Ayé !

J'ai enfin réussi à finir ce chapitre ! j'ai cru que j'y arriverais jamais !

Je m'excuse à genoux pour le retard. Vraiment désolée. (se courbe encore plus) AIE ! qui m'a piétiné ? j'ai quand même des excuses (plus ou moins bidons) pour le retard !

'faut dire aussi que tout (ou presque) s'était ligué contre moi. D'abord, après la fin de mes écrits (ça finissait un jeudi, quelque part en mai), j'avais enfin un long week-end. J'me suis dit que je pourrais écrire ce chapitre mais c'était sans compter sur mes sadiques de profs : à peine sortis de la dernière épreuve, ils nous refilaient des fiches d'exo à faire pour le lundi. « il faut commencer les révisions pour les oraux ! ». après trois semaines de concours écrits intenses, ça fait toujours plaisir. Donc ce week-end là, pas eu le temps (je m'excuse bien bas auprès d'une certaine rewieweuse à qui j'ai dit qu'il arriverait ce week-end là…). Et après, c'était révisions, révisions, révisions, résultats (bouhouhou), révisions, révisions, oraux à paris jusqu'au 13 juillet 14h30. et là c'était enfin les vacances. Et évidemment je suis partie deux semaines dans un trou paumé sans Internet ni ordinateur. Ce qui nous ramène à maintenant.

Et en plus de cet emploi du temps surchargé, j'ai eu quelque soucis avec la rédaction de ce chapitre. Parce qu'évidemment, je suis partie dans un délire toute seule et j'arrivais pas à m'en sortir. J'ai agressé toutes mes connaissances pour qu'elles m'aident et vilà ce que ça a donné.

Chapitre 19:

Le serpent-dragon

Sur les nerfs, Ambre entra comme une furie dans la cambuse. Ses compagnons de quart s'y trouvaient encore, en train de finir leur assiette de patates au lard, pommes de terre qu'elle avait passé des heures à éplucher.

Elle se laissa tomber sur une chaise et poussa un soupir. Bob lui servit une généreuse portion et posa devant elle une assiette fumante. La jeune fille prit sa fourchette et touilla sa bouillie.

Comment puis-je encore avaler ce truc infâme après cinq ans?

Elle poussa un nouveau soupir et repoussa son assiette avec dégoût.

"- Tu n'aimes pas? c'est pourtant ton plat préféré, la taquina gentiment Wesley.

- Je crois que je m'en suis lassée, répondit-elle avec sincérité.

- Je n'en crois pas un mot! s'exclama George. Tu veux faire un régime en fait! avoue!

- Ah merde! comment t'as deviné? dit la jeune fille en entrant dans son jeu.

- Je suis voyant, c'est tout.

- Et où elle est ta boule de cristal? grinça Vincent, désireux de finir son assiette avant que cela ne dégénère en une rixe de piques et de vannes plus que douteuses.

- Je l'ai caché sous mon oreiller. Mais chuuut! c'est un secret, fit-il sur un ton de conspirateur.

- Et toi, dit Fred en s'adressant à Ambre, veux-tu finir ton assiette sur le champ au lieu d'essayer de t'esquiver discrètement pendant que George raconte des inepties!

- Mais c'est véridique, se défendit son jumeau, outré. Je suis vraiment voyant!

- Tais-toi et dis-lui de finir son assiette.

- Mouais. Ambrichounette, dépêche-toi de finir. Il n'y a pas de gaspillage chez les pirates!

- Oui maman. Et je t'ai dit de ne plus m'appeler comme ça.

- Je sais, mais ça m'amuse. Et puis ce n'est pas moi ta mère, c'est lui, dit George en indiquant son cher frère.

- Quoi? s'étrangla l'intéressé.

- Et puis-je savoir qui est mon père dans ce cas? continua Ambre en souriant vicieusement par-dessus son assiette. Toi?

- Que nenni malheureuse! Je n'épouserais jamais une femme aussi masculine!

- Tu es un homme mort, grogna Fred en le fixant furieusement tel un taureau s'apprêtant à charger.

- Peut-être, mais ça vaut mieux qu'une femme morte…

- Je… quoi? bondit Fred en attrapant son frère par le col. Répète un peu!

- Avec joie, répondit George, tout sourire, pendant que les autres s'esclaffaient.

- 'tain! J'le savais, marmonna Vincent. Peuvent pas se tenir tranquille plus de deux minutes non?

- Arrêtez!" intervint Takashi en séparant les deux frères.

Les jumeaux se rassirent en se regardant en chien de faïence, prêts à retourner se taper dessus. Ambre se désintéressa d'eux et récupéra son assiette qui avait eu le temps de refroidir. Elle se mit à manger en silence, en ne s'occupant plus que de sa pitance. Elle savait que les jumeaux plaisantaient. Ils ne se fâcheraient jamais pour une bêtise pareille. Les autres pourraient peut-être tomber dans le panneau, mais pas elle. Elle continua donc à grignoter sans entrain.

"- Excuse-toi, George, lui demanda Wesley.

- Jamais! Il a osé porter la main sur ma sainte personne! Il est hors de question que je lui pardonne de sitôt.

- Bon bah, Fred alors!

- Non. Un non catégorique. Il m'a quand même traité de femme. Et mère d'Ambre qui plus est!

- Vous êtes chiants," dit Vincent en reprenant de la bouillie aux patates.

Cela coupa court à leurs élans de tendresse fraternelle. Ils se lancèrent un regard avant d'éclater de rire.

"- On vous a bien eu, non? dit Fred, tout fier de sa nouvelle blague.

- Arrête de prendre tes rêves pour la réalité! le coupa froidement Ambre. Tu vois pas qu'ils font tous semblant pour vous faire plaisir?

- Ah bon? fit Wesley, surpris. Moi, j'ai vraiment cru que…

- Bon, continua la jeune fille. A part Wesley…"

Les jumeaux se renfrognèrent.

Pour changer de sujet, Vincent demanda à Takashi d'un ton anodin:

"- Au fait, tant qu'on y est, tu nous racontes ton histoire sur les serpents-dragons, comme tu appelles ces sales bestioles écailleuses?

