Mouhahahaha !
Le chapitre 20 est arrivé !
Temps record !
Même moi j'y croyais pas !
'faut dire quand même que les moitiés de nuits blanches et les journées sans amis à faire chier y sont pour beaucoup.
Donc voilà.
Je ré-insiste encore un coup sur le « MOINS DE TROIS MOIS » au cas où certains n'auraient pas fait gaffe, et je vous laisse à votre lecture.
Chapitre 20 :
Le Chat noir
Le temps restant au beau fixe, ce n'est que quelques jours plus tard que l'Ecumeur et son équipage atteignirent la petite île de Crooked Island. Roberts amena le navire à quai sans avoir besoin de se faire remorquer, comme à son habitude, puis il donna ses ordres. C'était le quart d'Ambre qui resterait à bord pour surveiller le navire. Les jumeaux râlèrent pour la forme avant de vaquer à des occupations épuisantes, comme s'allonger sur une vergue du grand mât, à l'ombre et profiter de la brise marine. Et puis, ils voyaient étonnamment bien le quai et toutes les personnes susceptibles de monter à bord. On ne pouvait faire mieux comme poste d'observation. Trévor ne pouvait donc rien dire, surtout qu'ils devaient rester à bord pendant que les autres s'amusaient.
« - Tu viens, Ambre ? l'appelèrent les jumeaux.
- J'arrive, répondit-elle.
- Non, elle vient avec moi, dit Roberts d'une voix qui interdisait toute discussion.
- C'est pas juste, se plaignit Fred. Pourquoi aurait-elle le droit d'aller à terre alors qu'elle fait partie de notre quart ?
- Parce qu'elle bosse et ne va pas s'amuser.
- Mais… »
Le regard que le capitaine envoya à Fred le dissuada de poursuivre.
Roberts fit signe à Ambre de le suivre. Ils descendirent de l'Ecumeur sans encombre : tous les pirates leur laissèrent le passage. Ils s'engagèrent dans les ruelles de terre battue et s'enfoncèrent dans la petite ville. Ils marchèrent tout d'abord en silence, l'un à côté de l'autre, jusqu'à ce que Roberts prenne la parole.
« - Je crois qu'il est temps que je te laisse marchander toute seule. Je commence à en avoir assez et je crois que tu y arriveras très bien toute seule désormais.
- C'est vrai ? s'exclama Ambre, aux anges.
- Ne t'emballe pas si vite. Aujourd'hui, je vais te laisser faire vraiment toute seule. Si tu t'en sors bien, c'est définitif, je te laisserais t'en charger. Tu crois que tu y arriveras ?
- Vous ais-je déjà déçu ?
- Suis-je obligé de répondre ? répondit-il avec un sourire malicieux.
- Non.
- Tant mieux. Je n'aime pas répondre par l'affirmative… »
Ambre eut un sourire jusqu'aux oreilles et elle se serait bien mise à sautiller si elle n'avait pas eu son capitaine à ses côtés.
Le duo arriva en peu de temps devant une vieille maison toute biscornue et ramassée sur elle-même. Roberts toqua deux coups secs sur la porte de chêne, pendant qu'Ambre se mettait légèrement en retrait. Une vieille femme vint bientôt leur ouvrir.
« - Vous désirez ? s'enquit-elle en s'avançant sur le seuil tout en plissant les yeux.
- C'est Roberts.
- Oh excusez-moi, s'écria la petite vieille. Je ne vous avez pas reconnu ! ma vue baisse tellement…
Je veux bien le croire. Avec des yeux blancs comme ça, je l'aurais crue aveugle !
- Entrez, je vous prie, poursuivit la vieille femme. Je vous conduit auprès de monsieur.
- Nous vous suivons, dit Roberts.
- Nous ? s'étonna la vieille.
- Voici Ambre.
- Oooh ! fit la vieille dame en s'avançant vers la jeune fille. C'est elle que vous avez recueillie il y a des années ? Elle est vieille non ? on m'avait dit qu'elle avait à peine vingt ans…
Vieille bique ! j't'en foutrais moi des « vieilles » !
- C'est exact, répondit Ambre d'un ton pincé. Mes cheveux sont naturellement blancs.
- Aaaaah ! c'est à cause de cette couleur que je vous ai pris pour une vieille femme ! ma vue est vraiment mauvaise.
- Ce n'est pas grave, l'excusa la jeune fille.
- Je suis pressé ma chère Garance.
- Oh, mes sincères excuses, doux capitaine ! » dit-elle avant de continuer sa route à petits pas raides et pressés.
Eh bah ! quelle gouvernante !
Et moi qui me plaignait de Berthe !
Ambre et son capitaine suivirent donc cette étrange dame du quatrième âge jusque dans un petit salon. Les deux petites fenêtres donnaient sur un potager bien entretenu malgré la présence de quelques mauvaises herbes entre les pieds de tomates. La lumière entrait avec peine à travers ces vitres crasseuses et offrait à la pièce un côté sombre et froid. Le mobilier n'aidait pas à donner à ce salon un aspect accueillant : il y avait le long des murs de lourds coffres de bois cerclés de métal, un bureau enseveli sous des parchemins en tout genre, des étagères lourdes à craquées de vieux livres poussiéreux, de coffrets, de sculptures en bronze, de défenses d'éléphant, et d'autres objets hétéroclites. Au centre de la pièce se dressait une table basse et deux canapés défoncés recouverts de coussins aux couleurs passées. Et sur un des canapés, celui qui tournait le dos à la porte, se tenait un petit homme.
La jeune fille ne voyait que l'arrière de sa tête, ce qui ne jouait pas en la faveur de l'homme : des tâches de vieillesse y apparaissaient, laissées à nue par la calvitie bien avancée de leur hôte.
« - Le capitaine Roberts, de l'Ecumeur, est là monsieur, annonça la petite vieille d'une voix suraiguë et grinçante.
- Qu'il vienne.
- Je suis déjà là, monsieur Mordoc, » répondit le capitaine en allant s'asseoir sur le canapé en face de leur hôte.
Ambre n'était encore jamais venue ici. Roberts ne lui avait pas présentée tous ses revendeurs, dans toutes les îles pirates qu'ils fréquentaient. Ce monsieur Mordoc devait être un des derniers qu'elle rencontrait, si ce n'était le dernier.
Roberts n'allait pas la tester devant un homme qui la connaissait déjà, elle s'en rendit compte bien vite et se renfrogna. Elle allait devoir avancer à tâtons, sans savoir vers quoi elle avançait.
J'espère au moins que la vieillesse l'aura rendu sénile et plus facile à berner.
Mais connaissant Roberts, il n'en est rien.
La jeune fille soupira. Elle lança un regard dépité à son capitaine qui ne s'en rendit pas compte et alla s'asseoir à côté de lui avec grâce.
« - Ah oui, commença Roberts. Je vous présente Ambre. C'est elle qui va mener la négociation aujourd'hui.
- Vous essayez encore de former un nouvel apprenti ? se moqua le vieil homme, les yeux pétillants de malice et d'intelligence.
