elle. Elle promena son regard autour d'elle et soudain:
"- Fred! George! s'écria-t-elle en se jetant dans leurs bras.
- Tu nous as manqué aussi, chuchota Fred.
- Silence! ordonna Korp.
- Roberts veut partir dans la plus grande discrétion, répondit George à la question muette de la jeune fille.
- Oh. Je vois."
Les membres du petit groupe, enfin au complet, s'accoudèrent au bastingage et regardèrent la ville endormie. Les amarres furent jetées, les voiles déferlées et, doucement d'abord puis de plus en plus vite, tandis que les forbans s'activaient dans les haubans, l'Ecumeur s'éloigna du quai et sortit du port. Il longea les côtes quelques temps avant de s'éloigner vers le large.
"- Vous savez quand on risque de revenir? demanda Ambre aux jumeaux.
- Pas avant un long moment. Roberts a un tas de monde à voir, à convaincre ou à tuer, au choix, sans oublier toutes ses tâches de capitaine, c'est-à-dire superviser les abordages, partager équitablement le butin, trouver des remplaçants aux hommes morts pendant les assauts, etc, etc.
- Vous avez vu Doris au moins?
- Oui, un court moment. Les adieux ont été aussi larmoyants que d'habitude, si ce n'est plus."
Ils retombèrent dans le silence et restèrent encore un moment, à regarder la petite île pirate qui disparaissait, noyée dans les ténèbres au milieu de ses flots d'encre frangés d'écume, avant d'aller se coucher. Leur vie de piraterie reprenait son cours monotone, pour leur plus grand bonheur.
Le matin se leva dans la brume. Un coq lança vers le ciel son cocorico strident. Wulfran se retourna dans son lit. Définitivement, le sommeil le fuyait. Il avait passé la nuit à se retourner dans ses draps, ne dormant que durant de brèves périodes. Et ce coq qui en rajoutait! Décidément, rien n'allait.
Le jeune homme se leva, passa un pantalon de toile fine et se remplit un verre d'eau. Tout en le buvant à petites gorgées, il gagna la fenêtre. Il s'assit sur le rebord et contempla le port. Des volutes de brumes voletaient encore ça et là mais disparaîtraient bientôt avec la venue de la chaleur.
Y'a quelque chose de bizarre…
Pourtant… les gens s'activaient sur les quais comme d'habitude, prêts à décharger les navires, à transporter des caisses en tous genres, des vivres. Il y avait même trois chèvres qui bêlaient au milieu de tout cela. Non, tout était normal.
A part les chèvres.
Wulfran porta le verre à ses lèvres. Il écarquilla soudain les yeux et avala de travers. Il se mit à tousser comme un fou, faisant se retourner les passants qui regardèrent autour d'eux mais jamais en l'air, heureusement pour le jeune homme qui ne passa donc pas pour un imbécile s'étouffant avec de l'eau. Du rhum, à la rigueur…
Le salop!
Wulfran réussit à respirer de nouveau normalement mais sa colère jaillissait comme un ouragan en furie.
L'Ecumeur n'était plus à quai. Son père était parti avec la dernière marée. Sans rien lui dire. Sans même l'avoir vu. Le jeune homme serra les poings et la mâchoire à s'en faire mal.
Il s'est barré sans moi! l'enfoiré! le fils de…
Non pas ça. Je m'insulte moi-même.
Il quitta la fenêtre, attrapa sa chemise et sa bourse qu'il glissa dans une poche et sortit en trombe de sa chambre. Il passa en courant presque devant l'aubergiste sidéré. Il y avait certes de quoi: Wulfran, l'impassibilité incarnée, était rouge de colère, ce qui aurait pu être terrifiant s'il n'avait pas lutté comme un fou pour mettre sa chemise tout en courant.
Le jeune homme arriva sur le quai, essoufflé. Il observa le quai en détail. On ne savait jamais: son père avait peut-être juste déplacé l'Ecumeur à un endroit qu'il ne pouvait pas voir de sa chambre. Mais non. Roberts, le fléau des navires marchands dans cette partie du monde était bel et bien parti. Wulfran enrageait. Il resta un instant à fixer la place, désormais vide, qu'occupait le majestueux navire, puis il fit ce que tout pirate sensé aurait fait dans ses conditions: il entra dans la première taverne venue et entreprit de vider la cave de l'aubergiste.