- Ah ouais, s'exclamèrent les jumeaux, tout à fait remis de leur déception passagère.

- Bon d'accord," répondit Takashi en s'installant confortablement contre le dossier de sa chaise.

Il s'apprêtait à commencer lorsque Wesley l'interrompit.

"- Attendez!

- Quoi encore? grogna Vincent.

- Une histoire sans musique de fond, c'est comme une soupe sans sel.

- C'est bon pour le cœur, alors? se moqua Fred.

- Tu veux bien Ambre?" dit Wesley en ignorant le jumeau et son humour de bas fond.

La jeune fille finit de mâcher, avala et leva finalement les yeux vers lui.

"- Mouais. Mais à deux conditions.

- Qui sont?

- Que tu ailles chercher ma guitare et que tu me laisses finir.

- A vos ordres, chef! fit-il en quittant la cambuse d'un pas pressé.

- Tu l'as bien dressé, murmura Jean-Baptiste d'un ton appréciateur.

- Je trouve aussi," répondit Ambre en reprenant une bouchée de son gruau.

Quelques instants plus tard, ils étaient tous réunis autour de la longue table rectangulaire. Takashi présidait, Ambre assise à côté de lui, en tailleur sur sa chaise, sa guitare entre les mains. Les jumeaux étaient en face d'elle et essayaient de la déconcentrer pour qu'elle fasse des fausses notes.

C'est peine perdue, misérables chacals!

"- Je peux y aller?" demanda Takashi, qui craignait qu'on ne l'interrompe encore une fois.

Il y eut quelques oui murmurés et de vigoureux hochements du bonnet.

"- Bien. Alors… il était une fois…"

Sa voix chantante et son léger accent transportaient les pirates dans un autre univers qui n'avait rien de merveilleux, si ce n'est des montres, des rochers qui parlent, des dieux joueurs et des princesses enlevées par des très très méchants. Les doux accords de la guitare donnait à la légende un fond plus mystérieux et énigmatique.

La légende racontait l'histoire d'une jeune femme, aussi belle que l'aurore, fraîche comme une rose, une peau de nacre. Elle se nommait Blanche-neige.

"- Oh mais on la connaît ton histoire! le coupa un pirate mal rasé.

- Mais chuuuut! le firent taire les autres."

Takashi poursuivit.

La rumeur de sa beauté avait fait le tour du monde en quatre-vingt jours, et nombreux furent les prétendants en mal d'amour qui vinrent se présenter à sa porte. Mais elle les repoussa tous. Son cœur était fait pour le grand amour, qu'elle attendait avec ferveur. Mais les jours passaient, accompagnés de son lot de soupirants, et la jeune fille n'avait toujours pas trouvé l'homme de sa vie. Le désespoir la gagnant, elle décida d'aller voir une voyante.

Alors que l'aube se levait à peine, elle prit sa cape faite d'une peau d'âne et sortit dans la fraîcheur du petit matin. Elle se rendit dans la forêt, et, au bout d'un chemin sinueux envahi par les ronces, elle atteignit une petite cabane biscornue, demeure de la voyante. Elle frappa délicatement à la porte et, heureusement que la divinatrice avait une bonne ouie, la voyante vint lui ouvrir. La jeune beauté réprima une grimace d'horreur devant la laideur de celle à qui elle venait demander conseil, mais son dégoût n'échappa pas à la sorcière. Parce que s'en était une, évidemment. La voyante habitait la bicoque à côté, cachée par une haie de cyprès. Mais c'était la beauté ou le sens de l'orientation. Il fallait choisir.

La sorcière la fit donc entrer dans son humble logis et lui demanda d'une voix mielleuse ce qu'elle désirait. La jeune fille commença à raconter son attente de l'homme de sa vie, les fatigues endurées pour être poursuivie par les assiduités de ses soupirants venus de toutes contrées et finit par fondre en larmes. La sorcière, pas le moins du monde émue par tout ce désespoir, vit là de quoi amuser ses amies lors de leur prochaine réunion satanique. Elle alla donc jeter son poisson rouge Bubulle dans la baignoire et revint avec l'aquarium qu'elle posa à l'envers sur la table. Elle fit de grands gestes au-dessus de la boule de cristal improvisée, en écarquillant les yeux comme un hibou, en marmonnant des "je vois, je vois…"

"- Oui? fit la jeune fille en se penchant le plus possible vers la pseudo-voyante pour tenter de voir dans l'aquarium, avide de savoir où se trouvait son prince charmant.

- Je vois… psalmodiait la sorcière, je vois un aventurier avec une cape grise, je vois une grande créature avec un pagne, je vois une… espèce de nabot avec un casque en fer, je vois…

- L'aventurier est-il l'amour de ma vie?

- Non mais… l'esprit de la sorcière fonctionnait à toute vitesse, mais… ils le cherchent.

- Mais pourquoi donc?

- Eh bien… pour le tuer. Quand vous apprendrez la nouvelle comme quoi votre prince est mort, ils espèrent que vous allez choisir quelqu'un. Ils n'en peuvent plus d'attendre.

- Mais je n'ai aucune envie d'épouser un nabot! s'écria la jeune fille au bord des larmes.

- Mais quelle conne, soupira la sorcière.

- Que dites-vous?

- Heu… que j'irai bien à l'église pour jouer du trombone.

- Je ne vois pas en quoi cela me concerne.

- Certes, certes, fit la sorcière en se replongeant avec application dans les méandres que formait la vase sur les parois de l'aquarium.

- Eh bien?

- Eh bien quoi! s'étonna la sorcière.

- Eh bien la suite!"

La sorcière se reprit à temps et n'étrangla pas la jeune fille qui la regardait avec des yeux quasi dénué d'expression. Elle prit une profonde inspiration avant de reprendre.

"- Doucement ma fille. La divination est un art délicat qu'il ne faut pas presser.

- Veuillez excuser ma hardiesse.

- Mouais. Passons, passons. Je disais donc que votre aimé était poursuivi.

- Et… ?

- Et donc il se cache.