C'est mal parti pour la sénilité…
- Eh oui, dit Roberts. Je n'arrive toujours pas à prendre ma retraite.
- Et bien, voyons si vous allez pouvoir la prendre ! je vous écoute jeune fille… »
Ambre avala sa salive tout en le regardant à la dérobée. Il avait une bonne tête, si on aime les vieux gringalets qui cachent un vautour prêt à fondre sur sa proie derrière un sourire benêt. Elle prit une inspiration avant de sortir un petit sac de bijoux. Elle le tint au-dessus de la table et le secoua doucement pour en faire tomber son contenu. Elle écarta les bijoux les uns des autres pour laisser le loisir au revendeur de les étudier. Celui-ci se pencha si près de la table qu'il aurait pu admirer le plus petit détail du meuble.
A défaut d'être sénile, il est aveugle.
Le chauve se redressa et s'enfonça profondément dans son canapé. Il avait les sourcils froncés en une expression d'intense réflexion et il se caressait distraitement la mâchoire. Il resta silencieux de longues minutes. Quant à elle, Ambre prit une pose décontractée, ce qu'elle n'était nullement, et fit comme si cette attente ne l'affectait pas.
Quand enfin il se décida à parler, la jeune fille soupira intérieurement de soulagement. Encore une minute de ce silence pesant et elle le baffait et le secouait comme un prunier pour qu'il se dépêche.
C'est fou ce que la piraterie peut stresser…
Moi qui était le calme incarné !
…
Enfin presque.
Monsieur Mordoc donna une première approximation. Ambre le rembarra durement et fit monter le prix. Elle lui proposa un prix, bien plus élevé que la valeur réelle du lot d'objet, qu'il dut discuter. Finalement, elle accepta quand les enchères furent montées suffisamment haut. Ils conclurent l'affaire sous le regard tout heureux de Roberts.
Pour l'instant, j'ai pas fait de gaffe irréparable.
Leur petit jeu continua ainsi d'article en article. Ambre lui faisait cracher la somme qu'elle désirait en réalité atteindre, à de rares exceptions.
Après un lot de trois caisses de tabac de la meilleure qualité, la jeune pirate sortit de sa poche un morceau de soie. Elle était fine et douce, et la couleur, dans les brun roux, était des plus réussie. Roberts avait bondi de joie quand ils avaient découvert ces rouleaux de soie dans la cale du Faucon bleu, le vaisseau qu'ils venaient de piller.
Une lueur d'intérêt s'alluma dans les yeux de son interlocuteur dès l'instant où il vit le morceau de tissu tomber sur la table. Monsieur Mordoc prit instantanément un masque impassible mais son pétillement d'intérêt ne passa pas inaperçu. Ambre eut un sourire imperceptible.
Je vais te plumer, mon cher et tendre pigeon.
Et ma carrière de pirate est assurée. A bord de l'Ecumeur ou d'un autre navire.
…
Uniquement à bord de l'Ecumeur, en fait. Puisque je ferais ça incognito, sous le magnifique pseudonyme de Kriss. Pas un pirate ne croira que ce Kriss est en fait la petite Ambre.
Fais chier.
Je savais bien qu'il y avait un os dans cette histoire de pseudo.
Après ces pensées peu marrantes, Ambre revint sur son idée première : presser le citron de ce monsieur Mordoc.
Elle fit croire à son interlocuteur qu'elle ne changeait pas de tactique : elle proposa un prix, en dessous de la valeur réelle du lot de soie. La jeune fille le vit se réjouir intérieurement et fit de même.
Mouhahaha !
Ambre sentit Roberts se crisper à côté d'elle.
Bien fait. Stresse un peu, ça t'apprendra à me faire suer !
Elle s'attendait à ce que son capitaine fasse un commentaire mais il resta muet. Tant mieux. J'y arriverais mieux s'il me laisse faire à ma guise.
Après tout, c'était sa négociation et il la laissait se débrouiller seule.
Elle laissa ses pensées sur son capitaine de côté et revint au revendeur. Il commençait déjà à discuter le prix. Elle procéda comme précédemment et obtint du lot de soie un prix légèrement inférieur à ce qu'elle avait proposé au départ. Mais au lieu de conclure l'accord d'une poignée de main et de noter la valeur arrangée dans son cahier, elle poussa le morceau de soie sur le bord de la table et passa au lot suivant. Mais tout heureux d'avoir rouler cette jeune fille dans la farine, monsieur Mordoc n'y fit pas attention. Et comme il venait de faire une très bonne affaire, il se laissa plus volontiers tirer les sous du nez pour les produits suivants. Ambre jubilait intérieurement.
Puis quand vint le moment de totaliser le montant de ses achats, Ambre reprit le livre de compte des mains du revendeur.
« - Nous ne nous sommes pas mis tout à fait d'accord sur le prix de la soie… dit-elle d'une voix doucereuse.
- Mais si, nous avons dit 24 roublons pour le lot.
- C'était le prix sur lequel nous nous étions arrêtés mais je n'étais pas entièrement sûre… je suis passée à la suite pour y revenir ensuite. »
Un sourire diabolique qu'elle luttait pour cacher apparut sur ses lèvres.
« - Mais… » commença le vieil homme. Mais quand il vit le visage d'Ambre, plus angélique du tout, il sut qu'elle s'était jouée de lui. Et il ne pouvait rien faire. Ils avaient fait ça dans les règles.
« - Combien en voulez-vous ? grogna-t-il, sa bonne humeur partie en fumée.
- Au moins 56 roublons, minauda Ambre.
- 56 ! » s'étouffa-t-il, les yeux exorbités.
La jeune fille hocha vigoureusement la tête pour lui signifier qu'il avait bien compris. Ses yeux de miel brillaient de malice et de joie contenue, ses lèvres s'étiraient en un petit sourire mal retenu et des mèches de cheveux voletaient autour de son visage. Blancs pour la pureté. Qui avait dit une bêtise pareille ? Mordoc ne voyait qu'une chose : un serpent qui se tapissait dans l'ombre, près à mordre.
Il poussa un soupir à fendre l'âme et commença à marchander.
Roberts se détendit notablement. Cette petite lui avait encore fait de sacrées frayeurs. Mais c'était cela qui faisant son charme. Pas tout, mais une grande partie.
Au bout de dix minutes de prolongations, le revendeur s'avoua vaincu. Il s'en tira pour 47 roublons. La valeur du lot de soie. Il espérait qu'elle se montrerait gentille mais même pas. Elle ne lui avait fait aucuns cadeaux. A ce stade, ce n'était même plus un requin. Cette fille était un démon en affaires. Ou même un démon tout court. Il devrait voir à purifier sa maison quand elle serait partie. Il enverrait sa gouvernante acheter de l'encens. Et heureusement que le prêtre venait tout juste de revenir de son pèlerinage autour de l'île, sinon, cette journée n'aurait pu être pire.