Wulfran était avachi sur une table, toujours dans la même taverne. Il avait choisi le recoin le plus sombre, là où on le laisserait en paix.
"- Wulfran!" appela une voix connue.
J'aurais du savoir que la paix ne dure pas.
Comment font-ils pour toujours arriver à me retrouver?
Grégoire attendit que ses yeux soient habitués à la pénombre semi-ambiante et parvint ainsi à repérer son ami. Il traversa la salle exiguë et s'assit en face de son ami.
"- Comment t'as fait pour me retrouver? demanda Wulfran, la bouche pâteuse.
- Les rumeurs vont vite ici. Surtout quand le fils du terrible pirate Roberts se met une murge si tôt le matin."
Wulfran grogna en réponse et posa sa tête face contre la table.
Pourquoi ne me laisse-t-on jamais en paix?
Plus rien ne l'atteignait. Il avait l'impression que son cerveau glissait paresseusement sur un océan de rhum, océan pas si calme que ça vu qu'il commençait à avoir le mal de mer.
"- Wulfran!" s'impatienta Grégoire.
Vu le ton, ce n'était pas la première fois qu'il l'appelait. Le jeune homme redressa péniblement la tête et réussit à croasser un vague "quoi?".
"- Le capitaine te cherche. On lève l'ancre dans deux heures, avec la prochaine marée. Si tu ne veux pas rester à quai, tu as intérêt à bouger tes fesses.
- Mourf.
- C'est pas une réponse.
- J'arrive, c'est bon!" répliqua Wulfran d'un ton sec mais sans toutefois amorcer un geste pour se lever.
Grégoire poussa un profond soupir et se leva pour aider son ami ivre mort à se mettre sur ses jambes, tâche assez ardue. Il piocha allègrement dans la bourse de Wulfran, paya le tavernier et sortit, son compagnon affalé sur ses épaules. Ils mirent un moment à atteindre le Grand Fourbe, même si celui-ci n'était guère éloigné de la taverne que Wulfran avait choisi pour se morfondre. En effet, le fils de Roberts ne mettait aucune bonne volonté à avancer et préférait se laisser porter.
Grégoire le poussa sans ménagement sur la passerelle. Wulfran arriva, non sans mal, à conserver son équilibre et à mettre le pied sur le pont avec le minimum de dignité. Là, il chercha des yeux son capitaine et lui jeta un regard méprisant particulièrement prononcé. Il poussa un grognement et franchit la foule de forbans comme Moïse fendant les eaux pour se rendre dans le dortoir d'un pas chancelant. Il fut heureux de voir que Grégoire avait récupéré ses affaires.
Donc ça, c'est fait!
Et il se laissa tomber sur son hamac où il put enfin fuir ses misères quotidiennes dans le sommeil.
Les journées à bord du Grand Fourbe s'écoulaient lentement dans une atmosphère étouffante. Le ciel était limpide. Pas un souffle de vent pour amener quelques nuages gorgés de pluie qui auraient pu rafraîchir le temps ou, au moins, cacher le soleil. Pour améliorer le tout, l'air sombre que Wulfran arborait depuis qu'ils avaient quitté Tortuga en terrifiait plus d'un. Même Grégoire avait du mal à le dérider. La reprise du délicat travail de pirate sans foi ni loi était donc des plus agréables.
Un matin, alors que le soleil n'avait pas encore fait son apparition dévastatrice, Wulfran fut réveillé par le mousse, un jeune garçon d'une dizaine d'années. Il était tout tremblant, pas rassuré pour deux sous de devoir s'approcher du ténébreux Wulfran.
"- Quoi! grogna celui-ci d'une voix mécontente, alors que le mousse lui secouait doucement l'épaule.
- Je… je suis dé… désolé de vous réveiller mais… bégaya le gamin, mais le capitaine veut vous voir im… immédiatement.
- Va lui dire que j'arrive, répondit Wulfran en essayant de ne pas trop le terroriser.
Je n'aurais pas pu l'éviter éternellement, de toute façon.
- Bi… bien."