- Où cela? Est-ce près d'ici? demanda la jeune fille, toute excitée.

- Heu… où cela? Heu… attendez… je cherche… je vois, je vois…

- Mais que voyez-vous? s'exclama la beauté, trop impatiente.

- Il se cache… il se cache…

- Mais où?

- Je… heu… je le vois. Il est caché dans…"

Accord dramatique.

Tous les pirates présents sursautèrent et Ambre émit un petit ricanement. Elle se fit incendier, ce qui la fit redoubler d'hilarité. Finalement, désespérés d'arriver à en faire quelque chose, les forbans décidèrent unanimement de l'ignorer et prièrent Takashi de poursuivre. Celui-ci lança un regard amusé à son amie puis reprit.

"- Mais que voyez-vous? s'exclama la beauté, trop impatiente.

- Il se cache… il se cache…"

Fred l'interrompit.

"- Tu l'as déjà dit ça, on en était plus loin!

- Oh, désolé, dit Takashi avant de reprendre deux phrases plus loin."

La sorcière disait donc:

"- Je le vois! il est caché dans… dans un buisson!

- Hein?" sursauta la jeune fille, en même temps que les pirates.

Takashi dut donc leur rappeler que c'était une sorcière machiavélique et non une quelconque voyante, avant de poursuivre.

"- Oui, poursuivit la sorcière dont l'imagination prenait son élan avant de s'emballer. Il se cache dans un buisson.

- Mais… dit la jeune fille, désespérée, mais où?

- Cela reste très brumeux, lui expliqua la sorcière en regardant une motte de vase glisser lentement sur la paroi de verre de l'aquarium.

- Mais… tenta la beauté, les larmes aux yeux.

- Je ne peux rien vous dire de plus, vous m'en voyez navrée. Cette plongée dans les méandres de la vision du troisième œil m'a épuisée. Je ne peux plus rien pour vous.

- Je… je vous remercie, répondit la jeune fille en se levant en tremblant, comme si tous les malheurs du monde pesaient sur ses frêles épaules.

- Cela fera cent pièces d'or," dit la sorcière qui ne perdait jamais le nord.

La gracieuse femme piocha dans sa bourse, posa délicatement la somme demandée sur la table, se retourna vers la porte en faisant voler ses longs cheveux blonds et partit sans ajouter un mot. La sorcière attendit qu'elle soit suffisamment éloignée avant de partir dans un fou rire hystérique.

La beauté regagna sa demeure, fit son baluchon et s'en fut sur les routes en fouillant dans tous les buissons, fussent-ils épineux, à la recherche de son grand amour. Elle chercha longtemps, longtemps, par vent, neige, canicules… jusqu'à ce qu'une nuit, totalement désespérée, elle ne s'arrêta dans un temple de Loki. Elle entra dans le sanctuaire et leva des yeux larmoyants vers l'effigie représentant le dieu. Ses genoux fléchirent et elle s'affaissa sur le sol dallé et glacé. Et là, à travers ses larmes, elle bredouilla une prière si intense et si forte qu'elle en réveilla le dieu Loki en personne. Celui-ci se présenta alors devant la jeune beauté et lui demanda d'une voix dure ce qu'elle pouvait bien vouloir à cette heure de la nuit. D'abord muette de stupeur devant cette apparition divine, elle se reprit bien vite et lui raconta son histoire.

Quand elle eut fini, le dieu la regarda quelques instants d'une colère mal contenue avant d'éclater:

"- Et c'est pour ça que tu troubles mon repos divin?

- Hein?

- Il est trois heures du mat' passé et toi tu me réveilles pour que je t'aide à chercher un pecnot qui se cache dans des buissons?

- Je… je ne voulais pas…

- Le mal est fait! rugit Loki, les yeux exorbités et injectés de sang.

- Je suis désolée… geignit-elle, épouvantée.

- Je me fous pas mal de tes excuses! On ne me réveille pas impunément."

Là-dessus, il partit d'un rire de dément qui fit trembler les voûtes de pierre du temple.

"- Attend-moi là, dit-il soudain, le visage redevenu de marbre. Je reviens dans un instant."

La jeune fille fut trop interloquée pour répondre quoi que ce soit, et encore moins pour prendre ses jambes à son cou. Elle était donc toujours prostrée sur le sol quand le dieu réapparut.

"- Je t'ai trouvé une punition adéquate, déclara-t-il sans ambages. Pas la peine de pâlir," dit-il avec mépris à la blondinette qui avait en effet troqué son teint frais qui faisait jaser toutes les demoiselles contre un blanc grisâtre maladif. "Ce n'est pas aussi terrible que tu le penses. J'aurais pu faire bien pire… ajouta-t-il avec un sourire sadique.

- Que… qu'allez-vous faire de moi? murmura-t-elle d'une voix blanche.

- Tu verras bien."

Là-dessus, il claqua des doigts et la jeune fille disparut dans un tourbillon de lumière en poussant un cri déchirant.

Nouvel accord dramatique.

Takashi lança un regard amusé à Ambre qui rigolait doucement. Il lui fit un sourire complice et continua son récit.

Blanche neige se réveilla lentement. Le soleil envahissait la pièce dans laquelle elle se trouvait et, pendant un instant, elle crut être chez elle, dans sa petite maison dans la prairie. Puis la dure réalité lui apparut dans toute son horreur. Les rideaux de son lit à baldaquin étaient bleus. Et non roses comme dans sa chambre.

Elle rejeta ses couvertures et sauta du lit. Du pied gauche. Elle se précipita à la fenêtre, l'ouvrit et retint un cri. Devant elle, il n'y avait qu'un bleu intense. Rien d'autre. La mer à l'infini.

Soudain, un éclat rouge, suivi d'un autre, bleu-vert celui-ci, attira son attention. Une magnifique créature émergea la tête hors de l'eau. Un long museau effilé, des naseaux fins et discrets, une corne courbe sur le chanfrein, un…

"- Un dra… dragon!" bégaya-t-elle, les yeux exorbités.