Ambre s'apprêtait à faire le total avec un grand sourire quand monsieur Mordoc voulut lui saisir le livre de comptes des mains, pour l'empêcher de l'escroquer un peu plus, mais Roberts fut le plus rapide.
«- Je vais le faire. »
Il attrapa le grand livre et une plume et fit les calculs. Cela fait, il le présenta à leur hôte qui vérifia rapidement.
« - Je vous attend donc à la première heure demain matin pour décharger, lui dit Roberts avec force amabilité.
- J'y serais. Et avec cette somme exorbitante, cracha Mordoc.
- J'en suis ravi, lui répondit Roberts avec un sourire charmeur.
- Vous pouvez ! de même que partir à la retraite, m'est avis !
- Je crois en effet que j'ai enfin trouvé un successeur digne de ce nom.
- Ravi pour vous. Et je ne vous montre pas la sortie. »
Roberts salua dignement. Ambre fit de même mais monsieur Mordoc l'ignora superbement en feignant de regarder de l'autre côté. Les deux pirates regagnèrent la sortie en silence. Mais une fois le coin de la ruelle tourné, Roberts saisit Ambre par la taille et la fit tournoyer autour de lui.
« - Je t'adore, » lui murmura-t-il en lui posant un baiser sur le front.
Puis il la reposa. La jeune fille le regarda avec de grands yeux surpris et vira au rose foncé, fort joli d'ailleurs. Mais elle n'était pas la seule à être choquée par le comportement de son capitaine. Tous les gens dans la ruelle, une demi-douzaine, regardaient Roberts avec des yeux ronds et une bouche en cul de poulpe.
Roberts se sentit affreusement gêné, mais il essaya de n'en rien laisser paraître.
« - Je crois qu'il est temps de rentrer, » souffla-t-il à Ambre qui hocha la tête en réponse. « Et pas un mot de ceci à quiconque. »
Ils commencèrent à s'esquiver le plus naturellement possible, comme si de rien n'était, mais c'était peine perdue : les gens continuaient à les fixer.
« - Si moi je ne dis rien, je ne peux en dire autant de ces personnes…
- Je me fous des ragots colportés par ces gens. On peut toujours le nier. Mais quand ça vient de son propre équipage… ça devient plus crédible du tout…
- Mon capitaine craindrait-il de voir ternir sa réputation par des ragots aussi stupides ? se moqua-t-elle gentiment.
- Le problème ne concerne pas entièrement ma réputation…
- Ah bon ?
- Mon fils voudra me tuer s'il apprenait une nouvelle pareille !
- S'il évite la crise cardiaque…
- …
- Il me déteste toujours autant ?
- Oui. Si ce n'est plus.
- … Du temps qu'on est loin l'un de l'autre, c'est supportable.
- Et que feras-tu s'il monte à bord de l'Ecumeur ? lui demanda Roberts.
- Ce jour arrivera-t-il bientôt ? s'inquiéta Ambre.
- C'est possible. Mais ne t'en fais pas, je ne le laisserais pas tuer mon nouveau plumeur de revendeurs ! »
Ambre rit mais le cœur n'y était pas. Elle avait espéré, presque cru, que Wulfran ne monterait pas sur l'Ecumeur. Cela avait duré cinq ans. Pourquoi pas dix de plus ? Mais elle ne pouvait se leurrer. Il allait venir. C'était sûr. Elle ne pouvait pas se cacher la vérité plus longtemps.
Elle avait un mauvais pressentiment. Non pas parce qu'elle ne pouvait pas voir le fils du terrible pirate Roberts en peinture. Quand Wulfran rejoindrait l'équipage de son père, ce n'était pas seulement sa vie qui allait changer. Celle de toute l'équipage allait être bouleversée. Et cela, elle en était sûre.
Quand Ambre regagna l'Ecumeur en compagnie de Roberts, ni les jumeaux ni Takashi ne s'y trouvaient. Elle décida de les attendre sur une vergue. De là, elle voyait tout le port et toutes les personnes qui s'y activaient avec frénésie. La jeune fille s'allongea et regarda les nuages courir sur l'azur du ciel. Elle repensa à sa journée, à ses derniers jours en mer et puis à tout ce qui lui était arrivé depuis qu'elle était devenue une pirate. Elle avait eu beaucoup de chance de tomber sur Roberts. Il lui avait laissé la vie sauve, tout comme l'amoureux dans la légende de Takashi. Et le petit serpent qu'elle était avait bien aiguisé ses crocs. Ce surnom de serpent-dragon ne lui allait finalement pas si mal.
Sauf que moi je ne tuerais pas Roberts. Je le laisserais avec son grand amour, l'Ecumeur… et je resterais à côté, fidèle amie…
…
C'est que je deviens poétique !
C'est pas bon ça. Reprend-toi ma fille !
« - Eh ! Ambre ! tu descends ? »
La jeune fille se redressa sur un coude. Sur le quai l'attendaient les jumeaux et le petit japonais.
« - J'arrive, » dit-elle en joignant le geste à la parole.
Elle sauta lestement sur le pont où elle atterrit avec un bruit sourd. Puis elle emprunta la passerelle dont le bois avait perdu toute couleur à cause du sel, et rejoignit ses amis.
« - Faut qu'on te montre quelque chose, lui dit George.
- Rooh ? c'est quoi ?
- J'ai essayé de les en empêcher mais…, commença Takashi.
- On t'a pas demandé ton avis, le coupa Fred.
- Qu'est-ce que vous avez encore fait ? demanda Ambre, soudain attirée par la nouvelle trouvaille stupide des jumeaux.
- On est allé se faire tatouer, fanfaronna Fred.
- Et sans l'accord de notre môman, en plus, ajouta George.
- Quel exploit ! se moqua gentiment Ambre.
- Comme tu dis, soupira Takashi.
- Arrête un peu de nous pourrir le moral ! grognèrent les jumeaux.
- Et que vous êtes-vous fait faire comme chef d'œuvre ? s'enquit Ambre.
- Regarde un peu ça, dit Fred en enlevant sa chemise.
- Ton torse non velu ne m'impressionne pas…
- Pas ça ! regarde sur mon omoplate !
- Ooooooooooooooh ! »
Ils étaient tous penchés sur l'épaule de Fred. Sur celle-ci se tenait un loup qui marchait entre des ossements humains.
« - Et pourquoi t'es-tu fait tatouer ça ? demanda la jeune fille.
- Il paraît que c'est, je cite, un « signe de protection puissante ».
- Tu cite qui ? s'enquit George.
- Je sais plus. Aucune importance. Le point bonus à ce tatouage, c'est que ça fait classe ! »
Takashi soupira de nouveau et récolta un regard noir de chacun des jumeaux. Ambre décida d'être gentille, pour une fois.
« - Et toi, George ? »
Tout fier, il enleva sa chemise pendant que son jumeau remettait la sienne. Sur son omoplate, la même que celle de son frère, se dressait la grande faucheuse, tendant une main squelettique en avant.
Ambre fut impressionnée par le luxe de détail, même pour des tatouages d'une si petite taille : à peine dix centimètres de haut.