Le mousse s'enfuit presque, laissant le jeune homme enfiler un pantalon de toile grise et une chemise. Cela fait, il sortit sur le pont et poussa un soupir. Jack l'attendait sur le gaillard d'arrière et tenait la roue. Wulfran le rejoignit et se plaça à côté de lui. Le capitaine du Grand Fourbe resta silencieux un moment, le regard fixé sur l'horizon. Le fils du terrible pirate Roberts ne brisa pas ses réflexions, attendant que son capitaine se décide à parler.
"- Tu connais, je pense, la mission que m'a confié ton père.
- Non. Je n'ai point eu l'occasion de m'entretenir avec lui lors de notre escale à Tortuga, répondit Wulfran d'une voix qui charriait des glaçons.
- Hin! ça ne m'étonne pas de ton père.
- Au fond, moi non plus."
Jack tourna la barre d'un degré puis retrouva son immobilité, sans ajouter un mot. Wulfran resta impassible mais il bouillait au fond de lui.
Accouche mon bonhomme!
"- C'est moi qui doit aller parler à Barbossa, lâcha Jack.
- …
- Oui, moi aussi j'ai dit ça à ton père, dit-il en voyant l'air de merlan frit qu'affichait Wulfran. Il a pas dû comprendre que je n'étais pas franchement pour…
- Il a dû faire semblant de pas comprendre.
- Fort possible en effet. N'empêche que c'est moi qui doit le faire.
- Fallait refuser, rétorqua Wulfran sèchement.
Il veut m'apitoyer ou quoi? à quoi il joue?
- Il m'a fait les yeux de Bambi et le sourire super white.
- Ah, il a utilisé les grands moyens," ironisa le jeune homme.
Jack ne répondit pas mais Wulfran vit sa mâchoire se crisper.
Mauvais signe.
"- Quoiqu'il en soit, j'ai dit que je le ferais. Le seul problème c'est qu'on ne s'apprécie guère avec ce cher Barbossa. Et si cette histoire de malédiction est véridique, je ne donne pas cher de ma peau si on s'engueule.
- Je ne vois pas en quoi je puisse être utile, s'impatienta Wulfran.
- Tu vas y aller à ma place. Je ne me suis jamais bien entendu avec Barbossa et si quelqu'un doit mourir, ce n'est pas moi.
- Hein? s'étrangla le jeune homme, les yeux ronds comme des billes.
- Il s'entendait bien avec ton père, tu lui ressembles, ça lui rappellerait peut-être de bons souvenirs et le mettra de bonne humeur.
- Hein?
- Et puis tu es un grand garçon, intelligent, fourbe, tout ça, tout ça, tu devrais bien t'en sortir.
- HEIN ?
- C'est bon? Tu as tout compris? ça tombe bien, on arrive. Il mouille souvent dans une des criques de Cat Island.
- Mais… mais capitaine, qu'est-ce que…
- Ce que tu dois faire exactement? Tu n'as pas bien écouté à l'auberge?
- …
- Il faut que tu le persuades de tanner le cul de Norrington.
- C'est qui?
- Une vieille connaissance. Il connaît, c'est le principal. Bref, essaye de le convaincre de s'attaquer aux villes et villages qui sont sous le contrôle du gouverneur de Port Royal. Si Barbossa s'y prend bien, Norrington ne s'occupera pas des autres pauvres et moins menaçants pirates que nous sommes. Tu as compris?
- Oui. Tu as des arguments pour le convaincre?
- Non, mais tu es suffisamment doué pour en trouver rapidement.
- Et si je n'y arrive pas?
-Tu y arriveras. J'ai pas envie de réfléchir à ce qu'il faudrait faire si tu échouais.
- Je vois.
- Tant mieux. Tu peux disposer, dit Jack en lui faisant un petit signe de la main comme on chasse une mouche pour lui signifier de partir. Il faut que je retrouve sa crique, en espérant qu'il y soit.
- Bien mon capitaine," répondit Wulfran en quittant le poste de pilotage.