L'imposante créature tourna vers elle ses yeux d'or rouge rayés d'une pupille longue et fine comme celle d'un chat. Elle fixa intensément la jeune fille et darda vers elle une longue langue fourchue. Blanche neige s'évanouit.

Elle fut réveillée brutalement par un nabot ventru au regard loufoque et répondant au nom de Freluquet. La jeune fille ouvrit la bouche pour interroger le nain mais celui-ci lui intima l'ordre de se taire, avant de prendre lui-même la parole.

Il lui expliqua en quelques mots quelle serait sa punition pour avoir interrompu le sommeil divin de Loki: elle serait condamnée à tisser une tapisserie narrant les exploits de Loki et ce, toute la journée. Quand elle serait finie, elle serait libre de retourner fouiller les buissons.

La jeune beauté acquiesça en silence en tâchant d'avoir l'air désespérée mais déjà son esprit bouillonnait. Elle avait passé sa plus tendre enfance à exécuter des travaux de couture. Une tapisserie ne lui faisait donc pas peur. Ainsi, débarrassée du larbin du maître des lieux, un dieu ventripotent et acariâtre, elle se mit à l'ouvrage.

Lorsqu'elle posa la tapisserie à moitié achevée, le soleil se couchait sur l'horizon, faisant miroiter de milles couleurs étincelantes les écailles des serpents-dragons. Elle était fière d'elle et c'est un sourire aux lèvres qu'elle se coucha.

Mais quelle ne fut sa surprise le lendemain matin lorsqu'elle découvrit que tout son travail était retourné à l'état de pelotes de fils! Elle fondit en larmes, désespérée, quand Freluquet fit son apparition. Il lui jeta un rapide coup d'œil, œil dans lequel brillait une étincelle de folie, et posa le plateau qui soutenait le petit déjeuner de la captive.

Comme la veille, elle n'eut pas le temps de prononcer un mot qu'il lui expliquait déjà ce qui s'était passé: elle serait sans cesse obligée de recommencer son travail s'il n'était pas fini dans la journée.

"- Mais c'est totalement idiot, protesta-t-elle.

- Non, c'est absurde, répondit le nain.

- …

- Ne faites pas cette tête-là. Il vous faut imaginer être heureuse.

- …

- Parce que vous avez conscience que ce que vous faites est absurde, continua le nabot sur le même ton, toujours sans remarquer l'expression plus que dubitative de Blanche neige.

- C'est idiot, répliqua-t-elle.

- Certes, répondit naturellement le nain.

- Alors pourquoi dites-vous ça? s'étonna-t-elle.

- Ce n'est pas moi qui l'ai dit, dit le larbin.

- Mais si puisque…" elle s'arrêta en voyant l'étincelle de folie du nain briller de plus belle dans ses yeux noirs.

Sans ajouter un mot et parce qu'il avait fini ce qu'il avait à faire, le nabot la planta là, sortit et ferma la porte à double tour, laissant la pauvre fille cloîtrée dans sa tour, à pleurer sur son sort. Mais quand sa déprime passagère fut passée, elle se jura de réussir à finir sa tapisserie le lendemain. Elle se mit donc au travail très tôt le lendemain matin, ne s'accordant que de courtes pauses. Ses yeux la piquaient à force d'être penchée sur ses travaux d'aiguilles. Elle avait la nuque raide et les doigts engourdis. Le soleil déclinait sur l'horizon et elle n'avait toujours pas fini. Elle se força à accélérer le rythme. Encore et encore. Elle se piquait les doigts sur les aiguilles, ses paupières se fermaient sur ses yeux rouges et gonflés mais la tapisserie progressait toujours…

Malheureusement, elle ne put résister à l'appel du marchand de sable et se retrouva donc le lendemain dans le fauteuil qu'elle n'avait pas quitté. Et à cela se rajoutèrent un torticolis et trois pelotes de fils sur les genoux.

Les jours passèrent et abandonnèrent à la jeune fille leur lot de désespoir. Et celui-ci fut tel qu'un jour, Blanche neige décida de s'enfuir. Elle coupa sa longue tresse, l'attacha à un pilier de son lit à baldaquins et jeta l'autre extrémité par la fenêtre. Elle se laissa glisser le long de sa corde improvisée et atterrit avec grâce sur le sol. Elle se précipita vers la plage à la recherche d'une embarcation. Mais à peine eut-elle mis le pied sur le sable blanc qu'un serpent-dragon aux écailles rouge sang surgit de l'eau. Il pointa son museau dans sa direction, menaçant, les yeux brillants d'une joie malsaine. Il avança lentement vers elle, en ondulant gracieusement aux milieu des flots. La jeune fille serra convulsivement ses mains sur ses avants-bras, prête à tomber évanouie si nécessaire.

Mais elle n'eut pas à démontrer son courage car le nabot arriva en trottinant sur ses petites jambes dodues. Il siffla des paroles inconnues et la gigantesque créature prit le large, visiblement déçue.

Après cet incident, Blanche neige fut enfermée dans sa chambre, condamnée à s'user les yeux et les doigts sur cette damnée tapisserie.

Quelques temps plus tard, la nouvelle que la jeune fille la plus belle de ce vaste monde était retenue prisonnière par Loki atteint le continent où elle se propagea comme une traînée de poudre. Elle atteignit les oreilles d'un charmant jeune homme, lui aussi à la recherche du grand amour de sa vie. Il eut comme une illumination et sut que c'était cette demoiselle qui lui était destinée: il fit son baluchon et quitta son petit village qui résistait encore et toujours à l'envahisseur du coin.

Contrairement à d'autres que l'on ne citera pas, son sens de l'orientation fonctionnait assez bien. Il ne se perdit donc que peu de fois et arriva relativement rapidement en vue de l'immense étendue d'eau (moins de six mois). Emporté par son enthousiasme d'aller délivrer sa dulcinée, il se précipita à l'eau, bien décidé à partir à la nage. Mais il fit brusquement demi-tour, premièrement parce que sa princesse risquait d'avoir du mal à nager avec une robe à froufrous en multicouches, mais surtout parce qu'un truc froid et lisse venait de lui frôler la jambe. De retour sur la plage, il se retourna et vit un immense serpent aux yeux d'émeraude qui le fixait d'un air goguenard. La créature disparut sous la surface de l'eau en sifflant. L'amoureux trempé aurait juré que c'était un rire. Et une menace. La traversée de cet océan se révélait plus ardue qu'il ne l'avait tout d'abord imaginé.