« - C'est pour faire peur aux marins qu'on attaquera, expliqua George.
- Tu vas les attaquer de dos pour qu'ils puissent admirer ton tatouage à loisir ? s'étonna faussement la jeune fille.
- C'est ce que je leur ai dit, avança Takashi. Mais ils ne m'ont pas écouté…
- Bon ok ! y'a pas grand monde qui les verra, mais admet qu'ils sont classes ! geignit Fred.
- Certes, acquiesça le japonais à contre-cœur.
- Ils sont super bien faits, admit Ambre.
- C'est normal : c'est le Chat noir qui les a fait ! beugla George.
- C'est qui ? demanda Ambre.
- Tu connais pas le Chat noir ?
- Bah… non. 'faudrait ?
- Cette fille me fera perdre la tête, gémit George.
- Le Chat noir est le tatoueur le plus renommé dans toutes les îles pirates. Et il ne doit sa réputation qu'à son talent !
- Il est certes aussi connu pour avoir une fille absolument charmante… ajouta George.
- La fille du Chat noir… murmura Fred, les yeux rêveurs. C'est vrai qu'elle est pas mal… même si elle est toujours à labours…
- Elle aime bien sentir nos regards glisser sur elle de haut en bas au hasard.
- Et…
- Ça suffit vous deux ! les gronda Ambre. Gardez vos fantasmes pour vous !
- Oooh ! elle est jalouse ! elle veut nous garder pour elle toute seule !
- Je vais les tuer… murmura-t-elle pour elle-même.
- Je peux t'aider, si tu veux, proposa Takashi.
- C'est gentil, lui répondit la jeune fille.
- Pas de quoi.
- Si si, j'insiste. Vraiment.
- Bon bah… d'accord. »
Les jumeaux, peu désireux de se laisser mettre de côté, ramenèrent la discussion sur un sujet qui les intéressaient.
« - Ouais donc. On disait. Le Chat noir est super doué. Tous les pirates qui veulent se faire tatouer vont chez lui. Quand ils ont de l'argent, bien sûr.
- Pourquoi les pirates veulent-ils se faire tatouer ? c'est débile non ? et puis ça doit faire super mal pour juste un peu d'encre sous la peau… commença a jeune fille.
- A quoi servent les tatouages ? c'est ce que tu demandes ? lui demanda George.
- Oui, c'est ce que je veux savoir. Tu veux une autre formulation de la question ou c'est bon ?
- Pas besoin d'être aussi agressive.
- Je ne suis pas agressive !
- Si tu l'es !
- Non !
- Si !
- Non !
- Si !
- Stop ! les interrompit Fred. Ça suffit les gamins !
- Tu nous traites de gamins ? toi ? s'étouffa Ambre, la colère la gagnant.
- Pas besoin de t'énerver comme ça et laisse George finir son explication.
- Mfff, souffla Ambre, la mine boudeuse.
- Je disais donc que, poursuivit George, si les marins et les pirates se font tatouer, c'est parce que certains croient que ça protège. Tu te tatoues sur le cœur quelque chose que tu estimes qui puisse te protéger, sur le bras pour être plus puissant… que des trucs comme ça. Y'a même des gars qui se font tatouer un immense crucifix dans le dos : comme ça, ils pensent que, s'ils font une connerie, le quartier-maître le fouettera moins fort… Jean-Baptiste en a une. Super jolie en plus. Demande-lui qu'il te la montre, il en serait ravi… bref. Lui il avait des raisons bien précises mais nous c'est juste pour la frime. Quoique si on devient plus puissant, ce n'est pas plus mal… »
Ambre lui lança un regard septique.
« - Après, tu penses ce que tu veux, finit George.
- Hum… et il est où ce Chat noir ? demanda Ambre.
- Tu veux te faire tatouer aussi ? s'écria Fred.
- Je ne pense pas. C'est juste pour voir et m'informer: je n'arrive pas à croire que les marins puissent être aussi superstitieux.
- Tu n'imagines même pas le nombre de superstitions qui traînent dans la marine. Tu as déjà une chance inouïe de pouvoir vivre avec nous sur l'Ecumeur. Et une vie tranquille qui plus est.
- Tu appelles ça tranquille ?
- Ça pourrait être bien pire… si les femmes ne sont pas les bienvenues à bord d'un navire, c'est qu'il y a de bonnes raisons.
- Et qui sont ?
- Les disputes entre mecs pour savoir qui l'aura sans son lit… tu vois ? ça pourrait être bien pis. Tu es une privilégiée. Y'a pas un mec qui t'a touchée depuis que tu es là. Et c'est pas l'envie qui manque, crois-moi.
- Tu me touches et tu es un homme tatoué mort, gronda la jeune fille, menaçante, les mains sur ses deux dagues.
- Mais pas moi ! se récria Fred. Y'a tout un équipage sur l'Ecumeur et faut que tu crois que c'est moi le pervers ?
- Bah… tu aimes les filles de chats.
- Ça, c'est un zoophile ! pas un pervers !
- Simple nuance. Les deux définitions sont d'accord pour dire qu'il faut pas être net…
- Arrêtez vous deux ! » cria Takashi en les séparant l'un de l'autre. « Ambre, la boutique du Chat noir est dans le quartier sud. Demande à n'importe qui, il saura où c'est. Pendant que tu vas t'informer, moi je m'occupes de trouver une saine occupation à ces deux-là. »
Sur ces paroles, le petit japonais saisit les jumeaux chacun par un bras et les entraîna dans la direction opposée à celle d'Ambre. La jeune fille l'entendit râler tout seul « j'en ai marre. Peuvent pas rester civilisés plus de cinq secondes, non ? et vas-y que je te crêpe le chignon et que je te… ». Elle n'entendit pas la suite qui fut noyée par le grincement d'une poulie rouillée. Ambre fit demi-tour et se dirigea vers le quartier sud trouver ce fameux Chat noir. Et ce faisant, elle vérifia que ses dagues étaient bien en place et prêtes à être dégainées si besoin était. Fred avait presque réussi à lui faire peur avec ses histoires de pervers.
Elle passa de nouveau la main sur la garde de ses dagues pour vérifier qu'elles étaient toujours là…
Le quartier sud de la ville n'était ni le plus mal famé ni le plus chic. Des bicoques tordues formaient des ruelles sinueuses, assez sombres à cause des hauts murs qui les entouraient. Les toits étaient le plus souvent de tuiles rouges mais on rencontrait également quelques maisons dont le toit était d'ardoise. Ces demeures étaient plus grandes et spacieuses que leurs voisines, car il fallait être riche pour se payer des tuiles d'ardoise.
La maison du Chat noir était une de celles-là, preuve que son art rapportait. En fait, son atelier était au rez-de-chaussée et il habitait les deux étages supérieurs. Ambre n'eut aucun mal à trouver : absolument tout le monde connaissait ou avait entendu parler du Chat noir et de ses tatouages.