Il regagna le dortoir et sortit son épée de ses affaires pour l'astiquer. Il allait peut-être devoir s'en servir et, même si c'étaient une sorte de morts-vivants, il préférait que sa lame soit en état de marche pour trancher os et chair. Cela fait, il attacha son fourreau à sa ceinture, y rangea son épée et ressortit sur le pont. Il le traversa et se rendit sur le gaillard d'avant. Là, il s'assit sur le bastingage près de la figure de proue, place qu'il aurait aussitôt délaissée s'il avait su que c'était la place préférée d'Ambre.
Le soleil était désormais levé et l'air était déjà chaud et humide quand Jack guida lentement le Grand Fourbe dans une étroite passe qui menait dans une petite lagune enserrée de falaises. Les voiles furent ferlées et l'ancre jetée. A quelques encablures à peine se dressait le Black Pearl, enveloppé dans une brume fantomatique. Wulfran pouvait voir à son bord quelques silhouettes qui s'agitaient en tous sens, étonnés de voir un autre vaisseau pénétrer dans cet endroit quasiment inconnu du reste du monde.
Quand le Grand Fourbe fut immobile, Jack donna l'ordre de mettre la chaloupe à l'eau. Wulfran, le visage fermé s'avança le premier, descendit l'échelle de corde et atterrit dans le canot. Grégoire le rejoignit ainsi que deux autres forbans désignés pour les conduire jusqu'au navire maudit. Quand les quatre hommes furent installés et les rames mises à l'eau, la chaloupe glissa rapidement en direction du Black Pearl. Elle passa sous la figure de proue, une jeune femme tendant un oiseau à bout de bras, puis se rangea lentement contre le flanc de l'imposant navire.
"- Qui va là? rugit une voix de baryton, provenant du pont du Black Pearl.
- Je désire parler au capitaine Barbossa, répondit Wulfran.
- Ça ne répond pas à ma question, beugla l'autre.
- Vous n'avez pas à savoir qui je suis, répliqua vertement le jeune homme, sur les nerfs. Faîtes quérir votre capitaine avant que je ne m'énerve!
- Tu ne devrais peut-être pas les chercher comme ça s'ils sont vraiment maudits, lui chuchota Grégoire, inquiet.
- Femmelette!
- Qui désire me parler? tonna une voix que Wulfran identifia comme celle de Barbossa.
- Je viens au nom de Jack, le capitaine du Grand Fourbe, répondit Wulfran, soudain beaucoup moins agressif.
On va tenter de le caresser dans le sens du poil…
- Pourquoi ne vient-il pas lui-même? demanda Barbossa, penché par-dessus le bastingage pour examiner les nouveaux venus.
Damned! Je n'avais point prévu cette question!
- Je dois dire que je n'en sais strictement rien, mentit Wulfran qui ne savait pas quoi dire d'autre.
- Il a peur? ricana le capitaine du Black Pearl.
- Puis-je monter, demanda le jeune homme, en évitant délibérément de répondre à cette question.
- Je vous en prie. Mais je ne sais pas si vous pourrez en redescendre.
- Au moins les pieds devant," répondit Wulfran en se forçant à rire.
Là dessus, un rire gras éclata sur le pont, au-dessus de lui. Wulfran n'en fut pourtant guère rassuré. Néanmoins, il agrippa l'échelle taillé dans la coque et entreprit de monter sur les marches glissantes. Il arriva sur le pont en quelques instants et se retrouva en face d'un pirate de taille moyenne, assez trapu. Il portait une courte barbe poivre et sel, un regard aiguisé caché dans l'ombre d'un grand chapeau rouge avec d'énormes plumes. Derrière se tenaient des forbans de toutes couleurs qui paraissaient on ne peut plus normaux.
Ils sont vraiment maudits?
Barbossa remarqua le regard inquisiteur que Wulfran promenait sur son équipage et répondit à sa question non formulée.
"- Nous sommes maudits, mais notre véritable aspect ne se révèle qu'à la lumière de la lune. Là, nous avons presque l'air civilisés.
- Ah. Je me disais aussi.
- Votre visage m'est familier, commença Barbossa, un air étrange flottant sur son visage émacié.
- Je suis le fils de Roberts. Vous avez vogué ensemble paraît-il à une époque.
- En effet. Et maintenant que vous me le dites, c'est vrai que vous lui ressemblez beaucoup.