Bien embêté, il s'éloigna de cette plage décidément trop dangereuse, tout en réfléchissant à un moyen plus sûr d'aller chercher sa belle. C'est au hasard de ses pas qu'il tomba sur une barque, solidement attachée à un ponton de bois par une grosse corde effilochée. L'embarcation n'avait rien d'abandonnée mais le jeune homme voyait en elle un moyen autrement plus pratique de traverser les océans. Aucun scrupule, donc, à la voler. Mais un problème de taille subsistait: les serpents-dragons.

Le fringant garçon retourna cet épineux problème dans tous les sens pendant des heures, sans parvenir à trouver ne serait-ce qu'un semblant de solution. Enervé et plutôt bien remonté contre ce sort qui s'acharnait sur lui, il décidé de tenter le tout pour le tout et de partir au milieu de la nuit, en passant par les marais aussi silencieusement que possible, pour rester caché aux yeux des terribles créatures. Ce plan lui paraissait le meilleur (il avait longtemps hésité entre celui-ci et éradiquer tous les serpents-dragons), surtout que ces marais s'avançaient profondément dans la mer et le masqueraient donc longtemps. Et puis, quelle chance y avait-il pour que ces monstres repèrent une petite barque perdue sur cette immensité liquide?

Rasséréné par cette pensée, l'amoureux toujours humide fit ses préparatifs. De l'eau en quantité, quelques noix de coco, son épée et son poignard, le tout jeté dans la barque et c'était fini. Cela fait, il s'assit sur une petite butte entourée de roseaux et infestée de moustiques, et attendit.

Heureusement pour lui, son calvaire ne fut pas de trop longue durée: la nuit tomba vite (mais pas l'activité frénétique des moustiques). Il défit l'amarre et entreprit de pousser l'embarcation dans les marécages. Il ne monta pas dedans mais, au contraire, continua à pousser devant lui sa barque fraîchement volée. Il avait trop peur que le clapotis des rames n'attirent l'attention des serpents-dragons. Il ne monterait à bord que lorsqu'il arriverait à l'extrême limite des marais.

Le nouvel aventurier poussait donc sa barque, et ce depuis une petite demi-heure, la tête remplie de fantasmes sur sa belle, lorsque soudain, il marcha sur quelque chose de visqueux et qui, non seulement de se contenter d'avoir un toucher répugnant, remuait dans tous les sens sous ses orteils.

Le jeune homme se raidit pendant qu'un frisson de dégoût lui parcourait la nuque. Il baissa les yeux pour tenter d'apercevoir ce qui lui chatouillait affreusement la plante des pieds et reconnut, non sans mal malgré la présence d'une lune ronde et fantomatique, un petit serpent-dragon qui se débattait furieusement. Il réprima un haut-le-cœur et chercha à tâtons son épée dans la barque, sans quitter la bête des yeux. Ses doigts rencontrèrent la poignée de son arme et la saisirent avec force tremblements. Et au moment où il s'apprêtait à canarder la bestiole de coups d'épée, quelqu'un tira la sonnette d'alarme de son cerveau. Même les héros ne sont pas à l'abri d'un accident stupide, et le jeune homme ne se voyait pas s'avancer vers sa princesse en boitant parce qu'il ne savait pas viser. Il y a certes plus glorieux. Il dut donc se résoudre à attraper le serpent-dragon à mains nues. Avec une grimace de dégoût intense, il plongea la main sous l'eau et ses doigts se refermèrent sur le cou de la créature, juste en arrière de la tête.

Il sortit le serpent-dragon de l'eau qui se tortilla de plus belle. L'aventurier reposa son épée dans la barque et l'échangea contre son poignard. Un coup rapide et il serait débarrassé de cette immonde bestiole. Mais au moment de porter le coup fatal, il croisa le regard du serpent. Ni peur, ni angoisse. Ni haine. Juste une muette supplication. Le jeune homme ne put poursuivre son geste.

« - Ne me tue pas, susurra le serpent-dragon d'une voix incroyablement douce.

- Et pourquoi donc ? » répondit le jeune homme, la voix rauque de méfiance.

La créature ne répondit rien, elle se contenta de fixer l'amoureux dans les yeux. Toute trace de malice et de fourberie était absente. Le garçon ne savait que faire. Tuer cette créature qui, à bien y regarder, semblait si innocente et pure, était au-dessus de ses forces. Il déglutit et croassa d'une voix mal affirmée :

« - Si je te laisse la vie sauve, tu auras une dette envers moi. »

Le serpent-dragon hocha la tête, une lueur de curiosité dans ses yeux d'or. Encouragé, le jeune homme poursuivit :

« - Bien. Il y a une chose que tu peux certainement faire et je considèrerais ta dette acquittée… Peux-tu m'emmener à l'île, l'île où Loki a enfermée ma bien-aimée, que tes confrères gardent, en me faisant éviter tous les pièges et les dangers qui pourraient se dresser sur ma route?» Il avait dit cela dans un souffle et regardait désormais le serpent-dragon avec avidité. Celui-ci plongea son regard de miel dans le sien et resta silencieux pendant de longues secondes.

« - J'accepte de te conduire là-bas, répondit la créature.

- Que la foudre s'abatte sur ta tête si tu manques à ta parole, » le menaça le jeune homme.

Le serpent-dragon acquiesça en silence. Même les créatures de Loki ne devaient pas prendre les malédictions à la légère.

Le jeune homme desserra sa prise sur le cou de l'animal qui retomba dans l'eau avec un joli « plouf ». Le serpent ondula à la surface de l'eau et prit la tête de l'expédition. Le jeune homme reposa son poignard dans le fond de son embarcation et entreprit de continuer à la pousser à la suite de son guide.