Arrivée devant l'enseigne, la jeune fille eut un instant d'hésitation. Elle n'en avait rien dit aux jumeaux mais l'idée du tatouage la séduisait assez. Elle prit une profonde inspiration, ferma les paupières un bref instant et pénétra dans la boutique du Chat noir. La pièce dans laquelle elle entra était de dimensions modestes. Elle n'avait qu'une minuscule fenêtre à côté de la porte d'entrée. Un grand lustre trônait au milieu du plafond et dispensait une lueur blafarde. Sur la droite quand on entrait se trouvait une sorte de bar derrière laquelle un homme, la quarantaine bien passée, grand et dégingandé, farfouillait dans un tas de paperasserie. La jeune fille ne lui porta qu'un bref regard : son attention fut immédiatement captivée par les nombreux dessins qui tapissaient les murs de bois lambrissés. Il y avait de tout. Des crucifix en enluminures, des squelettes en marionnette, tout ce qui symbolisait la mort : les crânes, la grande faucheuse, des cimetières… il y avait également des animaux de toute sorte, du corbeau au cachalot, en passant par les serpents jusqu'à la vache.
« - Je peux vous aider ? » demanda l'homme derrière son comptoir.
Il fallut un certain temps à Ambre pour qu'elle réussisse à sortir de la contemplation des dessins.
« - Je… je voulais juste me renseigner…
- D'où mon aide. Quelle est votre question ?
- On m'a beaucoup parlé du Chat noir et je voulais voir si sa réputation était méritée.
- Regardez, dit le maigrichon en indiquant les murs recouverts de croquis. Cela résout-il votre problème ?
- Oui. Mais seulement s'il est capable de reproduire la même chose sur de la peau.
- Vous voulez vous faire tatouer ou c'est juste pour information ?
- Peut-être les deux.
- Le Chat noir ne tatoue que les pirates. Pas les catins, lui dit le gringalet avec un petit sourire en coin tout en la reluquant ouvertement.
- Je suis un pirate ! répliqua Ambre, verte de rage.
- Ça, c'est au Chat noir de juger. Vous n'avez qu'à aller voir dans la pièce voisine, il est en train d'achever un tatouage sur un pirate de la Bonne Espérance.
- Merci ! »cracha-t-elle froidement.
Une porte se trouvait à l'autre extrémité de la pièce, en face de celle de l'entrée. Elle devait mener dans l'atelier à proprement parler. Ambre jeta un regard noir plein de dignité outragée à l'adresse du bonhomme toujours derrière son comptoir. Elle traversa la pièce et franchit la porte. Elle se retrouva dans un sombre couloir où s'ouvraient de nombreuses portes. Tout à fait au fond du couloir, elle aperçut un raie de lumière filtrer sous la porte. De cette pièce s'échappait des gémissements sourds.
Ça doit être là…
Elle frappa doucement à la porte.
« - Entrez, » fit une voix bourrue.
La jeune fille tourna la poignée et pénétra dans l'atelier du Chat noir.
C'était une petite pièce ronde, bien éclairée. Il y avait une grande baie vitrée qui donnait sur le jardin intérieure de la demeure. Le soleil entrait à flots et faisait étinceler les instruments métalliques et les fioles d'encre qui trônaient sur une petite table ronde. Un pirate au visage et au torse couturé de cicatrice était allongé sur une longue table arrivant à la taille et, au-dessus de lui, des aiguilles plein les mains, le Chat noir. L'homme, grand et fort, dans les quarante-cinq ans, se tenait devant et manipulait ces outils avec dextérité. Il fronçait les sourcils dans une expression d'intense concentration. Sa barbe broussailleuse tressautait à chaque fois qu'il contractait un muscle de ses joues. Ambre avait sans cesse l'impression qu'il mâchouillait quelque chose.
Quand elle entra, le Chat noir lui lança un rapide coup d'œil qu'elle ne sut déchiffrer, et se remit à la tête de mort qu'il dessinait sur le cœur du pirate.
« - Mettez-vous dans le coin, là-bas, désigna-t-il d'un signe de tête, et ne me dérangez pas. »
Ambre fit ce qu'il lui demandait et resta silencieuse pendant qu'il oeuvrait autour des aiguilles et des pots d'encre noir. Elle étudia le moindre de ses mouvements. Le Chat noir travaillait avec une précision infinie. Des ses aiguilles, il réussit à rendre vivante cette tête de mort, si l'on peut s'exprimer ainsi…
Le pirate gémissait dès que l'aiguille entrait en contact avec sa peau mais ne semblait pas souffrir le martyre.
Ah moins qu'il ne fasse semblant.
Ce qui serait bête de sa part.
Moi, à sa place, je hurlerai comme une dératée et je demanderai une ristourne pour m'avoir fait souffrir comme ça !
Mouhahaha, je suis diabolique !
Et quand enfin le Chat noir eut terminé son œuvre, il reposa ses instruments avec d'infinies précautions. Il se redressa et s'étira ce qui fit craquer ses vertèbres. Puis il essuya ses mains moites sur son pantalon. Il se dirigea ensuite vers un petit bureau coincé dans un coin, griffonna quelques mots sur un papier et tendit le morceau de feuille au pirate. Celui-ci s'était relevé et enfilait sa chemise avec une grimace de douleur.
« - Donnez ça au bonhomme dans l'entrée, » dit le tatoueur en tendant le papier au pirate.
L'homme s'en saisit, fit un bref hochement de tête en guise de au revoir et sortit, non sans adresser un regard appréciateur à Ambre, toujours dans son coin.
Mais qu'est-ce qu'ils ont tous aujourd'hui ?
Le Chat noir ne s'occupa pas d'elle et elle ne chercha pas à attirer son attention en toussant ou par un autre moyen similaire. Il lui prêterait attention quand il le voudrait.
Le Chat noir alla se rincer les mains et le gosier. Les premières à l'eau, le deuxième au rhum. Il rota, s'essuya la moustache d'un revers de main puis se tourna vers la jeune fille.
« - Que voulez-vous ? » grogna-t-il.
Ambre essaya de ne pas paraître intimidée devant cet homme qui lui en imposait bien plus que ce qu'elle voulait admettre.
« - Je voulais me renseigner à propos de vos tatouages.
- Si vous voulez vous en faire un, ce n'est pas à moi qu'il faut vous adresser. Le bonhomme à l'entrée aurait dû vous le dire : je ne m'occupe pas des catins.
- Il me l'a dit et je vous donne la même réponse qu'à lui : je ne suis pas une pute. Je suis une pirate, tout comme le reste de vos clients.
- Je crois que vous n'avez pas bien saisi. Même si vous n'êtes pas une catin à proprement parler ou que vous vous prenez pour une pirate, je suis au regret de vous dire que je peux rien pour vous. Je ne fais pas dans la dentelle : pas de petite rose, d'ange tout mignon ou encore de licorne. Compris ?
- Qui vous a dit que je voulais un tatouage de ce genre ? s'emporta Ambre que ce bonhomme commençait sérieusement à gonfler.
- Et que voulez-vous ?