- Tout le monde me le dit.
- Eh! eh! ricana le capitaine du Black Pearl avant de poursuivre, sérieux tout à coup. Bien. Maintenant que les présentations sont faites, nous pourrions peut-être aller discuter de ce que Jack a à me dire...
- Je vous suis," répondit Wulfran en retrouvant ses habitudes de pirate bien élevé.
Barbossa prit la tête. Le jeune homme le suivit en riant sous cape.
C'est trois nains. Ils vont à la mine parce que...
Wulfran se retrouva bientôt dans la vaste cabine du château, décorée des meubles richement travaillés, de teintures de velours et autres signes ostentatoires de richesses. Il se sentit immédiatement mal à l'aise. Le jeune homme n'aimait pas les étalages de richesses. Il préférait nettement la pureté de l'océan, malgré sa dureté, son ascétisme. Barbossa l'invita à s'asseoir en face de lui. Wulfran ne se fit pas prier. Il tira sa chaise en évitant de la faire grincer sur le parquet ciré, mieux vaut ne pas l'énerver dès le départ en abîmant son bateau… et s'assit avec toute la grâce d'un félin.
"- Je t'écoute," dit Barbossa.
Comme Roberts, Barbossa était tout aussi impassible, son visage n'exprimait aucun sentiment, mais le jeune homme pouvait lire de la curiosité dans ses yeux acérés. Il déglutit et commença, priant de ne pas dire de bêtises, et surtout de ne pas l'offenser s'il ne voulait pas se faire transpercer l'abdomen par un mort-vivant.
"- Je ne sais si vous êtes au courant, mais Norrington, de Port Royal, a décidé, avec l'accord de sa majesté le roi, de lancer une grande offensive pour rayer la menace que nous représentons dans cette partie du monde.
- En effet, j'en ai entendu parler.
- Je me doutes bien que vous ne vous sentez pas spécialement concernés mais…
- Mais Jack, et surtout ton père, ont besoin de mes services. Je me trompe?
Futé, le bougre!
- Non. Vous avez raison.
- Et qu'est-ce que ton père a eu comme lumineuse idée? s'enquit Barbossa d'un ton un peu trop moqueur au regard de Wulfran.
- Il voudrait que vous vous attaquiez aux villes et villages, près des côtes. Si vous êtes réellement maudits, vous ne risquez pas grand chose.
- Certes, mais pourquoi ferions-nous une chose pareille?
- Cela nous permettrait d'avoir plus de temps pour nous préparer et de convaincre tous les pirates que la menace est sérieuse. Si vous attaquez les villes qui sont sous la responsabilité de Norrington, il nous oubliera peut-être un moment.
- …
- Et puis, vous pourrez piller autant que vous voulez. Les gens ne possèdent pas les mêmes choses sur terre que quand ils voyagent en mer. Plus d'or, d'argenterie, etc.
- Je suis d'accord sur ce point. On peut se permettre d'attaquer villes et campagnes contrairement à vous, cette malédiction aurait ainsi un bon coté, mais si Norrington nous donne la chasse et nous attrape…
- Les cellules ont toujours une fenêtre. A la pleine lune, vous mettez le dehors et vous terrifiez vos gardiens. Ils ne pourront pas vous garder éternellement…
- S'ils attrapent le Black Pearl…
- N'est-il pas le navire le plus rapide des Caraïbes?" après l'Ecumeur, bien sûr.
Barbossa ouvrit la bouche pour ajouter quelque chose mais Wulfran le devança pour l'empêcher de parler. Les mots lui venaient comme cela, sans qu'il ait pu réfléchir à ce qu'il allait dire.
"- Si vous ne faîtes rien pour nous aider, les chances qu'on arrive à anéantir le plan de Norrington sont quasi nulles. Et puis vous ne serez pas éternellement maudits. Quand vous aurez réussi à lever cette malédiction, vous serez dans le même pétrin que nous! Mais par contre, si vous faîtes quelque chose, et que, avec de la chance, la menace est écartée et que l'océan sera redevenu la propriété des pirates, je suis sûr que vous en serez les premiers à vous en réjouir."