L'étrange duo avançait en silence. Le serpent-dragon s'arrêtait souvent, sortait la tête de l'eau boueuse et agitait sa langue fourchue pour capter les moindres vibrations de l'air. Souvent, ils firent demi-tour, empruntèrent des passages impossibles au travers des joncs, refirent cinq fois le même chemin. « Pour brouiller les éventuelles pistes »disait le guide quand le garçon lui posait une question.

L'aube était déjà levée quand ils atteignirent l'extrémité des marais. Le jeune homme était transpirant et déjà épuisé par sa traversée des marécages. Il grimpa dans la barque et attendit que le serpent-dragon lui explique la suite des opérations. L'animal se tourna vers lui.

« - Aaah ! mais c'est dégueu ! s'exclama l'amoureux.

- Je mue, siffla le serpent-dragon, visiblement vexé.

- Ah.

- C'est ça. Ah. Pendant que tu te reprends, moi, je vais me débarrasser de ma peau morte. »

Sur ces paroles, il disparut au fond de l'eau où il se gratta contre le sable et les rochers pour éliminer ses vieilles écailles désormais inutiles. Il ressortit peu de temps après. Sa peau étincelait.

« - Une nouvelle jeunesse, dit philosophiquement le jeune homme.

- On peut dire ça ainsi. Allons-y maintenant. Nous n'avons que trop perdu de temps ici. »

Le reptile reprit sa place devant la barque et se mit en route en ondulant gracieusement entre les vagues. L'aventurier se saisit des rames et pagaya à sa suite, malgré sa fatigue. Ils voguèrent ainsi pendant de longues heures, avec de brèves haltes. Le jeune homme se retournait souvent pour ne pas perdre son compagnon de vue. Aussi pour le garder à l'œil. Il n'avait pas confiance en cette créature du diable. Aussi s'inquiéta-t-il d'un coup lorsqu'il remarqua que le serpent-dragon avait quasiment doublé sa taille depuis leur rencontre. Il pesa sur les rames de toutes ses forces et le héla. L'interpellé sortit la tête de l'eau, étonné :

« - Qu'y a-t-il ?

- C'est moi qui rêve ou tu es bien plus grand ?

- C'est normal. Je double ma taille après chaque mue.

- Et tu mues souvent ?

- Ça dépend des conditions de vie.

- …

- Je comprend que cela puisse t'effrayer. Mais je t'ai donné ma parole de t'amener sain et sauf jusqu'à cette île. Nous sommes des créatures d'honneur. »

L'homme et l'animal échangèrent un regard.

« - Je te fais confiance, soupira le garçon. Je n'ai plus le choix, de toute façon.

- Je tiendrai parole, » lui assura le serpent-dragon dont le regard démentait toute traîtrise.

Ils reprirent la route en silence.

Le manège des demi-tours, des zigzags, des jeux de piste reprirent de plus belle. Mais ceux-ci se firent de moins en moins nombreux plus le soleil déclinait sur l'horizon. Ils prirent définitivement fin alors que la nuit était déjà noire. Le serpent-dragon ralentit l'allure, permettant ainsi au jeune garçon de se reposer un peu. Le calme était tel qu'ils se permirent même le luxe de parler.

L'ondoyante créature, nommée Ssscrrr, se révéla être un excellent boute-entrain, doté d'un redoutable sens de l'humour. La nuit s'écoula lentement entre les éclats de rire et les jeux débiles. Et, au petit matin, lorsque le jeune homme, épuisé par ses longues heures de navigation, s'endormit comme une masse au fond de son embarcation, le serpent-dragon saisit la corde de l'amarre entre ses dents et entreprit de tirer l'embarcation.

Les journées s'écoulèrent. Le serpent-dragon s'en allait parfois pour pêcher des poissons gluants mais riches en eau pour subvenir aux besoins de son compagnon. Les deux compères plaisantaient souvent, maintenant que le plus gros du danger était écarté.

Il arrivait fréquemment que Ssscrrr s'absente quelques temps pour se débarrasser de sa mue. Il revenait à la barque et grandissait à vue d'œil. Il aurait pu paraître inquiétant, avec ses huit mètres de long, si le jeune homme n'en était pas venu à le considérer comme son ami. Amitié qui s'affermit lors d'une tempête qui causa le naufrage de la fragile embarcation. Ssscrrr aurait pu aisément le laisser se noyer et se débarrasser de cet être humain plus qu'encombrant, mais il n'en fit rien. Il s'était saisi de l'homme entre ses puissantes mâchoires, avait même réussi à récupérer son épée, et c'était désormais sur l'échine du serpent-dragon que l'aventurier poursuivait son périple.

Et c'est un beau matin, les trente-deux mètres bien atteints, que Ssscrrr et son compagnon arrivèrent en vue de l'île de Loki.

« - Accroche-toi bien, lui chuchota Ssscrr, je vais essayer d'arriver le plus vite possible à la plage. Il y a énormément de serpents-dragons ici, bien plus grands que moi. Et surtout plus forts.

- J'ai compris, lui répondit le jeune homme, pas rassuré pour deux sous.

- Retiens ta respiration. Et toque-moi sous le menton dès que tu manques d'air. Mais fais ce que tu peux pour tenir le plus longtemps possible.

- Compris.

- On y va. »

Ssscrrr plongea brusquement, le jeune garçon accroché sous son cou, là où il était le plus à l'abri des regards. Il descendit au fond de l'eau, si près du sol que ses écailles frôlaient le sable blanc. La pression de l'eau était difficilement supportable mais pour son amour, si près désormais, le jeune homme tint bon. Il entraperçut de nombreux éclairs de couleur, vert, bleu, orangé, qu'il supposa être d'autres serpents-dragons. L'île était décidément bien gardée et il se félicita de ne pas avoir tué Ssscrrr dans les marais.