- Un serpent-dragon. »
C'était sorti avant même qu'elle ne le pense.
Mais elle se rendit compte que c'était ce qu'elle désirait. Cette idée lui trottait dans la tête, même si elle essayait de se débarrasser de cette pensée. Depuis que Takashi avait raconté cette histoire et qu'elle avait récolté de ce surnom, l'idée d'avoir toujours sur elle quelque chose se rapportant aux serpents-dragons la turlupinait. Un tatouage lui semblait tout à coup la meilleure idée.
« - Qu'est-ce que vous entendez par « serpent-dragon » ? demanda le Chat noir, surpris.
- C'est… c'est un serpent avec une sorte de crinière autour du cou et qui courre le long de son dos, dans les bleu-vert…
- Oooh ! je vois de quoi vous voulez parler, dit-il en allant chercher un dessin sur son bureau et en le tendant à la jeune fille. Ça ressemblait à ça ?
- Oui, répondit Ambre, soulagée qu'il arrête de la chercher.
Encore un peu et je lui expliquai avec mes dagues ce que « pirate » voulait dire.
- C'est la première fois que quelqu'un m'en demande un. Pourtant, je l'ai déjà proposé mais personne n'en a voulu.
- Pourquoi ça ? s'étonna Ambre.
- Je ne sais pas. Peut-être parce que cet animal incarne le mal, la tentation… vous savez, les marins sont extrêmement superstitieux. Ils ne vont pas risquer de s'attirer je ne sais quelle malchance parce qu'ils auraient un tatouage qui pourrait se rapporter au serpent de la Genèse…
- Je vois.
- Donc vous en voulez un ?
- Je me tâte…
- Voulez-vous que je vous fasse plusieurs croquis ?
- Je veux bien, répondit-elle.
- Vous avez des préférences ? couleur ? noir et blanc ? enfin… plutôt noir et peau…
- Noir et peau, en entier, pas juste la tête, et sans décor.
- Je vois. »
Sur ce, il se mit au travail avec frénésie. Il avait apparemment oublié tous les propos blessants qu'il avait tenu à Ambre.
Et après, les artistes s'étonnent qu'on dise qu'ils ont souvent la tête en l'air…
Un dessin commençait à prendre forme sur le papier lorsque le Chat noir :
« - Et tu viens d'où ? on se tutoie hein, … pour ne pas être une catin…
- Je vous l'ai dit, je suis une pirate.
- Un pirate à terre ne doit pas gagner grand chose…
- Qui a dit que je vivais à terre ?
- Les femmes portent malheur sur un bateau, à ce qu'on raconte.
- Les marins de l'Ecumeur doivent être moins superstitieux que la moyenne alors… répliqua-t-elle avec un sourire malicieux.
- L'Ecumeur ? dit le Chat noir en se redressant sur sa chaise et en la regardant dans les yeux. Le navire du terrible pirate Roberts ?
- Lui-même, répondit Ambre, toute fière.
- Tu ne serais quand même pas la fille qu'il a récupéré ? on m'a dit que c'était une gamine !
- C'était il y a cinq ans. La gamine a grandi.
- Ça doit être ça. J'ai eu peur un instant qu'il n'ait pris une autre demoiselle sur son pont, dit-il en riant.
Je ne vois pas ce qu'il y a de drôle.
- ça y'est ! j'ai fini ! que penses-tu de celui-là ? demanda-t-il en passant à la jeune fille la feuille sur laquelle il était en train de travailler.
Ambre retint un cri d'émerveillement. Sur le papier, il y avait un long serpent-dragon, tellement réel qu'on se serait presque attendu à le voir bouger.
Je déteste les mecs qui font des chefs d'œuvre en moins de dix minutes et qui disent « mais non, ce n'est rien », modestes.
La créature avait la tête de profil. Elle était fine et longue, bien dessinée. Le serpent-dragon possédait une lueur d'intelligence et de machiavélisme dans le regard, une corne longue et effilée sur le bout du museau, une crinière qui semblait se mouvoir d'une manière qui lui était propre, de même que le corps long et sinueux qui se tortillait sur toute la feuille.
« - Il te plaît ? j'avoue qu'il me plaît beaucoup aussi… dit le Chat noir. Où le veux-tu?
- Tiens ? vous acceptez de me tatouer finalement ?
- Baaah. Oui. Tu me plais.
- Et pourquoi ce changement soudain ?
- J'ai beaucoup entendu parler de la gamine de l'Ecumeur. Pas forcément en bien, mais ce que j'ai appris m'a beaucoup intéressé. Une nouvelle femme pirate. Ça donne des choses étonnantes ces bêtes-là. Et puis tu corresponds assez à l'image que je m'étais faite de toi.
Je ne veux pas savoir quelle image.
- Et donc, ça vous a décidé à me tatouer.
- Oui.
- Bon bah ok. Je ne vais pas risquer de vous bloquer maintenant que vous avez l'air bien décidé. »
L'homme rit. Joyeux, il lui dit de s'installer sur la table. Docile, Ambre s'y assit gracieusement.
« - Où avez-vous trouver une table comme celle-ci ? demanda-t-elle en tapotant du bout des doigts la table où elle était assise. Vous l'avez fait faire sur mesure ?
- Non, je l'ai acheté à un prix modique à un pirate qui ne savait qu'en faire. C'est une table à dissection.
Gloups.
- Je l'ai trouvé parfaitement adaptée. Il n'y a pas loin entre taillader les morts et piquer la peau de ses patients avec de longues aiguilles… ajouta-t-il en riant gaiement.
- …
Ce type n'est pas net.
- Bon, ce n'est pas le tout mais où le veux-tu? demanda le Chat noir à la jeune fille qui était de moins en moins rassurée.
- Où le mettriez-vous à ma place ?
- Tu veux dire là où ça choquerait le moins tes collègues ? »
Ambre hocha la tête par l'affirmative.
« - Alors déjà, pas sur le cœur. Il pourrait croire que tu es pourrie jusqu'à la moelle. Sauf évidemment si tu veux être considérée comme une tentatrice, une personne sans cœur qui pousse les gens à commettre des actes irréparables…
- Heuuuu… non. Pas trop mon genre. Je leur fais assez peur comme ça.
- Certes… j'en ai entendu de bonnes là-dessus, comme quoi que tu pousserais même ton capitaine hors de ses gonds…
Il est vrai que je me souviens vaguement d'un séjour à fond de cale qui a fait chier tout le monde…
- Et puis j'ai encore jamais tatouer de sein. Ça risquerait d'être bizarre… pas que ça me déplairait…
Mais qu'est-ce qu'ils ont tous aujourd'hui ?
J'vais finir par me croire parano !
- Après, il reste le bras, continua le Chat noir, mais ça ne serait pas terrible non plus. Sur le bras, c'est soi-disant pour être plus puissant et ils seraient capables de croire que tu demandes de la force aux ténèbres ou à Satan ou je ne sais qui d'autres !
- Ça ne serait pas de bon ton, en effet. Après ?