Le jeune homme se cala au fond de sa chaise, retenant sa respiration. Barbossa resta silencieux un long moment, à le dévisager de ses yeux de renard., le menton posé sur ses mains jointes. Wulfran ne n'ajouta rien. Cela n'était pas la peine.
Puis le petit homme râblé et à la peau brûlée par le soleil se redressa lentement. La lampe accrochée au-dessus de la table ne parvenait pas à chasser totalement les ombres que créait son grand chapeau à plumes et Wulfran n'arrivait pas à deviner ses pensées.
"- C'est bien une idée de ton père, déclara Barbossa d'une voix neutre.
- Oui, acquiesça Wulfran.
- …
- …
- Je pense qu'il a raison. Nous ne pouvons pas rester les bras croisés à attendre que Norrington nous élimine à son aise.
- …
- Qu'en penses-tu, toi?"
Wulfran haussa un sourcil interrogateur, regarda fixement son interlocuteur pendant un instant avant de répondre.
"- L'idée de mon père est vraiment loufoque mais je n'en vois pas d'autre.
- Loufoque au point de marcher?
- Peut-être bien, répondit Wulfran, un mince sourire aux lèvres.
- Alors pourquoi pas essayer!" soupira Barbossa.
Ils se fixèrent dans les yeux un bref instant. Quand Wulfran fut certain qu'il ne se moquait pas de lui, il se leva. Les pieds de sa chaise raclèrent le sol et Barbossa fit la grimace.
Oups.
"- Désolé," s'excusa platement Wulfran.
L'homme lui fit un signe de la main pour lui signifier que ce n'était rien, même si son geste démentait son expression.
"- Je te laisse rejoindre ta chaloupe, tu pourras retrouver ton chemin, je pense," lui dit-il avec un sourire moqueur.
Wulfran lui fit un signe de tête en guise de salut et sortit de la pièce. Il fut ébloui en arrivant sur le pont. Le soleil était monté haut dans le ciel, révélant ainsi à Wulfran que son entretien avait duré bien plus longtemps qu'il ne l'avait cru. Droit et fier, le port altier, le jeune homme se rendit vers le bastingage, là où se trouvait l'échelle en bas de laquelle l'attendait la chaloupe, sous les regards curieux des hommes d'équipage du Black Pearl. Il enjamba la rambarde, descendit rapidement les barreaux de bois et atterrit doucement dans la chaloupe. Il fit signe à ses compagnons de reprendre les rames et de retourner jusqu'au Grand Fourbe.
Jack l'attendait sur le gaillard d'arrière, impatient. Quand Wulfran le vit, il lui fit un sourire accompagné d'un clin d'œil. Jack sourit à son tour et le remercia d'un hochement de tête, puis il donna l'ordre de lever l'ancre. De paisibles navires marchands voguaient certainement gentiment non loin de là et il ne fallait pas les faire attendre.
Le Grand Fourbe avait gagné la pleine mer. Wulfran se tenait debout sur le gaillard d'avant, accoudé au bastingage. Il était assez fier de lui, Jack également. Et il y avait de quoi.
Il rangea dans sa chemise son pendentif en forme de corbeau avec lequel il jouait avant d'abandonner sa place et de prendre son quart, le sourire aux lèvres. En partie grâce à lui, l'histoire prenait une bien meilleure tournure.
Et puis… c'est sûr, la prochaine fois que mon père me voit, il me prend avec lui.
Le cœur plus léger, il se mit au travail de bonne grâce, tandis que l'imposant trois mâts fendait les eaux d'un bleu profond, aux vagues frangées d'écume étincelante.
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voilà qui clôt, je pense, cette "introduction". Je vais enfin pouvoir la faire vieillir cette sale gamine aux cheveux blancs et écrire l'histoire que j'avais en tête (au départ, j'avais que le premier chapitre… tout le reste, c'est de l'impro. Des fois, je m'épate moi-même).
Bref, dites moi ce que vous en pensez. Pour ça, vous allez en bas de la page, à gauche (la vraie) et la vôtre, pas celle de l'écran qui n'a pas de gauche d'abord. Vous voyez un bouton "go"? bien, appuyez dessus. Et voilà, vous pouvez me laisser une rewiew! Ce site est bien fait quand même!
bientôt!