A bout de souffle, il frappa le menton de son ami qui tourna brusquement et fit route vers la surface. Il sauta hors de l'eau et cria à l'homme agrippé sous sa gorge :

« - Au prochain saut, reprend ton souffle. »

Le jeune garçon eut tout juste le temps de voir une multitude de reflets irisés sous la surface de l'eau avant d'y replonger. C'était infesté de serpents-dragons, bien plus que ce qu'il avait imaginé. Dès que le garçon eut reprit son souffle au saut suivant, Ssscrrr fila à toute vitesse au fond de l'eau et nagea vers le rivage comme si toutes les troupes de l'enfer étaient à ses trousses. Et c'est en trombe qu'il surgit de l'eau et atterrit lourdement sur la plage. Heureusement pour eux, celle-ci était de sable fin. Pas de cailloux ni de rochers.

« - Va chercher ta belle, je t'attendrai. Fais-moi un signe et je me débrouillerais pour vous rejoindre. »

L'amoureux acquiesça et fila prestement vers la tour où devait se trouver sa bien-aimée, l'épée au côté. Monstre, minotaure, sphinx ! quiconque lui barrerait la route se trouverait transpercé de sa lame !

Il arriva au pied de la tour, défonça la porte non fermée à clef à coups d'épée et s'élança à toute jambe dans l'escalier en colimaçon. Il trébucha sur un nain mais ne s'arrêta pas pour autant. La chance lui sourit encore une fois : le nabot était trop éberlué, ou à l'ouest, pour sonner l'alerte. Enfin, hors d'haleine, il arriva devant une porte de chêne. Celle-ci était véritablement fermée à clef et il dut s'y prendre à plusieurs reprises pour l'enfoncer. Et quand enfin celle-ci céda, emporté par son élan, il trébucha et s'étala de tout son long dans une petite pièce ronde, simplement meublée et toute bleue. Et près de la fenêtre, dans un fauteuil en velours bleu marine, se trouvait une femme penchée sur des travaux d'aiguilles. Surprise, elle tourna la tête vers le nouvel arrivant. Elle avait de magnifiques yeux bleus, si on passait outre le fait que le blanc de l'œil était rouge à force d'être toujours sur sa tapisserie. Ses cheveux, jadis d'un blond lumineux, étaient pâles et tristes. Le teint de la demoiselle que tout le monde vantait comme étant le plus frais était désormais blanchâtre et maladif. La jeune fille était désormais maigre, elle n'était plus que l'ombre de ce qu'elle était. Tout d'abord dépité de ne trouver qu'une femme qui était loin de combler ses espérances, le bel amoureux se dit que cela devait être normal avec tout ce qu'elle avait subi et que, avec le temps, elle redeviendrait belle et fraîche.

« - Qui êtes-vous ? demanda Blanche neige.

- Je viens vous délivrer, ma mie, déclama le jeune homme avec ardeur.

- Ooooh ! je désespérais que ce jour n'arrive jamais ! s'écria-t-elle en se jetant dans ses bras.

- Venez ! il n'y a pas de temps à perdre ! » dit-il, les oreilles en feu.

Il la saisit par le bras et l'entraîna à toute allure dans l'escalier. Ne resta dans cette chambre bleue que la tapisserie à moitié finie, en tas sur le dallage froid.

Le couple passa en trombe devant le nabot, toujours dans la même position que quand il s'était fait renverser par le jeune homme: les fesses sur une marche, les pieds deux marches au-dessus et la tête deux en-dessous. Freluquet était toujours sous le choc et ne bougea pas d'un pouce. L'amoureux et sa douce surgirent sur la plage mais celle-ci était envahie par les serpents-dragons, prêts à passer à l'attaque.

« - Comment allons-nous faire ? gémit la princesse.

- Ne vous en faîtes pas, répondit le jeune homme, j'ai un ami qui nous attend. Allons vers les falaises. »

Ils repartirent de plus belle et furent en haut des falaises en un clin d'œil.

« - SSSCRRR ! hurla le jeune garçon à plein poumon.

- Je suis là ! » répondit le serpent-dragon en surgissant de l'eau.

Le temps que l'aventurier aille chercher sa dulcinée, il avait encore mué. Ses soixante-quatre mètres ondulaient dans les eaux turquoises et faillirent tuer la jeune fille par un arrêt brutal de son cœur.

« - C'est… c'est votre ami ? demanda-t-elle d'une voix blanche.

- Oui. Il ne faut pas se fier à son apparence. C'est lui qui m'a amené ici. » Puis, à l'adresse de son compagnon, il cria : « Y'a du fond ? on peut sauter d'ici ?

- Oui ! allez-y, je vous récupère !

- Allons-y, » dit le jeune homme à sa demoiselle.

Celle-ci hocha la tête, pâle comme un linge. Et, main dans la main, les deux amoureux prirent leur élan et sautèrent du haut de la falaise. Trois secondes de chute libre avant d'entrer dans l'eau dans une gerbe d'éclaboussures. Quelques coups de pieds et ils crevèrent la surface pour aspirer une grande bouffée d'air.

« - Je suis là, » leur siffla Ssscrrr.

Le jeune homme passa un bras autour de la taille de Blanche neige et la tira jusqu'au serpent-dragon où ils s'assirent sur son dos.

« - Tu devrais lui enlever quelques couches, lui conseilla Ssscrrr. Ça va me gêner pour nager.

- Bien, » répondit le garçon en se mettant à la tâche.

Il entreprit de défaire les lacets qui retenaient le corsage de sa chère et tendre mie et lança au loin la robe à froufrous.

« - Bien. Voilà qui est mieux, » dit Ssscrrr.

Son regard luisait d'une lueur qui n'avait plus rien d'amicale. Le jeune garçon sentit une sueur glacée couler le long de son échine. Ses yeux s'agrandirent de frayeur lorsqu'il vit un sourire mauvais se dessiner sur la gueule de celui qu'il considérait comme son ami.

« - Tu… tu dois tenir parole ! bégaya-t-il, mort de peur.

- Oh ! mais j'ai tenu parole. J'avais dit que je t'amènerais sain et sauf jusqu'à cette île. Pas que je t'en ramènerais… »

Et sur ces paroles peu amènes, l'imposante créature fit jaillir sa longue langue de sa gueule qui entoura le jeune couple avant de retourner d'où elle venait, emmenant avec elle les deux amoureux, blancs de terreur. Ssscrr déglutit bruyamment, cligna les yeux de contentement et éclata de rire avant de disparaître sous la surface de l'eau.