- La jambe, c'est pas le top non plus, c'est un peu comme le bras. La cheville ? »
Il y jeta un rapide coup d'œil et poussa un soupir.
« - Mais là, c'est moi qui préfère pas : le dessin est assez gros et ta cheville est toute fine. Je vais lutter pour faire quelque chose de sympa.
- Hé ! hé ! et après ça, ça se permet de vanter ses mérites dans toutes les îles pirates !
- Ce n'est pas moi qui vante mes mérites, mais mes clients. La pub par bouche à oreilles, c'est ce qui marche le mieux.
- Mouais, fit Ambre avec un sourire coquin. Et après ?
- Les fesses ? y'a pas de symbolique et ça me tente bien…
- Non.
- Je m'en doutais… le dos, reprit-il après un instant de pause. En entier, juste sur une omoplate ou sur le bas, au-dessus des fesses. Sur tout le dos, ça peut être sympa. »
Ambre resta silencieuse, les yeux fixés sur un point quelque part dans le jardin. Un bouton d'or peut-être.
L'idée la tentait assez. Même beaucoup. Elle se voyait bien avec un grand tatouage lui dévorant tout le dos. Et qui plus est, un tatouage que personne n'avait ou n'osait avoir. Cela la ravissait.
« - Je vois que cette idée te plaît. Alors ? sur l'omoplate ?
- Non. En entier, sur tout le dos.
- Rôôôôh ! fit le Chat noir, ravi, un sourire jusqu'aux oreilles.
- Cela vous amuse ? demanda Ambre, perplexe.
- Plus que cela même. Cela me réjouit.
Tant mieux pour vous.
- Tu ne vas pas le regretter après coup ? s'interrogea-t-il.
- …
- Ne regrette jamais rien. Ça t'évite d'avoir l'esprit encombré par des pensées inutiles.
Quel conseil !
Quand je disais qu'il allait pas bien !
- Installe-toi sur le ventre, les bras légèrement en avant mais pas trop. Tu peux t'appuyer dessus si tu veux mais ne les étend pas devant toi. Ça fausserait le dessin. »
La jeune fille s'installa comme il le lui indiquait. Le Chat noir émit un petit ricanement.
« - Ça serait plus pratique pour moi si tu enlevais ta chemise…
- Certes, » répondit Ambre, non sans piquer un fard.
La jeune fille lui tourna le dos et retira sa fine chemise ocre. Pour faire ressortir la couleur de ses yeux lui avait dit Doris. Torse nu, elle se réinstalla rapidement sur la table, non sans une pensée de dégoût à tous les cadavres qui s'y étaient retrouvés allongés avant elle.
Le Chat noir prit délicatement la tresse de cheveux blancs et la poussa pour ne pas qu'elle le gêne durant son travail.
Juste avant qu'il ne commence, Ambre eut une illumination.
« - Minute ! on n'a pas discuté du prix !
- Ah oui ! j'avais oublié, » répondit le Chat noir en reposant son aiguille.
Ambre marchanda ferme et l'homme lui fit finalement une remise de dix pour cent parce qu'elle était sympa. La somme convenue, le Chat noir se mit au travail.
Ambre plissa les yeux de toutes ses forces et retint un cri de douleur quand l'aiguille entra en contact avec sa peau.
« - Ce n'est pas de tout repos, lui dit le Chat noir sur le ton de la conversation.
- J'avais remarqué, » grogna-t-elle.
Le Chat noir ricana puis poursuivit en silence, tout à son œuvre. Toutefois, il se permit de temps en temps quelques par des remarques idiotes genre :
« - Tu as la peau douce. »
Sans commentaire.
Le temps passait. Ambre avait l'impression d'avoir le dos en charpie, la chair à vif.
Ce qui est peut-être le cas…
Et ce n'étaient pas les gouttes de sueur qui gouttaient du front du Chat noir qui la soulageaient.
Elle aurait bien hurlé à plein poumons mais elle n'était pas sûre que cela puisse soulager sa douleur de quelque façon que ce soit. Elle serrait les mâchoires, les doigts crispés sur le rebord de la table de bois, les jointures blanches. Des larmes perlèrent au coin de ses yeux mais elles ne coulèrent pas. Pleurer ne fait pas pirate.
Ce fut quand elle eut l'impression que tous les muscles de son dos avaient été déchirés et réduits en lambeaux que l'aiguille arrêta enfin son va-et-vient.
« - Voilà, c'est fini, soupira le Chat noir.
- Pas trop tôt, gémit Ambre qui put enfin se redresser et se remettre à respirer normalement.
- Je veux bien admettre que ce soit dur. J'ai rarement fait d'aussi gros tatouages, justement par que les pirates sont des lopettes qui ne veulent pas souffrir.
- Je vais prendre ça pour un compliment alors… dit-elle entre deux inspirations hachées.
- Ne bouge pas. Il va falloir que je te mette une crème pour que ça cicatrise plus vite. »
Ambre retomba dans sa position initiale, trop contente d'y retourner. Le Chat noir prit une boîte en bois dans un des tiroirs de la table à dissection et la posa à côté d'Ambre. La jeune fille aurait juré voir l'éclat métallique d'un scalpel dans le tiroir.
Faîtes que j'ai rêvé !
Ce mec est assez fêlé du bocal pour disséquer des gens ! p't'être même vivants !
Beuuuuuuuuuh !
La moustache du Chat noir frémit lorsqu'il ouvrit le bocal. L'odeur de la crème assaillit les narines de la jeune fille.
Le prototype de la biafine !
J'avais peur d'une substance gluante à base de tripes de morues…
L'homme plongea son index dans la boîte et le ressortit, recouvert d'une pâte blanchâtre. Il l'essuya consciencieusement sur le dos d'Ambre et s'appliqua à la faire pénétrer. Elle aurait bien hurlé. La douleur atroce que faisait chaque passage des mains sur son dos était limite soutenable.
Quand il eut fini, le Chat noir s'essuya les mains sur son pantalon qui, à force, étaient plein de taches.
« - Il y a un miroir contre le mur là-bas, » dit-il.
Ce faisant, il se retourna et regarda le plafond, pour laisser Ambre l'occasion d'admirer son travail et de se rhabiller dans un semblant d'intimité. La jeune fille se leva et alla observer son dos. Son dos avait beau être rouge et le sang perler par endroit, cela n'empêchait pas le tatouage d'être magnifique. Chaque détail était travaillé avec une infinie minutie. Satisfaite, elle passa sa chemise avec des grimaces de douleur. Une fois enfilée, elle faisait le moins de geste possible pour éviter tout frottement de la toile contre sa peau à vif.
Le Chat noir alla chercher un pot de crème dans une armoire et le tendit à Ambre.
« - Tenez. Mets-en tous les soirs. Ça fera cicatriser et atténuera la douleur.
- Merci, dit-elle en prenant le bocal avec avidité.
- Ça fait mal à ce point-là ?
- Plus même, » répondit-elle avec un sourire.
Il rit. Puis il fit comme pour le pirate précédent, il alla à son bureau et nota quelques mots sur un bout de papier.