Un silence de plomb régnait dans la cambuse. Tous les pirates regardaient Takashi avec des yeux ronds, pendant qu'Ambre faisait résonner quelques accords dramatiques pour achever cette histoire.

« - C'est… c'est sympa chez toi, commença Fred. Vous avez une drôle d'imagination. »

Le japonais hocha la tête, un sourire en coin et une lueur d'espièglerie au fond de ses yeux bridés.

« - Et c'est quoi la morale de cette histoire ? s'enquit George.

- Qu'il vaut mieux déshabiller les gens qu'on compte manger parce que la dentelle reste sur l'estomac ? se moqua son frère.

- A vous de la trouver, répondit Takashi. Moi je raconte l'histoire, c'est déjà pas mal. Je ne vais pas en plus l'interpréter.

- T'es pas drôle, se plaignit le jumeau.

- Je n'essaie pas. J'aurais peur de me ridiculiser à côté de vous…

- Fais gaffe, dit Fred à l'adresse de son frère. S'il commence à te complimenter, c'est qu'il a quelque chose à te demander. »

Takashi émit un petit rire qui sous-entendait qu'il avait en effet un service à demander aux jumeaux.

« - Alors ? elle vient cette morale ? s'exclama Wesley.

- Trouves-en une au lieu de râler, le rembarra George.

- T'en as pas une ? s'enquit Fred auprès de Vincent. Toi qui as si souvent des pensées philosophiques…

- Les dents peuvent pousser sacrément vite sans qu'on s'en rende compte. Ça te va comme morale ? lui lança Vincent.

- Heuuuu… fit Fred. Pourquoi pas mais… tu entends quoi par « les dents peuvent pousser sacrément vite sans qu'on s'en rende compte » ?

- Je te laisse trouver. Moi, je trouve une phrase débile en rapport avec l'histoire et toi, tu l'interprètes.

- Mais c'est nul ! se plaignit Fred, les sourcils froncés dans une moue boudeuse.

- Ça veut dire quoi ta phrase ? demanda George. Que le serpent-dragon est devenu grand et dangereux, mais que le gonze ne s'en est pas rendu compte parce qu'il le considérait comme un ami ?

- Voilà, c'est ça, lui répondit Vincent.

- En gros, on peut appliquer ça à Ambre, commença Wesley.

- Ah bon ? fit l'intéressée avec des yeux ronds agrandis par la surprise, comment ça ?

- Bah… c'est simple non ? avant t'étais toute petite, tu savais pas te battre, et tout ça, mais depuis le temps que tu es avec nous, t'as bien grandi et, sous ton apparente gentillesse et ton air innocent de « je ne vous ferais rien, j'en suis incapable », t'en es pas moins devenue un des pires pirates de l'Ecumeur.

- C'est pas faux, dit Fred. On la voit toujours comme notre petite Ambrichounette mais faudrait être fou pour oser se mettre en travers de son chemin.

- Je vais prendre ça comme un compliment alors, répondit Ambre en se remettant à gratouiller les cordes de sa guitare.

- Tu peux, lui répondit Vincent. Peu de pirates peuvent se vanter d'avoir fait autant de progrès en si peu de temps.

- C'est parce qu'elle avait un bon prof, insinua Takashi.

- Mouais. Fais gaffe à tes chevilles, répliqua George.

- Pourquoi mes chevilles ? s'étonna Takashi.

- C'est une expression pour dire que tu vas prendre la grosse tête. Pour dire de ne pas trop te prendre au sérieux, » poursuivit-il devant l'air ahuri du japonais qui, visiblement, ne connaissait pas non plus l'autre expression.

- Dites, les interrompit Bob, c'est pas le tout mais c'est bientôt l'heure de votre quart. Les autres vont arriver.

- Et alors ? le coupa un pirate.

- Vous prenez toute la place. Et je doute qu'ils aient envie de manger dehors.

- Ah.

- C'est cool, dit Fred. On a pas dormi et on doit reprendre le boulot.

- Pourtant, d'habitude, on nous raconte une histoire avant de nous coucher. On devrait aller dormir et laisser aux autres notre quart, ajouta son frère.

- Bonne idée, les interrompit Wesley mais je doute qu'ils soient d'accord.

- C'est fichtrement embêtant.

- En tout cas, on n'aura pas entièrement perdu tout notre temps : on a trouvé un surnom pour notre petite Ambrichounette, dit Vincent avec un sourire mi-moqueur mi-mauvais.

- Ah bon ? s'étonnèrent en même temps Ambre, Wesley, Takashi et les jumeaux. Lequel ?

- Bah oui. C'est un serpent-dragon, cette petite, non ?

- C'est vrai que ça lui va pas mal… susurra Fred avec un air moqueur sur son visage buriné par le soleil.

- Ouais bah fais gaffe à mes crocs, grogna Ambre, pas du tout enchantée d'être comparée à un serpent fourbe et cruel.

- Je crois qu'on l'a vexée… dit Fred en la regardant sortir comme un furie.

- Elle s'en remettra, répondit Vincent.

- Mouais.

- Mouais. »

Sur ce, les deux pirates sortirent à la suite des autres prendre la relève pour les manœuvres de l'imposant bâtiment.

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J'espère que ça vous a plu.

C'est pas un chapitre comme les précédents vu qu'il s'éloigne un peu de la piraterie mais j'en avais besoin pour la suite (qui ne saurait tarder (j'espère)(oh une parenthèse dans la parenthèse… )). Au départ cette légende débile ne devait pas prendre plus de trois pages mais vu que je me suis emballée, ça fait un chapitre.

Bon, j'arrête de déblatérer des âneries et je vous laisse vaquer à des occupations plus intellectuelles.

Et n'hésitez pas à laisser des rewiews, ça fait toujours beaucoup grandement plaisir (je me répète non ?)

Bazoux à tous

Et promis, je ne mettrais pas trois mois pour le prochain chapitre (sinon je vais encore me faire taper. Méchante mélanie. Grrr)