« - Donne ça à l'entrée, au bonhomme derrière le comptoir.
- C'est à lui que je règle ?
- Oui. Il a beau être désagréable, il tient bien les comptes.
- Et prend un pourcentage.
- Un tout petit. »
Ce fut au tour d'Ambre de laisser échapper un rire cristallin.
« - Ravi de t'avoir eu pour cliente, lui dit le Chat noir, la moustache frémissante.
- Heureuse de vous avoir eu pour tatoueur. Mon dos un peu moins mais…
- Hé ! hé ! vas-y maintenant. On va bientôt fermer.
- Si tôt ? s'étonna Ambre.
- J'ai passé beaucoup de temps sur ton dos. »
En effet, le soleil était plutôt bas sur l'horizon. Elle était bien restée plus de trois heures dans cet atelier à se faire charcuter le dos.
« - Pour une fois que ce qui me semble des heures en sont bien ! » plaisanta Ambre.
Elle salua le tatoueur et refit le chemin en sens inverse. Elle pénétra à nouveau dans le hall et alla jusqu'au comptoir le plus dignement possible. Si chaque pas était une douleur à lui tout seul, elle n'en montra rien.
Ce crétin à l'accueil n'aura pas le plaisir de se moquer de moi.
Qui a dit que je n'aimais pas ce type ?
Je l'exècre. C'est différent.
Ambre tendit la note au bonhomme anorexique qui profita de l'occasion pour tenter de plonger son regard dans le col de sa chemise. Elle lui lança un regard noir qui eut l'effet escompté, paya et s'en fut sans lui adresser ne serait-ce que l'ombre d'un sourire.
Na !
Bien fait pour toi !
La jeune pirate regagna péniblement l'Ecumeur et la première chose qu'elle fit en y arrivant fut de se jeter dans son hamac. Sur le dos.
« - AIIIIIIIIIIIIIIEEEEEUUUUUUUUUUUUHHHHHHHHH ! »
Ambre se retourna et s'allongea sur le ventre.
Sa chemise de lin la grattait affreusement. N'y tenant plus, elle la troqua contre une large tunique de soie rouge aux multiples reflets. Cadeau d'un tavernier amoureux vivant sur Long Island.
Il était gentil mais pas du tout mon style.
Mais je n'allais quand même pas refuser ses petits présents…
La soie était douce et son contact ne la faisant pas hurler de douleur.
« - Je veux mourir, gémit-elle, affalée comme une larve dans son hamac.
- Et pourquoi donc ? s'enquit George, que le cri d'agonie d'Ambre avait rameuté, de même que son frère.
- Qui est l'affreux pirate qui t'a volé ton cœur ? se moqua Fred.
- J'vous déteste, grogna-t-elle en leur lançant un regard mauvais. Vous n'avez aucune pitié pour une jeune fille agonisante.
- Qu'est-ce que t'as encore fait ? demanda Fred . Tu t'es battue contre une dizaine de brigands sans argent ni rhum ?
- Nan !
- Alors ? qu'as-tu fait ?
- J'ai fait la plus grosse connerie de tous les temps.
- Et qui est ?
- Vous imiter.
- Ah ? et quelle singerie as-tu imitée ?
- Je me suis fait tatouer.
- Ça va. T'aurais pu faire pire, répondit Fred.
- Pendant un moment, j'ai vraiment cru que tu avais fait une bêtise innommable ! ajouta George, taquin.
- Et que t'es-tu fait faire ?
- Un serpent-dragon.
- Il est certes vrai que cela te va bien.
- C'est pour ça que je l'ai fait, imbéciles !
- Tu nous le montres ? » demanda Fred, ignorant l'insulte.
Ambre leur jeta un regard interrogateur. Elle n'allait pas se donner la peine de bouger ses fesses si c'était pour se faire charrier un peu plus. Mais non. Ils étaient sérieux.
Pour une fois.
Avec un soupir à fendre l'âme, elle se releva sur un coude et arriva finalement à se mettre debout, avec un gémissement de torturée.
« - Chochotte ! » se moqua George.
Ambre lui lança un regard qui charriait des icebergs. Le cassage en glaçons était en option.
Elle fit glisser les bretelles de sa tunique et laissa tomber sa tunique jusqu'à la taille. Soudain mis à nu, le serpent-dragon leur lançait des regards furieux. Il faisant si vrai que George fit un pas en arrière.
« - Waooo… siffla-t-il.
- Y'a pas à dire, ce mec est vraiment doué, commenta Fred.
- Je suis d'accord là-dessus, dit Ambre. Maintenant, si vous le voulez bien , j'irai bien agoniser dans mon lit. Dans le calme. Sans vous.
- T'es méchante avec nous. Mais je retire quand même ce que j'ai dit pour le chochotte, murmura George, stupéfait.
- Je te remercie. »
Ambre allait renfiler sa tunique de soie lorsqu'elle entendit des pas dans l'escalier suivis de sifflements admiratifs. Elle se retourna, le tunique serrée contre de se poitrine. Devant elle, au pied de l'escalier se trouvaient Korp, Jean-Baptiste, Vincent, Ken, et encore d'autres. Ceux chargés de veiller sur le navire pendant que les autres s'amusaient à quai.
« - Absolument charmant ton tatouage, ma petite Ambre, dit le second avec un sourire pervers. C'est quoi ?
- Un serpent-dragon, répondit Vincent à sa place.
- Aaaah ! le fameux !
- Ça lui va à merveille… ajouta un autre avec un air goguenard.
- D'où son surnom, répliqua Ken.
- Tout cela me semble parfait, dit Korp.
- Je ne vois pas ce qu'il y a de parfait, grogna Ambre, d'humeur sombre tout d'un coup.
- Moi non plus à vrai dire. Mis à part qu'on va te faire chier avec, ce qui sera parfait… » ajouta-t-il avec un sourire qui en disant long sur son état d'esprit actuel.
Ambre secoua la tête d'un air désespéré et se cacha le visage d'une main, l'autre tenant toujours sa tunique pour éviter d'être encore plus la ligne de mire de ces hommes.
Ma dignité avant tout.
Et c'est dans un soupir de profonde exaspération qu'elle gémit :
« - Et merde ! »
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vilà vilà !
je sais, on ne revoie pas encore Wulfran et Grégoire mais ça ne saurait tarder. (comment ça, je dis ça trop souvent ? même pas vrai. Je le nie, d'abord. Na !)
et merci à tous les rewieweurs (-euses). Elizz, Georgette, Melitta Fairy, Pegases, Saskia Malfoy, aux anglophones qui lisent cette histoire (fière fière) et les autres (j'ai pas les noms sous la main. Et je trouve que de mémoire, c'est déjà pas mal ! )
vilà. Donc ça, c'est fait. M'en vais aller bouquiner au soleil, avec mon chat et quelque chose à manger. Genre nutella.
…
j'en ai plus. La dèche.
tant pis. On va rester au pain sec et à l'eau.
à bientôt (on va essayer !)
